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12 / Lumière d'étoile, étoile brillante

Bella tapota sa cuillère contre le bord de son bol avant de prendre une cuillerée du yaourt qu'elle avait sucré avec le miel des ruches d'Emmett. Edward la regarda porter la cuillère à sa bouche, ses propres lèvres pincées de réflexion.

"Je ne sais pas," dit-il. "Je veux dire, j'ai vu Adam la veille de la tempête. Quelles sont ses chances qu'il voyage dans le temps pendant cette période ?"

"Pas terribles, je suppose," dit Bella. "Pas impossible cependant."

Il avait raison, c′était comme tirer à la courte paille en quelque sorte. Lorsqu'une tempête se déchaînait, l'énergie qu'elle rejetait remontait le fil des ans avec des griffes orange pour faire avancer les gens. C'est pour cela que les Raiders arrivaient comme des vautours lorsque les sirènes hurlaient, pour attraper les gens qui atterrissaient dans le présent.

La plupart du temps les voyageurs étaient surpris à faire des choses banales lorsqu'ils étaient emportés – ce qu'ils faisaient le plus souvent. Laver la vaisselle, marcher pour aller au travail, dormir. Il y avait d'innombrables légendes urbaines de personnes voyageant dans le temps alors qu'elles étaient aux toilettes ou en train d'avoir des relations sexuelles.

Tout le monde connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un dont l'oncle faisait pipi ou dont l'ami était en pleine passion quand snap. Nouvelle heure.

En moyenne les gens ne passent que quelques jours par an à se recroqueviller sous un ciel fissuré, des éclats de feu et des vents violents. Si le voyage dans le temps tournait son regard vers Adam il serait plus susceptible de s'envoler en étant assis sur son tabouret de bar.

Des badauds avaient parfois rapporté avoir vu un flash orange lorsque quelqu'un était arraché à son temps. Avant l'Impulse en 1996, les disparitions étaient simplement des mystères non résolus à dévorer pour les partisans du complot.

Malgré tous ces discours sur les probabilités, le cas d'Edward était atypique. L'énergie n'était pas souvent en mesure de remonter plus loin que dans les années 30 ou 40. Bella s'était souvent demandée si les gens du Dust Bowl* voyaient de temps en temps une lumière de couleur flamme tacheter ces nuages de saleté – si les tempêtes les plus terrifiantes de son temps à elle faisaient écho dans le leur.

Adam était rarement seul, il aimait trop parler. Là encore, Bella était là quand Jessica avait disparu mais elle n'avait rien vu. Elles étaient sur First Beach jurant, gloussant et osant se plonger plus profondément dans l'eau si froide que ça leur piquait la peau et leur volait leur respiration. Bella avait tourné sur elle-même, les bras tendus, l'écume de mer tourbillonnant autour de ses chevilles et c'était tout. Un tour complet et Jessica avait été perdue pour elle pendant une décennie.

"Peut-être qu'il a fait un petit saut," dit Bella. "Quelques heures ou un jour ou quelque chose. C'est arrivé à un de mes amis. Il n'a disparu que deux heures avant la tempête qui l'a emporté."

"Vraiment ? A-t-il eu le syndrome ?"

La réponse simple aurait été un non rapide. La réponse compliquée était aussi longue que la mort de Sam et Bella n'était pas sûre que les loups puissent être affecté par la maladie. Elle espérait que non.

"Non," dit-elle, "Il n'a pas eu la moindre chance, il a été attrapé par les Raiders à peu près dès son arrivée."

Pris alors que le crépitement et la rage de la tempête l'avait piégé sous sa forme humaine affaiblie. Il n'avait pas eu l'espoir de les combattre mais il pouvait encore guérir. Il aurait été préférable que cette capacité lui soit également enlevée.

Non, il aurait mieux valu que la tempête le fige en loup. Ensuite il aurait pu déchirer les Raiders et… Bella ne pouvait pas finir cette pensée. Sam ne l'aurait jamais fait. Aussi cruels qu'ils soient, les Raiders étaient toujours des humains. Sam aurait adhéré à ses principes jusqu'à la fin.

Edward grimaça – ce petit scintillement de pitié qui était presque devenu une poignée de main dans leur monde. "Je suis désolé."

Comme un réflexe les mots 'ça va ' montèrent dans sa gorge mais Bella les remplaça par une vérité différente.

"C'était il y a longtemps."

Après avoir terminé leur petit-déjeuner, ils descendirent l'escalier jusqu'au laboratoire. Tout le monde était à sa place habituelle – Garrett et Jasper sur l'échafaudage, Rosalie devant son ordinateur, Carlisle concentré sur ses recherches, Mary vérifiant la pommade et les pilules qu'ils avaient préparées – sauf Emmett. Au lieu de regarder les progrès de Rosalie par-dessus son épaule, il empruntait les chemins aériens avec Jasper et Garrett, faisant revenir les souvenirs obscurcis de Bella du temps où elle regardait un ours marcher autour de son enclos au zoo.

"La tempête n'a aucun sens," déclara Rosalie en guise de salutation. "Nous aurions dû voir des signes avant-coureurs mais toutes nos lectures d'une semaine à l'avance sont les mêmes. Il n'y a rien là. Pas de fluctuations, pas d'éclats… rien qui indiquerait une énorme tempête à l'horizon."

Reposant ses avant-bras sur la balustrade, Emmett regarda l'écran plutôt qu'elle. "Nous avons fait arrêter les machines le jour de la commémoration," déclara-t-il.

Agitant une main comme pour chasser un moustique, Rosalie fronça les sourcils. "Pendant cinq minutes, c'est sorti de nulle part. Il y a toujours une sorte d'accumulation. Toujours."

Avec un soupir tranquille Carlisle abandonna son travail pour s'accroupir à côté de Rosalie et faire défiler ses découvertes. Pendant qu'il lisait elle posa sa joue sur son épaule. Sa main se posa sur son bras comme des mots prenant la forme d'un toucher. C'était naturel – comme habituel. Une danse qu'ils auraient pu faire depuis que l'un ou les deux étaient humains.

Emmett ne dit rien, ne fit rien. Si c'était la tentative de Rosalie de se venger de l'humaine, il ne lui donnerait pas la satisfaction de la voir réussir. Jasper d'un autre côté s'éloigna d'Emmett, sauta tous les autres échelons et secoua la tête comme l'effacer.

Mary roula des yeux. Bella fut tentée de faire pareil.

Une sonnerie rebondit dans le laboratoire. Il fallut quelques secondes à Bella pour réaliser que c'était la sonnette – un bruit rare. C'était comme entendre le rugissement d'un léopard au milieu de Pendleton. Presque personne ne venait à la vieille grange en bordure de la ville.

Le regard de Bella se tourna vers l'écran sur le mur qui montrait le porche à travers l'œil de la caméra de surveillance. Un homme corpulent et chauve faisait les cent pas, regardant la maison comme si elle était sur le point de le mordre. Il tenait une enveloppe tachée par la sueur de ses mains.

"C'est Jenks," dit Jasper. Quand il vit les expressions confuses de Bella et d'Edward, il ajouta, "Notre avocat. Je vais voir ce qu'il veut. Restez là."

Bella se rapprocha de l'écran. L'apparition de Jasper ne sembla pas calmer les nerfs de Jenks, le petit homme tremblant s'enfuit dès que Jasper eut récupéré l'enveloppe.

Au lieu de rentrer tout de suite, Jasper sentit l'enveloppe et l'ouvrit. Deux morceaux de papier flottèrent dans sa main. En lisant l'un d'eux il s'appuya contre le cadre de la porte. Des émotions étrangères pulsèrent à travers Bella : le cœur d'un étranger battant dans sa poitrine, martelant ses versions d'amour, de tristesse et de culpabilité. A côté d'elle la respiration d'Edward ralentit. Sur l'écran, Jasper glissa le papier dans sa poche et retourna à l'intérieur. Le sentiment s'éloigna, essayant d'attirer Bella comme une énorme vague balayant ses jambes sous elle et la traînant en mer.

A son retour au laboratoire Jasper tendit l'autre papier à Rosalie. Elle le relut deux fois avant de montrer le message qu'elle avait reçu à Bella et Edward.

Rose,

Demain, va à Burns. Emmène tes nouveaux amis avec toi. Si vous ne trouvez rien de notable en ville, dirigez-vous vers le sud sur l'autoroute 395. Vos amis sauront ce que vous cherchez quand ils le verront. J'espère avoir le bon timing. Si vous arrivez jusqu'à Alturas revenez en arrière.

Rendez-vous dans quelques mois. Sois sage.

Tout mon amour, Alice.

Bella fonça les sourcils à la vieille écriture ampoulée. "Comment pourrait-elle savoir qu'il y a quelque chose que nous devons trouver à Burns ? N'est-ce pas l'Alice qui est perdue dans le temps ? Elle est de retour ?"

"Elle n'est pas de retour," dit Carlisle, posant ses coudes sur le bureau et formant un clocher du bout des doigts. "Pas encore. Je soupçonne qu'elle ait laissé ça à Jenks avant d'être emportée. Elle… c'est… euh. Alice a un moyen de …"

"Elle voit le futur," dit Emmett, sa voix était la même chose inconnue et rude qu'elle avait été quand il avait sauvé Bella de Jasper dans l'allée derrière le bar. "C'est à peu près ça non ?"

Bella et Edward échangèrent des regards pleins de doutes avant que ce dernier ne hausse les épaules et ne rit.

"Connaissant Alice je peux presque y croire," dit-il.

Bella avait oublié que c'était Alice qui avait amené Edward dans leur organisation. Ses pensées revinrent à la conversation qu'elle avait eue avec Jake au sujet des capacités extraordinaires de certains vampires. C'était le don d'Alice ? La capacité de voir l'avenir ?

Et que voyait-elle les attendre à Bruns ?

X-X-X

X-X-X

Bella était devant son placard, faisant défiler encore et encore les possibilités sur les cintres. Les choix étaient minces. Elle aurait dû demander de faire une descente dans les vêtements de Mary. Ou de Rosalie, même si elle ne savait pas si Rose possédait autre chose que des blouses et une seule robe à bretelle. La robe d′été semblait porter la poisse maintenant.

Après quelques passages de plus dans les cintres s'entrechoquant, elle opta pour une robe qui appartenait à sa mère – l'une des rares choses qu'elle avait emmenée de Riverside à Forks puis à Pendleton. Tout aussi inadaptée à la météo automnale que la robe bain de soleil mais elle l'aimait bien. La jupe fluide et évasée lorsqu'elle tournait lui rappelait sa maman. Renée avait été l'une des nombreuses personnes à avoir disparu dans l'obscurité pendant les émeutes, passant d'une mère toujours souriante en une phrase inachevée : présumée morte, bien sûr mais certains jours lorsque Bella était agressé par l'optimisme, elle se laissait imaginer.

Laissant son visage libre de tout vieux maquillage, Bella commença à dénouer ses boucles. Une à une les douces mèches s'enroulèrent autour de ses épaules.

"Bella !" La voix de Jessica filtra à travers les fissures de la porte fermée. "Edward est là."

Un dernier coup d'œil dans le miroir fut tout ce que Bella se permit avant d'avancer. Edward était à côté du réfrigérateur comme s'il attendait de cuisiner avec elle.

"Salut," dit-elle avec un sourire. "Tu es beau."

Elle se mit sur la pointe des pieds pour embrasser sa joue puis prit son sac accroché derrière la porte. "Merci. Toi aussi."

Avec une chemise à la place de l'habituel t-shirt, il ressemblait à un étranger familier – quelqu'un qui allait être présenté pour la première fois et suscitait un sentiment instantané de Je te connais.

Jessica passa ses doigts fins dans les cheveux de Bella. Elle fronça les sourcils en testant le poids du sac de Bella.

"Sérieusement ? Tu prends une arme pour ton rencard ?"

"Hé, on ne sait jamais," dit Edward. "Ça pourrait être utile."

Bella accepta la main qu'il lui offrit mais recula d'un pas. "Dois-je m'inquiéter de ce à quoi tu penses ?"

"Non. Je ne provoquerai jamais les Raiders pendant le premier rendez-vous. Je suis un gentleman."

Jessica le toisa et croisa ses bras sur sa poitrine. "Tu l'es hein ? Et c'est à ce moment-là que je te demande quelles sont tes intentions ?"

"Certainement. C'est à ce moment que je bégaie et aie l'air nerveux et promets que mes intentions sont pures et dis que je la ramènerai à onze heures ?"

"Ouais. Et tu devrais m'appeler Monsieur pour faire bonne mesure… Mais bon, des intentions pures ? Ennuyeux. Je ne peux rien vivre par procuration avec cette réponse."

Edward rit. "Je garderai ça en tête. Il s'avança vers la porte et ajouta. "A plus tard monsieur. Bonne soirée."

Bella souffla. "Ne l'encourage pas !"

Main dans la main ils traversèrent le gravier jusqu'à la voiture qu'il avait empruntée à Carlisle. La lumière rosée du soleil couchant couvrait tout, adoucissant toute la ville. Edward ouvrit la portière de Bella avant de courir devant pour s'asseoir sur le siège conducteur.

"Mon projet pour ce soir a un peu déraillé," dit-il, en bouclant sa ceinture de sécurité. "J'allais nous faire un dîner dans la cuisine de la pension et t'y emmener mais pour diverses raisons, cela a échoué. C'est aussi bien, je suppose, puisque mon idée de départ était d'emprunter la voiture de Rosalie et qu'évidemment ça n'a pas réussi non plus."

"Pas surprenant, connaissant Rose. Alors, quelle est la nouvelle idée ?"

"Hum. A quel point es-tu délicate ?"

"Pas délicate, je n'aie jamais hésité à attraper et à nettoyer du poisson. Assez sensible cependant pour ne pas vouloir manger d'insectes ou de limaces."

"Bien. Ça devrait aller, alors."

Après avoir garé la voiture à la pension de famille, il l'emmena quelques rues plus loin. Les méandres de la promenade les firent passer devant des bâtiments rénovés portant des bannières de la Société de préservation qui côtoyaient les tas de briques et de verre qui croupissaient. Du ruban de signalisation décorait les vieilles façades des magasins et des maisons délabrés, accrochées partout comme des guirlandes de Noël. Un camion d'eau surveillé stationnait près du siège de la société, une file de personnes avec des cruches s'enroulaient autour comme une queue géante.

Bella se demanda si aller à ce rendez-vous était une préoccupation frivole dans des moments comme celui-ci. Mais encore une fois, quand est-ce que ce serait différent ? S'ils attendaient un jour lointain et parfait, ils finiraient par attendre pour toujours.

Dans un coin quelconque près du tribunal du comté, Edward fit un signe de tête vers leur cible : un stand de nourriture avec une enseigne qui proclamait son nom en majuscules et des guillemets inutiles "SANDWICHES." En dessous, un panneau mal peint annonçait que c'était toujours ouvert.

"Je pense que la viande est du poulet," dit-il. "Ça a le même goût, de toute façon. Je suis presque sûr que ce n'est pas un insecte ou limace cependant… et je suis complètement sûr que c'est délicieux." En faisant une pause, il exhala un rire. "Il me vient à l'idée que j'aurais dû dire que c'était délicieux et en rester là."

"Pftt. Si tu l'avais fait, je ne me sentirais pas aussi aventureuse que maintenant."

Alors qu'ils s'approchaient du stand, un parfum de fumée et de barbecue enveloppa Bella, réveillant son appétit. Entre le travail au labo, la gestion des injections de Jessica et les préparatifs, elle avait oublié le déjeuner. L'homme grand et maigre qui les servait portait un short cargo et un t-shirt avec l'impression délavée d'une veste de smoking. Clairement un local. Pour lui, le vent qui donnait la chair de poule aux jambes de Bella devait ressembler à une brise légère.

Une poignée de tables et de chaises en plastique mal assorties entourait le stand mais Bella et Edward choisirent de manger en marchant. Comme promis, c'était délicieux. Après la première bouchée, Bella ne se soucia plus si c'était du poulet ou pas.

"Si nous étions dans un monde différent…" dit Edward, "un monde décent, je jure que je t'emmènerais dans un restaurant."

En marchant avec lui dans le froid, en regardant les derniers rayons de soleil s'éloigner, Bella se sentait chaude. Elle sourit.

"Je préfère le sandwich, je pense," dit-elle. "Cependant je ne refuserais pas le monde décent."

En riant, il tourna et marcha à reculons pour qu'ils puissent se faire face. "Je suppose que je sais ce qu'il faut t'offrir pour ton prochain anniversaire, alors."

"Yep. Un monde décent, s'il te plaît. Je n'en demande pas beaucoup, n'est-ce pas ?"

"Pas du tout. Au rythme où Rose travaille, elle va forcément en créer un d'ici là. J'ai juste besoin de comprendre comment m'en attribuer le mérite."

Leur lent périple au milieu de la ville les conduisit au parc Till Taylor, où ils se perchèrent sur un banc pour finir ce qu'il restait de leurs sandwiches. Sous un brusque torrent de silence, Bella se demanda de quoi parler. Le genou d'Edward rebondissait de haut en bas, secouant le banc.

Ils ne pouvaient pas discuter du laboratoire ou de leur passé, trop de gens se promenaient. Se démenant pour trouver quelque chose à dire, Bella laissa échapper le premier sujet qu'elle trouva.

"Qu'est-il arrivé au repas que tu préparais ?" demanda-t-elle.

Edward gémit. "Je l'ai en quelque sorte brûlé. Et par "en quelque sorte", je veux dire que le charbon aurait été plus appétissant." Il jeta le papier brun gras de son sandwich à la poubelle. "Oncle Clyde traînait dans la cuisine, de toute façon. Il n'aurait rien laissé pour toi."

"Oncle Clyde ?"

"Ouais. Un des pensionnaires. Les gens l'appellent comme ça parce qu'il est comme un oncle qui vous accule pendant des réunions de famille et ne veut pas se taire. Et il raconte les mêmes histoires encore et encore. Si nous étions à la pension de famille en ce moment, il te raconterait probablement comment il a perdu sa première dent ou la fois où il a mis de la cannelle dans ses flocons d'avoine ou quelque chose d'aussi fascinant."

"Et tu as décidé de me priver de sa compagnie… ?" En se débarrassant de son emballage de sandwich, Bella se leva et saisit les mains d'Edward pour le tirer du banc. "C'est juste cruel."

"Tu plaisantes mais je t'emmènerai le rencontrer une fois que je serai sûr que tu m'aimes assez pour ne pas t'enfuir en criant après... Alors tu verras."

Balançant leurs mains liées entre eux, Bella essaya de paraître nonchalante quand elle dit, "Je t'aime déjà assez."

Edward sourit simplement.

Alors qu'ils passaient devant le cinéma Pendleton, il montra du doigt le panneau au-dessus de la porte.

Entrée gratuite ce week-end. Dons acceptés. Tous les fonds recueillis iront au Fonds Pendleton de secours aux victimes de la tempête. Si vous êtes toujours sans électricité, venez à l'intérieur. Nous avons du chauffage.

"Tu veux y aller ?" demanda-t-il.

Bella avait déjà vu plusieurs fois le film qu'ils passaient, avec un univers sans tempête et sans voyage dans le temps. Typique pour les films post-Impulse. Elle avait quand même hoché la tête. Après l'attente dans une file qui bloquait une partie du trottoir, ils mirent tous les deux quelques dollars dans le bocal pour les dons.

Le cinéma n'était rien de plus que quatre murs en parpaing avec de la peinture rouge écaillée, une billetterie et un écran. Le bâtiment précédent s'était effondré lors d'une tempête à la fin des années 1990 et les propriétaires l'avaient transformé en une sorte de drive-in sans voitures. Pendant les week-ends, les gens apportaient des chaises de jardin et des collations pour jouer à faire semblant pendant quelques heures.

Bella et Edward choisirent un endroit près de l'avant, assis les jambes croisées sur le sol dur. Après le début du film, il se pencha et lui chuchota à l'oreille, sa voix étant si basse qu'elle l'entendait à peine par-dessus le film.

"Ce type était-il dans Retour vers le futur ?" demanda-t-il.

Bella plissa les yeux. "Je ne sais pas. Peut-être ?"

"Humm. Je pense que ça pourrait être lui." Sa voix devint encore plus basse. "Est-ce que je t'ai déjà dit que c'était le premier film que j'ai vu quand je suis arrivé ?"

"Retour vers le futur ?"

"Humm. J'ai passé les trois années suivantes à projeter d'économiser pour acheter une DeLorean."

Bella sourit. "Tu as changé d'avis ?"

"Une fois que j'ai découvert que c'était juste des voitures normales avec des portes bizarres ? Ouais."

Au lieu que l'histoire se déroule à l'écran, Bella imagina le petit garçon du début des années 1900 tomber dans le futur. Dans son imagination, elle pouvait presque voir l'obsession de toute une vie pour les machines prendre forme au fur et à mesure qu'il découvrait la technologie moderne. Influencé par ce qu'elle savait de l'homme qu'il était devenu, elle le voyait comme un gars avec de la farine sur lui éternellement : un gentil et étrange petit fantôme de l'époque édouardienne avec un penchant pour la pâtisserie.

La main d'Edward joua avec la sienne pendant un moment avant que son bras ne glisse sur ses épaules. Elle aimait le ton de sa voix lorsqu'il s'arrêtait pour faire un commentaire, il traînait sur son cou comme un baiser à chaque fois. Son cerveau ronronnait, la suppliant de demander ce qu'ils faisaient et pourquoi il l'aimait bien mais elle refusait que ça gâche tout. Elle se blottit plus près.

Trop tôt, la fin 'ils vécurent heureux' arriva à l'écran. Edward reconduisit Bella chez elle et l'accompagna à la porte d'entrée. Chemin faisant ils ne dirent rien. Bella ne tripota pas ses clés en disant qu'elle avait passé un bon moment, comme elle l'avait fait pour d'autres rendez-vous dans le passé. Elle resta sur la marche inférieure de l'escalier en bois bancal, de sorte que son visage était presque au même niveau que le sien. Comme elle se pencha en avant, il la rencontra à mi-chemin. Leurs nez se cognèrent, provoquant un éclat de rire partagé avant que leurs lèvres ne se touchent, lentement et doucement. Embrasser Edward rappela à Bella son premier jour dans le laboratoire - le jour où elle avait pensé qu'il avait l'air d'avoir inventé le sourire. Il n'embrassait pas de la façon dont il souriait - pas tout à fait. C'était plus comme s'il l'inventait avec elle, en titubant vers quelque chose d'entièrement nouveau.

Le rideau de la cuisine bougea, brisant le sort.

"Je suppose que tu ferais mieux de rentrer avant d'avoir des ennuis…" dit Edward en riant. "A demain ?"

Demain. La mystérieuse sortie guidée par un supposé médium. Bella fit un signe de tête et lui fit deux autres baisers d'adieu qui se multiplièrent et se transformèrent en vingt avant qu'elle ne puisse les attraper et les emporter au lit. Enveloppée dans les bras d'Edward, elle passa cinq minutes de plus dans la lueur de la lumière du porche, surveillée par les arbres et entourée par le vent cancanier.

Elle était déjà dans le pétrin.

X-X-X

X-X-X

Burns, Oregon était autrefois un vaste désert, désolé et desséché. Après l'Impulse, les prairies luxuriantes avaient surgi partout. De l'herbe poussait même sur les toits de certaines des maisons les plus anciennes, comme si l'endroit retournait à la terre en rampant.

La région environnante était un tapis vert qui se déroulait pour accueillir Bella et ses amis alors qu'ils arrivaient en ville. Bella était assise à l'arrière de la voiture de Rosalie, prise en sandwich entre Edward et Jessica. Le premier gardait une main sur le genou de Bella et insistait pour appeler Jessica "Monsieur", même quand Bella le menaça de l'appeler "Marcie" s'il continuait.

Une ou deux fois, lorsqu'ils passaient à l'ombre d'un arbre à feuilles persistantes, il volait un baiser rapide.

"Hé, je pensais t'avoir dit qu'il n'y aurait pas de pelotage de Bella dans ma voiture !" dit Rosalie. Le vague sourire qui se reflétait dans le rétroviseur racontait une autre histoire.

Le marché de Burns était construit sur l'emplacement de ce qui avait été l'hôtel de ville autrefois. Le groupe avait garé leurs deux voitures et avaient commencé leur recherche, parmi des rangées de poulets maigres accrochés par les pattes, des seaux de légumes avec de la terre du champ encore accrochée à leur peau et des barils pleins de graines.

C'est près d'un étalage de vente de figurines d'occasion ébréchées que Jessica haleta. Son visage transformé, le passé et le présent en conflit en elle. Avec un murmure du nom de Bella, elle pointa vers une femme qui, jusqu'alors, n'avait existé pour Jessica que dans des images fanées et des histoires à moitié oubliées.

Tout en Bella se figea. Vingt ans de questions sans réponse frémirent de sa bouche, condensé en un mot.

"Maman ?"

* Le Dust Bowl (bassin de poussière) est une région à cheval sur l'Oklahoma, le Kansas et le Texas touchée dans les années 1930 par la sécheresse et une série de tempêtes de poussière provoquant une catastrophe écologique et agricole.