.
7 / Oh, ne me trompe pas
Une note était posée sur le comptoir à quelques centimètres des bras croisés d'Edward. A chacun de ses ronflements silencieux, le papier flottait. Inspiration et il s'aplatissait contre le comptoir. Expiration et il se pelotonnait contre la tasse qui le retenait. En se rapprochant Bella fronça les sourcils. La tasse était remplie de farine – un événement assez ordinaire pour leurs matins ensemble – ou cela aurait été le cas sans la bougie vacillante qui reposait au milieu de la poudre tamisée. Un coup d'œil à la note fournit une explication, épelée d'une écriture angulaire qu'elle supposa être celle d'Edward.
TOI : un petit gâteau d'anniversaire.
En souriant et en secouant la tête, elle toucha son épaule. Il se réveilla en sursaut, ses yeux regardant partout comme un soldat cherchant s'il y avait du danger. Quand son regard atterrit sur elle, il sourit, encore somnolent.
"Joyeux anniversaire," dit-il.
"Merci, comment as-tu su ?"
"Pftt, comme si je pouvais oublier l'anniversaire de ma fausse femme." Un bâillement agrandit sa bouche si largement qu'elle pouvait voir les soins de ses molaires inférieures. "Rosalie m'en a parlé hier soir pendant notre seule et unique pause. Est-ce qu'elle ne se repose jamais ?"
"J'ai entendu cette rumeur mais je ne l'ai jamais vu de mes propres yeux."
"Eh bien le Canary est réparé au moins. Et je te ferai vraiment ce gâteau d'anniversaire dès que je ne serai plus si fatigué même rien que pour respirer." Son front se laissa tomber sur ses mains, accompagné de rumeurs feutrées sur les esclavagistes.
"Allez !" dit-elle, en lui tirant le coude. "Les comptoirs sont des oreillers moches, allons au lit."
Quelque chose comme un mélange de ronflement et de rire jaillit de ses lèvres. "J'aimerai bien que Jessica ait entendu ça."
"Tsk tsk. Si nous allons dans le sens du trio, ce ne sera pas avec Jess. Elle est trop jeune pour nous."
Dès que les mots quittèrent sa bouche il lui sembla que tout le sang s'écoulait vers son visage rougissant. Souriant Edward enleva ses chaussures et passa sa chemise par-dessus sa tête. Les tatouages se terminaient à ses épaules laissant son torse vierge. Il avait un corps qui disait tranquillement qu'il était fort, façonné par des années de dur labeur plutôt que par des heures à soulever des poids. Quand elle fit tomber le drap il se glissa près d'elle et s'installa à l'endroit où plus tôt, il y avait eu Jessica.
"Juste une petite sieste," dit-il ses mots sortant à travers un autre bâillement. "Réveille-moi quand tu voudras descendre au labo, d'accord ?"
"Je le ferai."
Alors qu'elle lissait les couvertures, la plupart du temps par habitude, il lui attrapa la main. Les pensées de la journée précédente bouillonnaient, la laissant se demander s'ils s'en tireraient avec ce qu'ils avaient fait.
"Tu es douée pour ça," dit-il. " Border les gens… je veux dire."
"J'ai eu beaucoup d'entrainement."
Avec cela les pensées de Bella remontèrent encore plus loin, voyageant à travers les années et se fixant sur les moments où elle aidait à garder les petits frères d'Angela, Joshua et Isaac. Des sourires et de petites voix qui criaient son nom la réchauffaient chaque fois qu'elle entrait dans la maison des Weber. Dès l'instant où elle quittait leur chambre quand elle les gardait, les garçons se mettaient dans le même lit pour chuchoter jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus garder les yeux ouverts.
Où étaient passés ces jours à présent ? Isaac avait-il toujours la bible de son père, changeant les mots jusqu'à ce qu'ils disent ce qu'il voulait ? Portait-il toujours ce brassard rouge ou était-il devenu quelqu'un de plus proche du gentil enfant qu'elle avait connu ?
"Est-ce que je vais avoir droit à une histoire avant de dormir ?" demanda Edward.
Le sourire indulgent sur les lèvres de Bella effaça les pensées du passé comme si Edward la faisait redevenir toute neuve. "Il était une fois… Rosalie a pris un jour de vacances et nous avons au moins eu huit heures de sommeil. C'est fini."
Bella rigola. "Dors un peu."
x-x-x
x-x-x
Alors que les gens se préparaient pour la commémoration du jour de l'Impulse, des bouquets de fleurs apparaissaient partout : des monuments miniatures et temporaires pour les morts. Des dizaines de personnes s'étaient rassemblées autour d'une entrée fermée des tunnels qui passaient sous Pendleton où des centaines de personnes avaient perdu la vie alors qu'elles tentaient de se cacher du pouvoir destructeur qui avait transformé leur monde. La plupart des arrangements étaient faits de lambeaux de polyester des jours qui avaient précédé la catastrophe, teints en violet pour le souvenir.
Comme d'habitude, quelques feuilles mortes et des dizaines de drapeaux américains étaient éparpillés sur les étalages. Bella passa devant eux, poussant un caddie de type vieille dame avec une doublure qui était peut-être à carreaux autrefois mais qui était maintenant gris-brun. Payer l'essence pour le voyage hebdomadaire d'épicerie n'avait pas de sens quand il faisait encore si beau.
A trois kilomètres avant d'arriver une vieille camionnette se gara à côté d'elle. Elle continua à avancer, essayant de faire comme si elle n'avait pas remarqué qu'elle suivait son rythme.
"Hé !" fit une voix familière. C'était Tom, son collègue du bar. "Tu veux un taxi ?"
Les murs qui se dressaient entre eux quand elle croyait qu'il s'agissait d'un étranger se fissurèrent un peu mais pas tout à fait. "Non merci. Ça ne me dérange pas de marcher."
"Tu es sûre ? Ce n'est pas un problème. Je vais à l'épicerie de l'Oregon Trail de toute façon, si c'est là que tu vas."
Cela ferait gagner du temps. Si elle acceptait son offre elle pourrait profiter de quelques heures de détente avant de travailler au bar. Avec un sourire et un mot de remerciement elle hissa son chariot à l'arrière et s'installa dans le siège passager.
La camionnette de Tom avait l'air – et sentait – de venir des années 1960. Peut-être que le tapis à l'arrière était le choix de Tom cependant. Elle ne connaissait rien de sa vie en dehors du travail.
Alors qu'ils traversaient la ville, leur progression fut ralentie par une manifestation devant l'hôtel de ville. Les gens tenaient des pancartes peintes par eux-mêmes, bouchaient la rue, criant leur mécontentement face à la guerre. Quelques théoriciens du complot étaient assis en marge. Bella doutait qu'ils soient affiliés au groupe pacifiste. Ils les avaient juste rejoints pour profiter de l'occasion probablement. Au lieu de messages appelant à la paix leurs pancartes accusaient le gouvernement d'avoir provoqué les tempêtes.
Les tempêtes étaient comme le nouveau premier pas de l'homme sur la lune – comme l'assassinat de JFK. Le fait que le gouvernement ait interdit aux citoyens ordinaires d'expérimenter l'énergie temporelle ne faisait qu'alimenter le feu.
Au milieu du groupe une main levée faisait signe à Tom et Bella : Adam. La bannière qu'il tenait était simple et décorée uniquement d'un signe de paix violet. Le voir au soleil sans un verre à la main c'était comme regarder Rosalie et Garrett plonger dans un buffet de nourriture humaine : étrange et peu naturel. Tom lui rendit son signe de la main s'approchant du bord du trottoir du côté opposé de la rue pour dépasser le brouhaha.
Pendant qu'ils faisaient leurs courses ensemble ni Bella ni Tom ne dirent grand-chose. Elle le suivit dans les allées peu encombrées, évitant la flaque d'eau sur le sol en ciment faite par un des congélateurs. Les choses que Tom empilait dans son panier étaient presque identiques à celle de Bella mais moitié moins, pour une personne au lieu de deux. Même fromage orange cireux, même poulet maigre à la peau jaunie, même sac de riz. Une fois leurs achats terminés elle protesta à peine à son offre de la raccompagner à la maison.
"Tu veux de l'aide pour déballer ?" demanda-t-il, en s'arrêtant devant la caravane.
Un rire menaça de sortir à l'idée qu'il veuille volontairement faire quelque chose qui pourrait être qualifié de travail. Ravalant son amusement Bella secoua la tête. "C'est bon. Merci pour la balade."
"Pas de problème. Tu vois ? Je ne suis pas si méchant, pas vrai ?"
"Qui a dit que tu l'étais ?"
"Toi. A chaque occasion."
Cette fois le rire s'échappa. Bella ne pouvait pas nier.
"Si tu ne laisses pas aider à déballer tes courses, puis-je au moins utiliser ta salle de bain ?" demanda-t-il, avec un sourire hésitant. "J'y serai allé au magasin mais j'ai commis cette erreur une fois… Plus jamais."
"C'était si moche que ça ?"
"Il faudrait que je me serve de jurons et ma mère – peu importe quel âge j'ai - me laverait la bouche avec du savon parce que j'ai employé ces mots…"
Il sortit les clés du contact en les agitant et haussa une épaule. "Alors… la salle de bain ?"
"Euh. Ouais bien sûr. Laisse-moi d'abord m'assurer que Jessica est décente d'abord."
"Oh où est le plaisir alors ?"
Avant qu'il n'ait fini ou le mouvement de sourcil qui l'accompagnait, Bella le poussa – plus fort qu'elle n'aurait voulu.
"Elle a dix-sept ans, idiot !" dit-elle. "Ne la touche pas."
C'était drôle. Tom avait vingt-trois ans : probablement des décennies voir des siècles plus jeune que Garrett et pourtant Bella n'avait aucun problème avec ce dernier.
Tom sourit. "Bien alors reluquer n'est pas un problème ? "
"Ne m'oblige pas à appeler ta mère pour laver tes pensées" Elle sauta de la camionnette puis souleva ses courses à l'arrière et ajouta. "Donne-moi juste une minute."
A l'intérieur elle trouva Jessica allongée sur le canapé, vêtue d'un t-shirt et d'un pantalon de pyjama en train de regarder de vieux dessins animés. Bella se précipita pour chercher le panier de linge propre qu'elle n'avait pas encore rangé et fouilla dedans jusqu'à ce qu'elle trouve l'un des soutien-gorge de Jessica.
"Mets ça," dit-elle en jetant le bout de coton sur ses genoux. "Tom est dehors et il veut utiliser la salle de bain."
"Tom ? Comme Tom du bar ? Le Tom duquel tu fais le boulot ?"
"Ouais. Alors tiens les filles en laisse, tu veux bien ?"
Jessica grogna parce que ses filles préféraient être libres. Bella se précipita dans la salle de bain. Une vieille serviette trouva une nouvelle utilisation, devenant un sac de fortune et elle y entassa toutes les pilules, pommades, traitements expérimentaux et flacons de sang de Jake et porta le sac dans sa chambre.
D'abord elle cacha les preuves dans son tiroir de sous-vêtements puis réfléchit et choisit plutôt son tiroir à chaussettes. Moins de chances que Ton aille fureter par là. Après une dernière vérification de tout ce qu'il pourrait voir et quelques respirations profondes pour se calmer, elle retourna au salon.
"Ugh," gémit Jessica, en tirant sur l'élastique du soutien-gorge. "Il ferait mieux de faire vite."
En hochant la tête, Bella tira sur le t-shirt de son amie pour s'assurer que toutes les marques étaient couvertes. De retour à l'extérieur elle trouva Tom penché en train de fouiller dans la boite à gants.
"C'est bon," dit-elle depuis les marches en bois. "Entre."
Il ne lui redemanda pas si elle voulait qu'il l'aide à ranger. Il était rapide : aller et venir en moins de cinq minutes. Au grand soulagement de Bella il n'offrit à Jessica qu'un sourire et un bref salut. Dès que la porte se referma derrière lui, Bella décida de vérifier chaque pièce dans laquelle il était entré pour y déceler des signes d'espionnage. Jessica était déjà en train d'enlever son soutien-gorge par la manche de son t-shirt pendant les quelques secondes que ça prit à Bella pour verrouiller la porte.
"Zut," dit Bella en levant les sourcils. "Tu es rapide."
"Je pense que c'est mon record personnel." Après avoir renvoyé le soutien-gorge dans le panier à linge, Jessica se frotta les mains. "Tu crois que ça existe un championnat de retrait de soutien-gorge ?"
"Si c'était le cas tu serais championne."
"Je pourrai en faire ma carrière, donner des leçons à des adolescents désemparés."
"Tellement gentille. Toujours en train de penser aux autres."
"Coupable." Les lèvres pincées elle tapota son menton avec son doigt. "Je suppose que je ne ferai pas un super vilain après tout. Personne ne s'enfuirait en entendant dire 'Voilà l'enchanteresse marquée au fer rouge. Son cœur est aussi gros que ses nichons' pas vrai ?"
Bella ricana. Après avoir jeté un coup d'œil rapide dans leurs deux chambres et la salle de bain, elle rejoignit Jessica sur le canapé. "Je pensais que tu allais te surnommer la Grande Reine de Tout."
"Ce sera pour plus tard." Relevant ses pieds, Jessica se tortilla et ajusta sa position jusqu'à ce que Bella se sente plus comme un oreiller que comme une personne. "Je ne serai pas la Reine de Tout avant d'en avoir fini avec la domination du monde."
"Oh d'accord. Eh bien je ne sais pas. Peut-être que tu pourrais être un super méchant. Tu pourrais apprendre aux garçons à utiliser des soutien-gorge comme des frondes pour lancer des bombes ou des ballons d'eau ou quoi que ce soit d'autre sur tes ennemis. Beaucoup de munitions."
Jessica rigola, sa tête bougeait contre l'épaule de Bella à chacune de ses respirations. "Voilà pourquoi tu es mon commandant en second."
x-x-x
x-x-x
Mordant l'intérieur de sa joue, Bella frotta le bar jusqu'à ce qu'elle pense qu'elle pourrait voir à travers la laque.
Ce n'était pas ses affaires. Elle ne devrait pas se mêler de la dispute entre Rosalie et Emmett, surtout quand elle n'avait aucune idée de la raison de leur dispute. En tant qu'amie des deux parties impliquées elle devrait rester neutre. Elle savait cela.
Alors pourquoi voulait-elle aller voir la femme qui murmurait à l'oreille d'Emmett, la pousser de côté et tamponner "Propriété de Rose" sur le front d'Emmett ?
La femme gloussa, se penchant plus près d'Emmett. La traînée.
Non, c'était injuste. Il était célibataire - il l'avait toujours été, depuis que Bella le connaissait. La femme ne faisait rien de mal. Bella l'aimait bien, d'après ce qu'elle savait d'elle. Elle donnait de bons pourboires et n'était pas Raider et ne commençait jamais les bagarres - une cliente modèle. Emmett semblait bien l'aimer aussi.
Bella se renfrogna. Non, ce n'était pas ses affaires.
Mis à part un petit nombre de clients qui avaient choisi de passer leur temps avant le jour de la commémoration avec l'alcool de leur choix plutôt qu'avec ce qui pourrait rester de leur famille, il n'y avait que Mary qui était assise au bar en train de faire semblant de siroter sa vodka tonic, elle scannait la foule.
Quelques-uns des clients les moins ivres se retournèrent pour faire face à la porte d'entrée qui s'ouvrit quand Rosalie fit un pas à l'intérieur. Pour une fois, ses cheveux étaient libérés de sa queue de cheval habituelle, tombant le long de son dos en de douces vagues. Au lieu d'une blouse d'hôpital ample, elle portait une jolie robe d'été qui aurait laissé ses jambes couvertes de chair de poule, si elle avait été humaine.
Elle arriva juste à temps pour voir Emmett conduire son admiratrice humaine dans la cuisine, sa grande main sur le dos de la femme. L'estomac de Bella chuta, comme si on l'avait ramenée à la maison en 1989 pour voir Renée quitter Charlie. Sans un mot, Rosalie ressortit.
"Vas-y," dit Mary, en poussant Bella vers la porte. "Rattrape-la, si tu veux. Je couvrirai le reste de ton service. Em et Garrett s'en ficheront. Eh bien, Garrett s'en fichera, de toute façon."
"Tu es sûre ?"
"Ouais, pourquoi pas ? C'est si dur que ça ?"
Bella éclata de rire et dit : "Rien de bon n'arrive jamais après que les gens aient dit ces mots…" mais elle accepta quand même l'offre de Mary.
L'air extérieur était glacial, refroidi par l'approche de l'automne ou peut-être, par l'atmosphère entre Rosalie et Emmett. Bella zigzagua entre les voitures jusqu'à ce qu'elle trouve celle qu'elle voulait. La porte du côté passager était déverrouillée, ce qui lui permit de se glisser à côté de Rosalie.
Se taisant, ne jetant même pas un coup d'œil à son amie, Bella posa sa main sur la main froide de Rosalie, qui était sur le volant. Ensemble, elles regardèrent à travers le pare-brise et ne virent rien en particulier. Du coin de l'œil, Bella attrapa un seul tremblement de la lèvre inférieure de Rosalie mais aucune larme ne coulait.
Peut-être que les vampires ne pouvaient pas pleurer ou peut-être que c'était juste Rose.
"Il n'a même pas besoin de ce stupide cache-œil," dit Rosalie, sa voix trop aiguë sur fond de musique et de vie qui jaillissait du bar.
"Vraiment ?"
"Oui. Il est... Les gens s'attendent à ce qu'il ait servi pendant la guerre mais il s'en est sorti par des moyens pas entièrement légaux. Il ment et dit aux gens que l'œil est une vieille blessure de guerre, mais en fait, il le porte surtout parce qu'il pense que ça le fait passer pour un dur à cuire."
La main gauche de Rosalie tapa contre le siège, comme si elle ne supportait pas de rester assise. Le mouvement attira l'attention de Bella sur le petit doigt manquant. Il n'y avait pas de subterfuge là.
"Tu peux rester avec nous si tu ne veux pas rentrer chez toi ce soir," dit Bella au lieu de poser des questions sur le petit doigt manquant. "On peut regarder des films et éviter d'affronter Emmett."
Rosalie se moqua. "Je crois être la seule à vouloir l'éviter."
"N'en sois pas si sûre. Je veux l'éviter pour l'instant. La tentation de le gifler est trop forte."
Avec un quasi-sourire, Rosalie démarra la voiture. "Crois-moi, ce sentiment ne fait que s'accentuer au fur et à mesure que tu le connais."
La culpabilité transperça l'estomac de Bella. Voilà pour rester neutre et ne pas dénigrer l'homme - l'ami - qui lui avait sauvé la vie. Rosalie démarra la voiture et fila vers la caravane.
Elles trouvèrent Jessica à l'endroit où Bella l'avait laissée : sur le canapé, devant la télé. Sans délai Rosalie l'informa de ce qu'il s'était passé.
"Pouah," dit Jessica avant que Rosalie n'ait eu la chance de terminer l'histoire. "Il essaie juste de faire en sorte que tu sois jalouse de cette fille dégoûtante."
"Elle n'est pas laide," dit Rosalie.
"Comparée à toi ? S'il te plaît !?" En levant les yeux, Jessica posa ses mains sur ses hanches. "Stupide Emmett. C'est comme au lycée."
Cela fit vraiment sourire Rosalie, un peu.
Elles choisirent de se mettre toutes les trois sur le lit de Bella, même si c'était le plus petit. Jessica dit que sa chambre sentait trop la convalescence. Pendant que les deux autres choisissaient un film, Bella se réfugia dans la salle de bain pour se changer et se préparer à aller au lit.
Au moment de les rejoindre elle découvrit que Rosalie coiffait les cheveux longs de Jessica pour en faire une tresse française. Rosalie avait emprunté une des chemises de nuit de Jessica, donc elles étaient assorties. Si Bella plissait les yeux, elles avaient presque l'air de deux sœurs.
"Voilà," dit Rosalie en enfilant un élastique sur l'extrémité de la tresse. "Magnifique."
Bella était couché au milieu du lit, prise en sandwich entre la chaleur de Jessica et le froid de Rosalie, comme si les deux moitiés de son corps étaient dans des parties différentes du monde. Même pas vingt minutes après le début du film Jessica s'assoupit. Elle se blottit contre Bella, faisant les bruits stridents qui venaient toujours juste avant qu'elle ne commence à ronfler.
"Tu peux avoir la chambre de Jess, si tu veux," dit Bella, réalisant avec un peu de recul que Rosalie pourrait vouloir se faufiler dehors pour chasser. "Je vais rester ici. J'ai l'habitude de ses ronflements."
Dans la lumière bleue brumeuse de la télévision, les cheveux brillants étendus sur un oreiller, Rosalie semblait plus proche de l'humain, comme si elle était quelque chose entre les deux. "C'est bon," dit-elle. "Je m'amuse un peu. Je n'ai jamais rien fait de tel quand j'étais petite fille."
"Sérieusement ? Pas de soirée pyjama ou quoi que ce soit ?"
"Pas que je m'en souvienne."
Se redressant sur un coude, Bella secoua tristement la tête. "Eh bien, c'est juste inacceptable. Tu as manqué un rite de passage essentiel. Plus tard, toi et moi, on va aller mettre au congel le soutien-gorge de Jessica et sa main dans de l'eau chaude."
Avec un sourire doux, Rosalie copia la pose de Bella. "Oh, oui, n'est-ce pas ? Quoi d'autre ? Une blague au téléphone pour Garrett ? Vérité ou défi ?"
"Beurk. Je choisis toujours la vérité. J'ai retenu la leçon quand Tyler Crowley m'a mis au défi de marcher dans la rue à poil. Ses parents nous ont attrapés au moment où j'ai fait tomber ma chemise."
"Oh, mon Dieu !" Le lit trembla du rire de Rosalie. Elle mit sa paume sur sa bouche, doigts écartés, recouvrant la plus grande partie de son visage. "Quel âge avais-tu ?"
"Quatorze. J'en voulais tellement à Jess ce soir-là, mais je ne sais plus pourquoi. Je pense qu'elle a peut-être dit que j'étais trop timide ou quelque chose comme ça. Elle a toujours choisi le pari."
"Eh bien, je suppose que tu lui as montré."
"Oui, à elle et M. et Mme Crowley."
Jessica donna un coup de pied à l'arrière de la jambe de Bella et laissa échapper un grognement. En se levant et en passant à l'autre côté du lit, Rosalie retira la télécommande de la main de Jessica et éteignit la télé. Il fallut quelques secondes pour que les yeux de Bella s'ajustent assez pour voir Rosalie tirer les couvertures sur Jessica en caressant les mèches qui s'étaient déjà échappées de la tresse.
"Je ne saurais même pas quoi demander si nous jouions à ce jeu," dit Rosalie en s'allongeant.
"Je suppose que tu connais déjà beaucoup de mes secrets."
Sauf les plus importants.
"Dis-moi quelque chose que je ne sais pas, alors," dit Rosalie.
Après un temps de pause, les mots - ceux que Bella n'avait prononcés qu'une seule fois auparavant - sortirent dans un murmure rapide. Le dire à Jake n'avait pas été nécessaire. Il le savait. Après la capture de Sam, ils avaient ébauché des plans de lutte. La mort de Sam avait été laide et longue. Aucun des autres loups ne voulait ça.
Après coup, tout ce qu'elle avait à faire, c'était de montrer l'arme à Jake et de dire : " Leah avait raison. Ça a marché."
La seule autre personne qui l'avait entendue admettre son crime à voix haute était recroquevillée contre son dos, endormie.
"J'ai tué quelqu'un."
Après tant de temps à garder ces mots cachés, Bella pensait que les laisser sortir à l'air libre lui ferait ressentir quelque chose comme du soulagement. La confession n'était-elle pas censée être bonne pour l'âme ?
Sans une lumière forte pour révéler leur couleur dorée, les grands yeux de Rosalie auraient pu être bleu pâle. Peut-être que, dans la vie, ils l'avaient été... ou verts, comme ceux d'Edward. Ses lèvres s'écartèrent mais il fallut quelques instants de plus pour que le son suive.
"Eh bien. C'est... c'est un sacré secret." Aucun jugement ne s'infiltrait dans sa voix qui était basse et stable. "C'était il y a combien de temps ? Est-ce que je vais devoir m'inquiéter de te faire sortir clandestinement du pays ?"
"Non, non. C'était il y a deux ans. A Forks."
"Je vois." Encore ce ton mesuré, cette expression neutre. "Ça explique certaines choses. Avais-tu une bonne raison pour le faire ?"
"Oui."
Un signe de tête bref et satisfait suivit, comme si l'affaire était réglée. "Moi aussi."
Bella avait toujours supposé que Rosalie avait accumulé un certain nombre de cadavres avant de passer à la nourriture entièrement animale mais elle ne pensait pas que son amie considère la soif comme une bonne raison de commettre un meurtre.
"Qui était le tien ?" demanda Bella .
"Quelqu'un qui m'a blessé, il y a longtemps. Le tien ?"
"Quelqu'un qui m'aimait."
Pour la première fois depuis longtemps, Bella se permit de vraiment penser à cette journée, à la chasse et à la mort, la gâchette, le silence et le bruit, à propos d'Embry et Isaac.
Il avait fallu trois balles.
La première balle avait touché le bras d'un Raider. Le deuxième s'était enfoncée dans l'épaule d'Embry. Elle aurait dû se rapprocher avant de tirer mais elle ne voulait pas prendre le risque de se faire tuer avant d'avoir pu tenir sa promesse de le sauver de la lente torture que Sam avait subie aux mains des Raiders. Malgré tout, elle avait réussi. La troisième balle avait trouvé sa place entre les sourcils d'Embry.
C'était le seul choix. Elle n'avait pas pu le sauver vivant, il y avait trop de Raiders entassés autour de sa forme humaine affaiblie, se préparant à l'emmener en ville comme un trophée. Il le savait déjà.
Son hochement de tête lorsqu'il l'avait aperçue l'avait prouvé.
Mais elle s'en était sortie toute seule, n'est-ce pas ? Un ange miséricordieux.
Lors de sa fuite à travers la forêt, Isaac Weber avait été celui qui l'avait plaquée au sol.
Il était rapide - il l'avait toujours été, même quand il était petit. Bella se souvenait s'être assise sur le trottoir avec Jessica et Angela avant qu'ils n'aient réalisé à quel point le monde pouvait être laid et beau en arbitrant les courses à pied d'Isaac avec son jumeau.
Ce garçon avait grandi et était devenu un Raider mais Bella pensait que c'était le gamin toujours souriant qu'elle avait connu qui l'a laissée partir. Malgré le brassard rouge de l'homme, le gamin l'avait aidée à se relever et lui avait dit de fuir.
"Tu l'aimais ?" demanda Rosalie, tirant Bella hors du passé comme si elle était devenue l'Impulse.
"En tant qu'ami, oui. Beaucoup. Je veux dire, on a été ensemble quelques fois mais c'était une sorte de... Je ne sais pas. Un truc pratique."
"Les amis avec avantages ?"
"Ouais. De temps en temps." Le drap s'enroula autour des doigts de Bella, tremblant, comme si les draps aussi étaient encore perdus dans des souvenirs trop clairs. "C'est comme ça entre toi et Em ?"
"Parfois, j'ai envie de le tuer."
Bella grimaça mais ne dit rien. Les doigts de Rosalie frôlèrent les cheveux de Bella comme si elle essayait de rejeter ces mots dit au loin.
"Désolée," dit Rosalie en secouant la tête. "Je ne voulais pas dire... Tu me connais, moi. Et non, ce n'est pas comme ça avec Emmett. On n'a jamais vraiment été quoi que ce soit. Peut-être qu'il pensait que cette performance de ce soir était le seul moyen d'attirer mon attention et de me faire sentir... Je ne sais pas. Il devait savoir que je le découvrirais. Même si je ne m'étais pas montrée, tu me l'aurais dit."
"Bien sûr que je l'aurais fait. Mais si c'était vraiment son mobile, Jess a raison. C'est un putain de lycéen."
"Peut-être. La vérité, c'est que nous ne sommes pas ensemble à cause de moi. C'est ma faute."
"Pourquoi ?"
Pas de réponse. Petit à petit, Rosalie fit correspondre ses respirations à celles de Jessica, jusqu'à ce que Bella croie presque qu'elle dormait vraiment.
