Jeu d'échecs

Première partie: Dramatis personae

Cinquième chapitre: The open books of our souls / De la porosité des âmes

Auteur: Rain

Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas, je ne gagne pas de sous.

Soundtrack: Dust to dust (The Civil Wars) (les lyrics sont parfaits je suis amureuse)

Note: Deuxième partie du deuxième chapitre découpé, tout va bien! Du coup c'est lui qui récupère le titre originel du troisième chapitre, tout va bien...

Merci Réa pour avoir allumé l'inspiration qui a fait naître la scène de l'église qui fait désormais l'essentiel de ce chapitre xd

En parlant d'église, je rappelle que si la fic est en point de vue Jeanne, je ne suis du point de vue de personne sur ces sujets…


« Dis, Nyôrai, » c'était Achille, et il avait le sourire des requins sur une piste bien sanglante, « pourquoi tu t'es figée, de toute façon? La plus élémentaire des prudences aurait indiqué de reculer... »

Nyôrai faisait mine de ne pas entendre. Jeanne soupira et secoua la tête, marchant plus vite. Ils mettaient beaucoup plus de temps que prévu à trouver cette fichue rivière. Et Achille était d'une humeur massacrante, étant vidé de son furyoku et quasiment sûr de s'être perdu.

« Ah, mais tu ne pouvais peut-être pas? Tu avais trop peur? La grande manipulatrice à la confiance d'un mini soleil a eu peur d'un simple jibakurei... »

Toujours pas de réponse. Jeanne fronça les sourcils. Devait-elle intervenir?

« Oh, mais peut-être que c'est à cause de ça. Il n'avait pas d'esprit à manipuler, c'est ça? Tu as essayé de lui refaire le coup de Jeanne et de lui balancer une illusion, mais il ne s'est rien passé. Un esprit fou ne peut pas être manipulé et tu t'es fait dessus.
- Achille, » l'interrompit Jeanne, qui commençait à craindre un orage.

« Mais du coup, concrètement, qu'est-ce que tu comptes faire pendant le tournoi, si tu tombes sur un esprit qui ne peut pas être manipulé? Ou sur quelqu'un qui voit à travers tes illusions? Tu vas te figer comme une petite statue de sel?
- Achille, » répéta Jeanne.

« Je ne sais pas, » siffla Nyôrai, sans le regarder. « Je ne sais pas. Je ne pensais pas...
- Que ça pouvait arriver?
- Oh, regardez, la rivière... » Jeanne l'avait dit fort, un peu trop fort, en espérant les faire changer de sujet. Mettre quelqu'un mal à l'aise comme ça, elle n'aimait pas terriblement l'idée.

« C'est pas trop tôt, » souffla Achille. Laissant tomber son sac, il se précipita pour se rafraîchir le visage. Pour ne pas abîmer plus avant ses vêtements, le brun écarta les jambes et assura son équilibre en s'appuyant sur un rocher lisse avant de se promener une main trempée sur le visage.

« Qu'est-ce que tu as mis dans ton sac, aussi? Ça a l'air très lourd, » commenta Jeanne en entrouvrant la fermeture éclair. Sous les sachets plastique contenant leur nourriture, elle découvrit une pile de livres. « Nathan le sage, » lut-elle. « C'est quoi?
- C'est pour toi, » commenta Achille de là où il se tenait, les bras trempés. « Tu veux affronter Hao-sama, non? Alors il va falloir que tu deviennes plus intelligente que ça, sinon tu vas te faire défoncer. »

Jeanne cligna des yeux. « C'est... gentil, » fit-elle maladroitement. « Je ne sais pas si des pièces de théâtre...
- Il n'y a pas que des pièces de théâtre. Il y a des bouquins de science, des bouquins de philosophie, tout un tas de trucs. Lilirara avait une bibliothèque géniale! Tu verras.
- Merci, Ash, » souffla la Française, sans bien savoir si elle devait vraiment lire tous ces livres. Au moins, il n'avait rien pris qui ne soit pas en anglais...

« Hé, vous! »

C'était une voix inconnue. Comme un seul homme, les trois adolescents se tournèrent vers sa source, prêts à se battre. Mais la silhouette qui se dessinait à l'orée du bois était celle d'un garçon de leur âge qui s'approchait à grands bonds.

« Ne buvez pas cette eau! Vous m'entendez? Elle est polluée! »

Achille regarda ses bras trempés, et les secoua avec énergie. « Faudrait mettre un panneau, » se plaignit-il. « Comment je sais, moi...
- Tu n'as rien bu, tout ira bien, » le rassura la Française en enfilant le sac. « Nous cherchons le village de Diringo, » souffla-t-elle ensuite à l'inconnu. « Nous sommes sur le bon chemin? »

Celui-ci acquiesça. « Vous êtes Shamans, non? Je m'appelle Allen. Je suis le protecteur de la forêt. Je peux vous guider jusqu'à Diringo, si vous voulez...
- Très bonne idée, » fit Nyôrai, immédiatement repartie dans ses mimiques de petite fille perdue. « Tu participes au tournoi, toi aussi? »

Allen ouvrit de grands yeux et secoua la tête. « La forêt est dangereuse, ces temps-ci. Je fais l'aller-retour pour m'assurer que personne ne se perd ou ne reste trop longtemps à embêter les animaux, mais je ne savais pas qu'il y avait un tournoi jusqu'à il y a quelques jours.
- C'est très courageux de ta part. » Et juste comme ça, la brune s'était mise près de lui, et ils repartaient le long de la rivière. Les deux autres se regardèrent, haussèrent les épaules, et suivirent le mouvement. Un compagnon aurait au moins le mérite de les distraire – et d'éviter les disputes stériles, songea Jeanne avec un début de sourire.

Apparemment, leur guide n'utilisait presque jamais son esprit pour se déplacer; il s'agissait pour lui de relever le défi. Et le trio ne pouvait pas vraiment en faire autrement: Shamash n'aimait pas porter les gens, Achille n'avait plus de furyoku, et Thenral n'avait pas non plus l'air du genre à porter des Shamans sur son dos (en avait-il un?).

Pendant un temps, Nyôrai et le nouveau garçon discutèrent de tout et de n'importe quoi, alors que les deux autres suivaient en silence. La forêt autour d'eux était luxuriante, toute de vert et de bleu. C'était difficile de s'imaginer croiser quelqu'un d'autre dans l'immensité silencieuse, et c'était sûrement grâce au furyoku déployé durant le combat que le « protecteur de la forêt » les avait trouvés.

« Peu de gens viennent ici, » expliquait Allen. « C'est une partie assez reculée de la forêt, il n'y a pas grand-chose à voir. Il y a surtout les garde-forestiers qu'il faut surveiller, parce que certains jettent des ordures sans faire attention... Ou alors ils font des misères aux écureuils...
- C'est un vrai problème? » Achille se mit à marcher plus vite pour essayer de rattraper le couple de Shamans. « Les gens qui embêtent les animaux? »

Allen se retourna pour lui parler. « Plutôt. Ils veulent améliorer les routes, alors il y a tout le temps des camions et des ordures. Et puis... »

Il ne termina pas, interrompu par le léger cri de Nyôrai. Ils avaient atteint une sorte de clairière qui, dans la lumière, avait d'abord semblé belle; mais en y parvenant le petit groupe découvrit à la place une étendue noircie et charbonneuse. De nombreux arbres étaient tombés, certains au milieu de la rivière.

Allen grimaça. « Oui, c'est impressionnant, hein?
- Pas dans le bon sens, » grimaça Achille, et Jeanne acquiesça silencieusement. Avancer dans ce genre de terrain était plus lent, mais ils avaient un bon guide.

« Pourtant, c'est une bonne chose. Ça s'appelle un contre-feu. J'ai appris ça récemment, grâce à un bon ami, » expliqua Allen avec un sourire. « Quand un feu prend trop d'importance, l'eau et le sable ne peuvent plus l'arrêter. La seule technique qui fonctionne, c'est de le priver de son alimentation en brûlant une petite partie de la forêt.
- M-mais, cela devrait empirer la situation, non...?
- Celui-là est contrôlé depuis son origine, soit par les pompiers, soit par quelqu'un comme moi. Je me suis renseigné auprès des pompiers: chaque année, il y a près de huit mille feux qui menacent l'écosystème. Sans les contre-feux, ils feraient bien plus de mal.
- En général, c'est quand même les humains qui les déclenchent, » grogna Achille. Une ombre passa sur le visage d'Allen.

« En l'occurrence, » dit Allen sur un ton un peu coupant, « c'est moi qui ai déclenché le premier feu. Je voulais expulser les camions qui arrivaient pour détruire une partie du bois, mais le camion que j'ai détruit contenait des matériaux dangereux, et tout a pris feu. Sans mon ami, et le travail des pompiers après, je ne sais pas ce qui serait arrivé."

Achille cligna des yeux. « D'accord, mais s'ils n'étaient pas venus d'abord...
- Un autre feu se serait déclenché, parce que l'herbe est sèche et couverte de pommes de pins. Tu as déjà vu une pomme de pin prendre feu? Elle explose. Les bouts déclenchent de nouvelles flammes plus loin, et ainsi de suite. Je suis toujours convaincu que les humains sont trop présents en forêt, mais je pense qu'ils peuvent aussi m'aider à la protéger... Elle est trop grande pour qu'un Shaman seul s'en occupe, tu comprends? »

Achille fit une moue dubitative, mais ne continua pas la discussion. Escalader les cadavres des arbres et les rochers coupants avait tendance à couper le souffle, et ils se concentrèrent sur leur avancée.


Ils marchaient depuis près de quatre heures quand survint l'incident. Ils avaient trouvé le sentier qui menait à Diringo Village et quitté le côté de la rivière, ce dont Nyôrai s'était réjouie à haute voix, car les abords étaient glissants et plutôt acérés. Achille s'était un peu moqué, dans sa barbe, mais Jeanne n'avait rien dit; elle aussi était plutôt contente de trouver un sol stable sous ses pieds.

Malheureusement, les arbres tombés étaient plus fréquents désormais. Certaines crevasses avaient été couvertes par des ponts, brûlés maintenant, et il fallait jouer aux équilibristes sur des troncs aux airs fragiles pour les franchir. La conversation ne s'était pas rallumée, et chacun avait le souffle plus ou moins court. Ils auraient dû ralentir, songerait-elle plus tard. Ils auraient dû faire des pauses. Mais ils voulaient avancer le plus possible avant la nuit.

Alors qu'il escaladait un tronc grinçant, Achille dérapa. Son visage passa tout près d'une branche déchirée, et il tomba les mains les premières sur le sentier de terre pierreuse. Son pied, coincé dans un nœud de l'écorce, sembla tourner à un mauvais angle, et un craquement à en donner la nausée se fit entendre alors qu'il laissait échapper un cri aigu. L'écorce céda, et la jambe du Grec tomba comme un poids mort sur le sentier, le faisant crier une nouvelle fois.

Allen et Jeanne se précipitèrent près de lui, au risque de tomber à leur tour. Le Grec gémissait comme un animal blessé, mais il n'osait pas se redresser pour agripper sa jambe. A la place, il avait plaqué les deux mains sur sa bouche. « Q-qu'est-ce qui s'est passé? » Allen, étant devant, n'avait rien vu. Jeanne, avec une grimace, posa un doigt sur la cheville qui enflait déjà. Achille poussa un nouveau cri et sembla vouloir se jeter sur elle.

« C'est cassé, » annonça la Française, en se sentant un peu nouille, alors qu'elle en enlevait son doigt. « Je peux te la réparer, mais il faudrait la remettre droite et l'immobiliser avant. Une cheville, c'est compliqué. Si je soigne mal, je pourrais te laisser boiteux, alors... »

Allen fronça les sourcils. « Je peux faire ça, mais on sera mieux dans un environnement moins accidenté. Doddo va te porter là-bas, et je vous montrerai le chemin. »

Jeanne acquiesça et serra la main d'Achille, blême et crispée dans la sienne. Le Grec laissa échapper un gémissement quand Apollo le souleva, malgré les précautions de l'ours, et le groupe se remit en route. Nyôrai, séparée de son bel interlocuteur, semblait hésiter entre se moquer et se plaindre; Jeanne ne lui laissa pas le temps de faire l'un ou l'autre. « Tu as une trousse médicale dans ton sac? Des bandes que je pourrais utiliser? »

Allen acquiesça énergiquement. « Ce serait parfait! »

Prise de court, la brune gonfla les joues. « Oui, j'ai des bandes... »

Bientôt, un toit surmonté d'un clocher se profila derrière les branches noires. Le ciel avait désormais une teinte proche de l'indigo, mais les nuages et la forêt empêchaient de distinguer le soleil à l'ouest. « Après avoir soigné votre ami, on peut s'arrêter là pour la nuit. On n'avancera pas beaucoup plus vu l'heure, et je ne sais pas où trouver un meilleur abri, » avoua Allen. « L'incendie a vraiment changé l'aspect des chemins...
- Ce sera bien, » confirma Jeanne, qui sentait ses jambes brûler de fatigue.

Il s'agissait d'une petite église étroite et sombre. Les solides murs de pierre avaient dû la protéger de l'incendie. Une fois arrivés devant l'entrée, Allen se mit à se batailler avec la porte. La pierre et le bois avaient noirci, mais ils restaient tous les deux solides, et quelqu'un avait verrouillé la porte.

« Laisse, je m'en occupe, » souffla Nyôrai, qui s'impatientait. De son sac, elle sortit deux épingles à cheveux et s'agenouilla devant la porte. Jeanne fronça les sourcils et se pencha pour mieux voir. Les habitants du camp d'Hao empruntaient plus souvent qu'à leur tour ce dont ils avaient besoin, et parfois cela signifiait casser des portes, mais c'était la plupart du temps par la force. C'était la première fois qu'elle voyait quelqu'un s'attaquer ainsi à un verrou.

Après quelques minutes d'écoute attentive, la brune se mit à sourire largement. « C'est bon, » fit-elle en se redressant et en poussant la porte d'une main ferme. Doddo, mi-solide mi-fantôme, fit passer Achille à l'intérieur, et le groupe le suivit. Allen retira sa tunique et l'étendit sur le sol pour couper le garçon souffrant de la pierre froide. L'ours l'y déposa, et l'équipe se mit autour de la cheville gonflée maintenant.

Allen avait pris, sans qu'ils en aient bien conscience, la direction des opérations. « Okay, je vais la remettre droite. Nyôrai, il faudra poser le bois et les bandes immédiatement après, sinon ce ne sera pas assez immobile pour Jeanne.
- Compris, » fit la brune, comme ennuyée.

Leur guide lui offrit un sourire d'encouragement et se reconcentra sur le Grec, qui s'efforçait de ne pas grimacer. « Je vais y aller à trois. Un... » Il tira sur le pied blessé, et maintint la jambe immobile alors qu'Achille étouffait un cri et commençait à se tortiller. Nyôrai posa les deux plaques de bois et commença à les entortiller de bandelettes. Quand plus rien ne pouvait bouger, elle se recula et laissa Jeanne réessayer. Les os étaient en position bien différente. Se concentrant, Jeanne fusionna avec Shamash et visualisa un instant sa propre cheville. Une fois que l'image était bien ancrée dans sa tête, elle passa à celle d'Achille, et commença à rattacher les morceaux tordus ou brisés. Elle avançait doucement, malgré la souffrance d'Achille. Elle ne voulait absolument pas abîmer son pied. Il lui en tiendrait sûrement rigueur...

Après une bonne dizaine de minutes, elle se redressa. « Fini, » confirma-t-elle, et Allen commença à retirer les planches. « Achille, essaie de bouger ton pied...? »

Le brun leva la tête. Son visage était blanc comme du papier, et couvert de sueur, mais il n'avait pas fait plus de bruit. Sa lèvre saignait d'avoir été si fortement mordue. Lentement, il fit bouger sa cheville – et lâcha un soupir de soulagement. « Ça va. Je crois. » Jeanne se reconcentra un instant pour le voir bouger, et acquiesça.

Se relevant, Jeanne s'approcha d'un des bancs froids. Elle avait besoin d'un peu de calme. S'appuyant sur le dossier du banc, la Shamane ferma les yeux un instant, avant de les rouvrir en sentant quelque chose de bizarre sous ses doigts. Quelqu'un – plusieurs personnes, en fait – avait gratté le bois. En passant son doigt dans les rainures, elle décelait des numéros de téléphone, des noms, des dessins sans logique. Qui voudrait faire ça dans un tel endroit? Quelqu'un avait même collé un sticker montrant une pyramide fendue au milieu, avec « illuminati » marqué en dessous. Et il y en avait d'autres, réalisa-t-elle en posant les yeux sur le banc suivant. Des stickers jaunes, rouges, violets – toutes les sortes…

Quel manque de respect...

Oubliant un peu le reste du groupe, la Française commença à avancer dans la petite chapelle. Les vitraux des fenêtres étaient quasiment opaques, sûrement à cause de la fumée. Certains carreaux étaient brisés, et d'autres bruns de saleté. Ils représentaient, de ce qu'elle pouvait deviner, la vie de Jésus. Puis elle arriva à l'angle du fond, et se retrouva nez-à-nez avec une statue imposante. Après avoir maîtrisé son premier sursaut, elle reconnut Marie. La coupe était sommaire, et la crasse attachée à la statue montrait la relative pauvreté des paroissiens. Logique, songea Jeanne après un temps de retard. Les catholiques... Les catholiques n'étaient pas majoritaires aux Etats-Unis, si? Cela n'avait rien à voir avec la France ou l'Italie. Les protestants ne vénéraient pas la Mère.

Sans qu'elle comprenne bien pourquoi, sa gorge se serra. Malgré la poussière et l'âge, décida-t-elle, cette Marie était particulièrement auguste et glorieuse. De sa manche, elle commença à essuyer le visage vénérable. Mais elle enlevait autant de poussière blanche que de saletés, et elle s'arrêta, de peur d'abîmer la statue plus avant.

A la place, elle se dirigea vers l'autel. Ce n'était plus une chapelle inconnue maintenant, plus dans son esprit. C'était comme... une maison, vieillie mais encore à elle. Elle en connaissait les codes et les règles. Et...

Quand elle le vit, la Shamane s'immobilisa. Son souffle même se fit plus ténu.

Sur l'autel trônait un livre, et elle savait quel livre c'était. Il était ouvert, peut-être à la page d'une lecture qui n'avait jamais eu lieu. Après une légère hésitation, la jeune fille passa les doigts sur l'enluminure en haut de la page. Le papier fragile frissonna sous ses doigts, et elle se sentit, elle aussi, toute frissonnante. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas été dans une église, et pourtant c'était comme si elle y avait toujours été...

« C'est un beau livre, » souffla une voix auprès d'elle. Jeanne faillit faire un bond en arrière. Ce n'était qu'Achille, qui regardait l'ouvrage d'un œil vaguement curieux. « Tu veux l'emporter? J'ai encore un peu de place dans le sac. »

Jeanne rosit, rougit, hésita, bredouilla. Depuis combien de temps était-il prévenant, lui? « Ah, euh... Je ne sais pas, je ne voudrais pas voler quelque chose dont les gens d'ici ont besoin...
- Cet endroit est abandonné depuis longtemps, » souffla-t-il en haussant les épaules. « Tu as vu la poussière? Et les graffitis? Ça m'étonnerait que quiconque sache encore que ce livre existe. Regarde, j'en ai trouvé un autre! »

Il tenait un missel, à bout de doigts pour éviter de toucher plus de poussière. Jeanne sentit une certaine panique l'envahir et attrapa le livre avant qu'il ne se déchire. « Attention, c'est fragile! » La couverture épaisse était poisseuse de vieillesse, mais la jeune Shamane ignora la sensation, et posa le livre, délicatement, sur l'autel. « Ce n'est pas la même chose. Ce que tu as trouvé, c'est, hm... comme un recueil de prières.
- Au cas où tu les oublierais? »

Jeanne fronça les sourcils et secoua la tête. « M-mais non! C'est plutôt pour... ceux qui ne les connaissent pas encore, ou ceux qui... » Son regard se fit hésitant. De combien de textes se souvenait-elle encore? Combien de prières pouvait-elle encore finir sans trébucher sur une phrase ou l'autre? « Ou, ceux qui les ont oubliées, c'est vrai. Il n'y a pas de raison qu'eux aussi n'aient pas le droit de retrouver le chemin de Dieu.
- Brrr, on croirait entendre un prêtre, » fit Achille, moqueur. « Les X-Laws sont comme ça? »

Jeanne fronça les sourcils. Étaient-ils comme ça...? Était-ce une mauvaise chose qu'ils soient comme ça? Voulait-elle être comme ça? Devant son silence, Achille haussa les épaules. « Je te taquine, allez. Allen est en train de préparer à manger dehors, tu viens? On peut prendre ces livres, si tu veux."

Acquiesçant en silence, la Française ferma le livre avec précaution, et l'ôta du pupitre pour le poser près du missel. Elle avait peur de les voir tomber en poussière si on les manipulait trop violemment. Devait-elle les mettre au milieu des autres livres d'Achille, au risque qu'ils s'abîment...?

... Quand avait-elle décidé qu'elle voulait les emmener avec elle? Non, il n'y avait même pas eu de décision, juste l'impression indistincte qu'il ne fallait pas les laisser dans ce mausolée pourrissant.

« Alors, tu viens, princesse? »

Jeanne leva les yeux. Leur guide avait ramené de l'extérieur une série de brochettes de truites. Doddo était affalé dans un coin de l'église et servait de coussin à lui et à Nyôrai. Après une seconde d'hésitation, elle éleva la voix. « Vous auriez un sac plastique? »

Achille, sans sembler hésiter, piocha dans le sac de Nyôrai un sac transparent, et Jeanne y enferma les deux livres avec beaucoup de précautions. Quelle que soit la raison qui la poussait à les prendre, cela ne pouvait pas être une mauvaise raison. Après tout, vu l'état de l'église, ils ne manqueraient à personne. Et s'ils pouvaient l'aider à 'grandir' eux aussi, comme les livres d'Achille...

Le dîner, bien que sommaire, fut particulièrement apprécié des randonneurs. La brûlure dans les jambes de Jeanne s'atténua un peu, et elle écouta Nyôrai pépier avec Allen. C'était impressionnant le volume de mots qu'elle pouvait sortir à la minute sans rien dire de consistant. Même en sachant que c'était une tactique, Jeanne devait bien dire que sa tête lui tournait un peu.

Achille, de son côté, avait précautionneusement sorti l'évangile du sac en plastique et le feuilletait, les sourcils froncés. La lumière baissant, Allen alla leur chercher le chandelier de l'autel, qui portait deux hauts cierges, et les alluma avec son briquet. « Doddo nous tiendra au chaud cette nuit, mais si vous voulez assez de lumière pour lire, voilà, » expliqua-t-il en le posant près de Jeanne et d'Achille. Il traîna ensuite un banc devant la lourde porte de la chapelle, au cas où. « Les ours ne sont pas rares par ici, et je voudrais éviter un nouvel incident, après Apollo… Ah. Dis donc, votre amie est tombée comme une masse... »

En effet, Nyôrai s'était assoupie, le nez dans la fourrure de Doddo. Allen la rejoignit bien vite, escaladant le ventre de son esprit pour aller s'allonger sur une des épaules immenses. Jeanne les regarda un moment.

« Et un prêtre lit tout ça à haute voix et personne ne s'endort? Je tiendrais pas deux minutes, » chuchota Achille en se rapprochant de Jeanne, le livre à la main. Ladite Jeanne le regarda comme s'il avait personnellement insulté toute sa famille, et pointa du doigt ses mains couvertes de poisson. Achille jura dans sa barbe inexistante et posa le livre, en le laissant quasiment échapper – au prix d'un nouveau air choqué de sa camarade – et s'essuya les mains sur la veste prêtée par Lilirara. Comme Jeanne continuait de le regarder comme s'il avait un troisième bras, il souffla, exaspéré. « Cette veste est suffisamment vieille pour avoir servi à Mathusalem, elle souffrira un peu de graisse.
- Je sens que tes vêtements habituels te manquent...
- Plutôt, oui. Désolé, pour le livre. J'avais oublié. »

Jeanne répondit d'un hm encore fâché en récupérant l'ouvrage. Heureusement, il n'avait pas marqué. « Tu disais que tu trouvais ça ennuyeux?
- Tu sais, moi, je n'y connais rien. Mon père était athée, et je ne suis jamais entré dans une église. Alors tout ça, tu vois, c'est comme un roman qui se prend trop au sérieux...
- Ça peut être très drôle, tu sais, » répliqua Jeanne, excitée de se souvenir de tellement de choses. « Attends, laisse-moi regarder. Ah, voilà. L'évangile selon Saint-Marc, la malédiction du figuier. Je te lis. Le lendemain, après qu'ils furent sortis de Béthanie, Jésus eut faim. Apercevant au loin un figuier en feuilles, il alla voir s'il y trouverait un fruit; mais, s'y étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n'était pas la saison des figues. Prenant alors la parole, il dit: « Que jamais personne ne mange de ton fruit! » Et ses disciples l'entendirent. Je te passe un peu... Les disciples virent le figuier séché jusqu'aux racines. »

Achille avait les sourcils froncés. « Mais... c'est tout? Je veux dire, il y avait pas d'autre raison de tuer le figuier? »

Jeanne secoua la tête, un grand sourire aux lèvres. « J'aime penser que ça montre bien à quel point Jésus est humain, tu sais. Un peu capricieux et puéril parfois...
- Ou qu'on n'est pas censés comprendre tout ce qu'il fait. Tu sais, comme le fait qu'on ne comprenne pas tout ce qu'Hao-sama fait ne veut pas dire qu'il n'y a pas une logique? »

Jeanne, prise de court, ouvrit la bouche. La referma. Fronça les sourcils. « Jésus n'a pas essayé de tuer les trois quarts des habitants de la planète. »

Achille haussa les sourcils. « Apparemment, il est quand même très en rogne contre les Pari... les Fari... Enfin ceux-là, » fit-il en indiquant une ligne sur la page.

Jeanne s'approcha. « Les Pharisiens? Mais... Hm... Enfin ce n'est pas la même chose. » Tirant le livre vers elle, elle commença à relire le passage. « Oui non mais il y a une différence. Les Pharisiens sont des gens hypocrites qui prétendent connaître la parole de Dieu et ont persécuté les disciples de Jésus...
- Comme les humains nous ont persécutés? »

Mais c'est qu'il insistait! Et plus il insistait, plus Jeanne se sentait bégayer. « Oui mais non... Enfin... Les Pharisiens sont un groupe de gens au pouvoir qui avaient tous choisi d'être violents envers Jésus. Les humains... Il y a des enfants parmi eux, et des gentils, et – et il ne s'agit pas de la même échelle... Ecoute un peu, » et, pour combattre son embarras, elle se mit à lire des passages au gré des pages. Achille avait tort. Jésus et Hao n'étaient pas du tout la même personne et elle allait lui montrer.

Le Grec fit mine d'écouter un moment, puis étouffa un bâillement. « Si tu trouves, tu me diras demain. Je vais dehors cinq minutes, et après je dors, » annonça-t-il en se relevant. Avant qu'elle n'ait pu le retenir, il avait déjà ôté la chaise de devant la porte et disparu hors de la chapelle.

Jeanne soupira et se redressa à son tour. Il fallait qu'elle aille reposer le chandelier, maintenant; garder une flamme allumée dans la nuit serait une très mauvaise idée. Gardant le livre des évangiles serré contre elle, la jeune fille contourna Doddo et commença à remonter l'allée, avant de piler devant une espèce de renflement de bois contre le mur. Il s'agissait d'un confessionnal, et les portes n'étaient même pas fermées. Dès que Jeanne toucha la poignée, la première s'ouvrit dans un grincement sinistre.

La jeune fille hésita un instant. L'intérieur était noir comme un four, et même la timide lueur du cierge ne suffisait pas à lui donner une idée de l'intérieur. A tâtons, malgré la sensation désagréable de la poussière sous des doigts, Jeanne s'assit et referma la porte derrière elle. Elle trouva la grille, toujours à tâtons, et suivit les torsades du bois qui séparaient en deux les deux parties du confessionnal. Avec un léger soupir, elle appuya sa tête contre la paroi. Les questions d'Achille étaient... compliquées. Elle n'avait aucun doute concernant le fait que Marco aurait pu répondre. Rackist, théoriquement, aurait aussi pu le faire, mais il avait choisi Hao, alors peut-être qu'il ne voyait plus les choses ainsi... Et elle? Cela faisait trop longtemps pour qu'elle sache bien répondre. Mais était-ce parce qu'elle avait oublié, ou parce qu'elle n'avait jamais su?

Soudain la porte s'ouvrit, et Jeanne faillit crier de surprise. Mais ce n'était pas une menace; ce n'était qu'Achille, et il semblait partagé entre la surprise et l'hilarité. « D-désolé, je croyais que les toilettes étaient libres. »

Jeanne sentit le sang lui monter aux joues. Par miracle, elle n'avait pas laissé échapper les cierges. « D-de quoi tu parles, ce ne sont pas – enfin – ce n'est pas un cabinet! C'est un confessionnal! »

Le regard d'incompréhension du Grec la calma un peu. « C'est, euh... Regarde. Tu vois cette grille? Un prêtre s'assied de l'autre côté, et il ne voit pas bien qui il a avec lui. Alors on lui confesse – arrête de rire – on lui dit nos péchés. Après, on prie ensemble et on est pardonné…
- Et si tu ne les dis pas? Dieu ne les apprend pas? Je trouve ça un peu facile. Hao-sama, lui, il n'attend pas que tu viennes lui dire. Il sait tout, et il pardonne et il punit comme il l'entend. »

Ses mots donnaient à réfléchir (même s'il n'avait en fait rien compris). C'est vrai qu'Hao semblait toujours savoir ce qui pouvait passer dans la tête de ses fidèles (et non fidèles, songea-t-elle fermement). Comme s'il arrivait à tout lire sur leurs visages... mais cela ne devait être dû qu'à des talents de déduction, non? Il ne pouvait pas tout savoir. Personne ne savait tout, et surtout pas ce qu'on ne mentionnait pas à haute voix.

« C'est vrai qu'en général, il... il sait tout ce qui se passe. Mais ce n'est pas la même chose...
- Je trouve que c'est quand même un peu du baratin, ton truc, » avoua le brun en haussant les épaules. Puis il reprit le missel. « Tu veux que j'entre et que je joue le rôle du prêtre? Je ne connais pas de prières mais je peux en trouver une là-dedans. »

Jeanne le regarda avec l'impression d'avoir en face d'elle un extraterrestre. Puis elle éclata de rire, et se plaqua les mains sur la bouche pour ne pas réveiller leurs compagnons. « Merci, Ash. Merci. Ça va aller. Va dormir. »

Le brun fit mine d'être blessé quelques instants; mais il finit par poser une main sur l'épaule de Jeanne et la tapoter avant de s'éloigner. « Ne tarde pas trop, sinon je te réveillerai à l'eau froide. »

Jeanne se permit un sourire. « Entendu, » fit-elle bravement. Puis Achille s'allongea contre l'immense corps de Doddo – loin de Nyôrai – et la lueur de son esprit s'atténua jusqu'à s'éteindre. Maintenant il n'y avait plus que les deux cierges, le livre, et Jeanne. Pendant un moment, elle tourna les pages, sans bien savoir ce qu'elle cherchait. Une réponse, peut-être?

Plus tard, sans bien savoir quand ce 'plus tard' était, la jeune fille ferma le livre avec précaution et le mit dans le sac d'Achille. Elle reprit ensuite les cierges et se dirigea vers l'autel avant de bifurquer vers la statue de Marie. Un présentoir permettait d'allumer des bougies, en échange d'une petite aumône. Elle n'avait pas d'argent... Après avoir retourné ses poches encore une fois, la Shamane s'arracha un cheveu. Ce n'était pas grand-chose, mais... A l'aide du grand chandelier, elle alluma une petite bougie. Puis elle souffla les cierges, trop dangereux pour être laissés allumés pendant la nuit. La lumière de Shamash lui suffisait pour retrouver le chemin de Doddo. Une fois arrivée, elle s'abîma dans la fourrure rêche, et s'oublia un petit moment.


« Merci pour tout, Allen.
- De rien. Bonne chance pour le tournoi! »

Le Shaman sourit. Il n'était pas à sa place sur le trottoir de Diringo, et cela se voyait; il n'avait qu'une hâte, c'était de rentrer à la maison. Jeanne le regarda s'éloigner avant de rejoindre les deux Shamans qui comparaient leur carte avec le plan des bus.

« On a eu de la chance de tomber sur Allen, » pépiait Nyôrai. « L'incendie a vraiment changé le tracé des chemins.
- Au moins, on ne risque plus de se tromper maintenant, il n'y a qu'un but pour Mesa Velde. Mais il ne passe que demain, il va falloir qu'on trouve un hôtel, » expliqua Achille. « On a qu'à en trouver un, une fois qu'on saura la somme je nous trouverai de quoi la payer. »

Jeanne fit une tête mi-figue mi-raisin mais ne discuta pas.

Il n'y avait qu'un hôtel dans le village, et il était presque vide; après s'être informé du prix à la réception, Achille disparut dans la rue. Les deux filles allèrent s'asseoir dans les fauteuils à disposition.

Nyôrai observait Jeanne avec un drôle de regard.

« Tu... veux me demander quelque chose, » essaya celle-ci, un peu mal à l'aise d'être ainsi observée sous toutes les coutures.

La brune haussa les épaules. « Je m'attendais à ce que ça te dérange. »

Jeanne fronça les sourcils. « Quoi, qu'il aille... ah, oui. J'aimerais bien avoir une autre solution, mais... je sais que c'est pas bien, » s'embourba-t-elle devant le regard critique de Nyôrai. « J'espère pouvoir réparer, mais pour l'instant... »

Nyôrai roula des yeux. « Tu as été élevée où, dis? Je croyais que le groupe d'Hao rejetait l'argent et suivaient la loi du plus fort.
- Oui, c'est comme ça que ça marchait, là-bas, » acquiesça la Française en regardant ses mains. « Mais je... on me donnait d'autres tâches. » Et c'était une prise de conscience, soudain. Elle avait été présente lors des 'courses,' parfois, mais personne ne l'avait envoyée chercher, seule, quoi que ce soit. Peut-être avaient-ils peur qu'elle se perde, ou qu'elle s'en aille... Mais Hao était plus fin que ça.

« Je vois, » fit Nyôrai. Son carnet était apparu dans ses mains, et elle marquait quelque chose que Jeanne ne pouvait pas voir. C'était assez dérangeant, mais la Shamane sentait que le mentionner ne mènerait à rien. Quelles que soient ses raisons, Nyôrai fonctionnait comme ça. Peut-être qu'elle devait en conclure qu'il fallait s'en séparer, lui signifier qu'ils ne pouvaient pas rester ensemble, mais... quelque chose lui soufflait qu'ils auraient besoin d'elle. Elle avait des pouvoirs impressionnants, et si elle disposait d'autant de connaissances sur tous les Shamans du tournoi... Elle pouvait être terriblement utile. Est-ce que c'était penser en manipulatrice, là aussi? Peut-être. Achille avait dit qu'elle devait apprendre à être plus intelligente qu'Hao...

Autant essayer de prendre des grandes décisions tout de suite, du coup.

« Ecoute, » fit-elle doucement, en recentrant son regard sur les yeux de la brune, « je peux te proposer un marché. Achille est sur les nerfs à cause de toi. Il déteste l'idée qu'on lui mente, qu'on le trompe... alors si tu veux rester, il faut que tu arrêtes de le faire marcher, et de me faire marcher. En dehors de nous, tu fais ce que tu veux, mais avec nous, sois honnête et franche, d'accord? »

Nyôrai leva un sourcil, mais ne répondit pas tout de suite. Elle évaluait la proposition, réalisa Jeanne.

« Tu m'en demandes beaucoup, » dit finalement la jeune fille au carnet. « Vous, vous n'êtes pas entièrement honnêtes avec moi. C'est logique, d'ailleurs; on ne se connaît pas assez pour se livrer nos terribles secrets, » son ton dramatique cherchait probablement à faire sourire, mais Jeanne était trop concentrée pour partager son humour.

« Contre-proposition, » fit la brune. « Je n'essaierai pas de vous manipuler, je partagerai toutes mes informations utiles au tournoi tant que nous serons une équipe de trois. Je ferai de mon mieux pour nous faire gagner le tournoi, et j'espère bien que ce sera réciproque. Mais rien de plus. »

Jeanne essaya de se repasser la proposition de la brune. Cela paraissait un peu froid, mais... mais peut-être que c'était un bon début. « Ça me va. » Tapant dans ses mains, elle se releva. Nyôrai avait ce qu'elle voulait, et elle aussi. Achille, eh bien, Achille... Il s'arrangerait.

« Tu ne vas pas pouvoir gagner ce tournoi juste en étant honnête, tu sais. » Cela suffit à arrêter la Française, qui ne répliqua pas tout de suite. Nyôrai continuait:

« Je pourrais t'être très utile. Tu as besoin d'apprendre à déguiser tes intentions. J'ai vu que ça vous déplaisait, à tous les deux, mais on ne va pas dans un monde de conte de fées, tu le sais, ça? Des gens vont te mentir. Des gens vont t'attaquer en traître. Il faut que vous sachiez gérer ce genre d'attaques. Je te parle de survie, là. »

Jeanne regarda la réception, les tapis en losanges de couleurs criardes. « Je... je vais y réfléchir. »

Alors Nyôrai acquiesça, et disparut aux toilettes. Jeanne s'enfonça dans le dos du fauteuil et ferma les yeux. C'était tellement compliqué... L'idée de faire semblant comme Nyôrai le faisait lui donnait mal au cœur. C'était en plus assez transparent...

... Lilirara et Allen y avaient plutôt bien réagi. Mais Hao ne s'y laisserait sûrement pas prendre. Il risquait d'être plus énervé qu'autre chose...

Achille revenait. Il comptait un paquet de billets de toutes les couleurs. Jeanne cligna des yeux. Il y avait bien assez pour une nuit à l'hôtel. « Voilà, j'ai pris de quoi gérer les billets de bus demain, et nos repas, et même de quoi s'acheter un autre sac et des trucs qu'on veut, » sourit-il en se dirigeant vers la réception. Jeanne acquiesça en lui emboîtant le pas, et le laissa prendre leur chambre.

A ce moment-là, Nyôrai revint des toilettes; Achille, en la voyant, tiqua.

« T'es toujours pas partie? »

Nyôrai fit un de ses sourires trop parfaits. Mais, pour une fois, il était étrangement sérieux.

« Finalement, je reste. »

Le cri indigné d'Achille faillit les faire expulser de l'hôtel.