Jeu d'échecs
Deuxième partie: Et in Arcadia
Sixième chapitre: We need to talk about Kevin / Funéraux entretiens
Auteur: Rain
Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas.
Soundtrack: Whispers in the dark (Skillet) & Warrior (Beth Crowley)
Note:
Je vous ai manqué? Vous m'avez manqué! Les partiels me sont tombés dessus comme un TGV.
Oh tiens, quelle étrangitude, le titre de la partie a changé… Non mais vous n'avez rien vu, évidemment, shh. (Sinon Ab ungue leonem serait trop longue et y a une coupure logique qui arrive semi bientôt, alors j'ai tout reuploadé pour changer le titre. Et in Arcadia (ego) signifie, attention brillance "Et (je suis présent) jusqu'en Arcadie." L'Arcadie étant le pays des délices tel qu'imaginé par les Latins, et le "je" étant… la Mort. Il y a pas mal de tableaux sur ce sujet, dont deux au moins de Poussin. Comment tout ça se rattache à cette partie…. who knows xdd
Oh, et en vérifiant mes infos sur la page wiki (*regard angélique* … *regard tristoune* apparemment c'est relié au Da Vinci Code ou ça l'aurait inspiré, donc… méfiance) j'ai découvert que selon certains penseurs, ce serait l'anagramme voulu de "I ! Tego arcana dei" qui signifie "Va! Je possède le secret de Dieu". Pourquoi je vous dis ça? Est-ce que je sais? *innocence*
« Donc si je comprends bien, » et la voix d'Hao était douce, si douce qu'elle masquait presque son poison, « tu veux que j'épargne les X-III, sans contrepartie, alors que c'est eux qui ont choisi de m'affronter et qui sont prêts à tout faire pour me tuer. »
Jeanne se mordit la lèvre.
Dans la petite clairière où elle l'avait trouvé, l'air était silencieux, comme épaissi par le furyoku environnant. Il était assis au bord de la falaise, les pieds dans le vide, serein. Elle n'avait pas la folie de l'y rejoindre, alors elle se tenait debout derrière lui, à quelques pas seulement, les bras croisés et l'âme tendue comme un arc.
Cette situation, cette... rencontre, lui faisait l'effet d'une danse avec un être fait de barbelés. Il lui avait coûté de prendre la décision de venir le voir, il lui avait coûté d'entamer la discussion, il lui coûtait de ne pas le secouer comme un prunier.
Hao avait visiblement envie de lui faire boire la lie avec les pépins et la vigne en entier.
Se voulant de marbre, Jeanne serra les dents et répondit: « C'est à peu près ça, oui. » Résumé ainsi, cela n'avait guère plus de sens, mais ergoter avec lui n'avait aucun intérêt. Il savait ce qu'elle voulait. Elle... elle n'avait aucune idée de ce qu'il lui demanderait en échange. La conversation n'était pas équilibrée et elle détestait ça.
Hao, visiblement tout à fait détendu, s'allongea dans l'herbe, les mains sous la tête, et la regarda d'en-dessous. Puis il dit à voix haute la question que Jeanne attendait: « Pourquoi devrais-je le faire ? » Hao fit une pause, puis reformula, et cette fois-ci elle ne s'y attendait pas. « Pourquoi veux-tu que je le fasse ? »
Jeanne fronça les sourcils.
Elle peinait à le suivre quand il se mettait à jouer avec elle ainsi, et ce soir-là plus que jamais. Le soleil était sur le point de se coucher, et ce qui restait de lumière teintait le monde d'orange et de violet, ce qui ne faisait que renforcer son impression d'irréel.
D'avance, elle était sûre de n'avoir aucune chance. Depuis qu'elle avait lu le panneau d'affichage, son cerveau s'était comme enrayé. Encore et encore, il repassait les mêmes pensées, la même réflexion qui ne parvenait pas à aboutir. Marco ne lui parlerait pas, Meene ne lui parlerait pas, et elle ne connaissait pas ses coéquipiers. Et s'ils ressemblaient un tant soit peu à Marco, ils se présenteraient sur le ring, ils se battraient, et… Tout ce qu'elle avait trouvé, c'était aller parler à Hao. C'était la seule solution viable.
Sauf que voilà, Hao étant Hao, « viable » ne signifiait pas « simple. »
Qu'y avait-il de bizarre dans sa demande? Il savait d'où elle venait et il savait qu'elle ne supportait pas l'idée que des gens meurent autour d'elle. Et...
« Ce n'est pas comme Lyanne, » reprit-il sans la laisser répondre. « Tu n'étais déjà pas responsable d'elle, mais au moins tu lui avais parlé. Tu la connaissais un peu, autant qu'on peut prétendre connaître quelqu'un en quelques minutes. Ces gens-là ne sont pas ta responsabilité. Tu ne les connais même pas. Tu n'as pas à t'occuper de leur vie ou leur mort. »
Jeanne sentit son calme s'évanouir. Il comprenait tout de travers ! Elle ne pouvait pas le laisser dire ça comme ça. Que croyait-il ? Qu'en l'absolvant de toute responsabilité il lui ôtait vraiment l'envie de les sauver ?
« Non, » dit-elle fermement. « Ce n'est pas –
- Ce n'est pas ça ? Tu penses vraiment qu'ils lèveraient le petit doigt si tu étais en difficulté ? » Hao semblait échauffé, lui aussi. Elle songea de nouveau aux batteries, à l'idée qu'il avait qu'en lui révélant les machinations de Hans il lui donnerait l'envie de rejoindre véritablement ses rangs.
La bouche sèche, Jeanne secoua la tête. « Il n'empêche. Ils ont le droit de vivre.
- Le droit ? Vivre n'est pas un droit. Et même si c'en était un, ils le révoquent en entrant dans le ring. » Hao avait commencé par ricaner, mais sur la fin sa phrase était devenue terriblement grinçante. Jeanne ouvrit la bouche pour répliquer, mais il avait levé la main, et continuait: « Ton Marco, ta Meene… Ils n'ont rien à voir avec la réalité. Ces gens n'existent que dans ta tête, et tu n'es pas prête à le comprendre. Ce n'est pas grave. Tu es petite encore. Je vais t'aider. »
Il semblait étrangement convaincu de ce qu'il disait, comme s'il ne s'agissait pas que de son habituel paternalisme narquois mais quelque chose de plus profond, de plus dangereux. Le Hao narquois qu'elle connaissait avait pour principe de cacher un jeu qu'il maîtrisait. Le Hao sincère... elle ne le connaissait pas.
La panique commença à monter en Jeanne. Ce qu'il disait était monstrueux. Comment pouvait-il ne pas s'en rendre compte ? Il fallait absolument qu'elle lui fasse changer d'avis...
« Je n'ai pas besoin d'être protégée, » dit-elle d'un ton qui commençait à être pressant.
Hao ricana de nouveau, reprenant sa voix habituelle pour la narguer. « D'eux ? C'est à débattre. De toi ? Sûrement. C'est pour ton bien, petite Jeanne.
- Ce n'est pas à propos de moi. C'est pour vous, » tenta-t-elle désespérément. « Tuer quelqu'un, ça change une âme. »
Il leva un sourcil hautain. « Parce que tu penses que je n'ai jamais tué personne ? Les âmes sont le carburant du Spirit of Fire. » Et évidemment elle le savait, et elle ne s'attendait pas à ce que l'argument le gagne, mais elle avait espéré... elle avait cru... c'était difficile de se battre avec lui. Il ne lui faisait pas de cadeaux, ne lui offrait pas l'espèce de complicité qu'Achille avait appris à lui donner quand elle essayait d'expliquer son point de vue. C'était comme heurter un mur de glace. Rien ne prenait vraiment...
Elle ne devait pas bégayer, surtout ne pas bégayer, et ne pas se laisser prendre par ses émotions. Elle n'avait aucune envie de pleurer devant lui, même si ses yeux la piquaient déjà un peu. « Moi, je trouve ça plus grand de les laisser en vie. Cela prouve qu'ils ne vous font vraiment pas peur... »
Hao plissa les yeux. C'était désagréable dans les moments comme ça, sa façon de voir si facilement à travers elle. Puis, comme s'il prenait une décision, son expression changea, et il tourna ses yeux vers les nuages.
« Les petites âmes ne sont pas idéales, mais ces Shamans sont prêts à mourir pour obtenir rien qu'un début de piste qui permettrait aux X-Laws de me tuer. Ce genre de détermination... n'est pas courant, tu t'en rendras vite compte. Cela leur confère une certaine puissance. Mais... je pourrais peut-être être convaincu de ne pas les dévorer. » Il fit une pause, et Jeanne sentit son cœur se serrer. Elle avait appris à ne pas se réjouir trop vite, avec lui. Toute offre en apparence généreuse cachait quelque chose de dévastateur.
« Éden VS Niles est le troisième match prévu dans le tableau. Les X-III m'affronteront au cours du huitième match. Si dans ton combat, tu parviens à m'en mettre plein la vue... Et que tu me donnes les âmes de la team que tu dois combattre, je n'aurai pas besoin de faire du mal à ceux que tu veux sauver, » fit-il après un soupir, comme s'il lui en coûtait d'énoncer clairement ce qu'il voulait.
Jeanne resta interdite. Avait-elle mal compris? Il ne pouvait pas vraiment lui demander... si? Il voulait qu'elle... Ses poings se serrèrent dans sa robe, et elle sentit son estomac se remplir de plomb. C'était ça, sa... façon de lui faire payer ses remarques sur le fait qu'il emmène Achille en chasse? Ou cherchait-il à l'y faire participer, elle aussi ? Il ne l'avait jamais forcée à faire ce genre de choses...
... Et là non plus, il ne la forçait pas. Il lui en donnait la possibilité. De façon odieuse et horrible, mais il ne s'agissait pas d'un ordre. Les yeux sur les nuages, il continuait d'attendre qu'elle se décide. Maintenant elle savait ce qu'il voulait; la conversation était de nouveau équilibrée.
Jeanne savait ce qu'il fallait comprendre dans cette offre. Il ne s'agissait pas seulement de tuer trois personnes. Il s'agissait de dire que pour en sauver certains, elle était prête à en sacrifier d'autres. A les transformer en moyens, comme Marco, et comme lui.
Il n'y avait qu'une réponse possible.
« Ce n'est pas un prix que je suis prête à payer, » grinça-t-elle, d'un ton qu'elle espérait ferme.
Hao se redressa, comme piqué par une guêpe. « Alors ce n'est pas mon problème. Si tu n'es pas prête à te salir les mains, je n'ai aucune raison de te prendre au sérieux. Retourne jouer avec Opachô, Jeanne : là au moins, personne ne te demandera de faire des choix compliqués. »
C'était l'équivalent verbal d'une gifle, et Jeanne en sentit la brûlure cuisante sur les joues. Faisant volteface, elle commença à s'éloigner.
« Réfléchis bien, » fit cependant Hao dans son dos. « Comme je suis magnanime, ma proposition reste valable. Occupe-toi des Niles, et tes précieux inconnus survivront à leur match. »
Jeanne ne pouvait plus lui répondre. Le sang battait à ses oreilles comme un tambour, et elle voyait des points rouges danser devant ses yeux. Si elle restait plus longtemps, elle allait perdre la tête et l'attaquer, l'attaquer jusqu'à ne plus avoir une goutte d'énergie dans les veines, sans se soucier du résultat.
Quelque chose dans le silence d'Hao lui dit qu'il attendait peut-être bien qu'elle fasse une telle bêtise. Après tout, elle n'était pas une si petite âme que ça, elle. Et une fois débarrassé d'elle, il pourrait faire ce qu'il voulait des X-Laws.
Elle ne reconnut pas la voix d'Hao derrière elle, pourtant cela ne pouvait être que lui. Dans un murmure, à la limite du silence, il avait soufflé: « Ça te fait peur ? »
Jeanne s'enfuit presque en courant pour quitter la clairière.
La jeune Shamane se faufila à l'intérieur du bâtiment de son équipe. Elle avait couru là sans vraiment réfléchir, mais elle n'avait vraiment pas envie de voir ses camarades, alors elle fit de son mieux pour ne pas les réveiller. La porte de la chambre de Nyôrai était entrebâillée, celle d'Achille soigneusement fermée : aucun des deux ne fit un mouvement. S'ils l'avaient entendue, ils devaient se douter qu'elle n'avait pas envie de parler.
Sur le chemin de sa chambre, la jeune fille dût s'arrêter pour reprendre son souffle et chasser Hao de son esprit. Il était tenace, et ses mots s'insinuaient dans ses pensées, suintants, collants comme de la glue. Un échange, voilà ce que c'était. Trois vies pour trois autres. Un choix.
Avant de voir le tableau d'affichage, le tournoi était resté qu'une sorte de futur vague, aux contours flous et lumineux. Elle allait se battre de son mieux. Elle allait gagner avec Achille et Nyôrai, elle allait parvenir à parler à Marco, elle parviendrait, un jour, à se faire comprendre d'Hao. Il suffisait de prendre chaque jour comme il venait.
Tout d'un coup, il y avait une échéance bien précise. Quatre matchs, dont le leur, et puis ce serait trop tard. Quatre matchs, et puis Hao affronterait Meene et ses camarades, et ils disparaîtraient pour toujours du futur lumineux. On ne peut pas parler aux morts, pas ceux qui sont mis en pièces par Spirit of Fire. A moins que… à moins qu'elle n'accepte. Pas quatre matchs, non : deux, et puis il faudrait choisir. Se salir les mains ou laisser faire.
Deux matchs. C'était si court…
Elle ne pouvait plus attendre sans rien faire, elle ne pouvait plus imaginer qu'il y aurait toujours une possibilité, un moment pour leur parler. Elle avait l'espace de deux matchs, et après, ce serait fini. Pour de bon.
C'était nouveau, et terrifiant.
Les yeux au sol et la pensée vagabonde, Jeanne ouvrit la porte de sa chambre et la referma derrière elle sans bien regarder où elle atterrissait.
« Je me disais que tu ne serais pas bien, » entendit-elle derrière elle. Sursautant, elle se retourna, activant presque un Over-Soul. Mais elle le relâcha immédiatement en découvrant Mathilda assise sur son lit. La rousse se tenait étrangement bien, assise les pieds par terre et les mains sur les genoux, un livre dans les mains. Comme ça, toute sérieuse, elle ne se ressemblait presque pas.
Confuse, Jeanne ne sut pas trop quoi dire, et il apparut rapidement que la Hanagumi, non plus, ne savait pas comment commencer. Après une pause gênée, Mathilda souleva l'ouvrage qu'elle tenait entre ses mains. « Il est bien, ce livre. Je l'ai trouvé sur ton bureau, ça parle de... de l'histoire de France. J'en étais à, hm, Jeanne d'Arc. Tu peux être fière de porter le même nom... »
Dans le silence qui s'alloongeait, elle retourna le livre, montrant une illustration. Il s'agissait d'une guerrière, debout à cheval devant des lignes de fantassin. Dans son poing levé, elle tenait une épée étincelante de feu.
Jeanne, un peu abasourdie, acquiesça. « Je... je vais le lire, alors.»
Mathilda sourit. Puis, doucement : « J'ai vu le panneau d'affichage. »
Jeanne cilla. Evidemment. Elle avait vu le panneau d'affichage, tout le monde l'avait vu. Pourtant, elle entendait dans cette phrase un peu plus que la rousse avait voulu en dire. Comme elle ne savait toujours pas comment répondre, elle se trouva à bredouiller la première chose qui lui passa par la tête : « M-mais comment… tu n'as pas la clef de… »
Mathilda eut un sourire nerveux, visiblement heureuse de ce choix de sujet plus simple, plus idiot aussi. « Je suis passée par le souterrain. Et j'ai… traficoté la serrure. Désolée, je… Achille ne répondait pas, et… je n'étais pas sûre que tu accepterais de me parler. »
De nouveau, Jeanne se sentit perdue. « Je… croyais que toi, tu ne voulais pas me parler. »
Mathilda détourna les yeux. D'une main, elle se mit à jouer avec sa couette, faisant claquer l'élastique contre ses doigts. « Ecoute, je… J'étais un peu en colère, oui. Je trouvais… je sais pas. J'avais du mal à comprendre pourquoi tu n'avais pas voulu rentrer. Mo a essayé de m'expliquer, et… j'ai réalisé que j'étais stupide. »
Jeanne cligna des yeux et se passa une main dans les cheveux. « Tu n'es pas stupide. Je ne voulais pas… te vexer.
- Je sais. Je sais que ça n'avait aucun rapport avec moi, » fit la rousse avec un haussement d'épaules embarrassé. « Mais je suis bornée comme ça. » Son rire était tout sauf joyeux. Jeanne fronça les sourcils et se rapprocha pour venir s'assoir à côté de son amie.
« Ecoute… c'est pardonné, d'accord ? Je ne t'en veux pas, » tenta-t-elle d'expliquer en posant une main sur le bras de Mathilda.
Cette dernière la regarda, sourit. « Merci. » Puis, presque immédiatement, elle redevint sérieuse. « Tu comptes… parler à Hao-sama, n'est-ce pas ? »
Jeanne cilla. Comment Mathilda pouvait-elle savoir que… ? Etait-ce si évident ? Elle ne savait que répondre. Un mélange de chaleur et de nervosité se répandit en elle. C'était doux de savoir qu'on la connaissait si bien, et qu'on s'inquiétait pour elle, c'était doux… Mais… Comment lui dire que c'était déjà fait ? Que ce qu'elle voulait empêcher était déjà arrivé ?
Peut-être valait-il mieux faire comme si de rien n'était. Comme si Mathilda avait raison, et que voir Hao n'était pour le moment qu'un vague projet qu'elle avait en tête…
La rousse sembla prendre son silence pour une réponse affirmative.
« J'ai raison, hein. Tu vas aller voir Hao. Parce que tu penses que personne d'autre ne t'écoutera. Et tu es prête à faire n'importe quoi pour les sauver ? »
Jeanne ouvrit la bouche, mais Mathilda ne la laissa pas finir. Brusquement, elle lui attrapa les épaules et la secoua légèrement. « Jeanne, il ne faut pas. Il ne faut pas, tu ne sais pas ce qu'Hao-sama veut, et si tu lui offres tout sans réfléchir il... je ne suis pas sûre qu'il ne dise pas oui. Ce n'est pas à toi de tout sacrifier sur un coup de tête ! »
Jeanne sentit sa gorge se nouer. Mathilda… ne comprenait pas. Ou peut-être qu'elle comprenait trop bien. « Si je ne le fais pas, personne ne dira rien, » souffla-t-elle doucement. Qui agirait, sinon elle ? Pas les X-Laws, intouchables dans leur château de verre. Pas Mathilda. Pas Achille. D'ailleurs, elle ne le leur demandait pas. Elle était prête à le faire toute seule s'il le fallait, à trouver cette solution elle-même. « Personne d'autre ne les empêchera d'aller se faire tuer, tu comprends ? Il faut que je le fasse.
- Pourquoi ? » Le ton de la rousse s'était échauffé. « Qui a dit qu'il le fallait ? Qui t'a déclarée Responsable des Conneries de Tout le monde ? Tu n'as pas à gérer tous les idiots autour de nous, si ? »
Jeanne fronça les sourcils, mais Mathilda continuait de parler, les yeux quelque part entre elles deux. « Et puis qui a dit que tu devais tout faire toute seule ? Ce n'est pas juste. Tu ne laisses personne t'aider. Mais s'il t'arrivait quelque chose, nous… on serait encore là, tu vois ? Et on serait tristes. Moi, et Mari, et Ash… »
Jeanne cilla. Mathilda était au bord des larmes. Mathilda la tête brûlée, l'artiste toujours tête en l'air et trop cool pour montrer ses sentiments, était en train de trembler tellement elle avait peur. Elle lui tenait encore les épaules, mais elle s'était voutée, posant sa tête contre la poitrine de la Française.
« Quoi qu'il dise… Rappelle-toi que tu n'es pas toute seule, d'accord ? Il y a plein de gens autour de toi qui se font du souci. Si tu… s'il te demande quelque chose et que tu… tu ne peux pas jeter ta vie à la poubelle comme ça. Je ne veux pas... je ne veux pas qu'un jour, Hao-sama me dise que la prochaine proie de Spirit of Fire que je dois chasser... ce soit toi. Je ne veux pas que tu redeviennes une X-Law ou que tu t'écartes de ses rangs parce qu'alors - alors nous serons ennemies, et je veux pas! Tu comprends ? Tu comprends ? »
Secouée de toutes parts, Mathilda reposait maintenant sur les genoux de Jeanne. Celle-ci, prise de court, hésita, puis posa lentement ses mains dans les cheveux de sa compagne. « Chhh. Ça va aller. Je te promets, ça va aller, » murmura-t-elle en refermant ses bras autour de Mathilda, sans bien savoir ce qu'elle promettait, ni si elle pouvait vraiment le promettre.
Elles restèrent un long moment sans parler. Puis Jeanne se rendit compte que son amie s'était endormie, visiblement vaincue par la fatigue, ou peut-être l'angoisse. La Française se demanda si elle dormait bien; elle en doutait terriblement. Vu ce qu'elle venait de lui révéler sur ses angoisses, sa perception des événements… Il fallait qu'elle en parle à quelqu'un. Marion ? Marion saurait peut-être s'occuper de sa sœur. Ou du moins, elle saurait s'il convenait d'en parler à Kanna ou non. Du moins, si elle comprenait ce qui tourmentait Jeanne… Enfin non, elle n'avait pas de doute que la petite blonde la comprendrait, mais de là à savoir comment agir…
Peut-être que Nyôrai pouvait l'aider. Elle voyait bien mieux que Jeanne dans le cœur des gens, et elle savait comment les apaiser. Evidemment, elle n'allait pas lui demander d'hypnotiser Mathilda, mais…
… La solution était-elle vraiment là ? Jeanne en doutait. Si elle voulait que Mathilda s'apaise et cesse de s'inquiéter, il fallait qu'elle lui parle. Qu'elle lui explique ce qu'elle faisait et pourquoi elle le faisait; qu'elle discute avec elle de ce que la rousse pouvait faire pour l'aider, ou pas. Cela n'empêcherait pas Mathilda de s'inquiéter, mais peut-être qu'elle serait plus calme si elle était au courant de ce qui se passait…
Ce qui supposait savoir ce qui se passait. Ce qu'elle avait décidé de faire. Et ça, Jeanne s'en rendait compte, ce n'était pas encore le cas. Avec un léger soupir, elle se pencha en arrière pour s'appuyer contre le mur. Plus que quelques heures avant le début de son match. A peine plus d'une journée… et elle ne savait toujours pas quoi faire. Quelle réponse donner à Hao ?
« Je sais que tu lui as parlé, » fit une voix rouillée, et Jeanne sursauta si fort qu'elle manqua faire tomber Mathilda par terre. A la dernière seconde, elle parvint à la rattraper, et à l'appuyer mieux sur ses genoux.
Devant elle se tenait Jack. Pas Jack-la-Citrouille, petit fantôme ricanant mais jamais vraiment mauvais qu'utilisait Mathilda; Jack le grand, celui qui la dépassait de plusieurs têtes et traînait un regard ensanglanté sur le monde autour de lui.
Jeanne l'avait vu, quelques fois – jamais longtemps, ce qui était plutôt une bonne chose à son avis. Il était… inquiétant, pour dire le moins. Le seul œil qu'elle pouvait voir semblait enfoncé dans son orbite, et sa peau semblait avoir la consistance d'un vieux parchemin. Quand il se manifestait ainsi, une odeur de renfermé se répandait autour de lui, et Jeanne peina à camoufler son dégoût.
« J-jack… ? »
Le fantôme se pencha vers elle. « Je sais que tu as parlé au roi. Tu sens comme lui, » indiqua-t-il. Sa voix rappelait à Jeanne le grattement d'une fourchette contre la pierre. Mal à l'aise, elle se redressa.
« Le roi… ? Vous… parlez d'Hao ? » Elle hésita, mais l'expression de Jack la convainquit de ne pas mentir. « C'est vrai, je… j'en revenais quand Mathilda m'a trouvée, » avoua-t-elle.
Le visage de Jack ne sembla pas changer d'expression.
« Je ne lui ai rien promis, » ajouta-t-elle immédiatement.
Jack ne cilla pas. Sa voix rouillée retentit de nouveau : « Mais il a proposé quelque chose. »
Jeanne acquiesça, un peu hésitante.
« Sa proposition ne t'a pas plu, » devina l'esprit. Jeanne acquiesça, se rappelant les sourires cruels, la morgue froide.
Jack haussa les épaules. « N'attends pas de moi que je te plaigne. Je peux à peu près deviner ce qu'il veut de toi, et je trouve ça assez équitable.
- Pas moi, » répliqua Jeanne en détournant les yeux. L'air sembla se refroidir tout d'un coup; l'odeur empira, et une main osseuse se saisit de son menton. L'œil de Jack semblait presque suinter, et Jeanne dût combattre une nausée montante.
« Ecoute-moi bien, parce que je me fous de ce que tu peux penser, petite. Tu devrais déjà être reconnaissante qu'il t'ait offert quelque chose. Tu ferais mieux d'accepter, tu sais. Tu auras moins de problèmes que s'il change son offre… »
Jeanne fronça les sourcils. « S'il change… hein ? »
Le sourire de Jack s'altéra alors qu'il la relâchait. « Son prix, il te l'a donné. S'il le change… méfie-toi. S'il change d'idée pour te demander juste une petite chose… quelque chose qui paraît insignifiant, facile… ne le fais pas. Conseil de meurtrier, » fit l'esprit avec un ricanement métallique. « Le diable est dans les détails, comme on dit. »
Le froid s'adoucit, et Jeanne réussit à respirer de nouveau. Un peu secouée, elle baissa les yeux sur Mathilda. Endormie, elle semblait plus inoffensive, plus jeune aussi. Partie était la folle arrogance, la belle démence. Et cela lui manquait, elle s'en rendit compte, lui manquait cruellement.
Elle ne semblait pas partie pour se réveiller. « Je devrais peut-être la ramener, » demanda-t-elle, incertaine. Jack ne répondit pas, mais l'odeur sembla s'alléger un peu.
Prenant une grande inspiration, Jeanne ferma les yeux, et se téléporta avec la rousse dans la chambre de celle-ci. Il y avait deux lits jumeaux : sur l'autre, Marion dormait paisiblement, bien emmitouflée sous une couette épaisse. Chuck veillait sur le rebord de la fenêtre; son sourire étrange ne disparut pas en voyant le trio les rejoindre, et Jeanne eut l'impression familière qu'il la suivait des yeux alors qu'elle déchaussait Mathilda et se débattait pour la faire rentrer dans ses draps.
Jack ne s'était pas retransformé; alors qu'elle se redressait, elle sentit soudain quelque chose de froid contre son cou, quelque chose de coupant.
« Une dernière chose. Si tu fais pleurer ma maîtresse de nouveau, je te découperai en rondelles. Compris, miss martyr ? »
Jeanne cilla. Le visage de Jack avait quelque chose de décidé, et elle avait peu d'illusions sur ce qu'il serait capable de lui faire s'il décidait qu'elle avait fait trop de mal à Mathilda. Pourtant, elle n'avait pas peur. En fait, elle comprenait sa démarche, et elle aurait aimé pouvoir lui assurer que ce ne serait pas le cas.
Retirant sa main des cheveux de Mathilda, elle la leva, comme pour jurer. « Compris, » murmura la Française, retenant un peu son souffle.
« Je vais te ramener à ta chambre, » déclara le fantôme. Ce n'était pas une proposition, et Jeanne acquiesça sans se poser de questions. Lentement, sans faire de bruit, elle suivit Jack le long des couloirs, jusqu'au petit escalier qui menait au tunnel crûment creusé dans la roche. Shamash et Jack illuminaient la voie, et bientôt ils étaient à la porte du bâtiment d'Eden. Jack fit une pirouette ironique et disparut dans l'ombre, tandis que Jeanne retournait à sa chambre.
Avec un petit soupir, elle ôta ses vêtements et passa le pyjama de Lilirara. Puis elle s'effondra sur son lit.
Elle se sentait fatiguée. Si fatiguée…
Pourtant, elle ne parvint pas à fermer l'œil. Alors elle attrapa le livre abandonné par Mathilda, et commença à lire.
L'air était vivifiant en haut de la falaise. Le vent s'insinuait dans les vêtements, griffait la peau, claquait le tissu.
Rackist, une main posée sur son chapeau à plume pour le retenir, sortit cependant de la bulle protectrice qu'était le bunker et s'engagea sur le sentier. Le froid lui faisait du bien. Lutter contre l'air lui occupait l'esprit, le vidant de ses pensées pour les remplacer par un néant paisible.
Quand il atteignit la lisière du bois, l'ancien prêtre s'assit sur une vieille souche et fouilla ses poches pour trouver cigarette et briquet. Les arbres le protégeaient du vent, mais il lui fallut plusieurs essais pour pouvoir allumer l'objet; la fatigue, peut-être, ou bien l'âge qui rendait ses doigts moins précis. Tiens, cette pensée devait lui venir de Kanna : il n'y avait que la grande peste des Hanagumi pour le railler. Les autres étaient trop conscients de ce qui pourrait leur arriver s'ils mettaient vraiment le prêtre en colère…
Chassant la sorcière de ses pensées, le brun tira un bon coup, laissa la fumée lui remplir les poumons, et ferma un moment les yeux.
La situation avait pris un tournant auquel il ne s'attendait pas, et cela ne lui plaisait guère. Hao ne l'avait pas prévenu de ce qu'il comptait faire dans l'avion des Paches, et il ne pouvait pas être sûr que le brun ne l'ait réellement prévu que lorsqu'il avait vu Michael se frayer un chemin entre eux. Mais le résultat était… inquiétant. Et maintenant que les matchs étaient décidés…
Il avait sa petite idée de ce qu'Hao avait prévu pour la première équipe des X-Laws à passer dans l'arène. L'omnyôji allait les écraser, montrer sa surpuissance. Il ne laisserait aucune place dans ce tournoi à leur discours, à leur espoir; son mépris pour eux ne semblait qu'avoir augmenté au contact de Jeanne. Et Rackist… Rackist ne pouvait pas savoir comment l'ancienne Iron Maiden allait réagir. Elle ne connaissait aucune de ces personnes, mais… il se souvenait des heures qu'elle passait au téléphone avec Marco, à communiquer dans leur bric-à-brac de français, italien et anglais. Il lui avait parlé de Meene, en particulier. Dans quelle mesure se souvenait-elle de ces conversations, du tableau qu'il lui avait brossé, de son enthousiasme ? Qu'était-elle prête à faire pour protéger des étrangers ?
Ce qu'il savait d'elle – ce qu'il avait réussi à apprendre, maintenu à l'écart comme il était – lui disait qu'elle était prête à beaucoup. Beaucoup trop.
Il avait l'impression d'assister à un accident de voiture au ralenti. Tous les gens autour de lui se précipitaient vers un grand mur de brique, faisant comme s'ils ne le voyaient pas alors qu'ils le voyaient très bien, et lui ne pouvait rien faire. Qui l'écouterait ? Pas Marco, et pas ses gens non plus. Certainement pas Jeanne. Hao ? Ce n'était même pas la peine d'en parler.
Et les secondes s'écoulaient comme du sable, les tirant tous vers les matchs et le sang. Le résultat ne serait pas surprenant, pas quand Hao faisait office du mur de brique. Ah, il n'avait plus vraiment le cœur pour ces folies-là...
« Hé, hm... Euh... Père Rackist ? »
Il avait porté la main à son arme; mais avant qu'il ait pu la sortir, son cerveau avait reconnu la voix, et il se détendit avec un léger soupir. Puis, lentement, il tourna la tête vers le garçon qui l'avait rejoint.
Achille avait des cernes, et l'air quelque peu hagard de ceux qui ne trouvent pas le sommeil. Ce n'était pas très surprenant.
Se forçant à prendre un ton plus amène qu'il n'avait envie de l'être, le prêtre s'éclaircit la gorge : « Tout va bien, Achille ? Un problème dans votre bâtiment ? »
Le brun secoua la tête. Il semblait hésiter à dire quelque chose. Puis il prit son courage à deux mains.
« Je voulais vous parler de... Enfin, non. Je voulais parler avec vous. Au sujet de Jeanne... »
Rackist dévisagea Achille un long moment, comme pour jauger ses intentions.
Achille. S'il ne savait rien du troisième membre de l'équipe de Jeanne, il connaissait assez bien Achille. Au camp, il l'avait entraîné, l'avait vu s'entraîner, l'avait vu grandir. Et en le voyant comme ça, en train de jouer nerveusement avec les boutons de sa veste, il avait l'impression de le voir pour la première fois. Où était le petit irascible et jaloux de son ombre, avec seulement le nom d'Hao à la bouche et l'assurance des idiots destinés à tomber contre le premier adversaire venu ? Il voyait un adolescent indécis, et visiblement inquiet au point de ne pas dormir. Tant de changements en à peine quelques jours… ?
« Tu t'es vraiment attaché à elle, » finit-il par dire, comme s'il n'était pas sûr de ce qu'il devait comprendre.
Achille plissa les lèvres, d'une manière qui rappela au prêtre celle de Jeanne. Puis il se redressa, plantant ses pieds dans le sol. « N-nous sommes une équipe, monsieur. Et... et je veux l'aider. Ou...
- La protéger ? » Rackist eut un sourire étrange. « Tu crois que je lui veux du mal ? »
L'adolescent secoua la tête. « Justement... je ne crois pas. Mais... elle est toute seule et...
- L'est-elle ? Elle t'a toi, et votre coéquipière. » Il était dur et se forçait à être détaché, moins par coquetterie que par intérêt. Achille n'avait jamais été vraiment très à l'aise avec lui, comme la plupart des autres personnes du groupe d'Hao. A part Hao lui-même, ainsi que peut-être Kanna, pour qui « à l'aise » signifiait quelque chose de très différent par rapport à la normale, personne ne l'était vraiment. Cela ne dérangeait pas énormément l'ancien prêtre, solitaire de nature. Mais... être approché ainsi ne le dérangeait pas non plus, et apparaître trop affable ou intéressé pouvait le desservir. Il ne voulait pas que l'adolescent le croit prêt à tout pour retrouver l'affection de Jeanne, ce qui était d'ailleurs faux, mais qui pourrait lui faire penser qu'il n'était pas honnête, et même le faire fuir...
Achille secoua la tête. « Pas pour ça. Pas pour... les X-Laws. Même si elle est notre amie, elle ne nous écoutera pas parce qu'on y connaît rien. Alors je me demandais... je voulais savoir si vous pouviez me raconter. »
Rackist leva un sourcil. A ça, il ne s'attendait pas. « Te raconter ? »
Achille acquiesça. « Comment... comment c'était. Qui est Marco. Et... et les autres que vous connaissiez. Je veux savoir qui sont ces gens... pour qui elle est prête à faire tant de choses. Et vous êtes le seul à qui je peux demander. »
Rackist réfléchit un long moment. Puis il tira encore un coup sur sa cigarette et fit signe au garçon de s'assoir en face de lui. « Mets-toi à l'aise. Ça va être long. »
« Chalu, sérieusement… »
La faible lumière du miroir baignait la salle de bains d'orange clignotant. Elle aurait pu allumer les lumières de la pièce, mais elle avait peur de réveiller ses deux compagnons. Heureusement, ils avaient le sommeil profond, et sa chambre à elle était la plus proche de la salle de bains. Tant qu'elle se faisait assez discrète, elle n'aurait pas de problème…
Cela ne pouvait pas être le stress. Elle n'était pas stressée. Elle avait ses informations sur leurs adversaires, et avec Jeanne dans son équipe, il y avait peu de chances qu'ils aient vraiment du mal. Pourtant, elle n'arrivait absolument pas à dormir. Son bras, sa tête, son cou surtout la brûlaient, comme si elle avait de la fièvre. La douleur, lancinante, occupait son esprit au point de rendre impossible tout repos. Alors, après deux bonnes heures à se tourner et se retourner, la brune s'était levée, avait jeté son voile sur sa tête pour cacher son état, et s'était dirigée en catimini vers la salle de bain.
Maintenant, elle s'inspectait dans le miroir vieilli, et ce qu'elle voyait ne lui plaisait pas.
Son bras n'avait rien. Son visage non plus. Mais il y avait sur son cou quelque chose, à la limite de son champ de vision. Pour le regarder dans le miroir, elle devait s'étirer la peau entre deux doigts, et presque se dévisser la tête. Mais, dans une certaine mesure, ça marchait : elle voyait quelque chose de bizarre.
Elle avait déjà remarqué, depuis son arrivée au Village, quelque chose de sombre sur son cou. Mais ce qu'elle avait d'abord pris pour un grain de beauté semblait s'être épaissi et élargi. Maintenant, la forme vaguement triangulaire l'était complètement, et plus sombre qu'avant. Du moins, elle avait cette impression. On eût dit un tatouage…
Quelque peu inquiète, Nyôrai toucha du doigt ce qui semblait être l'encre. Il n'y eut pas de décharge, pas de douleur autre que la pulsation paralysante qui la maintenait éveillée. Pour autant, cela ne partait pas comme du maquillage ou de la saleté. C'était… vraiment comme un tatouage. Ce qui signifiait qu'elle ne pouvait pas l'enlever.
En se repassant en tête tous les événements depuis son arrivée au Village – elle s'était lavée de la tête aux pieds le premier jour, et inspectée sous toutes les coutures à ce moment-là – elle ne voyait qu'une possibilité. Qu'une seule chose qui aurait pu causer cette tache étrange.
Il s'agissait des cartes. Les fichues cartes lui faisaient quelque chose. Il y avait un piège. Pourquoi n'avait-elle pas songé au piège ? Idiote, voilà ce qu'elle était. Chalu. Si Sâti avait osé salir sa bouche avec une insulte, elle aurait pu lui lancer celle-là, et avoir raison. Elle s'était comportée en idiote finie, et elle en paierait sûrement le prix.
Rageuse, elle fouilla une petite trousse posée sur le bord de l'évier, et en sortit un pinceau et quelques produits de maquillage. Elle devrait l'enlever pour dormir, mais il fallait qu'elle teste son idée. Avec application, elle se mit au travail, refusant de laisser la rage la faire trembler. Bientôt, le « tatouage » avait disparu. Elle pouvait fixer la poudre, s'assurer que personne ne verrait rien... oui. Ça marcherait.
Toujours en colère contre elle-même, elle rinça soigneusement son cou, sans faire disparaître l'étrange dessin, avant de rentrer dans sa chambre. Son carnet l'attendait sur son bureau. Elle en sortit les cartes et les étala devant elle. Celle qu'elle avait utilisée pour voir dans le passé était toujours là, mais entièrement vierge, inutilisable. Et celle qu'elle avait failli tirer contre Sâti…
Elle représentait une tour de pierre blanche en train de s'écrouler. Chaque fenêtre vomissait des flammes rouges, et de pauvres âmes se jetaient dans le vide plutôt que de rester à l'intérieur.
« Tue » était marqué en dessous. Si elle se posait des questions sur la fonction de certaines cartes, celle-ci était assez claire. Et elle, dans sa colère, elle avait… failli la tirer contre Sâti. Et si Jeanne ne l'avait pas arrêtée, elle l'aurait sûrement fait, rien que pour voir la tête de sa chère sœur.
Oh, l'idée de la grande prêtresse si posée, si assurée, tombant comme un arbre sans comprendre ce qui lui arrivait lui faisait toujours un féroce plaisir. Enfin non, peut-être pas « plaisir, » quand même. Mais ce ne serait que justice, et ça lui en boucherait enfin un coin. Dans un monde où les Shamans pouvaient ressusciter qui bon leur semblait d'un claquement de doigts, ce n'était pas une pensée bien grave…
Pourtant elle était tout de même bien contente de ne pas l'avoir fait. Parce que si elle avait raison, si c'était bien utiliser la carte qui avait eu cet effet sur sa peau, alors en utiliser une à la légère était une très mauvaise idée. Il lui en restait quatre… et elle devrait les rationner rationnellement.
A cet instant, Nyôrai se rendit compte que sa main, posée près des cartes, tremblait. Sèchement, elle attrapa son poignet avec son autre main, sans pouvoir l'arrêter. Sa peau était froide, et moite de sueur… Irritée, elle plaqua sa paume contre le bureau, sans s'inquiéter du bruit. Elle avait peur ? C'est ça, elle avait peur. De Sâti, d'Hao, de ces cartes, d'elle-même ?
Heureusement que Jeanne avait été là…
Un sourire sec étira ses lèvres. Elle n'aurait jamais imaginé pensé ainsi quelques semaines auparavant. Pourtant, il fallait avouer que la petite Française avait ses bons côtés. Peut-être fallait-il lui parler des cartes… ?
Non, décida-t-elle immédiatement. Ce n'était pas quelque chose qui se partageait. Jeanne avait déjà plein d'atouts dans sa manche. Elle n'avait pas besoin d'en avoir quatre de plus… Nyôrai ferait attention, voilà tout.
A moins que... elle avait touché le triangle poudreux sur le mur de brique, aussi. Peut-être que... peut-être que le piège était là ? Qu'est-ce qu'elle était allée faire à tripoter des restes de magie qu'elle ne connaissait pas, aussi ?
Ca restait sa faute, de toute façon. Ce tatouage était un avertissement. Qu'il vienne des cartes ou de l'inscription, au fond, peu importait. Elle n'avait pas été assez prudente. Et dans ce tournoi, le manque de prudence était une erreur grave. Elle ne la referait pas...
Son bras avait cessé de trembler. La douleur elle-même s'effaçait, comme un mauvais rêve. Elle devait dormir, reprendre ses forces avant le combat. Jeanne était partie se coucher tôt, trop tôt pour qu'elle puisse vraiment lui parler de leurs adversaires, alors il faudrait qu'elle la coince avant que le match commence. Achille, lui, avait écouté ce qu'elle avait découvert, et avait dit qu'il réfléchirait à une stratégie… mais tout intéressant qu'il était, il n'était pas un atout aussi puissant que Jeanne. Sans elle, le combat serait vraiment plus compliqué.
Retirant son voile, la jeune fille se glissa sous la couette, soupira, et parvint enfin à fermer les yeux.
« Jeanne, » répéta Nyôrai sur un ton passablement énervé, la forçant à se sortir de ses pensées.
La Française cilla et recentra son regard sur sa camarade, qui venait de faire claquer la porte de son casier. « Tu m'as entendue ? »
Elle dut bien avouer que non. Avec un soupir irrité, la brune secoua la tête. « Pourquoi je me fatigue ? Tête de mule et lunatique, tu fais un sacré combo...
- Désolée, » fit Jeanne avec un faible sourire. « Tu disais ? »
Nyôrai haussa les épaules. « Je te parlais des Niles, mais je vais me répéter. Une fois que je serai habillée ! »
Puis elle se détourna et alla se changer dans l'une des cabines mises à leur disposition, laissant Jeanne seule face au miroir et à sa réflexion.
Quoiqu'ils soient visiblement en manque perpétuel de fonds, les Paches avaient bien fait les choses pour leur arène. Si l'on ignorait le village autour, le stade aurait très bien pu s'imaginer près d'une grande ville comme Paris ou New York. Les parois du bâtiment resplendissaient au soleil comme de l'onyx poli, et les couloirs étaient tous très larges, et impeccables. C'était comme s'il avait été peint la veille... et c'était peut-être presque le cas.
Les vestiaires ne dépareillaient pas. Il y en avait un à chaque bout du stade. Thalim les avait guidés vers le leur avant de leur souhaiter bonne chance; ils étaient seuls pour découvrir les lieux. Le vestiaire lui-même était dédoublé pour donner la possibilité à l'équipe de se séparer entre filles et garçons, ce qu'Achille avait fait sans souffrir d'histoires.
Jeanne se regarda dans le miroir. Nyôrai était passée par là. Avec son trousseau magique, elle avait effacé ses cernes et redonné un peu d'éclat à son teint crayeux. Elle n'en voyait pas forcément l'utilité, mais son aînée avait été intraitable : il fallait être nickel sur le ring, au moins au niveau de l'apparence. Car niveau psychologique, Jeanne ne se sentait vraiment pas au mieux de sa forme...
Un bruit de pas l'informa que son amie avait fini de se changer. En la voyant toujours plantée là, Nyôrai soupira de nouveau et vint se planter près d'elle. « Tu ne veux toujours pas me dire ce qu'Hao t'a dit ? »
Jeanne plissa les lèvres, regarda vers le couloir où se trouvait la porte du vestiaire garçons.
« Oh, mais il ne t'écoute pas, allez. Et quand bien même, est-ce que ça serait un mal ? Comme ça, il saurait à quoi s'en tenir avec son maître adoré.
- Je ne veux pas lui faire ça, » protesta Jeanne. « Et puis je devine ce qu'il dirait. Et je ne suis pas d'accord.
- Qu'est-ce que tu penses qu'il dirait ? »
Sans réfléchir, Jeanne soupira : « Qu'il faut sacrifier les Niles pour les X-III. »
Nyôrai fronça les sourcils. « Quoi ? »
Prise de cours, sa compagne secoua la tête. « Rien. » Puis elle partit en direction de la cabine pour échapper aux questions. Mais en vain : Nyôrai la retint par le bras.
« Parle-moi, Jeanne. Sinon on ne va pas s'en sortir. »
La Française fixa son aînée un moment. Puis, fatiguée, elle acquiesça. « D'accord. En gros... il m'a dit qu'il voulait bien épargner les X-III. Mais uniquement si je lui fournissais trois âmes en échange. Celles des Niles, en l'occurence. »
Nyôrai cligna des yeux. « Mais... c'est génial ! »
Jeanne la regarda comme si elle venait de dire une énormité. Et, pour elle, c'en était une. « Pardon ?
- C'est une chance unique, » expliqua la brune sans se départir de son sourire. Cependant, en voyant que Jeanne ne semblait absolument pas convaincue, le sourire devint un peu nerveux.
« Une chance, » répéta Jeanne, les sourcils froncés.
Perdue, Nyôrai pencha la tête vers le côté. « Tu ne veux pas sauver les X-III? »
Jeanne secoua la tête, choquée : « Je ne veux pas tuer les Niles! Et d'ailleurs, c'est même pas sûr qu'on y arrive! »
Nyôrai la regarda avec lassitude. "Je sais que tu y es habituée, mais ton furyoku et tes talents sont au-dessus de la moyenne, Jeanne. En fait, ça demanderait vraisemblablement plus d'efforts de ne pas les tuer que de les tuer.
- Justement! Est-ce que cela ne prouve pas mieux notre force de les laisser partir ? »
Nyôrai ne sembla pas plus sensible à l'argument qu'Hao ne l'avait été. En se tenant le nez, visiblement pour ne pas exploser, la brune ferma les yeux un moment pour mettre en forme son explication. Puis elle les rouvrit, attrapa les mains de Jeanne, et les écarta comme pour montrer les deux bras d'une balance.
« Ecoute. C'est assez simple pourtant. Les deux choix ont un résultat équivalent: soit on tue les Niles et les X-III vivent, soit on ne les tue pas et les X-III meurent. » Elle fit une pause, comme pour s'assurer que Jeanne suivait bien. Puis elle secoua l'une des mains, comme si le poids de ce bras en changeait et déséquilibrait la balance. « Mais en fait, c'est pire: parce que si tu essaies de combattre les Niles sans les tuer, alors tu vas te retenir et te battre moins bien, et on risque de perdre. »
Jeanne serra les lèvres, peu satisfaite de cette explication.
« Aucune règle ne limite l'usage de la force dans le tournoi...
- C'est vrai. S'en imposer une est donc une décision qui demande du courage, » contra Jeanne. « C'est une question de morale. Hao jongle avec ces vies comme... comme des billes. Des objets. Je ne veux pas rentrer dans son jeu. Si je le fais... je ne pourrai plus jamais négocier avec lui. »
Nyôrai fit un geste vers le terrain. « Il est déjà en train de négocier avec toi ! Il t'a donné son prix, » martela-t-elle.
Jeanne secoua la tête. Maintenant, elle comprenait pourquoi l'idée la dérangeait autant, et pourquoi elle ne le ferait pas. « Non. Il ne m'a pas donné son prix. Il a essayé de deviner le mien. Si j'obéis, alors il l'aura fixé, et ce sera fini. »
Sa camarade finit par comprendre qu'elle ne lui ferait pas changer d'avis. Elle soupira. « Du coup, on fait quoi ? On se bat ?
- On gagne, » fit Jeanne froidement. « Sans tuer, mais on gagne. »
Il y eut un silence.
« Certes. Je file le dire à Achille. Mais maintenant zou, va t'habiller, on va être en retard, » finit par dire Nyôrai en la poussant dans une cabine. Le public s'impatientait maintenant, il faudrait lui donner sujet à s'étonner.
