Jeu d'échecs

Deuxième partie: Et in Arcadia

Troisième chapitre: My kingdom as great / Et ton cœur brûlera

Auteur: Rain

Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas.

Soundtrack: Suivre une étoile (Nolwenn Leroy) / A little thought (Steven Universe Soundtrack) / Viens jusqu'à moi (Elodie Frégé, Michal)

(Non, j'ai pas réussi à me décider... comment ça Hao est chouchouté? Mais non, vous vous faites des idées, ça concerne pas juste lui la musique...)

Note:

Hao en a eu marre de jamais être dans les chapitres, du coup il en prend un qu'à lui tout seul xd

"Magical Girls" c'était une blague de Corporal Queen que j'ai trouvée marrante mais qui pouvait pas bien rentrer dans leurs considérations xd


Ne plus perdre de vue qui que ce soit. Ou, plus simplement, ne plus perdre qui que ce soit.

Jeanne s'immobilisa un instant, examinant la pensée qui lui traversait l'esprit. C'était… aussi simple que ça, finalement. Ne plus perdre de gens. Bel objectif quand on se lançait dans un tournoi où la mort n'était même pas réprimandée. Elle n'allait pas du tout en baver…

Au-delà du village, elle voyait le Great Spirits, toujours resplendissant. L'émotion manqua de nouveau de la faire chavirer, et elle dût rester un instant immobile pour reprendre son souffle et sécher ses yeux. Elle commençait à comprendre ce qui pouvait motiver un Shaman à se réincarner plusieurs fois pour posséder cet esprit, ces esprits. Mais était-ce vraiment pour les posséder ? Ou pour être uni à eux, pour les rejoindre paisiblement ?

Qu'est-ce que ça signifiait, en fait, de devenir Shaman Queen, Shaman King ? Qu'est ce qui... arrivait au gagnant ? C'était fou de se dire que les Paches n'avaient jamais expliqué cette phase du tournoi. Hao non plus, d'ailleurs. Voir les Grands Esprits était bouleversant, mais... qu'est-ce que ça voulait dire, de les vouloir si fort ?

Jeanne se mordit la lèvre. Elle n'avait... aucune idée de si elle voulait devenir reine, au fond. « Ne vouloir perdre personne » était le premier désir au long-terme qu'elle ressentait depuis longtemps, ou du moins le premier qu'elle parvenait à formuler si clairement. Est-ce qu'elle avait une chance de parvenir à ses fins dans le tournoi ? Cela semblait presque impossible, avec Hao comme ennemi...

Non. Ne pas penser à l'impossible. Ne pas se créer de voie sans issue à l'avance. Si c'était ce qu'elle voulait, elle n'avait qu'à tout faire pour y parvenir, et voir ensuite. Voilà. Ça, c'était un plan. Ou du moins un début de plan. Un tout début de plan...

A force de rêvasser, elle en oubliait presque où elle était, et où elle allait. Après un dernier regard à la falaise, l'esprit plein de couleurs chatoyantes, Jeanne reprit son chemin, et se trouva bientôt à descendre un raidillon qui l'envoya presque s'écraser dans un mur de béton.

On ne pouvait pas s'y tromper: la structure de la base militaire était brute et bête, surgissant de la végétation comme une varice peu naturelle. En lieu de base, comprit Jeanne en suivant la paroi, il s'agissait plutôt d'une espèce de blockhaus, ou de bunker destiné à survivre aux pires bombardements. Hao serait-il paranoïaque ?

Non, non, pas paranoïaque. Mais cela faisait partie de son sens du théâtre. Evidemment que le méchant maître du jeu habiterait dans un bunker abandonné. Dormir dans les maisons prêtées par les Paches n'avait aucune classe.

Enfin elle arriva au coin du bunker, et en découvrit l'entrée.

Achille était assis sur une souche près de la porte. L'aspect positif, c'est qu'il n'avait pas l'air en colère. L'aspect négatif, c'était qu'il n'avait absolument pas l'air bien. Des grosses traces rouges couvraient ses joues crayeuses, et en la voyant il ne put retenir une espèce de grimace douloureuse. Jeanne s'approcha, inquiète; il lui tomba presque dans les bras, s'agrippant à son dos et enfonçant son visage contre son ventre. Il ne pleurait pas, mais il s'en retenait visiblement, et les sanglots qui ne sortaient pas le secouaient violemment. Pendant un long moment, ils ne bougèrent pas; Jeanne retenait son souffle.

« C'étaient Yamada et Boris, » marmonna-t-il enfin contre elle. Jeanne fronça les sourcils, sans comprendre. « Le combat près de Mesa Velde. C'était... la tache de sang sur le mur, c'était...
- Oh, » fut la seule chose que Jeanne parvint à souffler. Tristesse et compassion montèrent en elle. Soupirant, elle enroula ses bras autour du cou d'Achille, le serrant plus fort contre elle.

Comme encouragé, le brun continuait, tremblant: « Je croyais - je croyais qu'on avait sauvé tout le monde. Je pensais que Bill était le seul... Le seul que M-Marco... »

Alors c'était Marco ? Jeanne sentit son cœur tomber dans ses chaussettes. Que dire maintenant ? Le Marco qu'elle avait vu le matin ne regrettait sûrement rien de ses actes. Il le referait sûrement s'il le devait, et s'il tombait sur Achille ce serait pareil.

« Tu sais, c'est pas... c'est pas ta faute, » reprit le brun, comme s'il entendait ce qu'elle pensait. « Tu n'aurais rien pu faire. Il n'y avait... il n'y avait plus rien à ramener. » Il semblait au bord de la nausée. Jeanne se rappelait le sang, les corps absents. Non, rien à ramener. « Mais je m'en veux quand même de…
- Je comprends, » dit-elle doucement. « Moi aussi, je suis désolée. »

Elle ne s'était jamais vraiment rapprochée de Boris, mais Yamada avait ses bons moments. Sa période photographie, par exemple. Et puis à Berlin, quand il avait voulu leur apprendre le piano... Et même si elle les avait haïs, elle n'aurait pas pu laisser Achille comme ça. Il semblait tellement abattu, tellement triste... « Ce n'est pas ta faute non plus. Ce n'est la faute de personne...
- Je suis désolé pour ce que j'ai dit tout à l'heure, » la coupa-t-il. « J'ai pas arrêté de me demander si... Si... tu viendrais. Ou si tu avais décidé que j'en valais pas la peine, ou si quelqu'un... Quelqu'un... Je savais pas où aller te chercher, et...
- Chut. C'est oublié, » promit-elle doucement. Elle ne l'avait jamais vu comme ça, même lorsqu'il s'était senti humilié par Hao. Mais oui, Hao ! Où était-il, celui-là ? C'était... bizarre, comme genre d'indignation, mais elle avait l'impression qu'il aurait dû être là. Qu'il aurait dû consoler le Grec. Bizarre, comme indignation, en effet, ce n'était absolument pas le genre de l'omnyôji. Attendre de lui une quelconque empathie était idiot.

« Tu... as vu les autres ? »

Achille acquiesça, encore secoué. « Tout le monde... à part eux, tout le monde va bien. Hao-sama... il est... il a dit qu'il était content de voir qu'on avait réussi à arriver. Qu'il était fier de nous, et... de moi. Mais... je ne voulais pas qu'il me voie comme ça... »

Jeanne acquiesça. Elle comprenait le sentiment. Pourtant, elle se sentait aussi un peu en colère contre le Japonais. Il savait lire ses gens, il le faisait très bien. Il était impossible qu'il n'ait pas remarqué l'état dans lequel était son camarade. Il aurait dû parvenir à... à le rassurer, ou... à faire quelque chose en tout cas.

« Il voulait te voir, d'ailleurs, » reprit le Grec en se dégageant. Il se releva ensuite et sembla regarder autour de lui. « Tu n'as pas amené Nyôrai ? »

Jeanne secoua la tête. « Je ne veux pas qu'il... enfin... tu as bien vu comment elle est. Si elle l'énerve...
- Oui, ce serait une mauvaise idée, » ricana-t-il. Il y eut un silence malaisé. Jeanne laissa ses yeux traîner sur le mur, sur l'entrée. Un chemin s'enfonçait dans la forêt, grand, bien éclairé. Rien à voir avec l'étrange sentier que Rutherford lui avait fait emprunter.

Achille toussa. « Tu vas aller parler à Hao-sama ? »

Jeanne haussa les épaules. « Je suis venue pour toi. Ce n'était pas… on est une équipe, maintenant, il faut qu'on reste ensemble. Je… je n'ai pas changé d'avis. Je ne compte pas aller faire mon rapport au grand chef, même s'il devait te récompenser avec un bisou. »

Achille prit immédiatement la couleur d'une tomate mûre, et ouvrit la bouche pour démentir. Mais rien ne sembla sortir, et il lui fallut un bon moment pour se reprendre. « N'essaie pas de me distraire ! Je sais ce que tu ressens, mais... Va le voir. S'il te plaît. »

Jeanne soupira. Il y avait quelque chose dans le regard de son coéquipier qui rendait toute résistance impossible. « D'accord... Mais je ne te promets pas d'accepter ce qu'il propose. »

Achille eut la gentillesse de ne pas remarquer que si Hao voulait vraiment la faire ployer, il le pourrait.

Après un moment passé en silence, Jeanne s'approcha pour le relever; il secoua la tête. « Pars devant. Je... j'ai encore besoin d'un peu de temps tout seul. »

Jeanne acquiesça après une légère hésitation, et fit quelques pas à l'intérieur du bunker. Les murs étaient épais: immédiatement, la température tomba. Frissonnant, la jeune fille se mit en quête d'un signe de vie.

« Ah, tu t'es décidée, finalement, » entendit-elle d'un couloir adjacent. Bill, dont l'uniforme avait été lavé et reprisé, venait d'apparaître au bout du couloir. Il approcha à grand pas et la saisit par les épaules pour lui ébouriffer les cheveux, chose à laquelle Jeanne n'était toujours pas franchement habituée. Une fois que ses pieds furent de nouveau sur le sol, elle se permit un sourire mal à l'aise.

« Je... Tout… fonctionne correctement ? Je veux dire dans… » Elle indiqua le corps du géant, sans bien savoir quels mots employer pour formuler sa question.

Bill cligna des yeux, puis ricana de nouveau. « Tout fonctionne ! Hao-sama a vérifié que tu n'avais pas fait de bêtises. » C'était une plaisanterie, Jeanne le sentait, et pourtant elle se sentit presque fière. Si Hao n'avait rien trouvé à redire…

« Donc tu es revenue pour rester, hein ? Le camp est presque ennuyeux sans vous deux…
- Jeanne, » fit une autre voix.

Marion venait d'apparaître derrière elle. Comme toujours, elle tenait Chuck dans ses bras, et fixait un point indéterminé sur le mur; mais la poupée regardait Jeanne. Sa propriétaire n'avait pas beaucoup changé, sinon qu'elle avait grandi, un peu. Elle conservait son air de perpétuelle malade près de l'assoupissement, et ses paupières tombantes semblaient hésiter à chaque fois qu'elle clignait des yeux. Pourtant, il devint rapidement évident à la Française que la petite blonde s'efforçait de sourire, chose rare.

La Française sourit en réponse. « Marion…
- Jeanne. » La petite blonde pencha la tête, la cognant doucement dans l'épaule de Jeanne.

Puis elle déposa sa poupée dans les bras de la Française.

« Tu as manqué à Chuck, » expliqua-t-elle à voix basse. Jeanne se sentit fondre. Levant une main, elle la posa sur les cheveux de Chuck, lui caressant un peu la tête.

« C-chuck m'a… manqué aussi, » avoua-t-elle sur le même ton.

« Jeanne va rester ? »

Ah. Ils posaient tous les questions difficiles, aujourd'hui, hein. Jeanne se mordit la lèvre. « Je… ne sais pas encore.
- Mari sait. Jeanne reste. »

Lentement, la blonde se redressa, et reprit Chuck dans ses bras à elle. « Jeanne a beaucoup manqué à Machi. Machi pense que Jeanne ne va pas rester. Mais Jeanne va rester. » Ce n'était plus une question. « Et maintenant, Jeanne va voir Hao-sama. »

Clignant des yeux, l'intéressée se vit poussée dans un nouveau couloir. Elle fut presque tentée de protester, mais il s'agissait de Marion, et on ne contredisait pas Marion. Et puis ce qu'elle avait dit…Mathilda avait peur qu'elle s'en aille ? Peut-être qu'elle devait lui parler…

Des éclats de voix la guidèrent jusqu'à une grande porte, qui se trouvait entrouverte. Elle reconnaissait les voix, maintenant : il y avait les éclats excités d'Opachô, et la voix aiguë, mais plus posée, du Shaman Millénaire.

Jeanne prit une grande inspiration. Sans bien s'en rendre compte, elle s'était tendue. Fronçant les sourcils, elle se força à relaxer ses muscles, à respirer normalement. Certes, elle n'avait pas voulu le revoir, et il le savait sûrement, et elle sentait à l'avance les migraines qu'il allait lui causer, mais la situation avait changé. En les laissant se débrouiller seuls comme il l'avait, Hao avait abandonné les maigres droits qu'il avait pu avoir sur elle. Elle allait rentrer, lui indiquer clairement qu'elle s'en allait et qu'ils redevenaient ennemis, et si cela ne lui plaisait pas...

Non, ça n'irait pas. Forcer la confrontation pourrait avoir de mauvais résultats. Elle savait ce qu'elle voulait, mais elle allait devoir rester calme. Placide.

Alors elle respira profondément, fit le vide dans son esprit, et poussa la porte pour pénétrer dans la salle.

La salle en elle-même était grande, très grande. Trop, en fait. Cela faisait affreusement salle du trône, surtout avec le fauteuil perché au fond. Heureusement, il n'était pas assis dessus. Debout près d'une autre porte, il écoutait Opachô lui expliquer quelque chose avec force mouvements de bras.

Celui-ci, en voyant Jeanne arriver, glapit de joie et se précipita vers elle.

« Jeanne, » babilla-t-il, « Jeanne est rentrée ! Opachô a eu cinq ans ! » Il lui montra ses cinq doigts. « Et Opachô est devenu fort ! » Son Over-Soul se déploya autour de lui, le transformant de petit garçon en petit bélier, qui rentra ses modestes cornes dans le genou de son aînée. Celle-ci s'émerveilla de la transformation.

Puis une voix – Mathilda, peut-être ? – appela le petit à l'extérieur, et il se précipita vers une porte dérobée. Jeanne le regarda partir, et se rendit compte d'un drastique changement d'atmosphère alors qu'Hao se redressait pour la regarder.

Lui aussi avait été victime d'une certaine transformation pendant leur séparation. Il avait toujours été plus grand qu'elle, mais maintenant la différence avait pris quelques bons dix centimètres. Il avait perdu ses faux airs de fille quelque part en Amérique; ses épaules s'étaient épaissies, son visage semblait s'être affiné. Il avait encore cette aura étrange et presque magnétique qui le rendait si… bizarre, insista-t-elle pour elle-même devant le sourire acéré du brun, mais il ressemblait un peu plus aux versions « adultes » que Jeanne avait vu chez Lilirara et dans le monde du Tchô Senji Ryakketsu.

Le silence s'étendit, presque tangible, entre les deux Shamans. Puis les lèvres d'Hao s'étirèrent en un sourire qu'elle ne parvint qu'à déterminer comme dangereux.

« Je sais que ça t'inquiétait visiblement beaucoup, alors je te le dis: la voiture de Lilirara est bien parvenue au voyage. »

Jeanne plissa les yeux. Pourquoi commençait-il par ça ? Il devait y avoir un piège, ou plutôt une énigme, un test : avec lui, tout était un test. Alors elle devait le passer. « La voiture seulement, ou ses occupants avec ? »

Hao marqua une pause, puis sourit.

« Tu commences à jouer correctement. Mais oui, ses occupants avec. Lilirara ne s'est pas inscrite, mais ses amis l'ont fait. Team Haiti 800, je crois, si tu veux vérifier… »

« Je vais le faire, » souffla Jeanne posément. Elle avait l'impression de comprendre. Il commençait par les détails, ce qui avait peu d'importance, avant d'aborder les choses compliquées. Etait-ce tourner autour du pot ? Pas vraiment. Il avait peut-être l'impression que s'ils se heurtaient l'un à l'autre dès le début, les points de détail – qui pour elle n'en étaient pas – ne seraient pas résolus. Gentillesse ? Calcul ? Peut-être que la raison importait peu.

« Bill t'es très reconnaissant, comme tu as dû le voir. Son opinion de toi a changé du tout au tout. »

Jeanne acquiesça lentement. Son intuition se confirmait. Et… « Vous l'avez fait exprès ? » Pourquoi essayait-il de l'aider ? Etait-ce vraiment de l'aide ? Il y avait sûrement un plan, une stratégie, tout du moins une idée derrière la tête brune en face d'elle. Mais elle ne pouvait pas voir laquelle.

Enigmatique, Hao se contenta de hausser les épaules. « La technique était intrigante, je dois l'avouer. Qu'est-ce que ton amie pourrait te faire faire, à ton avis… ? »

Son amie. Nyôrai. Jeanne patienta pour le commentaire, l'attaque.

« J'ai entendu beaucoup de choses à son sujet. »

Ce n'était pas clairement marqué, ça. Il ne voulait pas se mouiller, le serpent.

« Nous nous sommes enregistrés tout à l'heure, » commença-t-elle prudemment. Il fallait le convaincre (y'en avait-il besoin ? était-il déjà convaincu ?) mais il ne fallait pas trop en dire, même si elle était convaincue qu'il en savait déjà long. Elle avait appris ses leçons. « Elle complète bien notre groupe. J'en réponds.
- Alors je n'ai pas à m'inquiéter, » fit Hao avec amusement. « Par contre…
- Quoi ?
- Je me demande bien comment vous avez pu appeler votre équipe, » continua-t-il, les yeux luisants de malice. « Magical Girls ? Vu la tenue du 'complément,' ça vous irait bien… »

Jeanne cligna des yeux, partagée entre la perplexité et une petite gêne en songeant au nom qu'ils avaient véritablement récupéré. « Ce n'est pas gentil pour Achille. »

Hao se contenta de sourire. Roulant des yeux, elle reprit : « Par décision… unanime, » c'était une façon de le dire, « nous nous sommes appelés Eden. »

Le brun leva un sourcil. « Tu relis ton ancien testament, Jeanne ? »

La Française sourit. Elle avait eu le temps de réfléchir à leur mésaventure en chemin, et c'était la solution qui leur apporterait le moins de moquerie. Quoique… Hao savait aussi pour les livres récupérés en chemin ? Cela commençait à devenir franchement inquiétant, tout ça. « C'est au moins aussi inspiré que Hoshigumi, à mon avis. »

Le sourire d'Hao ne s'écailla pas. S'étirant, le brun se dirigea vers le fauteuil et se laissa tomber dedans. « On m'a dit que tu ne voulais pas rentrer. Marion et Opachô étaient inquiets, » remarqua-t-il, sans la regarder.

Voilà qu'arrivait le sujet principal. Hao le jetait entre eux comme la pierre dans la mare, la boule dans les quilles. Alors que Jeanne cherchait sa réponse, elle eut soudain devant les yeux l'image d'Hao comme un être de fumée - insaisissable et chaud et dangereux, jamais là où on l'attendait. Elle pouvait concevoir comment combattre le feu, mais comment s'attaquer à la fumée ?

De là où elle se tenait, elle ne pouvait plus voir que l'arrière de son crâne, dépassant de derrière le fauteuil. Elle le regarda un moment. Puis, doucement : « Ça vous étonne ? »

Le brun tourna la tête, la surveillant du coin de l'œil avec son éternel sourire. « Pas tellement. Mais je ne pense pas qu'il soit possible de vous laisser dans la nature. Même si tu te refuses à l'admettre, vous êtes considérés comme mes protégés, et il serait trop tentant pour certains de vous attaquer. Bill en est la preuve. »

Jeanne fronça les sourcils. Il était difficile de voir Bill comme une cible, mais... elle ne savait pas comment ou pourquoi Marco l'avait attaqué. Et demander à Hao, en cet instant, ne rentrait pas dans l'éventail – somme toute mince – de ses envies ou possibilités.

« Rester ici ne me convient pas, » parvint-elle à dire, d'une voix qu'elle espérait maîtrisée. « Nous sommes assez forts pour nous défendre tous seuls.
- Je m'en doute. » L'ironie enrobait ces mots de poison. Hao eut un faux soupir désolé, et reprit, faussement rassurant: « Tu sais, tu n'as pas à t'en faire. Je ne vais pas la manger, ta petite camarade.
- Ce n'est pas juste à cause de Nyôrai. »

La réplique, jetée comme au lance-pierres, le fit sourire. « Non, le contraire m'aurait étonné. Vraiment, c'est beaucoup de bruit pour une petite vie...
- Ce n'était pas juste une petite vie. Et ce n'est pas juste à cause de Lyanne non plus. » Jeanne se voulait forte, intransigeante. Elle ne lui devait pas d'explications, et elle ne le laisserait pas résumer sa décision par ce qu'il prenait pour une pitié ou une inquiétude déplacées.

« Mais c'est en partie à cause d'elle. » Il y avait une certaine impatience dans la voix d'Hao, non ? Quelque chose de nouveau. Peut-être. Un froncement de sourcil...?

« Vous l'avez tuée pour me prouver quelque chose. Vous avez fait d'elle un pion dans votre jeu, un exemple. Un moyen en vue d'une fin. »

Les mots étaient bizarres dans sa bouche, et cela dût se sentir; Hao leva un sourcil. Puis il sembla décider quelque chose. « Tu as vu Marco aujourd'hui. Tu l'as même suivi pendant un moment, non ? »

Jeanne fronça les sourcils, désarçonnée par le changement de sujet.

« Je suis espionnée ? »

Il y avait comme une froideur dans la voix d'Hao quand il répondit : « Les murs ont des yeux, tu ferais bien de l'apprendre. »

Et pour une raison que Jeanne avait du mal à identifier, elle se souvint du village abandonné à Mesa Velde, les yeux dans la brique. Sa bouche s'assécha; mais Hao avait déjà repris son discours, concentré sur sa propre idée.

« Et tu comptes encore le sauver, hein. Tu comptes même peut-être redevenir son petit phare lumineux… »

Il fit une pause, la fixant bizarrement. « Non ? Non. Tu as peut-être changé, alors… » Et c'était dit avec un détachement calculé : l'intérêt d'un scientifique, exagéré pour l'énerver.

Après quelques secondes, Jeanne secoua la tête et fit quelques pas, le dépassant. « Je n'ai pas le temps de jouer avec –
- Dis, tu penses toujours que Marco vaut mieux que moi ? »

Surprise, Jeanne se retourna pour faire face. D'où venait la question ? Evidemment que Marco et lui n'avaient rien en commun...

« Je demande, parce que tu disais que j'avais utilisé Lyanne comme moyen, comme pion. Or Marco fait la même chose, et tu ne lui en veux pas, » continua le brun d'une voix tranquille.

Cette fois-ci, son interlocutrice sentit la colère monter en elle. Certes, Marco n'était pas un enfant de cœur, mais de là à dire que... Les gens qu'il avait attaqués étaient ses ennemis déclarés. Des gens qui avaient, en se mettant sous la bannière d'Hao, accepté de détruire les gens comme les X-Laws.

« Je ne parle pas des victimes directes de ton cher Marco, » continua Hao. De nouveau, sa voix semblait... étrange, déplacée. Jeanne manqua reculer.

Souple comme un chat, le Shaman de feu sauta sur ses pieds et s'approcha d'elle, testant sérieusement la foi qu'elle portait au credo 'surtout ne jamais montrer sa peur ou reculer devant l'ennemi'. Sans sembler remarquer quoi que ce soit, il tendit la main, et la referma sur le pendentif que Jeanne avait autour du cou.

« Lâchez-ça tout de suite, » souffla-t-elle immédiatement en fronçant les sourcils. Elle avait voulu le dire avec fermeté, mais on sentait un tremblement dans sa voix. Elle leva elle aussi les mains, et s'agrippa au poignet du brun. Il avait commencé à tirer sur la chaîne !

Pendant quelques instants, elle lutta contre lui. Puis, sans bien savoir si la chaîne avait lâché ou s'il avait d'une manière ou d'une autre ouvert le fermoir, le collier glissa le long du cou de Jeanne, et Hao le leva immédiatement hors de sa portée. D'instinct, celle-ci s'agrippa au bras du brun pour tenter de se hisser et récupérer son dû.

« Rendez-le-moi !
- Un instant. » De sa main libre, il la repoussa et retourna son butin, dévoilant l'envers du X: tout au bord, on pouvait voir une mince rainure qui avait toujours, pour Jeanne, fait partie de la fabrication de l'objet. « Tu ne t'es jamais demandé pourquoi on t'avait donné cet objet ? »

Jeanne résista à l'envie de se jeter en avant pour récupérer son collier avant qu'il ne lui fasse quelque chose. Ce qu'elle entendait dans la voix d'Hao ne lui plaisait pas. C'était presque triste, presque doux, et cela ne pouvait rien signifier de bon de la part du Shaman Millénaire. « Cela ne vous regarde pas. C'est à moi et...
- Tu vas me dire qu'ils ont fait ça pour t'aider. Pour te donner un avantage supplémentaire. Ce que je voudrais bien croire. Seulement voilà, » Hao observait la tranche du collier, visiblement à la recherche de quelque chose, « tu n'es pas au courant. Ce qui me porte à penser que ce n'était pas fait pour toi. Ah, c'est ici. » D'un pouce triomphant, il appuya sur un petit bouton à l'intérieur du « a, » et toute la partie arrière du collier s'ouvrit pour dévoiler quatre rangées de huit cylindres sombres. En plissant les yeux, Jeanne crût reconnaître des piles.

« Qu'est-ce que... »

Hao retourna s'appuyer contre l'un des bras de son fauteuil, comme fatigué d'avance. « Je vais te raconter une histoire. »

Jeanne, qui fixait avec nervosité son collier toujours prisonnier de la poigne d'Hao, acquiesça prudemment.

« Il y a plusieurs années, un Shaman qui avait perdu sa femme bâtit un golem. Ces créatures d'argile sont, dans la culture juive, les protecteurs de la communauté - en l'occurrence, les deux enfants qu'il avait eus avec cette femme. Cet homme trouva le moyen d'animer sa création au moyen de son furyoku. Mais il n'avait pas l'énergie pour alimenter sa création: alors il chercha le moyen de stocker suffisamment de furyoku pour que n'importe qui puisse activer le golem. Il y parvint.
- Je ne vois pas le –
- Patiente. Vint un autre homme, passionné d'armes et Shaman lui aussi. Il n'avait pas beaucoup d'énergie shamanique, mais il s'était lié à un esprit très puissant. Ayant eu vent des recherches autour du stockage de furyoku, il s'appropria cette technologie, et il la miniaturisa afin de la rendre moins encombrante. Cet homme, tu le connais: il s'appelle Hans Reiheit. »

Jeanne sentit son souffle se tarir. Ses yeux revinrent aux piles noires, sagement rangées dans le collier. Pour l'emphase, Hao agita l'objet, faisant tinter les chaînes. « Ce que tu vois, ce sont des batteries. Un réservoir de furyoku, rempli par tes soins. Tu vois ce voyant, ici ? Elles sont toutes saturées. Et maintenant utilisables par n'importe qui, une fois retirées de leur contenant. Tu commences à comprendre ? »

Jeanne fronça les sourcils, ne parvint pas à répondre. Hao semblait avoir parfaitement conscience de son petit effet; pourtant, chose inhabituelle, cela ne semblait pas lui faire énormément plaisir.

« Non ? Alors je vais éclairer ta lanterne. Tu vois, entrer dans l'Iron Maiden, ça ne dit trop rien à ton cher Marco, pas plus qu'à Reiheit. Ils sont douillets, on ne peut pas leur en vouloir. Mais puisque toi, tu as la gentillesse de t'en charger, ils se sont dits qu'en plus d'augmenter la puissance de ton âme en testant son courage et sa détermination constamment, quitte à presque te sacrifier en route, tu pourrais aussi assurer leurs arrières en leur servant de chargeur.
- C'est faux ! » Elle n'avait pas pu s'en empêcher. C'était trop odieux de l'écouter déballer dans la poussière toutes ces choses sur son ancienne famille, sans l'ombre d'une preuve à part ces... piles... « C'était pour moi, j'en suis sûre. Au cas où mon furyoku venait à manquer. Au cas où il me fallait enchaîner plusieurs combats –
- Alors pourquoi ne pas t'en parler ?
- Ils n'ont pas eu le temps, ou... ou alors j'ai... oublié... »

Elle sentait aussi bien que lui la faiblesse de cet argument. Il n'en dit rien, cependant, la laissant détourner la tête pour rassembler ses idées. Des... batteries. Des batteries de furyoku échangeables, utilisables par tout le monde. Pourquoi ignorait-elle cette technologie ? Ce n'était visiblement pas la tasse de thé d'Hao. Mais si ç'avait été celle de Hans...

C'était Marco qui lui avait donné son collier, pas Hans. C'était Marco qui l'avait accroché autour de son cou en soulevant doucement ses cheveux pour ne pas les coincer dedans, Marco qui lui avait bien recommandé de ne pas le perdre, Marco qui lui avait dit qu'elle avait fière allure avec. Hans, elle ne le connaissait pas très bien: il était toujours occupé, et rarement présent dans le bâtiment où ceux qui formaient le début des X-Laws passaient leurs journées. Pouvait-il avoir fabriqué le pendentif et l'avoir donné à Marco sans rien lui en avoir dit ? Peu probable. Mais alors...

Elle avait mal à la tête. Et un peu mal au cœur, aussi.

Quelque chose de fragile secoua les masses sombres qui s'amoncelaient dans l'esprit de Jeanne. « Rackist savait ?
- Rackist savait. » Rien dans la voix d'Hao ne trahissait un quelconque sentiment. Elle ne tirerait rien de plus de lui. Impossible, elle le savait, de lui faire dire de qui ç'avait été l'idée, par qui cela avait été inventé et pensé et orchestré. S'il s'en souciait et s'il le savait, il savait aussi que toute réponse de sa part serait perçue comme une attaque, une arme censée la désorienter, la manipuler. Qu'est-ce qui serait pire, sa sincérité ou son mensonge? Comment distinguer l'un de l'autre ? Les questions étaient trop compliquées, trop douloureuses pour toutes se les poser maintenant.

Les yeux brûlants, Jeanne cessa de contempler le mur et se retourna pour tendre la main vers lui. « Mon collier, s'il-vous-plaît. »

Hao cilla, et le lui rendit. Le métal semblait inhabituellement chaud après avoir quitté sa main.

Jeanne regarda l'objet un moment, ferma le compartiment des batteries, puis le raccrocha autour de son cou. Le fermoir semblait intact, mais elle n'avait plus l'énergie de s'en inquiéter.

Croisant le regard de l'omnyôji, elle pinça les lèvres. « Quoi ? Cela ne change rien, vous savez. Tout ce que ça signifie, c'est que je peux stocker l'équivalent de mon furyoku complet en réserve s'il m'arrivait de faire face à un adversaire coriace. C'est une aide précieuse et ce serait mal avisé de la refuser, non ? »

Hao eut un sourire bizarre. « Et...
- Quant à Marco, » elle venait de couper Hao au milieu d'une phrase, et elle n'en avait rien à faire, en fait ça lui donnait comme un regain d'énergie, et il ne semblait même pas énervé, « ce que je veux ou non faire de lui, avec lui, pour lui ne vous regarde pas. Tout le monde semble penser que je veux redevenir l'Iron Maiden des X-Laws, c'est fatigant à la fin. » Elle fit une pause suspicieuse. « D'ailleurs, vous ne me l'avez pas enlevé, ce collier, quand je suis arrivée chez vous. Pourquoi maintenant ? »

Hao cligna des yeux. « Tu n'avais plus accès à l'Iron Maiden et Marco plus accès à toi. Ici, les choses sont différentes. » Et c'était presque une explication. Pas une excuse, quand même pas, mais une explication. Comme s'il se sentait un peu coupable. Probablement pas – le sourire de requin allant s'élargissant le démentait - mais la pensée fit du bien à Jeanne.

« Bref. Nous parlions du fait que la team Éden ne vivra pas ici, pas de... tout ça. »

Hao ne répondit pas tout de suite, mais il était évident que pour lui « tout ça » faisait partie de la question.

« Tu es toujours sûre de ne pas vouloir rester ici ? Même en sachant ce que tu sais ? »

Jeanne prit une grande inspiration. Si elle se laissait persuader ainsi, autant s'arrêter tout de suite. Elle en apprendrait sûrement de toutes les couleurs sur tous les gens qu'elle côtoyait au cours du tournoi, et sur Hao aussi. Lyanne, les familles des X-Laws, les Seminoa, les Paches... Elle ne comptait pas les oublier de sitôt. Pas plus qu'elle ne comptait oublier Boris et Yamada. Il y avait sûrement un moyen de leur rendre justice à tous; mais s'il existait, ce moyen, il était inconcevable qu'il passe par la vie confinée au bunker.

« Je suis sûre de moi, oui. Et ça vous arrangera aussi, vous savez. Tant que je me démarque de vous, je pourrai parler aux autres groupes. Et si je ne compte pas partager mes informations avec vous, Achille s'en chargera sûrement. » Le petit brun revint au centre de ses préoccupations. Devait-elle signaler qu'il n'allait pas bien ? D'un côté, il ne serait sûrement pas content qu'elle le « dénonce, » et il n'était pas dit qu'Hao l'aide vraiment. De l'autre... le voir comme il était ne lui plaisait vraiment pas.

Hao la tira de ses pensées. « Dans ce cas-là, nous allons devoir établir un compromis. »

Jeanne cligna des yeux. « Un… compromis, » dit-elle avec une certaine méfiance.

« Oui, un compromis. Un accord qui nous satisferait tous les deux. Quelque chose qui me donnerait l'assurance que tu ne te fasses pas attaquer immédiatement, et qui te donne l'impression de ne plus être soumise à mes caprices, » et le sourire indiquait clairement qu'il faisait exprès de la chahuter.

Jeanne ne lui fit pas le plaisir de bisquer. « Qu'est-ce que vous proposez ? »

Hao invoqua une petite flamme entre ses doigts, et commença à la faire jouer devant lui, comme désintéressé.

« Le bunker est relié par un tunnel souterrain à un autre bâtiment. C'est suffisamment à l'écart pour que vous ne soyez pas trop exposés, et suffisamment loin d'ici pour que tu marques ta chère différence. Cela te convient-il ? »

Jeanne plissa les yeux. Cela paraissait presque trop beau pour être vrai. Et si c'était ce qu'Hao proposait d'entrée de jeu... craignait-il qu'elle refuse ? Qu'elle s'entête ?

Elle... ne le ferait pas. Toute discussion avec lui était une suite d'affrontements, comme, elle le réalisait maintenant, serait chaque instant du tournoi, sur le ring et ailleurs. Il y avait des combats qu'il fallait mieux ne pas mener, au risque de trop perdre et de trop se fatiguer à l'avance.

« Je veux voir l'endroit d'abord. Et nous conserverons le logement Pache, au cas où. Mais si l'endroit nous convient à tous les trois, c'est entendu. Evidemment, cela ne signifie absolument pas que je ferai ce que vous voulez pendant le tournoi. Vous nous avez laissés seuls; maintenant nous allons faire ce que nous, nous voulons. »

Et elle lui tendit tout naturellement la main. Cela le fit ricaner, et Jeanne se demanda soudain ce qu'elle était en train de faire, mais c'était trop tard: il avait attrapé son poignet et le montait à ses lèvres, malicieux. Le contact fut court, et si léger qu'elle aurait presque pu l'avoir rêvé; mais les yeux d'Hao pétillaient, et sa peau picotait, et ça devait bien avoir été réel parce que l'image de la bouche d'Hao effleurant l'intérieur de sa paume brûlait encore sur la rétine de ses yeux. Soudain concurrente d'une framboise mûre, Jeanne hésita à récupérer sa main, à lui donner un coup de poing. Elle ne fit ni l'un ni l'autre, car il la libéra vite, la laissant paniquée et cherchant à retrouver sa contenance. Le souffle court, Jeanne se détourna, fit quelques pas vers la porte.

« Jeanne. » Elle s'arrêta. Reprit ses esprits et le fusilla du regard.

Armé d'un sourire sibyllin, Hao survécut à l'attaque.

Puis, il l'acheva. « Tu sais, toi aussi, tu as grandi. »