Jeu d'échecs
Première partie: Dramatis personae
Deuxième chapitre: Road to nowhere / Marche ou rêve
Auteur: Rain
Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas, vous pensez bien. D'ailleurs, je ne me fais pas de sous avec.
Soundtrack: Wide open road (The Church) & Mountain Sound (Of monsters and men)
Note:
J'ai vieilli un peu tout le monde pour me faciliter la vie. Rutherford et Nyôrai ont seize ans, Hao et Yoh quinze, Mathilda et Achille quatorze. Jeanne et Nichrome ont treize ans, et Marion douze.
Au départ, ce chapitre faisait quasiment le double de mots, mais j'ai décidé de couper pour pas mal de raisons. D'abord, c'est plus lisible quand c'est plus court. Et puis après les reviews buguent. Mais du coup, le suivant est déjà écrit (à moins que je rajoute des choses) donc il viendra vite!
Echecs pourra pas être updaté en avril parce que c'est le temps des concours. A la place j'essaierai de tout préparer pour Loose Thorns et publier ça en attendant.
« Allez, princesse, debout. » Jeanne était encore profondément endormie, mais elle eut du mal à réconcilier l'oiseau de son rêve et la voix décidément bourrue d'Achille. Papillonnant des paupières, elle gémit et tenta de se retourner pour dormir encore un peu. Elle avait eu du mal à s'assoupir entre la roche et le froid. Ils n'étaient pas pressés, si...? Quelqu'un posa une main sur son épaule et la secoua gentiment, jusqu'à ce que, bon gré mal gré, elle ouvre les yeux.
« C'est pas trop tôt, » souffla Achille en se redressant. Jeanne commença à s'asseoir. La lumière à l'entrée de la cave lui fit cligner des yeux, et elle se reconcentra sur le petit brun encore debout devant elle. Il avait les traits tirés, et ses yeux étaient cernés de noir. Comme si... Non, pas comme si. C'était le matin. Ils étaient pourtant censés se relayer!
Immédiatement elle se redressa, bien réveillée pour le coup. « Achille, tu n'as pas dormi? Tu ne peux pas faire ça! »
Le brun s'arrêta près du feu, et croisa les bras. « Je ne peux pas? J'ai dormi pendant une dizaine d'heures dans l'avion, toi pas. Il faut bien que quelqu'un se comporte comme un adulte responsable ici... »
Jeanne roula les yeux. Achille haussa les épaules et laissa tomber.
« Au moins, tu seras déjà habituée au rythme d'ici. Empêche-moi juste de m'endormir avant ce soir, » sourit-il. C'est alors que l'albinos remarqua que quelque chose grillait sur les pierres près du feu. En regardant de plus près, elle distingua une pomme de terre énorme, et trois petits bouts de viande. Il avait préparé tout un petit déjeuner, en plus!
« On a pas de couverts, » remarqua le petit brun en tirant, avec un long bâton, les pierres loin du feu, « mais j'ai bricolé quelque chose. Pour l'instant la pierre est trop chaude pour manger. »
Jeanne acquiesça et se leva pour le rejoindre près du feu. Même là, il ne se laissait que très peu aller; sa voix ne trahissait pas d'enthousiasme. C'était presque inquiétant... « Merci, Ash. Ça sent bon, en tout cas.
- C'est la fille, elle avait plein de nourriture, » commenta le brun en haussant les épaules. « J'ai rationné pour l'instant, mais on devrait trouver vite des endroits où se ravitailler.
- En parlant de « la fille, » je vais la réveiller. » Devant la tête que faisait Jeanne, le brun fit la moue, mais ne dit rien.
La petite brune dormait encore. Jeanne profita de ce moment pour l'observer plus avant. Malgré son apparence frêle et fine, elle devait être un peu plus âgée - quinze ans, peut-être? Sa peau était claire, ses mains douces. Ses vêtements rappelaient ceux d'une fille normale, presque plus que ceux qu'eux portaient; mais ils étaient de bonne qualité. Le bandeau lui était tombé sur le nez, et la corde lui avait un peu mordu dans les poignets. « Tu as serré trop fort, » souffla Jeanne en direction d'Achille, avant de desserrer les liens de leur prisonnière et de soigner ses plaies.
Lorsqu'elle leva de nouveau les yeux, elle était fixée par Nyôrai. Avec un léger sursaut, Jeanne tomba sur les fesses. Mais cette fois-ci elle n'entendit pas de murmures, ne vit pas d'ange ou de couteau; les yeux verts restèrent verts.
Derrière elles, Achille jura et s'approcha à grands pas. Jeanne se redressa et tenta de le calmer. « Ne t'inquiète pas, tout va bien, elle n'a rien fait -
- Comment je pourrais le savoir? Si elle peut te contrôler, je ne peux pas te faire confiance -
- Si, tu peux, » fit Jeanne, un peu plus sèchement. « Elle ne peut pas me contrôler. Tu le sentirais, si elle avait un Over-Soul, non? »
Achille grogna vaguement. « La viande est prête, » commenta-t-il à la place.
« Je peux manger à côté d'elle, si je te fais peur. »
C'était fait pour le piquer au vif, lui faire comprendre à quel point il avait l'air bête; mais cela ne fonctionna pas. Achille la fixa, hésitant visiblement, puis haussa les épaules. Il avait récupéré le couteau de leur prisonnière; pour couper leur viande, il le fit rapidement passer sur le feu. Une fois qu'il eut l'impression que la lame était stérile, il découpa leur nourriture. Jeanne marcha jusqu'au feu et reprit son 'plat,' ainsi que celui de Nyôrai, qu'elle lui glissa sans hésiter. La Française lui dénoua aussi les mains pour qu'elle puisse manger, avant de s'éloigner un peu.
Ils mangèrent en silence, tous loin les uns des autres. Elle sentait la tension monter, mais elle ne savait pas bien comment calmer le jeu. Achille avait raison, bien sûr; elle n'aurait pas dû prendre ce risque, et même se laisser aller à être gentille avec une personne qui avait manqué lui faire du mal. Mais beaucoup de gens avaient manqué lui faire du mal, y compris le Grec lui-même. Si elle ne faisait plus confiance à personne, elle serait vite isolée...
« Et si tu nous parlais de ton esprit? » Jeanne cligna des yeux et lança un regard désapprobateur à celui qui venait de parler. Que lui voulait-il, maintenant?
Achille haussa les épaules. « Si tu veux que je lui fasse confiance, j'ai besoin de comprendre comment ça marche, non? Même si je ne sais pas pourquoi je m'embête.
- Achille...
- Ça va aller, » fit la brune en reposant son plat sur ses genoux. « Je vous dois bien ça. » Une espèce de chuintement chatouilla l'oreille de Jeanne, et l'espèce d'esprit étrange que Shamash surveillait apparut près de l'épaule de Nyôrai. « Mon esprit s'appelle Thenral. C'est un esprit Nishi, qui se nourrit des peurs des gens. Il n'a pas de... « forme » au repos, donc j'aurais dû mal à vous le montrer sans que vous vous sentiez en danger... »
Achille avait de nouveau croisé les bras. « D'accord. Mais pourquoi as-tu attaqué Jeanne hier? Pourquoi cette mise en scène? »
Nyôrai sembla hésiter. Jeanne regarda le brun, puis leur prisonnière, puis encore le brun.
« Tu ne dis rien. » Achille semblait devenir de plus en plus froid. Jeanne le regarda en fronçant les sourcils.
« Ecoute, Ash, ça sert à rien...
- Attends une minute. J'essaie de te montrer quelque chose. Pourquoi tu as attaqué Jeanne? »
Nyôrai plissa les lèvres. « Je ne voulais pas être toute seule. Je cherchais à attirer quelqu'un...
- Quelqu'un? N'importe qui?
- N'importe qui. Je voulais juste ne pas être toute seule, » fit la brune d'une toute petite voix. Jeanne n'en pouvait plus. Se redressant, elle fit un pas vers Nyôrai.
« Jeanne, pas un pas de plus, » ordonna le Grec. Du sac de Nyôrai, il venait de sortir une espèce de carnet. « Elle ment. Depuis hier elle ne fait que nous mentir. »
Jeanne s'immobilisa. « De quoi tu parles? »
Achille indiqua sa trouvaille et l'ouvrit, feuilletant les pages. « Viens voir ici. Pendant que vous dormiez, j'ai tout bien regardé. Ce n'est pas un hasard si elle t'a attirée toi. Elle a fait semblant de ne pas savoir qui on était, elle a fait semblant d'être petite et fragile, mais elle est tout sauf ça. Regarde! »
La Française revint vers lui et se pencha. Les pages étaient couvertes de photographies visiblement découpées de certains dépliants Paches. D'un regard, elle distingua Hao, Komeri, Horo-Horo, Zang-Ching... Tous étaient accompagnés de notes plus ou moins longues. « Q-qu'est-ce que...
- Elle savait bien qui on était. Regarde, on a même notre petite photo, » indiqua le Grec en remontant jusqu'à une certaine page. Ils figuraient tous les deux, l'un en-dessous de l'autre, avec quelques notes dans une langue qu'elle ne comprenait pas. « Dès le début, elle avait prévu de te piéger. Quand elle a pas pu te laver le cerveau, elle a juste fait semblant d'être fragile pour que tu t'attendrisses. Comme d'habitude, tu te fais manipuler! »
Jeanne resta interdite. Puis elle regarda la brune de l'autre côté de la grotte. Celle-ci avait les lèvres pincées, mais elle ne disait rien. Puis quelque chose sembla passer sur son visage, une espèce d'ombre vieillissante, et un sourire suffisant prit la place de la moue tremblotante.
« D'accord, d'accord, tu m'as percée à jour. Tu veux un bonbon? »
Achille aurait pu prendre feu s'il n'avait pas été livide. Siegfried apparut à son côté, prêt à faire du steak haché de Nyôrai. Jeanne sentit que tout allait de nouveau déraper. Alors Shamash lui souffla une solution.
« Achille, stop! »
Le brun s'interrompit, le bras déjà levé. « Qu'est-ce que tu veux? Encore lui donner une chance, alors qu'elle est si clairement en train de te manipuler? Elle ne fait que mentir depuis le début! »
Jeanne secoua la tête. « Justement. Je sais comment savoir ce qu'elle veut réellement. Après, on pourra décider. »
Nyôrai tourna la tête vers elle, un sourcil froncé, mais ne souffla pas un mot. Achille aussi semblait sceptique. « C'est quoi, ta solution miracle? »
Jeanne inclina la tête vers son esprit. « Shamash est dieu de la vérité, au départ. Il peut voir clair dans les cœurs, y compris dans le sien... si elle coopère.
- Et pourquoi elle ferait ça? »
Jeanne haussa les épaules. « Visiblement, elle veut venir avec nous. Quel que soit son objectif, elle a essayé de gagner notre confiance... elle ne peut pas refuser. Pas vrai, Nyôrai? »
La brune semblait un peu perplexe. « Qu'est-ce que tu proposes, exactement? »
Jeanne regarda Shamash et acquiesça. L'esprit se fondit alors en elle. Posant un regard laiteux sur le monde autour d'ille, la fusion sourit aux deux autres et joignit les mains. Lorsqu'ille les ouvrit, ille libéra une lourde tablette de pierre qui brillait dans l'air à la manière des fantômes.
« Tu veux apparemment nous suivre. Voilà une chance pour toi de donner tes raisons, » et même la voix de la Shamane semblait changée, plus grave, plus posée. « Chacune de tes paroles sera comparée à la vérité de ton cœur. Si tu mens, nous le saurons. Si tu mens, nous te laisserons ici. »
Achille, d'abord un peu perplexe, s'autorisa un grand sourire. « C'est parfait, ça! Je vais lui redemander, alors -
- Non, » souffla la fusion. « Elle doit parler librement. »
Le brun fronça les sourcils, mais se tut. Nyôrai semblait réfléchir, les lèvres plissées. Pendant un moment, personne ne parla. Jeanne-Shamash attendait.
« D'accord, je vous connaissais, » fit la brune. La tablette ne réagit pas. « Je prends des notes sur tous les Shamans connus, et je savais que vous n'aviez pas de partenaire. Je ne cherchais vraiment pas à vous tuer. »
Achille fixait la tablette avec un œil sceptique. « Comment je sais que ça marche? »
Jeanne-Shamash tourna son regard vers lui. « Tu peux essayer de prononcer un mensonge. » Ille n'avait pas l'air inquiet.
Le brun haussa les épaules et fit mine de se creuser la tête. « J'ai dix-huit ans, » tenta-t-il, surpris de voir la pierre rougir et se mettre à fumer. Les mains de Jeanne-Shamash semblèrent noircir un instant. « J'ai quatorze ans, j'ai quatorze ans, » admit le brun devant l'odeur de brûlé, et la pierre reprit sa couleur blanche.
« Convaincu? » Jeanne-Shamash n'avait pas cillé, alors même que ses mains fumaient. Achille acquiesça en grommelant. « Tu peux continuer, Nyôrai. »
La brune fixait la pierre avec appréhension maintenant. « Je cherchais une équipe de gens forts. Tout le monde sait qu'Hao est dangereux. Être avec vous deux est un bon moyen pour qu'il me laisse tranquille.
- Pourquoi mentir, alors?
- Achille...
- Parce que vous étiez plus susceptible de céder à vos sentiments qu'à une argumentation logique. Et je n'étais pas sûre que vous n'ayez pas déjà envisagé un partenaire. »
Achille fit une drôle de tête et regarda Jeanne; mais comme elle était toujours fusionnée avec Shamash elle n'eut pas la grâce de rougir. « Donne-nous une raison de ne pas te laisser ici.
- Je suis forte, » et la pierre ne lui donna pas tort, « et mes pouvoirs vous seront utiles. Si je peux vous tromper, je peux en tromper d'autres. »
Cela sembla suffire à la fusion à leur côté; la pierre disparut, et le fantôme quitta le corps de Jeanne. Achille chercha son regard. « On est d'accord, on la laisse là, hein? »
La Française fixait Nyôrai. « Ecoute...
- Mais non! Tu peux pas donner autant de chances à quelqu'un, tu vas nous faire tuer!
- La pierre a prouvé qu'elle ne voulait pas nous tuer. Toi et moi, Ash, on a des objectifs différents, non? Elle pourrait être un atout sérieux.
- Et une sacrée épine dans le pied...
- On se l'enlèvera à ce moment-là, s'il le faut. Mieux vaut quelqu'un dont on connaît les motivations plutôt qu'un inconnu. Ecoute, on parviendra rarement à obtenir de quelqu'un qu'il se livre aussi honnêtement qu'elle ne vient de le faire, tu ne crois pas? » Jeanne se leva et s'étira. Le soleil pointait à l'horizon. La cloche de l'oracle lui apprit qu'il était près de sept heures du matin. « Pour l'instant, il faut qu'on bouge. On n'a qu'un mois pour rejoindre le village Pache...
- Un mois? Seulement? Mais pourquoi t'as rien dit avant? »
Jeanne aurait répondu, mais le cri d'Achille lui avait déchiré les oreilles.
Trois jours plus tard, Jeanne se posait la même question.
Ils avaient finalement pris une décision; Nyôrai les accompagnait (exigence de Jeanne) pour le moment, en tant que prisonnière (exigence d'Achille). Une fois qu'ils auraient atteint une ville, et qu'ils auraient une bonne idée de la direction à prendre, ils aviseraient.
Pour avancer dans le désert, ils avaient décidés de grimper sur le dos de Siegfried. Le grand esprit avançait autant en un pas que le groupe en vingt, et une fois la direction de la ville déterminée, il semblait le moyen le plus efficace, là où la téléportation restait limitée et un peu risquée.
Le problème, c'était la chaleur. Siegfried miroitait sous le soleil du désert, et il était quasiment impossible de le refroidir ou de se cacher des rayons lumineux, malgré une énorme main placée en parasol. Nyôrai ne semblait pas terriblement affectée, mais pour la Française c'était un calvaire. Sa peau brûlait trop facilement pour un tel temps, et elle devait constamment soigner les plaques rouges qui la recouvraient. Achille était dans une situation similaire; il ne cessait de s'essuyer le front, mais il refusait ses soins.
Avancer la nuit était impossible, car on n'y voyait rien; alors ils faisaient de leur mieux pour avancer le matin et le soir, en cherchant refuge dans les rochers ou sous Siegfried. Mais leurs provisions s'amenuisaient. L'eau surtout manquait depuis le matin.
« Tu crois qu'on en a encore pour longtemps? » C'était Jeanne qui parlait. Elle avait la bouche sèche.
« Je sais pas, » répondit le Grec. « On a pas encore trouvé la route qu'on voulait rejoindre. Peut-être qu'on a tourné sans faire exprès, mais je peux pas vérifier sans renvoyer Sieg là-haut.
- Si je m'assois, je ne me relève pas, » prévint-elle. Shamash ne pouvait pas vérifier pour eux, étant aveugle. « Peut-être que Thenral... »
Nyôrai leva la tête. Elle avait encore les mains liées, et les yeux bandés, mais elle semblait les voir au travers. « Besoin d'aide? » Son ton était quelque peu ironique. Elle ne prenait visiblement pas très bien leur façon de la traiter, et Jeanne le comprenait assez.
C'était déjà trop pour le Grec. « Absolument pas, » grogna-t-il. « De toute façon regarde Jeanne, on voit une espèce de truc là-bas, ça doit être une maison. Ils auront forcément de l'eau et de l'ombre... »
Du doigt, il tenta de montrer la tache sombre à l'horizon; Jeanne plissa les yeux sans bien voir. « Peut-être...
- C'est un mirage, » commenta Nyôrai sans sembler y toucher. « Nous sommes déshydratés et probablement victimes d'insolation. Si vous continuez par-là, nous allons être sérieusement en difficulté. L'eau et la nourriture vont manquer, et le soleil va finir par vraiment nous brûler. »
Jeanne fronça les sourcils. Achille, malgré sa fatigue, se retourna vivement vers elle. « Qu'est-ce que tu en sais? Tu as une meilleure solution, peut-être? »
La petite brune haussa les épaules. « Les esprits Nishi sont liés à l'eau, quelque part. Ce sont des miroirs qui mettent vos désirs en évidence. Mon fantôme ne sent pas d'eau par là-bas. Mais je peux vous guider jusqu'à une vraie source, si vous me faites confiance. »
Achille aurait protesté, mais sa camarade n'en pouvait plus. « D'accord. On essaie. Sans elle, on va finir par se faire mal, Ash. » Et sans attendre son accord, la jeune fille se glissa jusqu'à Nyôrai et défit son bandeau, puis ses liens. « Achille continue de conduire Siegfried, tu ne fais que le conseiller. D'accord?
- D'accord, » fit la brune. « Ce ne sera pas long. » Se levant, elle vint se poser près d'Achille, et lui indiqua une direction presque opposée à celle qu'il comptait prendre. Le Grec la regardait, méfiant, mais elle ne fit pas mine de s'en inquiéter.
« Qu'est-ce qu'on risque? » Jeanne en avait du mal à parler. « On ne peut pas rester là...
- Compris, » fit le brun avec un grognement. « Siegfried, on y va. »
Au départ, ils ne virent rien, que du sable, des cailloux, des herbes brunes. Mais bientôt, une ville se dessina, et le Grec put arrêter son esprit près d'un puits. Les trois adolescents se laissèrent tomber là et ramenèrent plusieurs seaux d'eau. Une fois sa propre soif un peu calmée, la Française offrit ses talents pour soigner les quelques brûlures qui recouvraient la peau de ses deux camarades. Achille accepta sans grogner, Nyôrai les regarda faire avant de montrer ses bras hâlés.
Maintenant qu'ils étaient assis, Jeanne se rendait compte à quel point elle était fatiguée. L'insolation, sans doute, chose qu'elle ne savait pas traiter. Dans l'ombre du puits, ils pouvaient se reposer un peu, se rafraîchir avec les pierres froides et l'eau transparente qu'ils remontaient à tour de rôle. Bientôt il faudrait se lever et chercher quelque part où dormir, mais pour le moment c'était encore bien trop ambitieux pour le groupe d'adolescents. Avec un peu de chance, elle avait le temps de fermer les yeux...
« Hé, les gosses. »
Réveillée en sursaut, la jeune fille leva la tête. Une femme aux cheveux crépus et à la peau très sombre se tenait debout derrière le puits. Elle était belle, ornée de tatouages noir et or, mais Jeanne la sentait féroce aussi, dans le pli de sa lèvre, le froncement de ses sourcils. Il fallut un instant pour que la Française se rappelle qu'elle l'avait passée dans l'avion. Ce n'était pourtant vraiment pas le moment d'un combat entre Shamans. Ils étaient à la limite de leurs forces, et elle semblait en pleine forme.
« Vous croyez que l'eau c'est gratuit, ou quoi? C'est un puits privé. »
Jeanne cligna des yeux. Zut. Ils allaient avoir des problèmes... Elle consulta ses camarades du regard. Achille avait l'air d'un enfant pris la main dans le pot de confiture. Nyôrai s'apprêtait à parler. Sans bien savoir pourquoi, la Française savait que, quoi qu'elle dise, ce serait désastreux.
Elle n'eut pas à intervenir. La grande dame aux yeux noirs partit d'un grand rire. « Je plaisante. Allez, debout, le repas va être froid. »
Avec quelques difficultés, le trio se leva. L'inconnue n'était finalement pas si impressionnante; Achille la dépassait presque. Elle ne semblait pas inquiète, cependant, comme consciente qu'ils étaient épuisés. Ça devait se voir...
S'approchant, elle passa une main sur le visage de Jeanne. « Mais vous vous êtes donnés à la mort, ma parole... Allez, zou, » souffla-t-elle en partant vers la maison la plus proche. Après avoir échangé un regard – pouvait-ce être un piège? – ils la suivirent.
Sur le seuil, une autre femme les attendait, les bras croisés. Elle avait le teint plus olive que encre, et elle dépassait leur guide d'une bonne tête. Elle avait l'air plus éthérée, moins bien ancrée dans la terre. Leur guide avait la beauté des amazones; celle-ci avait plus la beauté des nymphes. Le tatouage gravé sur sa joue était brillant, comme une tache de nacre. Ça avait dû faire mal, songea Jeanne, comme le triangle inversé sur le front de leur guide. « Tu les as trouvés, » sourit la maîtresse des lieux, « merci.
- Mais de rien, Lili. Ils ont eu l'intelligence de se promener dans le désert de jour, donc j'espère que tu as des remèdes miracles... »
Le visage de « Lili » se fronça en un masque inquiet. Pourtant, même maintenant elle semblait plus terrible que douce. Lentement, elle fit tourner le sceptre qu'elle tenait dans la main, comme pour délibérer. « Venez, on va voir ce qu'on peut faire, » dit-elle à Achille, qui marchait devant; et le groupe pénétra dans la maison. A tous les murs pendaient des grandes poupées de bois. Leurs masques fixaient les visiteurs, comme accusateurs, et il fallait parfois se pencher pour éviter un méchant coup à la tête. Tout était comme trop grand, et trop sombre, mal éclairé. Achille regarda Jeanne avec quelque inquiétude. Où s'étaient-ils fourrés?
La Française se contenta de hausser les épaules. Elle avait trop mal au crâne pour résister alors que les deux femmes semblaient si convaincues de tout savoir.
« Excusez-moi...
- Ah, Datu, tu es là, » fit une grosse voix près de l'oreille de Jeanne. Elle fit un petit bond de surprise, et se retourna – manquant se prendre les pieds dans ses chaussures. Un géant aux cheveux blonds la regardait, penché pour tenir à travers d'une sorte de fenêtre entre les deux pièces. Il avait la peau foncée, moins que « Datu » mais bien plus que l'hôtesse de la maison. Ses bras étaient épais, musclés; trois esprits flottaient derrière lui. Malgré sa fatigue, Jeanne se força à les détailler, pour être sûre de ne pas être prise par surprise. Trois esprits inconnus, c'était beaucoup trop.
Les deux premiers semblaient droit sortis d'un film d'horreur. Il s'agissait de deux hommes blancs, vêtus comme pour un western. Ils avaient même un lasso au côté. Mais le lasso était fait de grosse corde, le genre qu'on utilise pour pendre les gens; ils avaient les traits cireux et la bouche rougie de sang, comme leurs mains.
Mais c'était le dernier fantôme qui fit vaciller Jeanne. Le troisième était une femme si noire qu'on eut dit qu'elle absorbait toute la couleur. Elle était magnifique, sans que Jeanne puisse bien savoir d'où cette beauté venait. Elle rayonnait comme un soleil; ses cheveux crépus faisaient un halo autour d'elle, un halo qui de noir devenait doré sur leurs pointes. Elle avait aussi le ventre rond des femmes enceintes. Ses bras tintaient au gré de ses bijoux.
Seul son regard cassait l'impression de douceur de l'ensemble. Il était rouge, et froid, si froid que la Française en tremblait presque. Elle aurait presque pu s'y perdre... peut-être y avait-il une sorcière dans le lot. Fronçant les sourcils, elle se retourna vers la jeune femme à la peau olive.
« Excusez-moi? C'est – c'est très gentil de vous occuper de nous, mais on ne sait pas qui vous êtes... »
L'hôtesse cligna des yeux, puis sourit. « Ne t'inquiète pas. On va juste s'asseoir- vous êtes épuisés - et je vous expliquerai tout. »
Ils arrivaient de toute façon à une grande table de bois – et là encore il y avait un inconnu assis, qui ressemblait à l'homme de la fenêtre comme un grand frère. Celui-là arrivait justement, en transportant une marmite fumante. Rien que l'odeur fit saliver Jeanne.
L'hôtesse leur fit signe de prendre place. Après un instant d'hésitation, Jeanne se posa sur une chaise, et ses deux camarades l'imitèrent. Leurs verres furent remplis d'une boisson laiteuse, et leurs assiettes d'une soupe rougeâtre.
Enfin tout le monde fut assis. Achille n'en pouvait plus. « Qui êtes-vous, exactement? » Jeanne fronça les sourcils, le trouvant un peu direct, mais il ne la regardait pas. Heureusement, la maîtresse de maison ne sembla pas s'en offusquer.
« Je m'appelle Lilirara, et je vis ici. Vous êtes des participants au Shaman Fight, n'est-ce pas?
- O-oui... »
Jeanne regarda Nyôrai; elle semblait avoir repris son air de petite fille apeurée. Une vraie comédienne. Achille reprit l'offensive.
« Comment le savez-vous?
- En fait, je vous ai vus dans l'avion, » interrompit leur guide. « Je suis Datura. Chicori, » elle montrait l'un des deux garçons, « et Minder, » elle montrait l'autre, « sont mes coéquipiers. Quand Lili vous a vus au puits, je me suis souvenue de vous et je suis venue vous chercher.
- Merci, mais... pourquoi?
- Parce que je lui ai demandé, » expliqua Lilirara. Elle s'était servie du même pichet et du même plat que les adolescents, et elle avait commencé à manger. Jeanne s'autorisa donc à tester la boisson; dès qu'elle en eut avalé quelques gorgées, son mal au crâne sembla se calmer un peu. C'était presque miraculeux.
Lilirara continuait de s'expliquer. « Je suis le dernier membre d'une tribu ancienne, les Seminoa, qui sont parmi les seuls à connaître la tribu Pache et son territoire. Je possède donc certains indices qui peuvent mener les Shamans jusqu'au Great Spirits. C'est une longue histoire, mais... j'ai décidé d'aider ceux qui arrivaient jusqu'ici.
- C'est pour ça qu'on est là, » enchaîna Datura. « Notre team est formée depuis longtemps et on est tombés près d'une route; quand on est arrivés hier, on a cherché des informations, mais personne ne sait rien à part Lilirara, donc on s'est retrouvés ici. Et vous? »
Jeanne cligna des yeux. C'était à elle que la brune parlait. Elle regarda ses deux camarades une seconde. Prit une décision. « Je suis Jeanne, voilà Nyôrai et Achille. Nous nous connaissions déjà avant le début du test, et on a eu la chance de se retrouver, alors on en a profité. Mais on s'est un peu perdus dans le désert... »
Baissant les yeux, la Française remarqua que Nyôrai la regardait fixement. Elle semblait surprise. Peut-être un peu interdite, même. Puis le choc s'effaça au profit d'une douce gratitude. Elle lui sourit. Le regard d'Achille brûlait ses joues, mais il ne fit pas de commentaire.
« Vous avez eu de la chance, » commenta Minder. « Ça aurait pu être plus grave.
- Ce sont des Shamans comme vous," commenta Lilirara avec une espèce de sourire. "Je ne doute pas qu'ils aient de grandes capacités. Mais mangez, tout va être froid..."
Jeanne obéit de bon cœur. La soupe était un peu épicée, mais elle avait l'habitude avec les plats du camp d'Hao; Nyôrai semblait aussi très enthousiaste. Achille était un peu plus circonspect, mais quelques gorgées de leur boisson le firent changer d'avis. « C'est très bon, » fit la brune poliment.
« Merci, » répondit Lilirara. « Vous n'êtes pas les premiers Shamans à arriver ici. Les premiers que j'ai pu aider étaient aussi affaiblis par le désert, j'ai vite compris que ce serait une bonne idée.
- Ah oui? » Nyôrai semblait presque boire les paroles de Lilirara. C'était assez... déstabilisant. Si Jeanne ne l'avait pas vue sarcastique, nonchalante et 'adulte' elle n'aurait pas pu imaginer voir autre chose qu'une enfant un peu fragile. Quel âge pouvait-elle bien avoir, finalement?
« Pourquoi vous nous aidez? » Elle faillit sursauter. Achille, évidemment. Il avait fini son assiette et il fixait Lilirara, les bras croisés. « Si vous connaissez le chemin, vous auriez pu y aller vous-même... »
Une ombre passa sur le visage de Lilirara. « Comme je l'ai dit, c'est une longue histoire. Au départ, je... je ne voulais aider personne. J'avais mes raisons. C'est un des Shamans qui est passé ici qui m'a fait changer d'avis. Il était déterminé à obtenir mon aide et il était très... sûr de lui, » expliqua-t-elle. Jeanne fronça les sourcils. La 'détermination' de ce Shaman aurait pu lui faire songer à Hao, mais... quelque chose en la Seminoa l'en empêchait. C'était peut-être son sourire, son visage, comme encore illuminé au souvenir du Shaman. Hao ne produisait pas cette impression, même sur Achille et Marion. Ce n'était pas lui. « Il m'a redonné confiance dans ce tournoi. Je pense que quelque chose de bien peut en ressortir... et pour ça, il faut que tout le monde puisse y arriver.
- En parlant d'arriver, » dit Chicori, « je suis allé faire le plein comme tu le voulais. On pourra partir demain matin à la première heure, si tu as tout ce que tu veux emporter. »
Jeanne fronça les sourcils. « Vous partez demain? »
Datura acquiesça. « Lili a la gentillesse de nous emmener dans son pick-up - et vous aussi, d'ailleurs. »
Lilirara n'avait-elle pas dit qu'elle voulait aider tout le monde? Jeanne regarda ses camarades. « Mais, et les autres Shamans...?
- Désolée de te dire ça de façon si directe mais... vous êtes probablement dans les derniers, » fit Datura avec un petit ricanement.
Achille blanchit. « Quoi?
- La plupart des groupes connaissent l'emplacement du Village, » expliqua Lilirara. « Ils n'ont même pas eu besoin de s'arrêter ici. Pour les autres, eh bien... Il y a d'autres voies pour arriver là-bas. Mais mon rôle touche à sa fin ici, et je ne compte pas m'éteindre avec lui. » Elle avait une espèce de sourire bizarre. Jeanne fronça les sourcils, mais ne dit rien.
« C'est très gentil, » commenta Nyôrai. « Vous nous avancerez beaucoup. J'avais peur qu'on se perde de nouveau dans le désert... » Elle faisait son ton tellement sucré qu'on aurait pu en faire de la confiture. Jeanne la fusilla du regard. Pourquoi fallait-il qu'elle prétende être si petite et faible...?
« Attends, attends, » fit Datura en levant une main. « Il y a une condition. »
Cela sembla déstabiliser la petite brune. Jeanne regarda Lilirara, qui expliqua: « Ce n'est pas vraiment une condition. Disons qu'il y a une sorte d'épreuve que vous devez passer. Les informations que je peux vous donner ont coûté la vie à la fleur de ma tribu. Depuis le dernier Shaman Fight, nous avons presque disparu. Je ne veux pas dissocier leurs secrets de leurs souffrances. »
Un léger silence passa; tous regardaient leur assiette. Puis Achille releva la tête. « Nous sommes prêts. »
