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Resumé
Il y a dix-neuf ans, quelque chose appelé "énergie temporelle" s'est libéré. Depuis, cette énergie n'a cessé de monter et de descendre, provoquant parfois des tempêtes qui font voyager les gens à travers le temps contre leur gré. Jessica est l'une de ces personnes, elle a développé une maladie qui s'attaque aux voyageurs du temps (connue sous le nom de syndrome de Margaret Brown), Bella utilise le sang de Jake pour soulager les symptômes de Jessica. Bella et Jessica travaillent dans un laboratoire avec Garrett, Emmett et Rosalie, sur l'énergie temporelle. Bella travaille également dans un bar tenu par Emmett et Garrett. Bella sait que ses employeurs sont des vampires mais elle ne leur en a jamais rien dit. Trois nouveaux vampires (Carlisle, Jasper et Mary - qui n'est pas l'abréviation de Mary Alice) sont arrivés avec un Edward humain. Ils travaillent tous pour la même organisation, qui traite les personnes atteintes du syndrome de Margaret Brown et essaie de trouver un moyen de remettre le monde tel qu'il était avant. Edward ne sait pas que leurs compagnons sont des vampires.
4 / PETIT GARÇON BLEU *
Du grillage et du ruban d'avertissement jaune avaient remplacé quelques-uns des rails de sécurité manquants sur le pont. Bella s'écarta du grand chantier rouillé marchant sur le trottoir comme elle le faisait quand elle était encore assez jeune pour faire semblant d'être funambule. Plusieurs mètres sous son numéro d'équilibriste, coulait la rivière Umatilla – juste un filet comparé à ce qu'elle avait été au printemps. Au cours de la dernière année l'est de l'Oregon avait vu trop de tempêtes qui avaient fait hurler les sirènes et trop peu de celles qui apportent de la pluie ou de la neige.
"Les événements temporels" c'est ainsi qu'ils les appelaient aux actualités et ainsi que les scientifiques les avaient nommés. Comme la plupart des gens Bella se référaient à elles en tant que tempête à voix basse ce qui rendait évident qu'elle ne parlait pas de grêle. Jessica les appelait fréquemment "les emmerdeuses".
En souriant Jessica sauta sur le trottoir et se joignit à Bella pour son numéro d'équilibriste sur le bord du trottoir.
"Il y a un tas de tunnels sous le quartier historique," dit-elle, posant sa main sur l'épaule d'Edward quand elle trébucha. "Notre voisine disait que certaines personnes avaient essayé de se cacher là-bas pendant l'Impulse. Il se sont fait frire à la deuxième vague, parce que tu sais, sous terre ce n'est pas l'endroit le plus intelligent pour se cacher pendant une tempête. Les tunnels sont tous fermés maintenant mais les touristes y allaient pour voir les vieilles maisons closes, les saloons et tout ça."
"Euh," fit Edward, "Il semble y avoir eu beaucoup de bordels dans cette ville."
Bella rit. "Bon que pouvaient-ils bien faire d'autre pour se divertir par ici ?"
"Vache à bascule," dit Jessica. "Ou euh. Hum non. S'ils étaient dans le coin, c'est tout ce que j'ai."
Quelques parcelles du quartier historique avaient mieux résisté que le reste de la ville au fil des ans, avec l'aide de la Preservation Society. Les bâtiments en briques qui existaient depuis que la ville servait de point de ravitaillement poussiéreux pour les chariots couverts des pionniers, avaient maintenant de nouveaux vitrages en arche et des portes fraîchement peintes. Des panneaux avec le petit logo vert de la Preservation Society étaient partout. Sauvez le Bowman Hotel ! Sauvez le bâtiment Hendricks ! Même si elle aimait le quartier historique, Bella ne leur avait jamais donné un centime.
De l'autre côté de la rivière un groupe d'enfants courait dans l'herbe autour d'une église. Un garçon aux cheveux blonds s'agenouilla comme s'il recevait une bénédiction d'une fille qui tentait de gribouiller sur son visage avec un crayon rouge.
"Oh !" fit-il. "ça ne marchera pas !"
L'artiste fouilla dans un sac de toile tachée et en sortit un tube de rouge à lèvres qui avait l'air deux fois plus vieux qu'elle. Tenant fermement le menton de son ami, elle fit des pointillés et ensuite encercla chacune des marques. Un après l'autre elle créa des yeux de bœuf qui imitaient les lésions du syndrome de Margaret Brown si ce n'était pas leur emplacement précis.
Le garçon aux yeux de bœuf rugit vers ses amis et se dirigea vers eux, les bras écartés. Des cendres, des cendres, ils tomberaient tous.
L'artiste couina. "Hé ! Il a la maladie du docteur Brown !"
Malheureusement pensa Bella, la première personne qui avait souffert des effets de la maladie du voyage dans le temps avait été le Docteur Margaret Brown. Ça n'avait pas d'importance que les enfants n'aient probablement jamais vu Retour vers le futur. Le nom familier du syndrome existait depuis aussi longtemps que le syndrome lui-même et il était tout aussi improbable qu'il disparaisse.
Jessica détourna les yeux. "Bella as-tu le carnet de coupons et ta carte ?"
"Oui pourquoi ?"
"Ce petit gâteau a déclenché un besoin impérieux. Je veux gaspiller une partie de mon salaire pour davantage de calories vides."
L'épicerie la plus proche était Chez Miller : un paradis de lumières vives, de climatisation et de produits presque frais que Bella visitait parfois avec Rosalie ou Emmett. Elle était inscrite à l'épicerie Oregon Trail* à un kilomètre et demi de là. Chez Miller ils ne pouvaient acheter que des articles non rationnés et tout ce qui était classé dans la catégorie calories vides était rationné. Prenant Jessica par la main, Bella la fit faire demi-tour et fit signe à Edward de les suivre. C'était l'un des bons jours de Jessica et il fallait en profiter au maximum. Pour une fois elle pouvait faire une promenade.
Le soleil brûlant de l'après-midi les poursuivit tout le long du chemin, tapant dans leur cou.
Quand ils atteignirent la pancarte faite maison de l'épicerie Oregon Trail, Edward resta à côté des portes automatiques, posant d'abord une main sur le dos de Jessica puis sur celui de Bella les laissant entrer les premières. A l'intérieur les lumières fluorescentes projetaient une faible lueur sur les sols en ciment et les étagères à moitié vides. Jessica alla directement vers le rayon des bonbons, filant parmi les clients et les chariots abandonnés comme si le sucre était son étoile polaire.
"Combien nous reste-t-il ce mois-ci ?" demanda-t-elle, en tenant un paquet aux couleurs vives dans chaque main et en les déplaçant de haut en bas comme si elle pesait leur potentiel pour satisfaire son envie.
Bella retourna le carnet de coupons pour voir combien il leur en restait réservé aux sucreries. "Deux."
"Mince... le gouvernement aime vraiment me priver de nourriture réconfortante, pas vrai ? D'accord alors… celui-là ou celui-là ?"
Après une longue délibération Jessica choisit finalement un sac de bonbons acidulés. Edward leur avait dit qu'il les retrouverait dehors, il devait acheter quelques trucs.
Avant que Bella puisse payer à la caisse, elle devait présenter ses coupons, passer sa carte de rationnement et montrer sa fausse carte d'identité. La carte de rationnement ainsi que l'enregistrement spécifique au magasin permettait de s'assurer que les coupons ne pourraient être utilisés que par Bella. Les gens trouvaient toujours des moyens de frauder. Si Bella n'avait pas le contenu de la cuisine de Rosalie à sa disposition, elle savait qu'elle ferait de même.
"Merci Mme Newton," dit la caissière, après avoir jeté un coup d'œil au nom figurant sur le ticket. Comme toujours Bella dut étouffer un sourire. Jessica était à blâmer pour ce pseudonyme.
"Je veux toujours être Jessica," avait-elle dit quand Emmett avait proposé de lui procurer de fausses cartes d'identité. "Je ne pourrai pas me souvenir de répondre à quoi que ce soit d'autre. Tu pourrais rester assis à crier 'Gwendolyn" ou autre chose… je ne lèverai même pas les yeux. Ça serait vraiment trop flagrant. Et tu peux être Annabel. De cette façon je peux tours t'appeler Bella. Nom, noms… oh je serai Smith. C'est sympa et générique. Tu peux être Newton."
"Newton ? Tu n'es pas sérieuse…" avait dit Bella.
"Si bien sûr. C'est parfait. Personne ne pourra deviner que tu te sers du nom de Mike."
Et ça l'avait convaincue.
"Merci, M. Masen," dit la caissière derrière Bella. Edward sortit de la file, la rattrapant avec Jessica alors qu'ils se dirigeaient vers la sortie.
"J'espère que ce n'est pas ton idée de nourriture réconfortante," dit Jessica en désignant le sac de pommes qu'il portait.
"Non. Eh bien pas encore du moins. Je vais en faire une tarte demain."
Si Bella ne voulait pas de sa présence pendant son moment volé de tranquillité matinale c'était le moment de lui le faire savoir. Si elle ne voulait pas qu'il envahisse son moment de thérapie il fallait qu'elle lui dise de suite avant que ça ne devienne une habitude.
Elle ne dit rien.
"Ah je préfère ça," dit Jessica. "Seigneur je vais devenir grosse si tu restes dans le coin, mais peu importe. Je t'aime déjà."
Edward rigola. "Merci… je pense..."
"Pas d'inquiétude. C'est un amour platonique. J'ai juste du désir pour ta nourriture."
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Comme promis Edward attendait dans la cuisine le lendemain matin quand Bella mit Jessica dans le lit de Rosalie. Cette fois deux tasses de café étaient posées sur le comptoir près de lui. Bella accepta la sienne en murmurant un merci et commença à éplucher des carottes pour son ragoût. Pendant qu'Edward semblait content de mélanger la farine et le beurre sans parler. La curiosité lancinante de Bella ne le permit pas. Ce fut elle qui brisa le précieux silence.
"Comment connais-tu Adam, si ça ne te dérange pas que je te demande ?"
Il hésita, comme si ça le dérangeait mais répondit, la voix douce et posée. "Nous nous sommes rencontrés quand j'ai été enrôlé."
"Oh." Des boucles orange tombaient sur le comptoir blanc à chaque passage de l'économe tandis que Bella avait du mal à imaginer Adam l'ivrogne comme Adam le soldat. "C'est mon habitué préféré au bar."
Cela lui valut un de ses sourires. "D'après les apparences il ne semble pas y avoir beaucoup de concurrence là-bas."
Son rire fut plus fort que ce qu'elle pensait, rude et rapide. "Pas dernièrement non. Si tu veux vraiment commencer un combat avec l'un des autres, ma batte de baseball et moi te soutiendrons."
"Ouais," Son coude donna un coup au sien. "Je parierai sur nous."
"Moi aussi. Raiders du monde, méfiez-vous !"
Le silence s'installa entre eux à nouveau, plus facile et plus amical qu'avant. Bella passa des carottes aux pommes de terre. Sa respiration s'approfondit avec celle de Jessica jusqu'à ce qu'un picotement dans sa colonne vertébrale la fasse se détendre.
"Le monde n'est pas si petit," dit Edward. "Je savais qu'Adam vivait ici, c'est pour ça que j'ai demandé à venir. A l'origine j'étais censé être affecté à une succursale dans une petite ville de Washington."
"Forks."
"Ouais, c'est ça. Tu y es déjà allée ?"
"Une ou deux fois." Elle sourit. "Je suis née là-bas, en fait."
"Vraiment ? Huh. Peut-être que le monde est petit."
Elle grogna. "Oh, super. Tu m'as fait penser à cette chanson. Elle va rester coincée dans ma tête toute la journée maintenant."
Un nouveau son s'ajouta au bruit lisse de l'éplucheur de légumes et au bruissement de la farine : Edward fredonnant "It's a Small World*" avec un large sourire.
"Hé," dit Bella, en lui donnant un coup de pied. "Chanter des chansons qui restent collées dans la tête est interdit dans ma cuisine."
"Ta cuisine, hein ?"
"Oui. Je l'ai revendiquée il y a longtemps. J'y ai mis un drapeau et tout. Ne crois pas que je ne vais pas te virer juste parce que tu es un invité. Fredonner signifie plus de thérapie de couple."
Les draps bruissèrent sur le lit. Un rire de fillette sortit de l'intérieur du monticule d'oreillers et de couvertures, étouffé par une main.
Edward se pencha assez près pour que Bella puisse capter l'odeur fraîche et simple de son savon. "Je pense qu'il y a quelqu'un qui écoute."
"Ça ne me surprend pas. Merci d'avoir participé à la visite d'hier, au fait. Je pense que Rigolote là-bas s'est beaucoup amusée."
Il se gratta la joue, laissant derrière lui une trace de poudre blanche. "Et toi, qu'en penses-tu ? As-tu eu du fun ?"
"Oui, en fait. Hé, regarde ça ! Ta vertu est toujours intacte."
"Aussi intacte qu'elle l'a toujours été, du moins." Il sourit comme s'il connaissait tous ses secrets, puis fronça ses sourcils. "Tu étais plutôt calme pendant la visite."
"Toi aussi, tu l'étais."
"Tu la connaissais avant qu'elle disparaisse, hein ?" demanda-t-il, en hochant la tête vers Jessica. Quand les épaules de Bella se tendirent, il plaça une main farineuse sur l'une des siennes. "Désolé. Je ne veux pas être indiscret. Tu peux te sentir libre de me dire de retourner au labo et de m'occuper de mes affaires. Tu as juste... parfois ce regard."
"Ce regard ?"
"Celui qui dit qu'il faut absorber chaque seconde, parce qu'on s'attend à ce qu'elle puisse disparaître à tout moment."
"Oh. Je suppose que oui, un peu."
"Ouais. C'est compréhensible. Combien de temps est-elle partie ?"
"Dix ans. On avait quinze ans quand c'est arrivé."
Il y a deux ans, Jake avait fait irruption dans la cuisine de Bella avec une fille terrifiée et perdue depuis longtemps qui s'accrochait à son dos. Avant même que Jessica soit malade, il lui sauvait déjà la vie.
"Vous avez grandi ensemble ?" demanda Edward.
"Mm, ouais, à peu près. J'ai quitté Washington avec ma mère quand j'étais bébé puis j'ai dû revenir après l'Impulse. Et toi, ? D'où viens-tu ?"
Il s'éclaircit la gorge et ajouta un peu de farine dans son bol, comme s'il cherchait un moyen de gagner du temps. "Chicago, à l'origine," dit-il. "Mais je ne m'en souviens pas très bien. je suis parti quand j'avais neuf ans, aussi à cause de l'Impulse. Après ça, j'ai vécu dans tout le Midwest. C'est la première fois que je suis aussi loin à l'ouest."
Il avait déjà parlé d'avoir une mère adoptive. Bella se demandait ce qu'étaient devenus ses parents. Si Charlie n'était pas venu la chercher, s'il n'avait pas traversé plusieurs états pendant les mutineries pour la retrouver et la ramener à la maison, elle aurait pu finir avec une histoire comme celle d'Edward.
"Si quelqu'un peut l'aider, c'est Carlisle," dit-il soudain. Sa voix se fit plus chaleureuse avec le genre de respect que les jeunes enfants ont pour parler de leurs parents pendant cette précieuse tranche de temps où maman et papa étaient encore leurs héros. "Je ne dis pas qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter, parce qu'on le sait tous les deux mais c'est vraiment le meilleur."
Bella acquiesça. "J'y compte bien."
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Un morceau de tarte aux pommes chaude était posé sur le bureau de Rosalie mais elle ne le regarda même pas. Ignorant son ordinateur pour changer, elle observa avec Bella, Edward et Mary appuyer sur les touches et vérifier les jauges. Chaque fois qu'ils accomplissaient une nouvelle tâche, une autre couche de silence recouvrait le laboratoire. Une nouvelle machine était installée : une pièce importée avec les visiteurs de Chesterton. En forme de balle géante, une porte au milieu, elle était couverte de bosses et d'égratignures. On dirait qu'elle avait été stockée dans une cuve de pommade de Jessica.
"Le gode de Satan, hein ?" dit Edward en riant, alors que la machine en question s'arrêtait.
"Qui a trouvé ça ?"
"Emmett," dit Bella.
"Pourquoi ne suis-je pas surprise ?" demanda Mary. Tandis qu'Edward mettait des gants épais et des lunettes de protection et qu'il enfilait une combinaison de protection jaune, elle lui attrapa le coude. "Hey, peut-être que c'est moi qui devrais faire ça."
Il se renfrogna. "Pourquoi ?"
"Eh bien, je l'ai conçu. C'est plus sûr si je..."
Hissant un tuyau flexible sur son épaule, il posa un pied sur le barreau inférieur de l'échelle. "J'en suis parfaitement capable."
"Sérieusement, ce n'est pas ton boulot. Nous ne te payons pas assez pour risquer ta vie." Quand il ne donna aucune indication qu'il allait céder, elle leva les mains en l'air. "Très bien. C'est ton cou. Mais ne t'attends pas à ce que je pleure à tes funérailles…"
Edward murmura quelque chose à propos du manque d'habileté à attacher un simple tuyau d'arrosage puis grimpa à l'échelle. L'échafaudage s'élevait jusqu'aux lumières brillantes au-dessus de leurs têtes : des niveaux de plates-formes métalliques grinçaient sous le poids d'Edward alors qu'il se dirigeait vers l'échelle suivante puis la suivante. Depuis le sol pour Bella qui avait la tête inclinée en arrière, le laboratoire ressemblait à l'étrange espace caverneux d'une cathédrale qui attendait que l'homme arrive là-haut pour peindre la main de Dieu sur son plafond.
"Peut-être qu'on devrait aller décharger les vivres," dit Rosalie, en se mettant debout devant Bella et Jessica. Ses bras s'étendirent comme pour les étreindre ou les protéger. "Il y a des douzaines de boîtes de pommade et de pilules à déballer."
Jasper fit signe de la main comme s'il abattait une mouche. "Tu es bien là où tu es. N'écoute pas Mary. Il a déjà fait ça avant. C'est relativement sans danger."
"Tu ne m'avais pas dit qu'il avait abandonné le lycée ?" demanda Rosalie.
"Eh bien, oui, il l'a fait, mais ne sois pas si moralisatrice. Il a aussi travaillé avec Peter et Charlotte avant de commencer avec nous. Charlotte en a fait son apprenti, d'une certaine façon."
"Il travaillait avec Peter ?" L'une des mains de Rosalie alla à sa gorge. "Bon Dieu. C'est un miracle qu'il soit encore en vie."
"Ouaip." Mary rit. "Avant ça, il était avec Randall et puis il est resté coincé avec moi. Pauvre gosse, il n'a pas de chance."
Les yeux de Mary n'étaient pas comme ceux des autres. Au lieu d'un perpétuel équilibre entre l'ambre et le noir, les siens étaient marron foncé. Bella frissonna, se demandant à qui était le sang derrières les lentilles.
Jessica passa un pot de pommade entre ses mains, les doigts caressant le verre non marqué.
"Tu sais, je n'y avais jamais pensé avant," dit-elle. "Comment faites-vous pour distribuer ça à tous ceux qui en ont besoin ?"
"Nous avons deux ou trois coursiers qui les livrent à nos planques," dit Rosalie. "C'est ce que Garrett faisait."
Alors qu'Edward approchait du sommet, la porte du laboratoire s'ouvrit. Mary cria pour que Carlisle la ferme et la verrouille derrière lui. Ils ne pouvaient pas faire entrer et sortir des gens pendant cette procédure : c'était trop délicat.
"Pourquoi y a-t-il une part de tarte sur ton bureau ?" demanda Carlisle, en passant un bras autour des épaules de Rosalie. Tous les deux faisaient une sorte de barrière : un mur entre les humains et la nouvelle machine. Bella pouvait à peine voir la fenêtre de la porte par-dessus la tête de Rosalie.
"Ça vient d'Edward," dit Jessica. "Il essaie de la soudoyer."
"Me soudoyer ?" demanda Rosalie. "Pourquoi ? Que veut-il ?"
"Conduire ta voiture. Il pense que de délicieux desserts pourraient être le chemin vers tes clés."
"Ha... Il peut continuer à rêver."
"Tant qu'il continue à cuisiner, je me fiche de ce qu'il fait," dit Jessica.
Carlisle gloussa. "Humm. Il me rappelle quelqu'un."
Le sourire de Rosalie fut rapide mais Bella le remarqua.
"Ah oui ? Qui ?" demanda Jessica. "… parce que je suis quasiment certaine qu'il faut qu'elle devienne ma nouvelle meilleure amie."
"Une de mes anciennes voisines qui ne connaissait pas le mot 'non'. Pas parce que les gens ne le lui disaient pas, elle refusait simplement non comme réponse." Carlisle parlait comme s'il s'adressait à des élèves, comme s'il ne pouvait pas supporter de garder cette information pour lui. Dans son monde la connaissance exigeait d'être partagée. "Elle m'a amené des gâteaux, des tartes, toutes sortes de choses. Je vivais seul à l'époque, alors il n'y avait pas moyen que je mange tout ça. C'était presqu'un travail de pâtissier, vraiment. Quoi qu'il en soit elle a continué. Tous les dimanches après la messe avec sa famille, comme une horloge, elle frappait à ma porte, me présentait un nouveau dessert et ensuite s'asseyait et parlait avec moi pendant environ deux heures."
"Tu vivais comme un reclus," dit Rosalie, serrant sa lèvre inférieure entre ses dents en s'arrêtant pour prendre une note. "Peut-être qu'elle était désolée pour toi."
"Je ne pense pas que ma chère voisine ait passé une journée de sa vie à avoir pitié de quelqu'un."
Rosalie haussa les sourcils. "Vraiment ? Etait-elle sans cœur ?"
"Oh au contraire. Elle aimait seulement faire semblant de l'être."
Bella essaya d'imaginer une Rosalie humaine (une Rosalie antérieure à l'Impulse) portant de jolies boites de biscuits délicats au vampire d'à côté. D'après les récits de Jake, elle savait que le traité avait été conclu entre son arrière-grand-père et un clan composé de Carlisle, Rosalie et Emmett. Peut-être que Carlisle était celui qui l'avait transformée. Pourquoi l'avait-il fait ? Par amitié ?
Mary ricana. "J'adore quand on nous raconte des conneries !"
"C'est savoureux," déclara Jessica. "Hé Rose. Rosie. M'aurais-tu caché cela ? Tu étais la voisine dans cette histoire, pas vrai ?"
"Oui c'était moi."
"Mais enfin tu ne nous as jamais rien fait comme pâtisserie à nous ? Je pensais que nous étions amis."
Tout avec Rosalie semblait s'adoucir quand elle riait. Bella soupçonnait presque que si elle touchait la main de Rosalie à ce moment-là leur peau aurait la même température.
"Nous sommes amies, ma folle petite fille," dit Rosalie. "Je ne t'ai pas privée de mes talents culinaires. Je livrais juste les gâteaux, ce n'est pas moi qui les faisais."
Un cri tomba d'en haut : Edward annonçait que le tuyau était raccordé. Au cours de sa descente, Mary se servit d'un mortier et d'un pilon pour écraser quelque chose de vert et de toxique avec un mélange d'herbes et de graines. Les vapeurs firent tousser Bella, des larmes coulaient sur ses joues. Le tuyau se déroula derrière Edward, un serpent noir maigre s'étirant depuis le plafond. Rosalie poussa Bella et Jessica dans un équipement de protection double couche pour elles.
"Très bien," dit Mary en rassemblant son mélange avec le bout du pilon. "Cela devrait le faire. Maintenant espérons que cet âne têtu d'Edward ne nous fasse pas tous mourir horriblement."
"Tu es un rayon de soleil, Mar," dit Edward sautant des deux derniers barreaux et atterrissant avec un bruit sourd. "Je n'ai pas foiré."
"Hé bien, je suppose que nous le découvrirons assez tôt."
Après avoir versé le contenu de son mortier dans un bocal et l'avoir mélangé avec ce qui ressemblait à de la cire d'abeille, Mary inséra le mélange dans la nouvelle machine et claqua la porte. Bella retint son souffle alors qu'Edward fixait l'autre extrémité du tuyau au sommet et basculait quelques interrupteurs. Tandis que l'énorme axe au milieu de la pièce commençait à tourner à nouveau, une lumière orange traversa l'épaisse fenêtre de la chambre. Les aiguilles des manomètres montaient de plus en plus. L'air craquait comme s'ils créaient leur propre tempête dans le laboratoire.
C'était pourquoi l'expérimentation était aussi réglementée. Un faux mouvement et ils pourraient provoquer une tempête. Un seul faux pas et ils pourraient envoyer un ouragan d'énergie dévaster le comté. Dans leur quête de comprendre cette force – dans leur soif de mettre fin à cela - ils pouvaient la libérer et elle irait arracher des centaines victimes dans le passé.
Tout au fond d'elle, dans cet endroit qui raillaient les superstitions des Raiders, Bella se référait toujours à cette lumière orange comme à quelque chose de magique. Le vrai nom était énergie temporale. Mais ça semblait trop clinique, trop propre pour décrire la puissance sauvage qui se tapissait sous la surface de la terre. Ses éruptions imprévisibles créaient l'illusion de fissures dans le ciel alors qu'elles remontaient à travers les années. Elles avaient la capacité de détruire des vies, de massacrer des innocents. Elle n'avait que huit ans lorsque le premier événement temporel, l'Impulse, avait balayé la planète mais même maintenant cela semblait encore être une sorte de magie malveillante et sombre.
Et c'était peut-être judicieux qu'elle le voie ainsi. L'une de ses meilleures amies avait voyagé dans le temps, un autre s'était transformé en loup et encore un autre était un être immortel qui buvait du sang et étincelait au soleil. Compte tenu de tout ce qu'elle savait déjà, un peu de magie semblait à peine improbable.
"D'accord," murmura Mary comme si elle interrompait un service religieux. "Tiens-toi prêt."
Elle ne regardait pas les cadrans. Son regard restait fixé sur la fenêtre rougeoyante de la chambre où le pot vibra sous le déluge d'énergie. Chacune de ses respirations était synchronisée avec la pulsation de la lumière. Finalement elle acquiesça. Edward actionna un commutateur. Tout s'arrêta.
Le pot que Mary sortit de la machine contenait le même onguent jaune et gluant que Bella voyait tous les jours, à une petite différence près. Il brillait. En quelques semaines ce scintillement s'estomperait, ne le rendant pas moins efficace mais moins puissant. La même énergie qui menaçait de tuer Jessica était également celle qui activait la pommade. La chose qui menaçait simultanément de la détruire et qui tentait de la reconstituer.
"Rien de plus frais que ça," dit Mary en donnant le pot à Jessica. "Tu veux en faire un autre ?"
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Les nuages dissimulèrent le soleil juste à temps pour permettre à Garrett de ramener Bella et Jessica à la caravane. Emmett les salua, il était près des ruches. Il était enveloppé dans un équipement de protection inutile, ramassant du miel pour faire son hydromel. En le voyant, entouré par un brouillard bourdonnant de fumée et de sommeil, Bella pensait toujours aux livres poussiéreux qu'elle lisait autrefois dans l'épave de la bibliothèque commémorative de Forks – des histoires dans lesquelles les abeilles étaient des insectes sacrés pouvant traverser les enfers.
Dès qu'ils furent attachés dans la voiture et eurent démarré dans la longue allée, Jessica se retourna et sourit à Bella.
"Tu sais…" dit-elle. "Je pense qu'aujourd'hui était la première fois où je t'ai vu flirter."
"Je suppose que tu as manqué mes premières années de flirt alors," soupira Bella. "Ça fait un moment."
"Pfft on se souvient de comment c'est, c'est comme de faire du vélo*."
"Par vélo tu veux dire homme ?"
"Je te jure c'est comme si tu pouvais lire dans mes pensées parfois."
Garrett ne dit rien pendant cet échange, seul son rire tranquille révélait qu'il faisait attention à ce qu'elles disaient. Alors qu'ils arrivaient et qu'une brise passait par les vitres de la voiture il prit une profonde inspiration.
"Oh !" fit-il. Se secouant un peu, il resserra son emprise sur le volant. "D'accord, euh… à demain."
Pour sa deuxième soirée de repos Bella avait l'intention d'en faire le moins possible. Les travaux ménagers pouvaient attendre. Tout ce qu'elle voulait c'était s'asseoir sur son canapé, lire puis s'endormir à une heure habituellement réservée aux personnes du troisième âge et aux enfants de quatre ans.
La vie avait d'autres projets. Deux visiteurs avaient trainé dans la caravane pendant leur absence avec l'aide de la clé de Jake. Jake envahissait la pièce déjà minuscule, souriant comme il le faisait toujours. Un sourire que Bella n'avait pas vu depuis quatre ans s'était joint au sien, éclairant un visage qu'elle commençait à penser perdu pour toujours.
Jessica fut la première à réagir, à respirer à nouveau.
"Seth ? Oh mon dieu !"
Ses bras étaient prêts, grands ouverts pour l'accueillir. Jessica poussa un cri assez fort pour alerter les voisins alors qu'elle se lançait sur lui. Bella vérifia les portes et les fenêtres. Elle avait verrouillé et les rideaux étaient déjà tirés, les cachant avec les loups. La faible lumière rendait l'endroit encore plus sordide que d'habitude. Si cela avait été quelqu'un d'autre que Jake et Seth, Bella aurait été gênée par les céréales sur le sol de la cuisine et la montagne de chaussettes dans le coin, près du canapé. L'évier contenait la vaisselle du petit-déjeuner de ce matin, du jaune d'œuf séché sur le joyeux motif floral bleu et blanc.
"Surprise !" dit Jake. "Regardez qui j'ai trouvé !"
Lorsque le tour de Bella arriva et que ses bras se refermèrent autour de Seth, il la souleva et la fit tourner. Elle le serra aussi fort que possible, comme si elle pensait pouvoir être son ancre dans le présent, comme si elle pensait que ses bras pourraient le protéger.
Pendant un moment juste après l'avoir posée il ressembla à sa sœur, un sourire creux, des yeux qui se concentraient ailleurs que sur Bella. Il savait. Bien sûr qu'il savait. Puis avec un pincement dans la main son regard rencontra le sien comme si rien n'avait changé, comme s'ils n'était toujours que Seth et Bella. Sa vision vacilla dans une peinture impressionniste, brouillée par les larmes qu'elle chassa.
"Tu m'as manqué mon petit," dit-elle.
"Toi aussi. Pas autant parce que c'est comme si je t'avais vue la semaine dernière."
"Ce que je veux savoir c'est quand diable as-tu grandi ?" demanda Jessica, les mains sur ses hanches. "N'es-tu pas censé avoir neuf ans ?"
Seth passa une main dans ses boucles, les emmêlant malgré ses cris de protestations. "Dix-neuf en fait. Tu le saurais si tu n'étais pas partie aussi longtemps."
"Tu es du genre à parler," dit Bella. "Quand es-tu revenu ?"
"Il y a deux jours. J'ai atterri sur la plage de First Beach pendant une tempête et je me suis retrouvé coincé en loup. Jake m'a rencontré à mi-chemin et on a couru jusqu'ici."
"Euh," fit Bella. "Rose se trompe sur le fait qu'il n'y a pas eu de voyageurs dans le temps récemment."
"C'est une de leurs sangsues," dit Jake quand les sourcils de Seth se rapprochèrent. "La blonde que tu as vue dans ma tête, celle qui parait salement coincée."
"Oh, ouais. "Plutôt sexy pour un vampire, même coincée."
Jessica ricana. "Si Rose est sexy, je ne veux pas penser à ce que ça fait de moi."
"Tu es sexy, évidemment." Le bras de Seth encercla sa taille pendant qu'il parlait. "Et tu as un pouls, donc c'est un bonus."
"C'est bon de savoir que tu es devenu un homme avec une telle exigence." En tournoyant dans son étreinte, Jessica rebondit sur la pointe de ses pieds. "Hé, j'ai un jeu de cartes !"
"Vraiment ? Si ma mémoire est bonne, tu me dois un match contre Crazy Eights."
"Tu crois que tu es toujours prêt ?"
Il rayonna. "Montre le chemin."
Sur ce ils disparurent dans le couloir étroit. Alors que la porte de la chambre de Jessica claquait derrière elle, un éclat de paillettes violettes jaillit des lettres en papier qui épelaient son nom sur sa porte.
Bella regardait vers où le couple était parti, une objection à moitié formée dans sa gorge. Que pouvait-elle dire ? Ce n'était pas comme si Garrett et Jessica s'étaient engagés. Même s'ils étaient plus que des amis qui flirtaient, ce que Jessica faisait à huis clos avec quelqu'un n'était en rien les affaires de Bella.
"Si tu entends des galipettes là-dedans, je ne veux pas le savoir, d'accord ?" dit-elle. "Laisse-moi vivre dans l'ignorance béate."
"Pas question. Si je suis forcé de voir les temps forts, tu dois souffrir avec moi. Solidarité, ma sœur."
"Tu veux de la solidarité ? Très bien. La prochaine fois que j'aurai mes règles, je te raconterai tout sur mes crampes et autres gonflements."
Le visage de Jake se déforma dans la même expression qu'il y a des années quand il l'avait surprise en train de batifoler avec un de ses compagnons de meute. "J'ai peut-être été un peu anticipé. Quoi qu'il en soit, calme-toi. Ils sont vraiment juste en train de jouer aux cartes. Ennuyeux. Ils ne se déshabillent même pas, d'après ce que je peux dire."
"Bon à savoir, je suppose." Comme les gars étaient là, Bella retourna vers sa cuisine en désordre. Ainsi, pas de détente. "Hé, tu as faim ou j'ai réussi à te couper l'appétit avec ça ? ? Je pourrais te faire quelque chose."
"Non, je viens de manger. Merci quand même."
Il avait toujours faim mais Bella laissa le mensonge planer entre eux comme s'il était à sa place. Jake avait transformé son canapé en son fauteuil personnel alors qu'il tendait les bras le long de dossier et avait posé ses pieds sur la table basse.
"J'ai réfléchi," dit-il. "On devrait aller à Yellowstone."
Bella déplaça les assiettes sur le côté pour remplir l'évier pendant qu'elle parlait, fronçant les sourcils vers lui par-dessus son épaule.
"Yellowstone ? Quoi, tu prévois des vacances ?"
"Non, je veux dire de façon permanente. Presque plus personne ne visite le parc. On peut se perdre là-haut. Nous pouvons chasser pour toi et Jess et tu auras mon sang comme à un robinet quand elle en aura besoin. Nous vivrons dans les bois."
"Ouais, parce que ça a si bien marché pour nous la dernière fois."
"C'était différent. On était trop près de chez nous."
Une pression sur la bouteille en plastique presque vide envoya du liquide savonneux parfumé au citron gicler sur la vaisselle dans un zigzag jaune. "Si Tanya et Irina ne nous avaient pas aidés à quitter Washington…"
"Si Tanya et Irina n'avaient pas été à Washington, nous n'aurions pas eu besoin de partir. Les avoir à proximité est la raison pour laquelle j'ai commencé à me transformer. Si elles étaient restées en Alaska ou dans un autre putain d'endroit..."
Elle fit couler l'eau aussi chaude qu'elle le pouvait, en utilisant le bruit et sa propre voix pour adoucir ses mots et pour qu'il ravale les choses qu'elle ne voulait pas entendre.
"Et Jess alors? Elle ne pouvait pas rester à Forks, quoi qu'il arrive. Ce n'est pas comme si c'était une grande ville. Quelqu'un l'aurait reconnue. Et comment, exactement, suis-je censé vivre avec le reste des loups dans ton scénario de vie sauvage, hein ? Toi et Seth, très bien mais Leah et Quil ne peuvent même pas supporter de me regarder et Paul... Paul me tuerait probablement s'il en avait l'occasion."
Jake se leva, le haut de sa tête effleurant presque le plafond bas. Dans la maison de Bella, il avait l'air d'avoir goûté de la nourriture d'Alice au pays des merveilles, comme si ses bras et ses jambes allait passer à travers les fenêtres pendant qu'il continuait à grandir et à grandir.
"Il ne le ferait pas," dit-il. "Jamais. Ce n'est pas comme ça."
"Ça ne l'est pas ? Alors pourquoi les ai-je vus au total trois fois ces deux dernières années ?"
Son bras se posa sur ses épaules. Les câlins de Jake, même d'un seul bras, lui donnait toujours l'impression qu'il l'entourait complètement : une couverture en forme de garçon pour éviter toute sorte de froid.
Les autres le verraient. Dès qu'il se transformera, ils la verront à travers ses yeux, entendront sa voix claquer avec leurs noms.
"Ce n'est pas comme ça," chuchota-t-il. "Ils ne... ils ne t'en veulent pas, Bells. Ils savent que tu devais le faire."
Balançant un bras en l'air, elle s'éloigna de lui. "Je ne veux pas en parler."
"Ouais." Jake soupira. "Je sais que je parle toujours de trucs dont je ne veux pas parler."
Et ils verraient ceci : les respirations superficielles, la bouche frémissante, le prélude à des larmes qui ne jailliront jamais. Plongeant ses mains dans l'eau savonneuse, Bella attaqua la vaisselle comme si elle était fautive. La chaleur rendait sa peau rose. Jake joua avec les aimants sur le frigo vert, faisant glisser les lettres en plastique pour en faire des mots vulgaires.
"Tu te souviens de ce que Tanya m'a dit, n'est-ce pas ?" demanda-t-il après quelques minutes. "Quand je lui ai dit tu ne savais pas pour les suceurs de sang ?"
"Comment pourrais-je oublier ?"
"Alors qu'est-ce qui te retient ? Il faut qu'on sorte d'ici. Si leurs dirigeants ou quoi que ce soit d'autre découvrent que tu sais, ils te tueront. Et tu as oublié que je suis leur ennemi ? Qu'est-ce qu'ils feraient s'ils apprenaient pour moi ? Nous devons nous éloigner d'eux pendant que c'est toujours possible."
"Alors pars. Vas-y, si c'est ce que tu dois faire pour te protéger et protéger les autres. Donne-moi autant de sang possible et fuyez tous. Je reste."
Les paumes de Jake claquèrent contre le plafond : un point d'exclamation à la fin de son gémissement. "Je ne peux pas juste te laisser ici. J'ai promis à Charlie."
"Et Jessica ne peut pas partir du tout. Les médicaments, elle ne peut pas vivre au milieu de nulle part et tu le sais. Elle a besoin d'eau propre. Elle a besoin de chauffage et d'un toit au-dessus de sa tête et... eux. Elle a besoin de leur aide."
"Ouais ? Pour combien de temps encore ?"
La chaleur de l'eau n'était rien, ni neige ni glace, comparée à l'incendie qui ravageait la nuque de Bella et inondait son visage.
"Dehors !" dit-elle.
"Bells, je ne ..."
"Sors d'ici."
Il n'écouta pas. Il resta là, immobile et silencieux pendant qu'elle rinçait les bols et les verres. Si ce n'était pas sa chaleur qui se déversait sur elle, lui réchauffant le dos, elle aurait pu croire qu'il était parti.
"Veux-tu prendre un peu de mon sang ?" demanda-t-il, quand elle vida l'évier.
"Oui."
Elle se déplaçait comme une ouvrière d'usine, remplissant tube après tube tandis que son esprit vagabondait loin de ses actions répétitives. Jake perça son étourdissement en embrassant son front. Il avait toujours été son frère de toutes les façons qui importaient mais pour la première fois, elle voulait s'éloigner de lui.
"Je ne veux pas qu'elle meure," dit-il. "Tu sais cela."
Elle lui retira l'aiguille du bras, en espérant que ça fasse mal. "Vas-tu partir ?"
"Pas encore."
Bella saisit un coton et essuya la tache rouge de son bras. La peau avait déjà commencé à cicatriser – il ne restait même pas un point rouge. Il récupérait toujours si vite.
Elle hocha la tête. "Bien."
…
* Petit berger ( c'est une comptine anglaise )
* Oregon trail : La piste de l'Oregon était la principale voie terrestre franchissant les montagnes Rocheuses utilisée par les pionniers au XIXᵉ siècle pour se rendre depuis différentes localités situées sur les rives du Missouri jusqu'au pays de l'Oregon.
* It's a Small World – Le monde est petit
* Riding a bike : il a un jeu de mot là intraduisible - faire du vélo - mais ride c'est aussi chevaucher 😊
Note de l'auteur :
Pendleton avait vraiment beaucoup de maisons closes à l'époque de la piste de l'Oregon*. Dix-huit d'entre eux pour une population de 3 000 habitants. L'hôtel Bowman et l'immeuble Hendricks sont de vrais endroits, mais les noms que j'ai utilisés pour les épiceries sont fausses.
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