Trouble
Le tranchant de sa lame flirtant toujours avec la pomme d'Adam de son suspect, le fugitif insistait. Où se trouvait-il ? Que lui voulait-on ? A qui appartenait tout ce sang ? Malheureusement, le jeune homme à sa merci ne produisait qu'un sifflement halluciné. Le garçon était abominablement frustré mais, paradoxalement, son calme lui revenait peu à peu. Il y avait dans les échos de son suspect un afflux d'émotions caressantes. Discernables malgré toutes celles plus négatives qui les auréolaient, il en appréciait tant le contact que la glace sur son bras se fissura, victime de son manque de concentration. Il frissonna. Ces délicieux échos glissaient sur lui avec une indécence qui l'intimida. La glace éclata et il s'éloigna vivement du jeune homme, l'air subitement démuni. Puis il se courba comme s'il venait de prendre un coup dans le ventre. Vacillant, il se rattrapa à une commode et posa une main sur sa gorge.
-Ce sang... C'est le mien..., réalisa-t-il.
Quelqu'un s'en était pris à lui pendant qu'il était inconscient. Mais pourquoi n'avait-il rien senti ? Lorsqu'il s'était rompu les os, après avoir sauté dans le précipice, la douleur avait été intense. De plus, à ce moment-là, il ne s'était pas « vu mourir »... Alors pourquoi ? Pourquoi dans cette chambre, avec ce nouvel inconnu qui ne lui voulait aucun mal... Pourquoi avait-il soudainement craint le trépas ? Il sentait encore planer sur lui la menace, sans parvenir à en localiser l'origine. La situation lui échappait complètement. L'oxygène lui manqua et il hoqueta. Des tremblements terribles le saisirent, et ses jambes se dérobèrent. Il s'effondra. Depuis l'endroit où il avait chu, un voile de glace commença à s'étendre. La température dans la pièce baissa drastiquement. Les rideaux, les draps et les vêtements des deux occupants se raidirent. Les meubles émirent des grincements qui indiquaient la progression du froid jusqu'au cœur de la matière qui les composait. Le verre de la fenêtre craqua. Les murs prirent une teinte blanche-bleue caractéristique, et des flocons se déposèrent sur le sol.
Face à un tel spectacle, le jeune homme se redressa péniblement et, bien que grelottant, essuya comme il put ses mains ensanglantées sur son pantalon gelé. Présentant ses paumes au fugitif en signe de paix, il approcha prudemment. A chacun de ses pas hésitants, sa peur croissait, et le garçon percevait la bataille qui l'opposait à d'autres échos, quant à eux bien plus chaleureux. S'agenouillant devant lui, cet inconnu osa effleurer ses doigts des siens. Avec une délicatesse indéniable, le jeune homme frôla ses poignets, ses bras, l'attira contre lui. Visiblement, les mots manquaient à son inconnu, toutefois... Ses échos criaient pour lui, et peut-être malgré lui, cet amour désespéré qui ne tarda pas à engloutir le fugitif. Tout lui sembla disparaître ; l'orage, ces éclats de voix et leurs échos, ses propres émotions... Il poussa un long soupir de soulagement, ferma les yeux, et s'endormit.
