9 / Tous les chevaux du roi

Une sirène arracha Bella du sommeil, dissolvant des rêves fantomatiques. Elle se leva, se préparant au pire mais ce n'était qu'une ambulance. C'était bien si des ambulances circulaient c'est que la tempête devait être terminée.

Pas si bien pour quiconque avait besoin d'une ambulance. Bella croisa les doigts pour eux, sa version d'une prière.

Quand s'était-elle assoupie ? Jessica dormait toujours, sous la couette mais Edward et Rosalie n'étaient nulle part. Après avoir enfilé de nouveaux vêtements et enroulé une couverture autour d'elle, elle se dirigea vers la cuisine.

Les fenêtres étaient toujours condamnées, elle ne pouvait pas voir les dégâts causés par la tempête. En ouvrant la porte d'entrée elle découvrit un monde enveloppé de fumée. C'était la fumée jaune à l'odeur d'antiseptique qui s'infiltrait parfois dans le laboratoire. Enroulée sur l'herbe flétrie et les arbres tombés tout ressemblait à l'atmosphère d'une planète extraterrestre.

Pour autant qu'elle puisse dire, rien n'était en feu. C'était comme si la ville était restée trop longtemps au soleil – comme si un enfant cruel s'était lassé de jouer avec et l'avait laissée sur le trottoir chaud à se ratatiner comme un raisin sec.

A l'exception des arbres qui étaient devenus orange et rouge avec l'automne, tout redeviendrait vert en une semaine. Dès que l'air se serait purifié une nouvelle vie germerait partout. Pendant que les gens s'efforçaient de réhabiliter leurs maisons, les plantes fleurissaient. A moins bien sûr que la neige ne décide d'arriver plus tôt. Des plaques de givre laissaient présager l'arrivée de l'hiver adoucissant le gravier du bord de la route. Dans peu de temps tout serait recouvert de blanc comme si le dernier souffle de l'été avait été brulé par la tempête.

Même ainsi Bella n'était pas sûre que l'herbe et les mauvaises herbes ne maintenaient pas leur odieux cycle de renouvellement sous la couverture de froid. Frissonnante, elle enroula la couverture autour d'elle. Un bras s'aventura hors de son abri, se levant pour saluer un voisin qui passait devant avec une brouette pleine de branches tombées. Partout dans le parc à caravanes les gens trouvaient leur chemin autour du verre brisé et des revêtements aluminium plié, réparant ce qu'ils pouvaient, récupérant ce qui pouvait être utilisé à de nouvelles fins et remplissant la benne à ordures avec le reste. Grâce aux efforts combinés de la fumée et des nuages blancs gonflés au-dessus, le soleil avait disparu, permettant à Rosalie et Garrett de contribuer aux efforts de nettoyage. Jasper, Mary et Carlisle étaient là aussi.

La main contre son front Rosalie s'arrêta pour mesurer les dégâts. Elle ne se détourna pas comme Bella s'y attendait lorsque Carlisle lui toucha l'épaule. Au lieu de cela elle se pencha plus près et posa ses doigts sur les siens.

Toujours pas d'Edward. Echangeant sa couverture contre un vieux cardigan, elle chercha dans son placard de la racine de pissenlit torréfiée, un pot de miel d'Emmett et la cruche d'eau distillée, tout ce dont elle avait besoin pour un grand pot de café de pissenlit.

Bientôt elle rejoindrait les autres à l'extérieur pour nettoyer les débris mais d'abord elle allait les aider à reprendre des forces. A son grand soulagement sa cuisinière voulut bien se mettre à fonctionner. Miracle des miracles tout fonctionnait. Peut-être que le lait serait encore bon.

Alors qu'elle posait une casserole pleine d'eau sur l'anneau orange vif, la porte de la salle de bain s'ouvrit. Edward sortit. A sa vue sa posture se raidit.

Bella voulait délivrer un certain nombre de platitudes mais elle pensait qu'il n'en apprécierait aucune. Elle ne voulait pas y penser non plus.

"Bonjour," dit-elle à la place.

Elle ne lui dit rien de plus après qu'il lui ait répondu. Le silence s'installa, ne se dissipant que lorsque l'eau commença à frémir et Edward s'éclaircit la gorge.

"1901," dit-il.

Bella fronça les sourcils. "Quoi ?"

"L'année de ma naissance. C'était 1901." Ses longs doigts ébouriffèrent ses cheveux. Un instant plus tard, il commença à l'aider sans demander, prenant de la racine de pissenlit moulu.

1901, s'il avait vécu de façon continue… Eh bien elle ne l'aurait jamais rencontré. Le 114e anniversaire de sa naissance était passé en juin. Avec un esprit toujours en activité Bella éteignit le bruleur et laissa la concoction infuser.

"Quel âge avais-tu quand c'est arrivé ?" demanda-t-elle.

"Neuf ans." En soupirant il s'appuya contre le comptoir et croisa les bras.

Qu'avait dû traverser les Masen lorsque leur fils était sorti pour jouer un jour de 1910 et qu'il n'était jamais revenu ? Un pincement de sympathie ricocha dans la poitrine de Bella pour ces inconnus disparus depuis longtemps. Ne pas savoir ce qu'était devenu un être cher était sa propre torture.

"Je suis arrivé au milieu des émeutes de 1996," déclara Edward, ses mots sortant plus vite et plus facilement, comme s'ils s'étaient accumulés en lui au fil des ans et étaient prêts à exploser. "Je me suis débrouillé et j'ai eu de la chance… beaucoup de chance. Cette mère adoptive dont je t'ai parlé m'a trouvé près de sa maison et elle a compris ce que j'étais. Elle m'a accueilli et m'a appris à me comporter comme un enfant moderne. " Il lui fit un minuscule sourire. "Et comment cuisiner… comme tu le sais déjà."

Pas étonnant qu'il ait travaillé pour leur organisation. Pas étonnant qu'il ait décroché la femme de La Grande. Sans la gentillesse de sa mère remplaçante il aurait pu finir par se balancer au bout d'un nœud coulant. Clignant des yeux sur ce passé alternatif comme si elle bannissait les larmes, Bella suivit de son doigt la corde effilochée sur son avant-bras comme pour confirmer qu'il était réel. Edward se pencha plus près pendant une seconde puis recula, fixant le sol. Il serra ses lèvres.

Elle se mordit l'intérieur de la joue. "Et tu n'avais eu aucun symptôme avant hier ?" demanda-t-elle.

"Non, jamais." Un son haletant et tranchant qui aurait pu passer pour un rire jaillit de sa bouche.

"J'ai été enrôlé quand j'avais vingt et un ans. Je n'aurai pas pu cacher ce genre de chose dans l'armée. Pour être honnête j'avais en quelque sorte commencé à douter que je tomberai malade un jour."

Dix-huit ans depuis que l'Impulse l'avait arraché. Non dix-neuf maintenant puisque le jour de la commémoration venait de passer. Quoi qu'il en soit il s'était passé beaucoup de temps sans qu'il développe les symptômes étant donné que certaines personnes avaient des lésions dans les minutes suivant leur voyage.

Il s'en était sorti avec beaucoup de chance, en effet.

"Tu as besoin d'aide avec la pommade ?" demanda-t-elle.

Si Jessica était réveillée elle aurait eu plusieurs commentaires à faire à ce sujet. La plupart d'entre eux se seraient probablement concentrés sur la possibilité de faire entrer Garrett et de le convaincre de défiler aussi seins nus. Et puis les mots comme gelée et boue et lutte seraient apparus dans la conversation.

C'était aussi bien qu'elle dorme encore.

"Non merci," dit Edward. "J'en ai déjà mis avant que tu te réveilles. Il n'y a que quelques marques sur ma poitrine. Je peux y arriver."

"Oh si ça te donne envie de dormir, le lit de Jessica est… "

Il secoua la tête et soupira. "Je vais bien."

Les mots étaient plus doux qu'ils ne l'avaient été la veille mais ils gardaient toujours cette retenue comme s'il pensait qu'en mettant assez de force il pourrait les marteler comme une de ses machines – les réparer jusqu'à ce qu'ils soient vrais. Ses paupières tombaient un peu mais Bella pensait qu'il avait probablement raison. La dose de pommade dont il avait besoin n'était pas assez grande pour le mettre KO. Pas encore. Qu'il ait réussi à s'éloigner la nuit précédente était une bénédiction.

"Quel est le truc que tu as utilisé sur Jessica hier ?" demanda-t-il. "Du sang ?"

"Ouais. Du sang sain. Un de nos amis a des anticorps qui combattent le syndrome."

Cela lui semblerait-il aussi incroyable que pour elle ? Elle espérait que non. Mentionner du sang de loup n'entrainerait que des complications.

"Carlisle travaille avec, il essaie de l'intégrer dans les traitements," dit-elle. "Je pourrais peut-être en trouver un de ton type mais je ne suis pas sûre. Je ferai de mon mieux."

Pendant qu'ils attendaient que le café de pissenlit soit prêt Edward aida Bella à commencer à enlever les planches des fenêtres. Petit à petit le monde extérieur se révéla comme s'ils vivaient dans une grotte loin des merveilles et des horreurs de la civilisation. Finalement Jessica sortit de la chambre : toujours en pyjama, serrant une robe en lambeaux autour de son corps.

"Bonjour," dit Bella. "Donne-moi quelques minutes de plus et je m'occupe de ta pommade."

Jessica fit une grimace. "Prends ton temps. Je ne suis pas prête à me rendormir."

Dès qu'Edward laissa tomber la planche Jessica entra dans la pièce et enroula ses bras autour de sa taille. Ça ne sembla pas le déranger. Et il lui rendit son étreinte en tapotant ses mèches bouclées et en lui murmurant quelque chose dans l'oreille.

Peut-être était-ce parce qu'ils partageaient le même combat… contre le temps.

Un par un les vampires entrèrent. Seul Jasper resta dehors – au grand soulagement de Bella. Carlisle ramena Edward dans la chambre de Bella pour l'ausculter pendant que Mary et Rosalie s'occupaient des autres fenêtres mais Garrett se tenait près de la porte, suspendu, comme s'il attendait que Jessica vienne à lui – ce qu'elle fit en trainant des pieds.

"Désolé de t'avoir jeté dehors," dit-elle, en jouant avec sa fermeture à glissière.

Un sourire flirta sur la bouche de Garrett plus mélancolique que chaleureux. Tenant le visage de Jessica entre ses mains, il se pencha et posa ses lèvres sur les siennes : des baisers fugaces et tendres qui faisaient trembler quelque chose dans le ventre de Bella juste de les regarder.

"C'est nouveau," dit Bella à Rosalie et comme elle ne répondit rien elle ajouta." N'est-ce pas ?"

Rosalie prit une cuillère et remua le café de pissenlit comme si elle avait la moindre idée de ce qu'elle faisait. "Je ne suis pas sûre."

Quand Edward et Carlisle revinrent, Bella toucha le bras de ce dernier et hocha la tête vers la porte d'entrée. Il la suivit dehors jusqu'au bord de la forêt sèche. Le froid mordit la peau de Balla à travers son cardigan et changea son souffle en buée. Se frottant les bras avec ses mains, elle regarda dans la partie la plus sombre de la forêt et se demanda comment allaient les loups.

"J'ai besoin que tu sois complètement honnête avec moi," murmura-t-elle. "N'essaie pas d'épargner mes sentiments ou d'adoucir le choc."

Carlisle acquiesça "Je ferai de mon mieux."

"Combien de temps lui reste-t-il encore ? De façon réaliste ?"

Un pli se forma entre les sourcils. Il regarda le sol, les arbres, partout, sauf elle. "C'est difficile à dire, exactement." Les doigts entrelacés il s'assit sur une souche. "Si je devais donner un délai je l'estimerais à six mois."

La moitié d'un an. Bella enroula ses bras autour d'elle pour éviter de s'effondrer.

"C'est en supposant que nous ne faisions aucun progrès," déclara Carlisle lui tendant la main. "Il y a toujours de l'espoir."

"Tu crois ?"

Il fit ce doux sourire qui avait l'air si déplacé pour un vampire. "Oui."

Après l'avoir remercié Bella retourna précipitamment à l'intérieur. Réchauffer le café de pissenlit et le verser dans les tasses gardait son esprit occupé, l'empêchait de dériver vers des endroits où elle ne voulait pas aller. Au moment où la casserole fut vide, chaque tasse qu'elle possédait était remplie, l'une alla à Jessica, qui évita son regard interrogateur. Une autre à Edward. Le reste elle l'emmena chez les voisins qui avaient passé leur matinée à travailler dans le froid. Son plan de faire des sandwichs au petit-déjeuner pour tout le monde fut ruiné quand elle revint à l'intérieur et ne découvrit que deux œufs dans son frigo bruyant.

D'une manière ou d'une autre c'était parfait. Cela lui donnait une excuse.

Sa bête de camion sous le carport ne la laissa pas tomber, il revint à la vie et l'amena jusqu'au vieux hangar en bordure de la ville. Elle finit à pied pour rejoindre l'appartement de Rosalie, ses poumons brulant à chaque inspiration. Elle ouvrit le congélateur et elle commença à entasser des blocs de nourriture surgelée dans une glacière.

"Besoin d'aide ?"

Bella cria. Sa main déjà dans son sac, cherchant son arme avant de réaliser que c'était Emmett qui avait posé la question. Il était debout en haut de l'escalier, souriant suffisamment pour faire ressortir ses fossettes.

"Seigneur," dit-elle, en se passant la main sur le visage. "Ne me surprends plus comme ça."

"Désolé." Son sourire disait pourtant le contraire. "J'étais en train de nettoyer par là. Tout va bien ?"

"Pour la plupart," dit-elle avec un hochement de remerciement quand il se baissa pour s'occuper de la glacière sans poser de question. "Nous sommes tous en un seul morceau, au moins mais ça s'aggrave pour Jess. Et maintenant Edward est malade aussi."

"Edward ? C'est un voyageur aussi ?"

Carlisle ne le lui avait-il pas dit ? Bella avait pensé qu'en tant que résidents humains il n'y avait qu'elle et Jessica qui n'étaient pas au courant. Bon en fait les fois où elle avait vu Emmett discuter avec Carlisle étaient aussi peu nombreux que les fois où elle avait vu Rosalie arrêter de travailler.

"Apparemment," dit Bella. "Il a eu son premier symptôme hier soir."

La main d'Emmett resta sur la sienne, plus froide que d'habitude puisqu'elle était en train de fouiller dans le congélateur. "Je suis désolé."

Elle hocha la tête. Voir ses grandes mains cacher les siennes lui rappela la même main posée sur le dos d'une femme humaine. Elle se souvint comment cette main avait fait disparaitre le sourire de Rosalie. Ce fut tout ce qu'il fallut pour que le goût amer de la colère gratte à nouveau le fond de sa gorge.

"Hé !" dit-il, en attrapant son bras alors qu'elle claquait le couvercle de la glacière et commençait à remplir son sac d'œufs, de bacon et de pain. "Tu es fâchée contre moi ?"

"Je ne sais pas." Il y avait suffisamment d'indécision tourbillonnant dans sa tête pour ne pas que ce soit un mensonge total, juste une partie.

"D'accord." Ressemblant à peu près au grand frère qu'elle n'avait jamais voulu, il tira sur une mèche de ses cheveux. "Je le mérite probablement. Simplement… garde à l'esprit que tu ne connais pas toute l'histoire…"

"Raconte-moi alors… " C'était plus un appel qu'une demande : une voix d'enfant mendiant pour la vérité. "Quelle est toute l'histoire ?"

Emmett fit un clin d'œil. "Toi en premier." Il lui donna une série d'étreintes trop serrées et l'embrassa sur le front comme il l'avait fait cette nuit-là dans la ruelle – la nuit où il avait semblé si heureux qu'elle soit en vie. "Je vais retourner au travail, à plus tard."

"A plus…"

Une fois qu'il eut disparu elle partit, trainant la lourde glacière vers le camion puis à travers le pâturage et dans la forêt. Plonger dans les arbres calcinés et les vignes mortes apportait une odeur étrange et fraiche comme si les bois pensaient qu'ils étaient encore verts.

Elle ne devait pas rencontrer Jake avant quelques jours mais elle ne pouvait pas attendre si longtemps. Enveloppé par la forêt en ruines, elle éleva la voix en chantant : l'une des chansons folkloriques qu'ils avaient convenu qu'elle et Jessica chanteraient chaque fois que l'une d'elles aurait besoin de le trouver à l'improviste.

"Tôt un matin, alors que le soleil se levait, j'entendis une jeune femme de ménage chanter dans la vallée. Oh, ne me déçois pas. Oh, ne me quitte jamais. Comment peux-tu utiliser une pauvre jeune fille comme ça ?"

Bien sûr, quand elle arriva à leur lieu de rencontre, il courut sous forme humaine, portant un short et pas de chemise. Là où ses pieds touchaient le sol, le givre fondait en rosée.

Je pense toujours que nous devrions ajouter "Combien coûte ce chien à la fenêtre ?" à la composition," dit-elle.

"Pas question," dit-il en acceptant la glacière. "Beaucoup trop évident. Et hé, merci."

"Pas de problème. Tout le monde va bien ?"

"Ouais. On s'en est sortis. Toi ?"

Le souffle qu'elle avait retenu en posant la question s'écrasa dans un soupir avec sa réponse. "Tous encore en vie… pour l'instant," dit-elle.

Elle n'avait pas besoin de lui dire que Jessica allait moins bien. Ils avaient fait tellement de chemin ensemble qu'elle savait qu'il pouvait le lire sur son visage. Comme prévu, il lui offrit un câlin puis tendit son bras. Elle accepta les deux, sortant une seringue de la poche avant de son sac.

"J'ai besoin de te demander une faveur," dit-elle quand l'aiguille lui transperça la peau.

"Ouais ? Vas-y."

"Le sang de Paul. Tu peux m'en avoir un peu ? Un de mes amis en a besoin."

Il sourit. "Faire saigner Paul, c'est mon idée du plaisir pas une faveur."

"Je vais te donner quelques fioles," dit-elle avec un sourire affectueux et un roulement d'yeux. "Utilise une aiguille, pas ton poing."

"Oh, tu n'es pas drôle !" Faisant une pause, il pencha la tête comme s'il écoutait quelque chose de trop faible pour ses oreilles.

"Je pourrais toujours l'emmener la prochaine fois."

Pas après la dispute que Paul avait dû voir dans la tête de Jake. C'est pas possible. Bella grimaça.

"C'est bon," dit-elle. "Je… "

"Bells, sérieusement. Arrête, ça suffit. Je te l'ai déjà dit, ce n'est pas comme s'ils pensaient que tu voulais le faire... Je veux dire, ça n'a jamais été facile depuis mais..." Il s'interrompit en secouant la tête, rejetant les mots avant qu'ils ne puissent prendre forme. Quand il reparla, sa voix était plus douce : un écho du petit garçon qui la pourchassait dans le jardin de Charlie. "La seule qui te soit jamais blâmée, c'était toi. Ce que Paul déteste c'est le fait que tu travailles toujours avec les sangsues."

Elle éclata de rire mais son rire était vide, comme si elle était de retour dans ce rêve avec Embry et n'arrivait pas à faire entendre sa voix. "Oui, parce que Paul et moi étions si proches avant..."

"Pffff. Détails."

Le reste de leur routine se déroula en silence, tandis que les souvenirs des combats d'il y a longtemps défilaient dans sa tête. Plus d'une fois, Embry et elle s'étaient disputés au sujet de sa décision de travailler avec Tanya et Irina.

Ce n'est que lorsque Bella commença à remballer que Jake parla à nouveau.

"Hé, tu savais qu'ils ont des pouvoirs ?" demanda-t-il.

"Est-ce que je savais quoi ?"

"Les suceurs de sang. Quil a vu l'un des nouveaux dans la forêt l'autre jour et il lui a fait quelque chose... il l'a rendu si calme qu'il a failli s'endormir."

Jasper. Évitant le regard de Jake, Bella ajusta la bandoulière de son sac.

"Tu le savais," dit-il avec moquerie. "Merci de me l'avoir dit."

"Désolé. Je ne l'ai découvert que récemment..."

"Hmm. D'accord." Tambourinant ses doigts contre ses genoux, il fixa les branches cassées. "C'était tellement bizarre. Je me demande ce qu'ils peuvent faire d'autre. Sais-tu que celui que Quil a vu.."

"Jasper."

"Peu importe. Tu sais que lui et la nouvelle femelle mangent des humains, n'est-ce pas ?"

Elle le savait mais elle décida qu'il valait mieux éviter d'en dire trop.

"Pourquoi n'as-tu rien fait alors ?" demanda-t-elle.

"Ils ne mangent que des Raiders. J'ai pensé que c'était le moindre de deux maux."

La surprise l'ébranla à sa confession mais ça n'aurait peut-être pas dû. Jake avait souffert en voulant tuer les Raiders lui-même depuis que le groupe de Forks avait découvert la présence des loups.

"Ont-ils déjà fait leur offre ?" demanda-t-il.

Bella rit. "Tu dois vraiment m'aider un peu, là. Qu'ont-ils offert ?"

Ses sourcils levés. "Ont-ils proposé de transformer Jess en l'une des leurs ?"

"Non." La réponse vint trop vite, avec trop de force. Elle se sentait transparente, comme si toutes ses pensées étaient exposées.

Jake pouvait toujours voir à travers elle.

"Mais tu penses en parler, n'est-ce pas ?" demanda-t-il.

"Qu'est-ce que je suis censé faire d'autre ?" Retenant son souffle, elle s'éloigna de lui. L'espace, Embry lui avait toujours dit que c'était important quand les loups étaient énervés. Ne jamais s'approcher trop près pendant une dispute, même pas avec Jake. "Je ne peux pas la laisser mourir."

"Mais tu peux la laisser devenir une meurtrière ?"

Elle était de nouveau dans ce rêve. Elle devait l'être. Tout en elle voulait crier et tout ce qu'elle pouvait c'était chuchoter. Les Raiders étaient probablement tout près, ils fouillaient la forêt à la recherche de voyageurs du temps. Comme toujours, ils étaient comme un bâillon qui lui fermait la bouche, une corde qui lui attachait les poignets.

"Je sais, d'accord ?" dit-elle. "Je sais ce que ça signifiera pour elle. J'ai décidé il y a longtemps que je ne ferais que considérer ça comme un dernier recours."

"Tu ne devrais pas y penser du tout." Un arbre souffrit de sa frustration, ses branches frissonnèrent quand sa main se posa sur son tronc. "Veux-tu vraiment être responsable du fait qu'elle tuera la Jessica de quelqu'un d'autre ?"

Hypocrite, hurlaient ses pensées. Sans se donner le temps d'y réfléchir, elle laissa sa bouche former les mots." Les Raiders sont la Jessica de quelqu'un d'autre."

Il continuait comme s'il ne l'avait pas entendue mais le frémissement qui traversa son corps la fit battre en retraite. "Qu'est-ce qu'il va t'arriver, hein ? Les suceurs de sang doivent tuer ou transformer tout humain qui connait leur existence. Tanya m'a dit..."

"Mon Dieu, Jake, je sais." Des larmes de colère transpercèrent ses défenses, brisant sa voix. "Tu crois que c'est ce que je veux ? Je suis désolée. Je fais tout ce que je peux pour la garder humaine et qu'elle aille mieux mais ça ne marche pas."

"Je ne lui ai pas donné mon sang tout ce temps pour que tu puisses la transformer en ennemie."

Quelque chose comme le triomphe lui fit redresser les épaules, même si son air renfrogné s'adoucit. Il avait toujours détesté la voir pleurer. "En parlant de ça, tu y as pensé ? Elle a eu beaucoup de mon sang en elle depuis ces deux dernières années. Et si ça l'avait changée d'une façon ou d'une autre ? Mon sang ne se mélange pas bien avec le venin."

"Ce n'est pas comme si elle pouvait guérir toute seule." Balayant les larmes de ses joues avec le dos de sa main, Bella prit quelques grandes respirations. "Ne pourraient-ils pas le sentir si elle était différente ?"

Il haussa les épaules. "Peut-être."

Un coup d'œil à sa montre lui permit de s'échapper de la forêt - de cette conversation.

"Je devrais rentrer avant qu'ils commencent à s'inquiéter," dit-elle. "A plus tard."

"Ouais. A plus tard."

Jake attendit qu'elle se retourne avant de courir pour la rattraper et l'embrasser rapidement.

"Tu trouveras un remède," dit-il, une offre de paix et une promesse. "D'accord ? Je sais que tu le feras."

Au moins l'un d'entre eux le pensait.

Bella embrassa sa joue, courut jusqu'à son camion et se dirigea vers la maison, voulant que son visage arrête de montrer les traces de larmes récentes. Heureusement, personne dans le parc à caravanes ne la regarda ou... ne posa de questions. Rosalie et Garrett ne lui jetèrent même pas un coup d'œil , ils n'arrêtèrent pas de parler quand Bella sauta de son camion.

"Et tant qu'on y est, c'était quoi, tout à l'heure ?" demanda Rosalie. Ses mains oscillant entre deux boulots comme si elles ne savaient pas quoi faire d'elles-mêmes en dehors du labo. " Essaies-tu de te briser le cœur ?"

"Non," dit Garrett. "Et toi ?" Quand la seule réponse de Rosalie fut un regard noir, il ajouta : "C'était moi… essayant de la faire changer d'avis."

Bella s'arrêta, sur le point de demander ce qu'il voulait dire puis décida de devenir temporairement Scarlett O'Hara. Elle penserait à tout plus tard. Avec trop de soucis qui continuaient à réclamer l'attention, elle entra à l'intérieur et se plongea dans une version modifiée de sa thérapie quotidienne. Le grésillement du bacon et le bruit des toasts qui surgissaient encore et encore bannirent les pensées indésirables. L'apparition d'Edward, aux joues roses de froid, ne fit qu'ajouter à l'effet. Avec lui là, l'aidant et se tenant près, sa cuisine exiguë et miteuse ressemblait plus à celle de Rosalie.

Chaque sandwich ne recevait qu'une tranche de bacon, bien qu'elle ait voulu en ajouter d'autres. Elle ne pouvait pas se laisser abattre par le fait qu'elle n'avait pas de nourriture en surplus. Après avoir apporté le premier lot aux voisins, elle se retourna pour trouver Jessica assise sur le comptoir en train de beurrer des toasts pendant qu'Edward s'occupait du bacon et des œufs. Dès que Jessica leva les yeux, elle fronça les sourcils et toucha la joue de Bella dans une question silencieuse.

Bella secoua la tête. Même si elle avait pu trouver la réponse à ses larmes avec Edward qui écoutait, elle ne voulait pas.

"Tsk," dit Bella, poussant Edward avec sa hanche contre la sienne. "Je te laisse seul cinq minutes, et déjà tu cuisines avec quelqu'un d'autre."

"Tu peux lui en vouloir ?" demanda Jessica, en agitant la main vers son corps vêtu d'un pyjama et ses cheveux ébouriffés. "Comment pourrait-il résister à ça ?"

"Mmm. Pouffiasses, tous les deux."

Pendant que Bella poussait le bacon avec une fourchette, un Edward souriant passa un bras autour de sa taille. Elle le laissa là, chaud, solide et réconfortant.

"Alors," dit Bella. "Depuis quand Garrett et toi vous vous embrassez ?"

"Je ne sais pas ce que tu as entendu," dit Edward, son haleine lui chatouillant le cou, "mais il n'est pas mon genre."

Bella lui tapa sur la main alors qu'il essayait de voler du bacon mais elle céda quand il fit la moue. "Bien sûr. Je t'ai vu le regarder monter sur l'échafaudage. Mais en fait, c'est à Jess que je demandais…"

"Depuis, euh, aujourd'hui, je suppose," dit Jessica, en souriant.

"Hmm." Bella donna un autre coup au bacon. La graisse jaillit et éclaboussa, attaquant son bras pendant qu'elle réfléchissait à ses prochains mots. "Une idée sur quoi il pourrait essayer de te faire changer d'avis ?"

"Sexe anal," dit Jessica sans un battement de cils.

Edward ne réussit pas tout à fait à étouffer sa quinte de rire. Par le truchement de son propre amusement Bella annonça qu'il était grand temps pour la pommade de Jessica. Laissant Edward responsable de la cuisine, elle conduisit Jessica dans la salle de bain.

"Sérieusement, Jess," chuchota Bella, une fois qu'elles furent seules.

"Sérieusement, je ne vois pas de quoi tu parles. Garrett n'a pas essayé de me faire changer d'avis."

Le menton levé, Jessica enleva son pyjama et se percha sur le tabouret de douche. Bella décida de laisser tomber. Plus tard, elle demanderait à Garrett.

"Attends," dit Jessica quand Bella lui tamponna la pommade sur le dos. "Tu es allée au labo, n'est-ce pas ?"

"Ouais."

C'était apparemment la mauvaise réponse. Jessica posa ses mains sur ses hanches et a dit : "Alors ?"

"Eh bien, quoi ?"

"Oh, mon Dieu !" Jessica leva les mains en l'air. "C'est comme si tu ne me connaissais pas du tout. Je sais qu'il y eu une tempête hier soir mais même en cas de catastrophe, nous devons nous rappeler nos priorités."

"De quoi tu parles ?"

"Femme, où est mon cupcake… ?"