Jeu d'échecs

Première partie: Dramatis personae

Premier chapitre: Glasshouse enthusiasts / La princesse des maisons de verre

Auteur: Rain

Disclaimer: La magnifique fic qu'est Rain City est-elle canon? Non? Alors Shaman King n'est pas à moi, et je ne me fais pas de sous avec. Quel dommage. Cachez votre soulagement. XD

Soundtrack: Castle of Glass (Linkin Park)

Note:

Le titre vient d'une expression anglaise, "those who live in glass houses shouldn't throw stones," c'est-à-dire "ceux qui vivent dans des maisons de verre ne devraient pas lancer des cailloux," chose que Jj n'arrêtait pas de faire dans le camp d'Hao. D'où la musique, aussi. Et oui, je fais deux titres par chapitre parce que cette fic est super-speshial.

Dans Echecs, tout le monde s'était mis à appeler Jj "princesse" de façon bien ironique, et j'ai envie de garder ça, donc. Il est possible que Jeanne aie des pouvoirs qu'elle n'avait pas dans l'acte I. Ceux qui ne l'ont pas lu ne devraient pas trop s'en rendre compte. Celle qui l'a lu... mon excuse très humble c'est qu'ils s'expliquent par des scènes bonus pas encore publiées.

Ce chapitre me laisse... hmm. Je sais absolument pas où on va (plus très vrai. encore un peu), j'ai peur de mal gérer cette Jj, bref, je sais pas si je suis contente. Mais ça fait du bien de revenir la voir.


Encore cette impression désagréable d'être en train de se noyer. L'eau est froide autour de lui, et noire, si noire dès qu'il ferme les yeux. L'entité au-dessus de lui continue de le maintenir au fond, contre la pierre, dans le froid. Puis soudain elle le relâche, et comme s'il était encore vivant il se redresse à la hâte pour respirer. L'eau colle ses cheveux sur son visage, dans sa bouche. Instinctivement, il s'est accroché au rebord de pierre, mais il ne parvient pas à se hisser en-dehors de l'eau. Il ne sent plus vraiment ses jambes.

Avec difficulté, le Shaman King tourne le regard vers le responsable de tout cela, celui qui a interrompu son couronnement pour lui imposer cette espèce de film fantasmagorique. L'esprit reste flou pour lui, malgré tous ses efforts pour l'identifier. C'est comme si l'univers cessait de fonctionner autour de cette chose qui brille juste à côté de lui. Il tend la main, mais il n'arrive pas à la toucher.

Même s'il ne peut pas le regarder normalement, le Shaman King a l'impression que son interlocuteur est pensif. Douterait-il de l'efficacité de ses efforts? Bien. Il devrait. Quoi qu'on lui montre, Hao sait ce qu'il veut, et il ne se laissera pas convaincre. Il a gagné son trône, il a gagné le droit de créer son monde, et l'autre, même ancien Shaman King, n'a pas intérêt à lui mettre des bâtons dans les roues.

C'est alors que l'autre esprit prend la parole. Au départ, Hao ne comprend pas. L'esprit est patient; il répète.

« Tu connais la légende des échecs ? »

C'est tellement incongru que le Shaman King ne sait pas quoi répondre. Quel rapport avec leur situation? L'esprit se lève, se rapproche de lui. Hao sait ce qui va se passer, mais il ne peut toujours pas bouger. Il n'a pas peur; il est juste énervé.

« Il était un roi, Belkib, qui s'ennuyait mortellement. Un roi qui s'ennuie, c'est très dangereux. Il avait promis une récompense à qui inventerait une distraction qui le satisferait. Alors le sage Sissa, fils d'un Brahmine, lui montra un jeu d'échecs. Ce jeu plut à Belkib. Alors il voulut récompenser Sissa. Et tu sais ce qu'a demandé le sage? »

« Quelque chose d'extraordinaire, sans doute. Un collier de diamants? Le trône? » Le ton d'Hao était acide, bien acide; il haïssait cette situation. S'il avait le moindre contrôle -

« Au contraire, il s'est contenté de demander quelques minuscules grains de riz, » fit l'esprit dans un éclat de rire. « Un grain pour la première case, deux pour la deuxième, quatre pour la troisième... En tout, il aurait fallu plus de dix-huit milliards de grains de riz. La production mondiale de plus de mille ans... Quelque chose de très humble, une bagatelle, qui représente en fait toutes les richesses du monde. Tu vois ce que je veux te faire comprendre? »

L'esprit le regarde avec curiosité. Mais ce qu'il voit dans les yeux d'Hao ne paraît pas lui plaire, alors il se saisit du Shaman King et le replonge dans l'eau glacée.


Rares sont ceux d'entre nous qui aient jamais vraiment ressenti la sensation de la chute. Pas celle des pertes d'équilibre, en vélo ou à pied par exemple, mais de la vraie chute, celle où le vent siffle aux oreilles et l'estomac remonte dans la gorge. Le sol reste un moment invisible, caché par les nuages qui se déchirent sous le poids du corps. Par vengeance, ou par pitié, ils l'entourent d'une pellicule glacée, comme un linceul mortifère. Et tout l'air s'enfuit des poumons, empêchant le moindre cri, la moindre pensée...

Ou plutôt, rares sont ceux qui ont ressenti tout cela (pour de vrai, sans la protection d'un parachute) et en sont revenus pour en parler.


Jeanne aurait aimé crier. On le voudrait à moins. L'instant d'avant, elle était solidement ancrée au sol de l'avion en attendant de pouvoir aller aux toilettes. Maintenant, elle tombait comme une météorite vers le sol, en prenant à chaque instant un peu de vitesse. Mais voilà, elle n'arrivait pas à récupérer assez de souffle pour crier.

Le vent semblait jouer avec elle, la faisant tourbillonner comme un fétu de paille. Elle pouvait distinguer Achille près d'elle. Lui semblait tomber presque plus vite. Etait-ce parce qu'il était inconscient? En tout cas, même réveillé, son esprit ne leur aurait pas servi à grand-chose. Et Shamash qui ne pouvait pas les faire voler...

Un souffle la fit tourner jusqu'à faire face aux autres Shamans perdus dans les airs. Un grand Archange (elle ne le reconnaissait pas, pourtant. Ce n'était donc pas Michael. Qui, alors?) avait saisi tous les X-Laws, et il filait vers l'ouest. Si elle n'avait pas été si inquiète pour son destin personnel, la jeune fille se serait mise en colère, et tant pis si c'était puéril. C'était de leur faute s'ils en étaient là. Enfin, la leur et celle d'Hao, mais elle avait pris l'habitude des coups en douce du maître du feu. Ledit maître du feu avait disparu, déjà caché par les nuages, et ils étaient presque les seuls dans les airs. Enfin non. Il y avait bien un groupe de jeunes garçons plus loin, plus bas; mais ils étaient trop loin, et s'ils essayaient de lui parler Jeanne n'entendait rien. Non, elle allait devoir s'en sortir seule, cette fois-ci.

Une image du film de l'avion s'imposa à son esprit alors qu'elle cherchait à repérer Achille. « Si j'avais su, » murmura-t-elle pour elle-même avec un sourire désespéré, « j'aurais pas venu. »


Ils étaient montés dans l'avion en file indienne, en tendant leurs Cloches de l'Oracle au Pache baraqué à l'entrée. Après le "bip" rassurant qui annonçait que sa cloche n'était pas un faux, l'albinos grimpa l'escalier à la suite de Mathilda et Turbein. Etant parmi les premiers à monter, ils pouvaient choisir où s'installer; Hao alla se poser au fond de l'appareil. Le groupe suivit. Opachô grimpa sur ses genoux dans un pépiement joyeux. Comme Rackist parlait avec lui, il se trouva assis près de l'omnyôji. Marion et ses deux sœurs se mirent à leur gauche, Yamada et Zang-Ching, qui à lui seul prenait deux sièges, à leur droite. Jeanne, après une hésitation, alla s'assoir près de Turbein. Achille, derrière elle, protesta; fatiguée, elle se releva; Turbein lui proposa de se décaler vers la fenêtre. Comme elle ne demandait qu'à s'éloigner d'Hao, elle acquiesça et s'assit contre la paroi.

Dès qu'ils furent tous montés, un jeune homme fin s'avança dans le couloir pour faire les démonstrations de sécurité. Son teint basané et l'esprit qui se tenait près de lui montraient qu'il devait être un Pache, lui aussi. Jeanne se demanda où était Rutherford. Elle n'avait pas de nouvelles de son examinatrice depuis si longtemps...

Puis le jeune homme alla s'asseoir, et l'appareil commença à bouger. Immédiatement, les vibrations la rendirent malade: son estomac semblait tout secoué, comme si elle avait été un fétu de paille ballotée sur l'océan. Le teint vert, l'albinos fixa ce qu'elle pouvait voir par la fenêtre. Il continuait de pleuvoir très dru, et elle ne pouvait rien voir. Etait-ce bien sûr de décoller dans une telle averse? L'avion ne risquait-il pas de glisser? De noyer ses moteurs?

Avec un grand bruit, l'avion quitta le sol. Jeanne frémit, ce recroquevilla. Un instant, elle tourna les yeux vers les autres. Achille non plus ne semblait pas bien. Avec un peu de chance, le voyage ne durerait pas trop longtemps... Shamash vrombit à son côté, tenta de la distraire; mais peine perdue.

Enfin l'appareil cessa de monter, et se stabilisa. L'albinos dut regarder à travers la fenêtre pour se convaincre qu'ils bougeaient. On eût dit que quelqu'un tenait l'appareil en l'air tellement il était silencieux. Ah, peut-être qu'elle pourrait tenir le coup, finalement... Mouais. Son estomac n'avait pas l'air d'accord. Pour se distraire, Jeanne décida d'explorer le petit panneau lumineux qui venait de s'allumer en face d'elle. C'était une espèce de télévision. Elle pouvait choisir d'écouter de la musique, de faire des jeux, de regarder des films... Intriguée, elle cliqua sur cette dernière option. Elle ne voulait pas réfléchir, elle voulait trouver quelque chose qui l'occupe jusqu'à pouvoir sortir de cette boite de ferraille. Mais les titres ne lui disaient rien. Star Wars, Some like it Hot, Die unendliche Geschichte, Labyrinth... ah, enfin, un titre en français: La guerre des boutons. Le résumé lui promettait une histoire simple, sans grande envergure, exactement ce qu'elle voulait. Restait la question de savoir si elle pouvait le regarder. On leur avait fourni gratuitement des écouteurs, mais elle n'était pas bien sûre de savoir comment ils fonctionnaient. Après quelques minutes à tâtonner en cherchant où les brancher, elle put enfin se renfoncer dans son siège, étaler sa couverture autour d'elle et débrancher son cerveau.

L'histoire était plutôt drôle, mais c'était surtout les voix qui touchaient la jeune fille. Elle n'avait plus entendu parler français depuis des années; Yamada, malgré son accent, ne le parlait pas dans le camp. Et tout d'un coup toutes ces voix, tous ces mots... Il y en avait tellement qu'elle ne comprenait pas. Plusieurs fois, elle mit le film en pause, chercha à comprendre ce qui venait de se passer. Puis elle le remettait. On l'interrompit à un moment pour lui donner son repas. Quelqu'un passa pour ramasser les restes, et puis les lumières se réduisirent au minimum, et les gens s'installèrent pour dormir. Jeanne n'en était qu'à la moitié de son film, alors elle se concentra sur l'écran. Tant qu'elle ne riait pas trop fort, tout irait bien...

Les meilleures choses ayant une fin, le film finit par s'arrêter. L'albinos avait un peu perdu le fil; elle ne savait pas quoi en penser. Comment deux garçons qui se détestaient si fort tant qu'ils avaient un groupe à mener, qui s'étaient fait la guerre avec tant de férocité, pouvaient-ils finir par se tomber dans les bras? Papillonnant des paupières - elle avait un peu mal aux yeux tout d'un coup - elle regarda autour d'elle. Tout le monde semblait dormir. En pianotant encore un peu, elle trouva le plan de vol. Il était presque dix heures du soir, et il restait encore huit heures de vol. Mais elle n'avait pas sommeil. Peut-être qu'elle pouvait trouver quelque chose d'autre à regarder...

Deux films et demi plus tard, la jeune fille sentit du mouvement dans sa rangée. Achille semblait s'être réveillé. Elle fit mine d'avoir les yeux fermés, mais il ne la regarda pas.

Avec lenteur, il se leva. La nourriture ne semblait pas lui avoir bien réussi, et il commença à tituber vers les toilettes. Jeanne le suivit du regard. Ils devaient s'entraider maintenant, faire en sorte de trouver, ensemble, un moyen de rentrer dans le tournoi et de le gagner. Cela ne serait pas facile...

Alors qu'elle s'apprêtait à revenir à son ciel, ses yeux tombèrent, dans l'interstice des fauteuils, sur une masse de cheveux blonds désordonnés. Marco avait toujours été grand; il dépassait le haut de son dossier de presque une tête. C'est comme s'il était fait de papier tue-mouches, elle ne pouvait plus s'arrêter de le regarder. Lui non plus ne dormait pas; il était trop droit et immobile pour cela.

Tout lui remontait à l'esprit en l'observant, ça faisait comme un puits qui exploserait soudain. C'était lui qui l'avait repoussée dans les bras d'Hao, qui lui avait clairement dit que, qu'elle ait agi volontairement ou pas, c'était tout pareil pour lui. C'était quelque part à cause de lui si elle avait commencé à faire confiance à Hao, à penser qu'il la laisserait agir à sa guise tant qu'elle suivait ses règles. C'était quelque part à cause de lui si Lyanne... Une pointe bouillante s'enfonça dans son cerveau, la faisant frissonner. Sans bien comprendre, elle sut qu'Hao la regardait. Il devait bien rire, lui aussi, de la voir toujours incapable de se détacher de quelqu'un qui s'était si facilement détaché d'elle... Ou peut-être que cela ne le faisait plus rire, justement. Peut-être que c'était ce qu'elle devait comprendre dans ses actes à lui. Mais c'était facile, aussi, quand on était convaincu d'avoir raison, et qu'on se fichait pas mal de la vie de ses proches. La brûlure s'intensifia. Elle était peut-être injuste. Probablement. Mais elle avait trop mal au cœur pour s'en soucier.

« Ça va, Jeanne? »

Sursautant, l'albinos tourna la tête vers Turbein. Couvert jusqu'aux yeux, il aurait été menaçant si elle ne le connaissait pas; mais elle voyait l'éclat inquiet de son regard. D'un doigt, il baissa son masque pour continuer. « Tu n'as pas l'air très bien. Tu veux aller aux toilettes aussi? »

Jeanne cligna des yeux. Etait-elle transparente à ce point pour tout le monde ici? « N-non, ça va, » dit-elle, le cœur au bord des lèvres. « C'est rien, je suis juste un peu... fatiguée.
- Tu devrais dormir, comme Ash, » murmura le jeune homme. Il parlait si bas que Jeanne l'entendait à peine. Etait-ce pour la protéger des quolibets des autres? Il avait toujours été gentil avec elle. « Tu vas être décalée demain. »

Il avait raison. Il était plus de trois heures du matin, maintenant, en tout cas pour son cerveau. Elle haussa les épaules. « Je n'arrive pas à dormir. Ça paraît beaucoup moins solide que Spirit of Fire, » murmura-t-elle en indiquant l'appareil autour d'elle.

Turbein pencha la tête, comme confus. « Tu ne le sens pas?
- Sentir quoi? »

Il fronça les sourcils sous le tissu. « Concentre-toi. Je sais qu'il y a beaucoup de furyoku, mais il n'y a pas beaucoup d'Over-Souls actifs. »

Jeanne ne voyait pas ce qu'il pouvait vouloir dire, mais elle acquiesça quand même et se concentra. Il y avait tellement de furyoku autour d'elle... C'était étourdissant. Puis elle comprit. « On... on est dans un Over-Soul? »

Turbein sourit. « Eh oui. Donc tu vois, tu n'as pas à t'inquiéter.
- C'est vrai... je ne devrais pas. » Jeanne se renfonça dans son fauteuil. Son cœur ne s'était pas calmé. Irrémédiablement, ses yeux revinrent à l'interstice des fauteuils. Mais la personne devant elle s'était renfoncée dans son fauteuil; elle ne pouvait plus voir Marco. Silence.

« Tu penses encore aux X-Laws, hein. »

Jeanne se figea, blanchit. Il avait parlé tout bas, si bas qu'elle avait cru ne pas l'entendre. « N-non, pas du tout, » parvint-elle à dire, les yeux sur ses chaussures.

Turbein haussa les épaules, et leva la tête vers le plafond. « Tu n'as pas besoin de m'en parler en détail. Je ne les connais pas, moi, et c'est vrai que si je me retrouve demain devant eux je n'hésiterais pas à les écraser. Mais ça te travaille, et j'ai peur que tu te perdes. »

Jeanne avala sa salive. La boule dans sa gorge semblait enfler au fur et à mesure que Turbein parlait. Et, sans en avoir pris la décision consciente, elle commença à parler, sur le même ton. « C'est difficile. Je n'arrive pas - je ne sais pas si je veux changer comme tout le monde me dit de le faire. D'accord, j'ai compris que Marco n'avait pas raison, et je ne veux pas qu'il tue tout le monde dans le camp... mais je ne me vois pas l'affronter. Et Hao aussi a tord. Il veut tuer plein de gens. Ça ne te dérange pas, toi? »

Il haussa les épaules, le plus doucement possible. « Je n'ai pas les mains tout à fait propres non plus. Tu es encore très jeune, Jeanne.
- Peut-être, mais c'est maintenant que je dois décider. » Sa voix était amère, au moins un peu. C'était si clair quand elle était chez les X-Laws. Il n'y avait pas besoin de décider, on choisissait tout pour elle. Chez Hao, tout était décision, escarmouche, combat à mort. Elle était fatiguée. Si fatiguée.

Avec un soupir, elle croisa les bras sur la tablette devant elle, et y enfouit son visage. « Ce que je voudrais, c'est pouvoir tout expliquer à Marco. Juste... le voir, sans qu'on se batte ou qu'il y ait du danger, et parler, expliquer, raconter. Mais il ne me laissera jamais lui raconter. D'ailleurs Hao non plus. Il tuerait Marco et les autres sans jamais écouter ce qu'ils ont à dire. Il parle, il parle, il parle, mais il n'écoute jamais. Ce que j'essayais de dire - d'être - il n'a rien entendu. Ça ne l'intéressait pas, alors c'est rentré par une oreille et c'est sorti par l'autre, et il a tué Lyanne. Comment veut-il que je trouve qui je peux être s'il ne m'écoute pas quand j'essaie d'expliquer? »

Elle sentit qu'il changeait de position à côté d'elle. « Je n'ai pas de bonne réponse. Le seigneur Hao est tellement au-dessus de nous que c'est difficile de comprendre ce qu'il pense vraiment; je ne dirais pas avec tant de certitude qu'il ne t'a pas entendue. J'ai plutôt l'impression qu'il essaie de nous protéger, en fait. De te protéger. »

C'était au tour de Jeanne de le fixer, d'entre ses bras, avec des yeux ronds. Après une pause incrédule, elle parvint à coasser: « On doit avoir une idée très différente de ce que ça veut dire, alors.
- Peut-être. Je t'ai dit, je n'ai pas les réponses. Mais si tu veux te faire entendre, je pense que tu devrais agir comme tu l'as conseillé à Achille.
- C-c'est-à-dire? »

Turbein n'avait qu'un sourire à lui offrir. « Travailles de ton côté et dépasse-toi. Deviens forte. Pas seulement dans tes bras ou dans tes Over-Souls, mais aussi dans ta tête. Réfléchis, creuse. Fais en sorte qu'il t'entende. Je pense que pour ça, il faudra que tu l'entendes, aussi. »

Jeanne le fixa encore un instant, puis baissa les yeux sur ses mains. Turbein replaça son masque sur sa bouche et ferma de nouveau les yeux. Pendant un moment, ils ne dirent plus rien; Jeanne se sentait presque prête à dormir. La pointe brûlante avait disparu, et sa gorge lui semblait moins coincée. Mais, doucement, elle osa:

« Turbein?
- Oui?
- Je vais peut-être aller aux toilettes, finalement.
- Bien sûr, princesse. »

Jeanne le laissa s'extirper du rang et fit de même. Elle sentait encore des regards sur elle, et elle devinait bien qui cela pouvait être. Mais elle se voulut de fer, d'acier. Ils voulaient l'appeler princesse, se moquer de ses manières et de ses idées? Très bien. Mais elle les assumerait, elle. La tête haute, les yeux fixés sur son objectif - la fin de l'allée, le refuge de la petite coursive des toilettes à l'abri des regards - elle avança sans trembler. Elle fit si bien qu'elle ne remarqua même pas être passée près de Marco avant de tourner pour se glisser derrière le rideau. Là, elle se laissa respirer.

La porte des cabinets s'ouvrit. Achille s'arrêta en voyant une ombre devant lui, puis soupira avec soulagement. « Tu ne dors pas, toi? Demain, tu vas être insupportable.
- Je sais, » fit-elle avec un sourire désolé. D'habitude, elle aurait été bien plus acide; mais elle ne voulait pas se disputer.

Ils n'avaient pas la place de se croiser dans la coursive, alors elle recula jusqu'aux premiers rangs des sièges et se colla au siège d'une jeune femme d'un noir d'encre, qui ronflait paisiblement, et attendit qu'Achille s'avance.

Tout se passa très vite. Alors qu'Achille la dépassait, un compartiment s'ouvrit soudain au-dessus d'eux, et une valise heurta le Grec sur le coin du crâne. Il tomba comme une masse, manquant faire tomber Jeanne à son tour. Inquiète, elle se pencha pour le secouer –

Et elle vit le sol de l'avion s'évanouir sous leurs pieds.

Jeanne perdit ce qui lui restait d'équilibre. Pourtant, elle ne tomba pas tout de suite. En levant les yeux, elle remarqua que ce n'était pas un phénomène localisé: tous les Shamans en face d'elle étaient désormais assis dans le vide. Mais ils ne la regardaient pas.

Une voix se mit à chuinter derrière elle, et elle tourna la tête pour découvrir, en gros plan sur l'écran principal, le visage de Goldova.

« Chères candidates, chers candidats. J'espère que vous avez tous bien dormi et profité des offres à prix cassés proposés par la Pache Airline©. Nous arrivons cependant au terme de la première partie du voyage. A partir d'ici, vous devrez trouver votre chemin par vous-mêmes, en vous fiant à votre don shamanique. La seconde manche du tournoi commencera dans exactement un mois, date à laquelle les inscriptions fermeront. En espérant vous revoir bientôt... » La transmission s'interrompit. Jeanne cligna des yeux. Devina ce qui allait se passer.

Cette fois-ci, elle tomba vraiment. Un léger cri lui échappa, alors qu'elle s'agrippait instinctivement au corps évanoui du Grec. Mais ils allaient tous mourir! Combattant la panique qui s'emparait d'elle, elle tenta de voir ce qui arrivait aux autres, et comprit qu'elle était totalement à côté de la plaque, comme dirait Mathilda.

Déjà presque loin au-dessus d'eux, Spirit of Fire lévitait calmement. Il tendait même une main vers eux. Jeanne se sentit confusément rassurée. Bientôt il les attraperait, et ils cesseraient de tomber. Achille obtiendrait les soins dont il avait besoin et tout irait bien –

C'est alors qu'un souffle puissant la projeta plus loin et lui fit lâcher le poignet de son camarade. Jeanne n'avait pas eu le temps de comprendre ce qu'elle voyait; elle mit un certain temps à comprendre qu'il s'était agi d'une gigantesque lame étincelante. En se contorsionnant, elle découvrit qu'elle était nez-à-nez avec Michael. De là où elle était, elle n'eut qu'un instant pour dévisager Marco; mais son visage était fermé, ses yeux cachés par ses lunettes. S'il y avait un message, elle ne le comprit pas.

Immédiatement après, ils crevèrent les nuages.

Le sol apparut sous eux. Il s'agissait d'une espèce de désert brûlé. De si haut, elle ne voyait pas encore le relief exact, mais plusieurs rocs escarpés lui en donnèrent une idée assez précise. S'ils continuaient de tomber, ils ne s'en sortiraient pas. L'éclat blanc de l'Archange passa près d'elle – ce n'était plus Michael mais un autre, que devait-elle comprendre? Elle n'en avait aucune idée, et pas le temps d'en former. Hao n'était nulle part. Tout ce qu'elle voyait, c'était le rouge du désert, la tache sombre que formait Achille, et les rares filets blancs des derniers nuages. Elle devait trouver un plan, et vite. Elle aurait pu demander à Shamash de les retenir au moyen d'une cage, quelque chose; mais ils tombaient depuis trop longtemps déjà. S'ils tombaient sur quelque chose de dur ou que l'arrêt de leur chute était trop soudain, ils n'y survivraient pas. Cependant, elle savait que Shamash pouvait les téléporter. Et peut-être que s'il se faisait assez mou...

Son frère d'âme acquiesça. De toute façon, ils n'avaient pas de meilleure idée. Alors Shamash la téléporta près d'Achille, et elle saisit sa main. Puis ils disparurent de nouveau, et réapparurent à quelques mètres du sol, juste au-dessus de Shamash.

Jeanne serra la main d'Achille et ferma les yeux. Ils s'enfoncèrent dans les bras joints de Shamash comme dans du beurre, et rebondirent très haut. Achille faillit lui échapper, mais elle réussit à le garder près d'elle alors qu'ils retombaient dans les mains de l'esprit, rebondissaient encore. La force s'évacua progressivement, et bientôt Shamash les déposait délicatement sur le sol.

Jeanne dût s'asseoir. Elle n'avait pas encore grande confiance en ses capacités de téléportation, et son furyoku se trouvait fortement diminué. Pendant un long moment, elle resta là à respirer profondément. Son cerveau peinait à faire sens de tout ce qui venait de se passer.

Puis elle eut un déclic. Achille. Il fallait s'occuper d'Achille. Siegfried accepta gracieusement d'aller inspecter les protubérances rocheuses les plus proches en quête d'un abri. Une fois revenu et incarné dans une pierre couleur de brique, il se saisit délicatement du corps de son Shaman et laissa Jeanne grimper sur son épaule pour les y amener. Le jeune Grec n'avait pas spécialement l'air mal en point, mais le fait qu'il ne se réveille pas inquiétait énormément sa camarade. Elle n'avait pas vraiment appris comment procurer de soins aux blessés dans le camp. Cependant, elle avait vu Zen s'inquiéter énormément quand, par mégarde, on avait assommé son frère. Perdre conscience à cause d'un choc, avait-il dit, indique que le cerveau est peut-être endommagé.

Rester inconscient trop longtemps, elle se souvenait, faisait de cette possibilité une certitude. Dès qu'ils furent à l'abri du vent dans le petit abri rocheux, la jeune fille posa ses mains sur les tempes moites d'Achille. Il ne réagissait pas.

Jeanne se mordit la lèvre. Elle avait déjà soigné ses propres blessures. Chez les X-Laws, il s'agissait même de choses graves. Mais elle n'avait jamais eu à s'occuper d'un cerveau. Elle n'y connaissait rien. Et si elle empirait la situation...? Elle se rendit soudain compte qu'elle était en sueur, alors qu'il lui semblait faire froid. Siegfried partit en quête de bois à brûler, et elle resta avec le blessé.

Elle devait prendre une décision. Après une grande inspiration, elle ferma les yeux, se concentra, et invoqua Shamash.

Cela dura longtemps. Elle n'osait pas, ne savait pas; elle avait conscience de tenter, à coup d'allumettes, de créer un contre-feu dans une forêt de paille. Mais Shamash était rassurant à son côté, et il lui indiquait quoi faire. Et enfin, Achille rouvrit les yeux.

Jeanne rouvrit les siens avec un frisson. Il était pâle, mais il la regardait. Il était pâle, mais il allait bien. « Ça va? »

Elle l'aurait presque embrassé, tant elle avait eu peur. Heureusement, lui n'était pas dans ces dispositions, et il essaya de se redresser. « Q-qu'est-ce que... Que s'est-il passé? » Il regardait autour de lui, tout confus.

Jeanne sentit une nouvelle goulée de panique s'engouffrer dans sa poitrine, mais elle se força à être rassurante. « C'est une longue histoire. Ne te relève pas tout de suite. Tu te sens bien? Tu n'as mal nulle part?
- N-non, ça va. Depuis quand tu t'inquiètes, de toute façon, princesse? Ils sont où, les autres? »

Ah... oui, il fallait qu'elle lui explique. Elle n'avait même pas tout compris, en plus. Et... il n'allait pas être content. « Euh, ben... C'est compliqué. L'avion a explosé et Goldova a expliqué qu'on devait trouver le Village Pache tous seuls, en fait. Et puis... » Comment expliquer sans le blesser? Elle se sentait hésiter, bafouiller, rosir. « Quelqu'un a essayé d'attaquer Hao, et on a été séparés du groupe. Je n'ai pas vu où il était. Comme tu étais inconscient, je me suis occupée de toi. On est dans un abri, on a plus qu'à faire le trajet et on les retrouvera forcément... » Elle s'arrêta. Cela ne marchait pas. Le visage d'Achille semblait s'écrouler sur lui-même. A court d'idées, Jeanne leva les mains. « M-mais c'est bien! Voilà ce que tu attendais, le moment de faire tes preuves. On va le retrouver, tu vas voir. Tu peux lui montrer que tu es digne de rentrer dans la fête des étoiles... »

C'était petit, c'était fade, c'était insuffisant; comme mettre un pansement sur une blessure par balle. Achille se rallongea, détourna les yeux. « Il n'a même pas essayé de nous retrouver ? »

Jeanne baissa les yeux. Elle avait comme une boule dans la gorge, parce que c'était vrai, quelque part; et parce que c'était un mensonge, au moins par omission. Mais si elle avait mentionné Marco, il ne se serait jamais calmé; il aurait été capable de s'en aller de son côté, sans elle. C'était mieux de ne rien dire. La gorge sèche, elle essaya encore: « C-c'est une marque de confiance, je crois. Il attend de voir comment on va lui en mettre plein la vue, et... »

Un cri la coupa brusquement. Jeanne se redressa à demi. Le bruit était venu de l'extérieur; il fut rapidement rejoint par des bruits de combat, d'autres cris, des pleurs d'enfant. Les sons faisaient écho sur les murs autour d'eux, devenant de plus en plus déchirants alors qu'ils s'atténuaient.

Jeanne regarda Achille. Il était encore faible. L'emmener n'était pas raisonnable. « Reste-là, je vais voir ce que c'est, » souffla-t-elle en appelant Shamash à son côté. Le Grec protesta un peu, mais il était trop mal pour la retenir. La jeune fille sortit sa ceinture et l'enroula autour de son bras. Peyote, en l'aidant à forger les anneaux qui glissaient le long de la ceinture de cuir, lui avait fait un plus grand cadeau qu'il aurait pu imaginer. En glissant son pouce le long des gravures – Marco, Meene, Marie, Hao – elle avait presque l'impression d'égrainer un chapelet; de concentrer tout son courage pour le combat à venir. A pas mesurés, l'albinos sortit de la caverne, et jeta un œil par-dessus la roche.

Un groupe de silhouettes noires se trouvait juste au-dehors, foncés encore par le soleil du soir. L'un d'entre eux tenait une fillette brune par la taille. Elle se débattait faiblement, mais elle n'arrivait pas à s'en détacher. L'un des autres avait dans les mains une espèce de sacoche claire qu'il semblait fouiller.

Jeanne ne réfléchit pas plus loin. Shamash vient fusionner avec ses anneaux pour former une armure rutilante. Le métal glissait autour d'elle comme une seconde peau. Jamais son poids ne tombait sur un angle, jamais elle ne s'écorchait sur une aspérité. Tant qu'elle restait en harmonie spirituelle avec son esprit, l'armure ne faisait qu'un avec son corps. Jeanne sourit.

Puis elle se téléporta derrière l'homme qui tenait la jeune fille. Une espèce de piège à loup jaillit sous le pied de son ennemi, et il s'évanouit dans les airs avec un hululement terrible. Jeanne fronça les sourcils. Elle s'attendait à ce qu'il tombe, à ce qu'il la lâche... pas à ce qu'il disparaisse comme un mauvais rêve. Que se passait-il? Etait-ce l'Over-Soul de quelqu'un qu'elle n'avait pas vu –

Jeanne releva les yeux, et croisa le regard de la fille qu'elle venait sauver.

La brune n'était même pas essoufflée. Elle n'avait pas l'air apeuré; elle ne regardait même pas les ombres autour d'eux. Son regard était d'une couleur limpide. Jeanne n'aurait pas su en dire la couleur, elle savait juste qu'ils étaient magnifiques. Magnifiques comme la bouche des volcans. Magnifiques comme l'eau des abysses. Magnifiques comme...

Une espèce de fulgurance l'aveugla un instant. C'était comme une vague de froid qui se déployait autour d'elle, colorant le monde d'un filtre étrangement clair, comme si la lune s'était soudain levée. Et devant elle, il n'y avait plus de petite brune, mais un grand fantôme blond. Ses yeux à lui étaient bleus; ils étaient bleus comme son couteau. Il se tenait au-dessus d'elle comme une espèce d'ange rouillé. Et l'ange rouillé chantait. C'était la seule façon d'expliquer ce qu'elle entendait: des bruissements d'eau sortaient de sa bouche et lui coulaient dans les oreilles. Cette musique était chaude, apaisante, comme la berceuse d'un père. C'était Marco et plus que Marco, un rêve halluciné qui levait son bras pour lui caresser la joue et l'épaule...

"Jeanne!" Cette voix-là aussi, elle la connaissait; mais elle ne l'avait jamais entendue aussi inquiète, aussi pressante. Elle lui vrilla les oreilles comme le bruit d'un réveil, et l'albinos se téléporta loin du fantôme au couteau bleu. Elle atterrit derrière Achille, les genoux les premiers. Elle s'écorcha sur les cailloux. La douleur lui fit du bien; elle chassa la douce torpeur de son esprit.

Siegfried tenait la petite brune par le cou. Dans sa main, il y avait une espèce de poignard noir. « Lâche ce couteau, » grognait le Grec, en criant presque. « Lâche-le ou je te fracasse contre la montagne! »

Jeanne fronça les sourcils. Où... où était Marco? Le fantôme aux yeux bleus? Celui qui murmurait comme une rivière? Il n'était nulle part. Les hommes en noir aussi avaient disparu. Tremblante, elle se releva. « Que... qu'est-ce qu'il s'est passé? »

Achille se retourna vers elle. Il était extrêmement pâle. « A-à toi de me dire. Je suis venu voir, et elle était sur le point de t'envoyer rejoindre les fantômes. Elle est même pas forte, qu'est-ce que t'as fichu? »

Jeanne frissonna. « Il... il n'y avait personne d'autre?
- Personne. Juste elle. T'as fait décamper les autres, j'imagine. Tu devrais faire attention, tu n'as quasi plus de furyoku…
- Non, » mais la voix de l'albinos était faible. "Non... j-je crois qu'il n'y avait qu'elle.
- Juste elle? » Le petit brun était visiblement sceptique. Jeanne se serait sentie flattée si elle ne venait pas de vivre les pires secondes de sa vie.

« Juste elle. Ne la regarde pas dans les yeux, Achille. Je crois que j'ai une petite idée de ses pouvoirs. Tu es une illusionniste, c'est ça? » Ces mots-là, elle les avait dit plus fort, en direction de l'étrangère. Il n'y eut pas de réponse. Le couteau tomba par terre dans un bruit de plastique. Un jouet… « Achille, je crois qu'elle ne peut plus respirer. »

Siegfried lâcha sa proie, et la brune tomba au sol dans un fatras de tissu. « Tu étais obligé de lui faire mal?
- Elle t'a bien fait mal, à toi, » rétorqua le Grec. Il était allé prendre le sac de l'inconnue et en sortait une espèce de longue corde. « Si tu ne la laisses pas à Siegfried, moi je vais pas la laisser s'enfuir ou essayer de nous causer des ennuis.
- Ne la regarde pas dans les yeux, » répéta Jeanne, mal à l'aise, alors qu'il s'avançait vers la fillette. Elle n'avait pas bougé, et ne bougea pas non plus quand Achille la ficela comme un saucisson.

Sans vaciller, il la hissa dans ses bras et repartit vers l'intérieur de l'abri. « Viens, princesse, souffla-t-il à Jeanne. « Il va faire nuit, et on est trop exposés dehors. »

Jeanne avait froid; elle obéit.


Achille posa son paquet contre le mur. Il était précis dans ses mouvements, et très précautionneux; pas une fois sa camarade ne le vit lever les yeux vers le visage de leur prisonnière. Parce que maintenant, ils avaient une prisonnière. C'était un peu troublant, et si elle n'avait pas eu l'impression de manquer y passer la jeune Française aurait probablement protesté un tel traitement. Là, elle ne dit rien, même lorsque le Grec baissa le grand bandeau blanc de la brune sur ses yeux. « Comme ça, elle ne t'hypnotisera plus, » ironisa-t-il, mais son ton était un peu tremblant. Comme le reste de son corps, d'ailleurs. « Il fait froid, tu ne trouves pas? »

La jeune fille haussa les épaules et indiqua les brindilles ramenées par Siegfried. Si Kanna avait été avec eux, ils auraient pu les allumer avec une de ses allumettes, mais Jeanne n'avait rien de similaire. L'expression d'Achille signifia que lui non plus. Les sourcils froncés, le Grec fouilla le sac qu'il tenait encore. « Rien non plus, » fit-il, dépité.

Jeanne alla s'asseoir près du feu qui ne serait pas. Siegfried avait tout arrangé pour contenir le feu: le sable, les cailloux en rond, les brindilles et les broussailles, les quelques éclats de vrai bois. Mais sans rien pour tout allumer...

« Si seulement on avait un briquet, » soupira Achille. « Ou même du silex. J'ai vu Mo faire ça, une fois. Tu prends deux cailloux et tu les tapes l'un contre l'autre jusqu'à ce que le choc déclenche une étincelle. »

Jeanne acquiesça, pensive. Puis elle fronça les sourcils. « Attends. Répète. » Le Grec s'exécuta. Jeanne écouta attentivement.

« J'ai déjà vu Hao faire quelque chose comme ça," murmura-t-elle. « Il voulait me dire quelque chose sur mes pouvoirs, et... il a déclenché du feu avec deux aimants, » continua-elle dans un souffle fiévreux. Se redressant, elle saisit un caillou pointu et le posa au milieu des brindilles. Puis elle retira sa ceinture de son bras. Elle y prit deux de ses anneaux et les posa de chaque côté de son caillou. « Recule-toi, » dit-elle à Achille, « je sais même pas si ça va marcher, mais je veux pas t'éborgner. » Une fois chacun protégé plus ou moins bien, elle bloqua sa respiration et activa les propriétés magnétiques des deux anneaux. Ils se précipitèrent l'un vers l'autre, et en expulsant le caillou produisirent une étincelle qui alluma le reste du feu. « Ça a marché, » s'exclama-t-elle avec enthousiasme.

Achille, qui décidément allait de mieux en mieux, se mit à ricaner nerveusement. Jeanne le regarda avec désapprobation; il s'expliqua entre deux hoquets. « C'est tellement idiot, n'empêche. Hao-sama est le maître du feu mais il ne nous a jamais appris à en faire. Regarde-nous, des pauvres ploucs même pas fichus de faire du feu tout seul. »

Jeanne le fixa un instant, avant de ricaner aussi. « C'est terrible, Achille, t'as raison. Terrible. Et lui qui prend son entraînement tellement au sérieux. Il ne serait pas fier.
- Bah si, » remarqua l'autre, en se remettant quelque peu. « On a réussi à en faire sans lui. D'une façon qu'il n'aurait même pas imaginée. »

Parce qu'il n'en avait pas besoin, certes; mais la pensée fit du bien à Jeanne. Ils rirent encore un peu, puis s'arrêtèrent. Quand même, ils n'étaient pas censés être amis. Enfin, pas à ce point. Un silence plus ou moins épineux s'installa. Achille s'abîma dans l'inspection du sac de leur prisonnière. Puis, sans lever les yeux, il l'indiqua du menton. « Qu'est-ce qu'on va en faire? »

Jeanne la regarda, les lèvres pincées. « Je sais pas. En tombant, j'ai rien vu, pas même un hameau. On ne peut pas l'abandonner attachée dans le désert, quand même. »

Le Grec haussa les épaules. « En fait, on peut. Elle a essayé de nous voler nos affaires et de te tuer, quand même.

- Je ne l'aurais pas tuée, » déclara soudain la fille assise contre la pierre. Elle n'avait pas bougé, pas émis un son depuis qu'elle était là. Peut-être qu'elle prenait les menaces d'Achille au sérieux. Jeanne songea qu'elle n'avait pas vu son esprit, non plus. Il lui avait pourtant semblé puissant... mais il se terrait dans l'ombre. Elle fit un signe à Shamash; laisser une menace dans la nature l'inquiétait.

Achille se leva et fit quelque pas vers elle. « T'avais un couteau. Tu comptais le lui faire manger, peut-être?

- Je ne l'aurais pas tuée, » répéta la fillette sans trembler. « Je ne savais pas ce que feraient les Paches. Je n'ai pas de groupe, je... je ne voulais pas être toute seule. »

Jeanne cligna des yeux. « Tu as failli lui couper la gorge, » rappela Achille, confus. Jeanne songea à rappeler que c'était avec une arme en plastique… mais en même temps il semblait réussir à la faire parler. L'étrangère hésita, puis sembla se décider.

« Je comptais la persuader de me suivre. Mon pouvoir me sert à... créer des illusions. Montrer ce que les gens veulent voir. Je sais juste instinctivement comment me comporter pour les persuader de faire ce que je veux. »

Achille laissa échapper un ricanement sceptique. « Et pour convaincre la princesse des X-Laws, il faut la tuer?
- Non, » fit la brune. Encore une fois, elle hésita. « Elle a vu celui qu'elle voulait voir... et qui l'aurait graciée. Elle aurait obtenu son pardon, et ça aurait réparé quelque chose pour elle. »

Jeanne se sentait rougir furieusement, et elle comprit le malaise de l'étrangère. Obtenir le pardon de Marco? C'était ça, la clef pour faire d'elle une espèce de drone obéissant? C'était humiliant.

Achille, lui, ne semblait pas avoir tout saisi. Ce qu'il saisissait bien, par contre, c'était le visage gêné de Jeanne, son malaise. Et bizarrement, alors qu'il aurait adoré que quelqu'un rabatte le caquet de la petite princesse au camp, l'image lui parut déplacée. Enervante.

« Quoi qu'il en soit, » dit-il dans un grognement, "elle a essayé de nous voler. Moi je dis, on la laisse là. »

Jeanne regardait le sol. Sa voix avait comme blanchi. « En même temps, elle se serait vite rendu compte qu'on avait rien.
- Il n'empêche! » Achille s'énervait. Il essayait de réparer ce qui lui apparaissait comme une espèce de blessure, et elle prenait la défense de l'ennemi? « C'est une - c'est une question de principes. »

Jeanne leva un sourcil et fixa le sac qu'Achille tenait dans ses mains. Celui-ci mit un certain temps à comprendre. Alors il rougit et lâcha la sacoche. « Ben quoi, c'est une prisonnière, » balbutia-t-il. « Son sac est rempli de nourriture, il va beaucoup nous aider. J'ai vraiment l'impression que tu oublies qu'elle a mis un couteau sous ta gorge! Moi je ne la crois pas. Je pense qu'elle cherche à se débarrasser des autres concurrents et tu as failli l'aider. »

Jeanne savait qu'il risquait d'avoir raison. Mais quelque chose la poussait à argumenter. D'abord parce que laisser une fille, même dangereuse, attachée dans un coin du désert sans nourriture, eh bien c'était mal, et elle ne pouvait pas dépasser cette première vérité. Mais quelque chose de plus morbide la faisait parler. Si la fille pouvait vraiment pénétrer les désirs des gens, et voir clair dans ce dont ils avaient besoin... « Ecoute, on a beau être Shamans, on est que deux enfants et on a des kilomètres à parcourir. Sa seule arme est un couteau en plastique, quoi. Elle a besoin d'aide, et nous aussi. »

Achille croisa les bras. « Comment? C'est un fil de fer. Et elle nous trahira à la moindre occasion. Ou alors elle recommencera son jeu d'illusions, là.
- Pourquoi le ferait-elle? Elle a vite vu que toute seule, elle n'allait pas loin. Et puis elle doit connaître Hao, non? Elle sait que nous trahir la mettrait immédiatement sur la liste noire de notre cher maître, » dit-elle crânement. Achille la regarda avec des yeux ronds; elle plissa les siens pour essayer d'obtenir qu'il lui donne la réplique. Cette tactique ne fonctionnerait que s'ils étaient convaincants.

Après un temps de pause, le jeune homme acquiesça nerveusement. « C'est vrai. Hao-sama le prendrait comme une insulte personnelle. Si on arrive pas au Village Pache, il découvrira forcément que c'est de sa faute, et alors... »

L'étrangère pinça des lèvres. « Vous êtes du groupe d'Hao? » Etait-ce de la panique dans sa voix?

Achille sourit. Ils avaient réussi. « Tu ne t'en étais pas rendue compte? Nous avons une mission secrète pour notre maître. Si tu nous avais tués, il aurait été fâché...
- Je ne voulais pas vous tuer, » balbutia la brune avec un frisson de terreur. Cela décida Jeanne.

« On l'emmène avec nous. »

Achille se retourna vers elle. « Hein? »

L'albinos leva les yeux vers lui. « Je ne te demande pas de lui faire confiance immédiatement. Ou jamais. Mais encore une fois, on est au milieu d'un désert. L'union fait la force, non? » Sans attendre sa réponse, l'albinos s'approcha de leur prisonnière en fouillant dans ses poches. Elle avait trois barres de céréales et le reste de la madeleine du repas de l'avion. Avec délicatesse, elle coupa cette dernière en deux. Le premier bout, elle le fourra dans la bouche d'Achille, qui essayait encore de la convaincre de changer d'avis. Puis elle s'approcha encore de la brune et tendit la madeleine vers elle.

« Ah non, » entendit-elle derrière elle. Achille avait la bouche pleine, mais il parvenait encore à parler. « Et toi? Si tu manges pas, on va être bien.
- J'ai déjà mangé la mienne, » souffla-t-elle pour toute réponse alors qu'elle donnait le gâteau à la petite brune. « Tu as dit toi-même qu'il y avait plein de nourriture dans son sac. Elle nous aide, je l'aide.
- Elle a essayé de piquer tout ce qu'on avait et de te tuer, » et la voix d'Achille était comme fatiguée.

« Parce qu'Hao n'a jamais essayé de me tuer...
- Tu es épuisante, tu le sais ça?
- Je sais bien, je sais bien. Tant que je nous garde en vie, faudra s'en accommoder. »

Ca ferma le clapet d'Achille, et l'inconnue accepta le gâteau sans toucher à son bandeau. Jeanne sourit, un peu mal à l'aise devant cette fillette qui faisait à peine sa taille et qui était attachée comme une bête sauvage. « Tu t'appelles comment? »

La brune finit de mâcher le gâteau. Elle mangeait lentement, en appréciant chaque miette et son goût particulier. Puis, d'une petite voix, elle dit: « Nyôrai. »

Jeanne acquiesça. « D'accord, Nyôrai. Moi, c'est Jeanne. Lui, c'est Achille. Je ne sais pas exactement comment on va faire, mais on ne va pas te laisser là, d'accord? On a tout intérêt à voyager ensemble. Pour l'instant, je crois qu'on va devoir te laisser tes liens, mais ça va aller. Promis. »

La brune se pinçait encore les lèvres. Elle hocha la tête, mais ne répondit pas. Jeanne sentait bien la faiblesse de ses mots. Si Achille avait raison, elle se montrait d'une faiblesse intolérable, qu'on lui ferait payer cher. Mais si elle avait tort, son comportement était tout aussi intolérable. Revenant vers Achille, elle se laissa tomber près du feu. Le brun avait rappelé Siegfried pour bloquer le vent et les intrus; ils pourraient dormir tranquille. « Il est trop tard pour bouger, » confirma-t-il. "On partira demain matin.
- Ça me va, » acquiesça-t-elle. « Tu n'as qu'à dormir un peu, je vais prendre le premier quart.
- J'ai dormi dans l'avion. Dors, toi. Je ne lui fais pas confiance. »

Jeanne eut un léger soupir, puis acquiesça. « Je comprends. Tu me réveilles dans deux heures? »

Ils furent interrompus par le léger vrombissement de Shamash. Derrière lui se tenait une espèce de sphère changeante, comme une espèce d'erreur dans la fabrique du réel. L'albinos tenta de fixer l'esprit. Frissonna quand elle vit des yeux bleus, des reflets de plume. Cela manqua de la rendre malade. Il faudrait qu'elle demande à Nyôrai des précisions sur son esprit... Mais pour le moment, elle avait trop sommeil.

Shamash accepta de surveiller le groupe pendant qu'elle dormait. Alors, se lovant entre les cailloux, Jeanne ferma les yeux et se laissa happer par le sommeil.