Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Troisième chapitre : Fear Not This Night / Le baiser de neige blanc
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Young Volcanoes (Fall Out Boy)
(comment ça ça revient souvent… c'est un peu l'op de la fic en même temps^^')
Notes :
Court petit chapitre (par rapport à d'autres), mais j'espère qu'il vous plaira. Les événements de cette partie sont un peu moins solidifiés qu'à d'autres endroits, d'où ma lenteur, mais j'espère que ça permettra des trucs un peu plus farfelus !
Au départ, je ne pensais pas aller de ce côté-là, mais finalement c'était vraiment intéressant d'imaginer ce qui se passerait en redistribuant les cartes du manga. La chrono est un peu floutée mais ça devrait pas se voir trop, et puis c'est plus drôle comme ça. N'hésitez pas à me donner votre avis !
« Tout le monde reste calme, » avertit Jeanne immédiatement, en se précipitant. Elle connaissait certains instincts des Hana, et elle n'avait aucune envie de les regarder envoyer Tamao au bas de la falaise sur un malentendu. « C'est une amie !
- Jeanne, » appela l'amie en question dès qu'elle la vit. « Ouf, je t'ai enfin trouvée ! »
La Japonaise n'était pas simplement essoufflée; alors qu'elle approchait Jeanne remarqua qu'elle était bouleversée. Ses yeux étaient rouges et elle avait du sang – du sang ? – sur les avant-bras.
Elle voulut s'expliquer, mais, clairement, il lui était difficile de parler. Et quand elle reconnut les filles derrière Jeanne, son état empira : elle fit quelques pas en arrière, blanche comme un linge.
Jeanne, qui l'avait rejointe, lui prit les mains. « Calme-toi, » fut son conseil doux, « reprends ton souffle. Elles ne te feront rien. Calme-toi et dis-moi ce qui s'est passé. » Il s'était forcément passé quelque chose.
« C'est – c'est Ren, » balbutia Tamao, les yeux fixés sur les Hana. « Ren – Ren Tao – dans l'équipe de, enfin c'est un ami de...
- Je vois qui c'est. »
Apaisée sur ce point, Tamao acquiesça et avala sa salive. « Il – un des hommes de Hao l'a... Il a été tué, » et toute l'horreur de la chose semblait la frapper de nouveau alors qu'elle le disait. « Les gens disent... Enfin il paraît que, enfin je crois que tu peux l'aider. Yoh te demande – Yoh t'implore de venir. »
La bouche sèche, Jeanne tourna la tête pour regarder les autres Shamans assemblés sur la plaine. Marion, Achille, Nyôrai et Mathilda étaient purement et simplement surpris; comme ils n'entendaient pas les détails et qu'elle ne leur faisait pas signe d'approcher ils se désintéressèrent du problème. Kanna, seule, avait vaguement l'air mécontente, mais cela ne prouvait rien quand il s'agissait de Kanna.
« Un des hommes de Hao, » répéta-t-elle à mi-voix. « Pas Hao.
- N-non...
- Tu peux me le décrire ? »
Tamao secoua la tête. « Je n'étais pas là... Jeanne, s'il te plaît... C-ces filles, elles nous ont attaquées tout à l'heure. Elles voulaient tuer – elles voulaient faire du mal à des enfants. Je ne veux pas rester ici ! »
Jeanne cilla, regarda le trio qui discutait, trop loin pour les entendre. Puis elle se reprit.
« Achille ! »
Le brun se redressa vaguement. Son expression en disait déjà beaucoup sur tout le bien qu'il pensait de cette ambassade.
« Tu peux nous amener en ville avec Sieg ? Un des hommes de Hao a blessé quelqu'un, ils ont besoin de moi. Je ne veux pas dépenser d'énergie inutile et il faut faire vite. » Du moins son instinct le lui soufflait. Elle ne maîtrisait pas du tout assez ce domaine pour en être sûre.
« Entendu, » fit Achille, sans protester.
Kanna sortit une cigarette. « Tu ne devrais pas faire ça, » dit-elle en l'allumant, sans intonation particulière. « Tu le sais, hein ?
- Je ne sais rien, » contra Jeanne. « Juste qu'on demande mon aide. »
Lâchant des doigts la cigarette désormais coincée entre ses lèvres, son aînée leva simplement les yeux au ciel.
« Pas de problème, mais on ne t'aide pas. »
Mathilda se tourna, comme pour protester, et puis elle vit Marion, qui hochait lentement de la tête. Elle se contenta donc de soupirer. « Ouais, elles ont raison. Si c'est une décision du seigneur Hao...
- Si c'est Hao, il doit savoir ce que j'en pense, » continua Jeanne. « Nous – EDNN, enfin Achille et moi – avons un statut spécial. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas à quel point je peux me fourvoyer, mais tant qu'il ne vient rien m'interdire de lui-même...
- Ah, parce que ça t'arrêterait ? » Kanna ricanait franchement, et Mathilda semblait hésiter entre l'imiter et garder son rictus inquiet.
Jeanne fit la moue. « Je ne sais pas, mais ce n'est pas encore le cas, alors je considère que je peux prendre cette décision. Ash ? »
Le brun haussa les épaules, visiblement mal à l'aise. « Je – je ne sais pas. Si je ne fais que te conduire... » Il hésita. « Je pense que ça peut aller. »
Jeanne sourit.
« Merci. Rentrez bien, » lança-t-elle aux Hana, avant de montrer à Tamao comment s'accrocher à Siegfried. Bientôt ils eurent rejoint la ville, et la maison dans laquelle Yoh et ses alliés passaient leurs nuits. Tamao rentra la première pour prévenir les occupants, et Jeanne s'arrêta sur le pas de la porte avant de regarder ses deux acolytes.
« Je vais avoir besoin de vous, » dit-elle doucement.
Nyôrai leva le sourcil pendant qu'Achille regardait ailleurs. « Oui ?
- Rien qui ne vous mettrait en danger. Rien qui ne te mettrait en porte-à-faux, » assura-t-elle à Achille en lui prenant les mains. « Au contraire, si tu apprends que Hao est derrière tout ça, je veux que tu restes au bunker et que tu ne fasses plus rien. »
Le brun fronça le nez. « Ah ? »
Jeanne sourit, et son sourire inquiéta.
« Oui. Il faut que je sache contre qui se joue cette partie, après tout. Alors vous allez me dire contre qui je dois me battre. »
Les deux autres hésitèrent. « Explique ?
- Ash, tu rentres à la maison – je veux dire au bunker, » corrigea Jeanne en faisant mine de ne pas remarquer la façon dont son visage s'était illuminé devant sa formulation, « et tu te renseignes sur ce que notre bon Hao en pense. Il est content, pas content, il a envoyé l'assaillant, il n'en sait rien...
- Il sait forcément déjà tout, » avança Achille avec certitude.
« Si tu le dis. Nyôrai – Nyôrai je suis désolée, ce n'est pas très excitant comme perspective mais j'aimerais que tu puisses m'apporter ce dont j'aurai besoin pour passer la nuit au cas où. Après ça, tu pourras aller de ton côté si tu le veux – et si Ash peut te dire ce qu'il en est, peut-être que tu pourras trouver des informations sur ce qui s'est passé et sur les dernières rumeurs en ville. »
La brune sembla y réfléchir. Puis, l'air vaguement convaincu : « Ça me va. Achille va me faire l'aller-retour, pas vrai Ash ?
- Au moins l'aller, » accepta le brun, qui n'avait pas désactivé son esprit. « Mais... Jeanne, si j'apprends que c'est Hao... »
Il ne finit pas. Jeanne sentit qu'il voulait lui demander de céder – de ne pas provoquer le Shaman Millénaire volontairement, si elle devait apprendre qu'il voulait vraiment Ren mort – mais il n'en dit rien, et elle put donc faire mine de n'avoir pas compris.
« Je serai prudente, c'est promis, » sourit-elle à la place en lui serrant une dernière fois les mains avant de le lâcher. « On se revoit très vite ! »
Et, sans plus les regarder, elle suivit Tamao dans la demeure des équipes Funbari Onsen et The Ren.
À l'intérieur l'attendaient Yoh et ses amis. Jeanne reconnut Chocolove à la fenêtre, en train de se ronger les ongles Lyserg près de Manta, Anna, Yoh… tous là. Tamao se posta près de la porte. Jeanne lui adressa un sourire qui se voulait rassurant avant de saluer le groupe.
« Où est Ren ?
- En haut, » fit Yoh en se levant. « Je te montre.
- Tamao peut s'en charger, » le coupa Anna. « Elle nous dira aussi ce que tu veux pour tes services. »
Jeanne fronça les sourcils. Elle n'avait rien dit qui pouvait laisser penser ce genre de choses, mais… quelque chose lui souffla de ne pas relever.
« Très bien, Tam va me montrer. Je ne veux pas causer de tenson. » Elle regarda le reste de l'assemblée. « J'aurai peut-être besoin d'aide…
- Horo-Horo est en haut. »
Jeanne regarda Chocolove, mais il fixait toujours la fenêtre. Ça ne devait pas être facile, de perdre un ami… et, potentiellement, sa place dans le tournoi. Sans même avoir perdu de match…
Armée d'un soupir mal réprimé, elle se détourna et suivit Tamao jusqu'à un escalier grinçant. « Pardon… tout le monde est encore…
- Sous le choc, c'est normal. » Normal ? Qu'est-ce qu'elle en savait, de la normalité ? Un pincement au ventre, Jeanne secoua la tête. « Pardon, non, je ne sais pas. Tamao… Je ne l'ai fait qu'une fois, ils le savent, hein ? Et… » Elle songea à Nyôrai. Nyôrai qu'elle n'avait pas voulu impliquer. « Et j'avais une guide. Je ne peux pas… promettre…
- Je, hm… je vois. Mais, Jeanne… »
Tamao semblait hésiter quant aux mots à emprunter. « Il vaudrait mieux ne pas… le dire. Leur dire. Il faut qu'ils aient foi en toi. Sinon… sinon ils risquent de s'effondrer ou de faire une bêtise. »
Jeanne fronça les sourcils et regarda Tamao d'un nouvel œil, un peu impressionnée. Elle qui voulait éviter, justement, que les autres aient trop foi en elle… c'était de l'égoïsme, quelque part. Si elle ne pouvait rien faire, alors il ne fallait pas venir du tout. Maintenant qu'elle était là, elle devait assumer le fait de penser pouvoir agir.
« D'accord. Je vais faire de mon mieux. »
Tamao eut un faible sourire. « Merci. C'est là. »
Du doigt, elle indiqua une porte close. En la poussant, Jeanne s'attendait à voir une scène de carnage, un corps ravagé, des relents de sang, mais il n'en était rien. L'endroit était propre; Ren reposait sur un grand futon en plastique posé à même le sol, et Horo-Horo se tenait au-dessus de lui, les mains serrées sur son bâton shamanique.
De la poitrine de Ren s'élevait une masse de cristaux bleuâtres. Le givre collait aux fenêtres et s'étendait autour des deux garçons.
La température rivalisait avec celle d'un glacier.
« Fermez la porte derrière vous, » grogna Horo-Horo, « sinon le froid va s'échapper. »
Reprenant ses esprits, Jeanne s'avança dans la pièce et Tamao referma derrière elle. Lorsqu'elle s'approcha, elle grimaça devant l'étendue des dégâts. Ren avait presque était ouvert en deux; la glace qui le maintenait fermé ne cachait que mal la grande ouverture à vif juste au centre de son ventre. Sa colonne risquait d'être touchée, elle aussi.
« Le froid, ça conserve. Tant qu'on n'aura pas de docteur, il faut que cette pièce reste… oh, c'est toi, » souffla-t-il en reconnaissant Jeanne. « Désolé, ça demande beaucoup de concentration.
- Au contraire, tu fais du beau travail, » fit Jeanne faiblement, de nouveau saisie par ses doutes. « Qu'est-ce qui s'est passé, exactement ? »
Horo-Horo la regarda s'assoir en face de lui et se mit au devoir de lui raconter comment ils en étaient arrivés là.
« Ok, » finit-elle par dire. « Ça me va. Tamao, je vais avoir besoin de vêtements plus chauds, des couvertures, et si tu as, compresses et mouchoirs. Et puis du sucre, je ne sais pas à quel point ça va me fatiguer. C'est possible ? »
La Japonaise hésita, puis acquiesça. « J'y vais. »
Jeanne sourit, puis se tourna vers Horo-Horo. « Tu vas rester avec moi. J'aurai besoin que tu ajustes la température quand je te le dirai, où je te le dirai.
- Bien sûr. Du coup… tu penses que ça va prendre combien de temps ? »
Combien de temps ? Elle ne put retenir sa surprise. Il était drôlement confiant. Jeanne se rappela la demande de Tamao et ne réagit pas plus. « Je… je ne suis pas très sûre, ça dépend de ce que je dois réparer. Où est son âme ? »
Apparemment, il ne s'attendait pas à la question. « Ben… Elle a disparu quand il est mort. Ce n'est pas normal ? »
Cacher un doute, c'était simple. Cacher son ignorance, ça l'était beaucoup moins, et Jeanne avala sa salive. « Je ne suis pas… je ne peux pas tirer des âmes du Great Spirits comme ça. Je pensais que vous l'auriez récupérée… ? » Elle ne voulait pas qu'il panique, et elle ne voulait pas qu'il pense que c'était de sa faute, mais elle se sentait bien seule. Voilà qu'on lui avait coupé les ailes avant même qu'elle décolle !
Horo-Horo et elle échangèrent un regard. Tamao, qui revenait déjà, s'immobilisa sur le seuil, clairement inquiétée par leur immobilité. « Il y a… un problème ? »
Le garçon décolla ses yeux de Jeanne, et la trahison qu'elle y devinait lui fit baisser la tête.
« Tamao, vite. Sur nos coéquipiers, est-ce qu'il y a quelqu'un qui peut ramener une âme des Grands Esprits ? »
Elle cilla. « Eh bien, euh, Anna est une prêtresse Itako, c'est son travail de… Enfin, je crois qu'elle peut faire ça… »
Horo-Horo retrouva le sourire. Libérant une main, il envoya une lourde bourrade dans les épaules de Jeanne. « Tu vois, tu ne te seras pas déplacée pour rien ! Tam, tu veux bien lui dire qu'on a besoin de ses talents aussi ? »
Jeanne, secouée, se redressa avec un sourire maladroit. « Ce ne serait pas pour tout de suite. Je dois d'abord… réparer le corps de Ren. Mais quand je serai prête – quand il sera prêt – oui, nous aurons besoin d'Anna. »
Tamao semblait un peu inquiète à l'idée, mais elle ne fit aucun commentaire. À la place, elle posa près de Jeanne les vêtements chauds qu'elle avait demandés. « Je vais lui en parler.
- Parfait. Je me mets au travail. »
Lorsqu'elle fut revenue, Tamao découvrit en effet Jeanne et Horo-Horo en train de 'travailler'. Sur l'ordre de la soigneuse, Horo-Horo dégelait une partie des chairs abîmées de Ren, lui permettant de réparer les côtes brisées, les organes transpercés, les vaisseaux éclatés. Une fois une zone soignée, Jeanne refermait la peau au-dessus d'elle et Horo-Horo la refroidissait de nouveau, afin que le corps ne s'abîme pas avant qu'elle n'ait fini. De temps à autre, Jeanne s'immobilisait. Cela pouvait durer quelques minutes, et jusqu'à une demi-heure; au bout de deux fois, Tamao comprit qu'il ne s'agissait pas seulement d'un délai de réflexion mais aussi d'un moment de travail invisible, souterrain. Il y avait tant à faire pour qu'un corps mort puisse redevenir un Ren vivant et capable de continuer à vivre…
Malgré les épaisseurs prêtées par Tamao, Jeanne commençait à frissonner. La température qu'Horo-Horo maintenait était constante, également froide dans toute la pièce. Tamao supposait que c'était la résistance de Jeanne qui faiblissait, au fur et à mesure qu'elle mettait toute son énergie dans la bataille en cours. La jeune Japonaise gardait un œil, grâce à la Cloche de l'Oracle de Ren, sur le niveau d'énergie de leur soigneuse, qui baissait régulièrement. Déjà qu'elle n'était pas arrivée pleinement reposée… Que se passerait-il si elle n'avait pas assez d'énergie pour finir ? Ils en reviendraient au point de départ. Le froid les aidait à court-terme, mais si la situation durait…
« Tam, » entendit-elle chuchoter, « Tamao ! »
Elle tourna la tête vers Conchi. « Quoi ? Ne fais pas de bruit ! »
Silencieusement, malgré son air grognon, l'esprit lui indiqua l'oreille de Jeanne, ou plutôt l'endroit juste en dessous, zébré de ce qui semblait être une ancienne cicatrice. Une ancienne cicatrice qui s'était apparemment rouverte un peu, laissant perler le sang.
« Oh non… »
Jeanne était immobile depuis un certain moment. Horo-Horo, qui mangeait un sandwich d'une main, ne semblait pas avoir remarqué. Aussi discrètement qu'elle put, Tamao s'approcha, et lui montra ce qui l'inquiétait.
« Jeanne, est-ce que tout… tout va bien ? »
Pas de réponse. C'était comme si la jeune fille s'était endormie, sauf qu'elle continuait de soigner Ren, comme le montraient ses mains luisantes de pouvoir et l'énergie dans l'air.
« Ça craint, » murmura Horo-Horo. Si elle ne nous entend pas, comment est-ce qu'elle pourra me dire quand changer la température ? »
Tamao fronça les sourcils. Il y avait plus pressant, à son avis : si Jeanne s'effondrait, elle ne sauverait pas Ren. Au contraire, elle risquait d'être en fâcheuse posture. Une Shamane de son niveau, vidée de furyoku… Rien que sur Yoh, la situation avait été dévastatrice.
« Écoute… elle continue de le soigner, » murmura encore Horo-Horo. « Mieux vaut ne pas la contrarier. Mets une compresse et vois si ça s'arrête ? »
Acquiesçant d'un signe de tête, Tamao obéit, et rajouta des couvertures autour de Jeanne. La soigneuse n'avait pas recommencé à bouger, et sa peau semblait froide; Tamao hésita un moment avant de rester appuyée contre elle, l'encerclant de ses bras.
Puis Jeanne leva lentement une main à son collier, qui se mit à scintiller à son tour, et le ventre de Ren se referma entièrement, laissant une mince ligne verticale dans son sillage. C'était plus discret que Tamao ne l'aurait cru. Maintenant, il aurait pu passer pour un simple endormi… sauf qu'il ne dormait et ne respirait pas. Et Jeanne qui s'était arrêtée de soigner mais aussi de parler…
« Horo-Horo, » fit-elle pourtant d'une voix lointaine. « On va commencer à le remonter, j'ai fini. Un degré toutes les demi-heures pour l'instant.
- Jeanne, tu nous entends ? »
De nouveau, le silence. Grimaçant, l'intéressé obéit tout de même à la directive. Que faire d'autre ?
Le retour à la vie du corps de Ren lui sembla durer une éternité. Yoh apparut avec du café, qu'il força presque Horo-Horo et Tamao à boire. Pour Jeanne, c'était peine perdue, et son état le préoccupa un bon moment. Ne sachant que faire, il aida Tamao à la frictionner. Bientôt, le corps de Ren retrouva une température basse, mais acceptable; celui de Jeanne resta froid pour une vivante. Tamao, au désespoir, se releva pour chercher de nouvelles couvertures.
Jeanne ouvrit à cet instant les yeux. « On y est presque. Je dois soigner les dégâts qu'a fait le froid.
- Beau travail, » ajouta Horo-Horo, se voulant encourageant.
Une esquisse de sourire naquit sur les lèvres de Jeanne. « Oui. Je peux avoir quelque chose à manger ? Sucré, si possible.
- Là, » lui offrit Tamao, fourrant dans sa main une barre de céréales. Sans quitter son patient des yeux, Jeanne la dévora à grands coups de dents. Tamao en profita pour regarder sa Cloche, et pâlit devant le nombre affiché. Elle n'avait jamais vu Jeanne si bas…
« Ça va aller ? »
Jeanne termina son repas et prit une grande inspiration. « J'ai encore un peu de réserve. Je ne dis pas que je ne vais pas faire un très gros somme après, quand j'aurai fini, mais… pour le moment, ça va. Qu'on aille chercher Anna. »
Une nouvelle fois, elle porta les mains à son collier. Elle n'était ni Hans ni Marco; elle ne pouvait savoir combien d'énergie l'attendait encore dans le réceptacle. Si elle avait de la chance, ce serait juste assez pour ramener Ren, et elle n'aurait pas à puiser plus loin dans ses propres ressources.
« Horo-Horo, tu peux aller dormir, » finit-elle par dire, la tête un peu douloureuse, « va dormir. Tu as bien travaillé. »
Horo-Horo secoua la tête. « Je veux rester jusqu'à la fin. Si tu m'acceptes. »
Jeanne le regarda, hésitante. Elle ne tenait pas spécialement à avoir de public, si elle devait échouer, si elle devait… le décevoir…
« Ça va aller, » fit Yoh en se posant à côté de Horo-Horo. « Prends ton temps. »
Elle sentit la légère caresse de Tamao sur sa main, comme une esquisse de câlin, l'offre de deux mains entrelacées, et elle la prit. Ses doigts – glacés, encore, découvrit Tamao – se serrèrent autour de ceux de son amie.
Anna parut, vêtue de son habituelle robe noire. Jeanne était trop fatiguée pour lui sourire; elle se contenta de la regarder s'installer près de la tête de Ren.
« Je peux le ramener en tant qu'esprit, mais rien de plus, » rappela Anna. « Si tu ne peux pas le ressusciter, ça ne servira à rien.
- Je peux le faire, » assura Jeanne, avec une confiance qui l'étonna elle-même. Tamao lui serra la main, et elle se trouva à sourire.
Avec un hochement de tête un peu sec, Anna ôta son collier et se mit à le secouer devant elle. Jeanne s'étonna du bruit qu'elle faisait, et finit par se dire que ce n'était certainement pas ses perles qui en étaient à l'origine. C'était… c'était son shamanisme qui faisait cette musique, son énergie. Le rythme était assez envoûtant, et quand Anna se mit à parler l'impression n'en devint que plus forte.
Jeanne peinait un peu à comprendre le sens des mots, et craignait pour sa part d'interférer avec le flux si elle se rapprochait trop. De ce qu'elle comprit…
« Une prière pour le père, une deuxième pour la mère, une troisième pour le frère de province, ces prières sont pour vous. »
La tête d'Anna se renversa. Ses yeux s'étaient révulsés, et elle secouait ses perles de plus en plus.
« Si de l'au-delà tu m'entends, redresse-toi. Si tu entends ce chapelet, viens à moi. »
Un courant d'air tiède vint de la fenêtre fermée, tiède. Il s'enroula autour des corps transis et Jeanne craignit un instant pour le corps de Ren, avant de comprendre qu'il ne s'agissait que d'une interprétation par son corps du flux de furyoku. Anna était puissante. Jeanne ne s'était pas rendu compte d'à quel point avant cet instant, et elle se contenta de regarder, impressionnée, alors qu'un esprit commençait à se matérialiser à l'intérieur du ruban de perles bleues.
« Jeanne, tu es prête ? Je vais le mettre directement, » s'exprima Anna, dont la peau brillait un peu de sueur. Son chapelet s'agitait dans tous les sens, comme si l'esprit résistait activement, prêt à s'élancer de nouveau.
« Je suis prête, » fit Jeanne, aussi distinctement qu'elle le pouvait au-dessus du vacarme. « Je peux le tenir, ne t'en fais pas pour moi.
- Alors on y va ! Ren Tao, je t'ordonne de venir à moi ! L'invocation de l'Itako ! »
Et elle jeta une âme lumineuse à l'intérieur du corps de Ren. Jeanne prit immédiatement le relais, et, d'une pensée, elle eut l'âme de Ren entre les doigts. Elle n'était pas du tout comme celle de Bill. Bill était moussu, doux, rond, spongieux presque. Il voulait revenir, être réincarné, ne pas abandonner tout de suite. Il se laissait faire.
Ren était à l'opposé, contracté, plein d'épines et d'électricité statique. Toute son âme vomissait de dégoût envers lui-même. De culpabilité. Quel crime pouvait-il avoir commis ? Elle n'avait pas vraiment le temps de lui demander. Il tentait de lui résister, de filer entre ses doigts. Sa hargne envers sa geôlière de l'instant était telle que Jeanne en aurait presque hésité, mais presque seulement. À côté d'elle, elle sentait Yoh et Horo-Horo, déterminés, confiants malgré leur deuil. Ils débordaient d'amour pour le garçon étendu entre eux; elle ne pouvait pas les décevoir. Elle ne laisserait pas flétrir cet amour qui pulsait contre son âme.
Impérieuse, elle scella l'esprit dans la chair. Shamash plana jusqu'au corps endormi de Ren, et le souffle de l'esprit lui rendit la vie.
Tout son être tremblait; le reste de l'assemblée la regardait avec inquiétude. « Tout va bien... ?
- Il y a eu un problème ? »
Elle secoua la tête, et regarda la main que Tamao tenait encore. « Tout va bien. »
Et Ren se remit à respirer.
Il y eut un soupir de soulagement collectif.
Jeanne sourit. « Il va dormir longtemps, je crois, le temps que le corps et l'âme se réhabituent. Mais...
- Mais il est vivant, » compléta Yoh.
« Il est vivant ! »
Et, sans qu'elle n'ait vraiment vu comment, Horo-Horo bondit et l'enveloppa dans un câlin énergique, au point de presque effrayer Tamao. Elle recula, lâchant la main de Jeanne, pendant que Yoh se rapprochait.
« Merci. Vraiment... merci. Je ne sais pas ce que... »
Jeanne, un peu dépassée, l'arrêta là. « De rien. De... de rien. Par contre... vous auriez un lit ? Je me sens un peu... Je ne vais pas... » Bâillement. « Pouvoir rentrer. »
Horo-Horo la relâcha. Son sourire et celui de Yoh étaient équitablement chaleureux.
« Aucun problème. »
Ce qui fut tant mieux, parce qu'elle dormit avant de toucher l'oreiller.
