Jeu d'échecs

Deuxième partie: Et in Arcadia

Premier chapitre: A rose by any other name / Le carnaval des étoiles

Auteur: Rain

Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas.

Soundtrack: The devil's backbone (The civil wars)

Note: Et on y retourne! Ce chapitre m'a fait bloquer des semaines, c'était horrible.

Cette chanson est celle que j'écoute pour écrire/rêver à tous les moments Ash&Jj, ça marche dans les deux sens ceybo xd ("Donnez-moi le fardeau, donnez-moi le blâme... Je ne sais s'il est coupable ou innocent, il est bon et mauvais et tout ce que j'ai, ô seigneur, seigneur, je vous en supplie, ne me prenez pas ce pécheur...")

Petite anecdote sans grand rapport: dans Roméo et Juliette, quand Shakes' écrit "A rose by any other name would smell as sweet," (soit "ce que nous appelons rose, par n'importe quel autre nom, sentirait aussi bon") c'est, en plus d'être un truc philosophique, une attaque très sale sur un autre théâtre concurrent du Globe (le théâtre de Shakespeare). Ce théâtre s'appelait la Rose, et avait des problèmes d'égouts... en tout cas moi ça me fait rigoler xd


Elle était à la maison.

Loin, loin au fond d'elle, Jeanne savait encore ce qu'elle voyait. Elle regardait le « Great Spirits. » Les Grands Esprits. Le nom pâlissait devant le réel. Mais n'importe quel nom aurait semblé dérisoire. Peut-être qu'un nom si simple, si incorrect, était le seul qui pouvait convenir, admettant de lui-même l'impossibilité de définir ce qu'elle avait devant elle. Jeanne ne savait pas, non plus, comment définir ce qu'elle ressentait.

La maison. Elle était à la maison. Quelle maison? Elle n'en avait jamais eu, pas de vraie maison qui ait son nom sur la boite aux lettres et ses parents installés dedans. Et pourtant, cette spirale, cette danse, cette musique silencieuse... elle avait l'impression de rentrer dans une maison où elle aurait toujours vécu, celle d'un grand-père, ou plutôt d'une grand-mère très douce. Elle connaissait intimement ce lieu sans pourtant y être jamais venue. Et elle avait envie de...

« Jeanne. »

Une main, puis deux, se posèrent devant ses yeux. Un voile jeté entre elle et le soleil. Rutherford l'avait retrouvée. Et Jeanne se rappela où elle était. Assise à califourchon sur la rambarde de la fenêtre, un pied et la majorité du corps dans le vide. Ses mains se remirent à trembler; sa tête lui tourna juste au moment où Rutherford la ramenait à l'intérieur.

La Pache avait un sourire un peu tremblant. Elle semblait avoir eu un peu peur, et respirait mieux maintenant que sa protégée était de nouveau séparée du vide par la barrière de la fenêtre. Une défenestrée n'aurait probablement pas eu très bon effet sur son rapport, se dit distraitement la Française. Elle devait physiquement s'empêcher de ne pas se retourner pour de nouveau regarder les Grands Esprits… ça aurait dû lui faire peur, mais elle se sentait simplement amusée devant sa propre réaction.

« Il ne faut pas trop les regarder, » expliquait Rutherford. « Tu risques de t'évanouir de nouveau, c'est difficile de s'habituer...
- Ca va, » souffla Jeanne. D'une main qui ne tremblait pas, elle essuya ses larmes, sourit. « Ca va. C'est surprenant mais… c'est beau. » Euphémisme inutile, sans doute, mais son amie semblait comprendre ce qu'elle voulait dire. « C'est comme regarder le soleil.
- Ca fait ça à tout le monde, ne t'inquiète pas. Les Paches ont un entraînement spécial pour ne pas y être trop sensible. En général, les âmes les plus fortes s'habituent plus vite, donc ça devrait aller pour toi. »

Jeanne acquiesça. Puis elle fronça les sourcils.

« Comment suis-je arrivée ici ? Tout ce dont je me souviens, c'est… nous étions dans une rivière et puis… j'ai vu des choses… » Les détails s'effaçaient déjà. Pourtant elle sentait qu'elle avait vécu quelque chose de spécial, d'unique. Le furyoku qui coulait autour d'elle, lui aussi, semblait différent, comme irisé.

Même Shamash avait été changé. Lui habituellement si calme et ennuyé renvoyait à sa Shamane des images de lumière et de musique. Quelque chose dans le Great Spirits semblait être entré en résonnance avec lui, et il avait du mal à se détacher de ce qu'il ressentait. C'était bien la première fois qu'elle le voyait si chamboulé. Ce n'était pas si mal, d'ailleurs… Un sourire aux lèvres, Jeanne l'effleura de la main, et sourit devant la chaleur qui en résulta.

Rutherford, patiemment, attendit que l'attention de sa protégée revienne sur elle. « C'est normal. Pour parvenir ici, chacun affronte une épreuve particulière. L'eau vous dépose inconscients sur notre rive, et ensuite c'est nous qui nous chargeons de vous amener là où vous serez en sécurité.
- Mais je n'étais pas seule, » se souvint finalement Jeanne. « J'étais avec Bill – tu sais, l'Américain géant du groupe d'Hao ? Il y avait Achille aussi, et Nyôrai…
- Ne t'inquiète pas. Bill est arrivé… assez longtemps avant vous, il est parti sans demander son reste. En fait, je crois qu'Hao est venu le chercher exprès. » Jeanne enregistra l'information sans se départir de son calme. Hao cherchait vraiment à marquer la différence entre eux et le reste du groupe, hein ? Elle allait lui rabattre son caquet, à ce grand prétentieux.

Rutherford continuait. « Nyôrai est la dernière à être apparue ici, c'était assez longtemps après vous deux, je dois dire. Je pense qu'elle dort encore. Mais je peux t'emmener voir Achille, il doit être en train de parler avec son examinateur. »

Jeanne acquiesça et s'étira. « C'est bizarre, je me sens si…
- Reposée ? Oui, c'est sympa, hein. » Rutherford sourit plus largement et convoqua son Over-Soul.

Immédiatement son visage enfantin et sa peau mate laissèrent place à la teinte verdâtre et aux yeux globuleux de son esprit. « Allez, suis-moi. Dès que vous serez tous réveillés, vous pourrez aller vous inscrire… vous avez trouvé assez de gens pour une équipe, au moins ? »

Jeanne songea à Nyôrai, son attitude changeante, ses pouvoirs si étranges. « Oui, » fit-elle finalement, un début de sourire aux lèvres. Certes, elle n'avait pas beaucoup de furyoku, mais aucune de ses attaques ne semblait en demander beaucoup. Savoir être efficace avec peu de ressources était un talent aussi.

« Bien. J'ai récupéré tes affaires du coffre de la rivière d'ailleurs, tu peux les reprendre ici, » indiqua la Pache en montrant un coffre. Jeanne s'en occupa donc, ravie de voir qu'il ne leur était rien arrivé. Puis les deux filles sortirent et prirent un escalier aux marches défraîchies pour atteindre un long couloir bien éclairé. Au bout, Achille discutait avec deux grandes silhouettes que Jeanne ne reconnaissait pas.

« Thalim… Namari, » murmura Rutherford à côté d'elle. Jeanne sentait comme une certaine nervosité dans le ton, presque de l'énervement. Elle hésita à lui prendre la main, mais sentit que l'organisatrice n'aimerait pas, alors elle se contenta d'avancer avec elle.

« Jeanne ! » Le visage d'Achille, sérieux un instant auparavant, se détendit alors qu'il la saluait. « Toi aussi, tu es réveillée !
- Alors c'est elle, » souffla l'un des adultes près de lui. Il avait de longs cheveux noirs et se tenait légèrement avachi, un air de petit malin sur le visage. Ses yeux la scrutèrent de haut en bas, puis il soupira. « Elle est pas si impressionnante que ça.
- Méfie-toi des apparences, » grogna Rutherford, dans la voix altérée que lui donnait son Over-Soul. Achille posa sur elle un regard curieux, puis revint à Jeanne.

« Pendant qu'on est là, je te présente mon examinateur. Jeanne, voici Thalim. Il est…
- Très occupé, » Namari termina pour lui, passant un bras autour du cou de l'autre Pache.

Thalim était un peu plus grand. Il avait aussi un air bien plus… propre sur lui, plus avenant aussi, presque timide, et visiblement l'action de son camarade l'embarrassait un peu. « Ah, euh… Namari a raison, je dois aller m'occuper du café. Ça ira, Achille ? »

Le Grec acquiesça sagement et regarda partir le duo, sans sembler plus gêné que ça. « Namari est un des Paches qui acceptent de parler à Hao-sama, alors il aide Thalim, » expliqua-t-il, sans voir le regard noir que lui adressait Rutherford. « Tout s'est bien passé pour toi ?
- Oui, » fit Jeanne après une légère hésitation. « J'ai vu les Grands Esprits par la fenêtre aussi, c'était… Impressionnant. »

Achille fit une moue qui se voulait blasée, et démentie par la lueur enthousiaste dans ses yeux. « Moui, je suppose. J'ai trouvé ça un peu fade. »

Jeanne lui envoya un sourire torve. « Ah, vraiment… ? »

Il céda. « Bon, d'accord, c'était un peu impressionnant.
- Juste un peu ? »

Tout rouge, le brun secoua la tête. « N'importe quoi. Enfin Namari m'a dit d'aller nous inscrire, tu es prête ?
- Oui, il ne manque plus que…
- Je suis là, » fit une voix derrière eux.

Nyôrai se tenait là, ajustant un voile dans ses cheveux. Enfin, ils devinaient que c'était elle, parce que la voix concordait, et c'était bien ses yeux bruns, son sourire de travers. Mais ses vêtements avaient changé du tout au tout.

A la place du petit ensemble jaune, elle portait une grande robe beige qui rappelait à Jeanne les tenues que Marco lui faisait porter, quand elle vivait encore avec lui. Il y avait plusieurs couches de tissu gonflant, et ses manches moirées lui tombaient sur les mains. Le voile était brodé de perles sombres et d'un ruban de soie. Il couvrait ses cheveux et le haut de ses épaules. Elle avait sous la main une petite valise qu'ils ne lui avaient jamais vue, et sa sacoche y était accrochée négligemment.

La mâchoire d'Achille dût faire beaucoup de bruit en heurtant le sol, parce que Nyôrai s'autorisa un grand rire. « Quoi, surpris ? Tu n'es pas le seul à vouloir te faire tout beau, » moqua-t-elle en tournant sur elle-même. « Merci d'avoir pris soin de mes affaires, » dit-elle ensuite à Rutherford, qui leva une main pour signifier que c'était bien normal.

« D'où… comment… pourquoi… ? » Achille semblait avoir du mal. Nyôrai leva les sourcils.

« L'habit fait le moine, tu sais. Si tu t'habilles comme un enfant, les gens vont te prendre pour un enfant. Si tu t'habilles comme quelqu'un qui sait ce qu'il fait ici, ils vont y réfléchir à deux fois. Et puis on est plus fort quand on porte les vêtements qu'on aime. » Son ton exagérément patient fit grogner le brun, qui ne répondit pas.

Jeanne surmonta sa confusion et sourit. « En tout cas… ça te… ça te va bien. » Avec ces vêtements, la jeune fille avait l'air plus âgée, et plus assurée aussi, moins innocente. Sûrement une autre de ses stratégies. Mais il y avait plus. Quelque chose dans son aura, aussi, semblait avoir changé.

« Tu… tu as gagné des points de furyoku, non ? »

Nyôrai pencha la tête sur le côté, faisant chanter ses perles. « Hm ? Oui, évidemment. Vous aussi, non ? »

Achille et Jeanne s'entre-regardèrent. Le Grec sortit sa Cloche de l'Oracle.

« Mais… oui. J'avais 92 000 points, et maintenant je suis à 111 000 ! J'ai passé la barre des cent ! Et… toi, aussi, Jeanne, t'as monté. Encore, » mais l'énervement dans sa voix était accompagné d'un sourire complice. « Tu es passée à 300 000 ! On ne t'arrête plus.
- Et Nyôrai ? » Jeanne regardait ses mains. Elle ne sentait pas vraiment de différence, mais… cela faisait presque dix mille points de plus qu'avant. Etait-ce… le passage à travers le Great Spirits ?

« 34 000, » finit-il par dire, les yeux ronds. « C'est plus du double de ce que tu avais avant, c'est super ! »

Nyôrai sourit, sans faire état d'un quelconque étonnement. « Il faut qu'on aille s'inscrire maintenant, c'est ça ? »
Rutherford acquiesça, et la brune leur emboîta le pas.


Guidés par une Pache assez silencieuse et cachée derrière Over-Soul et capuche, ils quittèrent le bâtiment, chacun chargés de leurs affaires, et descendirent une rue bondée jusqu'à une boutique climatisée.

« Tous ces gens sont des Shamans ? » Jeanne peinait à y croire.
Rutherford secoua la tête. « Il s'agit pour la plupart de spectateurs. Nous ne sommes pas riches, et les billets nous permettent d'entretenir les installations »

Devant eux, une équipe était déjà en train de s'enregistrer. Un homme aussi massif que Bill était courbé au-dessus des présentoirs, visiblement absorbé. Deux filles qui devaient avoir la vingtaine se tenaient par la main en attendant que le Pache derrière le comptoir leur rende leurs Cloches. Elles parlaient à voix basse dans une langue que Jeanne ne connaissait pas, mais qui possédait le même rythme que la voix de Nyôrai. Instinctivement, Jeanne se tourna pour la regarder, mais elle semblait préoccupée par quelque chose dans son sac et ne réagit pas.

« Et voilà, » fit le Pache d'une voix forte, si forte que Jeanne en sursauta presque. « Equipe Ten, vous êtes enregistrés. Est-ce que vous voulez un porte-clefs pour vos Cloches? On en fait de très mignons, et avec plein de fonctionnalités faites tout exprès pour les participants. »

L'homme venu s'inscrire avec les deux filles sembla hésiter. Celle qui avait les cheveux longs se pencha et lui posa une main sur l'épaule. « Dame Sâti ne voudrait pas que nous perdions de temps avec des objets inutiles. Allons-y. »

A cet instant, Nyôrai, que Jeanne regardait toujours, verdit et se figea. Jeanne tendit une main vers elle, mais le groupe d'étrangers passait entre elles pour sortir, et quand elle put de nouveau se rapprocher de sa camarade celle-ci s'était reprise.

La Française voulut tout de même tenter quelque chose. « Tout va bien? »

Nyôrai ne broncha pas. « Pourquoi ça n'irait pas? » Son ton était un peu sec, mais pas spécialement plus que d'habitude. Jeanne décida qu'elle s'était fait des idées et se rapprocha d'Achille, qui s'était déjà avancé près du comptoir.

« Bonjour. Je m'appelle Radim, » commença le Pache, toujours deux ou trois tons trop haut. « C'est moi qui vais m'occuper de vos inscriptions pour la seconde manche. Comme on a déjà dû vous l'expliquer, elle se déroule en vingt matchs entre équipes de trois selon un planning établi par notre chef Goldova, qui est à l'écoute des volontés du Great Spirits. Je vais vous donner... un plan pour que vous puissiez vous repérer sur l'île et trouver le stade sans problème... et ce dépliant qui explique les règles en détail. » Alors qu'il parlait, il fourrait dans les bras d'Achille quantité de papiers brillants et couverts d'offres promotionnelles pour tel ou tel objet en vente dans le village.

Jeanne, qui luttait pour ne pas se couvrir les oreilles, réussit à parler alors qu'il reprenait son souffle: « Merci. Je suis sûre que c'est très...
- Très intéressant, oui, vous avez raison, et plein de bonnes astuces pour faire des affaires et manger à très bon prix. Je vous conseille le restaurant dans la rue de la plage, c'est le meilleur endroit pour goûter des saveurs nouvelles...
- Radim. » C'était Rutherford. « Les inscriptions, s'il-te-plaît. »

Le grand Pache cligna des yeux en découvrant l'étrange petit être près de Jeanne. Ses yeux glissèrent sur la protégée de l'organisatrice, et soudain il se départit de son grand sourire aveuglant. « Oh. Oui, évidemment. Donnez-moi vos Cloches. »

Une fois les trois boîtiers placés devant lui, le Pache se tourna vers un écran d'ordinateur caché par le comptoir, fit quelques clics. « Nous disons donc... Achille, sans nom enregistré, c'est normal?
- Oui, » confirma le brun.

« Et Nyôrai, là aussi sans nom enregistré... ah bah ça va causer des confusions ça...
- Ah, pourquoi? » Jeanne fronça les sourcils. Elle ne savait même pas qu'il était possible de s'enregistrer sans donner son nom de famille.

« C'est qu'on a une équipe qui porte déjà ce nom... Mais ce n'est pas un autre participant, alors ça devrait aller. Et la dernière, c'est Jeanne Maxwell, j'ai bon? »

Jeanne acquiesça. Cela faisait un peu bizarre de l'entendre prononcer le nom de Marco. Pourtant, peu de temps auparavant, elle l'avait revendiqué comme une espèce de déclaration de guerre, mais... maintenant, il la mettait plus mal à l'aise qu'autre chose, comme s'il s'agissait d'une conviction d'enfant, une bêtise dont le simple souvenir faisait un peu honte. Et qu'est-ce qu'elle ferait si Marco apparaissait et lui faisait une scène pour avoir gardé son nom?

... Ce n'était pas le moment de songer à ces choses. Radim avait recommencé à parler, tout en gesticulant avec ses grands bras. « Eeet, voilà. Maintenant, il me faut le nom de votre équipe. »

Il y eut un moment de silence. « Euh... vous y avez réfléchi, n'est-ce pas? »

Les têtes firent signe que non. Heureusement, personne n'attendait derrière eux.

Achille, qui semblait faire un grand effort de mémoire, finit par dégainer le premier. « Je sais! Peyote a la lune, Blocken le vent, Kanna la fleur et Hao-sama l'étoile. On pourrait prendre...hmm, l'acier? » Il regardait Jeanne. « Haganegumi... non, ça ressemble trop aux Hana. Morigumi, alors? La forêt, ça nous irait bien, » fit-il avec un sourire confiant, qui s'écailla devant le regard sceptique de Jeanne.

« On ne va pas prendre un nom de groupe d'Hao, » protesta-t-elle.

« Pourquoi? » Nyôrai semblait peser le pour et le contre. « Ça fait toujours une protection de plus. Personne ne s'en prendra à nous.
- Non, aucune chance. Achille, réfléchis. Entre leqd s deux manches, Hao a tout fait pour nous mettre à l'écart, signifier à tout le monde et à nous en particulier que nous n'étions pas comme ses autres équipes. Prendre un nom qui efface cette différence va forcément le décevoir, » déclara Jeanne, qui espérait bien que son calcul allait fonctionner. Et apparemment c'était le cas, parce qu'Achille s'était décomposé.

« Et toi, alors, qu'est-ce que tu proposes? »

Blanc. « Euh... il faut quelque chose qui nous aille à tous les trois, qui nous représente bien... » Mais elle avait beau chercher, rien ne venait. Qu'est-ce qu'ils avaient en commun? « ... Détermination?
- Non, c'est nul.
- Je vous propose Makara. »

Nyôrai avait l'air très fière d'elle, mais ses compagnons la regardèrent avec un air bizarre. « Qui veut dire? »

Elle roula des yeux. « Les makara sont des esprits sacrés qui vivent dans les rivières. On les dit les gardiens des temples, les vaisseaux des dieux. Puisque nous voulons devenir Shaman Queen – ou Shaman King – ça me paraît très bien. »

Ils n'étaient pas très convaincus.

« Oh, j'ai trouvé, » fit Jeanne en se frappant le front avant de regarder Achille, les yeux brillants. « C'était pourtant évident. Starkiller! »

Il sembla ne pas comprendre. Puis il fit une grimace. « On peut éviter...? »

Avec un soupir, Jeanne acquiesça. « Mais sinon, je sais pas... »

C'était le problème : ils n'avait pas grand-chose en commun. Ils n'avaient même rien de commun à eux trois. Ce que Jeanne pouvait partager avec Achille, Nyôrai y était étrangère. Et si les deux filles avaient trouvé un – fragile – terrain d'entente, Achille en semblait loin… Etait-ce une bonne idée, en fin de compte, cette équipe patchwork ?

« C'est vrai que c'est compliqué, » souffla Radim, accoudé à côté d'eux. « Il faut trouver un nom qui vous convienne à tous, qui capture toute votre personnalité et votre rêve tout en le magnifiant. Il faut que ce nom ait du punch, qu'il reste dans la bouche, qu'il soit facile à crier... Oups. »

En bougeant ses bras pour montrer ce qu'il voulait dire, le Pache avait touché un bouton sur son clavier. Immédiatement il se pencha, en tapotant quelques boutons de plus. Son sourire était revenu, mais il était maintenant plus nerveux que sincère, et il bafouillait à voix basse, dans une langue que Jeanne ne comprenait pas.

« Hmm... je crois qu'il y a eu un problème, » finit-il par avouer. « J'ai... comment dire... validé par erreur...
- Mais nous n'avions pas donné de nom. Ça n'a pas dû être confirmé du coup, si? »

La grimace du Pache disait que si.

« Et du coup, quel nom avons-nous récupéré...? » La voix d'Achille semblait presque fatiguée d'avance.

« Error Default: No Name, » finit par avouer le Pache.

Jeanne grimaça. C'était quoi, ce charabia? C'était long, et... non, ce n'était pas possible! « Ca ne peut pas se changer?
- Non. Mais c'est pas si grave vous savez, ça ne va durer que quelques matchs...
- Deux ou trois, pour être exact. » Achille était lugubre. « Mathilda va bien rigoler.
- De toute façon, c'est trop long pour les panneaux d'affichage. Vos adversaires ne verront que les initiales... E.D.N.N, ça en jette! Vous.. vous ne trouvez pas? »

Nyôrai, la bouche pincée, finit par hausser les épaules. « Ce n'est pas plus mal. Choisir un nom veut dire révéler quelque chose à propos de nous. Là... on ne peut pas dire qu'on donne des indices aux autres. Au contraire, on va probablement être sous-estimés, ce qui a aussi ses avantages.
- N'essaie pas de me réconforter, tu n'es pas douée du tout pour ça, » grogna Achille. « C'est quoi, l'étape suivante?
- On peut aller voir le stade? » Jeanne s'était emparée de plans, qu'elle distribua à ses camarades. Elle-même en garda deux. Elle comptait en garder un vierge, et noter sur l'autre tout ce qui lui paraîtrait utile. Cela faisait très Nyôrai, et elle se permit un sourire en voyant que ses deux camarades se disputaient déjà.

Elle sortit après eux dans la rue où le soleil avait commencé à faire sa loi. Ah, il allait falloir trouver de l'ombre. Ou de la crème solaire, si elle n'était pas vendue trop chère.

Soudain, quelque chose heurta le dos de Jeanne de plein fouet. Perdant l'équilibre, elle fit quelques pas en avant, et parvint grâce à Shamash et ses anneaux à ne pas tomber à genoux. La chose s'était agrippée à elle, lourde, compacte, pleine de jambes et de bras couverts de taches de rousseur…

« Mathilda ? » Le ton de Jeanne était au-delà de la surprise. Il y avait aussi un peu d'énervement, parce que son aînée n'était pas des plus légères. Son parfum, toujours mystérieusement mêlé de citrouille et de feu de bois, n'était pas non plus très bon pour la concentration de la Française.

Le rire qui explosa près de son oreille confirma ses soupçons. Il s'agissait bien de la petite rouquine, qui s'était stabilisée en enroulant ses bras autour du cou de Jeanne. « Je t'ai manqué, princesse ? »
Du coin de l'œil, Jeanne vit Nyôrai lever un sourcil amusé devant le sobriquet, mais décida de l'ignorer. Ca devenait un peu compliqué de réfléchir avec tout ce poids sur son dos. « Euh… oui mais je veux bien que tu descendes, » parvint-elle à souffler, sans oser bouger la tête de peur de heurter celle de la rousse.

« Ah, tu n'es pas drôle, » bougonna, faussement, son amie, avant de la relâcher et redescendre d'une pirouette.

Jeanne se retourna, et pila. Quelque chose était arrivée à son amie. Quand elles s'étaient quittées, Mathilda faisait la même taille qu'elle; maintenant, la rousse la dépassait d'une bonne tête, et sa salopette un peu petite ne lui arrivait guère plus qu'à mi-cuisse. Même son visage avait changé, perdant ses anciennes rondeurs pour quelque chose de plus anguleux et presque coupant. Quand elle souriait, ses fossettes se creusaient, et elle semblait presque briller de l'intérieur. La première chose qui vint à l'esprit de Jeanne fut : elle aurait sa place dans un magazine…

« Hé, ferme la bouche avant d'avaler une mouche, » grogna une voix près d'elle, et l'odeur de tabac froid prévint Jeanne qu'il s'agissait de Kanna. Tournant la tête, elle vit que les deux Hana n'étaient pas seules. Zang-Ching et Turbein, eux aussi, étaient apparus dans une rue soudain en danger de désertification. Mais il n'y avait pas de trace d'Hao, alors Jeanne sentit ses muscles se relaxer.

« Vous... nous avez retrouvés, » dit-elle à la place, d'une voix qu'elle espérait calme.

« On ne vous avait jamais perdus, qu'est-ce que tu crois? Tu fais plus de bruit qu'un feu d'artifices, et puis il fallait bien s'assurer qu'il ne vous arrivait pas de pépin. Oh, Bill avait une autre mission, mais je crois qu'il voulait te faire passer un message. Quelque chose comme merci, mais tu le connais, c'est bizarre, donc faudra lui redemander, » pépiait Mathilda avant de se rapprocher d'un Achille un peu étourdi pour lui ébouriffer les cheveux. « Ca faisait longtemps, Ash! Oooh, je vois que tu es devenu riche. » Sans qu'il ait vu quoi que ce soit, elle lui avait tiré son porte-monnaie et en regardait le contenu.

« Ca ne fera jamais assez de temps. Rends-moi ça, » parvint-il à grogner en s'extrayant tant bien que mal de la poigne de la rousse, les joues roses, avant de récupérer l'objet volé. Devant le spectacle, Nyôrai ricanait sous une cape bien transparente... jusqu'à ce qu'une des grosses paluches de Zang-Ching s'abatte sur son épaule, manquant l'envoyer à genoux.

« Alors c'est elle que vous avez choisie pour compléter votre team? » De l'autre main, il lisait quelque chose sur l'écran de sa Cloche. « Mais elle est faible comme pas possible! 34 000 points, c'est quoi, un sandwich de X-Laws? »

Deux regards noirs menacèrent de le fusiller, mais il les ignora. A la place, il relâcha Nyôrai sans douceur pour croiser les bras. « Et vous avez même pas demandé à Hao-sama la permission de la faire entrer dans la fête des étoiles, je parie. Pour qui vous vous prenez? Jeanne on s'y attendait, mais toi, Achille...
- Ne la sous-estimes pas, » cracha ledit Achille. « Si Hao-sama n'était pas satisfait, il nous l'aurait fait savoir avant. Ou alors –
- Ou alors il n'avait qu'à pas nous lâcher dans la nature sans explication, » compléta Jeanne, qui savait d'instinct que c'était exactement ce qu'il voulait dire, mais qui savait aussi que le Grec n'était pas prêt à faire face aux implications d'une telle déclaration.

« Et si elle ne plaît pas à Hao, » interrompit Turbein pour calmer le jeu, « il le leur dira lui-même. Il n'y a pas que le furyoku qui compte, Zang-Ching, elle a sûrement d'autres atouts, et c'est une bonne chose que tu ne les voies pas du premier coup d'œil, ou en lisant sa fiche. »

Le Chinois sembla sur le point de réengager le combat, puis secoua la tête. « Bref. Vous êtes prêts à rentrer?
- Rentrer? » Jeanne fronça les sourcils.

« Bah oui, rentrer. Hao-sama nous a envoyé vous chercher. » Mathilda passa un bras autour du coup de son amie, souriant à Nyôrai. « Je suis Mathilda. J'espère que tu n'as pas trop embêté notre petite princesse, parce que c'est mon travail et je suis très jalouse. » C'était dit sur le ton de la plaisanterie, et elle rit bien en voyant Jeanne rougir comme une écrevisse.

« Mathilda...
- Oui, je sais qui tu es. » Le ton de Nyôrai s'était fait grave soudain. Elle devait sentir que jouer à la petite fille fragile ne lui apporterait aucune aide parmi ces gens. Lentement, dignement, elle leva une main, et épousseta l'épaule de sa robe touchée par Zang-Ching. Jeanne se rendit soudain compte que Thenral s'était niché au niveau du collier de sa camarade, comme juste avant un Over-Soul. Ça commençait bien...

Mais…

Rentrer. Parce qu'il y avait un endroit vers lequel ils pouvaient rentrer, et cet endroit était auprès d'Hao. Elle pouvait déjà l'imaginer, plein de morgue et d'autosatisfaction en les voyant arriver. Il lui ferait remarquer son retard. Il se moquerait de Nyôrai, de leur nom d'équipe, de ce qu'ils avaient commencé à construire ensemble. Il lui dirait qu'elle s'était relâchée dans son entraînement.

Et tout recommencerait comme avant, sans doute. Les corvées, les entraînements, les repas pris tous ensemble dans le bruit et les rires. Les regards brûlants qui lui rougissaient les épaules, l'impression constante d'être espionnée, évaluée. La cohabitation avec un meurtrier, et l'accord tacite qui le laissait maître de leurs journées, de leurs combats, de leurs décisions.

Rentrer.

« Non, » finit-elle par dire.

Tout le monde reporta son attention sur elle. Doucement, elle retira le bras de Mathilda d'autour d'elle, et s'adressa à Turbein. Il avait toujours été le plus calme, et un des plus gentils dans le petit groupe. Lui l'écouterait.

« Non, nous ne rentrons pas avec vous. Hao nous a bien fait comprendre que nous ne faisions pas partie du groupe, et nous n'avons aucune envie de lui servir de laquais maintenant qu'il daigne de nouveau nous adresser la parole. Le tournoi ne va plus bouger d'ici, nous ne sommes plus dépendants de Spirit of Fire pour nous déplacer, ou d'Hao pour quoi que ce soit. »

Zang-Ching manqua s'étouffer. « Non mais pour qui tu...
- Qu'est-ce que tu dis, Jeanne? » Ah. Cette voix-là, elle l'avait envisagée, mais avait espéré ne pas l'entendre. Le visage sombre, elle se retourna vers Achille.

« La vérité. On est arrivés jusqu'ici sans lui, on peut continuer sans lui.
- Dis pas de bêtises! On a pu parler à Lilirara grâce à lui...
- Et il l'a menacée pour qu'elle le fasse, et qu'elle nous parle seulement à nous. Tu ne l'as pas entendue? Après Yoh, elle avait décidé d'aider d'autres Shamans à venir jusqu'ici. Hao l'en a empêchée. Et le reste du chemin, on l'a fait seuls. »

Achille pâlit. « Mais... on peut pas...
- Qu'il essaie de m'en empêcher, tiens. » Le ton de Jeanne était presque définitif. « Je n'ai aucune envie d'aller le voir et que tout redevienne comme avant. Ou qu'il juge que Nyôrai ne lui convient pas et qu'il la tue devant nous et nous dise de trouver quelqu'un d'autre.
- Tu racontes n'importe quoi. » Son ton était tremblant. Achille ne s'était jamais laissé montrer autant de 'faiblesse,' telle qu'il la comprenait, devant les autres. Jeanne se mordit l'intérieur de la joue. C'était trop tôt, elle le sentait. Il était ébranlé certes, mais il allait rentrer avec eux, cela se voyait déjà dans ses yeux. Et elle ne pouvait pas se laisser en faire de même, pas si elle voulait pouvoir se mouvoir librement auprès des différentes équipes du tournoi. Même si cela devait lui briser le cœur, elle allait devoir prendre le risque.

Détournant la tête, elle rejoignit Nyôrai. « Tu fais ce que tu veux. Moi je reste. Je suis sûre que les Paches ont des emplacements prévus pour nous loger. »

Kanna s'alluma une cigarette. « En tout cas je rentre. Il fait trop chaud pour rester dehors. » Turbein la suivit sans un mot. Zang-Ching semblait sur le point d'ajouter quelque chose; mais il se retint.

Mathilda, les bras croisés et une grimace sur le visage, hésitait. « Jeanne, » finit-elle par dire. « Tu es fâchée contre nous? »

Jeanne cligna des yeux et la dévisagea. C'était elle qui causait un tel désordre sur le visage de son amie - parce que Mathilda était son amie, quoi qu'on en dise. C'était de sa faute si Achille était confus, et Mathilda désolée.

Elle secoua la tête. « Non. Je ne suis pas fâchée. Et on va se revoir, ne t'inquiète pas. Je veux juste... garder mon indépendance. »

Cela sembla contenter la rousse, qui acquiesça et reprit du poil de la bête. « Tant pis pour toi, tu auras une chambre moins sympa, » parvint-elle à plaisanter avant de se retourner pour rejoindre le groupe qui s'éloignait.

Restait Achille. La tête baissée, les poings serrés, il semblait sur le point de pleurer. Et quand il parla, ce fût avec rage, tout en lui enfonçant leur sac dans les bras. « Ton indépendance, répéta-t-il avec acidité. « Ton indépendance, la belle blague. Depuis quand tu es indépendante, toi? Gnah gnah gnah Marco par-ci, Jésus par-là, chaque seconde de ta vie est déterminée par ce que d'autres ont décidé que tu devais penser. Dès que je disparais, tu vas filer voir les X-Laws, hein? Tu vas les supplier de te reprendre, c'est ça? Ca valait bien la peine de venir jusqu'ici et de m'inventer toute une histoire d'équipe et d'entraide et de montrer ce qu'on vaut. Des mensonges, tout ça. Tu me fais doucement rigoler, » cracha-t-il avant de partir en courant vers Mathilda.

Jeanne resta là, livide. Elle savait que c'était risqué, qu'il n'aimerait pas cette décision, qu'ils risquaient d'être séparés... mais elle n'imaginait pas tant de violence. Pas de lui, pas comme ça. C'était difficile d'être en colère tant c'était inattendu.

Après un temps, Rutherford se racla la gorge. « Si vous voulez un logement, on en propose dans les quartiers périphériques. Je peux vous montrer. »

Sans un mot, Nyôrai agrippa le poignet de Jeanne et lui emboîta le pas.


Le trajet jusqu'aux périphéries du village se fit en silence. Au bout d'un moment, Nyôrai avait lâché le poignet de Jeanne, et la Française avait continué mécaniquement à avancer. C'était ça, l'important: avancer. Mettre un pied devant l'autre, trouver un logement, se poser un peu, et surtout ne pas réfléchir à ce qu'Achille lui avait dit. C'était jeté dans le feu de l'action, c'était fait pour blesser.

Pourtant Jeanne ne parvenait pas à s'ôter ses mots de la tête. Ils tournaient en boucle, la mordaient au détour de chaque pensée, de chaque 'surtout je ne dois pas à penser à ce qu'il disait sur...'. Même si Nyôrai ou Rutherford avaient tenté de dire quelque chose, elle ne les aurait pas entendues.

C'était... tellement injuste, tout ce qu'il avait dit. Et faux, en plus. Elle avait vraiment essayé de bâtir une équipe, d'imaginer comment ils pourraient se hisser jusqu'au trône, et de rabattre le caquet d'Hao en même temps. Puis elle pensait par elle-même, évidemment qu'elle pensait par elle-même, comme tout le monde. Si elle ne pensait pas par elle-même, lui, qu'est-ce qu'il faisait, alors? Et elle ne comptait certainement pas aller voir les X-Laws. Il y avait bien une différence entre ne pas vouloir être subordonné à Hao et retourner chez les X-Laws, non? De toute façon, il devait bien savoir qu'elle ne pouvait pas y retourner, qu'elle se ferait attaquer à vue. Ce n'était pas réaliste, et ce n'était pas fait pour. Il avait fait de ses mots, de ce qu'il savait d'elle et d'eux une lame acérée, brûlante, et lui avait enfoncée dans les oreilles. Et c'était peut-être pour ça qu'elle ne pouvait se le sortir de la tête, pour ça qu'elle cherchait mentalement tous les arguments nécessaires pour détruire cette attaque. Cela faisait mal de penser qu'Achille pouvait simplement vouloir qu'elle soit blessée, qu'elle ait mal. Elle s'était lancée quand il la détestait, avait tout fait pour le comprendre et l'aider à la comprendre, pour devenir son amie. Cela devait compter pour quelque chose, non?

Apparemment, non.

Une petite voix dans sa tête disait que si. Qu'il fallait qu'elle oublie les mots lancés dans le feu de l'émotion. Ce n'était pas fini, après tout, ils allaient se revoir. Elle s'expliquerait mieux, il serait plus calme, et ils se réconcilieraient. Rien n'était fini.

« Nous sommes arrivés, » fit Rutherford d'une voix neutre. Un guichet les attendait. Le Pache qui s'en occupait était un colosse, plus petit que Namari mais presque plus large que Bill. « Bron, j'aurais besoin d'une clef pour... » Elle questionna Jeanne du regard.

« Pour trois, » confirma celle-ci, la voix un peu altérée. Il reviendrait, elle en était sûre. « Nous sommes trois. »

Le colosse – Bron – consulta son registre. Puis, sans un mot, il donna une paire de clefs à Rutherford, qui le remercia avant de guider les deux filles au travers d'un dédale de maisons visiblement bâties à la va-vite. « Ce sont des logements temporaires pour le tournoi. Il y a des participants, mais surtout beaucoup de spectateurs. »

Nyôrai acquiesça vaguement. Ses yeux dorés fouillaient les alentours. Tous les individus dotés de furyoku s'attiraient un regard inquisiteur. Elle avait raison de faire ça, d'ailleurs, de se renseigner sur les gens qu'ils devraient peut-être affronter. Pourtant, elle n'arrivait pas à en faire autant. Une espèce de chaos lui remplissait le cerveau, une tempête énervée et confuse.

« C'est ici. » Rutherford déverrouilla une porte de bois peinte en bleu vif et leur remit les deux clefs. « Il y a des draps et des serviettes dans les armoires. Des modes d'emploi ont été installés pour que la prise en main soit la plus facile possible. Et maintenant... désolée, je dois vous quitter.
- C'est bien normal, » coassa Jeanne faiblement. « Merci pour tout, Ruth. J'espère qu'on va se revoir vite... »

Un sourire difficile se dessina sur le visage de la Pache déguisée. « Moi aussi. Prenez soin de vous. Vous avez un peu de temps avant le début des matchs. »

Sur ces mots, elle les salua et les laissa seules. Nyôrai s'était déjà introduite dans la maison et furetait à droite à gauche, ouvrant les portes les unes après les autres. « Viens m'aider à faire les lits, » ordonna-t-elle finalement, en voyant que Jeanne n'avait pas bougé de la porte.

Quelqu'un d'autre, quelqu'un de plus doux, aurait peut-être tenté de la réconforter. De lui dire que tout irait bien, qu'Achille changerait d'avis, que ce n'était qu'une dispute passagère. Elle aurait pu, au moins, lui assurer que les mots du Grec n'étaient pas voulus, pas vraiment pensés, et qu'ils n'avaient aucun rapport avec la réalité. Nyôrai ne fit rien de tout ça. A la place, elle mit sa camarade au travail: après les lits, elle lui enjoignit d'ouvrir les volets et de tirer les rideaux. Quand Jeanne revint vers les chambres, la porte entrouverte lui montra que Nyôrai était en train d'étudier sa carte, tout en pianotant sur sa Cloche de l'Oracle périodiquement. Elle faisait bien de se préparer, Jeanne le savait. Même si Rutherford avait dit qu'ils avaient du temps, il fallait l'utiliser le plus efficacement possible. Une fois sur le ring, il serait trop tard pour se renseigner sur celui-ci ou celle-là.

S'appuyant contre le mur, la Française laissa son regard errer vers une des autres chambres, celle qu'elles avaient sans un mot donnée à l'absent. Le lit était fait, la fenêtre y laissait entrer une brise agréable... il ne manquait que son occupant, en vérité. Mais comment parviendrait-il à venir jusqu'ici? Il ne savait même pas où elles étaient. La question était donc forcément, comment parviendrait-elle à le faire revenir?

« Va le chercher, » fit enfin Nyôrai.
Jeanne cligna des yeux et sortit de sa rêverie, soudain embarrassée. Les yeux de son aînée n'admettaient pas de discussion. La Française s'autorisa pourtant un sourire d'excuse. « Je suis si transparente que ça ? »
Nyôrai roula des yeux, sans répondre.
Sa camarade regarda par la fenêtre. Derrière la forêt de toits, elle pouvait voir les cimes des arbres de la forêt, et le soleil qui commençait à redescendre du zénith. Elle n'avait pas demandé à Mathilda où Hao s'était installé. A moins de faire du porte-à-porte, elle ne les trouverait jamais…
« J'écoutais tout à l'heure, » reprit Nyôrai sans la regarder alors qu'elle donnait un dernier coup à l'oreiller poussiéreux. « Pendant que Mathilda et Blocken vous parlaient, Kanna a mentionné qu'ils étaient sur la falaise. Je ne connais pas plus le chemin que toi, mais peut-être que ton organisatrice saura te dire où chercher ? »
Le visage de Jeanne s'éclaira. Rutherford… oui, Rutherford saurait. Acquiesçant, elle se dirigea vers la porte. « Je vais le chercher et je reviens, » précisa-t-elle. « Si tu as un problème…
- On a nos Cloches, » fit Nyôrai avec un vague sourire, comme amusée de l'attitude de sa cadette. « Allez, file, plus tu attends et plus il va bouder longtemps. »

Jeanne se permit un léger rire avant de s'échapper dans la rue. Les trottoirs s'étaient repeuplés.

Elle se rendit soudain compte que les gens se retournaient sur elle; certains arrêtaient même de parler en la voyant. Rosissant légèrement, Jeanne pencha la tête. Puis elle se reprit et redressa le menton, offrant aux passants le sourire le plus doux et bienveillant qu'elle parvint à imaginer. Même si elle n'y prêtait pas beaucoup attention, et que cela n'avait rien changé dans le camp d'Hao, elle savait qu'elle était belle, ou au moins inhabituelle. Et avec le furyoku que certains devaient sentir flotter autour d'elle, il y avait matière à s'arrêter. Ils avaient raison de s'arrêter, en fait. Elle allait tous les éblouir.

Maintenant, il fallait qu'elle retrouve Rutherford... Mais comment? Instinctivement, elle prit le chemin du bureau de Radim. Il était plus gentil que Bron le taciturne, et si Rutherford ne venait pas, il pourrait peut-être lui indiquer le chemin des falaises lui-même.

Fière de son idée, la Française s'engagea dans la rue principale. Mais en s'approchant de l'enseigne des inscriptions, elle remarqua qu'il n'était plus vide. Et qu'elle connaissait l'uniforme du groupe massé devant la porte. Le cœur de Jeanne se glaça, et sans réfléchir elle se terra dans l'ombre d'une petite cour adjacente.

A quelques pas, elle pouvait distinctement entendre Marco en train d'inscrire les teams des X-Laws.