Jeu d'échecs
Première partie: Dramatis personae
Quatrième chapitre: Trial by fire / Tous pour un
Auteur: Rain
Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas, je ne gagne pas de sous.
Soundtrack: American Noise (Skillet)
Note: J'ai encore découpé un chapitre en deux, c'est beau.
Et c'est pas ce chapitre qui va faire changer les gens d'avis sur Nyôrai, la pauvre… *ricanement maléfique*
« Allez, Jeanne, ne te laisse pas faire. Debout. »
Jusque-là, la jeune fille avait rêvé tranquillement. Il ne faisait pas très chaud dans la maison de Lilirara, alors elle avait dû se cacher au fond des couvertures. Mais une fois le problème de température réglé, le sommeil était vite venu.
Entre les périodes de néant, la jeune fille s'était retrouvée dans le camp. Elle était assise sur un rondin de bois pas terriblement stable, et Mathilda riait à son côté en culbutant avec elle. Le feu crépitait allègrement derrière la rousse, grand, rouge, quasiment humain déjà, mais pour l'instant Jeanne devait retrouver une assise confortable, et ce n'était pas facile parce quelqu'un la secouait violemment.
« Jeanne, debout! »
La Shamane retomba; cette fois elle se fit mal, pas simplement dans le rêve mais aussi dans le réel. Avec un grognement, elle se redressa sur les coudes, et remarqua qu'elle était vraiment tombée du lit, ou plutôt qu'on l'avait poussée. Le tapis avait un peu amorti sa chute, mais elle n'était quand même pas de très bonne humeur. D'une poussée, elle se retourna sur les coudes.
« Jeanne, tu es enfin réveillée! »
Achille entra dans son champ de vision. Il avait le visage marqué par l'oreiller, ce qui aurait d'habitude prêté à sourire; mais il avait surtout l'air très paniqué. « Lève-toi, la maison est en train feu! »
Immédiatement, ce qui restait de sommeil à la Shamane s'évanouit. Se mettant sur ses pieds, elle regarda autour d'elle. Ne vit rien. « ... C'est une blague? » Elle ne sentait pas de fumée, et tout semblait calme autour d'eux...
Achille secoua la tête. « Je – j'avais soif, » expliqua-t-il, « alors je suis descendu à la cuisine. Tout le niveau inférieur est en flammes. On ne sent rien parce que – parce que la porte en bas des escaliers est très étanche. Mais après... Je ne pouvais plus atteindre la porte. Je ne savais pas comment arrêter ça, je n'arrive pas à étouffer les flammes, et –
Jeanne leva une main pour essayer de le calmer, et lui attrapa l'épaule. Il était couvert de sueur, et lui sentait un peu la fumée, finalement. Shamash disparut un instant pour vérifier. L'esprit de Jeanne avait du mal à tourner droit, elle avait mal au crâne. Du feu, du feu... Où étaient leurs cloches de l'oracle? « Toutes nos affaires sont dans ton sac? »
Achille répondit d'un hochement de tête. C'était déjà un sujet d'inquiétude en moins.
Shamash revint dans son vrombissement habituel et transmit ses images à sa Shamane. La situation était pire que ce qu'elle imaginait. Les plafonds étaient très épais, d'où l'impression de calme. Mais la grande salle, la cuisine et le salon étaient déjà presque entièrement cendres. Dès que le feu aurait atteint les hautes bibliothèques en haut des marches – celles-là mêmes qu'Achille avait pillées le soir précédent – tout le couloir de l'étage s'allumerait en une seconde. Si elle tendait l'oreille, Jeanne pouvait déjà entendre un crépitement, et une vague odeur les atteignait. « Réveille Nyôrai. Elle a des pouvoirs de l'eau, non? Je m'occupe de trouver les autres. » Sans perdre de temps, elle courut pieds nus dans le couloir jusqu'à la porte où elle avait vu disparaître Lilirara. Tambourinant à la porte, elle fit émerger un visage endormi. « Que... » Puis Lilirara sentit l'odeur du feu, qui empirait.
« Pas le temps, » fit Jeanne. « Tout le rez-de-chaussée est en flammes. Est-ce que tu as des extincteurs? Ou... ou quelque chose pour arrêter ça? »
Le visage de la brune devint livide. « N-non, je... la maison est trop vieille mais les esprits veillent sur moi, je n'ai pas le gaz, je ne pensais pas...
- Les esprits peuvent arrêter ça?
- Non, » admit la brune.
Jeanne se mordit la lèvre. « On peut sortir par l'étage? La porte d'entrée n'est plus accessible. »
La prêtresse fit non de la tête. « Alors viens. Où sont les autres? »
Lilirara sembla hésiter. Au lieu de répondre, elle tapa contre la porte juste à côté de la sienne. « Minder, Chicori! »
Les deux garçons apparurent bien vite et furent mis au courant. Un bruissement se fit alors entendre derrière Lilirara, et Jeanne, dans la confusion, se demanda si le feu avait réussi à pénétrer dans la pièce d'une manière ou d'une autre. Mais non, c'était Datura qui s'avançait dans la lumière du couloir. Ils furent vite mis au courant, et s'affairèrent à attraper quelques-unes de leurs affaires.
« Il va falloir sauter, » fit Chicori en regardant la lumière rouge au bas des escaliers. « Ça devrait être faisable, si nos esprits nous retiennent.
- Pas besoin, » répliqua Jeanne mécaniquement. « Je nous sortirai de la maison. J'attends juste les –
- Jeanne! »
C'était Achille et Nyôrai. Le premier portait le sac, la seconde sa sacoche.
« Nyôrai, tu peux faire quelque chose? »
La brune secoua la tête, l'air ennuyé. « Un tel feu ne s'arrête pas avec de l'eau. Et puis même, Thenral a une affinité avec l'eau, mais je ne peux pas en faire apparaître comme je veux –
Jeanne ne la laissa pas finir. Dès qu'ils furent à portée, elle attrapa le poignet de Nyôrai et indiqua à tout le monde de se prendre la main. Les premières flammes léchaient le bois de l'escalier, et les premiers rayons des livres étaient bientôt à portée. Elle n'attendit pas plus.
Il y eut un flash blanc, et soudain ils étaient dehors, à l'abri près des arbres morts qui séparaient la maison du garage où se trouvait le camion. Aussitôt arrivés, les mains se délièrent. Lilirara fit un pas vers la maison, avant d'être arrêtée par Chicori et Datura. Achille posa le sac de leurs affaires. Nyôrai s'appuya contre l'un des troncs.
Ils faisaient un bien piètre tableau. Datura ne portait qu'un short et une brassière. Ses coéquipiers, pieds nus, avaient à peine eu le temps d'attraper des couvertures qu'ils tentaient de donner aux filles. Quant aux adolescents, ils étaient toujours attifés des « pyjamas » des poupées de bois. Seul Achille avait pris le temps de mettre ses bottes, au-cas-où il faudrait se défendre contre un ennemi.
Maintenant qu'ils étaient en sécurité, on pouvait essayer de sauver la maison. « On, on peut appeler des pompiers, non...? »
Au moment précis où Datura finit sa phrase, une explosion retentit. Les fenêtres du rez-de-chaussée furent soufflées, et dans un râle la maison s'affaissa. Instinctivement, Achille invoqua Siegfried, qui les protégea des débris.
Pendant un moment, personne ne dit rien. Téléporter autant de gens avait fatigué Jeanne, et elle sentait une certaine sueur froide couler le long de son échine. Ce n'était pas passé loin.
Mais alors que les secondes s'étiraient, une certaine suspicion s'empara d'elle. Quelles étaient les chances pour que, pile la nuit où ils dormaient dans cette maison, un incendie se déclare? Quelles étaient les chances pour qu'Achille se réveille juste au bon moment, pour qu'ils aient juste le temps de sortir avant l'explosion?
D'un seul mouvement, elle se retourna vers le désert et fouilla le ciel des yeux. Les étoiles tachaient l'obscurité de paillettes brillantes mais lointaines, trop lointaines pour qu'un esprit du feu disparaisse en se mêlant parmi elles. Il n'y avait rien. Hao n'était pas là. Bien sûr qu'il n'était pas là. Il n'aurait pas essayé de faire quelque chose comme ça, si?
Pour autant...
« Lilirara, » fit-elle d'une voix qu'elle ne reconnaissait pas, « pourquoi nous as-tu accueillis? »
La brune regardait sa maison achever de mourir. C'était tout sauf beau. Cela n'avait pas l'insolente grâce des feux de forêt, ou la majesté des volcans. Il y avait une épaisse fumée noire. Le bâtiment en était enveloppé, formant un halo nauséabond. Un autre mur céda. Lilirara ne semblait pas entendu.
« Lilirara, » répéta la Française.
« J'hésitais à rester, » souffla l'intéressée. « Je me disais qu'il fallait peut-être que je reste. Pour – pour garder la maison. Et maintenant...
- Lilirara, » fit encore Jeanne. « Qui t'a demandé de nous accueillir? »
Le regard vide de la prêtresse répondit à sa place.
« Hao. Evidemment, » et la voix de la Française avait perdu un peu de son feu. « Voilà pourquoi vous vous comportiez comme si vous saviez exactement ce qui allait se passer. Mais je ne comprends pas – pourquoi tout ça? Qu'est-ce qu'il vous a demandé? Je – on peut vous aider, tu sais. On peut... »
Lilirara regardait toujours la maison.
« Il est d'abord venu après le passage de Yoh. Il a dit... je ne sais plus exactement ce qu'il a dit. Mais il a dit que j'avais encore une raison de rester ici, et c'était de m'occuper de vous. Après, il faudrait que je disparaisse, d'une manière ou d'une autre. Pour ne guider personne d'autre... j'imagine. Mais j'avais peur de partir, je voulais encore aider, je voulais garder la maison et... »
Et maintenant, il n'y avait plus de maison. C'était un sentiment que Jeanne pouvait comprendre. Nombre des Shamans qui étaient dans le tournoi pouvaient le comprendre. Sans insister, elle acquiesça, avant de se tourner vers le reste du groupe. « Mais dans ce cas-là, quel est le rôle de –
Son visage rencontra une main fermée. Le poing s'écrasa contre le front de la Shamane, et elle tomba sur le dos dans la poussière.
C'était Datura. « Tout ça, c'est de ta faute, » grogna-t-elle. « La tienne et celle de tes deux petits copains. Pourquoi il ne pouvait pas te guider lui-même, hein? Pourquoi il avait besoin de cette petite mascarade? Tu as visiblement des pouvoirs suffisants pour te débrouiller toute seule. »
Elle semblait presque prête à récidiver; Jeanne ramena ses jambes sous elle, mais encore trop lentement pour espérer se relever. « Je...
- Vous ne la toucherez pas, » siffla Achille, en se glissant entre la brune et sa camarade. Son medium, ses bottes qu'il avait toujours si peur de salir et d'abîmer, brillaient sous l'effet de son contrôle spirituel. Jeanne, de là où elle était sur le sol, le regarda avec une vague incompréhension. Instinctivement, elle chercha Nyôrai des yeux, mais elle n'avait pas bougé, appuyée contre l'arbre mort.
Datura ouvrit la bouche dans un bruit exaspéré. Achille ne la laissa pas parler. « Elle vient de vous sauver la vie. Nous venons de vous sauver la vie. Elle est où, votre logique? Si vous nous faites du mal, je vous jure qu'Hao reviendra, et cette fois-ci ce ne sera pas juste pour vous faire peur. Vous comprenez? Il vous a prévenu. Il vous a fait peur. Quoi qu'il vous ait demandé, faites-le et il ne vous arrivera rien. » Cela ne pouvait pas être une promesse de sa part, il n'avait pas le pouvoir de s'en assurer. Pourtant, dans la voix d'Achille, Jeanne entendait vibrer la foi totale et entière qu'il accordait à son maître. Jeanne fronça les sourcils. Lui qui semblait douter... avait-il retrouvé son assurance, ou faisait-il semblant?
Quoi qu'il en soit, Datura semblait aussi percevoir cette petite musique. Elle dut la croire, parce qu'elle se redressa, et ses bras retombèrent le long de son corps. « D'accord, j'ai compris. Mais on ne va pas rester avec vous, aucune chance.
- Q-quoi? Mais... » Jeanne sentit une nouvelle angoisse comprimer sa poitrine. « Il a déjà essayé de vous attaquer! Sans nous, vous risquez...
- Aucune chance, » répéta Datura. « Plus loin on sera de vous, mieux ça sera.
- Hao voulait que je vous montre les souvenirs Seminoa, » admit Lilirara derrière elle. « Et que je vous sorte du désert. Nous allons faire ça, mais une fois à la forêt, vous descendrez du camion, et vous continuerez seuls. Cela te convient? »
Achille sembla hésiter. Il regarda Jeanne, qui se redressait. Son pyjama était couvert de poussière maintenant, et elle chancelait un peu. Lui savait que ce n'était pas juste le sommeil. Pensaient-ils vraiment qu'elle pouvait se téléporter à loisir? Pensaient-ils qu'elle s'escrimait à les aider juste pour leur faire du mal? Quels idiots.
Jeanne tendit la main vers Datura, qui recula. La jeune Shamane baissa la tête. Evidemment, songea son camarade. Avec un grognement, il désengagea son Over-Soul. « C'est bon pour moi. On a qu'à s'habiller et y aller, pas la peine de rester ici. »
Tout le monde était plus ou moins d'accord avec lui, et se mirent au travail en silence.
Ils s'étaient changés et avaient attendu que le feu s'éteigne avant de partir. De la maison, rien n'avait pu être sauvé. Les trois adolescents avaient été installés à l'arrière du pick-up, dans la partie ouverte aux éléments. C'était vivable, parce que sur le sol inégal du désert le véhicule n'allait pas trop vite. De toute façon, ils n'auraient pas osé se plaindre (Nyôrai, si, mais Achille l'avait faite taire).
La voiture roulait déjà depuis une petite heure, sans rien voir qui ressemblait à du relief. Achille regardait vaguement, la tête perchée sur son coude sur le côté du véhicule. Nyôrai, de l'autre côté du camion, feuilletait son carnet sans les regarder. Jeanne était entre les deux, la tête dans les genoux. Ils ne parlaient pas.
Puis Jeanne remarqua une certaine photographie dans le carnet de la brune. Achille la regarda relever la tête doucement, comme très fatiguée, et se traîner jusqu'à Nyôrai, un peu comme si elle était saoule. Les cahots ne l'aidaient pas, évidemment, et il craignit un instant qu'elle ne valse hors de la camionnette.
Nyôrai la regarda approcher avec quelque suspicion, mais ne ferma pas son carnet. « Oui? »
Jeanne mit le doigt sur le papier glacé et suivit du doigt les mèches blondes. « Je connais ce Shaman, mais je ne peux pas lire tes notes. Il va bien? »
Nyôrai resta un moment silencieuse, comme si elle ne comprenait pas. Elle regarda Achille, qui n'avait pas besoin de regarder l'image pour deviner de qui Jeanne devait parler.
Finalement, la brune ouvrit la bouche. « Marco Maxwell. Il est le chef d'une organisation un peu mystérieuse, les X-Laws. Ils s'habillent tous en blanc et ont tendance à faire des grands monologues à tout bout de champ... But auto-avoué de tuer Hao. Ils prétendent...
- Je sais ce qu'ils prétendent, » souffla Jeanne doucement. « Mais lui, il va bien? »
Nyôrai la fixait étrangement. « Je ne sais pas trop. Il... Il ne bouge pas comme les autres X-Laws. Il semble un peu plus, fragile disons, qu'eux. Je crois que ça le met en boule parce qu'il se surveille de très près. Il a des tremblements, aussi. Je l'ai vu vider des flasques bizarres quand il ne se croyait pas observé. »
Jeanne pâlit en l'écoutant, mais elle ne dit rien.
« Dans son groupe, ils sont... ils sont huit. » Nyôrai montrait les autres images. « Christopher, Kevin, Hans, John, là c'est Porf, là c'est Larky. Et Meene. » Jeanne reconnaissait la femme de Berlin. Elle avait l'air un peu plus fatiguée, un peu plus inquiète encore. « Ils sont assez isolés, mais ils parlent beaucoup avec une quatrième équipe –
- Merci, Nyôrai. » Le regard de Jeanne était revenu sur Marco. Des tremblements? Des flasques? Que lui arrivait-il? Lui qui n'était jamais malade auparavant... En se concentrant sur les images, elle répéta leurs prénoms et tenta de graver leur visage dans sa tête, avec celle de Lyanne. C'était de sa faute si Marco était bizarre. C'était de sa faute si ces gens étaient en danger, comme Lilirara avait été en danger. Ils allaient tenter de défier Hao sans avoir aucune chance...
« Dis, princesse. » Achille s'était retourné pour les regarder. « Dis-moi que je me trompe. Tu ne te sens pas responsable de ce qui est arrivé, si? Ou de ce qui pourrait arriver à ces gens? »
Jeanne cilla.
« Pour l'un comme pour l'autre, tu as tort. Cette nuit, on s'en est tous sortis. Personne n'est mort ! Il n'y a pas à chercher un responsable.
- Lilirara n'a plus de maison, » fit Jeanne doucement, et Achille grimaça. Il savait bien que cela la toucherait. C'était pour lui comme pour elle un sujet sensible. C'en était un pour tout le monde, au camp. Pourquoi Hao avait-il infligé ça à quelqu'un d'autre ? Lilirara était-elle si dangereuse ?
Quoi qu'il en soit, il sentait que Jeanne était en train de s'enliser dans un marécage nauséabond, et il ne pouvait pas la laisser sans rien faire. « Alors imagine que c'est moi le responsable, d'accord? C'est moi qu'Hao testait. T'es d'un gonflé, quand même, à croire que tu es le centre du monde! »
Il s'était voulu faussement réprobateur, pour la provoquer, la faire réagir; mais en voyant le visage de Jeanne, qui s'assombrissait encore, il s'arrêta vite. « Bon, mettons que la maison soit de notre faute. Mais c'est pas ta faute pour ces idiots-là. A part Maxwell, tu ne les connais pas, si? » Il attendit une réponse. Après un moment, Jeanne secoua la tête. « Eh bien voilà! Tu ne peux pas être responsable pour ce qui arrive à des inconnus. Tu ne leur a rien demandé, à eux. Tu ne leur dois rien. Tu as quitté ce groupe quand tu avais quoi, sept ans?
- C'est de ma faute, » répondit quand même la Française. « C'est à cause de moi que Rackist et Marco se sont embarqués dans le Shaman Fight. Avec moi, ils pensaient avoir une chance. Ils étaient convaincus que j'étais envoyée par Dieu, tu te rends compte? Si je leur avais avoué que c'était faux, et que je n'étais qu'un imposteur, Marco serait resté tranquille. Et tous ces gens ne seraient pas avec lui.
- Mais écoute-toi cinq minutes. » Achille semblait presque désespéré. « Si tu n'avais pas été là, il aurait trouvé autre chose, ton Marco. La preuve. Il a trouvé autre chose, une autre arme, une autre béquille pour se donner le courage de s'opposer à Hao-sama. Tu ne peux pas porter le monde entier sur tes épaules, c'est ridicule. »
Jeanne haussa les épaules. « Si tu le dis. Mais quand tu sais qui est Hao, ce qu'il veut, ce qu'il va leur faire... » L'image de Lyanne, toute souriante, toute enthousiaste malgré sa défaite, faisait boule dans sa gorge. « Je ne veux pas qu'il leur fasse de mal. Je ne veux pas qu'il fasse de mal à quiconque. Parce que lui, il se moque de tuer. Il ne prend aucune responsabilité. Et même si tu as raison, même si ce n'est pas mon rôle parce que je n'ai pas le pouvoir de le remettre à sa place, je suis obligée de prendre la responsabilité de sauver tous ces gens. Parce que personne d'autre ne la prend, tu comprends? »
Achille ne répondit pas. Qu'est-ce qu'il aurait pu dire?
Jeanne secoua la tête et tituba jusqu'à la cabine. « J'ai besoin d'être un peu seule, » souffla-t-elle avant de grimper sur le toit pour prendre place à l'avant.
« Ce qui est sûr, » fit Nyôrai un peu plus tard, « c'est que je m'en vais dès que possible. »
Achille, qui s'endormait un peu, se redressa. « De quoi tu parles? » Comme elle ne répondait pas, il fronça les sourcils. « C'est pour ça que tu n'as pas défendu Jeanne quand ils ont essayé de l'attaquer. Elle n'a pas cessé une seconde de vouloir t'intégrer et te protéger et toi tu la lâches? C'est franchement sale. »
Nyôrai le toisa froidement. « Tu es mignon, Ash, mais je ne pars pas juste à cause de ton amie. Tu es aussi nul qu'elle, je te rassure. »
Achille, s'il était insulté, le montra à peine. « Elle a tout fait pour t'aider, et tu as même pas levé un doigt pour elle. C'est toi, la nulle.
- On ne peut pas sauver les gens qui ne veulent pas être sauvés. Elle fait tout pour s'enfoncer, c'est quand même pas de ma faute. Je ne veux pas couler avec elle. »
Elle avait l'air tellement... convaincue. Comme si elle pensait simplement se montrer 'franche.' Achille en montrait presque les dents. « Elle ne va pas couler. »
Nyôrai leva un sourcil. « Tu crois? Tu l'as entendue comme moi. Porter la responsabilité de toutes les morts du tournoi, c'est une blague? Et puis elle ne sait même pas ce qu'elle veut.
- De quoi tu parles? » Achille s'était levé à moitié. Nyôrai indiqua son carnet.
« Hier soir, elle disait qu'elle voulait un monde de télépathes, mais ce n'est pas ce qu'elle veut. Quand tu la questionnes, ce n'est pas de l'empathie qu'elle parle, c'est de la mort et de comment l'empêcher. Ce qu'elle vient de dire, c'est qu'elle veut un monde où personne ne meurt. Ça, tu vois, je trouve ça très bizarre. »
Achille fronça les sourcils. « Ce n'est pas ça qu'elle veut.
- Tu crois? C'est assez simple. Nous sommes Shamans. Nous savons parfaitement qu'après la mort, nous pouvons recommencer, ailleurs. La mort n'est pas le point final. Mais un monde où personne ne meurt, ça veut dire un monde sans Shamans. Tant qu'elle sera dans cette contradiction elle ne pourra pas avancer, et je ne veux pas d'une équipière coincée dans un rêve idiot.
- Mais tu es totalement ignorante, » réalisa le brun. « Malgré toutes tes notes, tu n'as pas idée de ce qu'Hao-sama peut faire. Ce n'est absolument pas ce qu'elle veut, et ta psychologie de bas étage est insultante. Hao-sama...
- Hao, Hao, tu en parles tout le temps, mais c'est du vent, tu peux me le dire maintenant. Il vous a virés, c'est tout. »
Le Grec prit un teint cireux. « N-n'importe quoi, » parvint-il à souffler. « Ce n'est même pas le sujet –
- N'importe quoi, tu es sûr? Alors pourquoi n'êtes-vous pas avec lui? Pourquoi a-t-il brûlé la maison alors que vous étiez dedans? Je croyais que vous étiez très proches, » fit-elle, narquoise. Fermant son carnet d'un claquement sec, la brune se rencogna contre le rebord du camion.
Achille blanchissait encore. Comment lui expliquer? Et puis non, il ne lui devait aucune explication. Elle était infâme et il serait bien content qu'elle s'en aille. Il n'allait certainement pas essayer de la retenir... Tant pis pour l'équipe, ils trouveraient quelqu'un d'autre, quelqu'un de mieux.
« Plus rien à dire? J'ai raison, alors. »
Achille serra les poings et s'imagina invoquer Siegfried. En quelques secondes elle pouvait n'être plus qu'une tache sanglante sur la route derrière le camion. Il pouvait dire qu'elle était tombée, qu'elle avait voulu descendre... Puis il remarqua qu'elle jouait avec son crayon. Son stupide petit crayon rose de petite fille qui ne comprenait rien à rien.
Mais Nyôrai n'était pas qu'une petite fille. Elle était plus vieille que lui. Il fallait qu'il arrête de se laisser mener par le bout du nez.
« Tu joues encore, c'est ça, » dit-il à voix basse.
Nyôrai pencha la tête sur le côté, grotesquement mignonne, comme si elle ne comprenait pas.
« Tu prêches le faux pour savoir le vrai. Tu veux que je te raconte comment Jeanne est vraiment et comment Hao est vraiment et tu as compris que le meilleur moyen, c'est de m'énerver. »
Le sourire innocent de la brune s'agrandit. « Ding ding, tu as tout bon. Tu crois vraiment en eux, hein? Autant en elle qu'en lui. Il serait content de l'apprendre, tu crois? »
Un petit paquet de vêtements perdu au milieu du désert, un peu de sang, on penserait qu'un cahot l'aurait éjectée, qu'elle était tombée d'inanition...
« Tu veux que je te dise? Tu fais semblant d'être une grande manipulatrice qui se cache derrière la façade d'une petite fille perdue, » cracha-t-il avec tout le venin possible. « Mais je me demande si derrière la manipulatrice il n'y aurait pas une autre petite fille encore plus perdue et pathétique. »
Nyôrai sembla pâlir, un instant. Achille avait du mal à en être sûr, parce que sa peau ne montrait pas une énorme différence, et la chaleur brouillait les traits.
Puis la pâleur disparut.
« Tu ferais mieux de te préoccuper de tes problèmes. Et des siens, aussi. Le genre de cicatrices qu'elle a, ça ne vient pas d'accidents. Et son furyoku est bien trop haut pour son âge. Je suis sérieuse quand je te dis qu'elle va dans le mur. Et si tu la suis, tu finiras au même endroit. »
Livide, Achille se leva dans le camion et fit un pas vers la brune.
Le léger vrombissement de Shamash, qu'il entendait depuis le haut du camion, l'interrompit. De là où il était, il voyait le haut du crâne de Jeanne. Elle qui avait tout fait pour que ça marche... Elle avait échoué, et il ne savait pas comment l'aider, mais il ne lui ferait pas une telle injure non plus. Alors il se contenta de faire un geste insultant, se retourner vers la route et de dormir un peu.
Bientôt le désert rouge fit place à la forêt sombre, et le camion s'arrêta avec quelques grincements sur le bord de la nationale. Achille récupéra son sac et l'enfila sur ses épaules avant de descendre du camion, précédé par une Nyôrai toute pimpante. Jeanne parlait à Lilirara par la fenêtre. De là où il était, le petit brun n'entendait pas tout, mais il comprit qu'elle s'excusait encore.
Puis le camion partit, et les trois adolescents se retrouvèrent seuls le long de l'autoroute. Ils avaient une carte, des vivres... tout ce qu'il fallait pour atteindre Diringo. Deux jours à pied, avait dit Lilirara. Deux jours en marchant bien et en dormant la nuit – trop dangereux de marcher dans l'obscurité, encore une fois. Suivre l'autoroute leur ferait faire un trop grand détour et pouvait s'avérer dangereux, vu les poids lourds qui l'empruntaient souvent. Apparemment – selon Lilirara, là aussi – passer hors des sentiers battus, à pied, irait beaucoup plus vite.
Achille s'approcha de Jeanne, qui regardait le véhicule s'estomper à l'horizon. Il hésita, puis posa une main sur son épaule, et se rendit compte qu'elle tremblait. « J-jeanne...?
- Ne les touchez pas, » répondit-elle à mi-voix. Fronçant les sourcils, le brun retira sa main, et la regarda tourner sur elle-même, comme pour trouver un ennemi invisible. « Vous m'entendez, Hao? » Elle criait presque. « Si vous leur faites du mal, je vous le ferai payer! Compris? »
Nyôrai la regardait comme si elle avait perdu la tête, et Achille ne pouvait s'empêcher de la comprendre. Cela faisait très... paranoïaque...
« Jeanne...?
- Allons-y. » La voix de la Française n'admettait pas de répartie, et Nyôrai se permit seulement un ricanement moqueur.
Sans un mot de plus, le trio se mit en route. Il fallait d'abord longer la forêt jusqu'à trouver une espèce de rivière qui allait se perdre un peu plus loin dans le désert. Achille avait la carte et le sac, parce qu'il refusait de les confier à Nyôrai, qui refusait de les laisser à Jeanne.
Celle-ci, si elle ne connaissait pas l'ampleur du problème, avait bien senti que la brune ne l'aimait pas beaucoup; mais elle n'arrivait pas à s'en préoccuper. La pensée d'Hao était bien plus inquiétante... Du moins elle l'était au début. Mais alors qu'elle marchait, elle se rendit compte du froid autour d'elle. C'était... probablement à cause d'elle, en plus. Si ça se trouvait, Hao n'était absolument pas dans les parages et allait laisser Lilirara tranquille... et si ça se trouvait, il l'avait déjà tuée. Ne pas savoir lui faisait mal au crâne. Elle aurait dû insister encore, les suivre à distance...
Se mordillant la lèvre, elle décida de se concentrer sur autre chose.
« Dis, Ash, » commença-t-elle finalement par demander, « est-ce que toi et Nyôrai... »
Elle ne put pas finir. Un rugissement terrible explosa à leur droite, dans la forêt. Surpris, le groupe fouilla du regard le haut des arbres, sans voir grand-chose. Bientôt le sol tremblait. Lentement, comme par peur de déclencher quelque chose, Achille indiqua à Jeanne de reculer pour avoir l'espace de se battre. Nyôrai, elle, semblait incapable de bouger, figée à la limite des arbres. Jeanne ne l'avait pas vue tout de suite, et maintenant elle hésitait à avancer. « Nyôrai, » chuchota-t-elle, « recule! »
Pas de réaction. Se mordant la lèvre, la Française fit quelques pas vers son aînée. « Jeanne, » siffla Achille, mais elle se contenta de lui signifier le silence. Elle était presque au niveau de la brune lorsque la ligne des arbres explosa. Des troncs immenses s'abattirent autour d'eux, et une ombre immense se dessina à leur place, toute de griffes et de crocs.
« Attention! »
Sans perdre une seconde, Jeanne se jeta sur Nyôrai et les téléporta hors du rayon d'action du monstre. Achille, de là où il se tenait, les couvrit. « Siegfried, in Atlas Walks ! » L'Over-Soul se précipita contre l'ennemi, le forçant à reculer. Maintenant qu'il était sorti de la forêt, l'ennemi se précisait. Il s'agissait d'une sorte d'ours gigantesque à la fourrure presque noire. L'un de ses yeux avait été arraché. La plaie, purulente, teignait toute la partie gauche du visage de l'ours en violet. Son œil semblait remplacé par quelque chose qui brillait comme un joyau, et semblait le faire terriblement souffrir.
Jeanne et Nyôrai réapparurent quelques mètres derrière Achille. La brune semblait sonnée: elle était pâle et elle tremblait un peu. Jeanne la laissa là pour aller soutenir Achille. Pour le moment, il encaissait les coups bravement, laissant l'ours frapper et griffer le métal de Siegfried sans effet. Mais il n'avait pas le temps d'attaquer entre les coups sans se rendre vulnérable, et cela ne pouvait pas durer.
« Il nous faut un plan, » grogna-t-il en essayant de couvrir le vacarme causé par l'ours et le crissement des griffes sur le métal. « Tu vois un Shaman? »
Jeanne secoua la tête. « On dirait plus un jibakurei, non? Il faut parvenir à l'apaiser! »
Un coup plus fort que les autres fit reculer Achille d'un pas. « Tu proposes quoi? Ce n'est même pas un humain, on ne peut pas lui parler! »
Jeanne se mâchouilla la lèvre et saisit deux anneaux à son côté.
« Shamash, in Alapega Statue! » Jetant les anneaux de chaque côté de Siegfried, elle matérialisa une immense statue de bois dotée de lanières de métal pour tenter d'immobiliser l'animal. Hurlant de rage, la bête se débattit, sans résultat.
« Merci, » souffla Achille. Siegfried était couvert de marques de griffes qui s'estompaient lentement. « On fait quoi, on se tire? »
Jeanne allait répondre quand l'ours referma les bras. La statue explosa en milliers d'échardes, et les deux adolescents durent s'abriter sous Siegfried. « On ne va pas laisser un tel truc en liberté, si? Il va tuer des gens! »
Siegfried chargea l'animal pour tenter de l'éloigner; pendant ce temps-là les deux Shamans reculaient vers un abri rocheux à la lisière du bois. « Ce sera leur problème! Vu sa tête, il a été tué par des humains. Bien fait pour eux! »
Un coup terrible fracassa leur abri; c'était Siegfried qui venait d'être jeté à terre. Achille grimaça et amorça une réplique, mais le jibakurei était déjà sur eux. Dressé sur ses pattes arrière, il était gigantesque. Tournant un œil vitreux vers les deux Shamans, l'ours rugit et tenta de se gratter l'œil où brillait le joyau violet. Les deux adolescents voulurent en profiter pour s'éloigner, mais il les vit, et une lourde patte descendit vers eux –
Mais il ne les toucha pas. Quelque chose de presque invisible retenait la patte en l'air, quelque chose qui ressemblait à un fil de marionnette.
« Aha, » fit une voix joyeuse. « Je ne trouvais pas de prise, mais ces arbres sont plutôt solides. »
C'était Nyôrai. Des manches de la veste grossière offerte par Lilirara sortaient une multitude de fils brillants de furyoku. Jeanne et Achille la fixèrent un moment, surpris. Roulant des yeux, la brune leva le menton vers l'ennemi. « Qu'attendez-vous? Il faut enlever cette chose de son œil! »
Les deux adolescents s'entreregardèrent. En quelques secondes, ils avaient un plan. « Siegfried, in Atlas Walks! » Siegfried rejaillit du sol, flambant neuf, et l'une de ses mains s'abattit sur le cou du monstre. L'autre cueillit Jeanne et la leva jusqu'au visage de l'ours. Elle tomba sur l'esprit pris de folie, et s'enfonça immédiatement dans une espèce de gélatine puante. Toute cette partie de son crâne semblait avoir été détruite par la déflagration d'une balle, mais la Shamane avait perdu de vue le joyau violet. S'il s'agissait d'une balle, elle devait bien être d'un métal quelconque, non?
Avant de s'enfoncer totalement, la Française saisit un anneau et tendit le bras le plus loin possible. « Shamash, » appela-t-elle avant que sa bouche soit recouverte par la boue spirituelle. L'anneau brilla alors qu'elle activait sa fonction d'aimant et amenait la balle jusqu'à la surface. Sentant qu'elle s'engluait encore, Jeanne se figura Achille, Achille et ses bottes cloutées, et activa leur capacité d'aimant. La balle jaillit hors de sa main.
Puis il fallut attendre. La jeune Shamane gardait les yeux hermétiquement fermés pour éviter tout contact avec la matière visqueuse, mais elle la sentait quand même sur ses joues, son nez, ses lèvres... La respiration commençait à lui manquer, et elle n'arrivait plus à bouger. Désormais, la gélatine atteignait son poignet, et c'était comme une glue autour d'elle. Apparemment, ça n'avait pas marché. Elle n'avait plus qu'à espérer...
Puis tout disparut autour d'elle, et la Shamane tomba dans le vide. Heureusement, Achille avait prévu le coup, et elle fut saisie au vol par la main de Siegfried. A bout de souffle, Jeanne resta un moment-là, allongée sur le dos. Puis Siegfried la reposa sur le sol, et disparut en paillettes ternes. Achille la rejoignit en courant, suivi plus lentement par Nyôrai.
« Je n'ai plus une goutte de furyoku mais il est parti pour de bon, » l'informa le Grec en montrant les fragments d'une balle de fusil de chasse. « C'était ça qui le retenait ici. Ça va?
- Ça va, » souffla la Shamane. « C'est pas passé loin. »
Nyôrai, les mains croisées dans le dos, fixait Jeanne. « Pourquoi tu t'es pas téléportée à l'abri? »
Se sentant comme en accusation, la Française haussa les épaules. Nyôrai avait raison, elle aurait dû faire ça. Mais... « Je n'ai pas le furyoku de le faire plusieurs fois de suite, et je l'avais déjà utilisé pour t'aider.
- Mais pourquoi? Je ne suis pas ton amie. C'était gaspillé que d'utiliser une telle attaque juste pour ça...
- Tout à fait d'accord, Nyôrai, » fit Achille, sarcastique. « La prochaine fois, on te laisse te débrouiller et on s'en va. »
La brune le fusilla du regard. Jeanne haussa les épaules. « Ne vous disputez pas. Je dois juste augmenter mon furyoku...
- Ça, c'est sûr, » répliquèrent en chœur les deux autres adolescents. Jeanne les regarda, un peu béate.
Puis elle se mit à rire. C'était nerveux plus qu'autre chose, mais ils la rejoignirent bientôt. « Bon, eh bien si je peux vous unir par l'énervement, tout n'est pas perdu. On a juste besoin d'aller jusqu'à la rivière avant de faire une pause, d'accord? »
Les deux autres Shamans, qui se regardaient en chiens de faïence depuis leur rire partagé, acquiescèrent avec méfiance, et la petite bande se remit en route.
