Jeu d'échecs

Deuxième partie: Et in Arcadia

Neuvième chapitre: Ice Ice Baby / Causes et conséquences

Disclaimer: Shaman King ne m'appartient pas.

Soundtrack: Why worry (Set it off)

Note:

Petit chapitre qui me plaît bien. Plein de trucs pas importants qui me plaisent bien. Du coup on est plutôt bien!


Jeanne renoua les lacets de ses bottes et quitta la cabine de rhabillage, encore un peu secouée. Malgré une longue douche, elle sentait qu'elle serait bientôt pleine de courbatures. Ce n'était pas faute de s'être entraînée, mais visiblement elle allait devoir faire mieux, ou faire plus. Elle devrait s'arranger avec Achille et Nyôrai... Peut-être que Mathilda et Marion accepteraient de les aider. Certes, elles étaient dans une autre team, mais cela leur servirait aussi, et tout le monde en ressortirait plus fort. Hm… elle leur en parlerait.

Une demi-heure devait s'être écoulée depuis la fin du match, mais le stade était déjà désert. Il n'y avait plus que quelques Paches qui couraient dans les couloirs pour nettoyer, et elle dans le vestiaire. Ses deux coéquipiers l'avaient laissée en arrière pour réserver une table au café de Thalim.

C'est Nyôrai qui leur en avait parlé. Elle le fréquentait depuis le premier match, et il était apparemment bondé dès la fin des combats par les Shamans trop jeunes ou trop fauchés pour aller au restaurant de Namari. Les X-Laws n'y étaient quasiment jamais vus, et les Gandhara non plus, ce qui arrangeait bien les membres de l'équipe d'Eden. Par contre, le frère d'Hao et ses camarades y étaient souvent, ainsi que la plupart des équipes non-alignées, et ça aussi, ça pouvait être « très intéressant », comme le disait la petite brune.

S'étirant, la Shamane s'assura de ne rien avoir oublié et prit le chemin de la sortie. Le soleil de l'extérieur semblait moins agressif que celui du ring, plus doux. Ca s'était plutôt bien passé, dans l'ensemble, non ? Pour un premier match... elle pouvait être assez contente d'elle. D'un pas décidé, elle s'éloigna du mur du stade...

« Tu as fait ton choix, » fit une voix derrière elle. « Les Niles plutôt que les X-III, le sang sur mes mains plutôt que sur les tiennes. »

Jeanne s'immobilisa. Elle se sentait étrangement calme. Pourtant elle avait craint ces mots, ces mots et ce qu'ils impliquaient, jusqu'à entrer dans l'arène. Peut-être que c'était la fatigue. Ou peut-être qu'elle avait enfin compris ce qu'elle voulait lui répondre.

Serrant ses mains l'une dans l'autre, elle se retourna. « Non. »

Hao leva un sourcil. « Quoi, non ? »

Jeanne ne détourna pas les yeux.

« Non. Ce que j'ai choisi, ce n'est pas de tuer les Niles. Cela ne vous force pas à tuer les X-III. Si vous le faites c'est votre affaire, » fit-elle d'une voix qu'elle espérait ferme. « Ce n'est pas moi qui vous mets l'arme dans les mains. Vous avez encore le choix. Je ne suis pas responsable de vos actes. »

Hao roula des yeux. « Si c'est ce qui te permet de fermer les yeux cette nuit…

- Je suis sérieuse. Ce que j'ai choisi, c'est de vous montrer que vous pouvez gagner sans tuer vos adversaires. »

Il secoua la tête. « Tu ne m'as pas montré grand-chose. Je n'ai pas vu une équipe, j'ai vu trois Shamans plus ou moins médiocres se débarrasser de trois Shamans complètement médiocres. » Son ton était à peine moqueur. Suffisamment, tout de même.

« Peut-être que c'était l'idée, » contra Jeanne. « Peut-être que nous voulons être sous-estimés par nos prochains adversaires –

- Pas avec moi, princesse. »

Jeanne referma la bouche.

« D'ailleurs – si j'étais toi, je ne me regarderais pas de haut, ma grande. »

Elle fronça les sourcils, mais n'osa pas commenter.

« Comment tu disais, déjà? 'Je suis mauvais parce que je considère les autres comme des moyens?' Mais tu n'es pas différente. Du moins, si ce que tu dis est vrai. Si tu les as laissés en vie pour me prouver que je pouvais gagner sans tuer, alors cela n'avait rien de noble. C'était une démonstration. Et ils étaient les outils que tu as utilisés pour faire cette démonstration. »

Les joues de Jeanne la brûlaient, et son cerveau lui semblait prêt à exploser. Elle ne l'avait pas vu comme ça, et elle ne… Elle ne... Il fallait qu'elle lui prouve qu'il avait tort, elle les avait épargnés parce que c'était mal de tuer, parce qu'ils méritaient de vivre, et…

« J'ai apprécié la nouvelle armure d'Achille, » continua-t-il sans changer de ton. « Si tu pouvais ne pas le tuer au passage, j'apprécierais encore plus. »

Jeanne hésita. Cela n'avait aucun rapport avec leur discussion précédente, mais… la façon dont il parlait… « Ce… ce serait bien, si vous le lui disiez.

- Hm ? »

Son sourire s'était élargi, et Jeanne sentit qu'elle était encore partie pour une discussion épineuse. Il n'était pas content qu'elle ait refusé de rentrer dans son jeu, visiblement. Eh bien, elle n'avait qu'à être encore plus en colère que lui. C'était facile, d'ailleurs. Elle n'avait qu'à songer à la façon dont le Grec avait souffert à cause de lui, constamment en train de se demander s'il déplaisait à son maître alors qu'il faisait sans doute parti de ses partisans les plus dévoués… La peur, la confusion laissèrent place à une colère froide et calme. Si calme. Dangereuse.

« Achille, » clarifia-t-elle. « Ce serait bien. Que vous lui disiez que vous ne voulez pas qu'il meure. »

Hao passa les bras derrière sa tête. « Tu es sûre ? Tu veux qu'il se rapproche encore de moi ? Pourtant tu ne voulais pas qu'il chasse à mes côtés…. Un peu contradictoire, tout ça. »

Jeanne serra les poings. Il avait un peu raison. Seulement un peu. « Vous le faites souffrir.
- Mais toi aussi, » rappela le brun. « Tu le forces à réfléchir, à douter de moi, de ses choix, de ce qu'il veut devenir. Toi et moi, nous le faisons grandir, Jeanne… et on ne grandit jamais qu'en réaction à des événements désagréables. Merci de faire ta part. »

Son sourire angélique jouait avec les nerfs de son interlocutrice, et elle était convaincue qu'il le savait. Il savait toujours tout, de toute façon.

« Dites-lui quand même, » finit-elle par insister, avant de se retourner. Elle allait partir et le laisser en plan, c'était le plus sage.

« Jeanne, » rappela Hao.

« Quoi ? »

Il se décolla du mur du stade et la rejoignit. Elle pouvait sentir son souffle dans ses cheveux – il avait vraiment grandi, le bougre, c'en était insultant – mais elle refusa de bouger. C'aurait été admettre qu'il la mettait mal à l'aise.

« Je te mets mal à l'aise ? »

L'entendre répéter ses pensées fit sursauter Jeanne si haut qu'elle manqua lui rentrer dedans. Déboussolée, elle se retourna, fit face. « Qu'est-ce que vous avez dit ? »

Hao sourit, innocent. « Je viens de t'expliquer pourquoi j'agissais ainsi avec Achille. Ne penses-tu pas que si j'insiste pour te pousser à bout, c'est pour la même raison ? »

Jeanne fronça les sourcils, trop sonnée pour réagir.

« Ce n'est pas grave. Ça viendra, » souffla Hao, carnassier. « En attendant, tu as raison : il va falloir t'entraîner dur. J'espère voir bien mieux que ce que tu m'as montré la prochaine fois. »

Puis il disparut en une gerbe de flammes.

Jeanne soupira. Elle se sentait encore plus épuisée, comme si en plus de son match elle avait couru un marathon. Ses jambes lui semblaient flageoler, et elle avait presque envie de s'assoir par terre…

« Euh, mademoiselle ? »

Prise par surprise, Jeanne appela Shamash et virevolta pour faire face à l'attaquant. Mais d'attaquant, il n'y avait pas. A la place se dressait devant elle un homme grand et un peu replet. Il portait un costume de ville assez simple. Sa voix disait quelque chose à Jeanne, mais elle n'arrivait pas à se rappeler quoi.

Fronçant les sourcils, elle répondit : « Oui ? Je peux vous aider ? »

L'étranger sourit, l'air un peu nerveux. « C'est moi… Nakht, je veux dire. »

Alors seulement Jeanne comprit. Ce qu'elle reconnaissait, c'était la voix de son adversaire. Mais comme elle n'était plus déformée par sa pyramide de fausse pierre, elle était trop différente pour faire le lien.

Jeanne se détendit quelque peu. « Oh, désolée. Sans la pyramide…

- C'est bien normal, » répondit le géant. « J'aurais été bien surpris si tu avais pu m'identifier. »

Jeanne sourit légèrement. « Vous… vous êtes mieux, comme ça. Ca fait moins… inquiétant.

- Oui, n'est-ce pas ? » Souriant, il se gratta le crâne, qu'il avait chauve.

Il y eut un silence.

« Euh, donc… vous vouliez me parler ?

- Ah, oui ! » Sorti de sa rêverie, le colosse se mit à fouiller ses poches à la recherche de quelque chose. Jeanne patienta sagement, sans bien comprendre ce qui se passait; et bientôt Nakht sortait un petit objet brillant, qu'il lui lança.

« Tiens, pour te remercier. »

Surprise, Jeanne ouvrit les mains, juste à temps pour attraper un petit porte-clefs en métal. Il représentait une pyramide en trois dimensions, avec des petites rainures le long des parois. Elle était assez lourde, probablement non évidée, et l'un des côtés était gravé d'une grande croix de Ankh percée d'un point noir. Le tout semblait très fin, presque plus proche du bijou que d'un porte-clefs normal.

Relevant des yeux ronds vers Nakht, la jeune Shamane parvint à ouvrir la bouche: « Merci... C'est…
- Oh, ce n'est rien ! Juste un gadget que… enfin… j'aime bien sculpter le métal, et ça me restait sur les bras. Après… ce que vous avez fait pour nous, je trouve ça juste qu'il te revienne. »

Jeanne fronça les sourcils. « Ce que nous avons fait pour vous ? Mais…

- Oui, je sais, c'est dit bizarrement. » Il avait un rire très nerveux, découvrit-elle. « Vous nous avez battus, et forcément je suis déçu, mais… Je suis conscient que vous auriez pu nous tuer. Vous en étiez capables, et après ce qu'Anatel… non, ce qu'on a essayé de vous faire, on l'aurait peut-être mérité. Alors… je trouve qu'il faut faire les choses bien, et je me suis dit que ça pourrait être un, euh… un cadeau de réconciliation ? »

Jeanne cilla. Elle ne s'attendait pas à ce genre de choses. Elle découvrit pourtant que cela la touchait énormément. Souriant, elle acquiesça. « C'est très gentil, » parvint-elle à dire. Pourquoi avait-elle la gorge nouée ?

« C'est un porte bonheur. Il a fait beaucoup de chemin… je l'avais avec moi en Egypte, déjà. Il a vu les vraies pyramides et traversé des déserts. Tu es déjà allée en Egypte ? »

Jeanne secoua la tête. Hao les avait entraînés dans beaucoup de pays, mais pas dans celui des Pharaons.

« C'est dommage, c'est un très bel endroit. Si tu… Enfin, après le tournoi, je suis sûr que tu trouveras le temps d'y aller. Tu verras.

- C'est promis, » fit Jeanne doucement, sentant les précautions avec lesquelles il enrobait ses mots. C'était doux de sa part de paraître rassuré sur leurs destins au point de parler de ce qu'ils feraient le tournoi fini. C'était une leçon d'espoir, décida-t-elle. Une leçon qu'elle garderait en tête. Il fallait croire en l'avenir. C'était bien ce qui avait motivé sa décision, non ? Elle voulait croire que les X-III seraient sauvés, même si elle ne savait pas encore comment. Elle… trouverait un moyen.

« Je disais donc, c'est un porte-bonheur béni par mes dieux. Si tu as besoin d'aide, ils sauront t'entendre, j'en suis sûr. Même si tu n'es pas de leur peuple, ils se souviendront de ce que tu as fait pour nous, » expliqua-t-il gentiment. Puis, en faisant un signe d'adieu, il se détourna.

« Attendez ! » Jeanne se précipita pour le suivre. « Qu'allez-vous faire, maintenant ? »

Elle l'avait pris par le bras; bien que surpris, il ne se dégagea pas. Au contraire, il eut un sourire contrit et haussa les épaules.

« Anatel est en colère. Donc il faut déjà qu'on arrive à le calmer avant de partir. C'est… dur pour lui, encore plus que pour nous. C'était son rêve d'abord, tu comprends ? Mais c'est nous trois qui devons trouver un moyen d'avancer. C'est dur... »

Jeanne acquiesça, la gorge de nouveau serrée.

Nakht se força à sourire. « Quoi qu'il en soit… On devrait rester jusqu'à la fin du tournoi, rien que pour voir qui devient roi. Peut-être qu'on trouvera un nouveau rêve en chemin.

- Je... je comprends. » Jeanne lui rendit son sourire et regarda de nouveau ce qu'il lui avait donné.

Le petit objet était relativement lourd – de la fonte, peut-être ? Jeanne n'était pas sûre. Mais il y avait un petit anneau soudé à la base de la pyramide, comme s'il s'agissait d'un grigri à accrocher à sa Cloche de l'Oracle, ou à sa ceinture. C'était... plutôt mignon, d'ailleurs.

« C'est très gentil, en tout cas, » souffla-t-elle en relevant les yeux. Mais à sa grande surprise, Nakht avait disparu. Fronçant les sourcils, elle tourna sur elle-même, appelant déjà Shamash au cas où il s'agirait vraiment, ce coup-ci, d'une attaque surprise. Mais il n'y avait rien, ni personne.

Elle était un peu triste qu'il ait décidé de disparaître ainsi. Ah, il devait avoir ses raisons…

« Hé ! »

Mathilda était apparue à l'angle de la rue. Elle avait dû courir pour venir, car elle était légèrement essoufflée, et ses cheveux étaient encore plus en bataille que d'habitude. Jeanne lui sourit et répondit à son salut. « Quelque chose ne va pas ?

- J'allais te poser la question ! Tout le monde t'attend au café. Qu'est-ce que tu attends ? »

Jeanne cilla, puis secoua la tête. « Rien, » fit-elle en accrochant le porte-clefs de Nakht à sa ceinture. « J'étais perdue dans mes pensées, voilà tout. Je suis toute à toi. »

Mathilda leva un sourcil, ricanante. « Attention à ce que tu proposes, princesse. Allez, viens. » Sans plus attendre, elle lui prit la main et l'entraîna dans le dédale des rues.


« Ah, enfin. On a failli attendre, » furent les premiers mots que Jeanne entendit en entrant dans le petit café. Il y avait beaucoup de monde, en effet, mais il était assez bien insonorisé; Jeanne comprenait l'attrait de l'endroit.

Au fond de la salle, deux tables étaient peuplées de visages connus. D'un côté, il y avait Yoh et ses amis. De l'autre, elle distinguait Achille, Nyôrai et Marion.

La petite blonde s'était installée au fond, contre le mur, et Chuck trônait à côté d'elle, prenant une seconde place à lui tout seul. Visiblement, les autres Shamans l'avaient laissée tranquille, et Jeanne s'en félicita silencieusement. En la voyant arriver, la blonde leva la tête de Chuck, et le serra contre elle pour que Jeanne puisse se glisser sur la banquette. « Jeanne a été lente, » commenta-t-elle. « Mari a fini le brugnon. »

Devant elle, un verre était en effet présent, vide. Achille, qui ne s'était pas encore assis, sortit son porte-monnaie. « Tu veux que je te prenne un autre verre de sirop ? »

Marion cligna des yeux, et acquiesça. Le brun sourit et disparut en direction du comptoir alors que Mathilda s'attardait. « Tu veux quelque chose, Jeanne ? Et toi, euh... Nyôrai ? »

Les deux filles se regardèrent. Nyôrai, visiblement, ne s'attendait pas à une gentillesse de la part de la rousse, et hésitait; Jeanne ne savait tout simplement pas quoi demander.

« Un... verre d'eau ? » Jeanne ne semblait pas bien sûre.

Mathilda étouffa un rire. « D'accord, je m'occupe de te trouver quelque chose de mieux que ça. Et toi ?

- Un café noir, s'il te plaît, » demanda finalement Nyôrai avec un sourire poli. Elle s'était assise au bord de la table, près d'un jeune garçon à la peau sombre; il apparut clairement à Jeanne qu'ils avaient été, avant son arrivée, plongés dans une grande discussion.

« Entendu ! » Mathilda disparut. Jeanne sourit au garçon inconnu.

« Je ne crois pas te connaître….

- Je suis Chocolove ! » Il était tout sourire. « Je fais partie de l'équipe de Ren.

- Ah, oui, Yoh m'en avait parlé, » réfléchit Jeanne à voix haute, avant de sourire à l'intéressé, qui tentait de calmer une dispute entre Ren et Horo-Horo. « Et donc tu connais Nyôrai ? »

La brune semblait légèrement nerveuse. Mais elle n'eut pas à répondre; Chocolove s'en chargea très bien tout seul. « Oui, on s'est croisés ici même ! Nyôrai est très fine, j'aime beaucoup parler avec elle. »

Jeanne cilla, plutôt surprise, mais ne dit rien. Etait-ce une rougeur qu'elle décelait sur les joues de sa coéquipière ?

Nyôrai fut sauvée par une lance qui vint s'enfoncer entre les deux tables. La dispute entre Ren et Horo avait plus ou moins dégénéré, et Chocolove se retourna pour tenter de les calmer, pendant que Nyôrai sortait son carnet sans croiser le regard de Jeanne. Ah… il faudrait attendre si elle voulait lui tirer les vers du nez.

Achille revint le premier avec un verre de soda et le sirop de Marion. Devant l'air surpris de Jeanne – elle ne l'avait jamais vu boire autre chose que de l'eau – il eut un sourire nerveux. « Thalim a dit qu'après le match, il fallait du sucre... j'ai l'impression que tout le monde est au courant de mes bêtises, » confia-t-il, soucieux. Marion acquiesça, le visage sans expression, et Achille soupira. « Mari, tu n'aides pas...

- Mari dit la vérité. Hao-sama était très inquiet, » fit-elle sans avoir l'air d'y tenir, transformant instantanément son camarade en pivoine écarlate.

« C'est pas gentil de te moquer de moi !

- Je suis de retour ! » Sur ces paroles sonores, Mathilda apparut près d'eux. Elle déposa devant Jeanne un énorme chocolat chaud, et se glissa près d'elle avec sa propre boisson, un jus de fruit multicolore. « Cocktail pamplemousse-ananas-tomate, » expliqua-t-elle en voyant le regard intrigué, et un peu inquiet, d'Achille. Puis elle acquiesça dans la direction de Nyôrai. « Ton café arrive, je n'avais pas assez de mains et Thalim m'a dit qu'il s'en occupait. »

Et en effet, le grand Pache arriva bientôt avec des boissons pour le groupe de Yoh et le café de la dernière membre d'Eden. « Je l'ai préparé tout spécialement, » expliqua-t-il avec un clin d'œil, « tu m'en diras des nouvelles. »

Nyôrai leva un sourcil mais acquiesça, scrutant la surface sombre comme si elle en attendait des réponses.

« Tu étais super classe avec ton épée, en tout cas, » félicita Mathilda en envoyant une légère bourrade à Achille. « Dommage que tu n'aies pas les muscles qui vont avec.
- Ne te moque pas trop vite, » répliqua l'autre, quelque peu offensé qu'elle ait failli renverser son verre. « Tu n'es pas passée sur le ring, encore. On verra bien qui rira le dernier... »

Mathilda leva un sourcil, les lèvres plissées en un sourire mutin. « Oh que oui. On est complètement prêtes, je t'assure. Pas vrai, Mari ? »

L'intéressée semblait en pleine discussion avec Chuck, et ne réagit qu'après une seconde. Alors elle acquiesça gravement. « Mari va tout déchirer, » dit-elle d'une voix atone avant de se saisir d'une paille et d'entamer son second sirop. Jeanne et Achille échangèrent un regard. Mathilda rigolait, et Achille semblait prêt à la rejoindre. Jeanne aurait bien aimé faire de même, mais elle craignait la littéralité des paroles de la petite blonde. Alors elle fit un sourire nerveux, et tira sa tasse à elle.

Lorsqu'elle baissa le nez vers la boisson, elle en perçut enfin les effluves sucrés. Ce n'était pas le genre de choses qu'elle avait l'habitude de boire dans le camp d'Hao. Tous les adultes y buvaient du café, et les jeunes (sauf Mathilda, qui faisait mine de ne pas grimacer en avalant sa tasse « d'adulte ») se contentaient de lait, sucré pour Marion, ou d'eau. Certaines boissons préparées par les uns ou les autres avaient un parfum puissant, ou particulier; mais celui que Jeanne rencontrait maintenant était encore différent. Plus doux. Plus léger.

Un souvenir vague revint à l'esprit de Jeanne. Une pièce plutôt petite. Une chaise plutôt grande. Un grand sourire blond et une tasse lourde dans ses petites mains.

Jeanne chassa d'un battement de cils l'émotion incongrue qui était venue s'y installer et respira profondément. Puis elle regarda la boisson de plus près et sourit en remarquant les paillettes de sucre coloré saupoudrées dans la mousse.

Il fallut bien se résoudre à goûter la mixture, parce que Mathilda avait remarqué son manège, et que l'éclat de ses yeux indiquait qu'elle envisageait de lui voler la tasse, ou au moins de lui écraser le visage dedans.

La première gorgée fut aussi sucrée qu'elle l'imaginait. Mais ce n'était pas juste le sucre; c'était l'impression d'être serrée dans les bras d'un ami, d'un protecteur.

Une fois qu'elle eut fini, elle s'autorisa un long soupir et se renversa contre le mur, un vague sourire aux lèvres. Mathilda et Achille avaient raison : la tension s'était évaporée dans les volutes du chocolat. La fatigue du match, des décisions prises et des discussions eues étaient comme ôtées de ses épaules, la laissant dans un vague état d'euphorie. Du coin de l'œil, elle regarda Thalim sourire en servant son client suivant, un enfant trop petit pour atteindre le comptoir à moins de l'escalader à moitié. Il y avait quelque chose de l'ange dans la douceur avec laquelle il écoutait et renseignait le petit bout d'homme…

Elle dirigea ensuite son regard vers les Shamans attablés de l'autre côté de la table de Yoh. Tamao était là, assise près entre Horo-Horo et un garçon que Jeanne ne connaissait pas. D'ailleurs... c'était difficile à déterminer, parce qu'il était entouré de Shamans, mais Jeanne ne lui discernait aucun furyoku propre. Un humain ?

Yoh sembla remarquer sa distraction, et sourit. « C'est vrai, tu ne le connais pas encore. Hé, Manta !

- Oui ? » Le petit brun se retourna, et sourit à Jeanne. « Oh, vous êtes passés dans l'arène aujourd'hui ! Jeanne, c'est ça ? Je m'appelle Manta Oyamada, » et la légère pause avant de dire son nom suggérait à Jeanne qu'il devait avoir l'habitude de l'ordre inverse. « Je viens du Japon, comme Yoh, Tamao et Horo-Horo, et c'est vraiment passionnant de regarder des gens d'ailleurs se battre ! Vous ne bougez pas du tout pareil... » Il allait continuer, mais soudain il referma la bouche, comme gêné. « Je parle trop... »

L'intéressée, surprise, secoua la tête. « Non, c'est... intéressant. Tu... » Elle ne sut pas terminer. Est-ce qu'il le prendrait mal ?

« Non, je ne participe pas au tournoi, » sourit Manta. « Je vois les fantômes, mais je ne peux pas fusionner avec eux. Je suis un ami de Yoh...

- Et notre stratège, » le corrigea ce dernier. « Manta sait beaucoup de choses dans plein de domaines différents. »

Manta rosit à ce compliment alors que Tamao se glissait entre eux pour se rapprocher de Jeanne.

« Hm, je peux… me mettre là ? »

Un grand sourire vint immédiatement aux lèvres de Jeanne, et elle acquiesça. « Je suis contente de te voir, » s'entendit-elle dire avant même d'avoir réfléchi, et elle s'interrompit aussitôt. « Euh… je veux dire… ça va ? »

Tamao rosit et acquiesça en tirant sa chaise près de Jeanne. Elles ne se mirent pas immédiatement à parler, un peu gênées et sans vraiment savoir par quoi commencer.

« Tu… dessines toujours ? » Jeanne tripotait sa tresse, sans vraiment savoir quoi dire.

Tamao acquiesça immédiatement et vigoureusement, et sortit son carnet de sa sacoche. Sans que Jeanne n'ait eu à lui demander, elle lui montra les dernières pages noircies. Il y avait des crayonnés de gens que Jeanne ne connaissait pas, des dessins de Yoh (un peu beaucoup, d'ailleurs, mais Jeanne ne fit aucune remarque), et même quelques images prises à la va-vite du combat d'Eden. Jeanne ouvrit de grands yeux devant un dessin d'Achille tout en armes. « Il est superbe, » fit-elle avec enthousiasme. « Je ne sais pas comment tu fais… c'est magnifique. »

Tamao rosit. « M-merci… »

Il y eut un autre silence. Pour le remplir, Tamao entama une nouvelle page. Jeanne sourit et la regarda faire en buvant des petites gorgées de son chocolat. C'était bien aussi, de ne pas avoir à parler, de pouvoir simplement se détendre. Achille et Mathilda se chambraient, complètement absorbés l'un par l'autre. Nyôrai et Chocolove semblaient de nouveau plongés dans une profonde discussion, et Marion somnolait contre le mur. Tout était calme.

« J'étais, euh… contente, » murmura soudain la Japonaise. « De voir qu'il y avait d'autres équipes fortes… qui ne veulent pas tuer leurs adversaires. J'avais peur… que ce ne soit pas le cas. Que Yoh-sama soit le seul. Je suis contente que tu ne sois pas comme ça. »

Jeanne releva les yeux. Tamao dessinait l'intérieur du café, et n'avait pas relevé la tête.

« Je ne suis pas comme ça, » confirma la Française. Les paroles d'Hao lui revenaient en tête. Lui semblait croire que c'était de la faiblesse, quelque chose qui la gênait et dont elle devait se débarrasser. Mais… « J'espère ne jamais le devenir, » ajouta-t-elle.

Tamao acquiesça, toujours concentrée.

Jeanne réfléchit un moment. « Pourquoi ne t'es-tu pas inscrite, Tamao ? »

Cette fois-ci, elle avait dû surprendre, parce que la jeune fille aux cheveux roses se redressa, les yeux écarquillés. « Je… p-pourquoi aurais-je dû m'inscrire ? Je ne suis… vraiment pas forte. Et… J-je soutiens Yoh-sama. Je n'ai pas de raison… »

Jeanne leva les mains. « Je ne voulais pas t'attaquer. Si tu es sûre… c'est bien, Tamao. C'est juste que… tu es… très gentille. Et j'ai l'impression que ça manque un peu au tournoi. » Parce qu'est-ce qu'était le tournoi, sinon un carnaval d'égoïsmes ? Des égoïsmes bien compréhensibles parfois, comme celui d'Achille, ou d'Opachô, qui voulaient faire plaisir à Hao. Même sur son propre cas, Jeanne ne se faisait pas beaucoup d'illusions. Même si son rêve avait changé de forme, même si elle n'était jamais sûre de ce qu'elle voulait… elle avait décidé, à un moment de son parcours, qu'un rêve valait la peine qu'elle se batte. Qu'il valait la peine d'être entendu par les gens autour d'elle, par le monde entier.

Ah… peut-être qu'elle avait sa réponse. Tamao semblait trop douce pour vouloir s'imposer à quiconque. Et pourtant… Jeanne sentait confusément que ç'aurait été bon d'avoir des gens comme elle dans le tournoi. Et même, pourquoi pas, de l'avoir elle comme reine. Un règne de gentillesse, voilà ce qui aurait valu la peine d'être vu…

« J-jeanne ? »

Sortie de ses pensées, la Française se força à sourire. « D-désolée, j'étais prise dans mes pensées. Je… ne voulais pas t'embêter, tu n'as pas à répondre…

- S-si ! »

Tamao était toute rose. « Je… je peux répondre, j'étais juste… inquiète de voir que tu… enfin bref. Je ne voulais pas faire partie du tournoi pour, euh, beaucoup de raisons. Mais je pense que c'était la bonne décision, parce que… Parce que je pense que le rêve de Yoh-sama est celui que je veux voir réalisé. Il… Il veut être l'ami de tout le monde, tu sais ? » Elle s'était mise à parler bas, dans son anglais hésitant, comme pour ne pas être entendue.

Jeanne acquiesça.

« Ren, Horo-Horo, Lyserg… Ils ont tous commencé par attaquer Yoh-sama. Ils le pensaient faible parce qu'il ne voulait pas leur faire de mal, ils le pensaient naïf. Mais à chaque fois… Yoh-sama a réussi à s'en faire des amis. J'aimerais bien que… vous deveniez amis, aussi. Et même avec ces filles… qui me font un peu peur, » admit-elle en désignant Marion et Mathilda. Je pense que dans le monde de Yoh-sama… tout le monde pourrait être heureux. Je suis contente de pouvoir l'aider, même si c'est juste en faisant la cuisine ou en venant le soutenir… »

Jeanne cilla. C'était… une belle déclaration d'amour, ce qu'elle venait d'entendre. Cela lui pinça un peu le cœur, et elle sourit intérieurement. Égoïste jusqu'au bout, hein. « Tamao… tu… Enfin je veux dire, Yoh et toi… ? »

Tamao prit une teinte encore plus foncée. Il sembla bien à Jeanne qu'elle comptait, en fait, répondre, mais quelqu'un d'autre l'avait prise de vitesse.

« Yoh, je t'ai cherché partout. »

Dans le brouhaha, cette voix aurait dû se fondre facilement. Et pourtant, ces quelques mots suffirent à faire silence à la table de Yoh, et même à quelques tables autour. Tamao elle-même avait comme sursauté, et leva la tête vers l'inconnue, alors Jeanne fit de même.

Celle qui avait parlé était une jeune fille qui ne devait pas être beaucoup plus vieille qu'elle. Pourtant, elle dégageait une aura de supériorité impressionnante. Elle rappelait un peu Nyôrai. Mais si Nyôrai cherchait d'abord à se faire aimer, en se faisant aussi douce et chaude qu'elle se pensait supérieure, cette femme était froide, froide à faire frissonner. Elle était belle, aussi, très belle avec ses cheveux blonds et ses yeux d'encre.

Elle… rappelait un peu Hao, aussi. Mais il n'y avait pas autour d'elle le danger qu'elle sentait autour de lui.

Yoh souriait, mais il s'agissait d'un sourire nerveux, comme s'il était un enfant pris la main dans la confiture. « Anna… »

La blonde ne répondit pas. D'autorité, elle vient s'asseoir entre Yoh et Tamao, avant de remarquer qu'ils avaient plus ou moins réagencé les tables pour ne former qu'un grand groupe. Ses yeux sombres fixèrent tour à tour tous ceux qui étaient à la table d'Eden, avant de s'arrêter sur Jeanne.

Celle-ci décida que, malgré sa beauté, elle ne l'aimait pas beaucoup. Le coup de froid qu'elle avait infligé à la salle la dérangeait. Tout se passait si bien…

« Yoh, j'ai soif. »

L'intéressé se leva prestement pour retourner au comptoir. Anna n'avait pas cessé de regarder Jeanne, qui affrontait son regard.

Puis la Française en eut assez. On cherchait à l'intimider ? Tant pis. Elle allait tuer la glace avec du sucre. Nyôrai serait sans doute fière de cette pensée.

Se fendant d'un sourire, Jeanne pencha la tête. « S'est-on déjà croisées ? »

Anna ne souriait pas. « Tu as dit à Yoh ne pas être dans le groupe d'Hao. Pourtant, à ta table, j'en compte trois qui ne sont pas du même avis. »

Ah. Fallait-il qu'elle recommence son explication ? Bizarrement, elle sentait que son interlocutrice n'en aurait pas la patience, et elle non plus, à vrai dire. Alors elle rajouta une couche de sucre.

« J'avais cru comprendre que Yoh prônait l'amitié entre les groupes. Hao n'est pas ici, et il n'a pas été question de tactiques ou de secrets. Je suis sûre que si nous le dérangions, il nous aurait dit de partir. Ne penses-tu pas ? »

Elle qui détestait tutoyer les gens qu'elle ne connaissait pas venait de le faire sans même hésiter. Nyôrai avait intérêt à vraiment être fière.

La température semblait encore être tombée. Anna n'avait pas l'air d'apprécier sa petite tirade.

Heureusement pour le café et ses occupants, Yoh revint à cet instant. « Je t'ai pris un thé à la cerise, Anna…

- Ton entraînement doit reprendre au plus vite. Je ne suis pas satisfaite de tes résultats, et je n'aime pas te voir traîner ici. Nous rentrons. »

Jeanne se força à garder son sourire alors que le groupe de Yoh, râlant mais obéissant, s'éloignait. Pourtant elle sentait une révolte amère se former en son sein. Révolte qui ne fit qu'empirer quand elle vit la façon dont Yoh se tenait près d'Anna, et celle dont Tamao les suivait de loin.

Quand le groupe entier fut sorti du café, Jeanne lâcha un long soupir et se renfonça dans la banquette.

Nyôrai marqua un temps. Puis elle se mit à rire.

Devant l'incompréhension de Jeanne, elle tenta de se calmer, en vain. Après de multiples ricanements, elle parvint enfin à s'expliquer : « Je croyais… c'est bien la première fois que tu n'es pas gentille avec quelqu'un. J'ai vraiment pensé que tu n'en étais pas capable. C'était magnifique, » ricana-t-elle.

Marion acquiesça gravement. « Mari n'aime pas la fille. Mari est contente qu'elle soit partie. »

Jeanne rosit. « Non, il ne faut pas… je ne sais pas ce qui m'a pris. Je ne voulais pas causer de problèmes à Yoh…

- Oh, allez, ça faisait du bien, non ? » Mathilda glissa un bras autour du cou de Jeanne et lui ébouriffa les cheveux. « Pour la peine, je te rachète un truc. Ça te dit, kiwi-passion-fraise ? »