Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Quatrième chapitre : Light sleepers / Savoir faire et Faire savoir
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Notes :
Court petit chapitre (par rapport à d'autres), mais j'espère qu'il vous plaira. J'avais une certaine scène depuis vraiment longtemps, je me demande si on voit une différence dans l'écriture ? Probablement pas, j'ai un peu remanié/réécrit.
J'espère pouvoir faire un peu plus d'un chapitre par mois ! Soon ! Ish !
Je commence à enseigner lundi ! Pression xd
C'est un léger bip qui la tira de son sommeil, plus tard. Jeanne, hagarde, chercha à tâtons sa Cloche. Heureusement, elle n'était pas bien loin, posée sur sa veste au-dessus d'un sac de sport à côté de son futon. On lui avait retiré ses chaussettes !
Le réveil fut lent et laborieux. Elle ne se souvenait pas avoir eu de telles courbatures depuis les toutes premières années d'entraînement avec Hao, lorsque son corps mal habitué découvrait sa flexibilité, sa force et ses limites. Elle estima que c'était tout de même naturel, ayant enchaîné deux très courtes nuits décalées, avec un coût si élevé en furyoku, et par-dessus le tout un entraînement fait exprès pour lui faire repousser ses limites. Tout de même, ça faisait bien mal. Aux côtes, déjà, mais aussi dans les épaules, les cuisses, les mains – sans parler des bleus qu'elle avait ignorés afin de consacrer toute son énergie à Ren.
Pourtant, par un effort de volonté qu'elle estima immense, elle parvint à se redresser. Tamao et Yoh l'avaient installée dans une chambre inoccupée, de ce qu'elle pouvait en jauger. Une personne était cependant entrée nuitamment pour déposer le sac.
Encore groggy, elle s'assit pour étudier l'écran de la Cloche, qui brillait par intermittence.
D'abord apparaissait le petit portrait de Nyôrai.
Suis passée ce matin, tu dormais comme une bûche. Je t'ai mis de quoi te changer. Le village est calme. Agitation autour des Gandhara. Méfiance.
Achille, quant à lui, avait envoyé plusieurs messages. Bon signe ou mauvais signe ? Ses messages étaient assortis d'émoticônes; il fallut un moment à Jeanne pour comprendre que toutes les étoiles signifiaient Hao.
…
Suis à la maison (ne démens pas !). Je vais voir Hao. Nyo est partie avec tes affaires.
…
Prochains matchs annoncés ! Je n'en sais pas plus. Math ne savait pas pour Ren. Kanna voulait encore te gronder.
…
Trouvé Hao. Il veut que je reste avec lui pour le moment. J'essaie de lui tirer les vers du nez.
…
OK respire. Ce n'est pas lui qui a donné l'ordre (même si ça lui déplaît pas forcément). Il a juste fait les escouades pour la chasse. Il savait que Peyote + Nichrome c'était un cocktail explosif mais ça l'inquiète pas plus que ça.
…
Je crois qu'il n'est pas mécontent que ça ait embêté Mikihisa (père des jumeaux). Hao dit qu'il « voulait faire monter la pression et lui montrer ce que c'est de s'attaquer aux enfants sans défense ». ? Il me garde pour la nuit.
…
Je sais que ce n'est pas le moment mais Hao
…
Euh. On parle plus tard.
…
Eh bien, voilà qu'elle avait de quoi ruminer. Bon, c'était déjà rassurant de savoir que Hao n'allait pas venir raser la maison d'un instant à l'autre. Elle devrait en prévenir les habitants; ils apprécieraient sûrement de ne plus devoir s'inquiéter. Mais qu'était-elle censée comprendre du reste des messages ? Qu'est-ce qu'Achille pouvait bien avoir vu ou entendu pour ne pas avoir voulu en parler au téléphone ? Hao devait lui avoir fait quelque chose.
En même temps, si Hao lui avait vraiment fait quelque chose, il n'aurait pas pu continuer à lui envoyer des messages.
Jeanne se rappela des sourires entendus de Nyôrai. Hm.
Elle verrait plus tard.
Merci, fit-elle seulement. Puis elle rajouta un émoticône.
C'était une piste intéressante qu'il soulevait, en tout cas, même si elle n'y comprenait pas grand-chose. En tout cas, si Hao n'avait pas commandité la mort de Ren, l'avenir était un peu moins sombre qu'elle le craignait. Et si la clef de l'énigme était le père des jumeaux… le père des… le père de Yoh et Hao ?
Pour un shot d'adrénaline, c'en fut un. Surtout qu'elle venait de dormir dans la demeure du jumeau le moins cryptique et millénaire, donc il pourrait peut-être lui en apprendre plus et confirmer certaines choses !
Remontée par cette perspective, Jeanne réfléchit encore un peu, et envoya un message à Rutherford.
Une fois un peu plus réveillée, la jeune fille s'aventura hors de la pièce où elle avait dormi. La chambre de Ren était close; Shamash l'informa qu'il était toujours inconscient, et que Horo-Horo s'était endormi près de lui. Mignon, s'autorisa-t-elle à penser en descendant l'escalier.
Un parfum de sucre montait jusqu'à ses narines. Ah, oui, un petit-déjeuner serait certainement le bienvenu. Et il n'aurait rien à voir à ce qu'on servait chez Hao. Était-il encore temps ?
Sa Cloche lui apprit qu'il était à peine dix heures. À l'évidence, son corps ne pouvait pas la laisser se reposer, pour une fois que toutes les urgences avaient été réglées avant qu'elle ne s'endorme. Enfin bon, il était trop tard pour rebrousser chemin, de toutes les manières.
« J-Jeanne ! »
S'immobilisant sur le palier, Jeanne regarda Tamao se précipiter jusqu'à elle et lui prendre les mains. « Tu – tu vas bien ? J'étais – tu m'as inquiétée ! Tu étais toute pâle et tu saignais et…
- Tout va bien, » la rassura-t-elle, un peu par automatisme. « Je n'avais pas… Comme je t'ai dit, c'était un peu une première pour moi aussi, alors je ne suis pas encore bien rodée. »
L'inquiétude de Tamao ne faiblit pas autant qu'elle l'aurait espéré. En la voyant la fixer avec tant d'insistance, Jeanne se demanda si elle n'aurait pas mieux fait de lui taire son trouble, à elle aussi. Ce n'était pas… Elle ne voulait pas que Tamao se mette à s'inquiéter à son propos.
Silencieuse, elle suivit la jeune Japonaise jusqu'à la cuisine, où la table du petit déjeuner était déjà défaite. Manta avait sorti un ordinateur portable plus avancé que Jeanne n'en avait jamais vu, et montrait des choses à Yoh sur son écran.
« Ah, salut, » se réjouit Yoh. « Tu as dormi longtemps. » Jeanne sourit. « En tout cas, merci ! Ren dort encore mais il a l'air d'aller super bien, Ryû dit qu'il va se réveiller dans pas longtemps. Il n'a pu rentrer que ce matin, quand Horo-Horo s'était endormi, sinon il se faisait jeter… »
Pendant que Jeanne s'installait, Yoh expliqua que, comme The Ren avait été la deuxième équipe à passer dans l'arène, son tour risquait de revenir rapidement, et que s'ils y allaient sans être complètement reposés…
« Ils perdront, » coupa Anna. « Ce serait stupide.
- Téméraire, » proposa Yoh.
Jeanne acquiesça mollement. « J'ai de bonnes nouvelles, au fait. Je ne crois pas que Hao visait Ren directement; du coup, il ne devrait pas l'inquiéter, ou pas tout de suite, en tout cas," ajouta-t-elle. "Selon Achille, par contre... il est possible que Hao ait envoyé Turbein et les autres – le trio qui a attaqué Ren – pour, euh, embêter Mikihisa – je dis bien son nom ? »
Yoh leva un sourcil. « Mikihisa ? Mon père ? »
Jeanne acquiesça.
« Ce serait pour ça qu'il a attaqué les petits du Golem en même temps, » réfléchit Anna.
Jeanne pencha la tête; Tamao sourit. « Ah, oui, Jun… la sœur de Ren – Anna et moi, nous avons dû... Défendre les coéquipiers de Maître Mikihisa. Trois filles nous ont attaquées... les filles qui étaient avec toi. »
Jeanne le savait, et pourtant la confirmation lui fit l'effet d'un virage trop serré.
« Les Hanagumi.
- Oui. »
Ça... ça voulait dire que les Hanagumi les avaient attaquées, avant de battre en retraite, et s'étaient présentées à l'entraînement comme si de rien n'était. Et Tamao avait dû la chercher longtemps, vu qu'elle n'était pas dans le village... C'était... c'était...
« Je vois, » fut tout ce qu'elle put répondre.
Il y eut un silence, bientôt brisé par le soupir exaspéré d'Anna. « Oh, par pitié, ne fais pas cette tête. Tu ne peux pas copiner avec le groupe de Hao et t'étonner quand il attaque tout le monde. »
Jeanne eut l'impression de prendre une gifle en pleine figure. Elle commençait à penser qu'Anna faisait cet effet à beaucoup de monde. « Pardon ?
- Tu m'as entendue. Je ne leur en veux pas. Ils pensent que Hao a la solution, alors ils font tout pour le satisfaire. Relations de causalité. C'est juste que je ne supporte pas de te voir faire mine de compatir avec leurs victimes.
Jeanne baissa les yeux. C'était rude, mais... mais elle comprenait ce qu'Anna voulait dire, et elle le dit. « Tu as mes excuses. »
Silence. Anna la fixait encore. « Tu attends quelque chose, » finit-elle par dire.
Jeanne fronça les sourcils. « Hm ?
- C'est pour ça que tu es encore là. Pour ça que tu nous as ramené Ren. Qu'attends-tu de nous, Jeanne de l'équipe sans affiliation ? Tu veux l'allégeance de Yoh ? Son abandon ? »
Réprimant la réponse qui vint la première, qu'elle devinait trop brouillonne et confuse, Jeanne fixa Anna à son tour. Il fallait peser attentivement ses paroles. Anna pensait qu'elle... exigerait quelque chose ?
Ça expliquait son hostilité.
« Je ne veux rien.
- Oh, pitié.
- Non, sérieusement – ok, Anna, tu veux savoir ce qui me ferait plaisir ? Je veux vous prouver – te prouver – te faire comprendre, vraiment comprendre – que je ne suis pas l'âme damnée de Hao. Que je suis de votre côté. »
Un vague rictus dubitatif couvrit les lèvres de la blonde. « Tu veux que Yoh gagne ? »
Jeanne laissa passer une seconde. « Ren, Horo-Horo, Chocolove – je doute qu'ils veuillent laisser Yoh gagner, mais ils sont de son côté. Du côté de ceux qui veulent un monde qui ne soit ni celui de Hao, ni celui des X-Laws. Ils veulent un tournoi où chacun a sa chance, sans que ça signifie risquer sa vie. Je suis du côté tournoi à la loyale, dénué de tout sang versé. »
Nouveau silence.
« Ça me va, » trancha Yoh en poussant un plat de senbei vers Jeanne, malgré le regard outré d'Anna. Puis cette dernière soupira, et revint à Jeanne.
« Et pour la mort de Ren ?
- Et pour la mort de Ren, je suis contente qu'il soit en vie, et je ne veux pas qu'on me paie quand je n'ai fait que réparer une bêtise qui n'est même pas de Hao. »
Le regard d'Anna s'éclaircit enfin. Acquiesçant, elle retourna à son émission. « Bien. »
Jeanne la fixa un moment, puis retourna son attention vers Tamao. Elle sentait qu'elle ne tirerait plus grand-chose de la blonde mais qu'elles avaient fait des progrès. « Alors, les Hanagumi vous ont attaquées. »
Rose, Tamao grimaça. « En fait, elles... elles visaient vraiment Reoseb et Seyram, les, euh, coéquipiers de maître Mikihisa. Peut-être que c'est bien lui que Hao voulait... » Elle hésita. « Intimider ?
- D'après Horo-Horo et Chocolove, les trois gars de Hao leur en voulaient à eux, et Ren en particulier, pas à mon père, » réfléchit Yoh. « Mais en même temps, il a été immobilisé là-bas en même temps, ce qui laissait du temps aux Hanagumi. C'est une hypothèse intéressante. Je lui en parlerai. »
Jeanne acquiesça, sans pour autant se sentir vraiment à l'aise. Il y avait comme une... distance entre Yoh et Mikihisa, qu'elle pouvait sentir même en l'absence de ce dernier. Que fallait-il comprendre ? Elle n'en était guère sûre.
De l'étage supérieur retentit soudain un grand fracas. Puis quelqu'un descendit lourdement les marches de l'escalier. Yoh se leva à moitié, un grand sourire rassuré aux lèvres. « Ren ! »
Sans répondre, le jeune miraculé traversa le couloir et pénétra dans le salon. « Toi, » cracha-t-il presque, en s'arrêtant juste devant Jeanne.
L'intéressée, un peu endormie encore, se redressa un peu. « Un problème ? »
Il ne se défrogna pas. « Tu m'as ramené à la vie. Pourquoi ? »
Jeanne cilla, baissa les yeux. « Parce que… Tamao et Yoh me l'ont demandé. Tu as des amis qui t'aiment beaucoup, Ren. Ce n'aurait pas été bien si j'avais refusé de faire pour eux et pour toi ce que je suis… capable de faire. » À l'évidence, car Ren semblait en parfaite santé.
Cela ne le dérouta pas vraiment, ce qui n'étonna pas Jeanne outre mesure. Il était en colère, très en colère, mais ce n'était pas vraiment contre elle; c'était juste plus pratique de passer l'humeur sur quelqu'un.
« Tu crois que tout ce que tu fais par amour est forcément bien ? C'est une sacrée bonne excuse que tu t'es trouvée-là, » grogna-t-il encore, sans parvenir, elle le voyait bien, à dire ce qu'il voulait dire. Frustré, il prit la direction de la porte d'entrée, et la fit claquer en sortant.
« Ren, » confirma Anna avec un vague rire dans la voix.
Yoh fit la moue. « Je devrais peut-être le suivre. Il est à peine remis…
- Attends qu'il se soit un peu calmé.
- C'est vrai que ce genre d'aventure doit travailler un peu, » fit le brun en se rasseyant. « Tu crois qu'il m'en veut ? »
Jeanne, un peu confuse, essaya de suivre la pensée de Yoh jusqu'au bout. « De lui avoir sauvé la vie ?
- De l'avoir fait sans sa permission, » corrigea Yoh, ses grands yeux gentils rencontrant les siens.
Sagement, Jeanne acquiesça. Elle se sentait vaguement nerveuse, presque fébrile, mais tout irait très bien. Elle n'avait pas eu Nyôrai pour la guider, pour l'épauler, mais elle s'était bien débrouillée. Il suffisait qu'elle fasse attention à ce qu'elle disait. « C'est sans doute mieux pour lui, quand même. Si son âme était restée sans attache, Mohammed et les autres auraient pu l'attirer, l'attraper, et l'apporter à Hao. »
En le disant, elle ne pouvait s'empêcher de songer qu'ils auraient dû le faire, sans même laisser le temps à Ren de s'éloigner des lieux. Pourquoi ne l'avaient-ils pas fait ? Ils avaient l'habitude. Ils savaient piéger les âmes errantes. Ren n'aurait pas dû leur échapper… mais après tout, elle ne savait pas exactement ce qui s'était passé. Le chaos avait pu les empêcher de faire comme d'habitude.
« Je suis content qu'il soit en vie, » répéta pourtant Yoh, passant une main dans ses cheveux. « C'était vraiment gentil de nous aider… »
Jeanne lui sourit.
« Le tournoi est censé se passer sur le ring. D'ici-là… »
Il acquiesça, et se tourna vers Manta. « Comment ça avance ? »
Le petit brun leva les yeux de son écran, l'air désappointé. « Impossible de le convaincre, mon père veut absolument que je fasse mes devoirs en retard. Comme si j'avais le temps ici ! Et il veut que j'appelle ma sœur parce que 'je lui manque'. Comme si qui que ce soit pouvait manquer à Mannoko ! »
Yoh posa une main sur son épaule, compatissant. « Du coup, tu vas passer la semaine à plancher…
- T'as intérêt à m'aider ! C'est à cause de toi que je suis là ! »
Yoh prit immédiatement un air fatigué. « Faut que je me repose…
- Ouais, ouais, elle est facile, celle-là. M'enfin, ça devrait aller vite, je peux commencer par…. Ah, rien ne me donne envie ! Si on pouvait m'aider à choisir… »
Il parlait un peu vite; Jeanne cilla et s'approcha un peu. « Choisir ?
- Entre… entre les différents trucs que je dois faire, » balbutia Manta, soudain intimidé. « J'ai des rapports de lecture à faire, un livre d'exercices de math, et puis un essai sur Hiroshima…
- Hiroshima ? »
Manta la dévisagea, sans sembler comprendre. Un instant plus tard, elle remarqua qu'Anna et Yoh - et Tamao, aussi, avec une expression qu'elle détesta immédiatement, une expression qui lui donnait envie de sortir en courant - la fixaient, eux aussi.
Manta répéta, plus lentement : « Hiroshima… Tu sais, la ville japonaise ? Les bombes ? Peut-être qu'ils donnent un autre nom à l'événement, dans ton pays. »
Jeanne fronça les sourcils. Il n'y avait pas beaucoup d'informations de l'extérieur dans le village Pache, et elle n'avait pas pris le temps d'en chercher. Mais au point de manquer ce genre de choses… « Il y a eu… une attaque ? »
Elle n'avait pas besoin de regarder Anna pour deviner que s'y dessinait un mépris aussi épais que l'était l'incompréhension de Manta. « Non, enfin, si… Tu sais, la guerre mondiale ? Les bombes américaines ? 1945 ? »
Jeanne se sentit rougir. « Je, euh… je ne suis jamais… je n'ai jamais été à l'école… enfin, » se reprit-elle avec horreur en voyant que l'incompréhension se muait en une détestable pitié, « je sais lire, et écrire, et plein d'autres choses, mais l'Histoire… je… »
Manta cilla. Puis il pianota sur son écran et lui fit signe de s'approcher. « Tiens. En vrai, un livre ce serait vraiment mieux, mais je n'en ai pas ici, et cette page en anglais explique plutôt bien. »
Jeanne, tremblante, s'approcha de l'écran. Elle sentait les regards des trois autres sur son cou, et c'était une douleur presque physique, et…
« Je, euh, Anna, tu viens dans l'autre pièce ? Ça va être l'heure de ton feuilleton…
- Merci, Yoh, j'avais oublié, » dit Anna sur un ton qui disait qu'elle n'avait absolument pas oublié. « Tamao, amène-moi le plateau du thé. Et Manta, vas voir si Horo-Horo compte descendre. »
Sans perdre un instant, les quatre Japonais disparurent. Tamao, sur le seuil de la cuisine, s'arrêta une seconde, mais Jeanne ne savait pas quoi lui dire, et elle disparut à son tour, la laissant seule avec l'écran.
Alors Jeanne se mit à lire.
Et continua de lire.
Puis elle chercha comment faire apparaître d'autres pages pour comprendre ce qu'elle n'avait pas compris.
Et d'autres.
Et encore d'autres.
Quand Tamao réapparut timidement, un paquet de gâteaux à la main, elle pleurait.
Tamao n'avait pas posé de questions. Elle était retournée dans le salon un instant et était revenue avec des mouchoirs. Elle lui avait montré comment éteindre l'ordinateur et l'avait assignée à la surveillance de ses daifuku, que des petites mains curieuses avaient tendance à faire disparaître avant même qu'elle ne puisse les présenter à table. Jeanne, silencieusement, avait surveillé les pâtisseries.
Puis Manta était rentré dans la cuisine pour aider à préparer le déjeuner, et s'était figé en voyant Jeanne. Cillant, celle-ci ouvrit la bouche. Mit un moment à trouver comment parler.
« Je - je suis désolée - pour tout à l'heure. C'était mal élevé et ignorant, et… et… je ne savais pas… je ne savais vraiment pas…
- Ce n'est rien, » souffla Manta. « On n'aurait pas dû… te fixer comme ça. » Tamao acquiesça énergiquement. « On… Enfin, je n'avais pas imaginé que tu… tu es très jeune, non ? »
Jeanne baissa les yeux. « Pas… pas tant que ça. J'ai treize ans bientôt… à peine deux de moins que H… que Yoh. Mais je…
- Tu ne nous dois pas d'explications. » C'était Anna qui entrait, Yoh à sa suite. « Je suis sûre que tu peux imaginer, maintenant que tu sais, à quel point cet événement a été traumatisant pour le Japon. J'ose espérer que tous les pays du monde enseignent cet événement à leurs enfants. Mais tout le monde n'a pas eu le luxe d'avoir une scolarité. »
Sa voix était coupante, son regard dur, mais Jeanne trouva une certaine douceur dans ses mots. Sans répondre, elle acquiesça, et sous la direction de Tamao se mit à remplir les assiettes du déjeuner. Yoh et Manta, eux aussi, aidaient à leur façon, et Anna surveillait, l'air presque satisfaite. « Je dois téléphoner à Kino, » finit-elle par lâcher. « Jeanne, tu installeras ton assiette près de Tamao. »
Il fallut une seconde pour que Jeanne comprenne que cet ordre était une invitation à déjeuner. Puis elle acquiesça, et se prit presque à sourire.
« J'ai compris autre chose, » fit-elle à mi voix alors que Tamao et Manta disparaissaient vers la salle à manger. Yoh leva les yeux vers elle, l'invitant à poursuivre. « En lisant… en cherchant tout ce qui s'est passé, avec la bombe, avec les massacres, avec… avec toutes ces choses qui se sont passées dans le monde… »
Sa voix se perdit. Yoh, patient, attendit.
« Je crois que je comprends mieux Hao et Marco, maintenant. »
Elle ne savait pas bien comment expliquer. « Jusqu'à maintenant, je… je n'arrivais pas à comprendre pourquoi, pourquoi tuer ne les dérange pas, pourquoi ils sont prêts à tant perdre et à tant détruire. Tout était tellement flou…
- Oui, » fit Yoh, l'air un peu rêveur, un peu mélancolique. « Oui, je comprends ce que tu veux dire. »
