Jeu d'échecs

Deuxième partie: Et in Arcadia

Quatrième chapitre: Takes two to tango / Qui châtie bien...

Auteur: Rain

Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas.

Soundtrack: There's a good reason these tables are numbered (Fall out Boy)

Note:

Mon impression du dernier chapitre se confirme: quand Hao est dans un chapitre, il le monopolise xd

Je me souviens d'avoir eu l'idée de ce chap' y'a quasi un an, devant un policier où quelqu'un d'autre était dans cette fâcheuse situation... c'est quand même pratique de pouvoir se soigner xdd

Encore un chapitre scindé en deux, et c'est cette partie-là qui est un peu plus courte, parce que couper là était le plus logique... mais j'aime po avoir des chaps' de taille différente, mon cerveau bugue t;t


Si Achille lui avait appris à mesurer ses paroles, songeait Jeanne, Nyôrai se chargeait de lui apprendre la patience.

« Oui, on a regardé. On y est d'ailleurs, et c'est vraiment bien. Ça ressemble un peu à l'appartement où tu es, en plus grand et lumineux. Je sais que c'est un peu loin du village lui-même mais c'est le seul compromis que j'ai pu obtenir d'Hao, » expliqua-t-elle patiemment, pour ce qui lui semblait la sixième fois de suite.

Le soleil achevait à peine de se lever sur l'île; pourtant, tous les membres de l'équipe Éden étaient parfaitement réveillés. Ils avaient échangé la veille au soir quelques mots sur la situation après la discussion entre Jeanne et Hao, mais cela sans vraiment avoir le temps de rentrer dans les détails: Nyôrai tenait à faire la tournée des bars pour glaner des renseignements, et les deux autres avaient été « aimablement conviés » au repas tenu par le groupe d'Hao. Même à la table d'un tel anarchiste, les appels téléphoniques étaient plutôt déconseillés. Et puis les deux adolescents voulaient profiter de leurs camarades, ainsi que d'une activité qui, si de l'extérieur semblait assez similaire de part et d'autre, s'appelait « admirer son maître » chez l'un et « surveiller l'ennemi » chez l'autre. Puis Opachô, qui malgré son jeune âge ne voulait jamais vraiment aller dormir, les avait guidés à travers les fourrés jusqu'à un second bâtiment, plus modeste mais du même genre, qui avait été l'axe principal du « compromis » que Jeanne essayait maintenant d'expliquer à Nyôrai.

La Française devait admettre que le Shaman Millénaire ne s'était pas moqué d'eux. Tout en parlant dans le combiné qu'était sa Cloche de l'Oracle, elle laissa ses yeux fureter dans la grande pièce où elle était installée.

L'endroit était salubre et même agréable; en plus des chambres à foison, il y avait une grande cuisine et une pièce où leur stratège auto-désignée pourrait étaler ses cahiers et autres papiers, ce qu'elle s'empressa de préciser à son interlocutrice.

Il y avait aussi une pièce qui avait sûrement dû servir de bureau des archives, et les étagères vides s'étaient vite remplies des livres qu'Achille trimbalait depuis leur passage chez Lilirara.

Et puis il y avait son endroit préféré à elle, dont elle ne fit pas mention à sa camarade mais qui lui faisait chaud au cœur rien que d'y penser. Dans la salle des archives se trouvait une porte à-demi cachée derrière une étagère. Le Grec l'avait découverte par hasard, en tentant de regarder l'état des murs derrière la bibliothèque : elle menait à ce qui avait dû servir de chapelle au groupe de soldats stationnés là. Cette chapelle n'avait pas dû être très meublée au départ, et au fil des ans on l'avait dépouillée de tout ce qui pouvait avoir de la valeur. Il ne restait que deux bancs entre lesquels on peinait à zigzaguer, et un autel tout simple en ciment. Mais il y régnait une atmosphère solennelle et presque réconfortante, et les fenêtres de verre teint peignaient des fleurs de couleurs sur les murs gris. Si elle s'asseyait toute droite et fermait les yeux, Jeanne avait l'impression de rattraper quelque chose du passé. Bref, c'était l'endroit parfait, et si elle ne s'était pas refusée à toute action qui réjouirait Hao aussi directement, Jeanne l'aurait presque remercié.

Alors que Nyôrai émettait un nouveau doute, la Française soupira et alla s'accouder à la fenêtre pour écouter sa camarade ronchonner à l'idée de changer d'endroit pendant encore quelques minutes.

De là, Jeanne pouvait voir la courbe de la falaise, et le mur du bunker où devait se trouver Hao. Le soleil frappait directement le béton sale, le faisant presque miroiter... cela devait lui plaire, tiens. Comme ça, il dominait presque tout le village, et surtout il était presque en face du Great Spirits. Il devait avoir repéré l'endroit depuis longtemps. Si cela faisait deux tournois qu'il tentait de devenir roi, ce n'était pas illogique…

« Donc c'est entendu, on vient te chercher ce soir ? »

Après quelques mots de protestation de forme, Nyôrai finit par faire savoir que oui, elle venait, évidemment qu'elle venait. Jeanne se demanda un instant si Hao l'intimidait… Probablement. Il intimidait la plupart des gens, elle y compris à certains moments. Bon, à la plupart des moments, mais elle n'aimait pas trop y penser.

Secouant la tête, elle reprit, un peu plus confiante: « Garde la clef au cas où, on ne sait jamais...
- Bien sûr. Comme ça, j'ai encore du temps pour me renseigner sur les autres équipes en lice et sur ce qui se dit dans la rue. Il y a beaucoup de ragots et de choses évidentes, mais ça peut toujours servir.
- Ah oui ? Comme ?
- Tout le monde fantasme sur les Shamans favoris. Hao arrive bon premier, quelle surprise. Tu n'apparais pas trop sur les radars, mais c'est que les gens pensent que tu es dans les équipes d'Hao, à mon avis. Après, les gens se posent pas mal de questions sur les X-Laws, même s'ils n'ont personne de vraiment impressionnant en furyoku, et sur les Gandhara...
- Les Gandhara ?
- Ceux qu'on a croisé chez Radim, » répondit Nyôrai assez rapidement. « Leur leader est plutôt puissante. Mais c'est une idiote. Question furyoku... ben, toi par exemple t'es plutôt bien placée, même si ça ne va pas être suffisant. Chez Hao, y'a aussi Rackist dont il faut se méfier. Chez tes X, Marco est le plus puissant, mais y a du bruit autour d'un de ses coéquipiers. Il se fait discret, mais tout le monde semble avoir... terriblement peur de lui, même au-delà des X-Laws. Il fiche les jetons à tout le monde, j'ai l'impression…
- Plus que d'Hao ? » Jeanne avait du mal à croire que c'était possible.
« Non, je ne pense pas... enfin, c'est bizarre. Je cherche encore à comprendre. »

Après une pause, Jeanne demanda : « Ce ne serait pas un grand blond aux cheveux longs ? »

Hans était costaud et Azazel était fort, et il avait dans le souvenir de Jeanne l'exact mélange de précision militaire et de folie douce qui pouvait faire très, très peur.

La réponse de Nyôrai la surprit donc quelque peu. « Oh non. C'est un autre, un ado avec de longues nattes brun-roux, il ne porte pas leur uniforme et il agit plutôt en solitaire. »

Jeanne cligna des yeux. Elle n'avait pas besoin de fouiller dans l'annuaire de sa Cloche pour savoir exactement de qui il s'agissait; elle l'avait vu devant le bureau de Radim. Et comme à ce moment-là, elle se sentait un peu perdue. Marco était un fanatique des règles. Il ne pouvait pas faire un geste sans qu'il soit millimétré, et il fallait que les gestes des autres le soient tout autant. Laisser quelqu'un se battre avec eux sans qu'il soit véritablement l'un de ses « soldats »… C'était difficile à imaginer.

« Tu le connais ? »

La voix de sa camarade tira Jeanne de ses pensées.

« Non… pas vraiment, non. Mais je vois qui c'est.
- Tu m'en diras tant…
- Désolée, c'est à peu près tout ce que je sais à ce sujet. Mais on pourra en parler ce soir, » proposa la jeune fille.

« Ça me va. Prends soin de toi avec le grand méchant loup…
- Hilarant, » fit Jeanne, pince-sans-rire, avant de raccrocher, le rire de Nyôrai dans les oreilles. Considérant le signal de fin d'appel sur sa Cloche, elle se permit un sourire. Même si la brune n'était pas convaincue, elle semblait au moins prête à essayer, et c'était tout ce qu'elle pouvait lui demander. Pour la suite... il faudrait voir.

Avec un léger soupir, la jeune Shamane se redressa et se mit en quête de son coéquipier. Achille n'avait pas donné signe de vie depuis qu'elle était partie répondre à l'appel de Nyôrai, mais il ne devait pas être bien loin, si ?

Pourtant, elle revint bredouille de son tour du bâtiment. Il avait dû sortir sans qu'elle l'entende. Passant la tête par la porte d'entrée, la Française fouilla les feuillages des yeux...

« Jeanne ! »

Cela venait d'en bas. L'intéressée baissa les yeux et découvrit Opachô, les bras levés, qui réclamait qu'elle le porte. Par réflexe, elle obéit, se parant d'un sourire qu'elle espérait encourageant. « Coucou, toi. Tu n'es pas avec Hao ? »

La bouche du garçon s'élargit, puis il s'arrêta soudain et plaqua ses mains dessus, comme s'il venait de se rappeler quelque chose. Avec une malice toute enfantine, il secoua la tête. « Tu veux jouer avec moi ? »

Jeanne hésita. « Tu n'aurais pas vu Achille ? »

Le petit secoua la tête, et fit une moue suppliante. « Hao-sama a dit que tu devais me garder ! »

Elle leva un sourcil. Voilà longtemps qu'il ne lui avait pas demandé de le faire. Fallait-il y voir un défi ? Pas forcément. Opachô avait très bien compris que « Hao-sama a dit » était une formule magique, et, l'omnyôji ne s'en offusquant pas, elle ne faisait que gagner en puissance avec le temps.

Alors elle acquiesça.

« Chouette ! Viens. » Et le petit de sauter de ses bras pour s'élancer vers la forêt.

Jeanne le suivit entre les bosquets, rassurée par le fait qu'ils s'éloignent de la falaise. Hao ne lui pardonnerait pas d'avoir abîmé son petit porte-bonheur, et de toute façon, elle non plus…

Bientôt, le duo parvint à une espèce de maison aux murs éventrés. Le sol en terre battue était couvert de gravats. Les vestiges d'un premier étage branlaient au-dessus de leurs têtes, et Jeanne se demandait s'il fallait s'éloigner lorsqu'elle comprit l'entrain d'Opachô. Sur les murs verdâtres de mousse, on distinguait des moutons grattés dans la mousse.

« C'est toi qui les as fait ?
- Non, » fit le petit sans perdre de son enthousiasme. « Opachô les a juste trouvés ! »

Jeanne examina les traits fins. La mousse était épaisse, visiblement très ancienne; les dessins, eux, étaient visiblement neufs... Mathilda, peut-être ? Turbein ? Ou Hao, même ? Ce ne serait pas la première fois que le Shaman Millénaire se mettait en quatre pour faire plaisir au petit.

« Belle trouvaille, » commenta-t-elle cependant. « Tu as montré tout ça aux autres, j'imagine ? Turbein, ou Mari ?
- Oh non, ils ne pouvaient pas venir. Ils sont en chasse pour Hao-sama, » lança Opachô, fier de savoir tout ce qui se passait dans le camp. Mais alors que le visage de Jeanne prenait un tour pour le crayeux, il sembla prendre conscience qu'il n'était pas 'forcément' censé partager son savoir. Se plaquant les mains sur la bouche, le petit secoua la tête. « Oups. Opachô n'était pas censé le dire... »

Jeanne se mordit la lèvre. « En chasse, tu veux dire... en chasse d'âmes ? Pour Spirit of Fire ? »

Opachô hésita. Puis, devant l'air inquiet de la jeune fille, il finit par acquiescer. « S'il-te-plaît, reste avec Opachô. Jeanne peut rien empêcher, de toute façon... »

La façon dont il le disait fit comprendre à son aînée qu'il ne s'agissait pas de ses mots, et elle sentit une légère colère monter. « C'est pour ça qu'Hao t'a dit que je devais te garder ?
- Voui... Hao-sama ne voulait pas inquiéter Jeanne...
- Oh non, m'inquiéter, quelle idée, il n'oserait pas. C'est la bonté incarnée, Hao. »

Le petit avait encore du mal avec le sarcasme, et son visage s'éclaira un peu. « Donc Jeanne reste ? »

Le visage de l'intéressée s'assombrit de nouveau. Son camarade n'avait pas l'habitude de disparaître sans l'avertir; mais s'il l'avait fait exprès… « Dis, quand tu dis qu'ils étaient en chasse... Achille aussi ?
- Hm-hm. Hao-sama lui a proposé hier quand ils étaient tous seuls. »

Une part de Jeanne songea qu'évidemment, si Hao lui avait demandé en tête-à-tête, il ne fallait pas s'attendre à ce que le brun réagisse autrement qu'en se précipitant. Il devait avoir sauté de joie à l'idée que son maître ne le boudait pas et voulait au contraire passer du temps avec lui... même si ce temps était passé à faire du mal à d'autres gens. Et pourtant... elle se sentait déçue. Secouée. Par Achille, ou par Hao ?

Jeanne se mordilla la lèvre.

Elle pensait que le Grec avait changé. Pas forcément beaucoup, mais un peu; qu'il était devenu plus ouvert, plus raisonné aussi, qu'il commençait à voir les lignes entre le bien et le mal. S'était-elle trompée ? Pas forcément, raisonna-t-elle. Cela prendrait du temps. C'était normal qu'il ne change pas tout d'un coup. Après tout, avant Hao, qu'est-ce qu'il avait connu ? Elle réalisa avec une pointe de culpabilité qu'elle n'en savait rien.

Peut-être, souffla la part optimiste de son esprit, peut-être qu'ils ne trouveraient personne...

« Jeanne, » pépia une voix au-dessus d'elle. Sans réfléchir, Jeanne leva les yeux... et découvrit Opachô fièrement agrippé à une rare planche de bois survivante du premier étage. Elle semblait craquer et même ployer un peu sous son poids, visiblement pas prête à le soutenir longtemps.

Comment était-il arrivé si haut sans qu'elle ne le voie ? Elle l'avait à peine quitté des yeux !

« Ta-da, » fit le petit garçon, terriblement fier de lui. L'expression un peu inquiète de Jeanne ne fit que le faire sourire encore plus, et il pavana sur son petit muret, manquant perdre l'équilibre. « Jeanne peut pas attraper Opachô ! »

Un craquement sinistre ébranla son assurance, et il changea de planche en se rapprochant du mur. La bouche de la Shamane en-dessous de lui s'assécha.

« Ne bouge pas, » ordonna-t-elle alors. « J'arrive ! »

Obéissant, le petit s'assit, les pieds dans le vide, pendant que Jeanne cherchait des yeux le passage par lequel il devait être monté. Elle voyait bien des prises sur le mur, mais elles étaient rares et peu profondes... comment avait-il fait ?

Pas le temps de se poser la question. Tendant les bras, Jeanne se mit au devoir d'escalader la paroi, s'aidant des tiges de métal et autres prises accidentelles entre elle et le petit. En sueur, elle parvint à sa hauteur et se donna quelques secondes pour souffler.

« Bravo, Jeanne, » fit le petit en battant des mains. Ladite Jeanne lui offrit un sourire malaisé.

Puis le ciment céda sous le pied de la Française, et elle se sentit basculer en arrière, trop surprise pour songer à former un Over-Soul.

Du bas, leur perche avait paru très haute; il se trouva en fait qu'ils étaient désagréablement proches du sol. Jeanne le heurta avec un bruit sourd, évitant par miracle les monceaux de cailloux et de débris. Elle sentit ses poumons se vider d'un coup et ferma les mains sur son ventre par réflexe.

La douleur se mit à rayonner dans tout son dos et se concentra au creux de son ventre, presque entre ses mains. Pourtant elle ne pleura pas, ne chercha pas à se relever. Son cerveau étudiait l'étendue des dégâts.

Ses jambes ne lui faisaient pas mal en-dessous des cuisses, mais tout son torse et ses hanches semblaient en feu. Elle avait du mal à respirer, mais c'était l'adrénaline…

Elle était en état de choc, elle le sentait: au lieu de paniquer et d'empirer les choses, son cerveau avait décidé d'établir à toute vitesse un plan qui se dévoilait devant ses yeux alors que les secondes défilaient.

Soudain un visage familier se dressa au-dessus d'elle. Opachô, protégé par son Over-Soul immaculé, la regardait avec inquiétude. « Jeanne va bien ? »

Le souffle lui manquant, l'intéressée se contenta d'acquiescer. « Va... va chercher Hao. Fais vite, s'il-te-plaît, » murmura-t-elle, craignant de causer de nouveaux dégâts en parlant.

Si la requête surprit Opachô, il n'en montra rien. Tout content d'avoir une mission, il se précipita vers le bunker sans se retourner.

Alors Jeanne se permit de se détendre un tout petit peu, laissant sa tête rouler vers l'arrière. Entre les arbres, elle pouvait distinguer le ciel bleu, et sa vision était à peine brouillée. Bien. Un peu rassurée sur le temps qui lui restait, elle redressa le cou et ouvrit les doigts.

Cachée par ses poings serrés se dressait une pique, une espèce de longue tige d'acier qui était restée fichée dans le bois pourri de l'ancienne masure et qui s'était conséquemment fichée dans l'idiote qui était allée tomber dessus.

Le point positif était qu'aucun organe n'était touché directement. Si ç'avait été le cas, Jeanne savait qu'elle aurait souffert bien plus. Mais si elle n'y avait pas passé très longtemps, l'Iron Maiden lui avait appris à apprivoiser la morsure de la douleur. Elle était là, tapie à l'arrière de son cerveau, mais cantonnée à son rôle théorique: un avertissement. Une sirène qui continuerait tant que le danger n'était pas écarté, mais qui n'empêcherait pas les pompiers de faire leur travail. S'ils n'aggravaient pas les choses...

Tant qu'elle ne respirait pas trop profondément, la pique ne bougeait pas beaucoup. Le léger Over-Soul qu'elle avait réussi à déployer lui permettait d'empêcher un trop gros saignement et de rediriger les flux. Mais cela resterait temporaire, parce que soigner sa blessure signifiait soit en retirer la tige soit l'intégrer. Jeanne doutait sérieusement d'être capable de tirer suffisamment sur le fer pour l'arracher de façon parfaitement droite, et elle ne tenait pas à se balader avec un bout de fer rouillé dans le ventre. Non, il fallait qu'on l'enlève de là... sans faire bouger la tige non plus, sinon elle tomberait dans les pommes et serait incapable de se soigner à temps pour ne pas se vider de son sang.

Au vu de toutes ces conditions, Hao était le plus apte à l'aider. Il ferait comme il voulait, mais à la fin des fins si elle perdait conscience il pourrait la soigner lui-même.

Du moins, souffla une petite voix dans sa tête, s'il ne décidait pas de la laisser mourir là dans le fourré...

Jeanne ferma les yeux et tenta de se concentrer sur sa respiration trop courte. Elle devait conserver son énergie pour se garder consciente et immobile jusqu'à l'arrivée d'Hao.

Une éternité après, Jeanne perçut l'aura familière du Shaman de feu et rouvrit les yeux. Hao la regardait d'en haut, son habituel sourire uniquement interrompu par ses longues mèches pendantes. « Opachô m'a dit que tu avais besoin de moi, » fit-il, le plus naturellement du monde.

Jeanne savait que l'odeur de sang était immanquable, et qu'il n'y avait pas grand doute à avoir quant à sa provenance. Visiblement, il voulait la faire expliquer elle-même ce qui s'était passé, chose qui n'allait pas être facilitée par le fait qu'elle pouvait à peine respirer.

« Il faisait le zouave dans les ruines, j'ai voulu le faire descendre, et j'ai glissé, » expliqua-t-elle rapidement, nerveuse, avant d'entrouvrir les mains et de dévoiler l'ampleur du problème.

Hao leva un sourcil, sans sembler terriblement dérangé par la tache rouge sur la blouse de la jeune fille. Il était probablement plus surpris, et probablement amusé, qu'elle se retrouve dans une telle situation.

Ricanant, il releva les yeux vers son visage, visiblement fier de la blague qu'il venait de trouver: « Si tu voulais à ce point te faire crucifier, j'aurais pu t'arranger ça sans en venir à de telles extrémités... »

Jeanne lui renvoya un regard torve. « Ah, ah. Ne blasphémez pas. »

Elle était sèche, mais cela se comprenait: son souffle court et ses mains tremblantes en disaient bien plus que son ton ferme. Hao, d'ailleurs, ne s'en offusqua pas, et garda son sourire de chat devant la souris. « Tu as vraiment relu ces livres, hein... ? »

Jeanne plissa les yeux. « Je ne vous demande pas votre avis dessus. »

Cela le fit rire. « Peut-être que tu devrais. Ce serait une discussion intéressante... » Il laissa sa phrase traîner, comme s'il attendait qu'elle se lance dans un long débat théologique.

Jeanne sentit ses lèvres s'étirer en un sourire nerveux. « Plus tard, peut-être ? »

Il se tordait de rire à l'intérieur, elle en était sûre. Le petit sourire carnivore le trahissait. « Comme tu dis. Donc, tu es bloquée, c'est ça ? »

Il voulait vraiment qu'elle lui explique par le menu ? Elle aurait pensé que c'était quelque peu évident. « Si je bouge, je risque de perforer quelque chose de plus difficile à réparer et de perdre connaissance. Je me suis dit que si c'était le cas, vous pourriez... »

Elle aussi tentait la technique des phrases planantes. Sans tellement plus d'effet. Le sourire d'Hao allait s'allongeant, comme celui d'un requin qui jouait très, très mal l'innocent. « Je pourrais ? »

Jeanne lui envoya un regard mauvais, mais ne répondit pas. Il savait très bien ce qu'elle voulait dire...

« Je vois, » finit-il par concéder. « Tu as de la chance que je sois dans un bon jour...
- Parce que vous avez volé beaucoup d'âmes ? » Elle n'avait pas pu s'en empêcher. Elle aurait peut-être dû se taire, attendre qu'il l'ait sortie de là, mais... elle était en colère. C'était un peu bizarre de s'en rendre compte comme ça, mais c'était ça: de la colère, à l'idée qu'il lance une « chasse » de ce genre en ce lieu, si proche des Grands Esprits.

« Tu es dans une drôle de position pour me faire la leçon, » observa-t-il, toujours très innocemment.

« Il n'y a pas de position. Et pas de leçon, » répondit Jeanne d'une voix sèche. Hao pencha la tête.

« Ce qui t'embête, c'est que j'ai emmené Achille avec moi. Pourtant, lui, il était plutôt content... »

Jeanne serra les dents. En son for intérieur, elle songeait qu'Achille suivrait Hao jusqu'au bout de l'enfer si le Japonais lui demandait, mais que ce n'était absolument pas une raison pour le faire. Achille était au camp depuis plus longtemps qu'elle. Il n'avait quasiment rien connu à part lui...

Quelque chose comme une ombre passa dans le regard d'Hao. Mais il ne poursuivit pas la question. Semblant se décider, il s'accroupit près d'elle. « Allez, je vais t'aider. » Sourire pointu. « Par contre, tu vas devoir travailler un peu.
- Q-Qu'est-ce que vous voulez dire ? » C'était sorti sur un ton nerveux, pas encore outré, qui n'écailla pas le sourire du brun.

Hao haussa les épaules et s'expliqua: « Je pourrais te soulever sans me poser de question et te soigner après. Mais quel intérêt pour toi ? Je préfère profiter de l'occasion pour te faire travailler un peu. Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas entraînés ensemble, hm ? »

Jeanne le regardait avec des yeux ronds. Il ne pouvait pas être sérieux, si ? Et comme elle le pensait, elle le dit: « Vous n'êtes pas sérieux.
- Ah mais si, tout à fait. » S'interrompant, le brun fit mine de réfléchir, une moue pensive sur le visage. « Si ça ne te convient pas, je peux demander à Achille de venir t'aider. Lui ne te demandera rien. Cependant, rien ne garantit qu'il ait l'équilibre et la force nécessaires pour te soulever sans aggraver tes blessures, qu'il sera ensuite incapable de soigner...
- Vous êtes odieux, » le coupa la Française.

Hao sembla ravi du qualificatif. « Tous les bons professeurs le sont. Tu es prête ? »

Que dire sinon oui ? Elle ne comptait pas passer le restant de sa vie embrochée comme un poulet rôti. Alors Jeanne acquiesça, et Hao s'agenouilla pour passer ses bras sous son cou et ses cuisses. Le mouvement tira une grimace douloureuse à la Française, qui s'efforça de rester le plus neutre possible lorsqu'elle sentit son corps se soulever lentement. Immédiatement, elle raviva son Over-Soul, et se mit au devoir se soigner les multiples déchirements que la tige lui causait. Fidèle à sa parole, Hao ne se pressait pas. Ses membres ne tremblaient pas, et il ne semblait pas avoir la moindre crampe, alors qu'il portait tout de même près de cinquante kilos à bout de bras...

« Ça sert, de faire son entraînement physique, » souffla-t-il, angélique, comme s'il avait lu dans ses pensées. « Pas comme certaines...
- Commencez pas, » souffla-t-elle entre des dents serrées alors qu'elle se concentrait pour réparer, relier, rafistoler...

« Tssk. Fais ça bien, » la réprimanda le brun en s'immobilisant. Après un regard de travers, qui s'échoua sur le sourire lisse de son « preux chevalier, » la Shamane se força à ralentir, à faire ce qu'il fallait comme il le fallait. De toute façon, Hao ne la laisserait pas s'en sortir facilement.

« J'aimerais vous y voir. C'est pas comme si c'était indolore, » rappela-t-elle. Elle savait que ses paroles ne jouaient pas en sa faveur, mais elle se sentait un peu mieux, rien que parce qu'elle les avait dites.

Enfin elle sentit que le fer avait quitté son corps, et Hao la souleva tout à fait, la prenant dans ses bras. Elle s'en serait beaucoup plus offusquée si une vague de fatigue ne venait pas de s'abattre sur elle.

« Eh bien, tu vois, ce n'était pas si difficile, » mais la voix d'Hao était moins moqueuse, moins acérée qu'elle ne l'attendait. Peut-être était-ce l'épuisement qui le lui faisait penser, mais...

« On dit merci qui ?
- Oh, ça va, hein... » Comme d'habitude, il tirait trop sur la corde. Pour faire bonne mesure, elle lui envoya un faible coup de poing dans l'épaule, mais cela ne le fit même pas broncher. Il fallait dire que le poing tremblant avait à peine atteint sa cible qu'il retombait déjà, sans force...

« Tu as fait de beaux progrès, ces derniers temps. Tu deviens de plus en plus versatile, c'est une bonne chose, » reprit le brun, sans sembler avoir remarqué quoi que ce soit. « Tu ne trouves pas ?
- Si vous le dites. Mais maintenant, je vais m'évanouir, » marmonna-t-elle sur un ton détaché.

Ses yeux se fermaient; sa prophétie s'accomplit avant qu'elle puisse même percevoir une réaction d'Hao.