Jeu d'échecs

Deuxième partie : Et in Arcadia

Onzième chapitre : Never all that kind / De la valeur des âmes

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas.

Soundtrack : Let us Burn (Within Temptation) – Secret (The Pierces)

Note :

Hello ! J'aime bien ce chapitre. Moi, cruelle ? Noon. Tout a une fin, y compris les illusions. J'essaie de reprendre l'écriture de la partie suivante mais je suis un peu perdue dans mon planning xd Comme d'habitude, les commentaires et les discuts me font écrire plus vite, simplement pasque ça me donne des idées pour tout ce beau monde^^


Nyôrai surveillait son crayon brun pendant qu'il courait sur la page. Elle avait devant elle, en vrac, des dizaines de feuilles volantes sur lesquelles, entre deux chaises ou trois tempêtes, elle avait noté ses impressions, ses raisonnements et, surtout, les myriades d'informations qu'elle avait pu recueillir depuis son arrivée au Village. Sous la main, elle avait son carnet fétiche, et elle y recopiait au propre tout ce qui pouvait l'intéresser.

Sur une nouvelle page, elle avait tracé trois colonnes. Au-dessus de la première, elle avait marqué « tue/peut tuer », la deuxième avait pour titre « ne tue pas (principe) », et la dernière « pas d'information ». Il s'agissait ensuite de classer les équipes selon ce qu'elle savait. Eden était dans la deuxième, parce que quel que soit son avis sur le sujet Jeanne ne la laisserait pas faire, ainsi que Funbari Onsen. Les X-Laws, les équipes de Hao et celles du Gandhara étaient dans la première. Dans la troisième étaient la plupart des équipes sans affiliation : Magical Princesses, Haïti 800, T-Production, The Ren… Une fiche d'information basique, en somme. Mais si elle voulait se promener dans les rues la nuit, et si Jeanne persistait à vouloir discuter avec toutes les équipes sans prendre de précautions, il fallait bien que quelqu'un en prenne pour elle...

Avec un soupir, elle releva la tête et regarda la fenêtre. Le soleil avait recommencé sa lente descente vers l'horizon, et il lui fallut plisser les yeux pour regarder au-dehors. Ah... Le premier match de la journée touchait sûrement à sa fin. Achille et Jeanne étaient partis depuis deux bonnes heures déjà, mais elle-même n'avait pas voulu aller au stade. Pas au vu des matchs qui étaient à l'affiche. Oh, sûrement, elle aurait pu obtenir des informations sur les Hanagumi, et Hao lui-même, mais elle se rattraperait autrement. Nyôrai n'avait tout simplement pas envie d'assister à la débâcle.

Jeanne... Jeanne Jeanne Jeanne. Roulant des yeux, l'Indienne se renversa en arrière. La petite Française lui causait bien du souci, avec ses anges et son roi et sa douce terreur. Plus l'heure du match s'approchait, plus elle s'était renfermée, devenant silencieuse, pâle, évanescente. Si Achille ne l'avait pas retenue, Nyôrai serait sûrement allée voir Hao directement pour lui expliquer sa façon de penser. Ou Marco, peut-être. Mais elle n'en était pas au point de risquer de perdre la face, métaphoriquement et littéralement, rien que pour les beaux yeux de sa camarade. Elle aurait voulu la voir se bouger un peu, mais Jeanne semblait incapable de se décider. « Hao m'a déjà dit ce qu'il voulait, et j'ai refusé de le lui donner. Il va me le faire payer et des gens vont mourir et je ne peux rien y faire. » Et elle répétait ça, en boucle, comme un CD rayé... À s'en taper la tête sur les murs. Et pourtant elle y était allée, à ce match.

Nyôrai avait du mal à se soucier du destin des X-III. Elle ne les connaissait pas, après tout. Pourtant, elle avait hâte que le match soit fini, que le problème soit résolu. C'était quitte ou double, au fond, quoi qu'il arrive : soit Jeanne en sortirait grandie et elles pourraient enfin discuter en adultes, soit… soit quoi ? soit Jeanne faisait quelque chose de complètement stupide et se faisait tuer ? Ce n'était pas inimaginable. C'était idiot au possible, mais pas inimaginable.

La petite brune soupira. Et dire qu'elle avait confié ses chances d'accession au trône à quelqu'un d'aussi peu prévisible… ce n'était pas très malin. Ses cartes et ses pouvoirs ne la sauveraient pas si son équipe n'était plus au complet. Les règles du tournoi n'étaient pas plus claires que justes, mais elle ne doutait pas que les Paches agiraient selon le bon vouloir de Hao - oh, pas officiellement, mais bon - et que les infortunés camarades de la folle de fer ne lui survivraient pas très longtemps. Ah… elle se prit à mordiller son crayon. Ce n'était pas une bonne manie, ça. Avec un soupir, elle rejeta le tout sur sa table. Que faire, maintenant ? Elle ne pouvait qu'attendre, et elle détestait ça.

« Hey, » entendit-elle soudain. Surprise, et un peu inquiète de ne pas avoir entendu la poignée tourner – mais oui, elle ne l'avait pas entendue tourner, comment avait-on pu entrer ? – Nyôrai se retourna.

Mathilda se tenait dans l'embrasure, l'air un peu hésitante, l'air un peu décidée. « Il faut qu'on parle. »

Bien longtemps après qu'elles aient quitté le stade, les trois Hanagumi restèrent inscrites, comme au fer chaud, dans la rétine de Jeanne. Elle les voyait encore descendre du ring, de dos, fières et droites et meurtrières. Elles laissaient derrière elles un sol fumant, les corps sans vie de leurs adversaires, et l'esprit tourmenté de celle qui regardait depuis la porte des vestiaires de T-Production.

Jeanne savait qu'elle n'aurait pas dû se trouver là. Les vestiaires étaient censés être réservés aux équipes en lice, afin d'empêcher tout conflit ou tout guet-apens de dernière minute. Et pourtant, elle était là.

Achille et elle, en discutant avec Thalim, avaient appris que les Paches s'inquiétaient beaucoup de ce qui se passerait pendant le premier match de Hao. Et pas seulement pendant, mais aussi avant et après. Quiconque le croisait dans les vestiaires risquait sa peau, et ils le savaient. Alors ils avaient calculé et recalculé afin de s'assurer que rien n'arriverait que les caméras ne puissent filmer : les Hoshigumi passerait en fin de journée, et juste après une équipe associée au Shaman de Feu, en l'occurrence les Hanagumi, qu'ils croiseraient dans le vestiaire Nord. Les T-Production et les X-III, leurs adversaires désignés, passeraient tous les six par le vestiaire Sud.

Alors, en profitant du moment où toutes les attentions se tournaient vers le combat des Fleurs de Hao, Jeanne s'était faufilée dans le vestiaire Sud. Au départ, elle pensait rester bien cachée dans le coin des filles, mais c'était plus fort qu'elle : lorsque les clameurs avaient commencé à s'élever, la jeune Shamane s'était rapprochée de l'entrée menant au ring, et avait assisté à la débâcle dans toute sa violence.

Pendant que les Hanagumi s'éloignaient et qu'on conviait les spectateurs à aller acheter des rafraîchissements, Jeanne recula vers l'espace réservé aux femmes, le cœur lourd de honte. Honte parce que, malgré tous ses grands discours, elle se trouvait incapable d'éprouver la moindre sympathie pour T-Production. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient parfaitement dégoûtants ? Parce qu'ils avaient essayé de s'en prendre à Marion, Marion qui détestait être touchée ?

Oui, souffla la bête rageuse au fond de son être. À l'entendre, ils avaient mérité leur sort, et même elle devrait s'en vouloir de ne pas être directement intervenue dans le match pour les massacrer elle-même. Qui venait en plein milieu d'un tournoi pour soulever les jupes et tripoter ses adversaires ? C'était d'une incongruité telle qu'elle avait du mal à réfléchir. Mais à côté de la bête venait une autre voix, une voix qui disait qu'elle était odieuse. Quoi, parce qu'ils étaient ignobles ils méritaient la mort ? Elle pouvait pardonner – non, pas pardonner, mais passer outre, espérer à la fin des fins une réconciliation – malgré les meurtres des gens de Hao, malgré ce que Marco lui avait fait subir, malgré le carnage de Hao lui-même, mais sa mansuétude s'arrêtait aux pervers ?

Quelle différence faisait-elle avec les X-Laws ? Et avec tous les autres ? Est-ce qu'elle réagissait comme ça parce qu'ils s'en étaient pris à des amies si proches ?

La jeune fille n'avait aucune réponse à toutes ces questions, mais la honte n'attendait pas de savoir. Elle montait, glue collante et nauséabonde, occultant toute autre réflexion. Et Jeanne sentait qu'il faudrait qu'elle réponde de ces sentiments, un jour proche. Si proche…

Elle se souvenait des mots de Shamash, la veille de son propre match. Le livre de Mathilda n'avait pas réussi à l'endormir. Au contraire, son cerveau semblait tout enflammé, réfléchissant à mille choses à la fois. Elle pensait aux Over-Souls que lui inspiraient les contes de l'autre Jeanne, la sainte médiévale, elle pensait aux larmes de Mathilda, elle pensait à ses rêves et au fait qu'elle n'était pas encore sûre de bien les comprendre.

Elle pensait à tout, en fait, sauf à dormir, malgré des paupières lourdes et des membres épuisés. Alors elle avait décidé de consulter son esprit. Il n'aimait pas s'exprimer sur le cours des affaires humaines, elle le savait, mais elle savait aussi qu'il n'aimait pas qu'elle soit tourmentée. Alors elle lui avait demandé ce qu'il pensait de la situation.

'Il offre de laisser vivre les X-III si tu tues les Niles, et il considère ça un échange équitable.'

« Voilà. Mais... ce ne serait pas bien d'accepter, même si je veux sauver les X-Laws. Je ne peux pas juste... tuer des gens parce que ça m'arrange. »

'Alors tu as ta réponse, non ?'

« Je... je ne sais pas. Je ne suis pas sûre. Je ne veux pas que des gens meurent. Mais si je ne fais rien, les X-III... »

L'esprit avait mis un certain temps à répondre. Leur lien était profond, certes, mais il était perclus d'incompréhensions et de malentendus.

Et finalement… 'Finalement, on en revient à ce que Hao disait. Quel est ton rêve, et qu'es-tu prête à faire pour l'accomplir? Est-ce que commettre un crime t'est plus insupportable que de perdre les X-III, et dans l'un ou l'autre cas pourquoi?'

Jeanne fronça les sourcils. Ils ne parlaient pas la même langue, au départ, et souvent les pensées de Shamash devenaient très enfantines et incompréhensibles au passage. Il utilisait ses mots à elle, et… il était assez clair qu'elle n'en avait pas beaucoup. « Ca ne te dérangerait pas - de suivre une Shamane criminelle ? »

Il y eut comme un souffle, un 'non' qu'elle comprend sans mots.

'Tu n'es pas une criminelle. Mais si tu es capable de tuer, si au fond de toi il y a des choses pour lesquelles tu es prête à tuer - à contre-coeur, en pleurant et en t'excusant mais en le faisant quand même – il faut que tu les connaisses. Il faut que tu saches si toi aussi, tu peux vêtir ton âme des parures des donneurs de mort, à l'image de Hao, à l'image de Marco, aussi.'

Jeanne avait du mal à suivre. Le fait qu'elle se pose la question – qu'Hao lui ait posé la question – signifiait-il qu'elle en était en effet capable ? Qu'elle devait se soumettre à ce possible et tuer pour obtenir ce qu'elle voulait ?

'Non. Rien ne t'oblige à faire ce que tu ne veux pas faire. Si tu décides que tuer des gens est une chose que tu ne veux pas faire, tu ne le feras pas. Mais Hao a bien fait de te faire réfléchir à la question.'

« Tu penses que si je n'y réfléchis pas maintenant... »

'Ici et maintenant, tu es au calme, dans ton lit, et avec trois jours de réflexion avant de prendre ta décision. Ce sont des conditions favorables, pour dire le moins, tu ne crois pas ? Si tu avais à prendre cette décision sur le champ de bataille, tu serais désavantagée, simplement parce que la question ne t'était pas apparue. Jusqu'à maintenant, tu es partie du principe que tu ne tuerais personne parce que tu ne voulais tuer personne, et c'est peut-être un bon principe. Mais si tu ne le questionnes pas, si tu ne t'assures pas que c'est un principe auquel tu tiens plus que tout, tu auras des mauvaises surprises.'

« Je... ne suis pas sûre de comprendre. »

'Je m'explique - j'essaie. Si, par exemple, tu avais l'option de faire exploser un adversaire, et que tu ne le savais pas. Dans le feu de l'action, pour sauver tes amis, tu pourrais être amenée à déclencher cette explosion, sans forcément l'avoir voulu, ou y avoir réfléchi. Si tu sais dès le début que tu peux provoquer cette explosion en dernier recours, tu sentiras l'envie arriver, et, selon ce que tu as décidé, tu pourras choisir de ne pas la déclencher. Tu as de grands pouvoirs, petite maîtresse. Si tu ne les connais pas – et si tu ne te connais pas toi-même, au point de savoir ce que tu es prête ou non à faire pour aider les gens que tu aimes ou que tu veux protéger, tu risques de blesser quelqu'un. Quel prix donnes-tu au trône ? Quel prix à la survie des X-Laws ? Quel prix au respect de Hao ? Voilà ce qu'il te force à déterminer, et je pense que c'est une bonne chose.'

Jeanne avait froncé les sourcils. Elle n'était toujours pas sûre de bien comprendre.

« Tu penses qu'on va gagner, demain ? »

Shamash vrombit doucement. 'Je ne peux pas le garantir. Toi seule détiens la clef des victoires.'

Jeanne acquiesça. Elle avait un peu de mal à suivre Shamash, et elle n'avait pas vraiment l'impression d'avoir avancé. Ah... peut-être qu'elle ne pouvait pas avancer parce qu'elle était trop fatiguée. Les choses étaient encore trop fraîches dans son esprit. Peut-être qu'elle y verrait plus clair le matin venu...

Mais le matin était venu, et elle n'avait pas trouvé de solution. Et maintenant...

« Qu'est-ce que tu fais là, toi ? »

Jeanne sursauta, brusquement sortie de ses rêveries. Quelqu'un l'avait attrapée par l'épaule. Sans effort apparent, l'inconnu la retourna et la plaqua contre le mur; alors seulement elle reconnut Meene. Meene avec une grimace de colère et l'air aux abois, Meene avec sa main libre sur son holster comme prête à lever l'arme et tirer. Meene en vie, en train de se préparer pour son match et sa mort.

Le tourment provoqué par la mort de T-Production avait fait disparaître de l'esprit de Jeanne tous les mots, pourtant soigneusement préparés et répétés, qu'elle voulait adresser à cette Meene-là. Jeanne en resta hébétée, incapable de sortir un son.

Cela dut énerver Meene, parce que ses traits se durcirent encore.

« Je t'ai vue l'autre jour. Tu nous espionnais, Marco et moi. Qu'est-ce que tu me veux ? »

Elle... elle l'avait vue ? Pourtant, Jeanne avait vraiment cru être discrète. Et si Marco avait même imaginé qu'elle soit dans le coin, le connaissant, il aurait forcément, forcément fait un esclandre et tenté de la voir. Alors... Meene avait dû taire sa présence ? Pourquoi ?

Il fallait qu'elle parle, elle le savait. Pourtant, rien ne voulait sortir, et ses yeux la piquaient terriblement.

« Je... je suis...

- Je te connais. Mieux que tu le penses. Marco… Marco m'a dit des choses, avant que tu ne disparaisses, et après Berlin. Tu as grandi depuis, mais je te connais. Tu es dans le groupe de Hao maintenant… Jeanne, je me trompe ? »

Jeanne cilla. Le moment semblait vraiment déplacé pour qu'elle ressorte tout son petit laïus et explique que oui, elle vivait (non loin) des équipes de Hao, mais que non, elle ne faisait pas (vraiment) partie de son groupe. Elle partageait leurs repas (certains d'entre eux seulement maintenant), mais pas leurs valeurs, et… ce n'était vraiment pas le moment de parler de tout ça, tout son être réclamait d'en savoir plus sur ce que Marco avait pu dire d'elle. Parce qu'il parlait d'elle. Il parlait d'elle…

Elle allait tout de même essayer de répondre, mais au même moment un rire enfantin éclata dans le vestiaire. Se retournant à demi, elle vit Opachô courir vers elle avec entrain, visiblement dans l'idée de lui sauter dans les bras. Il s'arrêta cependant juste devant les deux femmes, arrêté par la vision de Meene.

Instinctivement, Jeanne leva la main et attrapa le col du pistolet, le repoussant vers le sol et empêchant Meene de viser.

Comme si la situation n'était pas encore assez critique, Hao passa la tête par la porte des vestiaires féminins.

« Oups, » fit-il sur un ton détaché. « Voyons, Opachô, ce n'est pas le vestiaire garçons ici !

- Oups, Hao-sama, » répéta le petit avec entrain, tout en fixant Jeanne et Meene avec une curiosité bien visible.

« Allez viens, je te ramène, » continua l'omnyôji, pas dérangé pour un sou, avant de rentrer d'un pas tranquille dans le vestiaire, se pencher pour attraper Opachô sous les bras et le soulever jusqu'à son épaule.

Son regard perçant ne quitta pas une seconde le petit Opachô, que ce fut pour regarder Jeanne ou Meene; s'en retournant, il disparut ensuite comme il était venu.

Il laissa derrière lui un silence funéral.

Meene avait lâché Jeanne dans la confusion. De l'autre côté du vestiaire, elles entendaient par intermittence des bruissements qui indiquaient que Kevin et Christopher, eux aussi, se préparaient. Mais ils faisaient silence, eux aussi. Ils n'avaient apparemment rien vu, ni entendu. Comment était-ce possible ?

Puis les haut-parleurs commencèrent à rappeler les spectateurs, et prièrent les deux équipes en lice de se présenter sur le ring.

Après un temps, Meene se redressa et fit quelques pas vers l'entrée de l'arène.

N'y tenant plus, l'adolescente attrapa la manche de son aînée, tentant de la garder un moment de plus à l'intérieur des vestiaires. « Attends ! Vous – ce combat – vous cherchez à percer les secrets de Hao, non ? Qu'est-ce qu'il vous faut ? Qu'est-ce que vous voulez ? Il n'y a pas besoin de l'affronter en face, je peux... Je peux... » Jeanne ne savait pas bien ce qu'elle disait, ce qu'elle proposait. Elle se sentait au bord des larmes tout d'un coup. Était-elle vraiment prête à faire ça ? À livrer des informations sur lui, comme ça, sans savoir vraiment ce que les X-Laws préparaient avec leur nouvelle égérie mystérieuse ?

Elle l'était. Elle l'était dès qu'elle se souvenait de la façon que Meene avait eu de regarder Marco, de la douceur qui se dégageait d'elle. Ils méritaient mieux que ça. Ils méritaient mieux que d'aller se battre et mourir pour rien... Son visage se tordit en une grimace douloureuse. Elle n'était pas sûre de comprendre le geste d'Hao, mais elle savait très bien ce qu'il comptait faire. Il le lui avait dit, n'est-ce pas ? Il les tuerait. Il les tuerait et Marco n'aurait plus personne pour le regarder si gentiment, et Meene n'aurait plus personne à regarder et plus rien à aimer parce qu'elle serait morte et c'était tellement injuste…

Meene semblait choquée de la voir comme ça, au bord des larmes. Un moment, elle ne sut pas quoi répondre. Quand elle le fit, ce fut doucement, et avec une certaine incertitude : « Tu... tu as vraiment peur pour nous... »

Son expression perdit sa détermination dure, et elle se pencha pour presser délicatement ses lèvres sur le front de Jeanne. Sans pouvoir s'en empêcher, celle-ci s'agrippa à pleines mains à l'uniforme de la brune. Il fallait qu'elle la retienne, qu'elle la protège. Elle ne pouvait pas la laisser aller... « Je peux tout vous raconter. Ce que vous voulez. S'il vous plaît, s'il te plaît, n'y va pas… »

Toujours avec douceur, Meene détacha les mains tremblantes du tissu blanc, essuya les larmes de l'adolescente, et se recula. Son sourire cette fois était gentil, un peu nostalgique, mais gentil : « C'est bon de ta part, Jeanne. J'ai l'impression... je regrette que nous n'ayons pas pu nous rencontrer avant aujourd'hui. Mais je n'ai pas besoin de tes informations. Nous allons nous battre, et réussir. Et pour ça, il faut que tu croies en nous.

- Mais...

- Pas de mais. Tu es forte, j'en suis sûre. Je me souviens de ce que Marco m'a dit de toi. Tu es forte. Reste-le pour moi, d'accord ? »

Et sans un mot de plus, elle quitta les vestiaires pour l'arène. Jeanne, les yeux secs, s'avança jusqu'à la porte pour la regarder disparaître dans la lumière; une fois ses yeux habitués, elle put voir les deux équipes l'une en face de l'autre, prêtes à commencer.

Il ne leur arriverait rien. Il ne leur arriverait rien. Il fallait qu'elle se le répète, comme un mantra, une pensée plus forte que les autres qui lui prenait toute la tête. Il ne leur arriverait rien. Elle croyait en Meene, elle croyait en eux tous, il ne leur arriverait rien, Hao n'oserait pas –

Jeanne ne ferma pas les yeux lorsque Hao transperça Meene d'un coup de griffe. Elle affronta le regard vide du cadavre mort sans détourner la tête. Les mains plaquées sur la bouche, elle n'émit pas un son lorsque Kevin prit feu, ni quand Christopher sortit son arme secrète. Elle savait ce qu'elle verrait avant que la poussière soulevée par la bombe ne se dissipe. Pourtant quelque part derrière ses côtes elle avait conscience que quelque chose s'effondrait. Croire en eux. Quelle folie...

Malgré ça, malgré tout, elle garda les yeux ouverts alors que les larmes montaient pour dévaler sur ses joues, alors que ses genoux cédaient et rencontraient le sol en béton des vestiaires. Elle garda les yeux ouverts pour voir Hao vivant et victorieux, avec au creux de la main les trois âmes des X-Laws.

« Vos âmes brûlent à l'image de cette justice que vous défendez, vite et sans laisser de traces, » murmura le Shaman de Feu. Jeanne, de si loin qu'elle était, l'entendait comme s'il lui parlait directement à l'oreille. Il le faisait exprès, elle en était intimement convaincue, mais elle était trop assommée pour réagir.

Puis il se mit à rire. « Pour me tuer, aller jusqu'à vous détruire volontairement… je dois admettre que c'est aussi une grande preuve de détermination. Mais c'est aussi d'une sottise peu commune. »

Ferme les yeux, Jeanne. Tu n'as pas besoin de voir ça, murmurait une voix pressante en elle. Elle l'avait déjà vu faire, après tout, elle savait ce qu'il faisait des âmes qu'il chassait. Pourtant elle tint bon, les yeux grands ouverts malgré les larmes, et continua de regarder.

« Les âmes peuvent être bonnes ou mauvaises, » dit encore le Shaman Millénaire. « Mais quelle que soit leur nature, les âmes fortes se font remarquer par leur éclat… et ce n'est pas votre cas. »

Jeanne cilla.

« Âmes nobles, âmes perverses… la morale n'est pas mon affaire. Par contre, je ne voudrais pas souiller Spirit of Fire avec des âmes comme les vôtres. Les petits soldats en fer blanc tels que vous ne peuvent rien contre moi, voilà pourquoi je vous proposais de m'attaquer tous ensemble. Je ne vous en laisserai pas l'occasion une seconde fois. »

Le Spirit of Fire rugit avec fureur et dévora Metatron en quelques bouchées, avant de faire de même avec Remiel et Gabriel. Le métal des Archanges grinça affreusement avant de céder sous les crocs de l'esprit élémentaire.

Puis Hao claqua des doigts, et trois corps bien vivants retombèrent lourdement sur le sol de l'arène. Le panneau, qui indiquait jusqu'alors trois X-Laws éliminés car morts, s'illumina brièvement pour signaler leur retour à la vie.

« Rackist, Opachô, rentrez, » fit ensuite le vainqueur du jour en s'approchant du bord du ring. « Nous en avons fini. »

Sonnée, Jeanne ne réagit pas en le voyant approcher. À vrai dire, elle n'était peut-être même pas consciente du fait. Radim n'osa pas dire au Shaman Millénaire qu'il se trompait de vestiaire, et bientôt il était parvenu jusqu'au niveau de la Française.

Sèchement, il l'attrapa par le collet, et la releva à sa hauteur d'un geste. Toujours figée, Jeanne ne résista pas, ses yeux rougis cherchant une explication dans le regard enflammé qu'il lui offrait, en vain. Avec quelque chose comme du dégoût, il la repoussa vers le mur.

« Si tu offres de révéler des informations à qui que ce soit d'autre, Jeanne, nous aurons un problème. Un problème que je réglerai définitivement, si tu vois ce que je veux dire. »

Sans attendre sa réponse, le Shaman Millénaire sortit du bâtiment, la laissant seule.

Jeanne retira les mains de devant sa bouche, un vague goût de sang sur la langue. Elle s'était mordue, fort, et ses paumes en étaient toutes déchirées.

Dans un état second, la Shamane se soigna, sans prendre le temps de nettoyer le sang sur les chairs remises à neuves.

Puis elle se dirigea vers le ring pour aller secourir les X-Laws évanouis.

Et in Arcadia : FIN.