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Dix-neuf ans auparavant quelque chose appelé énergie temporelle a été lâchée, changeant le monde, cet événement a été appelé l'Impulse. Depuis cette énergie n'a cessé de monter et de descendre, occasionnant des tempêtes qui entrainent les gens dans le temps contre leur gré. Jessica est l'une de ces personnes et elle a développé une maladie qui s'attaque aux voyageurs du temps (connue sous le nom de syndrome de Margaret Brown) et Bella s'inquiète qu'elle puisse la tuer d'ici un an. Pour soulager les symptômes de Jessica, Bella utilise le sang de loup de Jake.

En raison de son voyage dans le temps Jessica n'a que dix-sept ans alors que Bella en a vingt-sept. Jake et les autres loups peuvent rester coincés sous leur forme (loup et humain) pendant toute la durée des tempêtes. Et ils sont beaucoup, beaucoup plus faibles s'ils restent coincés en tant qu'humain. Bella et Jessica travaillent dans un laboratoire avec Garrett, Emmett et Rosalie à la recherche de l'énergie temporelle. Le travail qu'ils font est illégal puisque manipuler cette énergie peut provoquer des tempêtes si c'est mal fait.

Bella travaille aussi dans un bar dont les propriétaires sont Emmett et Garrett. Bella sait que ses employeurs sont des vampires mais elle ne le leur a jamais dit. Il y a aussi des personnes appelées Raiders qui exécutent les voyageurs du temps et les criminels dans un endroit appelé Pendle Hill.

Trois nouveaux vampires (Carlisle, Mary, Jasper) sont arrivés avec un humain Edward. Ils travaillent tous pour la même organisation qui permet de soigner les personnes qui ont le syndrome de Margaret Brown et essaient de trouver le moyen de faire revenir le monde tel qu'il était. Mary boit du sang humain et porte des lentilles de contact pour cacher la rougeur de ses yeux.

Dans le précédent chapitre après que Jasper ait été tenté de tuer Bella, Emmett lui révèle qu'Alice a été emportée dans le temps. Tous les loups sauf Seth, un autre voyageur du temps, et Jake évitent Bella pour des raisons qui n'ont pas encore été révélées. Edward et Bella sont devenus des amis occasionnels et il s'est joint à son rituel de cuisine tous les matins chez Rosalie. Ces derniers jours la maladie de Jessica a empiré.


6 / AU MILIEU DES MORTS

Le jour avant le vingt-huitième anniversaire de Bella, cinq jours avant la Journée Commémorative de l'Impulse, Carlisle se rendit à la caravane pour ausculter Jessica. Il s'assit au bord du canapé, écoutant ses poumons avec un stéthoscope dont il n'avait pas besoin. Son contact était prudent et rapide, ses mouvements gracieux comme si c'était une danse et non pas un examen.

"Merci d'avoir fait une visite à domicile," dit Bella.

"Ce n'est pas un problème. En fait je voulais vous parler à vous deux seules. J'ai travaillé avec le sang de votre ami et je me demandais si Jessica accepterait d'être mon sujet de test pour un traitement expérimental."

"Bien sûr que oui," dit Jessica. "Que pourrai-je faire d'autre à ce stade ?"

Carlisle sortit une seringue de liquide brun rougeâtre de son sac noir. Il expliqua comment il avait essayé de lui insuffler de l'énergie temporelle mais cela n'avait servi qu'à éliminer ses propriétés curatives. Le sang qui ne s'abimait jamais avait tourné comme lorsque Bella avait essayé de le congeler. Ce lot avait donné des résultats désastreux avec ses souris de laboratoire.

Mais il était plus optimiste quant à cette tentative. Bella songea à lui parler de l'effet des tempêtes sur Jake et les autres loups – trahir encore une fois la confiance de Jake – mais ensuite Carlisle frotta le bras de Jessica avec une lingette imbibée d'alcool et tout ce que Bella put penser fut aux mots vampire, sang et drainé.

Jessica ne broncha pas. Elle le regarda enfoncer l'aiguille dans sa peau comme s'il s'agissait du bras de quelqu'un d'autre, de la vie de quelqu'un d'autre. Bella laissa échapper un cri de protestation haletant : le bruit le plus fort qu'elle puisse gérer. Carlisle se tourna vers elle avec un sourire curieux. Ses yeux étaient restés d'or clair sans aucune trace de tentation.

Elle n'avait jamais rencontré personne – vampire ou humain – possédant une telle retenue.

"J'aimerai garder Jessica en observation aujourd'hui," déclara-t-il. "Je peux rester ici si ça vous va."

"Ça me va," dit Jessica. "Ça me donnera quelqu'un avec qui parler pour changer. Hé, vous savez jouer à Crazy Heights ?"

X-X-X

X-X-X

En descendant de la cuisine de Rosalie au laboratoire, Bella et Edward se heurtèrent à un obstacle : Jasper. Il les salua dans le salon de Garrett avec l'un des sourires presque tendus qu'il avait pris l'habitude de lui donner. La même main qu'elle avait trouvée si belle dans l'allée derrière le bar, se leva pour l'arrêter de taper 0433 sur le clavier.

"Je n'irai pas là-bas pour le moment," dit-il, ses mots résonnant dans un souffle.

Ses yeux étaient toujours bruns, comme ceux de Mary. Ils l'étaient depuis le lendemain de la soirée dans la ruelle.

"Pourquoi ?" demanda Edward. "Quelque chose s'est mal passé ?"

"Pas avec le laboratoire mais oui." La respiration peu profonde de Jasper influença la respiration de Bella en quelque sorte proche de l'hyperventilation. "C'est Rose et Em. Je conseillerai de ne pas vous mêler de ça."

Bella voulait que la colère qui l'avait prise dans la ruelle se ranime – se renforce et la rende plus forte que Jasper - mais le temps de réfléchir à son flirt avec la mort avait noyé sa colère sous le froid de la peur. Edward resta derrière. Bella ne put trouver aucune raison d'insister pour qu'il l'accompagne lorsqu'il refusa. De toute façon il travaillait avec Jasper depuis des mois. Il serait probablement en sécurité. Elle voulait – devait s'éloigner de Jasper. Elle était impatiente d'échapper à ses dents et à son pouvoir étrange sur son corps et à cette sensation de claustrophobie et d'être la proie de quelqu'un. Près de lui elle était mal à l'aise.

Entrant dans le laboratoire Bella se dirigea vers sa table sous prétexte de commencer son travail de la journée. Son cœur refusait de se calmer même avec la distance et ses amis pour la protéger du danger.

Au lieu d'arrêter leur dispute comme d'habitude ou même de parler à vitesse vampirique, Emmett et Rosalie continuèrent à se crier dessus alors que Bella faisait comme si de rien n'était. Garrett était là aussi, au-dessus de leurs têtes sur l'échafaudage mais pour Rosalie et Emmett à l'intérieur de leur bulle tendue, rien d'autre n'existait. Ils se lançaient des mots comme si c'était des objets - des objets assez tranchants pour qu'il puisse couper leur peau dure.

"C'est de la merde," dit Emmett. "C'est comme de retourner en Alaska. Combien de temps encore ?"

"Comment suis-je sensée le savoir ? Demande-leur. Et tu sais très bien que…"

"Ce n'est pas d'eux dont je parle. Je parle de toi. Combien de temps vas-tu encore t'accrocher à quelque chose que tu ne veux même pas ?"

Rosalie abandonna son ordinateur. Elle se leva et se dirigea vers Emmett jusqu'à ce qu'ils soient face à face, presque poitrine contre poitrine.

"D'où est-ce que ça sort ça ?" demanda-t-elle, en levant les mains. "Tout à coup tu es expert en ce qui concerne ce que je veux ?"

"Je pourrai. Tu oublies depuis combien de temps je te connais…"

"Je n'oublie rien du tout."

Les épaules d'Emmett s'affaissèrent. Chaque ligne de son corps musclé se lisait comme un drapeau blanc. "Peut-être."

"C'est censé vouloir dire quoi ?"

"Ça veut dire que tu luttes depuis que nous nous sommes rencontrés et peut-être que tu as simplement gagné. Félicitations. Destin ou instinct ou quoi que ce soit qui nous veut ensemble mais moi non. Plus maintenant. Je suis fatigué de faire attention, de ne pas te mettre la pression et attendre des années, putain. Je laisse tomber." Une imitation fugace de son sourire habituel passa entre ses lèvres. "Seigneur. Tu as vraiment réussi à m'épuiser."

La voix de Rosalie devient aiguë, ses mots ralentissant comme s'ils lui griffaient la gorge dans une lutte désespérée pour sortir. "Essayer de ne pas me mettre la pression ? Bien. Tout ce que tu m'as jamais fait c'est de la pression."

"Tu sais que ce n'est pas vrai."

"Donc tout ce truc à propos d'attendre pour toujours si tu le devais, était un mensonge ? Et quoi, je suis supposée te courir après maintenant ? Apaiser des pauvres petits sentiments blessés ? Jouer la femme soumise et te laisser choisir pour moi ?"

La mâchoire serrée, Emmett croisa les bras sur sa poitrine. "Le destin est un idiot et apparemment moi aussi. Pourquoi est-ce que j'ai cru que j'étais amoureux de toi ?"

Une alarme hurla pour protester contre le départ d'Emmett alors qu'il empruntait la sortie d'urgence à sens unique pour se rendre au garage. Rosalie se retourna, les yeux fermés et lança la première chose que ses doigts tremblants trouvèrent : le Canary, la petite mais vitale machine qui émettait un avertissement si les occupants du laboratoire avaient besoin de sortir du sous-sol. L'objet malchanceux de la taille d'une cafetière explosa sur le mur opposé dans une pluie de verre, d'engrenages et de liquide noir et huileux.

Pendant que Garrett se dépêchait d'arrêter l'alarme et que Jasper et Edward descendaient l'escalier, Bella laissa son travail de côté. Rosalie sembla complètement impassible lorsque Bella lui passa le bras autour de la taille. Elle ne bougeait pas mais se blottit un peu plus dans les bras de Bella.

"Pauvre Canary," dit Edward, poussant les débris avec le bout de sa chaussure. "Tu lui as vraiment porté un coup fatal. Je suppose que la journée est fichue alors. Ce n'est pas comme si on pouvait travailler sans ça. Je suppose que tu n'as pas de pièces de rechange qui trainent, n'est-ce pas ?"

"Non." Rosalie regarda la tache sur le mur dégouliner vers le sol, observant le noir gras se répandre sur les carreaux et le ciment. Une de ses mains se posa sur son cœur comme si elle essayait de réparer un trou là. "Nous n'avons rien pour le réparer."

L'écran météo montrait un beau ciel bleu dans le monde au-dessus du laboratoire. Prendre le long chemin jusqu'au garage confirma les soupçons de Bella. Emmett avait pris la voiture de Garrett, voulant les vitres teintées pour lui. La seule autre voiture capable d'empêcher les vampires de scintiller devant les passants était la berline ennuyeuse de Carlisle toujours garée devant la caravane de Bella et Jessica.

Garrett serra le bras de Rosalie pendant qu'elle se frottait le front. "Oh, allez," dit-il. " Autant le laisser faire. Tu auras les pièces plus vite."

"Ou je pourrais demander à Bella."

"Mais il en sait plus sur ce genre de choses. Il sait de quelles pièces tu as besoin."

"Ils iront tous les deux, alors. Elle conduira."

Garrett adoucit sa voix, ajoutant un doux sourire à son murmure : "Apprends à ne pas être aussi rigide, Rosie".

En pressant ses lèvres, Rosalie mit la main dans la poche de sa blouse. Edward réussit à peine à attraper les clés qu'elle lui lança. Son regard allait et venait entre Rosalie et sa voiture. Tout ce que Bella savait c'est que c'était une Camaro, fabriquée dans les années 60, qui consommait une fortune et que ses jambes se collaient aux sièges si elle portait un short par une journée chaude. Elle ne s'était jamais souciée d'en savoir plus.

"Es-tu sérieuse ?" demanda Edward.

"Ne me le fais pas regretter," dit Rosalie. "Une égratignure - juste une - et je te ferai frire et je te filerai aux Raiders. Compris ? Il va falloir aller à La Grande et Baker pour les pièces. Malheureusement. La Grande est... Ce n'est pas agréable. Sois prudent. Bella ira avec toi et t'aidera si cela lui convient. Une égratignure sur elle te fera aussi passer dans la friteuse. Ne roule pas trop vite, ce n'est pas une course."

"Oui, bien sûr." Edward tenait les clés comme s'il s'attendait à ce que Rosalie les reprenne. "Frit en profondeur. Compris."

Garrett leur donna les noms et lieux de ses contacts au marché noir. Alors que Bella montait à l'étage se changer et préparer leur déjeuner, elle répétait les contacts encore et encore dans sa tête : une chanson clandestine sans musique. Ils ne pouvaient pas prendre le risque de les écrire.

Quand elle retourna au garage, Edward était exactement là où elle l'avait laissé : déjà derrière le volant. Il sauta dehors et lui tint la portière côté passager ouverte comme s'il ne pouvait pas laisser passer une occasion de toucher la voiture.

Rosalie les regarda s'envoler depuis le garage. Pendant que la voiture roulait, Bella jeta un coup d'œil en arrière juste à temps pour voir Jasper poser une main sur l'épaule de Rosalie.

"Tu vois ?" dit Edward, en montrant un sourire à Bella alors qu'ils s'approchaient de la route principale. "Je t'avais dit que j'avais un plan pour qu'elle me laisse conduire sa voiture."

"Tu as provoqué la dispute entre elle et Emmett, n'est-ce pas ?"

"Je ne le dirai jamais. Mais j'ai dû l'épuiser d'une façon ou d'une autre, non ? Elle aurait pu le faire elle-même, au lieu de me demander d'être son garçon de courses."

"Hum. C'est vrai."

Souriante, Bella s'adossa à son siège et alluma la radio. En se dirigeant vers l'autoroute par cette journée ensoleillée elle se sentait presque normale, comme quelqu'un dans un film d'avant l'Impulse.

Comme quelqu'un qui faisait des virées en voiture avec la musique à fond, de la malbouffe et des amis - pas que Rosalie aurait permis de grignoter dans sa voiture, bien sûr. En regardant Edward conduire, son enthousiasme s'infiltra en elle, comme si l'amour des machines était quelque chose de contagieux. Maintenant que c'était dans son sang, elle ne pourrait plus jamais y échapper.

"Comment en es-tu arrivé là ?" demanda-t-elle. "Des voitures, des machines et tout ça, je veux dire."

"Humm. C'est une longue histoire."

"Nous avons tout notre temps."

"C'est aussi une histoire ennuyeuse." Il bougea sa jambe et se déplaça sur son siège. "La version courte est que j'avais besoin de perfectionner mes compétences pour subvenir à mes besoins et la technologie m'a toujours fasciné. Non pas que je faisais quelque chose de terriblement high-tech avant de rejoindre la troupe. Je travaillais dans un magasin de pneus à Rockford quand j'ai rencontré Alice."

"La femme de Jasper ?"

"Ouais. Je ne pense pas qu'ils étaient déjà ensemble à l'époque. C'était il y a six ans. Je ne l'ai pas rencontré lui jusqu'à ce que je déménage à Chesterton et à ce moment-là, elle était déjà perdue. Bref, Alice m'a proposé de venir et m'a envoyé travailler avec un certain Randall et le reste, c'est de l'histoire ancienne." Alors qu'ils se retrouvaient sur les restes fissurés de l'autoroute 84, se dirigeant vers l'est, il plissa les yeux et regarda au loin. "Nous devons traverser la colline pour y arriver, n'est-ce pas ?"

"Ouais. Nous le devons."

La montée abrupte de Pendle Hill était recouverte d'une multitude d'arbres et de potences potentielles. Dans le Forks de l'après-Charlie, les pendaisons avaient eu lieu sur la place principale de la ville.

Tant que le shérif Ashby et ses officiers conservaient un semblant d'ordre public à Pendleton, les Raiders continuaient de se cacher dans des bois qui recouvraient cette colline, utilisant le manteau de vignes et de feuilles pour réaliser ce qu'ils pensaient être leur devoir sacré. De l'autre côté de la ligne de démarcation séparant les voies est et ouest, les voitures rouillées avaient été empilées sur une rampe d'accès pour camions. Ça devait avoir l'air si différent avant l'Impulse, à l'époque où on l'appelait encore Cabbage Hill* - avant que les Raiders ne volent le nom d'une ancienne maison du temps de la chasse aux sorcières.

"Il y avait de la sauge ici," dit Bella, reprenant le titre de Jessica de Guide touristique officiel d'Edward. "Du moins, c'est ce que disent les gens du coin."

"Vraiment ? Je croyais que tout l'Oregon était comme ça, avant même l'Impulse. Tout vert et couvert des forêts."

De sa voix grave, le nom de l'État donnait l'impression qu'il n'y vivait pas depuis près d'un mois comme s'il ne s'était jamais aventuré à l'ouest. Il prononçait la dernière syllabe comme le mot "gone". Bella fronça le nez.

"Seulement l'ouest de l'Oregon," dit-elle, en insistant sur la prononciation correcte. Ses pensées dérivèrent vers la bande verte sur la carte dans sa classe de CP. Elle avait l'habitude de se tenir sur la pointe des pieds pour toucher les bosses de la carte qui représentaient les montagnes, croyant à peine qu'elle était née dans ce coin perdu et pluvieux du pays.

Le doux rire d'Edward le trahit, il savait exactement comment il aurait dû dire Oregon.

"Petit morveux," dit-elle. "Juste pour ça, je vais commencer à prononcer le "s" dans l'Illinois."

"Mais est-ce que mon œil tremblera comme le tien quand j'ai dit Oregon ?" Sa tête balançait d'avant en arrière, comme s'il n'arrivait pas à décider s'il devait regarder la route ou le paysage. "Je ne peux pas imaginer que ce soit tout marron et si peu vivant."

"Moi non plus, je ne peux pas."

Au fur et à mesure qu'ils grimpaient plus haut, quelques vestiges de ce que la terre avait l'habitude d'être, apparurent ici et là : des mauvaises herbes et des pâturages secs. Bella enleva ses chaussures et posa ses pieds sur le tableau de bord. Incapable de regarder les arbres sans imaginer les corps suspendus dans les branches, elle fixait plutôt les bras décorés d'Edward. Quand il la surprit, elle ne détourna pas le regard.

"Est-ce que l'un d'eux veut dire quelque chose ?" demanda-t-elle.

Il hocha la tête. "Oui, mais ces histoires sont aussi assez longues."

"Si Jessica était là, elle te demanderait probablement si tu essaies de faire ce truc de mec où tu ne réponds pas à des questions sur toi-même pour avoir l'air plus intéressant."

Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait formulé comme ça, passant le blâme comme si c'était la pensée de Jessica au lieu de la sienne. D'une façon ou d'une autre, il était plus facile d'utiliser Jessica comme tampon entre elle et le reste du monde : un filtre qui glousse et qui a la langue bien pendue. Edward rit.

"Les mecs font ça ?" dit-il.

"Je n'en ai aucune idée, pour être honnête. Jess prétend que oui."

"Alors, ça doit être vrai." Ses sourcils se levèrent d'une manière étrange et tendue, comme s'il essayait de n'en hausser qu'un mais les muscles de son front ne coopéraient pas. "Pourquoi, ça marche ? Suis-je mystérieux ?"

"Non, non. Totalement livre ouvert. Tes tatouages top secrets ne m'intéressent pas du tout..."

"Quand tu le dis comme ça, on dirait que j'ai des tatouages sur le cul."

"Vraiment ?"

"Si je réponds, ce ne sera plus un mystère." Il éteignit la radio alors que la musique grésillait. "Tu sais, je suis ici depuis un moment maintenant et je ne sais pas vraiment ce que tu fais en dehors du travail, la cuisine et Jessica." Sa main tomba du volant en pointant vers les pieds de Bella. "Plus important encore, je n'ai aucune idée pourquoi tes chaussettes sont dépareillées."

En penchant les genoux d'un côté, elle regarda ses pieds réchauffés par le soleil. Une chaussette était rouge, l'autre noire. Elle agita ses orteils sur le tableau de bord.

"Elles étaient toutes les deux propres, c'est tout ce que je demande à mes chaussettes," dit-elle. "Et aussi, je ne me tape pas Jessica."

"Bon à savoir." Sa bouche tremblait comme s'il avait un sourire mais il voulait perdre le match. " On aurait pu croire qu'après tant de thérapie de couple, on aurait appris à mieux communiquer."

"C'est une honte. Nous avions l'habitude d'avoir un mariage si sain."

Ses yeux verts se tournèrent vers elle, ne faisant même pas semblant de regarder la route. "Peut-être qu'on devrait commencer à cuisiner avec d'autres personnes."

"Alors tu pourrais me remplacer par une traînée tout juste majeure qui ne prendrait probablement pas la peine de passer la farine au tamis ? Pouah. Typique."

"Et donc tu pourras me prendre tout ce que j'ai en pension alimentaire, j'en suis sûr."

"Pas tout. Juste la moitié. Je ne peux pas laisser sécher mon stock de cupcakes, n'est-ce pas ? Comment l'expliquerais-je à Jessica ?"

"Je suppose que c'est vrai. Peut-être que nous ferions mieux de rester ensemble après tout."

"Humm ça semble plus facile. Qui a besoin de communiquer quand on a des cupcakes ? " Elle fit une pause tapant ses doigts contre ses genoux avant d'ajouter. "Tu sais que je plaisante, pas vrai ? Tu n'as pas à me parler de tes tatouages si c'est trop personnel."

"Et moi qui pensais que tu étais sérieuse avec tout ce que nous avons dit concernant notre mariage jadis florissant." Avec un sourire il désigna l'un des tatouages. Un coquillage bleu abimé qui s'enroulait entre la corde effilochée et ce que Bella pensait être la ligne d'horizon de Chicago. "Celui-ci est pour ma première mère adoptive. Elle s'appelait Shelly."

"C'est elle celle qui t'a appris à cuisiner ?"

"Oui. Je suis resté avec elle jusqu'à mes quatorze ans c'est pourquoi ce tatouage est si moche. Il n'a pas été fait à l'âge légal."

Bella suivit avec son doigt la spirale du coquillage. Sa peau était comme celle de ses mains – rêche et dure, comme si tout son corps avait été abimé par le travail.

"Que lui est-il arrivé ?" demanda-t-elle.

"Elle est morte. De mort naturelle. Elle mettait du beurre dans tout. Son cœur a fini par désapprouver."

"Je suis désolée."

Il haussa les épaules. "C'était il y a longtemps."

Une fois que Pendle Hill fut derrière eux le reste des quatre-vingts kilomètres jusqu'à la Grande se passa dans un agréable silence. Bella utilisait ses maigres connaissances du coin pour le diriger vers un parking près de la place du marché. Elle n'y était allée qu'une ou deux fois peu de temps après son arrivée à Pendleton. La première personne à aller voir se trouvait dans l'arrière-boutique d'une friperie.

A première vue le marché de La Grande ressemblait beaucoup à celui de Pendleton. Les tentes, les charrettes et des magasins à demi reconstruits formaient un anneau autour du goudron usé mais il y avait quelque chose au milieu, quelque chose que Pendleton n'avait pas. Sur une estrade au-dessus de la foule, une poutre en bois formait un cadre avec deux poteaux comme une scène qui attend ses marionnettes.

Beaucoup de gens les bousculèrent alors qu'Edward entraînait Bella à la recherche du magasin de pièces d'occasion, la main sur le bas de son dos. Les brassards rouges étaient partout. Sa gorge était serrée. C'était pire que les histoires qu'elle avait entendues au bar. C'était comme Forks. Les Raiders possédaient cet endroit. Se rapprochant d'Edward elle sentit son arme dans son sac. Son poids n'était pas du tout rassurant - pas comme une couverture de survie mais il était toujours là. On pouvait compter sur lui. Elle pouvait toujours s'en servir. Elle pouvait se défendre.

Près du bord de la place un cri retentit. La foule se sépara, laissant passer un homme aux cheveux roux, un bourreau à cagoule noire et une femme aux poignets liés par une corde.

"Oh mon dieu," dit Bella en cherchant une issue de secours. Ils devaient partir de là. Le Canary pourrait attendre que le temps permette à Garrett de quitter la maison.

Dans des villes comme celles-là, fuir au lieu de rester et regarder "justice" se faire, équivaudrait à susciter la suspicion. Prenant les devants, elle tenta de quitter le marché sans se faire remarquer. Edward la suivit de si près qu'elle pouvait sentir son souffle sur son cou mais ils étaient entourés. Il y avait trop de gens, trop de brassards. L'homme aux cheveux roux prit la parole et fit tourner tous les yeux vers la plate-forme à l'exception de ceux qui regardaient Bella et Edward se faufiler lentement en sécurité. Edward s'arrêta, attrapant son bras pour lui dire sans un mot de faire de même.

La condamnée avait les cheveux emmêlés et des yeux caramel qui semblaient déjà à moitié morts. Ses pieds nus sales et son corps trop mince montraient qu'elle avait erré pendant des semaines, voir des mois. Bella se demanda si cette prisonnière des Raiders avait essayé d'atteindre Pendleton – si elle avait entendu parler de leur organisation par des rumeurs et avait espéré être sauvée. Elle était si près du but. Quelques lésions de Margaret Brown apparaissaient sous le col déchiré de sa robe ample. Des bleus mouchetés créaient un patchwork de pourpre, de vert et de jaune fané sur sa mâchoire. Alors que l'homme roux continuait à lire le papier qu'il tenait à la main, le bourreau la poussa dans l'escalier menant à l'estrade.

Bella entendit à peine la liste des crimes par-dessus le bruit. Bien sûr elle était accusée d'expérimenter l'énergie temporelle. Une récente tempête avait tué une famille de trois personnes – mauvais moment pour un tel bouc émissaire pour errer en ville. Quelque chose attira l'attention de Bella et fit contracter son estomac. Le nourrisson de la femme figurait sur la liste des victimes. Elle était enceinte quand elle était arrivée à la Grande et maintenant elle ne l'était plus. Elle était mère.

Ses yeux déjà à moitié morts rencontrèrent ceux de Bella. Pour un moment Bella se moqua que quelqu'un regarde. Elle ne voulait pas se cacher – elle ne craignait pas les Raiders alors qu'elle mimait avec sa bouche, "Je suis désolée". La seule réponse qu'elle eut fut un frisson.

Quand l'homme roux lui demanda quelles étaient ses dernières volontés, il ne reçut même pas de réponse. Ses lèvres gercées ne s'ouvrirent pas. Elle ne lâcha même pas un sanglot.

Bella voulait tous les tuer - mettre fin à toute personne qui portait un brassard rouge. Un millier de missions de secours possibles lui traversèrent l'esprit, toutes plus improbables les unes que les autres. Pour s'empêcher de tenter quelque chose elle attrapa la main d'Edward. La seule chose qu'une telle tentative de sauvetage provoquerait serait une autre corde rejoignant la personne sur l'estrade attendant que la corde se resserre autour du cou de Bella. Elle serra fort la main d'Edward. Il la serra aussi lui, rappelant pourquoi elle ne pouvait pas jouer à être un héros. Elle essaya de penser à Jessica mais ne réussit qu'à voir son visage se superposer sur le visage de la mère.

Ils firent monter la femme sur un tabouret. Elle monta sans se presser comme si c'était une bonne chose. Bella pria pour que le nœud soit assez loin pour lui briser le cou et l'empêcher de souffrir comme Sam avait souffert. A moins qu'elle soit aussi un loup en plus d'un voyageur du temps elle ne resterait pas en vie aussi longtemps que lui mais tout au-delà d'une mort instantanée était de trop.

Quand le bourreau passa la corde autour du cou, Bella aperçut des lésions rouges et des yeux de bœuf sur la bande de peau à la limite de la capuche et de son manteau noir. Quelque chose de méchant chez Bella mourait d'envie de voir le bourreau pendu pour les crimes supposés de la femme. Les Raiders ne semblaient jamais s'appliquer leurs propres règles. C'était toujours la faute de quelqu'un d'autre, quelqu'un qui les dupait d'une manière ou d'une autre et les entrainait dans le temps.

Le silence qui enveloppa la foule ressemblait à un roulement de tambour. Un coup de pied expert sur le tabouret fit serrer les doigts d'Edward sur la main de Bella à un niveau d'écrasement. Bella ne regarda pas la pendaison. Elle faisait semblant, regardant derrière la tête de l'homme et comptant les touffes sur son crane de chauve, essayant de respirer pour la femme qui avait perdu son enfant. Elle laissa tout le reste devenir flou jusqu'à ce qu'elle ne voie plus ce corps maigre se contracter et se débattre.

Quand ce fut finalement fini, Edward ne lâcha pas la main de Bella. Il garda ses doigts avec les siens jusqu'à ce qu'ils trouvent le contact de Garrett et qu'il doive accompagner une vieille femme voûtée dans l'arrière-boutique.

Ils ne furent pas aussi prudents qu'ils auraient dû, comme s'ils défiaient les Raiders ou leur donnaient une excuse pour commencer à tirer mais ils achetèrent les pièces nécessaires à un prix exorbitant et revinrent à la voiture sans incident. Plus à l'est ils trouvèrent Baker City : un endroit calme et poussiéreux aux rues presque désertes. Pour Bella c'était comme si tout le monde avait vu la pendaison de la mère et ne voulait pas faire face au soleil qui brillait dans le ciel d'un bleu obscène.

Les courses à Baker prirent des heures. Bella et Edward durent aller chez un contact et il prit son temps pour finaliser leur requête, à tel point que Bella commençait à se demander s'ils n'étaient pas en train de se faire piéger. L'achat illicite d'un réservoir plein d'essence fut un processus tout aussi lent. Le soleil avait presque disparu derrière les montagnes quand ils reprirent la route. Quand Edward quitta l'autoroute pour La Grande de nouveau, la nuit pointait.

"Qu'est-ce que tu fais ?" demanda Bella.

Il lui toucha la main brièvement, comme s'il essayait d'avoir les pieds sur terre. "Tu n'as pas besoin de me suivre. Tu peux attendre dans la voiture."

"Ça ne répond pas à ma question."

"Je vais la décrocher, si je peux."

Bella s'assit plus droite. "Je viens avec toi."

Avant l'Impulse, La Grande avait été une ville universitaire. Sans son afflux annuel de bruit et de jeunesse, c'était devenu le genre d'endroit qui se recroquevillait sur lui-même quand l'obscurité tombait. Après voir garé la voiture dans une ruelle, Edward ouvrit la boîte à outils du coffre et en sortit un couteau et deux paires de gants.

"Attache tes cheveux en arrière," dit-il, offrant à Bella une ficelle avec deux des gants. Elle la prit même si elle savait qu'il y avait une épingle à cheveux qui traînait quelque part dans son sac.

La place était déserte. Rien d'autre que les pas déterminés d'Edward ne troublaient le calme - pas même une brise pour faire osciller le corps mou. La première chose que Bella vit, bien qu'elle ait essayé de regarder ailleurs, était la langue de la femme : elle sortait et était gonflée. Son visage était violet foncé, peut-être comme Sam l'avait été quand son corps avait finalement abandonné la lutte. Dans le peu de lumière, Bella ne pouvait pas le dire.

Bella faisait le guet pendant qu'Edward sciait la corde. Chaque passage de la lame contre les fibres rugueuses résonnait dans le square. De sa position à côté de la plate-forme, Bella pouvait sentir tout ce que le corps de la femme avait libéré en quittant sa vie. Avalant durement contre la nausée, elle risqua de jeter un coup d'œil à la corde. Presque fini.

Finalement, le corps de la mère tomba, s'affaissa sur le bras qu'Edward avait verrouillé autour de sa taille. Il l'emporta loin de la potence, hors du marché et la déposa près d'une fontaine commémorative dans le parc. Pendant qu'il coupait le nœud coulant, Bella travaillait à détacher les poignets. Ici, loin du square et des souvenirs, elle pouvait s'occuper du corps, même si c'était triste. Ici, c'était juste un corps.

La lueur jaune d'un réverbère leur permit de voir la corde qui avait brûlé son cou. Bella dénicha un paquet de mouchoirs dans son sac. Elle se servit de l'eau de la fontaine pour nettoyer la femme du mieux qu'elle le put : essuyant ses pieds et ses jambes souillés, tamponnant les blessures, lissant ses cheveux brun doré et emmêlés.

S'ils ne l'avaient pas descendue, Bella n'était pas sûre du temps que la femme morte y serait restée pour servir d'avertissement grotesque aux autres. A Forks, c'était toujours au moins une journée. Tout le monde était tellement effrayé, surtout les Raiders.

Quand la femme eut l'air aussi paisible qu'ils pouvaient le faire, ils jetèrent la corde et les mouchoirs dans une poubelle et retournèrent à la voiture. Bella pensait avoir entendu un cri dans le square mais peut-être que c'était juste son imagination qui inventait des ennemis à partir de la peur qui serrait sa poitrine : des croque-mitaines attendant de bondir hors de l'ombre.

De retour sur l'autoroute, Edward et Bella gardèrent les vitres baissées. Alors qu'ils descendaient en flèche Pendle Hill, il lui prit la main. A partir de ce moment jusqu'à ce qu'ils atteignent la caravane, il ne la lâcha que quand il devait changer de vitesse.

La voiture de Carlisle avait disparu de l'allée. Les fenêtres de la caravane étaient sombres, ce qui lui donnait l'apparence de quelque chose d'abandonné et de vide, comme si Jessica était déjà partie.

"Je te verrai demain," dit Edward. C'était les premiers mots qu'ils prononçait depuis qu'il lui avait dit d'attacher ses cheveux en arrière.

Bella acquiesça. "A plus tard."

Elle se précipita sur le gravier, se sentant exposée dans les deux faisceaux blancs des phares. La voiture ne s'éloigna pas jusqu'à ce qu'elle appuie sur l'interrupteur dans la salle de bain. Après s'être déshabillée, elle prit une douche jusqu'à ce que sa peau soit presque rêche, elle enfila son plus vieux pyjama et sur la pointe des pieds fila dans la chambre de Jessica.

"Hé," dit Jessica avec un sourire paresseux alors que Bella s'allongeait à côté d'elle. "Tu fais un autre cauchemar ?"

"Non. Pas vraiment. Comment vas-tu ? Des effets secondaires ?"

"Pas encore."

Tenant la main de Jessica, Bella écouta les respirations régulières de son amie se transformer en ronflements. Quand elle ferma les yeux, elle vit des cordes effilochées et des visages violets derrière ses paupières.

Le sommeil ne la trouva pas avant longtemps.

*Cabbage Hill - Colline au Chou

Note de l'auteur

La chasse aux sorcières à laquelle Bella faisait référence était celle des sorcières de Pendle : douze personnes qui vivaient dans les environs de Pendle Hill dans le Lancashire, en Angleterre. En 1612, elles furent accusées d'avoir commis un meurtre par sorcellerie. Parmi celles qui survécurent jusqu'au procès, dix d'entre d'elles furent reconnues coupables et pendues.