Jeu d'échecs

Troisième partie : Ab ungue leonem

Neuvième chapitre : Surrender or / Le docteur

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.

Soundtrack : This Will Be The Day (RWBY soundtrack)

Notes :

Anniversaire de Jeanne hier, chapitre aujourd'hui! J'espère que ça va vous plaire.


« Vous êtes tous bien assis ? Tout le monde a ses snacks et ses jumelles ? Sinon c'est trop tard ! Le match va commencer ! Avec, à ma gauche, une équipe que vous avez déjà rencontrée et qui vous a bien plu, je parle d'E.D.N.N ! »

Jeanne grimpa sur le ring avec des picotements dans les doigts. Ce match ne comportait pas l'angoisse du précédent et elle avait hâte de montrer ce qu'elle savait faire. Sans se départir de son sourire, elle se retourna pour aider Nyôrai à monter, et trouva une lueur complice dans les yeux de son amie.

Ils s'entraînaient dur depuis plus jours. Nyôrai était plus rapide et commençait à ne pas s'emmêler les pieds quand elle devait bouger vite; Achille commençait à stabiliser son Over-Soul d'armure, et elle-même… se sentait aussi moins hésitante. Sur le papier, ils ne risquaient absolument rien, et à voir leurs adversaires non plus. Il ne s'agissait pas d'être trop confiante, mais… elle ne pouvait retenir la hâte de commencer. Hao rirait moins quand il verrait les progrès qu'ils avaient fait.

« On les applaudit bien fort ! Ils ont l'air de péter la forme. On verra s'ils ont encore leur beau sourire après le match ! Pendant ce temps-là, à ma droite… Vous ne les avez jamais vus mais ils vous impressionnent déjà, je vous donne ENSEIOTH ! »

Jeanne leva les yeux. Nyôrai leur avait présenté les trois membres rapidement : le couple était constitué de Maya et d'Ados, deux Shamans grecs qui passaient leurs semaines à quadriller le village pour chercher leur fils. La femme était déjà debout sur le ring, penchée vers son mari avec lequel elle semblait discuter silencieusement. Au bout de quelques secondes, Ados la rejoignit sur la plateforme, pendant que le dernier membre du trio grimpait le long de la rampe ménagée à son attention.

Le docteur Johannes Faust n'avait pas l'air de grand-chose dans son fauteuil roulant. Il était penché vers l'avant, les deux mains rangées entre ses jambes et la tête ballante. Pourtant, c'était de lui que Nyôrai se méfiait le plus, lui qu'elle ne trouvait pas net, alors Jeanne se trouva à le toiser.

Le plan était simple. Envoyer Achille comme poids lourd, écarter le docteur pas net, et échanger comme ils le pourraient avec les deux autres. Leur façon de se battre intriguait Nyôrai, et elle voulait pouvoir l'observer un peu plus longtemps qu'il n'en faudrait à Jeanne pour les mettre au tapis.

Elle ne devait servir que de solution de secours, au cas où. C'était plus sage, s'ils voulaient cacher leurs plus gros atouts pour le dernier match. Et puis tant qu'elle était mystérieuse, personne ne s'amuserait à venir leur chercher des noises.

Radim était en train de chauffer le stade. « La quête d'ENSEIOTH est particulièrement touchante ! La connaissez-vous ? En avez-vous entendu parler ? Ces pauvres parents ont en effet perdu leur enfant sur la route du tournoi ! Il a malheureusement disparu. Vous pouvez voir son portrait sur le grand écran, et je ne peux que me faire l'écho de leur appel : si vous avez la moindre information quand à ce qui à pu arriver au jeune Melos, parlez-en au Pache le plus proche après le match ! Merci pour votre aide ! »

Ce n'était pas la façon la plus orthodoxe d'aviver l'enthousiasme du public, mais Jeanne admira le choix de Radim de relayer l'appel.

« Maintenant que ce sujet est clos, revenons-en au match ! Vous avez hâte ? Vous êtes tous prêts ? Je ne vous entends pas ! »

Le viva de la foule se fit un peu plus fort. Jeanne croisa le regard d'Achille et lui fit un petit sourire. Certes, Hao n'était pas là, mais ce n'était pas une raison pour ne pas être motivé. Ils avaient très clairement les moyens de bien gérer leur match.

Achille lui rendit son sourire au moment où Radim déclarait le match commencé.

Maya planta immédiatement son sceptre dans le sol et commença à concentrer son énergie. Achille se déplaça devant les deux filles, plein d'appréhension, mais aucune attaque ne vint. À la place, Ados leva son épée, poussa un cri de guerre et se précipita vers eux, d'abord sans rien que ses muscles et la tige de métal qui lui servait d'arme. Puis le sable derrière lui se mit à bouger, et un être mouvant se manifesta à sa suite. Une inscription brillait sur le front de la créature.

« Un golem, là encore, » murmura Nyôrai, tandis que Siegfried naissait sous Achille pour faire face.

Les deux esprits gigantesques se heurtèrent dans un fracas terrible. Le corps du golem explosa en partie, le sable s'envolant autour de Siegfried, puis il se reforma. Les deux esprits échangèrent quelques coups.

Puis Maya émit un léger gémissement et le golem sembla gagner en force. Là où il peinait auparavant pour contenir Siegfried, il se trouva soudain capable de le faire reculer, et de finalement envoyer un coup puissant droit sur le miroir.

Siegfried et son maître reculèrent de quelques pas et l'esprit mit un genou à terre. Ados aurait dû utiliser son avantage, mais il n'en fit rien. Lui aussi recula, comme pour laisser à Achille le temps de se relever.

Le sol s'éclaira soudain, nimbant Shaman et esprit d'un halo doré. Siegfried explosa et Achille retomba sur le sol, le souffle coupé. Faust s'était levé de son fauteuil, le corps brillant d'une lumière atrocement brûlante. Ses mains se joignirent, pas comme pour prier, mais comme étrangler, et Achille sembla étranglé.

Jeanne tenta de l'appeler, mais il ne se retourna pas. De grands tentacules dorés s'élevèrent du sol et le ligotèrent proprement, avalant ses cris avant qu'il n'ait pu se libérer. Puis le sol s'éleva comme une gueule et il disparut dedans.

Jeanne tenta de s'approcher, et trouva le golem devant elle.

La chose qui avait avalé Achille s'éleva au-dessus du sol et prit la forme d'une pyramide juste assez grande pour contenir un corps humain. Elle était noire et opaque. Comme Jeanne regardait, ce qui lui sembla être des grains de sable commencèrent à tomber du haut vers le bas de la pyramide. Sinistre compte-à-rebours, comprit Jeanne aussitôt. Et elles ne voyaient plus Achille. Et –

« Jeanne ! »

Elle tourna la tête juste à temps pour voir l'épée d'Ados s'abattre à sur elle; elle se jeta en arrière, jouant de ses aimants pour se mettre hors de portée. Puis elle laissa Shamash reprendre sa véritable taille. Alors, en rival digne du golem, il put parer ses premiers coups tandis qu'Ados et Jeanne se retrouvaient face à face. La taille et la force d'Ados lui conféraient un certain avantage, d'autant qu'il n'était absolument pas lent.

Jeanne se glissa entre ses jambes et lui décocha un coup derrière le genou, cherchant à le mettre à terre, mais il était solide comme un roc. Elle s'éloigna, tentant de prendre de la distance, et se trouva nez-à-nez avec le fantôme de Faust. Eliza. Deux Over-Souls simultanés, alors, deux fantômes, puisqu'il maintenait toujours Achille dans les airs. Jeanne para le premier coup de sa hache, mais elle n'avait pas l'avantage des armes, et elle ne voulait pas laisser Nyôrai seule face à Ados.

Un coup d'œil lui apprit que la brune se débrouillait pas trop mal : Ados et son golem se concentraient tous les deux sur un carré vide de l'arène tandis que Nyôrai préparait des filets pour l'attacher. Malheureusement, les fils de son Over-Soul d'araignée ne continrent le duo qu'une seconde avant qu'ils ne s'en libèrent.

Jeanne jeta un coup d'œil à la pyramide. Elle en était si proche… Avec un léger grognement de frustration, elle s'écarta et revint vers Nyôrai. « Il nous faut une diversion, » souffla-t-elle derrière son bouclier. « Tu as quelque chose en stock ? »

La brune acquiesça. « Gagne-moi un peu de temps. »

Ça, Jeanne pouvait le faire. Shamash se mit à luire, éblouissant leurs adversaires, et en profita pour venir briser l'Over-Soul d'Ados. Le golem se reforma bientôt, mais leur furyoku souffrait. Eliza, elle, semblait désorientée par la lumière.

Lâchant son bâton, Nyôrai frappa dans ses mains, et changea le monde. Depuis l'endroit où elle se tenait se déploya un grand hall de pierre bleutée au plafond incurvé comme un gigantesque dôme. Une légère pellicule d'eau recouvrait le sol dallé et la consistance du golem passa du sable à la pierre.

L'air vibrait légèrement, créant mirages et miroirs entre les différents participants. Jeanne dut se retenir presque physiquement de croire à l'illusion et chercha 'à tâtons' les bords du ring. Seule l'empreinte du furyoku des Paches la renseigna sur ce point.

Laissant l'illusionniste derrière elle, Jeanne appela à elle son armure et sa hache et se présenta devant le golem. « Libérez Achille, » ordonna-t-elle, « et il ne vous sera fait aucun mal. »

Ados ne répondit pas; il se contenta de lâcher un autre cri de guerre et de se précipiter en avant. Jeanne serra les dents et leva sa hache. Elle était légère pour sa taille, et rapide, plus qu'il n'y paraissait d'abord à son adversaire du moment. Sans se laisser démonter, elle se mit au devoir de reprendre du terrain. Peut-être que s'ils pouvaient toucher la pyramide…

Sa hache fit exploser la jambe du golem. Maya gémit et s'effondra; la jambe repoussa.

« Nyôrai, occupe-toi d'elle ! C'est elle qui le rend plus fort ! »

Pour une fois, la brune ne protesta pas, faisant tournoyer son bâton en se rapprochant de sa cible. Mais alors qu'elle était à mi-parcours, une silhouette se présenta devant elle : Eliza. Contre sa faux, Nyôrai se retrouva obligée d'esquiver, et esquiver encore.

La faux s'abattit au-dessus de sa tête; elle réussit à parer de son bâton, et tenta d'arracher l'objet à sa propriétaire. En vain : la force d'Eliza était surnaturelle, et gardant une main sur son arme elle saisit Nyôrai à la gorge de l'autre. D'un geste, la prêtresse jeta ses fils d'araignée au visage de sa tortionnaire, qui la relâcha avant d'avoir pu l'étrangler.

Jeanne, toujours coincée dans son duel contre Ados, perdit juste un peu trop de temps à s'assurer qu'elle allait bien et se trouva projetée à quelques mètres par une bourrade bien placée. Ignorant ses égratignures, elle roula juste hors de portée du pied du golem, et se rendit à deux évidences : Nyôrai était loin d'avoir le niveau pour combattre Faust, et il leur fallait Achille. Tant qu'il serait là-haut, elle ne pourrait se concentrer, pas avec Nyôrai qu'il fallait protéger…

« Jeanne ! »

Jeanne se retourna juste au moment où la faux d'Eliza piégeait Nyôrai. Le métal rentra dans la peau sans difficulté et coupa la brune proprement, laissant deux morceaux d'illusion tomber au sol. Jeanne, malgré la nausée fulgurante, ne s'y laissa pas prendre, mais Eliza non plus. D'un bond, Eliza rattrapa la vraie Nyôrai, la manqua de peu, déchira une autre illusion.

« Jeanne ! »

Le désespoir dans la voix de Nyôrai était réel, et Jeanne sut qu'elle ne faisait pas semblant. Feintant Ados, elle se rapprocha de sa coéquipière et lui passa un bras autour de la taille pour pouvoir la tirer avec elle sur ses sauts aimantés.

« Il ne me lâche pas, » expliqua Nyôrai, le souffle haché. « J'ai beau me déguiser, il me suit à la trace.
- Comme Marion, » comprit Jeanne alors que Shamash les protégeait d'un coup du golem. « Tu ne peux rien contre lui.
- Je ne dirai pas ça… »

La faux d'Eliza leur barra la route.

« Ce n'est pas trop le moment de faire la fière !
- Bon, disons qu'elle va très vite à mon goût.
- Il faut libérer Achille, » raisonna Jeanne, levant les yeux un instant. La pyramide était désormais dorée sur tout le tiers inférieur. « Je ne sais pas ce qu'il endure, mais cette couleur ne me dit rien qui vaille.
- Tu as une idée de comment faire ? »

Pas vraiment, c'était bien le problème. Et maintenant qu'elle devait protéger Nyôrai et elle-même de deux Over-Souls rapides et déchaînés, Jeanne n'arrivait pas bien à réfléchir.

« C'est toi le cerveau, d'habitude, » protesta-t-elle à mi-voix, lâchant Nyôrai un instant pour arracher sa faux à Eliza et la renvoyer dans ses buts. Le golem en profita pour les prendre à revers, et seuls ses anneaux leur évitèrent d'être écrasées.

« Ah… »

Le cri ne venait pas d'elles. D'un coup d'œil, Jeanne remarqua que Maya était maintenant à genoux, accrochée à son sceptre comme si c'était la seule chose qui la tenait debout. Ados aussi semblait souffrir, le visage rougi par l'effort, mais les attaques du golem ne faiblissaient pas pour autant. Il y avait quelque chose d'un peu fou dans leur regard. D'un peu déconnecté du réel.

Jeanne repoussa une autre attaque combinée et regarda le tableau. Ils l'avaient ajusté pour montrer le boost offert par Maya à son époux; quant à elle, elle n'en avait plus du tout de disponible. Si le lien entre eux cassait, si l'Over-Soul était détruit, elle ne pourrait pas en faire de deuxième, même si elle tolérait toutes les douleurs du monde. Quant à Ados, le fait de perdre tant de furyoku en un coup…

« J'ai une idée, » cria-t-elle par-dessus le vacarme. « Nyôrai, je vais avoir besoin d'un camouflage ! »

La brune la regarda comme si elle avait deux têtes. « Faust voit à travers mes illusions, ça ne servira à rien !
- Non, il te suit au furyoku, comme Marion, » corrigea Jeanne. « Si tu me caches moi, il ne me verra pas. Ça ne prendra qu'une minute, il faut que je puisse arriver dans leur zone de l'arène pour être sûre que ça marche. Si j'exécute mon plan ici on récupérera seulement après eux ! »

Nyôrai, qui ne comprenait rien à l'affaire, la regarda encore bizarrement.

« Je vais le faire, que tu sois avec moi ou pas ! »

La brune grimaça mais se prépara.

« Très bien, et qu'est-ce que je fais en attendant ?
- Ce que je vais faire devrait attirer leur attention. Contente-toi d'esquiver et de ne pas mourir, » conseilla Jeanne très sérieusement. « J'y vais.
- Quoi, maintenant ?
- Achille n'a pas assez de temps pour qu'on discute ! »

Et elle lâcha Nyôrai. Elle lui faisait confiance pour survivre. Nyôrai avait beaucoup de talent pour survivre.

« Cache-moi, » fut son dernier ordre. Qui se trouva exécuté tout aussi rapidement, en vérité : Nyôrai fit apparaître une dizaine d'autres Jeannes tout autour d'elle. Aucune d'elle n'était réelle, aucune d'elle n'avait de furyoku, et Jeanne savait bien quelle était sa seule chance de se rapprocher sans être repérée.

Elle relâcha son Over-Soul et se contenta de courir. L'illusion de Nyôrai imita ses vêtements et devint parfaite. Ce n'était que quelques dizaines de mètres; ce n'était qu'une courte course. Hao lui avait fait subir bien pire, sous prétexte qu'elle avait un très mauvais cœur.

Hao n'avait pas jugé bon de lâcher Siegfried et Jack après elle, mais il y avait un début à tout, supposait-elle, puisque maintenant elle faisait face à Eliza et au golem d'Ados. Eliza faucha deux Jeannes à sa gauche, la laissant tout au bout du rang; l'autre Over-Soul en écrasa trois d'un coup. Jeanne fit de son mieux pour accélérer sans paniquer, et sans quitter sa ligne droite. Elle y était presque, et Eliza visait maintenant la Jeanne du centre. Le golem réduit en bouillie les illusions juste à sa droite.

Jeanne plongea vers le sol, juste entre Faust, Maya et Ados. Eliza la repéra et se rapprocha à toute vitesse.

Elle annula le furyoku autour d'elle.

Le grand hall créé par Nyôrai s'évanouit, et la lumière du soleil revint sur elle. Les vivats de la foule revinrent eux aussi, et Jeanne comprit qu'ils avaient continué à les voir malgré l'illusion.

Eliza redevint une pile d'os dont certains lui tombèrent dessus; le golem fut poussière avant même de toucher le sol. La pyramide oscillant au-dessus d'eux se délita et elle vit Achille tomber vers le sol; elle leva une main pour ralentir sa chute mais s'en trouva incapable. La tête lui tournait un peu.

Siegfried sauva à sa place son coéquipier et Jeanne laissa retomber sa main. Roulant hors du tas d'ossement qui, elle le savait, redeviendrait rapidement un Over-Soul meurtrier, elle fit de son mieux pour se relever et regarder ses environs. Elle n'en eut pas le temps. À sa gauche, Ados, qui en perdant son Over-Soul avait dû mettre un genou à terre, se releva en un éclair, furieux. Sans se soucier de recréer un Over-Soul, il se précipita vers elle en vociférant, l'épée à la main, et Jeanne se rendit compte qu'il n'avait peut-être pas besoin d'esprit pour faire des dégâts. Elle rétablit son Over-Soul, préparant sa hache pour la parade –

D'un geste ample, Achille envoya l'épée d'Ados voler. Elle alla se ficher dans le sol des gradins, sans sembler aucunement ralentie par le bouclier des Paches. Parce qu'il n'y avait plus de bouclier des Paches.

Un court instant, Jeanne se demanda jusqu'où son annulation s'était propagée. Cela expliquait au moins son brutal coup de fatigue. Puis Achille tomba à genoux et elle se préoccupa de lui à la place.

« Achille ! »

Sa peau était glacée, et des plaques d'une espèce de croûte dorée lui couvraient les jambes. Il respirait mal. « Ça va aller, » insista-t-il pourtant. « C'était juste très douloureux. »

Jeanne le serra contre elle, profitant de cet étrange moment où personne n'avait assez d'énergie pour se battre. « Ça va aller, » répéta-t-elle alors. « Descends du ring. Je prends la suite. »

Ses yeux remontèrent à Nyôrai. Elle était debout, mais elle se tenait à son sceptre comme à une canne, et elle surveillait la scène avec une expression pour le moins mitigée. « Emmène-la avec toi. Faust est pire que ce qu'on croyait. »

Il acquiesça, trop fatigué pour parler. Puis, presque d'un seul geste, ils levèrent la tête vers Ados.

« Vous aussi, partez, » ordonna Jeanne. « Emmenez votre femme. Vous n'avez plus de furyoku. »

Elle avait raison, mais l'homme, même sans arme et sans énergie, sembla hésiter. « Notre fils…
- Parlez-en avec Nyôrai et Achille. On vous aidera. Mais vous avez perdu, » dit encore Jeanne, le souffle court. « Faust n'est pas de votre côté. Je ne sais pas s'il est du côté de quiconque. »

Le regard d'Ados prouva qu'il savait déjà un peu qu'elle avait raison. Jeanne se releva et aida Achille à l'imiter, les regarda s'éloigner.

Sursauta au cri de Nyôrai.

Faust avait retrouvé son énergie et reformé son Over-Soul. Visiblement, la petite performance de la brune l'avait suffisamment énervé pour qu'il se lance après elle; de sa place dans le dernier quart de l'arène il avait envoyé Eliza l'attaquer, et seuls les fils d'araignée que Nyôrai maîtrisait la séparaient à l'instant d'Eliza en maintenant la fantôme attachée à un pilier. Les os qu'elle attachaient redevenaient spirituels juste le temps de se libérer, et il était évident que l'étrange manège ne durerait pas longtemps.

Lançant ses anneaux devant elle, Jeanne se tira jusqu'à Nyôrai. Vérifiant que les autres avaient déserté l'arène, elle attrapa la brune de nouveau et la poussa en bas du ring. Visiblement fatiguée, sa coéquipière s'emmêla les pieds et tomba sur les fesses.

« Hé !
- Ne me remercie pas de te sauver la vie, surtout ! »

Nyôrai maugréa. « Tu pourrais le faire avec délicatesse !
- Je te trouverai ça après, » lança Jeanne en s'écartant du bord du ring et de la faux qui venait lui titiller les reins. Il fallait qu'elle réfléchisse, et qu'elle réfléchisse vite. Sa hache était trop petite pour contrer efficacement l'arme d'Eliza; si elle s'amusait à essayer elle risquait d'y perdre le cou.

Une statue d'Alapega se forma devant elle, et le fantôme blond vint s'y écraser tandis que Jeanne reculait. Faust et elle étaient rapides, comme Jeanne elle-même pouvait l'être; il ne pouvait apparemment pas prévoir l'apparition de ses anneaux et de ses attaques. Petites joies, mais joies quand même.

Jeanne agrandit sa hache. Après tout, ce n'était une vraie hache que lorsqu'elle le désirait. Elle pouvait l'alléger et la dissoudre dès qu'elle serait trop lourde, et comme ça, elle pourrait bloquer Eliza… un peu, découvrit-elle quand la faux heurta le plat de sa hache, crissa en glissant et vint s'enfoncer dans le sol à côté d'elle. Elle dévia le coup suivant en écrasant la faux vers le côté, et réalisa qu'elle commençait à s'habituer au rythme des coups du fantôme.

C'est évidemment à cet instant précis qu'Eliza planta sa faux dans le sol, lui barrant la route, et lui posa sur l'épaule une main désagréablement froide. Puis elle se mit à serrer.

Et elle continua à serrer.

Jeanne se rappelait douloureusement qu'Eliza n'était pas humaine et ne se souciait absolument pas de se briser la main, si elle pouvait lui aplatir la clavicule au passage.

Repoussant la douleur de son esprit, elle changea sa hache de main et lui fit décrire un grand arc qui se termina droit sur le coude du fantôme. Eliza regarda son bras coupé un moment, et Jeanne en profita pour séparer son torse de ses jambes.

Massant son épaule, elle enjamba les os d'Eliza et se rapprocha du docteur. Il n'avait quasiment plus de furyoku. « Faust…
- Pas encore, » cracha-t-il, et les os derrière elle se remirent à bouger. Ils reprirent la forme d'une humaine. Puis Eliza commença à grandir, ses os s'allongeant jusqu'à ce que Jeanne se sente très, très petite. Relâchant sa hache, Jeanne laissa Shamash reprendre sa véritable forme alors que le fantôme de l'adversaire revenait se placer vers son maître.

« Tu as déshonoré son corps, » crachait Faust comme un chat mauvais. « Vous l'avez mise en poussière, ma chère, mon adorée – je vais vous… »

Lui-même ne s'amusa pas à bouger, bien protégé derrière la forme gigantesque de son fantôme. Jeanne ne voulait plus se laisser distraire; elle bloqua la faux d'une main, et la hache de Shamash brisa l'outil en deux.

« Je peux faire ça toute la nuit, » lança-t-elle très clairement. « Pourquoi vous ne réutilisez pas votre pyramide, hein ? »

Il ne répondit pas, et son Over-Soul explosa tout seul à quelques mètres de Shamash. Rêvait-elle, ou bien est-ce que Faust convulsait ? Il se passait quelque chose d'étrange.

« Faust, » appela-t-elle de nouveau en se rapprochant. « Vous n'êtes plus en état de combattre.
- Nous n'avons pas perdu, » souffla-t-il alors, le regard rougi. « Nous n'avons pas perdu. Nous n'avons pas… »

Une main gigantesque sortit du sol, comme si Eliza devait se hisser des profondeurs de la terre elle-même pour revenir sur le terrain. Jeanne croisa le regard fou du fantôme qui s'extirpait de l'éther, si gigantesque que lorsqu'elle se leva Jeanne ne distinguait plus son visage.

Faust profita de sa distraction pour attraper son bras.

« Elle va t'écraser, » prévint-il, très aimablement.

Jeanne ne lui en laisserait pas l'occasion.

Une cage immense se referma sur Eliza. Les montants de fer brisèrent sa faux et la maintinrent en place. Faust lâcha un grognement et la fit revenir à sa taille normale, mais la cage suivit, et ne s'arrêta pas, rapetissant inexorablement. Jeanne l'arrêta alors qu'Eliza était déjà pliée à moitié en deux. Elle ne résistait pas, ne semblait absolument pas souffrir. Son visage était dénué de toute expression.

« Faust, lâchez prise, » ordonna-t-elle à l'homme à son côté. « Abandonnez ce match. Ne me forcez pas à le faire. »

Il ne semblait pas comprendre. « Lâche-la ! Comment oses-tu… »

La cage rapetissa encore, brisant les jambes d'Eliza. Jeanne retira son bras de la poigne de Faust. « Dernière chance. Je ne veux pas lui faire de mal.
- Eliza… »

Il avait encore du furyoku. Il pouvait encore la blesser, la tuer s'il le désirait vraiment. Et rien ne garantissait pas qu'il n'essayerait pas si elle le poussait hors du terrain.

« Faust…
- Mon Eliza, » répéta-t-il avec une terreur toute nouvelle. « Bien sûr que j'abandonne. Comment pourrais-je la laisser ? »

Les mots agirent comme une formule magique; la seconde barrière des Paches tomba, et la cloche de la victoire signifia à Jeanne qu'elle n'avait pas besoin de continuer.

Intérieurement soulagée, elle relâcha le fantôme et s'éloigna, sans tourner le dos à Faust. Qu'allait-il faire… ?

Rien, apparemment. Il se contenta de prendre son squelette contre lui, et, sur ses rotules, Eliza le poussa jusqu'aux vestiaires.

Jeanne se laissa tomber sur les fesses.

Et c'était censé être un match facile.


Thalim déposa leurs consommations devant eux. Nyôrai s'empara de la tasse de café et du verre d'eau, laissant aux deux autres leur chocolat.

« À nous, » fit le brun en étendant la main pour récupérer la paille posée au centre. Sa main tremblait encore, et Jeanne poussa les beignets qu'elle avait demandés à Thalim vers lui, plus ou moins discrètement. Ses pouvoirs n'avaient rien pu faire contre l'étrange fatigue qui pesait sur Achille, et le Pache qui tenait l'infirmerie lui avait conseillé de prendre quelques jours pour se reposer.

« On s'en est plutôt bien sortis, je trouve, » continua le brun en regardant son chocolat. « Si je ne revois jamais ce docteur et sa faux je ne m'en porterai que mieux.
- Là-dessus je suis d'accord, » ajouta Nyôrai en se massant le cou. « Mais on ne s'en est pas 'bien sortis'. On a failli aller droit à la catastrophe, avec cette espèce de magie bizarre.
- C'est toi, l'informatrice. Tu n'avais rien trouvé à ce sujet ?
- Rien. » Et l'admettre lui en coûtait visiblement beaucoup. « Il ne parlait à personne dans le village à part ses coéquipiers, il n'avait pas d'autre esprit que son Elizabeth, et je ne sais pas comment il a fait ton compte.
- Vite et bien ?
- Ah, ah, Jeanne. Tu es bien silencieuse, d'ailleurs, merci pour ta contribution. »

L'intéressée se rencogna dans son siège. « S'il ne parlait à personne, il s'agissait peut-être d'une technique isolée. Ça m'embête qu'on ait pas pu l'alpaguer pour lui en reparler.
- Je vais continuer à le chercher, » fit Nyôrai, les lèvres pincées. « Ça ne donne rien pour le moment. C'est comme s'il s'était volatilisé. Les deux autres sont secoués, mais ils ne racontent rien d'intéressant. Faust était plus puissant qu'eux et a promis de retrouver leur fils une fois le tournoi terminé. Ils n'avaient pas d'autre option alors ils s'en sont remis à lui. Ils n'avaient jamais rien vu d'autre qu'Eliza.
- Faust gardait ses cartes pour lui, » résuma Jeanne dans un soupir. « Retour à la case départ.
- Est-ce que c'est si grave ? On a peut-être plus à s'en soucier. »

Le regard de Nyôrai indiquait qu'au contraire, ils avaient probablement à s'en soucier. Passant les mains sur son visage, Jeanne essaya de mettre de l'ordre dans ses pensées. « Si on met ça de côté… j'ai reçu un autre message des Bozû. Sâti a décidé d'organiser une réunion demain matin pour expliquer ce qu'elle pense de la situation. »

Nyôrai roula des yeux. « Le truc le plus inutile…
- Peut-être, mais ça ne coûte rien de vérifier.
- Je n'y vais pas.
- Elle ne nous a pas demandé à tous de venir et n'a sans doute pas besoin de nous tous, » fit Achille diplomatiquement. « Peut-être que Jeanne peut y aller toute seule ?
- Si elle veut. Moi, je veux aller rendre visite à Chocolove. Il est encore alité, mais il sait toujours des choses intéressantes. Plus que Sâti, en tout cas.
- Ah oui, vraiment ? »

Achille ricanait sous cape; il déchanta très vite.

« Et toi, des trucs à dire sur Hao ? »

Il détourna la tête avec mépris. « Rien de substantiel. Il veut que je fasse un rapport sur notre match.
- Un rapport, » répéta Nyôrai en dessinant des guillemets dans l'air. « Des chasses en perspective ? »

Achille croisa le regard de Jeanne. « Pas pour le moment, je ne crois pas.
- Compris. Te laisser avec lui est cependant la meilleure solution que nous ayons, pour le moment. Tu n'as pas à le trahir ou rien, mais je ne pense pas qu'il t'en veuille si tu nous préviens de certaines choses…
- Je ne crois pas, en effet. » Et le brun avait un sourire un peu pâle sur le visage. Jeanne le lui rendit par-dessus son chocolat pendant que Nyôrai prenait des notes.

« Sâti, c'est géré, Hao, Ash est sur le coup…
- Est-ce que tu as quelque chose sur les X-Laws ? »

Jeanne ne put empêcher sa voix de trembler un peu; Nyôrai la toisa d'un air sceptique.

« Je suis sur le coup aussi, mais ils ne sont pas hyper faciles à approcher, faut bien l'avouer. »

Pensive, Jeanne acquiesça. « J'ai pu parler un peu à Meene, avant le combat. Fudô a réussi on ne sait comment à faire passer Marco et Hans sous sa coupe. Les autres n'étaient ou ne sont pas très emballés, mais… ils croient au bien-fondé de l'entreprise. »

Elle résuma ce que la brune lui avait appris, parlant lentement pour que Nyôrai puisse prendre toutes les notes qu'elle voulait. « À moins d'aller chercher Fudô dans son lit pour l'interroger, je crains qu'on n'en découvre pas plus pour le moment.
- Sans doute pas, non, » acquiesça Nyôrai.

« Alors… »

La brune tourna son regard vers Achille, l'air de vouloir l'empêcher de parler. Jeanne n'avait pas les moyens de comprendre l'avertissement, ou l'inquiétude qui perçait dessous. Depuis qu'ils avaient interrogé la compagne de Fudô, et malgré son sort d'oubli, Nyôrai était sur le qui-vive. Craignait-elle que Jeanne entende parler des élucubrations qu'ils avaient écoutées ? Un peu. Qu'elle les croie ? Un peu.

L'expérience lui disait que Jeanne était crédule. Elle avait avalé l'excuse d'Achille mieux que lui-même avait pu le faire…

Jeanne, qui s'imprégnait de son chocolat, ouvrit des yeux fatigués. « Alors quoi, Ash ? »

Nyôrai haussa les épaules et répondit à sa place. « Maya et Ados soupçonnaient Hao, pour leur fils. Il te répondrait peut-être, maintenant. »

Jeanne se prit la tête dans les mains et soupira lourdement avant de se reprendre et de couler un regard vers Achille. Ça le toucha plus qu'il ne l'aurait cru.

« Je n'ai rien vu, » promit-il en souriant avant de redevenir sérieux. « Hao ne m'a rien dit de tel, et le petit ne correspond pas vraiment à notre… type de cible. Mais je ne suis pas partout. »

Jeanne réfléchissait. « Il a donné des instructions particulières ? Enfin si – si tu peux…
- Ça ne me dérange pas. Pas ça, en tout cas. » Nettoyant l'un de ses gants d'un air absent, il continua : « On est censés chercher les perdants des matchs, d'abord. S'ils sont faibles. Et les Shamans sans équipe et sans protection. Et ceux qui s'opposent directement et ouvertement à Hao. Et, si ça aide, quasiment aucune de nos chasses depuis notre arrivée ici ne s'est terminée par un succès. Quand ce n'est pas toi, c'est Yoh qui bloque Hao, et il a tendance à laisser tomber. »

L'air pierreux, Jeanne le remercia d'un signe de tête. Achille se demanda si c'était par gentillesse que Hao n'avait jamais tenté de la faire participer. À moins qu'il ne craigne qu'elle fasse de son mieux pour tout faire échouer ? Non, ce ne serait pas de la crainte, juste de la lucidité.

« Et ça ne te dérange pas ? »

Jeanne n'avait pas pu s'empêcher de sortir la question. Nyôrai, jusque-là vaguement distraite, se redressa. « Vous allez vous battre ? Je peux prendre les paris ? »

Jeanne fronça les sourcils. « Nyôrai !
- Quoi ? »

Achille s'éclaircit la gorge.

« Tous les Shamans ne sont pas des anges, Jeanne. Faust, Anatel… Ils t'auraient tuée s'ils l'avaient pu. C'est ta force qui te protège, tout bêtement. Tout le tournoi se résume à déterminer qui est le plus fort. Une foi roi, Hao n'aura plus besoin de ces âmes ! Il pourra les libérer… »

L'air sceptique de Jeanne l'interrompit.

« Je ne sais pas si je peux croire qu'il le fera, » fit-elle, plus délicatement qu'il ne s'y attendait. « Et ce n'est pas parce qu'il peut les ramener que c'est bien de les tuer. Et puis d'abord pourquoi on sélectionne sur la force ? Qui a dit que la force faisait un bon roi ? »

Nyôrai ricana, avec l'air d'une gamine prête à jeter de l'eau sur un feu d'huile. « Tu dis ça parce que tu n'es pas la plus forte. »

Jeanne fronça le nez.

« D'abord non. Et ensuite… non. »

Achille, mal à l'aise, lissa sa manche. « Ce n'est pas… juste de la force, d'abord. Si tu arrives à vaincre plus fort que toi parce que ta stratégie est meilleure… Tiens, Hao se renforce en avalant des âmes. S'il est le seul, est-ce que ça ne montre pas qu'il est le plus déterminé ? Il prend une décision que le reste du monde refuse d'imaginer.
- Parce que c'est immoral. Que ce soit unique ne veut pas dire que c'est bien.
- Immoral selon qui ? J'ai lu les bouquins de Lilirara aussi, tu sais, » reprit-il en continuant de lisser sa manche lisse. « Mais à chaque fois je suis bloqué parce que tous ces idiots de philosophes et d'auteurs en pagaille voient la mort comme la fin de tout. Même ceux qui disent l'inverse. Rien ne s'applique à notre situation !
- Alors où sont ceux qui s'appliquent à cette situation ? Pourquoi est-ce que les Shamans n'ont pas de philosophes, pas d'écrivains, pas de penseurs ? Pourquoi est-ce que ça se résume à la guerre, ce don que nous avons ? »

Jeanne se sentait beaucoup trop agitée pour la conversation, mais elle n'arrivait pas à s'en empêcher. Pourquoi n'avait-elle jamais pu formuler ces pensées ainsi ?

« Tu n'as jamais entendu parler de la chasse aux sorcières ? » Nyôrai semblait beaucoup rigoler. « Des inquisitions grandes et petites ? »

Jeanne cligna des yeux. « … Non ? »

La brune roula des yeux. Achille, qui ne savait pas quoi dire, se rencogna dans sa chaise. Jeanne soupira et se promit d'aller demander à Manta.

Un silence gêné les enveloppa.

« Pardon, » finit par dire Jeanne. « Je… ce n'est pas un débat qu'on est obligés d'avoir. Je crois que je suis fatiguée du match.
- On l'est tous, » fit Achille avec un sourire fragile. « Un peu de repos nous fera du bien.
- Je voulais voir le second match de la journée, » protesta Nyôrai.

« Surtout pas, » fit Achille en posant une main sur la sienne. « Tu es la plus crevée de nous trois, et je t'ai vue te faire découper au moins six fois aujourd'hui. Sieste obligatoire ! »