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16 / S'envoler loin de chez soi
Rosalie arriva avec le soleil, plongeant dans la caravane juste avant que la lumière ne se faufile à l'horizon et la fasse scintiller. Le bruit de la porte grillagée fit sursauter Bella dans son sommeil léger et troublé. Ses efforts pour se dégager du bras lourd d'Edward provoquèrent des grognements et des ronflements. Quelques coups sur ses côtes et quelques pieds froids bien placés contre ses tibias suffirent, il roula sur le dos, la libérant alors qu'il s'étalait dans le lit prenant la pose de l'étoile de mer.
Au moment où Bella se dirigea à l'avant de la caravane Carlisle était là, parlant à voix basse avec Rosalie. Ils étaient si proches qu'il y avait à peine de la place pour respirer entre eux. Les oreilles de Bella ne purent capter que la fin de leur conversation.
"Tu ne le feras pas n'est-ce pas ?" demanda Rosalie.
"Non, comme je te l'ai déjà dit, Emmett était mon dernier."
Des expressions contradictoires passèrent sur le visage de Rosalie, comme si elle oscillait entre chaud et froid, entre sang et venin. Alors qu'il relevait son menton avec son doigt plié, Carlisle sourit – pas le doux sourire que Bella avait l'habitude de recevoir de lui. Celui-ci était un secret chaleureux. Les yeux de Rosalie se fermèrent. Elle se pencha dans le baiser qu'il posa contre sa joue.
Fronçant les sourcils Bella envisagea de se racler la gorge. Carlisle s'était éloigné avant qu'elle puisse. En chemin pour la chambre de Jessica il fit une pause à côté de Bella et lui tapota l'épaule.
Rosalie s'essuya les joues en partant comme si elle pensait qu'elle pleurait. Lorsque Bella traversa la pièce pour aller vers elle, des doigts secs de larmes repoussèrent les cheveux du visage de Bella avec une touche maternelle.
"Comment vas-tu ? "demanda Rosalie.
Bella ne voulait pas le laisser sortir mais un sanglot lui remonta la gorge, répondant pour elle. Des bras froids la rapprochèrent, accompagnés de chut, chut comme pour apaiser un enfant et du léger parfum floral et familier qui suivait Rosalie partout. A travers le hoquet et les larmes, Bella murmura sa confession.
"Je sais ce que vous êtes."
Le corps entier de Rosalie se tendit. Elle recula tenant Bella à bout de bras. Sa réponse s'échappa avec un soupir.
"Je sais."
"Alors répare-la." Des reniflements chassèrent sa requête. "Sauve-la. S'il te plaît."
Après avoir ouvert et fermé la bouche à plusieurs reprises, Rosalie dit : "Si tu savais vraiment ce que cela signifie… tu ne voudrais pas que cela lui arrive."
Le souffle que Bella avait retenu sortit comme une longue expiration, laissant sa sensation se dégonfler. "Si je savais ce que ça voulait dire ?" demanda-t-elle. "Tu as senti les loups sur moi. Je sais que oui. Tu peux deviner ce qu'ils pensent de vous. Rassure-toi on m'a souvent répété "la mort c'est mieux". Mais tout ça c'est des conneries. Tu respires toujours, tu aimes, tu vis. Et ça doit toujours être mieux qu'être mort pour toujours."
L'index de Rosalie tapa sur l'articulation de son petit doigt disparu. "Tu n'en as aucune idée. Tu ne peux pas, peu importe ce que Jacob Black dit. Il n'aurait rien dû dire… absolument rien du tout. Cela viole notre traité." Secouant la tête comme si elle essayait de se débarrasser de connaissances durement acquises, Rosalie prit la main de Bella. Ses doigts glacés serraient ceux de Bella presque au point de la souffrir comme si elle pensait pouvoir faire passer son message en force. "Je ne sais même pas si je peux étant donné son odeur de loup. Et cette vie… tu ne peux pas imaginer jusqu'où je suis allée pour tenter d'y échapper…"
"Arrête de me dire ce que je peux comprendre ou pas." Un vacillement dans la voix de Bella la trahit. Elle détestait avoir rendu son affirmation faible. "Si tu ne le fais pas, je demanderai à quelqu'un d'autre. Je n'arrêterai jamais de me battre pour elle."
L'emprise de Rosalie s'adoucit. "Moi non plus."
Silence. Se dirigeant vers la fenêtre, Rosalie s'exposa à un rayon de soleil. L'éclat qui rebondissait sur sa peau n'était pas aussi beau que Bella s'en souvenait. Maintenant elle voyait quelque chose de dur et d'inflexible. Regardant ses bras croisés, elle fixa les arcs-en -ciel miniatures sur sa peau : des morceaux de lumières empruntés.
"Quand Carlisle m'a transformée," dit Rosalie avec un rire amer. "Je voulais mourir. Je l'aimais bien plus que Jessica ne m'aime. Il était… il était mon ami le plus cher mais cela ne l'a pas sauvé de mon ressentiment après que je me sois réveillée à cette vie. Si cela peut être appelé ainsi. Je ne pourrais pas supporter que Jessica ressente la même chose pour moi."
Les mains de Bella étaient douloureuses tellement elle avait envie de briser la façon dont Rosalie voyait cette situation – transformer le point de vue de Rosalie.
"Je, moi, moi," dit Bella. "Est-ce que tu t'entends ? Il ne s'agit plus de toi. Il s'agit de Jessica."
"Il ne s'agit pas de toi non plus. As-tu discuté avec elle ? Es-tu sûre que c'est ce qu'elle veut devenir… un vampire ? Ou ne prends-tu en compte que ce que tu ressentiras une fois qu'elle ne sera plus là ?"
Elle regarda au-delà de Rosalie par la fenêtre, laissant ses épaules s'affaisser. "Tu ne vas même pas y réfléchir ?" demanda-t-elle.
Un autre coup sur son petit doigt mutilé suivi par un trépignement. "Ma décision ne changera sûrement pas mais j'y réfléchirais. C'est le plus que je puisse t'offrir."
Bella s'en contenterait. Avant que cette parcelle d'espoir puisse lui être arrachée elle s'enfuit dans l'étroit couloir. Jessica dormait toujours mais en jetant un coup d'œil à Edward elle le trouva réveillé. Il lui sourit dans un enchevêtrement doux et somnolent de draps, de cheveux en désordre et de peau tachée de rousseur.
"Question de probabilité pour toi ?" dit-il, en atteignant sa cuisse alors qu'elle s'approchait du lit. Il avait envie de rester sous les couvertures. "Si j'arrive à me débarrasser de mon haleine matinale, quelles sont mes chances que tu reviennes là… avec moi ?"
Bella essaya de ricaner. "Infimes à inexistantes mais je souhaiterai qu'elles soient plus grandes."
"Merde, c'est bien ce dont j'avais peur."
Alors qu'il se redressait, la couette tomba à sa taille. Bella se mordit l'intérieur de la joue dans un effort pour garder son expression neutre tandis que son cœur battait la chamade et qu'une boule montait dans sa gorge. Trois nouvelles lésions s'étaient ajoutées aux deux premières. Ne les avait-elle pas remarquées la nuit précédente ou s'étaient-elles glissées sur sa peau quand elle avait baissé la garde et s'était endormie ?"
Elle saisit la pommade et enfila une paire de gants, faisant taire les questions d'Edward et s'installant sur ses genoux. L'une après l'autre chaque lésion reçut une noisette de pommade et une gaze lâche. Pendant qu'elle travaillait ses yeux étaient larmoyants à cause de l'odeur, les mains d'Edward exploraient les chemins de la nuit précédente. Elle le laissa faire.
"Je vais rater la thérapie de couple si je me rendors," dit-il en bâillant.
"Ce n'est pas grave. Il faut qu'on avance quoi qu'il en soit. Nous ne pouvons plus rester ici maintenant que Renée en sait trop. Ça ne rime plus à rien de faire de la nourriture que nous ne pouvons pas emporter avec nous."
Il faudrait qu'elle aille dire à Jake où elles iraient quand elle le saurait. Au moins une personne serait contente de voir que leur temps à Pendleton s'achevait. Jake avait voulu partir depuis des mois.
Edward murmura quelque chose mais ce fut perdu quand il déposa un baiser endormi entre les seins de Bella. Elle l'aida à se rallonger, l'envoyant dormir avec une poignée de baisers et un ordre de se servir un petit-déjeuner à son réveil.
X-X-X
X-X-X
Rien dans la chambre de Jessica n'était à l'abri du chiffon de Bella. Le savon et l'eau étaient devenus sa nouvelle voie de méditation alors qu'elle tentait de gommer l'obscurité de la convalescence. Jessica était assise sur le lit, droit dans l'œil de l'ouragan Bella, piquant le gruau grumeleux qu'on lui avait donné pour le petit-déjeuner.
"Désolée," dit Bella. "Nous n'avons plus de sucre. Je voulais acheter du miel à Emmett hier mais j'ai complètement oublié."
Jessica n'avait pas encore mangé la moitié de son repas gluant lorsque Bella s'approcha avec la pommade et elle dit : "J'ai passé suffisamment de temps à dormir. Je veux rester éveillée."
Assise sur le bord du lit, Bella posa une main sur la joue de Jessica. La peau était parcheminée et fragile comme si Jessica avait soixante-dix ans depuis leur arrivée à Pendleton. Se préparant, Bella étouffa une suggestion qu'elle espérait que Rosalie puisse entendre.
"Tu pourrais devenir un vampire."
Jessica leva les yeux vers les lignes de fleurs en plastique blanc terne avec des vis qui empêchait que le plafond s'affaisse. La vision de Bella vacilla vers le passé, retrouvant une fille en bonne santé avec une couche de graisse de bébé grimpant sur des chaises bancales et dessinant des vignes et des feuilles pour égayer les taches d'eau au-dessus de son placard. Les fenêtres étaient ouvertes, la musique hurlante, le vent et le soleil se précipitant comme s'ils avaient accroché leur nouvelle maison à l'arrière du camion de Bella et l'avaient emmenée sur la route. Rebondissant sur le lit parce qu'il n'y avait personne pour lui dire que ce n'était pas un trampoline, Jessica rit jusqu'à ce que Bella ait envie de rire avec elle.
"Dix-huit ans ne suffisent pas," déclara Jessica, bannissant son propre fantôme et ramenant Bella au présent. "C'est à peine une minute si tu demandes à Garrett mais j'ai réussi à mettre beaucoup de beauté dans cette minute. Beaucoup de rires." Avec son coude osseux elle cogna dans celui de Bella. "Beaucoup de toi."
Le léger sourire de Bella incita Jessica à continuer " Ah tu vois ? Je savais que devenir toute mielleuse ferait revenir ton sourire."
"Jess…"
"Je ne dis pas non mais je ne dis pas oui non plus. Ce n'est pas exactement une décision que je peux reprendre. Si je le fais… des gens vont mourir à cause de moi. Tu sais qu'ils le feront. Je ne pourrais même pas me souvenir des meilleures parties de ma vie. Je pourrais oublier mes parents, Angela, Garrett, Mike et toi… ne fais pas la grimace. Tu l'aimais aussi et tu le sais. Laisse-moi juste y réfléchir un peu plus longtemps, d'accord ?"
De combien de temps pourrait-elle avoir besoin ? Si la situation s'inversait, Bella savait ce qu'elle ferait. Surtout si l'on prenait Garrett – et le cœur de Garrett… en considération.
Au lieu de lui répondre Bella hocha la tête. "Ouais, ok."
X-X-X
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Au laboratoire Bella ne trouva qu'Emmett se déplaçant à vitesse humaine, emballant des gadgets et des piles de dossiers dans des cartons. Petit à petit leur travail disparaissait à l'intérieur du carton brun. Le gode de Satan avait été éteint, laissant l'endroit aussi calme que le jour de la commémoration de l'Impulse.
Même quand tout le reste était à l'envers, Emmett restait constant. Le regardant du bas de l'escalier, Bella se demanda pourquoi elle n'était pas allée le voir en premier.
"Si Jessica te demandait de la transformer en vampire, est-ce que tu le ferais ?" demanda-t-elle.
"Oui," dit-il, sans la moindre hésitation. Ce n'est qu'après avoir répondu qu'il se retourna et mordit sa lèvre inférieure. "C'est plus le genre de chose que Carlisle ferait. Moi euh je n'ai pas sa retenue."
C'était, Bella le savait maintenant, la raison pour laquelle elle avait choisi Rosalie. Une question de contrôle.
"Je te fais confiance," dit-elle.
Emmett lui fit un grand sourire.
"Bonne réponse," dit-il. "Et Garrett alors ? Il l'aurait déjà fait si elle avait dit le bon mot." L'une de ses grandes mains frotta sa nuque. "Il a déjà transformé quelqu'un au moins. Moi jamais. Je ne suis pas sûr de pouvoir m'arrêter une fois que j'aurai commencé."
"Mais tu essaierais ?"
"Tant que tu me promets de ne pas me haïr si j'échoue ? C'est comme si tu faisais un pari."
Le serrer dans ses bras donnait l'impression de courir contre un mur. Les bras de Bella s'emportèrent et mirent trop de force. En retenant son souffle il déposa un baiser sur sa joue.
"J'ai entendu que nous allions devoir quitter la ville," dit-il en s'éloignant.
"Ouais, je suis désolée pour ça."
"Non. Il est temps. Tu devrais emballer tout ce que tu veux d'ici et du bar ce soir. Nous ferons sortir les types fragiles de la ville dès que possible. Carlisle et Garrett iront probablement avec vous, je suppose."
"Les types fragiles ? Dois-je m'offusquer ?"
Le sourire habituellement contagieux d'Emmett n'était pas aussi grand que d'habitude, seule la fossette de sa joue gauche fit son apparition. "Tu es humaine. Comparée à nous, ouais tu es fragile. Je suis presque sûr d'avoir déjà entendu Carlisle appeler ton espèce "bulle de savon"."
Il y avait quelque chose dans la façon dont il prononçait le nom de Carlisle qui rappelait à Bella le discours de Rosalie : lèvres pincées, ton plat. Elle se demanda quelle était leur histoire. Quand Emmett s'était-il frayé un chemin entre Rosalie et son "ami le plus cher" ? Plutôt que de harceler Emmett à propos de leur histoire, Bella demanda autre chose.
"Qu'est-il arrivé à Tanya et Irina qui les a tellement effrayées de violer vos lois ?"
"Ah. Eh bien, leur mère a enfreint une règle importante il y a longtemps. Les Volturi – tu sais qui ils sont… ?"
"Je peux deviner."
"Ouais. Donc les Volturis l'ont exécutée. Et puis Kate, la sœur de Tanya et Irina, a eu des ennuis. C'est beaucoup plus récent. A la fin des années 90. Elle aimait un humain. Elle a essayé de le sauver d'un arbre qui tombait pendant une tempête. Il y avait du monde autour. Le soleil brillait dehors… Tu peux deviner le reste."
Bella pouvait en effet. Saisissant un carton vide elle commença à le remplir avec ce qui restait de sa vie au laboratoire.
"Je voulais te parler tu sais, de tout ce truc de vampire il y a longtemps mais Rose voulait être en mesure de te garder aussi irréprochable que possible au cas où l'une de vous tomberait sur Aro," déclara Emmett." Il est en quelque sorte le chef des Volturis. Un vieil ami de Carlisle – j'insiste sur vieux. Il peut lire les pensées. Et c'est un connard."
Récupérant l'album de Jessica et de Garrett, Bella fronça les sourcils. "Que dois-je faire si jamais je le rencontre ?"
"Courir."
X-X-X
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Jake salua Bella à son arrivée dans la caravane, faisant les cent pas entre la cuisine et le salon
au lieu de monopoliser tout le canapé comme il le faisait habituellement.
"Hé !" dit-elle, en vérifiant les rideaux fermés et le verrou de la porte. "J'étais juste
sur le point d'aller te chercher. Nous devons p…"
Son rire l'interrompit : un bruit dur, tranchant qu'elle n'avait jamais entendu de lui auparavant.
"Chose étrange," dit-il, en fouillant dans sa poche. "Leah ramenait ton pull-over. Jess s'est mis à tousser du sang partout quand elle est entrée alors Leah a essayé d'aider. Tiens, attrape."
Une fiole tournoya dans les airs et rebondit sur le bout des doigts de Bella. Un rouge profond éclaboussa le jaune et vert avocat du linoléum usé, parsemé d'un reflet de verre brisé.
" Devine quelle odeur Leah a trouvé là-dessus ?" dit Jake.
"Je…"
"Une chose. Je t'ai demandé de ne pas faire cette seule chose. Je t'ai dit que je ne voulais pas que les sangsues s'approchent de notre sang…"
Les joues brûlantes, Bella laissa tomber son menton sur sa poitrine. "Pourquoi est-ce si important ? Ce n'est pas comme s'ils allaient te goûter. Ils pensent que tu sens mauvais."
"C'est important parce que tu m'as promis. Parce que même si tu aimes penser qu'ils sont tes amis
et que ça se passe bien avec eux, ils restent des tueurs quand même." De la chaleur s'échappait de lui, heurtant Bella alors qu'il s'approchait d'elle. "Parce que je ne veux pas qu'ils analysent – mon - sang - dans ce putain de laboratoire".
Des mots martelaient la bouche de Bella, demandant à être libérés – elle voulait lui dire qu'il réagissait de manière excessive. Elle savait comment ça allait se passer. En repoussant ses cheveux, elle ferma ses yeux fatigués.
"Je suis désolée," dit-elle. "Carlisle était notre meilleure chance. Je sais que ce n'est pas ce que tu veux entendre mais si je devais le refaire, je ferais le même choix."
En passant devant lui, elle regarda vers l'arrière de la caravane. "Est-ce que Jess va bien ?"
Quelque chose dans ses épaules et le serrement de sa mâchoire s'adoucit, ne serait-ce qu'un peu. "Je pense, pour l'instant. Mais Bells, je ne pense pas qu'elle va..."
"Ouais. Je sais."
La dernière chose dont elle avait besoin était d'entendre ce diagnostic à nouveau. Un soupir de Jake le fit revenir à moitié à son comportement normal.
"Vont-ils essayer de la transformer ?" demanda-t-il.
Quelque chose comme un rire se leva à l'intérieur de Bella. "Rosalie partage ton opinion à ce sujet. Elle ne le fera pas."
"Oh." En s'approchant d'elle, Jake passa une main dans ses cheveux mal coiffés. On aurait dit qu'il les avait coupés à nouveau avec un couteau.
"Eh bien, l'enfer."
Elle ne lui parla pas de sa conversation avec Emmett. Inutile de lui donner une explication. Avec une voix tremblante elle lui parla de leur projet de partir pour un endroit inconnu.
"Nous avons aussi parlé de partir," dit-il, en détournant les yeux. "Si jamais tu as besoin de nous, viens à Yellowstone."
Les mots passèrent à côté de Bella, comme s'ils étaient quelque chose de physique qui pouvait lui glisser entre les doigts et peindre de nouveaux motifs sur le sol. Cela ne se pouvait pas. Jake ne pouvait pas partir. Le garçon avec qui elle a grandi ne la jetterait jamais pour quelques flacons de sang. C'est ce qu'ils faisaient toujours : se battre et des réconcilier, se battre à nouveau comme n'importe quel frère et sœur.
Mais il y a quelques heures, il aurait probablement dit qu'elle ne romprait jamais une promesse qu'elle lui avait faite. Aucun des deux n'était plus ce qu'ils étaient avant.
"Alors c'est comme ça ?" dit-elle.
"Ouais. C'est comme ça."
"Et les autres ? Ils ne vont même pas dire au revoir ? Où est Seth ?"
Le regard de Jake redevint fuyant. C'est drôle. Il détestait quand Sam utilisait un Ordre Alpha sur lui. Finalement c'était plus facile que Bella croyait… les gens pouvaient devenir les choses qu'ils détestaient autrefois.
"Et Edward ?" demanda-t-elle. "Il n'a rien fait de mal et Paul est..."
"Si jamais tu as besoin de nous, viens à Yellowstone. Edward et Jessica sont les bienvenus. Les sangsues ne le sont pas."
x-x-x
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Dans l'allée derrière le bar, Tom jeta son mégot de cigarette par terre et l'écrasa sous son pied. De la fumée fétide s'échappait autour de Bella pendant qu'il expirait. La nostalgie rendait l'air plus doux. Travailler avec lui n'avait jamais été une joie mais cette soirée serait un adieu. Il n'en avait aucune idée.
"Je dois te dire quelque chose," dit-il, en l'attrapant par le coude quand elle fit mine de partir pour rentrer.
"Ah oui ? Vas-y."
"Promets que tu ne diras rien à personne d'autre ?"
De grands yeux bleus larmoyants fixaient les siens tandis que sa prise se resserrait. Pensant qu'il était sur le point d'avouer qu'il avait des difficultés avec les Raiders ou autre, Bella hocha la tête.
"Les Fédéraux devraient bientôt se montrer ici," dit-il.
"Quoi ? Pourquoi ?
"Je les ai un peu appelés. L'amie d'Emmett et Garrett... Lydia ou je ne sais quoi. Je leur ai envoyé une photo d'elle…"
Le faux nom qu'ils lui avaient donné pour Renée était Olivia mais Bella ne le corrigea pas.
"Allez !" dit Tom, ses sourcils levés. "Tu n'as pas vu son visage quand on parlait d'Ithaca ? C'était tellement évident !"
Il croisa les bras, presque en souriant, comme s'il avait résolu une énigme fantastique.
"Tom, s'il te plaît, dis-moi que tu ne l'as pas fait."
Il n'y avait plus assez d'air dans la ruelle. Chaque respiration que Bella prenait était superficielle et froide, entrecoupée par la puanteur de la benne à ordures. Elle voulait frapper Tom plus fort qu'elle n'avait jamais frappé quoi qui ce soit, assez fort pour remonter le temps et le faire taire.
"Pourquoi es-tu si contrariée ?" demanda-t-il. "C'est juste une Raider."
"C'est ma mère, connard."
Inutile de le cacher maintenant. Le visage de Tom se décomposa.
"Oh, merde !" dit-il. "Tu es sérieuse ? Je n'ai pas... Si j'avais su..." Il leva les mains, les paumes face à elle. "Je sais que cela n'arrange probablement rien mais pour ce que ça vaut, je n'ai pas dit un mot à quiconque au sujet de Jessica."
Bruit blanc. Tout devint silencieux et immobile et rien avec ce nom en toile de fond tomba de ses lèvres à ce moment-là.
"Quoi ?" fit Bella, en forçant sa bouche sèche à parler. Sa confusion feinte était aussi convaincante qu'un film sur l'utopie. "De quoi parles-tu ?"
"C'est pour ça que j'essayais de t'avertir. Tu devrais l'appeler et lui dire de rester cachée un peu. Quand j'étais chez toi, j'ai en quelque sorte trouvé... Je veux dire, je m'en doutais, en tout cas, mais…"
Une gifle lui enfonça le reste de ses mots dans la gorge, lui faisant ravaler son explication. Pendant un battement de cœur tonitruant, Bella fixa le contour rose de sa main sur sa joue.
La main de Tom se leva, lui envoyant un coup de poing en retour qui lui fit mordre sa langue. Un goût métallique de sang s'infiltra dans sa bouche. L'estomac de Bella se retourna.
Quand la porte du bar s'ouvrit, Bella aurait voulu voir quelqu'un d'autre que Jasper là. En serrant ses lèvres jointes, elle se battit pour ravaler le sang - pour effacer l'odeur. Jasper s'était avancé, silencieux et trop calme pour un humain, ses yeux s'assombrissaient.
"Rentre chez toi," dit-il d'une voix étranglée. "Lentement. Ne cours pas."
Bella obéit. Sa joue et sa main piquaient, brûlantes contre l'air froid. Elle ne pensa même pas à regarder derrière elle - même en imaginant des pas trop rapides qui la rattrapaient.
Laissons à Tom le soin de se laisser prendre à cette absurdité de "dénoncer les voyageurs du temps pour le bien de tous". S'il n'avait pas épargné Jessica dans son rapport, Bella pensa qu'elle aurait pris son arme au lieu le frapper.
En se faufilant dans les ruelles et les rues secondaires, elle garda les yeux bien ouverts pour repérer les voitures blanches avec des rayures - une menace plus grande que Jasper. Elle n'eut pas à aller bien loin avant d'en trouver une.
Un homme en uniforme blanc et bleu, celui des Feds se trouvait à côté d'une telle voiture, montrant des photos volées de Bella et Renée à Mme Harris. Une de ses affiches s'était échappée dans la ruelle, se balançant dans une flaque d'eau aux pieds de Bella. Les photos provenaient de la maison de Charlie : les sources des croquis de Garrett, atténuées par la photocopie. Le visage du Fed était aussi familier à Bella que les sourires décolorés de la photocopie pliée.
Isaac Weber. Isaac, qui avait vu des dizaines de photos de Renée. Isaac, qui avait l'habitude de courir avec les Raiders. Isaac, qui reconnaîtrait Bella et Jessica d'un simple coup d'œil. Isaac, qui pourrait dire à tout le monde qui elle était vraiment.
"Désolé, non," dit Mme Harris. "Je n'en reconnais aucune."
Bénie soit-elle. Bella achetait des œufs et du lait à Mme Harris depuis presque aussi longtemps qu'elle était à Pendleton.
S'accrochant à l'ombre, Bella tendit le cou pour mieux voir Isaac. Il était grand et avait les épaules larges, il ressemblait à une réplique de son père, agrémenté du sourire de sa mère. Dans leur forêt trempée par la pluie, il était resté coincé, à mi-chemin entre l'enfance et l'âge adulte. Pendant que Bella courait et se cachait, il avait été occupé à grandir.
Ses doigts se rapprochèrent de son arme. Alors qu'elle visait, elle essayait de se rendre plus dure, de forcer la haine dans ses bras et dans la gâchette. Il le méritait. Il le méritait, peu importe qu'il la laisse partir - peu importe qu'il soit le petit frère d'Angela.
En repensant à toutes les épitaphes qu'elle avait imaginées pour les victimes de Mary et Jasper, Bella en rajouta une. Frère bien-aimé. Fils bien-aimé. Le goût aigre et piquant de la bile monta dans sa bouche. Tout autour d'elle semblait difforme et grisâtre.
Même si Isaac venait à l'attaquer, Bella ne savait pas si elle pouvait faire en sorte que ses doigts raides appuient sur la gâchette. Ce serait un meurtre sans pitié, pas comme tout ce qu'elle avait fait auparavant. L'air entre eux jouait des tours à son esprit, vacillant et craquant comme une tempête, faisant se dissoudre les années entre eux jusqu'à ce qu'elle ne voie plus que l'enfant effrayé qui a défié son brassard rouge et l'a libérée.
La portière de sa voiture s'ouvrit. Bella baissa son arme. Il lui fallut un moment pour reconnaître la petite fille qui quitta le siège arrière. Jessica. Pas la Jessica de Bella mais son homonyme : la petite partie d'Angela et de Ben qui vivait encore.
Oh, mon Dieu, quand était-elle devenue si grande ? Bella comprit, maintenant, pourquoi Sue Clearwater disait qu'elle allait empiler des briques sur la tête de Bella pour l'empêcher de grandir si vite. Dans l'esprit de Bella, cette grande et maigre gamine, était censée être une petite fille.
Elle ressemblait tellement à Angela.
"Je pensais t'avoir dit de rester dans la voiture !" dit Isaac.
En prenant la petite fille dans ses bras, il lui fit un bisou sur la joue. Elle gloussa et lui donna un coup sur les épaules. Après avoir vu ça Bella se faufila. Elle dut forcer ses jambes à bouger. Malgré le danger, malgré tout ce qu'il s'était passé, une partie insensée d'elle voulait rester et regarder - jeter un autre coup d′œil aux bébés qu'elle avait l'habitude de faire rebondir sur ses genoux.
Prenant de l'élan, elle courut sur les trottoirs glacés. Dans les endroits où la neige n'avait pas été salée ou pelletée, elle s'élança sur la route. Elle ne pouvait pas glisser maintenant. Elle devait faire en sorte de rejoindre Jessica et Edward et partir tout de suite. Ses poumons lui faisaient mal. L'air sec lui brûlait la gorge. La course vers la maison était longue mais elle n'osa pas retourner au bar pour emprunter la voiture de Garrett. Pas avec Jasper là-bas.
Alors qu'il restait un demi-kilomètre entre elle et la caravane, des lumières rouges et bleues clignotèrent sur la neige sale. La voiture du shérif Ashby s'arrêta à côté d'elle. Ignorant tous ses instincts, Bella s'arrêta et attendit qu'il sorte. Il n'y avait nulle part où se cacher.
"Isabella Swan ?" dit-il.
Tout se figea. Bella pensait qu'il faisait froid avant mais ce n'était rien. Avant que le shérif Ashby l'appelle Isabella, son environnement avait été pratiquement tropical.
"Non," dit-elle - essaya-t-elle de dire.
"Bella." Ses épaules se levaient et tombaient au rythme de sa respiration lente. "Chérie, viens. Je vais devoir t'emmener... Tu es en état d'arrestation pour le meurtre d'Embry Call."
La suite la prochaine fois
La fin de cette histoire est très mouvementée
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