Jeu d'échecs

Troisième partie : Ab ungue leonem

Deuxième chapitre : Swift as a coursing river / Luxe, calme et sérénité

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.

Notes :

Ce chapitre est un peu long, j'espère que la boîte à reviews ne va pas casser. J'avais en tête certains éléments depuis super super longtemps, ça fait du bien de le voir fini !

It's time to get gud, my dudes.


« Je suis désolée. Ils sont encore très faibles. »

Jeanne secoua la tête. Elle était bien placée pour le savoir, elle qui les avait soignées de son mieux. Ça n'aurait pas dû être difficile, d'entendre qu'ils ne voulaient pas la voir. Mais bon. Elle était encore fragile, sur certains points. « Je comprends. Ils ne sont pas obligés de… comprendre, ou de vouloir me voir. Ça va aller, pour toi ? »

La brune fit la moue. « Ça ira mieux quand ils pourront se déplacer à leur aise et sans mon aide, mais je devrais m'en tirer tout de même, ne t'en fais pas. J'en ai vu d'autres.
- Fais attention. Tu es encore… enfin je veux dire… vas-y doucement, au début, » conseilla Jeanne en se triturant les mains. Achille lui donna un léger coup de coude, mais ne lui dit rien, comme si le regard de sa camarade l'avait arrêtée d'un coup. Nyôrai, sagement, ne dit rien.

Meene s'essuya les mains et s'appuya contre le chambranle de la porte. Il était clair qu'elle ne voulait pas – qu'elle n'était pas sûre de vraiment vouloir les voir partir, mais après en avoir discuté ils avaient conclu qu'un départ momentané d'EDEN était la meilleure solution. Kevin et Christopher seraient plus calmes s'ils n'avaient pas peur de la voir débarquer à leur chevet, et Nyôrai et Achille avaient des plans pour la journée, alors…

Voyant le doute sur le visage de Jeanne, Meene posa une main sur son épaule. « Nous avons beaucoup de choses à nous dire, alors ne tarde pas. Je pense que… connaître ta version de l'histoire nous serait à tous très bénéfique. Même si certains ne veulent pas l'entendre. Et je te parlerai de… de ce qui c'est passé après Berlin. C'est promis. »

Son sourire était un bien pauvre baume, mais Jeanne l'accepta quand même. « Promis, je vais revenir vite. » Elle hésita. « J'ai… J'ai demandé aux Paches, pour… ce dont Kevin et Christopher ont besoin. Ils vont vous aider. S'ils demandent… compensation… tu me les envoies, d'accord ? »

Meene cilla, puis sourit et avança une main pour lui ébouriffer les cheveux. « On va se débrouiller, Jeanne. Nous ne sommes pas… sans ressources. »

L'albinos acquiesça en tentant de ne pas rougir.

Et d'un coup, ils étaient de nouveau dans les rues du village. Jeanne n'était pas très à l'aise avec l'idée de laisser les X-III tout seuls, mais ses deux coéquipiers lui avaient assuré que le trio de X-Laws ne risquaient rien. Après tout, c'était Hao qui les avait ressuscités, non ? Il n'avait aucun intérêt à le faire s'il comptait les chasser par la suite. Quant à Marco et ses sbires, Meene était apparemment plus que capable de s'en occuper. L'argumentation était censée, et Jeanne ne demandait rien de mieux que d'y croire, mais elle gardait un petit doute. La fatigue de la nuit lui pesait aussi – malgré la sieste – et elle était bien contente de voir qu'Achille et Nyôrai respectaient son silence, la guidant sans un mot dans les ruelles.

Ils devaient être plein de questions, pourtant; elle pouvait les sentir bouillir juste à la périphérie de sa conscience. Elle n'était juste pas sûre d'avoir des réponses satisfaisantes.

Au lieu de s'engager dans ce terrain épineux, elle décida de tout mettre de côté pour le moment. « Bon, donc vous m'emmenez où ? »

Le regard d'Achille ne s'accrocha pas au sien; il sembla demander silencieusement confirmation à Nyôrai avant de parler. Intéressant. Intrigant, même.

« Dois-je m'inquiéter ?
- Non, » fit la brune en sortant son plan de son sac. « On prend la prochaine à droite, ce n'est pas très loin.
- Qu'est-ce qui n'est pas très loin ?
- En fait, » finit par dire Achille, apparemment nerveux, « on a beaucoup discuté avec les Hana, et puis Mo, et puis entre nous. Nyôrai a les vidéos de presque tous les matchs, ça aide à se faire une idée du style de chaque équipe, et des failles de la nôtre. Du coup on s'est dit qu'il fallait qu'on s'entraîne plus, et en groupe. »

« Des failles ?
- Oui. Par exemple, Nyôrai est lente et un vrai balai, elle se ferait défoncer sans ses illusions.
- Hé, merci, j'apprécie, » grinça la brune en les guidant vers une espèce d'escalier qui se perdait dans la forêt.

« Je ne dis que la vérité, » se défendit Achille. « Moi, je sais me battre.
- Mais tu es vraiment transparent. C'est limite si tu n'annonces pas chaque coup avant de le porter. Puis si quelqu'un parvient à t'énerver, c'est plié, tu tombes en moins de deux.
- Retire-ça ! Je suis impassible ! Personne ne peut me toucher !
- Précisément. »

Jeanne sourit. Malgré sa fatigue et son inquiétude, elle ne pouvait pas retenir ce grand et beau sourire qui s'étalait sur son visage. Ils avaient vraiment travaillé dur pendant qu'elle s'effondrait à l'idée qu'on tue les X-III.

« Et moi ? »

Les deux autres se retournèrent pour la regarder, et se mirent à parler exactement en même temps, comme si c'était évident : « Tu réfléchis trop.
- Tu n'y vas pas assez franchement parce que tu as peur. De faire mal. Peur de faire mal, dans un tournoi à mort ! »

Ils se regardèrent l'un l'autre.

« C'est la même chose, » trancha Nyôrai.

Achille semblait mécontent, mais il finit par acquiescer. « Les gars en face sont tes ennemis. Si le fait de ne pas vouloir le tuer t'empêche d'être efficace, il y a un problème.
- De manière plus générale, » coupa Nyôrai d'un ton docte, « on n'agit pas comme une équipe. Contre les Niles, on s'est divisé le travail, c'est tout. »

Jeanne fit la moue. « Les équipes adverses font souvent bien pareil…
- Oui, et tant qu'on affronte des gens de ce type-là, ce n'est pas grave. Mais si on croise des gens synchrones, qui savent ce qu'ils font et ne se laissent pas séparer, ça pourrait être gênant…
- Du coup, j'en ai parlé à Mathilda, » enchaîna Nyôrai, qui depuis qu'ils avaient commencé à grimper l'escalier était à la traîne et soufflait fort, « et on s'est dit qu'une séance d'entrainement commune ne pourrait que faire du bien à tout le monde.
- Mais avant ça, on va manger, et Nyôrai voulait te montrer quelque chose ?
- Manger ?
- Ben, on savait pas pour la soupe de Meene, et puis, euh…
- Elle avait raison de dire que c'était pas terrible, » asséna Nyôrai de derrière eux. « Achille, tu ne veux pas te rendre utile et me porter ?

- Dans tes rêves, crevette. Si tu t'essouffles sur un escalier, qu'est-ce que ça va être dans l'arène !
- Hé, tu te calmes tout de suite, gringalet, sinon je te fais avaler ton jabot.
- Du calme, les enfants, » sourit Jeanne en ralentissant l'allure. « On n'est pas pressés, si ? »

Il s'avéra qu'ils ne l'étaient pas. L'escalier, après avoir longtemps été une série de marches en pente douce, s'était transformé en sentier grimpant rapidement sur un premier plateau, en contrebas de la montagne où trônait le bunker de Hao. Lorsqu'ils arrivèrent en haut, la plaine était déserte. Posant son grand sac à terre, Achille sortit une grande nappe qui ressemblait suspicieusement à une toile de tente et commença à sortir des petits sacs en plastiques aux parfums alléchants.

« Les Paches ont senti qu'il fallait satisfaire tous les clients, alors ils vendent de tout, et moi j'ai trouvé le coin indien. Tu vois que je suis prévenant !
- Mouais, » fit Nyôrai. « Vous allez dire que c'est trop épicé.
- On a l'habitude…
- Tu dis ça, tu dis ça, mais moi je ne partage pas mon pain. »

Et sur ce bon mot, la brune se servit généreusement et comme ça à dévorer.

Jeanne, un peu méfiante, lui demanda ce qui était le moins piquant. Avec un regard de pitié, Nyôrai lui indiqua ce qui était, à son avis, le plus fade, pendant qu'Achille se servait au hasard.

« Tu me sous-estimes gravement, » fit-il devant le sourire goguenard de la brune. « Je t'apprendrai que rien n'est trop fort pour le grand Achille ! »

Et il enfourna le premier beignet, un morceau un peu plus rouge que les autres. Jeanne cilla. Le visage d'Achille vira à l'écarlate. Nyôrai éclata de rire.

« Prends du pain, prends du pain, » conseilla-t-elle entre deux éclats d'hilarité. Achille, qui s'était mis à pleurer – il insisterait, plus tard, sur le fait qu'il ne pleurait pas, que ses canaux lacrymaux s'étaient activés tous seuls, nuance – mangea le reste de son beignet, sembla avoir un haut-le-cœur, puis se saisit de sa gourde.

« Non ! » Nyôrai la lui prit des mains et lui fourra un morceau de pain à la place. « Écoute-moi cinq secondes, tu veux ? Il te faut du pain, pas de l'eau. »

Achille était clairement furieux, mais aussi trop mal pour se battre, alors il mordit dans le pain avec rage.

Jeanne, qui se mordait l'intérieur des joues pour ne pas sourire, et mordilla son propre beignet comme du pop-corn. Le sien n'était pas trop fort, et en plus de ça franchement bon. Elle tendit la main pour prendre les autres avant de tendre une serviette à Achille.

« Ça va, ça va, » grogna le Grec, « j'ai, j'ai…
- Pensé que tu savais mieux que moi, » fit narquoisement Nyôrai. « Que ça te serve de leçon : tu ne sais pas tout mieux que moi. Nyôrai sait tout mieux que tout le monde.
- Le pire, c'est qu'elle n'est pas du tout ironique, » soupira le brun en s'allongeant sur sa nappe. « Tu m'as coupé l'appétit.
- Vraiment ? Ce n'est pas plutôt que tu as peur de renouveler l'expérience ?
- Tiens, » fit Jeanne en offrant l'un des morceaux qu'elle aimait le moins à son coéquipier pour faire tourner court la dispute. « Celui-là, il ne pique pas.
- C'est une ruse, » se méfia Achille.

« Promis juré, non. J'en ai déjà mangé un, et tu sais que je supporte beaucoup moins que toi. »

Achille considéra l'idée, mi-figue mi-raisin, puis il accepta l'offrande et en prit une toute petite bouchée.

« J'avais raison, » se félicita Nyôrai.

« Mouais, » maugréa le brun, de mauvaise foi, « ce n'est pas trop horrible, je suppose.
- C'est délicieux, » corrigea Jeanne.

« Je prends les autres, » continua Achille.

« Évidemment. »

Et ainsi, bon an mal an, ils mangèrent leur déjeuner-goûter.

« Je vais exploser, » admit finalement Nyôrai. « Encore une manœuvre d'Achille pour exagérer ma lenteur au combat, j'en suis sûre.
- Je vais prendre ça comme un 'merci', » sourit le brun. « Bon, tu comptes nous montrer ton truc, ou tu attends que les filles arrivent ? »

Jeanne fronça les sourcils. « Ton truc ? » Oui, elle se souvenait qu'ils avaient parlé d'une surprise… Piquée, elle se retourna vers Nyôrai, qui se nettoyait les doigts.

« Ah, oui. Eh bien, Achille s'inquiétait pour ton bien-être psychique…
- Elle sort les grands mots pour faire comme si elle n'était pas concernée, mais c'est son idée, je précise.
- Oui, et comme c'est mon idée, c'est moi qui parle. Je disais, il – nous – voulions te remonter le moral, et t'aider à nous montrer ce que tu n'as pas le temps ou la capacité de nous raconter, alors… on te propose une méditation à ma sauce. »

Pour le moins intriguée, Jeanne regarda Achille, puis Nyôrai. « Tu parles encore à mots couverts. En clair, tu proposes quoi ?
- De nous transporter dans un endroit où tu te sentais véritablement bien, apaisée, tranquille. Nos corps vont rester ici, mais nos esprits seront transportés dans ton souvenir. »

Ce n'était pas… c'était loin de ce que Jeanne avait pu imaginer, et elle tenta de se représenter ce dont on lui parlait. Les emmener dans un souvenir ? Qu'est-ce qu'ils y trouveraient ? Qu'est-ce que…

« On n'essaie pas de t'espionner, » fit Achille précipitamment. « Tu ne dois rien nous montrer de secret ou de difficile. Nyôrai m'a dit – selon elle, c'est toi qui mène la dance. D'un bout à l'autre. Mais… »

Il sembla hésiter. « Nous ne nous connaissons pas depuis si longtemps. Si tu veux nous montrer quelque chose… ou je pourrais commencer, si tu préfères… »

Nyôrai leva un sourcil. « Je ne me souviens pas t'avoir proposé ça à toi.
- Non, non, ça ira, j'ai une idée, » sourit Jeanne. « Je pense que… que ça pourrait me détendre, et, en même temps… » Elle ne finit pas, un peu incertaine. « Enfin, allons-y.
- Parfait, » fit Nyôrai en tapant dans ses mains. « Bon, ferme les yeux, pense à ton moment, regarde-moi et laisse-moi entrer. »

Sans broncher, Jeanne acquiesça et obéit. Fermer les yeux. Se souvenir. Elle pouvait y arriver. C'était dans ses cordes.

Elle rouvrit les yeux et croisa un regard azuré.

Elle eut un peu de mal à résister à l'invasion de Nyôrai. La brune devait soupçonner qu'elle ne serait pas complètement à l'aise, parce qu'elle ne força pas le passage, loin de là. Doucement, gentiment, Jeanne sentit sa conscience approchée par une autre. Ce n'était pas une attaque, plutôt une étreinte prudente, à laquelle elle parvint à s'abandonner sans – trop – broncher.

Alors elle entendit la voix de Nyôrai, presque trop proche. « Tout va bien ? Tes souvenirs vont me guider, continue de te concentrer comme ça – continue. »

Jeanne laissa remonter ses souvenirs un à un, comme des bulles de savon, fragiles mais précieuses, irisées, merveilleuses. Elle aurait juré avoir oublié tout cela, l'avoir enfoui dans un coin perdu de sa tête, et pourtant voilà que ça lui revenait : la douce plénitude, l'ombre accueillante, le froid sacré qui donnait envie de ressortir, ou de se placer au-dessus d'une des colonnes d'air chaud, pauvres et inutiles et magiques. Perchée là, les yeux fermés, on pouvait sentir ses cheveux voleter, ses jupons danser dans l'air chaud, et la main de Dieu sur sa tête. Sans qu'elle n'y ait vraiment pensé, le silence laissa place à la musique, douce d'abord; puis elle enfla, enfla jusqu'à devenir omniprésente et bouleversante. L'orgue lançait ses notes haut sur les plafonds, autour d'elle, autour d'eux. À leur gauche, agenouillés devant les étranges chaises – non, pas étranges, c'était une pensée d'Achille qui venait s'imposer à elle – deux silhouettes affleuraient, tremblotantes et diaphanes. Marco et Rackist. L'un pâle, l'autre sombre, ses deux anges adorés, à portée de doigts…

« Où… où sommes-nous ? »

Achille venait de chuchoter, et cela fit sourire Jeanne. Même lui était affecté par l'aura des lieux. C'était ça, la magie d'une cathédrale.

« Laissez-moi une seconde, » souffla-t-elle, tournant sur elle-même. Elle ne s'était attendue à rien de tout ça, ni les images diaprées ni la violence des sentiments qui la touchaient. C'était beaucoup plus réel que ce à quoi elle s'attendait, et elle en était toute émerveillée. C'était donc ça, le véritable pouvoir de Nyôrai ?

« Notre Dame, » répondit-elle enfin. « De Paris. Marco et Rackist m'y ont emmenée une fois. J'étais encore toute petite, je ne savais pas que… je ne pensais pas que je m'en souvenais aussi bien. »

Nyôrai leva les mains, comme pour dire qu'elle n'y était pour rien. Cela fit s'envoler le cœur de Jeanne jusqu'au plafond de l'église. C'était vraiment son souvenir ? C'était ancré en elle à ce point ? Comme un trésor enfoui…

« Je crois que… » Lentement, elle s'avança, dépassant les rangées de bancs sombres, pour s'approcher du chœur. « Je crois que je n'avais jamais été aussi heureuse ou aussi… touchée, que lorsqu'ils m'ont emmenée ici. Cet endroit… » Elle ne termina pas, les yeux sur le plafond.

Achille lui offrit un hochement de tête. Il pouvait comprendre. Nyôrai, elle, regardait d'un air mi-curieux, mi-fatigué les hautes fenêtres.

« Ça raconte quoi ? »

Jeanne suivit son regard. « Tu as raison, ça raconte quelque chose. En fait… »

Tout en parlant, elle les guida le long du mur jusqu'à être devant l'autel. Elle se souvenait s'être tenue là quand le soleil… quand la lumière…

Comme par magie, les rayons célestes atteignirent le bon angle juste à cet instant, et lancèrent les couleurs du vitrail sur eux. C'était comme si le sol et les murs étaient éclaboussés d'une peinture intangible.

« Woah, » lâcha Achille. Nyôrai était en arrêt, clairement impressionnée aussi.

« Je t'avoue que je n'en ai rien à faire de cet endroit, ou de cette religion, mais c'est du beau travail, » admit-elle. « Pas à mon goût, mais du beau travail.
- Veux-tu bien la fermer ?
- Ash, langage ! On est dans un lieu sacré, » le réprimanda Jeanne. « Et puis, ça ne me dérange pas, que Nyôrai ne soit pas touchée. C'est un endroit à moi, après tout. Ah, attendez, taisez-vous ! »

Les deux autres obéirent sans broncher, même si Achille avait clairement envie d'en remettre une couche. Jeanne sourit, et relança la musique, qu'elle avait dans son émerveillement laissé s'assourdir.

Le chœur d'humains fantomatiques entonna le refrain sous l'impulsion du diacre. Jeanne se fit la réflexion qu'en se plaçant là où ils étaient, devant ces rangs de croyants, ils commettaient certainement une énorme faute de protocole. Mais l'image était si saisissante qu'elle ne parvenait pas à s'en détacher, et encore moins à indiquer à ses deux camarades qu'il fallait bouger. Au lieu de cela, elle resta figée à observer tous ces êtres humains. Certains avaient la tête baissée, d'autres lisaient leur missel, d'autres encore avaient les yeux fixés sur l'alcôve renfermant la statue de Marie. Elle ne pouvait pas se rappeler tous ces visages, si ? Quand les aurait-elle mémorisés ? Quand aurait-elle-même pu les voir ? Pourtant ils étaient là, en elle, pour porter haut et fort le chant. Les larmes lui vinrent de nouveau, et elle ne tenta pas de les tarir.

Jeanne ferma les yeux, et se laissa happer par l'atmosphère. Tout semblait si réel… Elle pouvait sentir l'encens, elle pouvait entendre la récitation des prêtres. Cela n'avait rien à voir avec la petite chapelle perdue. Ici, elle était dans l'Église, la véritable, vivante, bruyante à sa manière et pourtant sereine.

Elle prit une grande inspiration, et lâcha prise. Le souvenir se figea, se cristallisa, et s'éloigna d'eux, redevenant image. Plus de musique. Plus de parfum. Enfin si, encore, encore un peu, dans le nez et dans la tête de Jeanne. « Merci, » murmura-t-elle avant de se tourner vers Nyôrai. « Merci. C'était – c'était merveilleux. »

La brune sourit, de son sourire un peu acide qui se voulait ironique et moqueur, avant de faire une petite révérence.

« À moi, à moi, » réclama Achille.

« Je t'ai dit que je n'étais pas un distributeur, » grogna Nyôrai.

« Allez, je t'assure que ce sera beau aussi. Puis tu en apprendras peut-être sur Hao. N'est-ce pas ce que tu veux ? »

La brune sembla hésiter, puis soupira. « Allons-y. Concentre-toi, et…
- Oui, je connais la chanson, je suis prêt ! »

Levant un sourcil, Nyôrai se tourna carrément vers lui. Jeanne, qui absorbait encore tout ce qu'elle pouvait de l'église bruyante et colorée, vit leurs silhouettes et l'environnement flou autour d'eux ralentir, se figer, et soudain un vent chaud et roux balaya le monde. La lumière disparut, avalée par la tempête. Celle qui revint était bleue, sombre et pourtant étrangement claire, une lumière nocturne et irréelle.

« On avait dit un endroit tranquille, » fit-elle, comme une remontrance, mais sans vraiment chercher à ce que son coéquipier l'entende.

Elle ne reconnaissait pas cet endroit. Elle avait pourtant tout de suite su qu'il devait s'agir d'un endroit où Hao l'avait emmené, lui; elle devinait déjà la forme du brun, assis sur une branche du seul arbre présent à des kilomètres. Il ne disait rien; il se contentait de sourire. Et Jeanne sentait l'effet de ce sourire sur Achille comme s'il s'était agi d'elle-même. Le voir la – le – remplissait de joie et de fierté, et elle – il – avait envie de courir jusqu'à lui pour lui montrer ses progrès, et s'asseoir près de lui, et l'écouter parler, ou l'écouter respirer en silence s'il n'avait pas envie de parler. C'était comme d'avoir l'attention entière du soleil rien que pour iel.

« Nous sommes juste à côté d'un village au sud du Sahara, » murmura Achille, dans la même voix que celle qu'il avait prise dans l'église. « C'était… quelques mois après toi, Jeanne. »

L'intéressée cilla et voulut se détourner de Hao; cela lui demanda un effort de volonté énorme, presque comme si elle était sous l'emprise d'un sortilège. Était-ce le sentiment constant d'Achille ? Ça semblait si terrible et doux à la fois.

Quand elle parvint à se tourner vers ses camarades, elle remarqua le sourire narquois de Nyôrai, qui semblait dire : Je te l'avais bien dit, hein ?

Elle lui répondit d'un hochement de tête.

Achille, qui n'avait rien remarqué, leur montra une espèce de frisson plus sombre sur l'horizon. « Le village. Nous venons de le quitter. Et nous ne sommes pas partis seuls. »

Un cri de nourrisson perça le silence. Hao se laissa souplement tomber de son arbre et pénétra dans une tente que Jeanne n'avait jusque là pas remarquée, avant d'en ressortir, un bébé dans les bras. Non, pas juste un bébé.

« Opachô, » murmura-t-elle en faisant quelques pas.

« Oui, » confirma Achille. « Au début, il pleurait beaucoup. Le maître ne voulait pas qu'il réveille les autres, alors il s'en occupait beaucoup.
- Et toi ? » Nyôrai avait une expression tout sauf innocente. « Tu l'aidais ?
- C'était… enfin, j'insistais pour monter la garde avec lui une partie de la nuit. Et pour endormir Opachô, Hao s'allongeait avec lui dans le sable et il nous nommait les étoiles. Il nous apprenait à les reconnaître, à leur parler, à lire ce qu'elles avaient à nous dire.
- Oui, clairement, » ricana Nyôrai. « Il t'apprenait à parler aux étoiles. Ce n'est pas un euphémisme que je connaissais, faudra que je le note ! »

Achille rougit. « N'importe quoi ! Qu'est-ce que tu – que – non ! »

Nyôrai continua de rire. Jeanne, elle fixait Hao, ou du moins son image. Comme Achille ne se concentrait plus sur lui, il s'était figé, le dos vers elle. Il paraissait presque un peu plus jeune que lorsqu'elle l'avait rencontré pour la première fois : il était comme un peu plus gracile, un peu plus brillant. Ou peut-être que c'était comme ça qu'Achille le voyait ? Comme une espèce d'étoile à forme humaine. Une lumière qui éclairait la nuit. Et qui parlait aux étoiles.

Il y eut un silence. Jeanne le rompit, de peur qu'Achille lâche son souvenir. « Dis, Achille…
- Hm ?
- Est-ce que toi, tu sais pourquoi… Pourquoi a-t-il choisi Opachô ? » Elle fronça les sourcils. « Je ne sais pas ce que je demande, pas exactement, mais… moi, je suis arrivée au campement parce que Rackist m'y a emmenée. Mais toi, et les autres, et Opachô… il vous a choisis, non ? Je… je suppose que je suis curieuse. Maintenant, je veux dire. À l'époque, ça ne me… Enfin, je ne voulais rien savoir. »

Achille, qui poursuivait Nyôrai en menaçant de lui arracher la tête, s'immobilisa et fit la moue. « Je… je ne sais pas si… je n'aime pas penser à ma vie d'avant, » fit-il très honnêtement.

Jeanne pâlit. « Ah, non – je sais ! Enfin je… enfin je ne voulais pas demander ça. Je voulais juste… je me demandais pour Opachô. »

Le brun se rapprocha, songeur. « Ça date…
- Autre façon de dire que tu te fichais bien de tout ce qui n'était pas une étoile, hm ?
- La ferme, Nyô, je réfléchis. Je ne sais pas si tu te souviens, mais – de toute façon il faut que je raconte pour que Nyôrai suive – donc nous survolions le pays et… et soudain Hao a fait faire demi-tour à SoF. Il s'est posé – il s'est posé de l'autre côté du village. Il ne nous a rien dit; ça faisait un peu peur, mais nous l'avons tous suivi, en silence, parmi les humains qui nous regardaient. Certains étaient très maigres. D'autres travaillaient… à la construction d'une maison, je crois. »

La gorge de Jeanne se serra. Elle se souvenait de ça, oui. Elle se souvenait de sa propre pitié, de sa propre honte à l'idée qu'elle-même se plaignait intérieurement du camp, ainsi qu'à celle qui lui disait que Hao le faisait exprès pour lui donner une leçon.

« Le printemps avait dû être sec, et bouillant. Les champs alentour étaient brûlés ou complètement ensablés. Ils s'en sortaient à peine, et… Opachô était posé sur le seuil, un peu à l'écart des ordures. Il ne pleurait pas. Je crois qu'il avait trop faim pour ça. Autour de lui, les brindilles dansaient. Quelqu'un avait noué des fils de laine autour, ça faisait comme des marionnettes, des très… petites marionnettes. Hao l'a regardé très longtemps, cet enfant silencieux dans la poussière. C'était comme si… comme s'ils se parlaient, tous les deux. Puis il l'a pris dans ses bras, sans un mot, et il est sorti de la ville. Il ne nous a jamais rien dit à ce sujet – pas au groupe au complet. »

Jeanne, malgré son émotion, ne pouvait contenir sa curiosité. « Et à toi ? Ces nuits-là ? »

Achille sembla hésiter, à demi détourné des deux filles. « Ce n'est pas… je ne sais pas. Opachô est très heureux avec nous, c'est ce qui importe. Et puis, ils vont bien ensemble, non ? Je pense qu'il n'y a rien à chercher de plus. Il ne m'en a rien dit, en tout cas. »

Il y eut un silence. Puis Nyôrai lâcha un soupir. « C'est malin, tu voulais lui remonter le moral et maintenant tu l'as fait pleurer.
- Je n'ai rien fait du tout !
- Et je ne pleure pas !
- Non, c'est connu qu'une illusion de sable suffit à en loger des grains dans l'œil et provoquer une réaction.
- Zut, elle a raison, tu pleures ! »

Achille, rose, fit quelques pas en arrière. « Rien du tout ! Je – je…
- Tu ne trouves même pas d'excuse.
- Bref, » gronda Achille, « une fois que le petit s'est stabilisé, on est partis de là. La suite, tu la connais. »

Jeanne acquiesça. Nyôrai fit la moue. « Pas moi.
- Une autre fois ? »

Haussant les épaules, la brune s'assit dans la poussière, profitant du soleil doux de la fin de l'après-midi au-dessus du désert. Les deux autres se concertèrent. Sans avoir besoin de mots, ils surent qu'ils pensaient à la même chose, et Achille laissa Jeanne se lancer :

« Et toi, Nyôrai, tu… ?
- Oui ?
- Tu veux nous montrer quelque chose ? Je veux dire, Jeanne nous a… emmenés dans sa cathédrale, moi dans mon désert… » Achille la laissa combler le blanc d'elle-même. La brune, qui avait relevé la tête pour les regarder, sembla douter de leur sérieux. Puis elle sourit.

« Non, vraiment pas. On va en rester là, ce sera très bien. »

Son assurance déstabilisa Jeanne, mais pas Achille, qui semblait presque s'y attendre. « Oh ? Tu as peur de nous parler de toi ? »

Comprenant où il voulait en venir, Jeanne le suivit. « On ne te jugera pas. Tu n'as pas à nous raconter toute ta vie. Ce n'est même pas obligé d'être un moment important. Mais, tu m'as offert un vrai moment de calme et de sérénité, ce qui est un petit exploit, et à Achille aussi. Tu ne veux pas la même chose ? »

Nyôrai commença par secouer la tête, cherchant visiblement à refuser l'offre, puis changea d'idée. « Je n'ai pas envie de repenser à un moment de ma vie et je ne le ferai pas, » fit-elle lentement, « d'abord parce que c'est mon pouvoir qui nous amène ici et ensuite parce que ça ne vous regarde pas. Mais si tu – si vous deux – voulez me remercier, j'ai peut-être une idée...
- Dis-nous, » ordonna Jeanne en s'agenouillant devant elle. « Tout ce que tu veux.
- De raisonnable, » interjeta Achille.

« Tsssk, heureusement que tu l'as avec toi, princesse. Bref, pour me remercier... vous pouvez m'emmener dans une vision où l'esprit de Hao vous porte dans les airs? Je sais qu'il peut le faire. Je n'ai jamais volé autrement qu'en avion et... l'expérience m'intrigue, » fit la brune doctement. Les deux autres échangèrent un sourire.

« Tout de suite ! » Achille réfléchit une seconde. « Oh, oh, j'ai une super idée. Jeanne, concentre-toi sur Spirit of Fire lui-même, je me charge du paysage ! »

Sans protester, Jeanne ferma les paupières et se revit debout sur l'épaule de l'esprit, assise avec les pieds dans le vide. En tournant la tête, elle pouvait voir Opachô, Achille et Hao sur le crâne de Spirit of Fire; de l'autre côté, il y avait tous les autres, mais elle ne se soucia pas d'eux, les laissa dans le flou. Elle appela à elle le vent frais, atténué par la bulle d'énergie autour d'eux, le vertige de la hauteur, les pulsations de l'esprit. Quand elle rouvrit les yeux, elle était dessus. Nyôrai était près d'elle, le visage illuminé par la lumière du couchant. Car le soleil se couchait, loin devant eux, couvrant les nuages sous leurs pieds de roses et d'oranges doux, merveilleusement doux.

Achille sauta pour les rejoindre. « Alors ? Alors ? »

Nyôrai le regarda, puis tourna la tête. « Alors c'est beau, » fit Jeanne, comprenant que leur compagne ne le dirait pas immédiatement.

« Et tu n'as pas encore tout vu ! Une fois le soleil couché… »

Achille avait clairement appris très vite comment contrôler les pensées qu'il envoyait à Nyôrai. Jeanne ne pouvait s'empêcher d'en être émerveillée. N'avait-il aucune inquiétude à l'idée de donner accès à toutes ses pensées ? Qui disait que Nyôrai s'arrêtait à ce qu'ils voulaient lui montrer ? Qui disait qu'un autre, moins bien intentionné…

Une idée vint se poser à la lisière de sa pensée, juste assez floue pour qu'elle ne parvienne pas à la comprendre. Avait-elle... oublié quelque chose ?

« Regarde, regarde, » fit Nyôrai, soudainement très enfantine et particulièrement adorable. Jeanne cilla, tenta de conserver le fil de sa pensée tout en regardant l'horizon. Il était totalement noir désormais... mais l'esprit s'approchait à grande vitesse de quelque chose. Quelque chose qui ressemblait à de grands dragons de lumière verte. Ou des rubans ?

« L'aurore boréale, » fit Achille triomphalement. « Tu te souviens, Jeanne ? Quand on est allés dans le nord de l'Europe ? »

L'intéressée secoua la tête. C'était quand... elle ne se sentait pas bien, mais si Achille ne s'en souvenait pas elle ne serait pas celle qui lui rappellerait. « Tu as raison, » fit-elle à la place, « c'est très beau. »

Puis ils se turent, et l'esprit louvoya silencieusement entre les filaments de lumière. Nyôrai était clairement ébahie, au-delà des mots. Achille avait eu une bonne idée. C'était... non, c'était plus qu'une bonne idée, c'était un cadeau. Un cadeau raffiné, recherché. Ils avaient fait des progrès inestimables depuis leur rencontre. « Merci, Nyôrai, Achille, » murmura-t-elle.

Le brun tourna la tête vers elle, lui offrit un sourire verdâtre de lumière. « De rien !
- C'est inouï... »

C'est alors que, sortie de nulle part, quelque chose de lourd et de flou s'abattit sur Jeanne. Quelque chose qui n'appartenait pas à la vision. Elle eut à peine le temps de s'inquiéter que déjà les images se dissipaient pour laisser apparaître une Mathilda secouée de rire.

« Ça a l'air pas mal, votre truc, je veux avoir la même chose ? »

Éberluée, Jeanne la regarda en silence, puis remarqua qu'elle avait un paquet sur les genoux – l'objet lourd, sans doute. « C'est le dîner, » expliqua la rousse. « Pour après l'entraînement !
- Mathilda a jeté le dîner. Mathilda devrait faire plus attention, » gronda une autre voix.

Reprenant ses esprits, Jeanne tourna la tête et sourit à Marion. Puis la jeune fille offrit un sourire un peu forcé à la rousse sur son dos. « Allez, pousse-toi de là, que je respire.
- Dis tout de suite que je suis étouffante, hein, » râla la rousse en se redressant. Jeanne put alors se retourner.

« Vous êtes là pour l'entraînement d'Ash ? Kanna n'est pas avec vous ?
- Bien sûr que si, princesse. Tu crois vraiment que je louperais l'occasion d'apprendre la vie à des morveux comme vous trois ? »

En tournant encore la tête, Jeanne découvrit l'aînée des trois sorcières en train de botter le train d'Achille. Cela eut le mérite de le tirer de sa rêverie, et il se redressa, esprit invoqué et apparemment prêt à contre-attaquer. « Qu'est-ce que je t'ai fait ?
- Tu semblais occupé, j'ai pensé que tu avais oublié l'heure du rendez-vous, et que donc tu serais heureux que je te la rappelle. Un problème ?
- Je...
- Aucun, » le coupa Nyôrai, qui se levait en s'époussetant, « c'est très gentil de votre part. Nous apprécions beaucoup votre aide. »

Kanna la regarda, un sourire levé. « Ça ne sert à rien de me cirer les pompes, je t'arrête tout de suite, je les préfère crottées et poussiéreuses. Alors, quel est le programme ? »

Sortant son briquet, elle s'alluma une cigarette et considéra le champ. « C'est un bon coin, mis à part la falaise... »

Jeanne la regardait, curieuse. Kanna était habituellement tout sauf serviable. Elle n'aimait pas se fatiguer pour rien, et elle n'avait pas d'affection particulière pour la 'princesse' qu'ils aimaient tant charrier. Qu'est-ce qui pouvait bien l'avoir amenée ici ?

« Kanna... ?
- Hm ?
- ... Merci, » fit la jeune fille d'un air inquisiteur.

« Garde ta salive, je suis là parce que je suis de corvée garde-couches et que je ne voulais pas m'ennuyer.
- Garde... Opachô est là ?
- Opachô est là, » confirma une voix à ses pieds. Baissant les yeux, Jeanne découvrit le petit garçon, qui s'employa immédiatement à lui grimper dessus.

« Opachô va entraîner aussi ! »

Nyôrai ricana. Puis, voyant que personne ne partageait son scepticisme, fronça les sourcils. « Quoi, il a des pouvoirs cachés, lui aussi ? »

Achille le regarda, songeur. « C'est une façon de le dire.
- En termes de puissance et de stratégie, Opachô est encore petit. Mais sa vitesse et sa capacité d'anticipation sont impressionnantes, méfie-toi. On va essayer de l'intégrer à nos plans... »

Jeanne croisa les bras. « Et quels sont-ils ? J'ai l'impression que tout le monde sait sauf moi. »

Mathilda, Nyôrai et Achille lui adressèrent un sourire uniformément plein de dents.

« Ne crains rien, ça va être très fun. »

Kanna secoua la tête avec un soupir.

« Bon, bon, le premier truc, c'est... pour Achille, » annonça Nyôrai en consultant son carnet. « Enfin Achille et Jeanne.
- Oh ?
- Oui – pour éviter la situation du premier match –
- Dommage, c'était drôle...
- Merci Kanna, très touchant, bref, faut qu'on sache combien de furyoku Arès me coûte.
- Arès ? » Jeanne ne put retenir un sourire. « C'est le nom que tu donnes à notre Oversoul partagé ?
- Oui, enfin, j'y réfléchis. Mais tu vois duquel il s'agit. »

Sagement, Jeanne acquiesça. « C'est une bonne idée. Que dois-je faire ? »

Mathilda et Nyôrai s'employèrent à lui expliquer comment elles – Chocolove, en fait, ajouta Nyôrai avec un air étrangement distrait – avaient trouvé comment savoir combien de furyoku une personne avait. Apparemment, leur Cloche d'Oracle était bien plus multifonction qu'il n'y paraissait… Et Nyôrai voulait apparemment obtenir des données chiffrées sur cet Over-Soul trop lourd pour Achille.

« O.K., Jeanne, fais ton Over-Soul, » ordonna-t-elle donc, les yeux sur sa Cloche.

Jeanne acquiesça et appela Shamash, faisant apparaître sa grande armure et l'attaque épée, qu'elle fit tourner dans ses mains. La lame était légère comme une plume, un nuage. Elle ne l'avait encore jamais touchée… « Alors ? »

Nyôrai regardait les chiffres. « Quatre-vingt-neuf mille points. Ce qui te fait trois Over-Souls possibles en consécutif. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est difficile de briser ton Over-Soul, alors ça passe. Achille ? »

Le brun acquiesça, et saisit la lame que Jeanne lui tendait. Nyôrai surveillait son furyoku, mais ne fit aucun signe, que ce soit d'approbation ou de dénégation, et laissa son équipier faire tournoyer la lame jusqu'à ce que Siegfried semble absorbé dans la danse. Le corps d'Achille s'illumina, et son armure à lui ressurgit, aussi dorée que celle de Jeanne était argentée.

« Stop ! Ne bouge pas, » fit Nyôrai, « j'essaie de lire. C'est serré, Ash.
- That's what she said, » pouffa Mathilda, avant de voir que personne ne comprenait. Alors elle se mit à bouder.

« Bon, » dit Nyôrai, « ça passe, mais limite. Ton Over-Soul te prend vingt mille points d'énergie, ce qui te laisse mille points d'énergie... si tu n'as pas utilisé d'Over-Soul auparavant et que personne ne brise celui-là. Combien de points te prends Atlas, d'habitude ? »

Achille réfléchit. « Trente, trente-cinq mille. Je... trouvais que c'était déjà beaucoup, et j'étais plutôt fier de lui… »

La moue de Nyôrai s'accentua un peu, et elle nota quelque chose dans son carnet.

« Bon, maintenant qu'on est tous à la page et qu'on sait ce qu'il en est, est-ce qu'on peut s'entraîner ?
- Oui, on a assez traîné comme ça, » confirma Achille.

« Marion, tu t'occupes de Nyôrai. Ash, toi et Jeanne avez le même niveau à peu près, donc vous pouvez travailler les attaques combinées contre Mathilda, Opachô et moi. »

Jeanne cilla, regarda Nyôrai. Elle semblait plutôt appréhensive. Il y avait certainement de quoi. Ne désirant pas l'embarrasser, elle se contenta d'un, « ça va pour tout le monde ? » très général.

« Bien sûr, » sourit Mathilda, sans comprendre son intention. « Allez, go ! »

Quelques minutes plus tard, la même Mathilda regarda Achille lui sauter par-dessus la tête sans pouvoir l'en empêcher. Jeanne suivit en la gratifiant d'un coup de pied entre les épaules qui l'envoya dire bonjour aux pâquerettes. Elle roula avec un juron et se redressa, contente de ne pas s'être mordu la langue.
« Kanna, attention ! Ils la jouent scélérat ! Opachô, tiens-toi prêt !
- Pas scélérat, » corrigea Jeanne dans le vent, « juste trop bons pour toi ! »

Le temps que Mathilda se relève, les deux démons étaient sur son aînée. Leur petite taille les empêchait de pouvoir atteindre son visage, mais exposait ventre et jambes à leurs coups fourrés. Bien sûr, c'était le piège parfait, et après avoir esquivé quelques coups d'Achille, la sorcière se servit de lui comme d'un pivot pour sauter à pieds joints dans la poitrine de Jeanne, la renvoyant en arrière. Achille réagit avec un léger temps de retard mais parvint à se pencher, déséquilibrant Kanna et l'envoyant au tapis. Mathilda revint à la charge pour l'écarter de sa sœur, mais trébucha sur Kanna en voulant la dépasser et s'aplatit à son tour dans l'herbe. Opachô, qui trottait autour d'eux en évitant tous les – légers – coups envoyés dans sa direction, bondit dans le dos d'Achille, achevant d'envoyer tout le monde sur le sol.

Ils prirent tous un moment pour retrouver leur souffle. « Ok... On a encore pas mal de progrès à faire, » dit-il, vaguement déçu, en regardant Jeanne qui haletait toujours, les bras crispés autour d'elle-même.

Mathilda redressa le nez. « Ouais, d'accord, mais c'est toujours mieux qu'elle. » Du doigt, elle pointa Nyôrai, à qui elle avait prêté un manche à balai qu'elle « avait en rab' » pour lui servir de bâton. L'Indienne avait en effet avancé que c'était l'arme avec laquelle elle était la plus habituée... mais elle semblait particulièrement rouillée.

« Lente, » critiqua Marion en appuyant une nouvelle fois sur la détente de son pistolet vide. « Lente. Les illusions de Nyôrai ne servent à rien. Mari te voit. Lente ! »

De la crosse, elle écarta une nouvelle fois le bâton de son adversaire, et manqua l'assommer. Nyôrai recula de plusieurs pas sous la violence du coup, tenta de placer une parade, glissa sur un caillou. Sa grimace de douleur n'échappa à personne.

« Je lui avais dit que ses illusions ne la sauveraient pas toujours, » commenta Achille avec une vague satisfaction mêlée de fatalisme. « Il n'y a rien à faire, c'est une quiche en combat.
- Quiche ! » Opachô était clairement content du nouveau mot.

« C'est Hao qui va être content, » remarqua Mathilda, « quand il verra que Opachô a encore appris une insulte.
- Chhh, » sourit Jeanne, qui se rapprochait en se tenant les côtes. « Qui lui dirait d'où ça vient, d'abord ? Allez, on y retourne, encore une fois. »

Ses faiblesses à elle étant principalement liées au corps-à-corps et à ses 'hésitations', comme les appelaient ses coaches, Mathilda lui avait ordonné d'abandonner ses Over-Soul pour un moment de lutte à mains nues.

Jeanne savait en acceptant qu'elle le regretterait.

Sans être bien sûre de vouloir dire qu'elle le regrettait, Jeanne l'avait clairement senti passer. Ses côtes lui faisaient un peu mal, et genoux comme paumes étaient couverts de terre. Mathilda était un professeur émérite dans ce domaine : garde absente en apparence mais faite au moins de platine, coups imparables et imprévisibles, et une sensible envie de voir Jeanne rouler dans la poussière.

La seule consolation de la jeune fille, c'était de voir que ses amis en bavaient tout autant : Marion peinait à échapper aux attaques massives mais subtiles d'Achille, et Kanna était en train de s'énerver contre une Nyôrai enfin heureuse d'avoir trouvé quelqu'un sur qui ses illusions fonctionnaient normalement. Ils allaient être vidés la nuit venue, c'était clair –

Comme elle ne faisait pas attention, le croche-pied de Mathilda la fit valser jusqu'au sol, et elle lâcha un râle bref.

« Je n'étais pas prête !
- J'ai vu ça, » répliqua la rousse avec un grand sourire avant de l'aider à se relever.

« Compris, » fit Jeanne, penaude. « On en refait une avant de retourner aux attaques en duo ? Si tu pouvais refaire le truc où –
- Jeanne, » l'avertit Marion, dont la voix basse portait pourtant étrangement bien sur la plaine battue par les vents. « Intrus. »

La blonde pointait du doigt une silhouette qui émergeait de l'escalier. Jeanne la reconnut immédiatement.

« Tamao ? »