Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Premier chapitre : Family of Strangers / La mécanique du cœur
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas.
Soundtrack : Keep breathing (Ingrid Michaelson)
Note :
Me voici de retour pour vous jouer... un nouveau tour! Chapitre. Pareil. Et nouvelle partie ! Ab ungue leonem, ou d'après la griffe le lion, ou comment reconnaître quelque chose d'après une de ses parties. On verra ce que ça signifie plus tard, mais bon, ça peut aider.
« Merci encore, Ruth. Sans toi et Monsieur Karim, j'aurais eu du mal à m'en sortir, » souffla Jeanne dans le combiné de sa Cloche de l'Oracle alors qu'elle prenait la température de l'homme inconscient en-dessous d'elle.
Elle semblait s'être stabilisée à un niveau correct, alors elle se permit un léger sourire et s'écarta du lit.
Depuis la Cloche, la voix de Rutherford retentit, légèrement chuintante: « Ne t'en fais pas, ce n'était pas un problème. Je suis contente que tu m'aies appelée. Si tu en as fini, tu vas dormir maintenant, non ?
- Je pense, oui. J'ai les yeux qui se ferment…
- Tu m'étonnes. Tu as vu l'heure ?
- Je ne l'ai pas regardée, » avoua Jeanne avec un demi-sourire. Et c'était vrai : depuis qu'elle avait suivi les civières des X-III jusqu'à l'appartement d'EDEN dans les préfabriqués Paches, elle n'avait pas quitté ses patients, même une seconde, même en pensée. Car si Hao avait ressuscité les X-III, il n'avait pas pris la peine de soigner leurs blessures, et sans des soins immédiats ils ne survivraient pas très longtemps. Jeanne s'était donc mise au travail.
D'abord elle s'était occupée de Meene. C'était logique : ses blessures étaient – comparativement – moins graves, et plus familières. En fait, c'était un peu comme lorsqu'elle avait soigné Bill… en moins propre, s'entendait, en plus étendu. Il avait donc fallu réparer les organes, reformer les vaisseaux, recoudre les chairs et la peau jusqu'à ce qu'il n'y paraisse plus rien – ou presque : subsistait une petite cicatrice en forme d'épée, grosse comme le pouce, nichée au-dessus de son nombril. Jeanne espérait que la brune ne lui en voudrait pas trop...
Elle avait ensuite laissé la jeune femme dormir pour s'occuper de Kevin. Lui, c'était déjà plus difficile. Hao avait eu la 'bonté' de soigner vaguement les dommages causés à ses organes, mais pas beaucoup plus. Sa peau était en lambeaux, et ses prothèses avaient fondu sur lui, ce qui n'arrangeait rien. Jeanne n'avait jamais eu à soigner de brûlures si graves…
Le pire, c'était sans doute son visage. Le métal avait fondu directement dessus, et… Jeanne en avait le cœur retourné. Pourtant, il fallut bien regarder pour travailler correctement. La bouche sèche, elle avait nettoyé, recollé, remodelé, refait tout ce qu'elle pouvait refaire. Elle ne savait pas bien à quoi il avait pu ressembler auparavant, mais il était impossible d'attendre ou d'espérer trouver un modèle: en l'état, il ne pouvait tout simplement pas vivre.
Après avoir fini cette partie de son travail, Jeanne était partie à la salle de bain pendant plusieurs minutes avant de pouvoir revenir. C'était aussi à ce moment qu'elle avait dû employer les réserves de furyoku de son collier, en espérant éviter de trop se drainer.
Le second problème de Kevin, c'était ses bras. Les prothèses qui lui tenaient lieu de mains n'étaient même plus reconnaissables. Il serait impossible de les sauver en l'état, alors Jeanne n'avait pas eu pas de remords à activer ses aimants et retirer – avec précaution – le métal de la chair. Sans pouvoir s'en empêcher, Jeanne avait effleuré le poignet de l'endormi. Le moignon était cloqué et déchiqueté, mais c'était toujours un moignon. Elle ne pouvait rien faire pour lui redonner une main, pas… selon ses connaissances, en tout cas. Hao aurait pu, peut-être, mais pour une raison ou pour une autre il ne l'avait pas fait. Peut-être qu'en fait, il ne pouvait pas soigner des blessures trop anciennes… ? Pas moyen de le savoir.
Jeanne s'était contentée de nettoyer les plaies avec soin avant de soigner les blessures du jeune – parce que oui, en fait, il était jeune, si jeune – homme. Une fois ce travail fini, elle avait regardé les prothèses et soupiré. Elle n'y connaissait pas grand-chose, et sans plan elle ne savait pas trop comment articuler quelque chose d'utile à partir des bouts de métal à demi fondus posés sur la table.
Avant d'y toucher, elle s'était donc occupée de Christopher. Paradoxalement, il avait le moins de blessures : comme il avait explosé avec sa bombe, pour le ressusciter Hao avait dû, bon gré mal gré, faire une bonne partie du travail de Jeanne. Christopher n'avait plus ses prothèses non plus, mais son corps en lui-même était plutôt en bon état. Jeanne avait vérifié que tout allait bien, jusque dans sa tête, avant d'en revenir à son nouveau problème : les prothèses.
N'ayant pas de solution toute prête, la Shamane l'avait mentionné à Rutherford lorsque celle-ci, durant les petites heures du matin, l'avait appelée.
« Pour les trucs dont on a parlé, il faut que je me renseigne un peu plus, » dit la brune, « mais je suis sûre que ça peut se trouver. Eux pourront peut-être t'aider un peu en attendant ?
- Ils dorment pour le moment. Ça m'embête un peu qu'ils se réveillent sans… mais je ne peux pas non plus improviser.
- Ils comprendront. Karim devrait venir les voir demain pour voir ce qu'il peut faire… Il ne peut pas travailler gratuitement, mais...
- Je le paierai, » souffla Jeanne, avant de se rappeler qu'elle n'avait pas d'argent. « Enfin, je… peut-être que je peux faire quelque chose pour les Paches ? J'ai du temps avant le prochain match…
- Je ne peux pas te dire s'il voudra bien, c'est lui qui sait. Mais je suis sûre qu'il y a matière à s'arranger.
- Tu as raison. Oh, mais attends, il est déjà quatre heures ? »
Il y eut un léger rire au bout du fil. « Oui… je vais te laisser dormir un peu, hein ?
- Il vaut mieux. Et toi, aussi… Bonne nuit ?
- Bonne nuit. »
Jeanne souriait en raccrochant la Cloche désormais éteinte à sa ceinture. Les débris des quatre prothèses étaient posés devant elle; elle les rangea dans les chambres qu'elle avait allouées aux deux hommes, ainsi qu'une note – dans son anglais écrit bancal, en espérant qu'ils puissent le lire – pour qu'ils ne s'effraient pas en se réveillant.
Elle partit ensuite se laver une seconde fois, et se dirigeait enfin vers le canapé qui serait son lit lorsqu'elle remarqua une ombre tremblante dans la cuisine. Fronçant les sourcils, la jeune fille se glissa à l'intérieur et sentit son esprit se vider.
« Meene, tu… vous… vous devriez être couchée, » bégaya-t-elle. La grande brune tourna la tête pour la regarder. Elle était pâle, et malingre dans le poncho trop grand que Karim lui avait attribué. Difficile de penser que quelques heures avant…
La femme qui était revenue des limbes fit un pas vers Jeanne. « Tu nous as sauvés, » fit-elle à voix basse, avant de chanceler. Jeanne se précipita et réussit à la retenir à moitié, s'étonnant un peu de la trouver si lourde et s'étonnant de s'étonner. Malgré ses airs de fil de fer gracile, après tout, Meene était un soldat. Un râle rauque échappa à la brune, et Jeanne l'aida à s'asseoir contre le mur.
« Il ne faut pas vous lever si vite. Je devais garder du furyoku pour les deux autres – je n'ai pas pu vous soigner parfaitement...
- Qu'est-ce que tu as fait ? »
Jeanne se figea. Le gémissement s'était soudain fait parole, et la main de Meene s'était crispée autour de son bras. La brune respirait fort, avec une énergie que Jeanne ne lui soupçonnait pas, et elle eut peur, une seconde.
« Je… je vous ai emmenés hors du ring, et je vous ai changés, et-et soignés parce vous étiez grièvement blessés. Je…
- Blessés? » Meene était incrédule, et Jeanne le comprenait bien. Mais elle n'avait pas du tout pensé affronter les X-III si tôt (si tard ?), et elle ne savait pas quoi dire. Fallait-il leur dire ce qu'Hao avait fait ? Ils ne le prendraient certainement pas bien, mais… mais en même temps, ils l'apprendraient forcément. Et alors ils lui en voudraient de leur mentir…
Meene la regardait toujours. L'intensité de son regard clair était troublante, et Jeanne sentit son esprit se contracter, comme pris dans la glace. Elle détourna les yeux.
« Vous… vous étiez morts. Mais… mais je peux ressusciter des gens. » Jusque là, elle n'avait pas menti. Tant qu'elle ne mentait pas, ça allait…
« Et Hao… nous a laissé partir ? »
Encore une question difficile. Jeanne, nerveuse, hésita encore, puis…
« Hao vous a tués, et vous a ressuscités, pour, euh… pour énerver Marco, je crois. Après, c'est moi qui vous ai amenés ici – dans un appartement Pache – parce que je… vous aviez besoin de soins, et je ne savais pas ce que Marco ferait, » expliqua-t-elle à voix basse. Parce que c'était la raison pour laquelle elle n'avait pas attendu de savoir si Marco arriverait dans l'arène, pas attendu de savoir si les X-III pouvaient se réveiller tout seuls. Elle avait couru jusqu'à Radim, lui avait dit qu'elle s'occupait des trois Shamans évanouis, et lui avait demandé son aide. Et maintenant… « Donc… je vous ai ramenés ici, et je vous ai soignés comme je pouvais, et il faut que je v- que je, euh, te… ? parle… ? P-pour les deux hommes, leurs prothèses… » Sa voix se perdit.
Meene la fixait toujours, sans ciller, son visage un masque de fer.
Jeanne lui offrit un sourire nerveux.
L'instant de malaise prit des allures d'éternité.
N'y tenant plus, elle se retourna et s'en alla vers un placard. « Tu as soif? Je – je suis bête, j'aurais dû te proposer avant, je sais où les verres sont rangés...
- Tu n'as pas dormi, » remarqua la brune derrière elle. Jeanne, la main sur un verre, s'immobilisa.
Il y avait dans la voix de l'adulte quelque chose comme de la réprobation, quelque chose que Jeanne avait du mal à reconnaître. Elle ne se souvenait pas avoir entendu ce ton au camp, et cela la rendit encore plus nerveuse. S'efforçant de garder son sourire, elle se retourna à demi et fit face. « Je… je devais m'occuper de vous. Vous aviez des blessures très graves… »
Meene acquiesça, et lâcha un espèce de rire qui tenait de l'aboiement, comme si elle avait perdu l'habitude. Puis elle se rapprocha, posa sa main sur les cheveux de la jeune fille, et lui ôta le verre des mains. « Va te coucher. »
Jeanne cilla, complètement interloquée. Il y avait encore des linges à laver, et puis des messages à envoyer, et puis… et puis pourquoi Meene lui disait ça ? « Mais je n'ai pas encore tout nettoyé…
- Je m'en occupe. » Son ton n'admettait aucune discussion, et Jeanne se trouva soudain mise à la porte de la cuisine.
Elle… n'avait rien compris. Qu'est-ce qui venait de se passer ?
Meene… semblait presque en colère. Non, pas vraiment en colère; elle lui avait touché la tête, lui avait souri, elle n'était pas en colère. Mais elle avait… pris le contrôle de la situation. Gentiment, mais fermement, avec bienveillance, avec… ce quelque chose qu'elle ne connaissait pas. Mais ce n'était pas déplaisant, loin de là. Ça ressemblait un peu à l'effet que lui faisait Marco – pas le Marco de maintenant, non, mais celui d'avant, quand ils étaient encore tous les trois, avec Rackist. Elle s'en souvenait à peine – ou même plus du tout, jusqu'à cet instant précis. Elle en était… complètement retournée, en fait, au point qu'elle ne savait plus du tout quoi faire. Désobéir à Meene, même si c'était pour lui faciliter la tâche, lui semblait… hors de question.
Il ne lui restait pas beaucoup d'options, du coup. L'esprit toujours tourneboulé, la jeune fille se dirigea vers la salle de bain, se débarbouilla de son mieux, et s'installa sur le canapé.
Elle n'eut pas le temps de se poser plus de questions; sa tête n'avait pas touché le coussin qu'elle s'était endormie.
Jeanne s'extirpa d'un long sommeil sans rêves de la même façon qu'elle y était tombée, avec la vague impression qu'elle ne comprenait pas tout. Le canapé ne faisait pas un très bon lit; rêche et dur, il lui laissait des courbatures qu'elle n'était pas prête d'oublier. Groggy, elle s'étira lentement, et… se figea lorsqu'elle sentit une main s'abattre sur son poignet. Dans le même instant, une autre s'écrasa sur sa bouche. Retenant l'envie de crier, elle ouvrit les yeux et découvrit Nyôrai et Achille. C'était la brune qui lui avait plaqué la main sur son visage, et elle tenait l'index de sa main libre devant sa propre bouche. Puis elle indiqua du menton un miroir contre le mur. De là où ils étaient, ils pouvaient voir la porte d'entrée réfléchie sur la surface polie. Elle était grande ouverte, et… Et Marco se tenait dans l'embrasure, à demi caché par le dos de Meene.
Jeanne inspira profondément et acquiesça pour faire signe qu'elle avait compris, et Nyôrai enleva sa main. Bien qu'elle soit encore allongée sur le canapé, elle se recroquevilla, comme par peur que le nouvel arrivé ne la remarque. La gorge nouée, elle croisa le regard de Nyôrai, concentrée sur Marco, puis celui d'Achille, qui la regardait elle. Il dut sentir sa panique, parce qu'il lui attrapa la main et la serra, fort. Nyôrai, elle, sortit un petit miroir de poche et l'orienta pour permettre à Jeanne de mieux voir ce qui se passait.
Meene s'était placée dans l'encadrement de la porte pour empêcher Marco d'entrer ou de voir l'intérieur de l'appartement. Du coup, le grand blond était presque invisible, mais elle distinguait une partie de son visage, et il n'avait pas l'air content.
« Écoute, c'est ridicule. Je peux entrer ? »
Le ton suffit à la glacer. Elle reconnaissait si peu de 'son' Marco dans ce ton, si peu de sa gentillesse et de sa douceur, de ce qu'elle avait cru reconnaître dans l'attitude de Meene. Il était sec, agité, et… incroyablement sombre. Comme si un volcan s'apprêtait à exploser dans sa tête, projetant lave et roche en fusion contre son interlocutrice. Il y avait quelque chose de lourd, d'oppressant autour de lui. Si elle n'avait pas été avec Meene la nuit précédente, Jeanne aurait pu se méprendre, mais non, c'était bien Marco et Marco seul qui exsudait ce parfum délétère. Ce n'était pas comme lorsqu'elle était autour d'Hao, non plus. Hao, par calcul ou par jeu, savait se rendre subtil dans la menace, à la limite du perceptible. Sa violence contenue était un chuchotis, un crépitement de flammes. La violence visible en Marco était monolithique, pétrolière, infiniment plus froide, plus massive.
Jeanne se recroquevilla dans le canapé. S'il entrait, il verrait forcément le trio caché juste hors de son champ de vision. Et alors il faudrait faire face à… à cette colère qu'elle sentait en lui, et dont elle pouvait aisément deviner les raisons. Mais c'était inévitable, désormais, n'est-ce pas ? Meene allait le laisser rentrer, et il les verrait, et...
Juste avant que l'idée de téléporter son équipe loin de là ne lui vienne, cependant, elle entendit la réponse de Meene: « Non, je ne crois pas. »
Non, je ne crois pas. Elle ne pouvait pas avoir vraiment dit ça, si ? Cela ne se disait pas au chef des X-Laws, et surtout pas quand on était Meene, si ?
Pourtant, Marco semblait avoir entendu la même chose. « Ah non, je ne peux pas entrer ? C'est mieux, tu penses, qu'on parle de tout ça dans la rue ?
- Tu n'as pas l'air d'être dans ton état normal, Marco. Kevin et Chris ont besoin de repos et tu n'as pas l'air suffisamment calme pour une discussion apaisée. »
Il y eut un silence. « Tu ne me trouves pas suffisamment calme ? »
Meene ne fléchit pas. « Tu as bu. » Son ton était accusateur. « Nous sommes vivants. Pourquoi tu as bu ?
- Je ne te permets pas, Meene.
- Très bien, capitaine. » Comment faisait-elle ? Comment Meene parvenait-t-elle à lui tenir tête ? Comment parvenait-elle à être encore plus froide que lui ? « Si tu n'as pas bu, explique-moi pourquoi tu es en colère.
- Votre défaite d'hier ne mérite-t-elle pas des remontrances ? »
Jeanne se figea. Ce n'était pas la voix de Marco. C'était une voix qu'elle ne connaissait pas. Marco n'était donc pas seul à la porte ?
Meene ne se laissa pas démonter, cela dit. « Toi, reste en dehors de ça. Je ne veux pas te voir ici, tu entends ? Marco, pourquoi l'avoir amené ?
- C'est moi qui ai choisi de venir, » répondit la voix.
Du coin de l'œil, Jeanne remarqua que Nyôrai était en train de griffonner quelque chose dans son carnet. Puis elle le leva, et Jeanne vit qu'elle avait entouré le portrait du troisième membre des X-I. Fudô. C'était Fudô qui… ?
Nyôrai acquiesça alors que Marco reprenait. « Je ne lui ai pas demandé de venir, mais cela n'a plus beaucoup d'importance, Meene… Je suis sûr que tu comprends l'importance de ce qui vient de se passer. Hao –
- Nous a tués. Sans effort. Sans hésitation. En effet, tu devrais y réfléchir sérieusement, à ce qui vient de se passer. Tu crois qu'il fera pareil la prochaine fois ? Qu'il ressuscitera tes prochains martyrs ?
- Est-ce de la couardise que j'entends ? » C'était Fudô.
Jeanne vit Meene bouger, presque trop vite pour qu'elle comprenne. Il y eut un claquement sec. Un coup de poing.
« J'ai servi mon pays quand tu étais encore au berceau, tu ferais bien de ne pas l'oublier. Si j'avais voulu te faire mal, tu le saurais. Dégage et que je ne te revoie plus, ni toi ni tes sbires. »
Fudô devait être mouché, parce qu'il ne répliqua pas. C'est Marco qui s'en chargea. « Ça ne va pas, Meene ? Frapper un coéquipier ?
- Ce n'est pas un X-Law, Marco. Ni lui ni les autres. Tu ne t'en rends pas compte ? Il arrive juste avant le début du tournoi, comme ça, juste quand tu as besoin de coéquipiers pour remplir les équipes. Tu ne le connaissais même pas et tu l'as intégré aux X-I. Tu n'as pas l'impression de te faire mener en bateau ? »
Si l'argument toucha Marco, cela ne s'entendit qu'au léger silence qu'il laissa planer.
« J'ai mes raisons pour avoir accordé ma confiance à Fudô. Tu n'as pas à questionner mes décisions, lieutenant ! Je – je conçois que tu sois sous le choc –
- Cela ne me rend pas moins maîtresse de moi-même, rassure-toi, capitaine. Je suis tout à fait prête à rendre compte de mes actes devant les X-Laws au complet – si tu acceptes de réfléchir intelligemment deux minutes. Il en va de nos vies à tous, Marco ! De la tienne comme des autres. Qu'est-ce qu'il faut pour que tu t'en rendes compte ? Jeanne –
- Oh, je vois. » La voix de Marco se refroidit encore, et Jeanne réprima un frisson. Achille, qui avait remarqué qu'elle était en train de se décomposer, lui serra encore la main, fort. Jeanne essaya de lui sourire, en vain.
« Tu vois quoi ? » La colère de Meene semblait elle aussi sur une pente ascendante. « Elle nous a aidés. Elle nous a soignés – a passé toute la nuit ici pour nous…
- Elle est ici, n'est-ce pas ? C'est pour ça que je ne peux pas rentrer ?
- Non. » La voix de Marco se fit coupante, elle aussi. « Tu ne peux pas rentrer parce que tu as visiblement pris quelque chose et que je ne veux pas que tu déranges Kevin et Chris. Qu'est-ce que tu lui dirais, d'ailleurs ? 'Merci d'avoir sauvé la vie de trois coéquipiers que j'ai envoyé à l'échafaud' ?
- Meene, si tu ne voulais pas te battre…
- Je voulais me battre. Je veux me battre. Si je pouvais mettre une balle entre les deux yeux d'Hao, je le ferais. Mais le ring était une folie inutile d'un chef de guerre.
- C'est Jeanne qui t'a dit ça ? »
Meene s'immobilisa, pâle, avant de secouer la tête, incrédule. « Tu t'écoutes, parfois ? Je n'ai pas besoin de son avis pour savoir que le combat était une erreur ! Elle nous a sauvé la vie. Tu as eu tes informations sans même risquer ta peau, on est vivants alors qu'on devrait être morts, de quoi tu te plains ?
- Je me plains du fait que c'est Hao qui a choisi de vous ressusciter. Tu ne vois pas pourquoi je trouve ça louche? Tu ne vois pas pourquoi ça m'inquiète ?
- Tu penses qu'on est des zombies qu'il peut contrôler, c'est ça ? »
Marco ne perdit pas son aplomb, ne sentit pas que la tension dans la voix de Meene annonçait une explosion imminente. Il devait être très en colère. Ou très con, disait clairement le visage de Nyôrai. « Peut-être. »
Il y eut un silence. Ils ne pouvaient pas voir le visage de Meene, mais il n'y en avait pas grand besoin; sa fureur semblait éclabousser les murs de l'appartement. C'était son furyoku qui explosait autour d'eux, bien plus parlant que sa voix si calme, si froide.
« Ne t'inquiète pas. Tu n'as pas à avoir peur de nous, nous ne viendrons pas t'étrangler dans ton sommeil. En fait, je pense que nous ne rentrerons pas au navire du tout. »
Et elle claqua la porte au nez de Marco.
Pendant quelques instants, le monde entier sembla retenir son souffle.
Jeanne s'attendait à ce que la porte explose, que Marco l'enfonce, qu'il se mette au moins à s'époumoner en pleine rue, mais il n'en fit rien. La porte resta immobile et entière, et le bruit de la rue demeura entièrement raisonnable.
Un ange passa.
Et sans doute qu'il partit.
Puis Meene se retourna vers le trio, qui se redressait, et devant leurs têtes ébahies leur offrit un sourire tout à fait tranquille. « Vous m'aidez à faire la soupe ? »
Après coup, Jeanne se demanderait pourquoi ses camarades avaient accepté. Achille détestait toucher de près ou de loin à la nourriture tant qu'elle n'était pas cuite et qu'il n'avait pas d'ustensiles pour porter la chose à sa bouche, au point qu'il était dispensé de cuisine au camp; et Nyôrai détestait, par principe, faire quoi que ce soit pour les autres... Pourtant ils avaient, comme elle, accepté. Peut-être que cela tenait au ton de Meene, s'était-elle alors dit, si calme après l'exploit, et si ferme à la fois. Elle avait comme une autorité naturelle, une force paisible qui transparaissait dans sa voix. Elle n'avait besoin ni de décibels ni de menaces pour l'exprimer; elle avait parlé, et sans un mot et sans un soupir ils s'étaient mis à l'ouvrage.
« C'est la seule chose que je sache faire en cuisine. Je suis un peu rouillée, mais j'espère que ce sera bon, » les prévint leur nouvelle cheffe en sortant les légumes (apportés par Achille depuis leur maison à eux) pour les étaler sur la table.
« À mon âge, je devrais sûrement savoir faire plus, mais je n'ai pas eu l'occasion de m'entraîner depuis longtemps. Chez les X...
- C'est Marco qui cuisine, » finit Jeanne en même temps que son aînée. Surprises, elles se regardèrent, puis échangèrent un sourire hésitant.
« Allez, au boulot. Chacun prend un légume, vous me coupez tout ça, et ça part au mixeur, » ordonna Meene avant de s'emparer d'un bol et des courgettes. Jeanne et les deux autres l'imitèrent, un peu (beaucoup) désarçonnés.
Il y eut un silence pendant lequel ils se concentrèrent sur leurs tâches respectives. Puis, un peu remise de ses émotions, Jeanne aborda enfin le sujet qui lui brûlait les lèvres : « Tu... tu lui as dit non. »
Meene releva les yeux de ses courgettes, sans pour autant cesser de les découper. « Hmm ?
- A Marco. Tu lui as dit non.
- Évidemment que je lui ai dit non. Kevin et Christopher ont besoin de repos.
- Mais... Mais c'est Marco. C'est... ton chef, non ? Et tu... » Jeanne ne finit pas sa phrase. Elle avait failli dire 'tu l'aimes', mais elle s'était retenue. Elle n'en était même pas sûre. Elle avait juste… c'était l'influence de Nyôrai, tout ça. D'habitude elle ne réfléchissait pas comme ça. Quoique… même si elle n'avait pas encore les mots pour le dire, elle avait toujours su qu'Achille était attaché à Hao par quelque chose de très solide. Et Meene avait le même air…
Ladite Meene pencha la tête. Derrière ses yeux, on aurait presque pu voir les rouages tourner. « Je ne suis pas son esclave. Je peux lui dire non, surtout quand sa requête n'est absolument pas raisonnable. Pourquoi penses-tu le contraire ? »
La gorge de Jeanne se noua, et elle eut soudain l'impression pénible d'être au centre des regards. « Je... je sais pas, quand j'étais avec lui, je... » Elle bredouillait. Vraiment ?
« J'ai l'impression, » et la voix de Meene était atrocement douce, « que nous avons beaucoup de choses à nous dire. »
Ses yeux se mirent à lui piquer. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y avait à dire ? Ils n'avaient pas à la contempler comme une bête curieuse, comme un monstre seulement digne de pitié… Baissant les yeux, Jeanne secoua la tête.
« Désolée, je… il y a beaucoup de choses que j'ignore, je le sais maintenant. Alors, si tu pouvais m'expliquer comment... comment ça marche, les X-Laws ? Depuis que... que j'en suis partie ? »
La brune fronça les sourcils, comme si elle était gênée de ne pas pouvoir creuser ce qui la dérangeait mais n'osait plus . Puis elle versa les courgettes dans le grand bol, et le tendit à Nyôrai pour qu'elle y mette les carottes. Achille ajouta ses pommes de terre, et Jeanne les tomates, sans quitter son aînée des yeux.
« Je ne sais pas comment c'était... avant,» expliqua la brune. « Je n'en ai aucune idée. Quand on a appris... Enfin non, on a jamais vraiment appris. Il n'y a pas eu de message, de signal, quoi que ce soit. Et Marco ne tenait absolument pas à ce qu'on sache. Il n'a jamais plus voulu me parler de vous... de toi, tout ce que je savais avant l'Allemagne c'était ce qu'il m'avait dit avant que vous ne disparaissiez. »
Silencieusement, Achille mit les légumes à cuire.
« Au début, je ne savais rien de toi, ou presque. Je venais de rencontrer Marco et tout ce qu'il m'avait dit, c'est qu'il dirigeait les X-Laws avec deux autres chefs, Rackist et Jeanne, notre sainte, notre lumière. C'est comme ça qu'il en parlait et je veux bien le croire. Selon lui, te rencontrer suffirait à… m'ôter tous les doutes que je pouvais avoir. Je saurais alors que notre mission était juste et bonne, et que nous l'accomplirions avec honneur. »
Il y avait comme de la dérision dans la voix de Meene, et elle sembla s'en rendre compte, puis vouloir la justifier : « Je… venais de découvrir que mon père n'était pas mort dans un accident. J'avais voulu enquêter, en fait, c'est pour ça que je m'étais engagée au départ, mais avec l'entraînement et la formation j'avais presque tout oublié quand j'ai vu son fantôme et qu'il m'a dit qu'Hao était son assassin. J'avais beaucoup de mal à croire en… quoi que ce soit, mais Marco… Il était pénétré. Pénétrant. » Meene soupira et s'affaira à remuer la soupe. Achille sortit six bols, pour que les tintements couvrent le silence. Jeanne l'aurait embrassé.
« Au début, il a pensé que votre disparition n'en était pas une. Que vous vous étiez arrêtés, que vous aviez trouvé une nouvelle recrue, quelque chose. Il a tout de suite été inquiet, cela dit, mais je pense qu'il ne voulait pas montrer sa peur. Au bout d'un moment, cela dit, il a retrouvé le signal du pager de Rackist, et nous sommes allés voir. C'était sur un site antique, des ruines romaines à l'écart des chemins, rien n'avait été touché. On a retrouvé le pager, à moitié fondu, avec des traces de sang et de feu. La conclusion qui s'imposait était que vous aviez croisé la route d'Hao, et que vous étiez morts tous les deux. »
La gorge de Jeanne s'était serrée sans qu'elle s'en rende compte. Elle ne savait rien du sang et du feu. Elle n'avait jamais… posé de questions à Rackist sur cet épisode, sur ce fameux soir qui pourtant avait décidé de son destin. Après tout, c'était sa résolution : ne jamais plus parler à Rackist, ne jamais plus lui faire confiance. Sans un mot, elle fit signe à Meene de continuer.
« Marco était… mal. Effondré, presque prostré. Pour moi, c'était différent, je ne vous connaissais pas, mais sa rage… » Elle secoua la tête. « Hans aussi a souffert, mais sa rage est devenue plus rapidement une soif de vengeance, d'action. C'est lui qui a fait tenir les X-Laws les premiers mois, en prenant en main le recrutement, l'entraînement, le shamanisme. Un autre nouveau est disparu – définitivement – presque en même temps que vous, ce qui fait qu'on était autant à être « restés » – tu me comprends – qu'à être disparus, ce qui ne simplifiait rien. Mais nous étions unis dans la colère et le besoin impérieux de rendre la justice. Hao… nous a pris beaucoup. Mon père, l'escouade de John, les… enfin vous avez vu pour Kevin et Chris, même s'ils ne sont arrivés que plus tard, c'est du pareil au même. On a tous… de très bonnes raisons de vouloir le voir crier grâce. »
À sa décharge, Achille ne dit rien à ce moment-là. Malin eut été celui qui aurait pu dire si c'était par politesse, compassion ou désintérêt.
« Et puis Marco s'est repris. Ça lui a pris d'un coup, comme ça, une espèce de détermination froide, de raideur cynique. Maintenant que j'y pense, il… il a dû découvrir où vous étiez. Il ne m'en a rien dit, mais ça me semble correspondre. Il savait, et… au lieu de le détruire, ça l'a remis debout. Il n'était plus… tout à fait le même, cela dit. Oh, pendant les pauses, les repas, les jours de congé, il discutait normalement, il semblait remis, il était… gentil à sa manière, même, » et elle eut un léger sourire devant l'acquiescement vigoureux de Jeanne de l'autre côté de la table. « Il n'était pas non plus facile, je ne dirais pas ça, mais quand même. Dans ses devoirs de X-Laws, par contre, il était renfermé, plus méthodique aussi, plus sombre. Il ne faisait plus de recrutement, ça c'est vite devenu le travail de John quand il nous a rejoints, mais il s'entraînait avec nous, aussi dur que nous, pour des résultats bien moindres sauf pour le maniement des esprits. Il n'était clairement pas fait pour ça – il reste un civil, après tout, mais… il était déterminé à devenir plus fort, plus rapide, alors qu'il était pataud, faible, facilement fatigué. Et certains jours… certains jours on ne le voyait pas. Je n'ai compris que bien plus tard, presque maintenant, qu'il… qu'il tentait de te remplacer, je suppose. »
Jeanne crispa les poings sur la table, incapable de refouler le vent d'alarme qui s'abattait sur son cœur. La remplacer ? Il voulait – comment ça, la remplacer ? Elle avait eu raison, alors. Fudô était bien la personne censée mener les X-Laws à la victoire. Ce qui signifiait qu'Hao avait raison et que Marco n'avait jamais eu d'autres sentiments pour elle que…
Ce fut Nyôrai qui relança Meene : « Il avait trouvé un autre enfant ?
- Quoi ? Non. Non, je ne pense pas qu'il aurait même pu imaginer le faire, » sourit Meene, visiblement inconsciente du trouble dans lequel Jeanne se trouvait. « Pas d'autre enfant. Non, c'est lui qui… essayait d'augmenter son furyoku en jouant avec la mort. Comme tu le faisais avant de disparaître.
- Les tremblements, » souffla Nyôrai, toute victorieuse, alors que Jeanne s'asseyait, sonnée.
« Qu'est-ce que tu veux dire, Meene ?
- Ce n'est pas évident ? Ton Marco, il tremble de partout parce qu'il est sous médicaments. Sinon il ne pourrait pas bouger normalement, pas s'il est constamment en train de souffrir. »
Ladite Meene regarda Nyôrai d'un autre œil, tout à coup.
Jeanne ne voulait pas y croire. Marco faisait… Mais… mais… il était trop grand pour rentrer dans l'Iron Maiden, rétorqua une part d'elle. C'était ridicule, même en pensée, et pourtant elle n'arriva pas tout de suite à s'en défaire. Ce n'était pas possible. Ce n'était pas possible, parce qu'il ne pouvait pas rentrer dans l'Iron Maiden, parce que c'était trop petit et il en mourrait immédiatement, et elle ne voulait pas songer aux pointes et –
« J-jeanne, ça ne va pas ? »
Elle se rendit compte que ses yeux la piquaient et qu'elle fixait le vide depuis quelques minutes. Avaler sa salive ne fit qu'empirer la sensation de panique en elle; ses yeux cherchèrent Meene, la sommèrent silencieusement de s'expliquer. Plus elle tardait à le faire, plus l'image absurde de Marco plié en vingt pour rentrer dans l'instrument de torture s'imprimerait dans sa tête.
« Je – je ne sais pas exactement ce qu'il faisait. Il ne voulait pas qu'on le voie, je crois, mais des fois à l'entraînement il y avait des marques sur ses bras, sur son dos aussi. Il ne voulait pas qu'on en parle. Ce n'était jamais… ouvert, à chaque fois on aurait pu penser à des blessures anciennes, mais il y en avait toujours de nouvelles. »
L'odeur des légumes s'était muée en quelque chose d'atroce dans le nez de Jeanne. Elle ne pouvait pas croire – imaginer –
« Tu penses qu'il… Enfin je ne sais pas si tu sais… Pour l'Iron Maiden ? » Elle s'entendait à peine.
Meene trouva son regard, hésita, baissa les yeux. « Je… je ne sais pas. Ce n'était pas du tout dans la même… logique, de ce que j'ai compris. Il n'en faisait pas étalage, et à moins d'être son partenaire d'entraînement – c'est-à-dire moi – c'était possible de passer complètement à côté. La culture des X-Laws, tu sais, c'est beaucoup 'fais ce qu'on te dit et mêle-toi de tes affaires', en fait. » Il y eut un faux rire, presque désincarné, que Jeanne hésita presque à attribuer à Meene. « Maintenant, il a beaucoup de furyoku, plus je pense qu'il ne devrait… c'est à ça que sont dus les tremblements, officiellement, » annonça-t-elle à Nyôrai.
« Mais Hao et S – J-Jeanne je veux dire, » Achille semblait avoir buté sur un mot, « ils ont plus d'énergie, sans avoir… ça.
- Je ne peux rien dire pour Hao, mais… une partie de mon furyoku sert au maintien de mon corps, » répondit Jeanne d'une voix sans timbre. « Je ne m'en rendais presque pas compte avant d'arriver ici, parce qu'il est rare que j'ai très peu d'énergie, mais… Vu ce que Marco demande à son organisme, ce n'est pas impossible.
- Et personne n'a tenté de l'arrêter ? » Achille et Jeanne regardèrent Nyôrai. Ce n'était pas le genre de question qu'on s'attendait à la voir prononcer, elle qui était prête à tout, selon ses propres dires, pour obtenir le pouvoir suprême.
« Ben quoi ? C'est bien ce que tu aimerais dire, Jeanne, non ? Toi, tu es du genre à vouloir décider pour les autres, alors ça me surprend. Tu n'es pas en colère contre eux ? Ça ne te fait rien que cette personne qui t'inquiète tellement se détruise comme ça, et que les autres laissent faire ?
- Nyôrai, arrête –
- Je ne suis pas en colère. » Jeanne posa une main sur le bras d'Achille. « J'ai… peur, l'idée me terrorise, mais je ne suis pas… en colère. Je – je ne sais pas ce que je ressens. Mais Meene n'y est pour rien, il était son chef, il…
- Elle vient de te gronder parce que tu pensais qu'elle ne pouvait pas lui dire non. »
Jeanne fronça les sourcils, sans répondre d'abord. Pourquoi Nyôrai voulait-elle tout d'un coup qu'elle soit en colère ? Ou qu'elle trouve quelque chose d'intelligent à dire ? « Je ne sais pas ce que je ressens, » répéta-t-elle enfin, agitée. « Et ce n'est pas important. Donc Meene, tu disais que ça a continué comme ça jusqu'à Berlin… ? »
Meene ouvrit la bouche pour répondre, avant d'être soudain interrompue par la sonnerie du minuteur. Sans hâte mais sans langueur, la brune arrêta le feu et transvasa la soupe dans son mixeur. « Attention, ça va faire du bruit. » Et elle avait raison; il était impossible de raconter quoi que ce soit pendant que l'objet infernal travaillait. Jeanne, qui pourtant avait bu de nombreuses soupes au camp, se rendit soudain compte à quel point vivre avec Hao l'avait détachée du monde technologique, au point que le bruit, sans simplement la déranger, l'irritait presque. Parce que cela interrompait le récit de Meene ? Peut-être. D'autant plus qu'elle sentait qu'il ne continuerait pas, ou du moins pas tout de suite.
Puis ce fut fini, et sans un mot l'adulte remplit les bols les uns après les autres. L'heure des histoires était clairement passée.
« Je préfère aller donner à manger aux garçons moi-même, » expliqua Meene doucement. « Ils ne vous connaissent pas, ou… pas en bien, en tout cas, ce serait aussi risquer de les angoisser. Ça ne vous dérange pas de manger tous seuls ? »
Jeanne secoua la tête, sans bien savoir pourquoi elle se sentait si attristée. Achille fut celui qui dénicha un plateau et aida Meene à y empiler les bols – trois bols, elle comptait manger là-bas, dans la chambre où ils dormaient encore – pendant que Nyôrai déposait les cuillers dessus. Jeanne, elle, resta à contempler la cuisine désertée par les images de Marco, des billes d'acier dans le ventre. Marco était entré dans l'Iron Maiden. Enfin non, Meene n'avait pas dit ça, avait avoué qu'elle n'était pas sûre. Mais Marco avait choisi de parcourir la voie de la souffrance, lui aussi, et visiblement il ne le supportait pas bien, et quelque chose au fond d'elle insistait que c'était de sa faute. Elle aurait dû rester avec les X-Laws, ou tout au moins trouver un moyen de les retrouver, de les convaincre de sa bonne foi. Alors Marco irait bien et il n'aurait pas cette aura froide et il n'y aurait pas d'étranges personnages autour de lui…
« Je ne te comprends pas. »
Surprise dans ses pensées, Jeanne releva la tête. Nyôrai avait déjà fini son bol; elle la regardait avec une espèce de fatigue. Sur le bout de sa langue, Jeanne le devinait, il y avait tout un torrent de lave prêt à s'écouler sur la table et à ronger la fragile amitié bâtie entre eux trois. Sans avoir besoin de regarder Achille, Jeanne savait qu'il le sentait aussi. S'il y avait une solution pour apaiser Nyôrai, elle ne la connaissait pas. Elle ne possédait pas encore les réponses aux questions que la brune brûlait visiblement de lui poser. Et elle était trop fatiguée pour l'articuler clairement…
« Je ne comprends pas, » fit Nyôrai, alors que Jeanne fermait les yeux. Comme signe d'éruption, celui-ci était plutôt trompeur, mais elle n'avait que peu de doutes sur ce qui allait suivre. Mal de crâne en perspective…
« Je ne comprends pas, mais ce n'est pas grave, » reprit la brune, surprenant les deux autres. « Ce n'est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. Je te fais confiance pour nous demander de l'aide si tu en as besoin. »
Jeanne rouvrit les yeux et fixa Nyôrai, sans savoir quoi répondre. Cela ne ressemblait pas aux déguisements habituels de leur coéquipière. Ce n'en était pas un, en fait. Nyôrai était sérieuse. Et elle qui un instant auparavant la bafouait – en pensée, certes, mais tout de même !
« Par contre, je crains que le reste de l'histoire doive attendre. On avait prévu un entraînement inter-équipes avec Mathilda et Mari en fin d'après-midi et tu vas probablement avoir besoin d'une autre sieste avant, » fit Achille, sentencieux.
« Je ne suis pas fatiguée, » protesta Jeanne.
Puis elle bâilla.
Finalement, ce n'était peut-être pas une mauvaise idée…
