5 / EN HAUT DE L'ECHELLE, EN BAS DU MUR

Les arbres la faisaient se sentir en sécurité. Quand elle avait huit ans, ils ressemblaient à des géants amicaux : des soldats en uniforme de mousse qui la surveillait depuis les limites de la propriété de Charlie. Elle ne savait pas quand ils s'étaient transformés – quand les yeux qu'elle trouvait dans le motif de leur écorce, étaient devenus menaçants au lieu de réconfortants.

Observée par des douzaines de ces traîtres, Bella lutta pour faire avancer ses jambes. La pluie s'abattait sur elle, refroidissant l'arme dans sa main et piquant ses yeux. Le sol de la forêt gardait ses pieds prisonniers. Elle ne pouvait pas bouger, pas respirer. Les Raiders allaient la trouver. Si elle ne se mettait pas à courir, les mains rudes et les âmes brutales allaient la traîner jusqu'au gibet.

Ils auraient leur pendaison.

"Bella ?" Une branche tendit la main, ses doigts feuillus se refermant sur son bras. "Hé, réveille-toi !"

Elle haleta. Les arbres gorgés d'eau s'évanouirent dans les murs jaune pâle de sa chambre, éclairés par la douce pénombre de l'aube. Jessica était au-dessus d'elle, toutes ses boucles en désordre et son pyjama froissé. Sans un mot Bella glissa jusqu'à ce que son dos soit appuyé contre le mur froid. Les couvertures se soulevèrent, refroidissant sa peau mouillée de sueur alors que le drap s'abaissait sous Jessica. Le poids supplémentaire dans le lit fit rouler Bella vers le milieu. Il était impossible pour Jessica de rester au bord quand elles étaient ensemble dans son lit. Elles finissaient toujours dans ce cratère au milieu, affaissées l'une contre l'autre.

"Est-ce que j'ai parlé dans mon sommeil ?" demanda Bella.

"Plutôt pleuré et crié. Je t'aurai réveillée plus tôt mais je pensais que c'était le bon genre de gémissement au début. Je voulais te laisser profiter."

"J'aurais été tellement chanceuse."

Les doigts de Jessica allèrent dans les cheveux de Bella : un gémissement condensé dans un toucher. Ce chatouillement rappelait à Bella comment c'était d'être assise dans une classe avec l'odeur de la craie et regarder des films sur l'océan pendant qu'Angela et Jessica jouaient avec ses cheveux.

"Est-ce égoïste de ma part d'apprécier ça ?" demanda Jessica.

"Quoi ? Finir au lit avec moi ?"

"Oh chérie… Tu sais que je changerais d'équipe pour toi." Le rire de Jessica ressemblait à la lumière qui se faufilait autour des rideaux. "Non… juste… je ne sais pas. Je vais prendre soin de toi pour changer. Ça me fera me sentir utile."

"Ce n'est pas égoïste. Mais bon, si tu veux vraiment te sentir utile, tu pourrais commencer à ramasser tes chaussettes sales."

"N'exagérons pas..."

Pendant que la lumière du soleil devenait plus forte, Jessica continua à caresser la tête de Bella. Alors qu'elle était sur le point de se rendormir, Jessica se mit à parler.

"Tu veux en parler ?"

Un oiseau gazouillait dehors, pépiant simplement comme si ses mots sortaient aussi facilement que l'air.

"Pas vraiment," dit Bella. "Toujours les mêmes."

"Ouais, je m'en doutais."

La main de Jessica s'arrêta pendant un moment. Bella bougea pour qu'elle continue, récoltant un rire soufflé de son amie.

"Désireuse pas vrai ?" dit Jessica. Elle prit quelques inspirations, chacune sortait comme un soupir alors qu'elle se retenait de continuer à parler. Finalement elle ajouta. "Qu'est-ce que Jake t'a dit hier soir ?"

"Rien d'important."

Un autre rire, celui-ci rapide et aigu. "Ouais, c'est ça… Seth n'a rien voulu dire non plus. Il a juste dit que Jake était en train de devenir un abruti. Ce qui veut essentiellement dire que c'était à propos de moi, pas vrai ?"

"Est-ce que c'est vraiment important ?"

"Oui." La main de Jessica descendit dans la nuque de Bella et parcourut une partie de son dos avant de se poser entre ses omoplates. "Qu'est-ce que tu vas faire quand je serai partie ?"

"Jess, je ne veux pas…

"Je sais que tu ne veux pas mais tu dois le faire. Je ne suis pas… mes chances ne sont pas bonnes, d'accord ?" Elle jeta les mots à Bella comme si elle était en colère – en colère contre Bella, contre le monde. "Et si Jake a dit que tu ne devrais pas espérer sauver quelqu'un qui va mourir, peut-être qu'il a raison. Ouais, ça craint. Je déteste ça et je veux plus de temps et ce n'est pas juste mais je ne veux pas… Seigneur. Edward avait raison. Tu as parfois ce regard de chiot, Bella et ça me tue. Je ne peux pas être la raison pour laquelle tu redeviens un zombie."

Bella roula sur le dos et déglutit difficilement. Elle se souvenait à peine des jours qui avaient précédé l'apparition de la maladie de Jessica comme si elle avait temporairement quitté son corps quand elles avaient quitté Forks. Ce n'est que lorsqu'une Jessica en larmes lui avait montré une trace de pourpre sur sa peau blanche et douce que Bella avait réussi à s'extirper du brouillard.

Maintenant parfois elle pouvait y penser – penser à Embry même si elle ne voulait pas discuter du passé avec Jake. Dans son esprit, son sourire était juste son sourire. Il n'y avait pas de sang, pas de signe de tête désespéré lui disant qu'il comprenait. Il n'y avait que lui : son ami. Tant qu'elle ne pensait pas à comment ça finissait, tant qu'elle ne laissait pas ses pensées errer jusqu'à ce jour-là, elle pouvait se souvenir de lui au lieu de faire semblant que cette partie de sa vie n'avait jamais eu lieu.

Peut-être que c'était du déni. Peut-être que faire la paix ressemblait à ça.

"Je suis nulle pour réconforter, pas vrai ?" demanda Jessica.

"Bien ce n'était pas exactement des berceuses et des câlins mais non tu n'es pas nulle. Tu es juste honnête."

"Tu veux des berceuses et des câlins ?"

Bella souffla. "Je pensais que tu essayais de me réconforter, pas de me faire faire plus de cauchemars. Je sais comment tu chantes..."

"Hey ! Rien que pour ça la prochaine fois que tu fais un cauchemar je viendrai te chanter quelque chose."

En riant Bella donna un coup de pied dans le tibia de Jessica. Elle joignit leurs mains, les posant sur l'oreiller entre leurs têtes. "Je ne redeviendrai pas un zombie. Ce sera différent. Promis."

"Bien."

"Mais si tu meurs, je pleurerai et tu ne pourras pas m'arrêter. Et arrête d'essayer de me dire que je ne devrais pas."

"N'en rêve même pas." Jessica fit une pause, le pli entre ses yeux était visible même dans la pièce sombre. "Hé tu crois vraiment que les zombies existent ?"

"Ah j'espère bien que non. Il ne nous manquerait plus que ça : un tas de cadavres à moitié décomposés qui essaient de manger notre cerveau…"

"Sérieusement. Je m'interroge parfois sur ce genre de choses, les choses surnaturelles je veux dire."

"Moi aussi. C'est un peu difficile de ne pas y penser."

"Ouais, humm." L'une des jambes de Jessica s'étendit vers le plafond, transformant les couvertures en une tente dans laquelle elles pourraient se cacher pour aujourd'hui. "Si les fantômes existent, je viendrai te hanter, d'accord ?"

"Non, non pas d'accord. Je ne veux pas être sous la douche et que tu viennes m'effrayer en passant la tête à travers le mur en souriant ou autre chose."

"Ah, allez ! Ce serait drôle !"

"Drôle oui, mais pour toi !"

"Et ce n'est pas ce qui compte ? Femme tu devrais être heureuse que je t'aime assez pour revenir et te foutre la trouille. Tu devrais pleurer et dire des choses comme que ce serait bien que je sois toujours avec toi. Et quand tu passeras de l'autre côté on pourra hanter les vampires ensemble et voir si on peut leur faire peur."

"On ferait mieux de s'assurer de mourir en tenue de super méchant alors si on veut revenir les hanter. S'il faut les hanter il faut le faire avec style."

"Oh ooh, oui. Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? Si nous sommes des fantômes, peu importe que le mal ne paie pas bien."

Sa jambe retomba. Elle se mit en appui sur un coude, elle plissa les yeux pour regarder l'heure. "Nous devrions probablement essayer de dormir un peu plus."

"Ouais. Bonne nuit."

"Nuit. Tu veux une berceuse ?"

"Ne m'oblige pas à te virer de mon lit…"

X-X-X

X-X-X

Au lieu des deux tasses de café habituelles, trois tasses se trouvaient alignées sur le comptoir. Mary se tenait devant celle qui était en plus, remuant le sucre comme si elle pensait que le liquide brun foncé aurait le goût du sang.

"J'ai pensé que j'allais essayer de me lancer dans la cuisine," dit-elle, une fois que Bella eut bordé Jessica. " Voir ce que tout ce fatras veut dire."

La seule expérience de Bella dans la cuisine avec un vampire avait été l'unique tentative d'Emmett pour préparer son déjeuner. Parce qu'il savait qu'elle aimait le bacon et la confiture de framboises, il avait décidé de les rassembler dans un sandwich. Elle n'avait pas eu le cœur de lui dire à quel point c'était dégoûtant.

"As-tu déjà cuisiné avant ?" demanda Bella.

Mary regarda la cuisinière comme si c'était quelque chose à chasser. "Non, mais ça ne peut pas être si difficile."

Edward partagea un sourire avec Bella alors qu'il se dirigeait vers l'évier pour rincer un panier rempli de fraises fraîches du jardin. Se penchant sur le comptoir, il attrapa un petit couteau. Avec le cœur dans la gorge, Bella attrapa son poignet.

"Pourquoi ne laissons-nous pas Mary faire ça ?" demanda-t-elle. "C'est assez difficile de gâcher ça. Si elle brûlait tous mes ingrédients, je serais obligée de planter un rouleau à pâtisserie dans sa tempe."

Bella utilisait toujours le vieux robot culinaire encombrant de Rosalie pour hacher les ingrédients. Elle avait laissé plusieurs raisons pour quoi en bas dans le labo. Une autre raison la regardait à travers le marron boueux des lentilles, sourcils levés. Mary prit le couteau sans poser de questions et Bella eut l'impression qu'elle pouvait respirer à nouveau.

"Bella," dit Mary, lentement et doucement. "C'est un joli nom."

"Merci."

"C'est le diminutif de quelque chose ?"

"Annabel." Désireuse de détourner le sujet du mensonge, Bella jeta un coup d'œil aux progrès d'Edward. Depuis qu'elle lui avait pris ses fraises, il s'était mis à faire une croûte de pâtisserie. "Avec quoi tu soudoies Rose aujourd'hui ?"

"Oh, j'ai renoncé à essayer de la soudoyer avec de la nourriture."

Mary agita la lame du couteau et fit voler des ronds de fraises dans son bol. "C'est probablement pour le mieux. Rose n'est jamais enchantée par la nourriture. Elle est anormale." S'arrêtant pendant un temps, elle attendit que Bella prenne une gorgée de café. "Tu pourrais toujours essayer de la soudoyer avec du sexe."

Bella refusait de cracher sa boisson partout. Elle réussit à l'avaler, en mettant sa main devant sa bouche.

Edward fit un petit rire amusant qui ressemblait plus à un ricanement. "Je ne suis pas une prostituée. De toute façon, n'est-elle pas avec Emmett ?"

"Pas officiellement," dit Bella. " Mais c'est comme si c'était le cas."

Pendant qu'ils travaillaient ensemble, Mary émaillait la conversation de questions sur des sujets tels que pour quoi préchauffer le four et laisser reposer la pâte. Ses regards inquisiteurs et constants rappelaient à Bella une autre paire d'yeux bruns, une paire qui ressemblait à la sienne.

Au cours de son dernier Thanksgiving chez Charlie, il avait refait surface après son tournoi de football pour demander à Bella ce qu'elle faisait. Jusqu'à ce qu'elle ait appris à cuisiner, le dîner de Thanksgiving avait consisté en des sandwichs froids à la dinde farcie et sauce aux canneberges : les restes des restes. Après qu'elle se soit approprié la cuisine, il était assis à la table, la distrayant avec des questions sur le badigeonnage de la dinde pour qu'elle fasse semblant de ne pas voir quand il trempait un doigt dans un bol rempli de garniture à tarte.

Elle était là avec deux inconnus, son père lointain et ses Thanksgivings lui manquaient plus que tout. La vieille blessure palpita comme si elle essayait de se rouvrir. Apprendre à regarder en arrière ses souvenirs de Charlie avec tendresse et rire au lieu de pleurer avait été plus facile que de faire la même chose avec Embry.

C'était logique, supposait-elle. Elle n'était pas là quand Charlie était mort.

Les ingrédients d'Edward se transformèrent en tartelettes aux fraises pendant que Bella était occupée à répondre à Mary et à se souvenir. En déposant l'une sur une petite assiette, il la lui offrit.

Bella regarda le dessert avec méfiance. " Essaies-tu de me soudoyer maintenant ?"

"Non. Je n'essaie pas de t'extorquer quoi que ce soit. C'est juste un cadeau."

Il sourit. Ne sachant pas si elle devait l'accepter, Bella tapota ses ongles rongés à vif contre le comptoir. Autant qu'elle puisse le dire, il disait la vérité quand il avait prétendu qu'il ne voulait pas rien en retour. Parce qu'il semblait sincère, elle prit l'assiette.

Et lui sourit aussi.

X-X-X

X-X-X

De retour au laboratoire, Bella nota les résultats et effectua quelques calculs rapides. L'énergie ce jour-là était haute, s'élevant comme une rivière en crue. Si ça continuait, ils verraient un orage. Comme pour confirmer ses soupçons, quelques éclats d'orange balayèrent l'écran qui affichait le temps dehors. Les vampires se blottirent autour de l'ordinateur de Rosalie, conversant à voix basse, pendant que Jessica avait l'air de s'endormir à sa table.

Tout près, Edward passa son avant-bras sur le front en sueur et retira son t-shirt. Avant de pouvoir recommencer à bricoler l'instrument qui suivait l'évolution de l'air dans le labo, Rosalie toucha son bras.

"Qu'est-ce que tu fais ?" demanda-t-elle en tapant du pied.

Il souleva un tournevis, comme si ça pouvait tout expliquer. "Euh, mon travail ?"

"J'ai calibré ce truc hier."

"Eh bien, tu as dû faire une erreur quelque part, parce que..."

"Je n'ai rien fait de tel."

"Tu n'entends pas ce grincement ?"

Chaque mot qui sortait de sa bouche obscurcissait les yeux de Rosalie. Bella s'attendait presque à voir une veine se mettre à palpiter sur sa tempe. La queue de cheval omniprésente de Rosalie faisait des allers et retours comme elle secouait sa tête. Elle ressemblait à une Furie.

"C'est comme ça que ça doit sonner", dit Rosalie.

"Oui, juste avant que ça tombe en panne." Edward retourna à son travail. "Écoute, je sais ce que je fais."

"Moi aussi… et je le fais depuis bien plus longtemps que toi, gamin."

"Sérieusement ?" Il ne prit pas la peine de se retourner et ne la regarda même pas par-dessus son épaule pendant qu'il parlait. "Tu m'appelles gamin ? Tu as l'air d'avoir dix-huit ans. Depuis combien de temps pourrais-tu faire ça ?"

Se dérobant à la tempête qui les opposait, Bella s'assit à côté de Jessica.

"J'ai oublié de te dire…" dit-elle à voix basse, comme si elle pensait qu'elle avait une chance que les vampires n'entendent pas. "Jake veut partir à Yellowstone."

La vague de rires de Jessica fit bouger les papiers qui étaient étalés sur sa table. En arquant son dos comme un chat qui se réveille, elle se frotta les yeux. "Yellowstone, vraiment ? C'est une idée géniale. Laisser les Raiders derrière eux, se faire déchiqueter par un ours. C'est un putain de génie !"

Les lèvres d'Emmett se soulevèrent en une sorte de sourire secret.

"C'est ce que je lui ai dit…" dit Bella, "… mais il est bien décidé. Il veut disparaître dans la nature sauvage."

"Il peut aller se faire voir. Je ne disparaîtrai nulle part sans toilettes."

"Amen."

Du coin de l'œil, Bella surprit Rosalie en train de surveiller par-dessus l'épaule d'Edward pendant qu'il travaillait, donnant son opinion aussi souvent qu'elle reprenait son souffle.

Ce pauvre garçon ne pourrait jamais conduire cette voiture.

Finalement, Edward échappa au flot constant de "conseils" de Rosalie. Selon Bella la machine faisait exactement le même bruit mais elle ne le mentionna pas.

"J'ai un nouveau plan pour la convaincre," dit-il. Il se tenait entre Bella et Jessica. Il prit place assez près de la première pour murmurer.

"Ouais ?" dit Bella. "Comment ? En la rendant folle ?"

"Non, c'était involontaire. Juste un petit contretemps. J'y arriverai."

"Mhm. J'en suis sûre."

"Je ne peux pas te le dire, au cas où quelqu'un entendrait mais crois-moi. Si tu le savais, tu parierais sur moi."

Jessica toucha un de ses bras tatoués avec la pointe de son crayon. "Quelqu'un peut participer ? Je veux mettre dix dollars sur Rose."

"Dix dollars sur Rosalie et plus de cupcakes," dit Edward. "Compris."

"Hey, maintenant…"

Ce que Jessica s'apprêtait à dire fut remplacé par une quinte de toux. Son visage devint rouge violacé, effrayant, alors qu'elle prenait un mouchoir en papier et se battait pour respirer. Edward tendit la main pour l'attraper mais Carlisle était là, frottant des cercles doux sur son dos et lui disant que tout irait bien. La façon dont Carlisle se tenait debout rappelait presque à Bella la posture d'un coureur qui attend la détonation du pistolet de départ. Rosalie prit une poste similaire, comme si elle jouait le garde du corps de Jessica dans une pièce pleine de vampires. Peut-être que c'est ce qu'elle faisait.

Le cœur de Bella repartit lorsque le mouchoir disparut sans aucune trace de rouge et que Jessica cessa d'avoir la respiration sifflante. Au fur et à mesure que la maladie progressait, certaines personnes atteintes du syndrome de Margaret Brown rajoutaient à leurs symptômes le fait de tousser du sang colorant les mouchoirs comme si elles avaient la tuberculose. Si cela se produisait Jessica devrait commencer à rester à la maison.

"Respirations profondes," dit Carlisle.

Pendant que Carlisle l'examinait quelque chose toucha l'épaule de Bella, quelque chose de chaud et lourd, rude : la main d'Edward. Elle était là pendant que Jessica recherchait son souffle puis disparut.

"Hé, je plaisantais à propos des cupcakes !" fit Edward.

Jessica éclata de rire. "Tu ferais bien de le faire."

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Le bar était calme. Seuls les ivrognes les plus assidus étaient sur les chaises et passaient leurs commandes à Bella. Alors qu'elle se préparait à prendre sa pause, Adam accrocha son regard avec un sourire.

"J'ai entendu dire qu'il y avait une réunion de famille en cours…" dit-il, en faisant un signe de tête à la table où Jasper et Carlisle étaient assis avec Emmett.

Bella haussa les épaules. "Ouais, ce sont les cousins de Rose, originaires de Californie. Tout ce que je sais c'est que c'est beaucoup plus de gens après lesquels il faut nettoyer."

La couverture était l'un des mensonges les plus crédibles que Bella ait jamais eu à raconter. Avec leurs cheveux blonds et leur peau pâle, Jasper, Carlisle et Mary pourraient facilement devenir les parents par le sang de Rosalie. Edward se tenait au milieu d'eux – comme un humain parmi des vampires. Là encore, chaque famille avait une anomalie…

"Hé !" viens nettoyer ma maison alors," dit Adam. "Il n'y a qu'un petit vieux dont il faut s'occuper."

En riant elle lui tapa le bras. "Peut-être mais tu vaux environ seize autres personnes."

Dehors la ruelle l'accueillit avec le scintillement du verre brisé et la puanteur des aliments pourris. Elle choisit de s'installer sur une caisse en bois qui était contre le vent. Si elle essayait très fort elle pourrait prétendre ne sentir que l'encens d'un étal de marché à proximité. Laissant sa tête reposer contre les briques elle soupira. Même pas deux minutes plus tard, la porte du bar s'ouvrit avec un craquement. Jasper arriva dans la ruelle.

"Je suis désolé," dit-il. "Tu voulais être seule ?"

"Non ça va. Prends une caisse."

Au lieu d'accepter son invitation il se tenait comme un soldat. Quand une rafale de vent balaya ses cheveux, sa respiration devint moins profonde – si peu profonde qu'elle ne respirait plus du tout jusqu'à ce qu'il ouvre la bouche comme s'il la goûtait elle et il se tourna vers elle avec un sourire sournois.

"Combien de temps dure ta pause ?" demanda-t-il.

Elle regarda sa montre et fronça les sourcils. "Encore dix minutes."

"Tu voudrais aller faire une petite promenade ?"

"Avec toi ? Euh… Je ne sais pas."

"Vite fait. Autour du pâté de maisons peut être. Nous serons de retour avant même que tu t'en aperçoives."

Quelque chose de bizarre faisait hérisser ses cheveux et la faisait frissonner. Tout à coup elle se sentit légère. Un rire s'infiltra à travers ses lèvres bien qu'elle ne puisse pas dire qu'est-ce qui était si drôle. Tout allait bien dans le monde. La ruelle était charmante. Les verres brisés pouvaient tout aussi bien être des pierres précieuses compte tenu de la façon dont ils brillaient. Les ombres cachées dans les coins ne mettaient pas mal à l'aise. Une promenade semblait être la meilleure idée de tous les temps. Elle ne pouvait pas rester assise – ne pouvant contenir l'euphorie qui la traversait comme un orgasme.

Pourquoi n'était-il pas sage, prudent ou quoi que ce soit de faire une promenade au milieu de la nuit avec un étrange vampire ? Elle ne pouvait pas s'en souvenir, pas avec toutes ces belles ténèbres qui imploraient d'être explorées. Peut-être que Jake serait en colère mais elle pourrait lui faire comprendre pas vrai ? S'il voyait tout à travers de nouveaux yeux, comme elle le faisait, il marcherait avec eux et seraient amis. Il ne se soucierait probablement même pas que Jasper soit un vampire.

Jasper tendit la main – une si belle main. Elle était jolie, comme tout de lui, comme tout dans le monde. Avant que Bella puisse la prendre et attacher son corps flottant à la terre, les charnières de la porte grincèrent à nouveau.

"Bordel qu'est-ce que tu fous ?"

Oh c'était Emmett ! Mais un Emmett différent cependant. L'Emmett que Bella connaissait ne parlait jamais si durement. C'était comme écouter un train de marchandises essayer de former des mots. La jolie main disparut quand un corps heurta le mur. Emmett poussa son gros bras contre la gorge de Jasper jusqu'à ce que la poussière rouge se répande sur le sol, des morceaux de briques émiettées dans le dos de Jasper.

"Qu'est-ce que tu fous ? " redemanda Emmett, dans un murmure cette fois.

Jasper écarquilla les yeux, comme s'il venait juste de se réveiller. Et avec ça la bonne humeur de Bella éclata comme une bulle de savon.

Que lui avait-il fait ? Plus important encore, si Emmett n'était pas venu, que lui aurait-il fait ? Le regard de Jasper se tourna vers Bella alors que la colère qui s'infiltrait la faisait trembler. Non. Non. Comment avait-il osé ? Elle n'allait pas finir comme la collation de minuit d'un vampire.

Peut-être qu'Emmett lui prêterait sa main pour pouvoir frapper ledit vampire sans se faire mal.

"Ce n'était pas prévu," dit Jasper. "Si ça peut excuser."

Emmett gronda. "Ça ne compte pas."

La bouche de Jasper fit ce même mouvement que celle de Garrett le jour où les visiteurs étaient arrivés. Tout ce que Bella entendit fut un faible woush qui finit comme une question mais cela ne fit qu'obliger Emmett à faire pression plus fort.

"Oui et Rose aussi et tu le sais," dit Emmett.

"Oui je sais. Ça ne se reproduira plus."

Au lieu de le raccompagner à l'intérieur, comme Bella s'y attendait, Emmett escorta Jasper au bout de la ruelle. Juste avant que Jasper se mette à courir au bout de la rue Bella pensa entendre Emmett dire quelque chose concernant les Raiders.

"Ecoute," dit Emmett en marchant à côté d'elle, en tripotant le lien de son cache-œil. "Tu devrais probablement rester loin de lui autant que possible. Il est du genre dangereux et merde… ça le rend plus attirant pas vrai ? Je sais que je dois te paraître paranoïaque et trop protecteur mais je ne voudrais pas te voir souffrir."

Bella rit. "Ne t'inquiète pas il ne m'intéresse pas. Et je ne pense pas que je l'intéresse non plus."

Rien d'autre que mon sang quoi qu'il en soit.

"Ouais, je suis d'accord. Je pense que tu devrais le savoir, il est marié. Sa femme Alice s'est évanouie il y a quelques années. Nous pensons qu'elle est perdue quelque part dans le temps. Ça a vraiment été très difficile pour lui et je sais que même s'il est tenté parfois il ne veut vraiment rien faire qu'il pourrait regretter quand il la retrouvera. "

"Oh. Oui. J'ai compris."

Et là, pour la toute première fois Emmett embrassa le dessus de sa tête. Il retint sa respiration comme toujours pour l'étreinte qui suivit mais il la serra plus fort qu'il ne le faisait habituellement, tellement qu'elle dut presque retenir son souffle aussi.

"Sois prudente, d'accord ?" dit-il en la relâchant.

Bella sourit. "Je le suis toujours."

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Des draps moelleux étaient tirés sur le lit de Rosalie. Sans la tête familière de boucles qui sort de sous les couvertures, c'était tout à fait faux, trop vide et silencieux, comme si on marchait dans une école la nuit, après le départ de tous les professeurs et des élèves.

"Pas de Jessica aujourd'hui ?" demanda Edward.

"Elle ne se sentait pas prête à venir. J'ai dû la laisser à la maison."

Même le sang de Jake ne lui avait pas donné la force de faire plus que de se traîner dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Il n'y avait pas eu de sang pendant ses quintes de toux mais Bella n'allait pas prendre le risque, non, même si Jessica se plaignait d'être obligée de rester dans la caravane toute la journée.

"Je suis désolé."

Ils ne parlaient pas beaucoup, en cuisinant juste un "Peux-tu me passer ça ? " par ici et un " Ça te dérange, si j'utilise ceci ?" par là. Comme l'approvisionnement en farine et en sucre s'épuisait, Edward ne fit qu'un seul cupcake au lieu d'une fournée entière. Après l'avoir décoré du mieux qu'il put avec du glaçage, il donna le petit gâteau à Bella.

"Un autre cadeau ?" dit-elle.

"Oui, mais pas pour toi. C'est pour Jessica."

Un sourire s'empara du visage de Bella, comme s'il la contrôlait au lieu de l'inverse. "Elle va t'adorer si tu continues comme ça. Merci."

"Avec plaisir."

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"Tu ne peux pas marcher avec ça," dit Rosalie en regardant l'écran météo. Des nappes de pluie se déversaient, voilant le monde de gris brumeux.

"Eh bien," dit Bella, "Garrett est parti, alors…"

"Je vais t'emmener. Un instant, une minute. Laisse-moi finir cette dernière chose."

Il fallut trente minutes à Bella pour se retrouver dans le siège passager de la voiture de Rosalie, tenant le cupcake d'Edward et une boite hermétique remplie de nourriture qui lui réchauffait les jambes à travers son uniforme de bonne. Rosalie chantait en même temps qu'une vieille chanson à la radio en conduisant, sa voix haute et claire s'harmonisant avec celle de Mama Cass et demandant à l'auditeur de rêver d'elle. Les quelques voitures qui les dépassèrent semblaient trempées à l'intérieur, comme si la pluie torrentielle pouvait passer à travers le métal et le verre.

Devant la caravane, elles trouvèrent une voiture familière, tachée de boue, garée devant le camion de Bella. Rosalie tapa des doigts contre son volant.

"On dirait qu'il n'est pas aussi loin qu'on le pensait," dit Bella.

"C'est ce qu'il semblerait."

Ensemble, elles entrèrent à l'intérieur. La caravane était encore en désordre mais Rosalie ne dit rien. Elle alla dans le couloir et ouvrit la porte de Jessica après avoir frappé brièvement.

Jessica était au lit, ses cheveux noirs et mouillés répandus sur ses oreillers. Le parfum floral bon marché de son shampooing flottait dans l'air. Garrett se tenait à côté d'elle, riant de quelque chose qu'elle avait dit. Il devait savoir qu'elles arrivaient. Il avait probablement entendu leur conversation quand elles étaient toujours dans la voiture de Rosalie mais il n'avait pas pris la peine de bouger.

Rosalie arqua un sourcil. "Tu n'étais pas censé être en route pour Walla Walla ?"

Se levant comme si le temps s'écoulait plus lentement dans son monde, Garrett passa ses doigts dans ses cheveux. Ils étaient mouillés, aussi.

"J'étais sur le point de partir," dit-il.

"Mmh. Je peux te voir dans la cuisine une minute ?"

Après que Garrett ait suivi Rosalie jusqu'à l'avant de la caravane, Jessica poussa un petit cri. Elle accepta le déjeuner et le cupcake de Bella mais les mit sur sa table de chevet pour être mangés plus tard. Bella cacha un sourire. Les choses avec Garrett devenaient sérieuses s'il était plus important qu'un cupcake aux yeux de Jessica.

"Il est là depuis une heure," chuchota Jessica.

"Je suppose que tu t'es amusée, alors ?"

"Je te le dirai plus tard."

Pendant que Bella vérifiait les lésions de Jessica, elle se demandait si l'inquiétude qui rongeait son ventre n'était même pas une fraction de ce que ça faisait d'élever un enfant. Elle n'imaginait pas voir son cœur vivre dans quelqu'un de minuscule et vulnérable et qui avait à peine une chance dans ce monde. Quelqu'un qui aurait besoin d'elle d'une manière dont même Jessica n'avait pas besoin, pour le façonner et qu'il devienne une bonne personne. Certains des meilleurs parents qu'elle connaissait finissaient avec des enfants qui devenaient des Raiders.

Terrifiant. Elle ne voudrait jamais ça. Jamais. Elle serait folle d'envisager d'avoir un bébé.

"Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, d'accord ?" dit-elle. "Et n'oublie pas de manger."

"Comme si je pouvais oublier de manger..." Jessica bâilla. "Arrête de t'agiter. Si tu veux bien m'excuser, j'ai quelques tâches importantes de sommeil à accomplir."

Des voix s'infiltraient par la porte à mesure que Bella s'approchait. Elle pouvait entendre Rosalie et Garrett se déplacer dans la cuisine et le salon trop vite pour des humains mais pas tout à fait à la vitesse d'un vampire.

"Prends ça et mets-les dans la machine à laver," dit Rosalie.

"Pourquoi dois-je le faire ?"

"Eh bien, je ne vais pas le faire. Et ce sont évidemment les chaussettes de Jessica. D'après ce que j'ai vu, je dirais que tu as touché bien plus que ses pieds."

"Je l'ai seulement aidée à se laver les cheveux. J'essayais juste de donner une chose de moins à faire à Bella quand elle arrive à la maison. C'était l'idée de Jess. Elle portait un maillot de bain."

"Quelqu'un est sur la défensive. Je n'ai rien demandé !"

"Tu n'avais pas à le faire. Je te connais depuis longtemps, mon amie. S'il y a une chose que tu n'es jamais gênée de partager, c'est ton opinion."

"Ramasse les chaussettes et sois content que je ne te dise pas de frotter les toilettes."

Bella ouvrit la porte juste au moment où Garrett jetait une brassée des vêtements incriminés dans la machine à laver et les saupoudrait avec trop de détergent. L'air sentait le citron et le savon, teinté de l'odeur piquante du désinfectant. La moitié de la surface brillante du sol était aussi étincelante que le vieux linoléum le permettait.

S'arrêtant brièvement avec une serpillière immergée dans un seau d'eau savonneuse, Rosalie grinça des dents. "Ce n'est pas de la pitié," dit-elle. "Bon, d'accord, peut-être un peu mais je pensais que Jess ne se sentirait pas bien et tu en as deux emplois, alors..."

En traversant la pièce, Bella passa autour de la partie nettoyée du plancher et enveloppa ses bras autour de Rosalie.

"Tu n'étais vraiment pas obligée de faire ça," dit-elle. "Mais merci."

Rosalie lissa les cheveux rebelles de Bella, son contact aussi doux que celui d'une mère. "De rien."