Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Cinquième chapitre : Playing Nice / Manuel d'étiquette pour jeunes filles et pyromanes
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Little talks (Of Monster and Men)
Notes :
Le retour tant attendu de ce cher Hao ! Vous m'en direz des nouvelles. Oh, et apparemment Jeanne a manqué des trucs pendant qu'elle (ne) dormait (pas).
...
Jeanne marchait vite, les yeux rivés au sol. Elle avait fait ses adieux à Tamao et aux autres, encore toute chamboulée. Qu'est-ce qu'elle aurait pu leur dire ? Qu'elle était désolée ? Elle avait des années de retard. Et maintenant, elle ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il devait y avoir d'autres tragédies qu'elle ignorait, d'autres pans de l'humanité qui lui étaient cachés. Était-ce pour cela qu'Hao ne la prenait pas au sérieux ? Parce qu'elle ne connaissait pas ces choses ?
Mais s'il s'était lancé à la conquête du tournoi un millénaire plus tôt… ce n'était pas encore arrivé. Ce n'était pas une explication complète. Est-ce qu'il y avait eu des événements similaires à son époque ?
Ça faisait… beaucoup à avaler. Au-delà de ce qu'elle avait appris, il y avait l'idée qu'elle pouvait ne pas savoir des choses aussi importantes. Comment réfléchir, comment débattre avec des gens qui savaient ce genre de choses si elle restait ignorante ?
Il fallait qu'elle retourne chez Manta, et bientôt, pour en apprendre plus. Il saurait peut-être lui indiquer ce qu'elle voulait savoir. Et si elle voulait tout savoir, eh bien… Il lui faudrait du temps, mais…
« … Jeanne ? Jeanne, hé ! »
Sortie de sa rêverie, la jeune fille se figea. C'était une voix qu'elle connaissait, ça, non… ? Se retournant de moitié, elle chercha des yeux la source de l'appel, et reconnut deux silhouettes qui s'approchaient rapidement.
« Zen ? Ryô ? »
Ils avaient abandonné leur kimono. Leurs lunettes avaient changé, aussi. Tout… tout en eux, en fait, semblait avoir changé. Perturbée, Jeanne les rejoignit, sans réagir quand Ryô mit du désordre dans ses cheveux.
« On est content de te voir ! Impossible de te trouver depuis ton match, t'étais où ? »
Jeanne cilla. Pourquoi voulait-on la trouver ?
« Ici et là, » dit-elle prudemment. « J'ai été pas mal sollicitée. »
Ils s'entre-regardèrent. « Ben on va faire pareil alors ! Tu as un moment ? »
Elle avait un moment; en fait elle avait pas mal de moments, vu que les matchs n'étaient pas censés reprendre tout de suite, selon Manta. Si ses coéquipiers avaient besoin d'elle, ils lui feraient signe, non ?
« Bien sûr, pour vous deux. Qu'est-ce que… vous changez de style ? »
Il y eut un léger malaise, visible dans le sourire crispé de Ryô, le coup d'œil de Zen aux alentours.
« En fait… Depuis notre match à nous, ben. On n'a pas essayé de rejoindre Hao.
- On nous avait conseillé de pas le faire, aussi. »
Jeanne fronça le nez, sans être bien sûre de comprendre. « Comment… qu'est-ce qui s'est passé ?
- On s'est réveillés à l'infirmerie, après. Sans savoir ce qui s'était passé à la fin, vu que, on était plus vraiment nous-mêmes. Et là…
- Quelqu'un veillait sur nous, » finit Ryô, un sourire ébahi au visage.
« Quelqu'un ?
- Sâti.
- En fait, » enchaîna Ryô sans laisser le temps de réagir à leur interlocutrice, « elle a été assez touchée par notre performance et l'ambiance qu'on met, et elle avait un peu peur de ce qui nous arriverait, surtout que Peyote était aussi dans l'infirmerie à ce moment-là, alors elle a parlé avec nous, nous a dit que si on voulait on pouvait rejoindre son groupe, et nous a fait transférer dans les bâtiments Gandhara. Je n'avais jamais aussi bien mangé ! »
C'était pratique, quand on parlait avec Ryô, parce qu'il n'avait pas vraiment besoin d'interlocuteur quand il était passionné par quelque chose. Il suffit à Jeanne de continuer à le regarder pour qu'il embraye sur les couleurs et la gentillesse et l'ambiance qu'ils avaient trouvée là-bas.
Elle, elle devait bien admettre qu'elle ne se sentait pas très bien. Elle aurait pu songer que les Boz étaient, en effet, en danger, maintenant qu'ils étaient hors-tournoi. Hao n'avait jamais rien dit quant au destin des siens qui arrêtaient de se battre, et Blocken n'avait pas été inquiété du tout, mais… Mais c'était Blocken : il était fort, et important au camp, et moins une proie qu'un prédateur.
Et elle aurait dû aller les voir à l'infirmerie. Certes il y avait eu d'autres matchs juste après, des matchs qu'elle voulait voir, mais Ryô et Zen avaient toujours été gentils. Elle aurait dû aller les voir.
La faute lui parut d'autant plus grande que quelqu'un d'autre y avait songé.
« Je suis contente… pour vous deux. Sâti… Sâti est une bonne personne, » souffla Jeanne, la gorge un peu serrée.
« Roh, tu ne vas pas pleurer, si ? Tu l'as dit toi-même, Sâti est cool. Et elle nous protégera si y a besoin. Il ne nous arrivera rien, princesse. Et si tu veux nous revoir, tu sais où on est. »
Elle acquiesça, sans pouvoir se défaire de l'impression que quelque chose n'allait pas. C'était comme une certitude liquide, acide, qui se déversait dans sa poitrine et l'empêchait de parler. Pour quoi dire, de toute façon ? « J… je suis contente, » répéta-t-elle de nouveau.
« Ah, mais t'es bête, aussi, » soupira Ryô, qui semblait soudain ému lui aussi, avant de se pencher pour la prendre dans ses bras. « Si tu voulais un câlin, suffisait de demander. »
Malgré sa surprise, et son léger embarras, Jeanne ne dit rien, et profita à la place de l'étreinte. Ils étaient rares, ces moments où d'autres personnes la touchaient, où elle touchait d'autres gens. Un peu trop rares, peut-être.
Quand Ryô la relâcha, il lui tapota l'épaule. « Donc te fais pas de souci pour nous ! On est en sécurité maintenant. On a même changé de nom ! Maintenant, on est plus les Boz, mais les Bozu ! C'est pas un truc de génie, ça ?
- Bozu, par rapport à… ? Pardon, je ne suis pas sûre d'entendre la différence –
- Elle est pourtant évidente !
- Ryô…
- Oui, Zen ?
- Si tu as fini de faire l'andouille, on avait un message à lui faire passer, tu te souviens ? »
La tête qu'il faisait était une réponse.
« Un message ? »
Voilà qui était curieux.
Zen sourit. « Sâti veut parler aux gens qui sont contre Hao. Sentir le vent, tester la température, voir qui veut quoi et qui fait quoi. Mais si tu veux mon avis…
- Oui ? »
Il baissa la voix.
« Elle a un plan. Je pense qu'il est solide. Il faut qu'elle sache sur qui elle peut compter. »
Jeanne réfléchit une seconde. Elle ne connaissait pas Sâti et Nyôrai n'en avait pas une très bonne opinion. Est-ce que c'était vraiment avisé d'entrer chez une étrangère sans savoir si elle en ressortirait ? Zen et Ryô la pensaient gentille, mais ils avaient apprécié Hao, aussi.
« Je vais y réfléchir, » promit-elle seulement. « Quand est-ce qu'elle voulait… ? »
Zen comprit la question. « Tu pourrais passer dans l'après-midi. On t'enverra un message une fois qu'elle sera prévenue.
- Ça fait des jours qu'on te cherche !
- Elle voulait à ce point me voir ? »
Ryô sourit.
« Il faut croire que tu lui as fait une forte impression. »
Et puis elle était avec Nyôrai; ça devait jouer aussi. Jeanne se contenta d'acquiescer et leur serra la main à chacun, très officiellement.
« On te tient au courant.
- Don't be a stranger ! »
Jeanne réprima un rire. Pas une étrangère. « Promis. »
Puis elle les laissa filer par les petites rues et se dirigea vers le café. Elle avait renvoyé un message à ses coéquipiers pour qu'ils l'y retrouvent, s'ils le pouvaient. Ça leur ferait du bien de se regrouper, de débattre ensemble de leurs options. Nyôrai aimerait savoir pour Sâti. Et il fallait qu'elle demande à Achille s'il savait… ce qu'il savait de l'histoire mondiale.
En chemin, la jeune fille remarqua le tableau d'affichage. Cette fois-ci, l'écran était un peu plus rempli : les anciens matchs étaient encore présents, et leurs vainqueurs indiqués en grosses lettres vertes.
Kabalahers
The REN
EDNN
Funbari Onsen
X-I
Nyôrai
Hanagumi
Hoshigumi
Et, en dessous…
En dessous, l'ordre de passage des matchs suivants était indiqué aussi !
X-II VS Kabalahers
Hanagumi VS Magical Princesses
EDNN VS Enseioth
Funbari Onsen VS Tsukigumi
The Ren VS Myohô
Jeanne plissa les yeux. Enseioth… Elle ne se rappelait d'aucune équipe avec ce nom, ce qui signifiait qu'ils n'étaient affiliés à aucun groupe d'importance. Bonne ou mauvaise nouvelle ? Elle aurait bien été incapable d'en juger. Tirant sa Cloche des poches de son manteau, elle chercha le nom de Nyôrai et lui demanda de se renseigner à ce sujet. Après une seconde, elle ajouta qu'elle allait bien, et répéta qu'ils pouvaient se retrouver dans l'après-midi. Achille reçut la même chose avant que Jeanne ne dirige ses pas vers le café.
« Bonjour, Thalim. Je peux avoir un chocolat chaud ? »
Fouillant dans ses poches, Jeanne trouva les quelques piécettes nécessaires et alla s'installer près de la vitrine pour consulter sa Cloche.
De Nyôrai :
Je t'ai doublée depuis longtemps, princesse. Enseioth : 2 hommes, 1 femme. Un couple HF venu participer en famille avec leur fils (âge de Hao approx). Fils a disparu. Les Paches leur ont dit qu'ils ne servaient pas à retrouver les enfants perdus. Une des victimes de la chasse de Hao ? Le troisième, c'est un docteur qu'ils ont rencontré ici. Fauteuil roulant. S'en méfier.
Un second message suivait.
Suis en entraînement avec Marion et Opachô. Peux te retrouver en soirée au café.
Jeanne considéra l'idée. Elle n'avait pas grand-chose pour s'occuper. En même temps, elle avait accumulé beaucoup de fatigue, et aucune raison de se dépêcher pour l'instant. Rester dans ce confortable café quelques petites heures semblait plus que convenable…
Un léger bip lui apprit qu'Achille avait lui aussi quelque chose à dire.
Content de savoir que tu vas bien. Toujours avec Hao. Rentrerai ce soir tard. Prends soin de toi.
Voilà qui était succinct, et mettait un peu de pluie sur son bonheur. Avec Hao toute la journée ? Il rentrerait tard ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir à lui faire faire qui prenne toute la journée ?
Mitigée, Jeanne se renfonça dans son fauteuil et entama son chocolat, appréciant le sucre et la brûlure comme deux bénédictions équivalentes. Après quelques secondes, elle reprit sa Cloche :
OK. Toi aussi, fais attention à toi.
Puis elle se mit à regarder par la fenêtre. Thalim lui apporta un deuxième chocolat, et lui assura que non, ce n'était pas grave si elle somnolait, et oui, il surveillerait que personne ne vienne l'importuner. Il était d'une gentillesse à l'en faire tomber par terre, ce qui n'était vu sa fatigue pas très difficile.
Les heures passèrent sans contretemps. Jeanne rêvassait devant sa tasse vide et essayait vaguement d'établir une stratégie, et tout simplement de comprendre comment les choses s'enchâssaient. Hao était en lice depuis mille ans. Soit. Il avait une partie des Paches à dos, en plus de ses concurrents, mais beaucoup avaient trop peur pour agir. Soit. Sâti avait peut-être un plan pour l'éliminer. Soit. Ça ne voulait pas dire que ce qu'elle voulait elle était souhaitable. Ça ne voulait pas dire que ça réussirait. Ça ne voulait pas dire que…
Elle se perdait dans ses propres réflexions.
À cet instant, elle reçut un message. Sâti ne peut pas aujourd'hui, en fait, disait Ryô. On te tient au courant.
Bon. Ça lui laissait un peu plus de temps.
Établir un ordre de priorité, voilà ce qui importait, voilà ce qui l'aiderait à s'y retrouver. Ce n'était pas si souvent qu'elle avait la chance de pouvoir mettre de l'ordre dans ses pensées.
…
Retrouver Nyôrai et Achille (discuter d'Enseioth, Hao, X-Laws).
Le dernier point serait particulièrement agréable, elle s'en crispait d'avance.
Programmer plus d'entraînements contre les Hana et sans les Hana (pas besoin qu'elles sachent toutes leurs techniques, quand même).
Retourner chez Yoh et emprunter l'ordinateur de Manta.
Discuter avec Rutherford.
Rencontrer Sâti (éviter de se faire tuer avant, pendant, après).
Gagner contre Enseioth.
…
Il y avait d'autres choses, bien sûr, mais c'était le plus urgent, à son avis. Le plus urgent…
Elle oubliait quelque chose. Ça lui vint comme un moustique, d'abord discret et indéfinissable, puis clair, énervant, évident.
Elle avait oublié et maintenant elle se souvenait.
« Oh. Oui, il va sans doute falloir que j'aille le remercier, hein. »
…
… …
…
Le remercier, ça supposait repousser la rencontre avec ses coéquipiers, vu qu'elle ne savait pas combien de temps ça prendrait. Pas de problème, avait dit Nyôrai. On n'est pas loin. Crie très fort si tu as besoin d'aide.
Ça l'avait fait sourire un peu, ce qui était peut-être le but. C'était peu, mais c'était déjà quelque chose, et Jeanne se sentait un peu moins inquiète à l'idée de ce qu'elle voulait faire.
Peut-être qu'il préférerait qu'elle n'en parle pas. Qu'elle ne le mentionne pas. Elle doutait qu'il l'ait fait par bonté d'âme. Il y avait une leçon dans ce qu'il avait fait; il y en avait toujours une, avec lui. Il n'était pas un très bon professeur, dans le sens qu'il ne s'attirait pas l'amour de ses élèves… quoique, Achille et les Hana… ah, peut-être qu'il était bon professeur, en fait. Il lui avait enseigné des choses, elle ne pouvait le nier.
Peut-être qu'il serait énervé qu'elle le dérange. Peut-être qu'il ne voulait plus rien avoir à faire avec elle. Peut-être peut-être peut-être. Au fond, elle ne le faisait pas pour lui. Elle le faisait parce que c'était bien, parce que c'était la chose à faire, parce que sinon elle ne serait plus vraiment ce qu'elle voulait être. Il avait laissé des gens qu'il méprisait vivre. Parce qu'elle l'avait demandé. Parce que ça lui avait brisé le cœur de les voir morts de sa main. Parce qu'elle n'avait pas pensé pouvoir le supporter.
Voilà ce qu'elle avait tenté d'oublier, avec la montagne de travail qu'elle s'était immédiatement donnée. Soigner les X-III. Trouver une solution pour ce qui ne pouvait pas être remplacé par ses mains. S'entraîner avec ses coéquipiers et visiter des souvenirs beaux comme des vitraux. Ressusciter Ren. Autant de choses qu'elle avait dû faire, certes, il n'y avait pas d'autre option, mais en même temps c'était bien pratique, hein.
Venir le remercier, c'était aussi une bonne excuse. C'était dur et douloureux et elle continuerait de ne pas songer à ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait senti, ce qu'elle gardait en elle de cet horrible match.
Elle se demanda s'il le sentirait.
Elle se demanda s'il lui rirait au nez.
Elle se demanda si ce serait comme avant, quand elle répondait à ses piques sans réfléchir. Parce qu'elle réfléchissait, maintenant; ça faisait mal de l'avouer, mais elle réfléchissait.
Elle décida qu'elle subirait ce qu'il jugerait bon de lui faire subir, parce qu'au moins ça lui tiendrait les idées éloignées des bombes et des blessures béantes qui patientaient dans une autre partie de son esprit.
Comme toujours, ce n'était pas particulièrement difficile de le trouver. Il brillait comme un soleil sur sa falaise. Le repas devait être fini, déjà, parce que les autres n'étaient pas dans les parages; Jeanne ne s'attarda pas autour des deux bunkers, décidant que c'était déjà bien assez que de devoir se confondre en remerciements sans en plus subir la morgue des autres. Certains d'entre eux étaient supportables; d'autres…
La pensée resta là, car elle l'avait trouvé.
Assis au bord de la falaise, tout comme la dernière fois, Hao regardait le ciel violet du soir et faisait semblant de ne pas l'avoir sentie venir. Avalant sa salive, Jeanne le regarda un moment. Au repos, il ne payait vraiment pas de mine. Est-ce que c'était ça, la vérité des choses ? Elle s'était laissée avoir par l'apparence ?
Elle n'en était pas sûre. Elle n'était pas sûre de voir plus clair maintenant.
« Tu vas te décider à parler, ou tu attends que je découpe en morceaux ? Si tu cherches à manger, je crains que les autres n'aient rien laissé. »
Sa voix posée et rieuse la rappela à l'ordre, et Jeanne fit un pas en avant. Hao ne la regardait pas, mais elle savait bien qu'il n'avait pas besoin de l'avoir à l'œil pour savoir exactement ce qu'elle faisait là.
Les mots se nouèrent entre eux dans l'espace sous sa langue, et elle se sentit hésiter devant l'obstacle. Puis elle le franchit d'un coup.
« Je voulais… vous remercier, pour les X-Laws. Vous n'aviez pas – vous ne vouliez pas les laisser survivre, mais vous l'avez fait quand même, et…
- Qu'est-ce que tu sais de ce que je veux ? »
La remarque l'interrompit.
« Tu crois que je fais des choses parce que tu les demandes ? »
Il semblait prétendre à l'amusement, mais elle avait du mal à y croire. Il n'aimait pas les X-Laws. N'avait aucune raison de les laisser vivre, et le lui avait dit assez clairement.
« Je crois que vous m'avez fait une grande fleur, » répondit-elle tout aussi calmement. « Ça mérite des remerciements. »
Hao renversa la tête en arrière. Ils se fixèrent un moment. Il n'avait pas l'air content, et elle sentait que l'orage était tout près, mais elle ne lâcherait pas. Elle ne le faisait pas pour lui.
« Assieds-toi, » finit-il par dire, l'air fatigué. Jeanne hésita, puis obéit. Pas trop près pas trop loin non plus.
« Tu ne l'as pas soignée, » remarqua-t-il. « Ta main. »
Jeanne suivit son regard et observa sa main gauche, celle qu'elle avait mordu jusqu'au sang pendant le combat des X-III.
« J'ai pensé que c'était une bonne piqûre de rappel, » marmonna-t-elle. De toute façon elle n'aurait pas eu le furyoku pour, pas avec les deux nuits qu'elle venait de passer.
« Sans doute était-elle nécessaire.
- Sans doute. »
Son air d'inconfort fit sourire Hao.
« Et maintenant tu me vois comme un gros monstre prêt à te dévorer. Ne bascule pas dans l'excès inverse. »
Jeanne lui rendit son regard.
« C'est d'autant plus drôle que tu n'as même pas suivi les derniers événements. Pour une fois qu'ils te donnent raison. »
Elle fronça les sourcils, perdue, et se pencha jusqu'à pouvoir regarder le visage du brun. « De quoi parlez-vous ? »
Son sourire s'élargit.
« Par où commencer ? Certaines équipes ont tenté de quitter l'île. Tu ne les connais pas. Bill et Blocken ont essayé de s'emparer de leurs âmes, et ont croisé le fer avec ce bon Horokeu. »
Jeanne fronça les sourcils.
« Lyserg est venu lui prêter main-forte. Ils ont réussi à fuir, je sais que ça t'inquiéterait si je ne te le disais pas. Il y avait un certain Ryû avec eux, qui lui, n'a pas survécu… Ne m'interromps pas… Sâti l'a ressuscité. Pendant ce temps, Chocolove s'est fait tuer par deux personnages intéressants. À leurs yeux, il le méritait : il avait en son temps tué leur père. Et maintenant, les deux personnages intéressants sont en train de ravager cette belle forêt et menacent mon cher petit frère. Tout ça pendant que, quoi, » et elle devina qu'il rigolait sacrément à l'intérieur de lui-même, « tu faisais la sieste dans le café des Paches. »
Jeanne fut prise de court. « Comment vous savez que –
- Ah, je te l'ai dit, non ? Les murs ont des oreilles. »
Il ne souriait pas; Jeanne se demanda ce qu'il pouvait bien avoir fait d'autre. Elle se rappela soudain le message des Boz – des Bozu. Sâti avait dû repousser la rencontre pour pouvoir aider ceux qu'il fallait aider.
Devant sa mine déconfite, il reprit : « Ne m'en veux pas d'avoir pimenté un peu les choses. Ce n'est pas comme si tu ne m'avais pas donné la meilleure fenêtre de tir possible en enchaînant deux nuits sans sommeil. »
Elle cilla. « Vous ne vouliez pas que je me batte... ? »
Il haussa un sourcil. « C'est ce que tu retiens ? Je m'étonne que tu ne sois pas en train de courir dans tous les sens pour essayer d'aider le coup de cœur de cette adorable petite Nyôrai et le reste de ses amis. À moins que ce qu'ils t'ont appris ne t'ait éloignée d'eux ? »
Elle ne répondit pas. Il était insultant, mais elle n'arrivait pas à s'énerver. Il y avait… quelque chose qui… Ah, la frustration ! Elle se sentait si près de comprendre quelque chose. C'était comme si quelqu'un se tenait juste à côté de son oreille et tentait de lui souffler un secret, sauf que c'était juste assez bas pour qu'elle ne distingue pas les mots, et…
« Ne bouge pas, » ordonna-t-il soudain, l'air inquisiteur. Jeanne, surprise, resta immobile alors qu'il approchait sa main, mais finit par être mal à l'aise.
« Hao –
- J'ai dit ne bouge pas. Tu as quelque chose dans l'œil.
- Je crois que je le saurais – aïe ! »
C'était moins de douleur que d'alarme qu'elle venait de glapir. Elle avait la désagréable sensation qu'il venait de lui mettre un doigt dans l'œil, sauf qu'elle n'avait pas mal, et qu'elle ne pouvait pas bouger.
Concentré, le Shaman de Feu ne réagit pas. Voulait-il vraiment l'aveugler ? Elle ne voyait plus rien de cet œil-là, à part… une vague lueur dorée. Une paillette ? Elle n'était pas sûre de comprendre. Ce n'était pas le genre de Hao de…
« Chut, » ajouta-t-il d'un air absent avant de lancer son doigt vers l'extérieur, comme pour se débarrasser d'une punaise. Maintenant qu'il n'avait plus sa main dans son œil, Jeanne se permit de ciller. Elle n'avait pas eu mal, et elle ne voyait plus rien de jaune. Qu'est-ce qu'il venait de fabriquer ?
« Hao… ?
- As-tu remarqué quoi que ce soit de particulier ? Au village ? Pas de rencontre bizarre dans les coins sombres ? »
Jeanne avala sa salive. S'attendait-il à ce qu'elle lui livre… quoi que ce soit ? Les avances de Sâti ? Les confidences de Rutherford… ?
« Je croyais que les murs vous disaient leurs secrets, » dit-elle prudemment.
Il eut un rire bref avant de redevenir sérieux. « J'ai sans doute mérité cette sortie. Tu ferais sans doute bien d'être sur tes gardes à partir de maintenant. »
Plus qu'avant ? Une part d'elle avait envie de le titiller plus avant, mais elle sentit qu'il y avait plus important.
« Vous soupçonnez quelque chose ? J'avais quoi, dans l'œil ? »
Après réflexion, Hao répondit : « Un reste d'influence. D'origine troublante.
- Il en faut beaucoup pour vous troubler, » observa Jeanne.
« Disons que tu n'es pas la seule à exhiber des… signes particuliers. »
Elle fit la moue.
« Si vous voulez mon aide pour comprendre ce qui se passe, il va falloir être plus direct. »
Il sourit. « Tu m'offrirais ton aide ? Je ne sais pas si je dois être insulté ou émerveillé. »
Piquée, Jeanne tenta de mettre de l'ordre dans ses idées et lui adressa un regard furieux. « Je n'aime pas plus que vous être tenue dans l'ignorance. Si c'est une menace suffisamment importante pour vous inquiéter, je veux savoir. Au moins pour pouvoir les remercier.
- Tu ne sais rien de ton ignorance, » se moqua Hao, « et c'est tant mieux ainsi. Ce n'est pas une force positive, même dans ton sens du terme. Je préfère que tu ne te penches pas sur la question. »
Leurs regards se trouvèrent, s'affrontèrent. Puis Jeanne eut une pensée inquiétante.
« Vous préférez vous en occuper tout seul, alors ? Vous n'impliquerez ni Achille ni les autres ? »
Hao la considéra un moment. « C'est certainement au-dessus de leur niveau. Et puis je ne les accapare pas tant que ça.
- Pas tant que ça ? Achille m'a dit qu'il ne rentrait que demain matin ! »
Hao eut la bonne grâce de paraître surpris… et le resta.
« Je l'ai quitté ce midi, » finit-il par dire, avant de se mettre à rire. « Je ne lui ai pas donné d'autre mission.
- Quoi ?
- Je ne mens pas. Il faut croire que le cher garçon ne voulait pas t'inviter dans ses plans de l'après-midi. »
Jeanne peina à dissimuler son trouble. Elle ne voulait pas le croire, mais elle sentait qu'il disait la vérité. Pinçant les lèvres, elle tourna la tête, surprise et peut-être encore plus endolorie par la main apaisante posée sur son épaule. Hao ne chercha ni excuses ni piques; pour ça, au moins, Jeanne l'en aurait remercié, si elle faisait confiance à ses cordes vocales. Au lieu de ça, elle fixa l'horizon, la mer calme des arbres.
« Quoi… quoi qu'il en soit, si vous décidez d'impliquer quelqu'un, faites que ce soit moi, » finit-elle par dire.
Hao secoua la tête. « J'apprécie ta diligence, mais soucie-toi d'abord du tournoi. »
Elle ne put retenir son rictus. « Bien, monsieur le professeur. » Puis elle se rendit compte qu'il avait exactement le même sourire qu'elle, et que ça signifiait forcément qu'elle avait fait une erreur.
Oh ! Elle en oubliait presque –
« Chocolove et les autres, » souffla-t-elle pour elle-même en se redressant, avant d'être brutalement arrêtée par une main sur son poignet.
« Euh, écoutez, je tenais à venir vous remercier, je sais que vous ne pensez pas qu'ils le méritent ou que je le mérite, mais si ce que vous dites est vrai, je dois… »
Un coup de canon assourdissant retentit à travers la forêt. Jeanne leva les yeux, et devina dans la pénombre ce qui ressemblait à une ombre gigantesque. À cette distance, il était difficile de distinguer les signatures, surtout qu'elles n'étaient pas très fortes. Elle en trouva tout de même au moins trois. Il y avait… une chasse… ?
« Ah, » soupira Hao. « Yoh s'est blessé. »
Blessé ? Non, pas juste blessé, selon Hao Yoh s'était blessé. Qu'est-ce que ça voulait dire, ça ? Jeanne voulut le demander, mais Hao se relevait.
« Où allez-vous ? »
Hao leva les cils, sibyllin.
« Où veux-tu que j'aille ? Il faut bien que quelqu'un aille l'aider. »
Ça, ça, c'était un signal d'alarme, et Jeanne ne le manqua pas, se levant à son tour. Impossible de l'arrêter s'il avait vraiment l'idée en tête, et elle le savait, mais l'idée de laisser Yoh – et ceux, quels qu'ils soient, qui étaient avec lui – seuls face à ce Hao qu'elle n'était pas sûre de comprendre ne lui plaisait pas.
Alors, sans réfléchir plus avant : « Je viens avec vous ! »
Hao ne retint pas son sourire.
« Par quels moyens ? »
Jeanne s'interrompit, hésita, regarda Shamash, puis Spirit of Fire, presque par hasard, sans vraiment comprendre l'instinct. Hao sourit de l'implicite.
« Vraiment ? Tu me demanderais de t'emmener ? »
Jeanne s'interdit d'hésiter et leva le menton, le défiant d'y trouver à redire. Il l'observa, clairement en train de réfléchir.
« Après tout, pourquoi pas. Tu pourras voir le travail de Camel Munzer de tes propres yeux. »
Elle fronça les sourcils. « Je devrais reconnaître le nom ? »
Hao fit quelques pas dans le vide avant que ne se matérialise la silhouette de l'esprit de feu. « L'inspirateur de Hans. Ton collier est une œuvre de précision; maintenant tu vas voir ce que ça donne à grande échelle. »
Alors la chose qui volait dans les arbres… Pas un esprit ? « C'est une machine ? »
Ce n'était pas forcément bon signe. Hao n'aimait pas les machines la plupart du temps; si celle-là s'attirait son ire, elle ne donnait pas cher de la peau dudit Camel, qui qu'il soit.
Sans réfléchir, Jeanne s'approcha du bord de la falaise. Le saut qu'il fallait faire pour atteindre Spirit of Fire n'était pas très grand, et elle n'avait de toute façon plus besoin de sauter. Ses aimants se mirent en place, lui assurant un passage sûr.
« Attends. »
Elle s'arrêta, les pieds juste dans le vide. Comme par hasard.
« Avant toute chose, » dit-il doucereusement. « Une condition. Cette nuit, tant que tu seras sur Spirit of Fire, si je te donne un ordre, tu obéiras. Ou il y aura des conséquences. »
Jeanne refusa de déglutir.
« Me demanderez-vous des choses que je ne voudrais habituellement pas faire ? »
Il rit.
« Certes oui. Rien de répréhensible pourtant. Ai-je ta parole ? »
Elle hésita. Songea qu'elle n'avait aucun moyen de le suivre autrement.
« Oui.
- Alors en voiture, princesse. »
Elle rejoignit le Spirit of Fire, et ils s'enfoncèrent dans les arbres.
