Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Dixième chapitre : Thicker than Water / Paroles et pensées
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Wolves without Teeth (Of Monsters and Men)
Notes :
J'ai envie d'essayer de poster souvent pour être forcée d'écrire... on va voir ce que ça donne.
La grande salle avait la taille du salon des Funbari Onsen; il s'agissait probablement du même bâtiment standard monté par les Paches, mais il était tellement transformé que c'était difficile de le comprendre du premier abord. C'était une foule de voiles et de tissus plus ou moins légers qui se chargeait de faire l'atmosphère de la pièce, la rendant feutrée, douce, chaleureuse.
Elle s'accommodait très bien de la foule en ce matin rassemblée. En plus d'elle, Sâti avait convié The Ren, Funbari Onsen, un trio de vieilles femmes qui jouaient aux cartes, des Shamans éliminés, et d'autres visages qu'elle ne connaissait pas.
Lilirara lui fit signe depuis une alcôve où les Haïti 800 s'étaient entassés, et elle vint s'assoir près d'eux.
« Je ne savais pas que tu serais là, » fit l'un des deux amis de Datura. « C'est cool de te voir ici ! »
Jeanne sourit tandis que l'autre poussait son comparse du coude et les présentait tous les deux. Datura lui adressa un signe de tête puis se détourna; Lilirara alla jusqu'à un sourire.
« Ton premier match était impressionnant, et le deuxième aussi, » lui dit-elle aimablement.
« Tu parles, » ronchonna Datura. « Une perte de temps. »
Jeanne n'était pas bien sûre de ce qu'elle devait comprendre par là, alors elle ne dit rien. Datura avait dû affronter Sâti directement, de ça elle se souvenait, et ç'avait été, certes, bien rapide. La voir ici… était plutôt rassurant. Si une personne comme Datura pouvait venir écouter celle qui l'avait vaincue dans l'intérêt commun, alors ils avaient peut-être une chance de parvenir à un plan cohérent et plausible.
« Bienvenue à tous, » sourit justement Sâti, et Jeanne tourna la tête. La jeune femme s'était introduite dans la pièce si silencieusement qu'elle était parvenue en son centre sans que personne, apparemment, ne l'ait vue; le froissement de tissu général et la fin des conversations chuchotées montraientt le respect qu'elle inspirait.
« Je vous remercie d'être venus aujourd'hui. Votre temps est précieux et je suis honorée que vous le partagiez avec moi. Nous sommes ici parce que nous avons tous un but commun, malgré nos différences : empêcher Hao de prendre le trône du roi des Shamans. »
Il y eut un murmure d'assentiment dans la salle. Sa voix portait dans toute la pièce, et pourtant elle ne parlait pas fort. C'était comme un murmure chuchoté à l'oreille de chacun, et s'il contenait une chaleur évidente Jeanne le trouva un peu trop travaillé.
« Certains d'entre nous ne sommes plus des participants. Certains ont été éliminés, ou empêchés de concourir; certains ne l'ont jamais désiré. D'autres, par contre, peuvent encore espérer affronter Hao sur le ring. »
Espérer ? Jeanne ne put retenir l'expression d'incrédulité qui se peignit sur son visage. De toutes les personnes présentes, il n'y avait guère que Sâti, avec son énergie énorme, qui pouvait prétendre espérer quoi que ce soit. Même elle n'attendait pas le combat qu'elle se savait devoir mener avec espoir. Quel étrange choix de mots…
Discrètement, Jeanne invita Shamash dans sa main et stabilisa sa fusion. Avec un peu de chance, elle pourrait démêler le vrai du faux, et il lui semblait d'une extrême importance de savoir exactement ce que voulait Sâti; plus que de voir où la rousse se tenait. De toute façon, elle n'était pas seule; elle sentirait tout changement dans l'attitude de Datura et des autres.
« Pour autant, je pense que toutes les contributions sont importantes. C'est tous ensemble que nous vaincrons. Y aller séparément signifie garantir notre échec. » Et notre mort, sans aucun doute. Jusque-là, elle était assez logique, et honnête, même si Jeanne n'était pas sûre de comprendre où elle voulait en venir. Certes, à plusieurs ils avaient de meilleures chances, mais il en restait que ceux dont le furyoku était trop bas ne seraient pas sur le champ de bataille.
« Avant de vous parler encore, » continua Sâti, « j'aimerais savoir ce que vous en pensez. Comment voyez-vous notre victoire ? »
Elle disait ça comme si ladite victoire était garantie. Le murmure vague était plus malaisé cette fois-ci. Qui prendrait la parole en premier ?
« J'imagine que l'idée, c'est que personne ne peut juste se pointer devant Hao et lui mettre son poing dans la gueule, » lança Datura d'une voix renfrognée. « Ce n'est pas vraiment utile de nous faire dire des plans stupides simplement pour pouvoir en proposer un mieux et avoir l'air maligne. »
Sâti, qui avait tourné la tête vers Datura quand elle avait commencé à parler, sourit. Jeanne était toujours aveugle, et pourtant elle devinait ce sourire comme si elle avait eu les yeux grands ouverts. Datura avait visé juste, un peu trop juste peut-être. « Certes, je ne pense pas qu'une attaque de front soit la meilleure idée, mais je ne veux pas refuser d'idée par principe. Ce qui me retient, c'est le furyoku de notre adversaire.
- Un million deux cent cinquante points de furyoku, » ânonna une voix de petite fille, que Jeanne plaça près de Sâti. Sa signature était complètement écrasée par celle de la cheffe des Gandhara; elle devait donc être tout près d'elle.
« Merci, Komeri. Nous n'avons pas, je crois, d'adversaire à la taille de cet homme.
- On s'en fout, des chiffres, » grogna une autre voix, que Jeanne reconnut comme celle de Horo-Horo. « J'ai déjà battu quelqu'un qui avait dix fois mon furyoku ! »
Et il ne blaguait pas. Jeanne se dit, distraitement, qu'elle devait aller lui poser des questions.
Sâti sourit. « C'est en effet impressionnant.
- Non mais si on est réalistes, Hao, c'est juste pas possible, » dit quelqu'un d'autre. « Ce n'est pas juste l'énergie. Il contrôle les éléments, il est plus rapide que nous tous, je n'ai jamais vu quiconque le prendre par surprise… »
Jeanne n'identifia pas le propriétaire de la voix, mais il jeta un froid sur l'assemblée.
« OK, disons qu'on ne peut pas y aller de front, » fit quelqu'un d'autre. « Qu'est-ce qui nous reste ?
- On pourrait aller parler aux Paches. » Encore une voix inconnue. « Hao a clairement enfreint les règles une centaine de fois. Il a tué des gens sur et hors du ring, il a volé un esprit des Paches…
- Je pense que ça on peut laisser tomber tout de suite. Les Paches ont rien fait jusqu'ici, ils ne feront rien maintenant.
- Il doit leur faire peur.
- En même temps à qui ne fait-il pas peur.
- Hé, parle pour toi.
- Hé… »
Sâti leva une main apaisante.
« Ne nous échauffons pas. Je crains que les Paches ne soient rien d'autre que neutres sur le sujet, en effet, mais il y a d'autres voies que nous pouvons explorer.
- Quand la neutralité tue, ce n'est plus de la neutralité, » grogna Datura derrière Jeanne. Elle n'avait pas tort… Après tout, si les Paches ne faisaient pas respecter les règles, est-ce que le tournoi était vraiment valable ?
Elle supposait qu'à moins que les Grands Esprits ne se déplacent en personne pour dire que non, tout le monde s'en contenterait.
« On pourrait trouver une ruse, » suggéra quelqu'un. « Puisqu'on ne peut pas le prendre de front.
- Du genre l'égorger dans la nuit ?
- Celui qui tente ça a intérêt à réussir, parce que sinon Hao ne se privera pas de nous rendre à tous la pareille.
- Bon, si les idiots ont fini de gazouiller, est-ce que tu comptes parler à un moment ou pas du tout ? »
Ah, cette voix, Jeanne la reconnaissait. Annulant sa fusion, elle jeta un œil curieux à Anna, debout près de la porte. Pas le temps de s'assoir, pas pour elle; ça fit sourire Jeanne, au moins un peu.
Sâti pencha la tête mais n'essaya plus de se défiler. « Hao a volé l'un des grands esprits élémentaires. C'est pour ça qu'il se permet de narguer les Paches et de faire ce que bon lui semble. Si nous voulons pouvoir l'égaler, il va falloir l'imiter.
- Voler les autres esprits, » devina Anna. Elle n'avait pas l'air particulièrement impressionnée. « Qui sont aux enfers, ce qui suppose que des gens devront mourir pour aller les chercher, eux et la puissance nécessaire pour les utiliser. Et ces gens seront tellement redevables à la généreuse personne qui les en ramènera. »
Le silence qui suivit semblait plus perdu qu'accusateur. Jeanne devait bien admettre qu'elle aussi n'était pas sûre de suivre. « Les autres esprits sont gardés aux enfers ?
- Dans le Great Spirits, » confirma Sâti, le visage traversé par un sourire en la trouvant dans son coin. « Il n'est pas possible d'y accéder physiquement. Certains y parviennent par de grandes périodes de méditation, comme on peut le supposer pour Hao. Pour la plupart des gens, cependant… »
Anna tsska. Jeanne se fit la réflexion qu'une telle manœuvre mettrait en effet une très grande puissance dans les mains du soigneur. Proposer ses services personnels ne changerait rien, pour la même raison exactement.
« Il faudra certainement une personne très puissante pour cette tâche, » dit-elle à la place. « J'imagine que ces esprits sont gardés.
- Et puis après ? » Elle ne reconnut pas la voix. « D'accord, ça ferait quelqu'un d'aussi armé que Hao, mais ça ne sera quand même pas Hao. Je suis sûr que même sans son monstre de feu il pourrait quand même faire un carnage.
- Peut-être qu'il faut attaquer quand il ne pourra pas nous surprendre, » dit Yoh, et Jeanne se dévissa le cou pour le trouver, assis près d'Anna.
« L'attaquer dans son sommeil ? Il nous sentira certainement venir !
- Ça dépendra du type de sommeil, » contra Yoh. « Comme vous le savez peut-être, les Asakura sont les descendants de Hao, et il a laissé derrière lui des informations très précieuses, que j'ai pu faire confirmer par Silva, quant à la procédure d'investiture du Shaman King. »
L'assemblée s'entre-regarda et Jeanne se rappela qu'elle voulait parler à Rutherford bientôt. En cet instant, elle rétablit sa fusion; pas qu'elle croie Yoh capable de mentir, mais ç'aurait été idiot de s'en priver.
« Voilà, » disait Yoh. « Quand le roi est choisi, il passe une nuit entière dans le Great Spirits. Pendant ce temps, son corps est abandonné dans la chambre du roi, où il est vulnérable. »
Jeanne ne put s'empêcher de ciller. Il disait l'entière vérité, et elle devinait le plan esquissé derrière les mots. Mais… Ça ne correspondait tellement pas à l'idée qu'elle se faisait de Yoh !
Sâti sourit. « Avez-vous découvert autre chose ? »
Yoh lui rendit son sourire, mais Jeanne avait l'impression de sentir un décalage. Comme si Sâti n'était pas entièrement honnête. Qu'est-ce qui pouvait créer cette sensation ? Sâti n'avait apparemment rien à gagner à leur mentir…
Oui, mais elle n'en savait pas assez à propos de Sâti pour être sûre de ça. C'était assez gros, comme faille. Elle avait rassemblé tous ceux qui ne voulaient pas Hao comme roi dans son giron, et maintenant elle pouvait les diriger dans n'importe quel sens, et si elle avait des objectifs déplaisants ils ne s'en rendraient compte qu'une fois complètement piégés.
« La dernière phase du tournoi, » cibla Yoh. « Elle ne se passera pas ici. Seules les quatre équipes ayant survécu aux matchs de notre manche seront emmenées dans l'arène. Si on attend ce moment-là, ce qui serait nécessaire pour frapper lorsqu'il dort, alors ça ne pourra pas être une offensive générale. »
Murmure. Certains étaient sans doute soulagés d'être écartés du plan, quel qu'il soit.
Sâti hocha la tête.
« Sur les douze Shamans choisis pour cette dernière phase, trois seront de l'équipe de Hao. Son pouvoir le garantit. »
Jusque-là, tout se tenait. Mais qui serait les neuf autres ? Pas moyen de le savoir avant la fin des matchs. Enfin si, Nyôrai avait certainement son idée là-dessus. Jeanne essaya de réfléchir comme elle. Qui avait les nombres de son côté ? Sâti, certainement. Elle-même, peut-être.
La puissance que dégageait Anna en aurait fait une candidate idéale si elle avait fait partie du tournoi. Jeanne observa son fiancé dans le champ trouble des signatures énergétiques. Yoh. Hao s'arrangerait sans doute pour que Yoh vienne avec lui pour la finale. Elle avait déjà quatre équipes, et elle n'avait même pas songé aux X-I. Voilà qui lui pinça désagréablement le cœur. Et il restait à savoir si certaines ne s'affronteraient pas avant la finale.
« C'est en partant de trois informations, » reprit Sâti, « la phase secrète à douze participants, le sommeil de Hao, et l'existence des esprits élémentaires, que j'ai conçu mon plan. Je pense que cinq Shamans, armés des cinq esprits élémentaires, seront capables d'affronter Hao pendant cette nuit où il devra baisser la garde. Une fois arrivés sur les lieux de la troisième manche, les cinq soldats abandonneront le tournoi, attendront que Hao soit en train de se faire couronner, et passeront à l'attaque quand il ne pourra plus rien faire contre eux. »
Jeanne fronça les sourcils. Comment comptait-elle séparer Hao de Spirit of Fire… ?
« Cinq soldats, sans appartenance marquée. Je ne veux pas que ce soit l'œuvre d'un groupe en particulier; je ne crois pas que cela soit le meilleur moyen d'atteindre notre but. Bien évidemment, le secret gardé autour de la dernière phase du tournoi impose que ces cinq soldats fassent partie des Shamans encore en lice alors. Si d'autres Shamans présents partagent notre objectif, ils pourront soutenir ces cinq soldats dans leur tâche.
- Hé, il n'est pas question de ça. »
Encore une voix inconnue. « Remettre notre destin dans les mains de cinq Shamans seulement ? Sans qu'on sache qui ça pourra être avant que la deuxième manche se termine ? Pas question.
- Et quand bien même, je ne veux pas arriver dans la dernière manche et devoir jouer la nourrice de cinq Shamans dont je ne sais rien.
- Peut-être que nous devons donc apprendre à nous connaître les uns des autres…
- Quoi qu'il en soit c'est beaucoup trop risqué ! »
Le mécontentement enfla, ainsi que le niveau sonore. Datura lâcha un soupir et dit quelque chose à Lilirara; les deux femmes et leurs camarades se levèrent pour partir. Jeanne les regarda faire et se trouva à penser qu'elles avaient plutôt raison. Tout ce qui pouvait être dit semblait être dit.
Avec un soupir bien à elle, Jeanne se mit sur ses pieds et marcha jusqu'à la porte d'entrée avant de s'assoir sur le bord du porche. Elle se sentait un peu vidée. Tellement de choses à prendre en compte… elle avait l'impression de s'y être complètement mal prise. Mais qu'est-ce qu'elle aurait pu faire d'autre ? Ce n'était pas sa réunion à elle.
Shamash vrombissait pensivement à son côté, et elle ne put s'empêcher de dire à voix haute ce qu'il et elle pressentaient : « On n'arrivera jamais à rien si tout le monde se pense entouré d'ennemis.
- En effet. Je crains ne pas avoir atteint mon but, » admit une voix derrière eux. Jeanne se retourna pour observer Sâti. La grande prêtresse ne semblait pourtant pas défaite; elle avait toujours son calme sourire et cette assurance étrange que Jeanne lui enviait un peu. « Ce n'est qu'une première rencontre. Ils finiront par s'entendre.
- Nous n'avons pas beaucoup de temps. Tant qu'on reste englués dans des dissensions internes, Hao a le champ libre. »
La rousse s'assombrit légèrement. « Il semble préférer suivre les règles du tournoi pour le moment… »
Jeanne haussa les épaules. 'Pour le moment' était une barrière bien vague face au Shaman Millénaire. Il était tellement imprévisible…
« Dis-moi, » reprit Sâti, « qu'est-ce que tu en penses, finalement ? »
Jeanne reporta son attention sur elle. Entendre Sâti expliquer que leur meilleure chance était d'abandonner une fois engagés dans la troisième manche… n'était pas très rassurant. Et puis… quelque chose la dérangeait. Non, plusieurs choses la dérangeaient. Tout la dérangeait. Et elle se rappelait des mots de Hao, après son match…
« Pourquoi l'annoncer si tôt ? » Elle n'avait pas véritablement réfléchi avant de parler, mais c'était un bon point de départ. « Tous ceux qui sont dans cette salle ne seront pas sur Mû. S'ils en parlent à Hao…
- Oh, je pense qu'il le saura. Il est particulièrement difficile de cacher quoi que ce soit. »
Tout en parlant, Sâti jouait avec un bracelet de perles translucides. Jeanne eut la vague impression qu'elle l'avait déjà vu, mais elle n'aurait pas su dire où, ni pourquoi cela la frappait ainsi.
« Comment va ma sœur ? »
Elle n'avait pas prévu la question, et ne savait donc pas comment y répondre. Pendant de longues secondes, Jeanne fixa Sâti, et pesa le pour et le contre.
« Je ne sais pas si je peux vous en parler, » finit-elle par dire. « Ce ne serait pas juste d'aller à l'encontre des désirs de Nyôrai.
- Qui ne me parlerait pas si j'étais la seule à pouvoir l'aider, » compléta aisément Sâti. « J'avais raison, je suis contente que tu sois avec elle. »
Jeanne n'était pas bien sûre de ce que Sâti avait pu déduire de sa réponse.
« Je ne comprends pas, » dit Jeanne très honnêtement. « Vous paraissez une bonne personne, pourtant. Comment est-ce que Nyôrai peut vous haïr à ce point ? »
Sâti sembla hésiter. « Elle me hait, tu penses ? »
Jeanne fit la moue. « Elle a des sentiments très forts, en tout cas. Je ne l'ai jamais vue comme elle est avec vous. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? »
Soupir. Sâti ne semblait pas savoir par où commencer, mais comprenait dans le silence de Jeanne qu'elle ne lâcherait pas l'affaire.
« Nous avons une… différence d'âge conséquente. Je suis partie sur les routes quand elle était encore tout bébé; je ne pouvais pas l'emmener. J'aurais peut-être dû.
- Peut-être. » Jeanne considérait le ciel sans nuages.
« Quand je suis rentrée, quelques années plus tard, j'ai tout de suite senti que… quelque chose n'allait pas. Nous étions étrangères l'une à l'autre, mais elle semblait trop polie, trop parfaite avec moi. Comme un morceau de verre reflétant exactement ce que je voulais voir. Ce qu'elle pensait que je voulais voir.
- Et ?
- Et alors, un moment qu'elle me pensait à l'extérieur, je l'ai entendue parler à la nourrice. Elle était sèche, cassante, calculatrice. Rien à voir avec l'enfant parfaite qu'elle m'avait montrée.
- Elle cherchait à vous plaire. C'est normal, face à quelqu'un qu'on admire.
- C'était plus que ça; ses yeux étaient toujours… en décalage. Comme si un serpent se logeait dans son crâne.
- C'est de votre sœur dont vous parlez. »
Sâti lui offrit un sourire fatigué.
« Oui, je le sais bien. Juste un caprice d'enfant. » Elle haussa les épaules, comme si elle ne pensait pas parvenir à s'expliquer plus avant. « Je ne prétends pas avoir bien réagi, mais… j'ai jugé qu'elle ne convenait pas à mon groupe. Je l'ai laissée. »
Jeanne considéra la chose en silence. Tellement de vies s'expliquaient par cette phrase. Je l'ai laissée. Ses parents, ceux d'Achille, ceux d'Opachô aussi, avaient fait pareil. Combien de tragédies derrière cette bête phrase ?
« Je l'ai laissée, et pas juste à cause de son comportement, » continua Sâti. « Il y avait autre chose. As-tu par hasard croisé son esprit ?
- Thenral ?
- Oui, celui-là même. Il s'agit d'un esprit particulièrement mauvais, en Inde. Il tue, il dévore.
- Elle le contrôle parfaitement. Et avec lui, elle… »
L'église lumineuse était encore présente dans son esprit. Jeanne ferma les yeux, se rappela la musique. « Elle fait beaucoup de bien. »
Sâti la considéra, dubitative. « En s'introduisant dans ton cœur ? En saccageant tes pensées jusqu'à trouver ton désir le plus profond ? »
Jeanne cilla.
« C'est ce qu'elle vous a fait ? »
Il y eut un silence.
« À peu de choses près. Quand je lui ai dit que je ne la prenais pas avec moi, qu'elle était encore trop jeune – plus que je ne l'étais quand je suis partie – elle a eu un accès de rage. J'imagine qu'elle a pensé que je n'y verrais que du feu. »
Que répondre ? Elle se souvenait des yeux qu'elle voyait bleus, de l'archange, du pardon promis… Pourtant elle tenta : « C'est une attaque comme une autre. Sa technique peut faire le bien, j'en ai fait l'expérience.
- Peut-être, » la coupa Sâti. « Mais elle me rappelle Hao. Lui aussi semble capable de capter les pensées des gens qui l'intéressent, et…
- Ça vous effraie ? »
La rousse croisa son regard. « Je n'ai aucune difficulté à l'avouer. »
Jeanne l'affronta du regard.
Nyôrai, comme Hao ? Elle avait eu envie d'en rire, un instant, parce que c'était tellement évidemment faux, une attaque tellement faible et sans fondement; sauf que plus elle y songeait, plus elle était mal à l'aise. Comme Hao. Ou était-ce le contraire ? Hao comme Nyôrai ?
De nouveau, cette impression persistante d'être à la lisière de quelque chose… Mais quoi ? Hao n'utilisait pas d'Over-Soul – pas systématiquement quand il jouait aux devinettes avec les pensées des gens. Elle l'aurait senti.
Elle jeta un regard à Shamash, qui feuilletait pensivement son livre épais. De lui émanait quelque chose comme un doute.
Depuis le temps, elle l'aurait senti, non ?
Ou… ou peut-être pas. Peut-être que –
« Excusez-moi, » fit-elle, un peu trop fort pour sembler calme. « Je dois y aller. »
Sâti inclina la tête, ni fâchée ni soulagée. « Pour mon plan…
- J'y penserais, mais je n'ai pas encore d'avis, » répondit Jeanne brutalement en s'engageant dans la rue. « Au revoir ! »
Elle devait voir quelqu'un. Et tout de suite.
...
Habituellement il était facile de trouver Hao. Cette fois-ci, pourtant, Jeanne mit longtemps. Trop longtemps à son goût. Comme s'il se cachait.
C'était bizarre de penser comme ça. Hao, se cacher ? Peu crédible.
Pourtant, après les événements du Golem, après la révélation qu'elle avait eue auprès de Sâti… elle n'écarta pas la possibilité. Il pouvait bien se cacher; elle allait le trouver. Elle allait le trouver et le secouer comme un prunier jusqu'à ce qu'il aille présenter ses excuses à Achille.
La pensée d'Achille lui était venue dès qu'elle avait quitté Sâti. Un à un les gens de Hao étaient venus se poser dans sa tête. Cette capacité expliquait son don avec Opachô, et avec Marion, aussi. Elle refusait de penser à ce que ça signifiait pour Rackist. Alors à la place elle s'était mise à penser à Achille.
Achille amoureux de son maître. Achille qui rêvait encore à des nuits passées dans le désert auprès de Hao. Achille tellement inquiet à l'idée de le décevoir.
Et Hao le savait depuis le début, aussi intimement qu'il savait ce qu'il en était dans son propre coeur.
Elle n'était pas bien sûre de ce qu'il aurait dû faire de ce savoir mais l'ignorer n'était clairement pas la bonne réponse. Si Achille l'apprenait –
« Jeanne, as-tu un moment ? »
Le regard un peu fou, elle se retourna et fit face. L'homme qu'elle avait en face d'elle ne lui sembla pas immédiatement familier, et puis elle remarqua les manches vides, et ce qu'elle avait fait à Kevin.
« Kevin, » répéta-t-elle à voix haute, le prénom étranger sur sa langue. Il connaissait son nom. Il la tutoyait.
Et, avec ses lèvres comme neuves, il lui sourit. « Veux-tu bien passer à la maison ? Nous espérions pouvoir te parler. »
Elle avala sa salive. « Bien sûr. »
Sans plus attendre, le jeune homme – était-il seulement jeune, elle n'aurait su vraiment le dire – l'entraîna vers la maison en préfabriqué. Meene leur ouvrit et bientôt Jeanne était assise à leur table, un peu incertaine. Christopher était là, lui aussi, coincé sur une chaise trop petite dans l'angle de la pièce.
« Comment… comment ça va ? » Elle le demandait un peu à la cantonade, sans bien savoir qui accepterait de lui parler, et comment, et ce qu'ils lui voulaient.
Le géant lui adressa ce qu'elle estima être un sourire, mais ce fut Meene qui répondit. « Plutôt bien, étant donné les circonstances. Les Paches travaillent encore sur les prothèses pour les garçons, et sur une chaise adaptée à Christopher. »
L'intéressé acquiesça, toujours sans rien dire. Jeanne commençait à se sentir nerveuse. Du coup, au lieu d'attendre que Meene continue, elle décida de poser une question qui était restée en elle depuis sa dernière visite. « Est-ce que… » Elle ne savait pas vraiment poser sa question, réalisait-elle maintenant qu'elle avait commencé. « La dernière fois, j'ai vu… John, passer. Je voulais… Tout va bien ? »
Kevin regarda Meene comme pour lui demander s'il devait rester; Christopher ne pouvait de toute façon pas bouger sans aide. Mais Meene leur fit signe de ne pas se déranger. « Oui, tout va bien. J'étais contente qu'il passe. » Elle lui sourit. « Tu t'inquiètes beaucoup. »
Jeanne détourna les yeux et sentit qu'elle disait quelque chose, quelque chose de probablement bien banal et à-demi articulé. Instinctivement, elle regarda Christopher, et il lui fit signe d'arrêter.
« Kevin et moi voulions te remercier en personne, puisque nous ne pouvions pas le faire le jour-même. Nous étions prêts à tout pour éliminer Hao, et nous le sommes encore, mais il est désormais apparent que tu nous as sauvés d'un sort particulièrement…
- Terrible, » le coupa Kevin comme s'il savait ce qui allait venir. « Et pouvoir manger et respirer sans me déchirer à moitié le visage est une sensation dont j'avais perdu l'habitude. L'inverse ne me manque vraiment pas. »
Jeanne ne savait pas bien quoi répondre.
Voyant qu'elle rosissait, Christopher balaya la chose de la main. « Tu n'as rien à dire. On te remercie, tu acceptes nos remerciements, tout le monde est content.
- Merci, » dit Jeanne à la place. La façon dont ils l'obligeaient à reconnaître le moment, à s'arrêter et à prendre conscience qu'ils lui en étaient véritablement reconnaissants.. lui mettait un baume au cœur qu'elle n'estimait pas possible. Elle se prit à simplement leur sourire, l'un après l'autre. « Merci. »
Il y eut un petit silence.
« Sâti est passée nous voir, » dit Kevin aimablement. Le changement de sujet parut un peu brutal à la pauvre Jeanne, qui se contenta de le fixer sans réagir. « Il y a quelques jours.
- Comme toi, elle s'inquiétait de nous voir sans protection shamanique, » enchaîna Meene. « Elle a proposé des soins aux garçons, et à nous tous d'apprendre de nouvelles techniques.
- Selon elle, notre élimination du tournoi ne signifie pas que nous soyons incapables de contribuer à celle de Hao. »
Dont l'élimination, devina Jeanne, serait, elle, bien plus physique et immédiate.
Que Sâti soit venue voir les X-III… Il y avait quelque chose là-dessous, même si elle ne savait pas encore quoi. Ils n'étaient pas particulièrement puissants. Et Hao ne tenait pas particulièrement à les garder en vie; il ne l'avait fait que parce qu'elle, Jeanne, l'avait demandé.
« Et… qu'en avez-vous pensé, » articula-t-elle soigneusement. Ils ne s'étaient pas présentés à la réunion, après tout.
« Que je n'avais jamais vu de tentative de retournement aussi grossière, » sourit Christopher. « Elle veut des renseignements sur les X-I et elle s'est dit que la meilleure tactique pour en obtenir serait de démarcher ceux que les X-Laws ont abandonné. »
Jeanne avala sa salive. « C'est comme ça que vous le voyez ? »
Elle ne pourrait pas vraiment leur en vouloir.
« Selon Meene, Marco a tenté de nous ramener manu militari, » nota Kevin. « Ce qui ne ressemble pas beaucoup à de l'abandon. Après, qu'il se méfie, que Hans se méfie, c'est dans leur nature. Et l'opinion de leur coéquipier ne nous a jamais été très favorable.
- Mais notre survie personnelle ou nos sentiments ne rentrent pas en ligne de compte, » ajouta Meene durement. « Si Marco réussit, qu'importe les moyens employés, je serai satisfaite. »
Jeanne se demanda à quel point son aînée était honnête, mais n'en dit rien.
« Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons pas accepter l'aide de Sâti. » Kevin avait un petit air fourbe que Jeanne découvrait avec grande surprise. « Dans le fond, elle a raison : nous pouvons être utiles et servir notre cause, même maintenant, et rester sans défense ne me plaît vraiment pas.
- Pour autant, trahir notre capitaine est hors de question. »
Jeanne croisa le regard de Christopher et lui sourit. Pour qu'ils aient cette loyauté envers Marco, il devait l'avoir méritée.
« Si je peux vous aider en quoi que ce soit…
- Pour l'instant, je crois qu'on va s'en sortir. Et puis, il vaut sans doute mieux que tu te tiennes à l'écart pour le moment, » dit Kevin.
Jeanne ne s'y attendait pas, et elle le regarda un peu comme un poisson frit. Mais… ils étaient contents qu'elle les ait ramenés, non ? Ils ne lui en voulaient pas ? Alors pourquoi…
« Nous pensons que si Sâti s'est rapprochée de nous, ce n'est peut-être pas juste pour obtenir des informations sur les X-I. En vérité, il y a une autre personne qui pourrait l'intéresser et qu'elle sait liée à nous. »
Jeanne fronça les sourcils.
« Mais nous… nous ne nous connaissons presque pas, » et les mots avaient un goût amer, mais ils étaient vrais.
Kevin hocha la tête. « C'est vrai, et pourtant tu as beaucoup fait pour nous. Tu es encore dans le tournoi, comme nos camarades. Le plus simple, pour être sûrs de ne pas te mettre en porte-à-faux, c'est de limiter nos contacts pour le moment. »
C'était logique, et elle fit de son mieux pour le voir. Quelque chose de graisseux et triste monta dans son ventre. Elle ne voulait pas qu'ils le voient, qu'ils en voient la moindre parcelle, alors elle baissa les yeux et fit mine d'être concentrée. « Je… comprends.
- Nous te devons beaucoup, » ajouta Christopher. « Nous en sommes conscients. Personnellement, j'aimerais apprendre à te connaître… mais plus tard. Quand les choses seront réglées.
- Et si tu devais vraiment avoir besoin de nous, nous avons encore nos Cloches.
- Vous avez raison, » sourit Jeanne malgré sa déception, et elle prit gentiment congé d'eux.
Jeanne quitta le village en se demandant pourquoi elle n'était pas plus en colère. Contre les X-III et leurs trop bonnes intentions, contre elle-même et sa déception sans queue ni tête, au moins contre Hao. Elle avait toutes les bonnes raisons du monde d'être en colère contre lui. C'était de sa faute, ça l'était toujours, et avant de parler aux X-III elle avait la ferme intention de lui remettre les points sur les i.
Et maintenant elle se sentait juste fatiguée, et déçue, et presque compréhensive.
Sans hésiter, elle grimpa le long de la falaise et passa son bunker puis l'autre, cherchant la grande plaine herbue en bordure de falaise.
C'est là qu'elle le trouva, allongé dans l'herbe.
Hao.
Jeanne le fixa un moment. Évitait-il son regard ? Savait-il déjà ? S'il lisait vraiment dans les pensées, alors certainement. Chercherait-il à la détromper ? Ce n'était pas trop son genre.
Et même s'il confirmait son intention, elle ne l'attaquerait pas immédiatement, et il le savait. Sa colère passée avait fondu. Peut-être qu'il aurait dû agir autrement envers Achille, et envers tous les autres, mais c'est beaucoup demander d'une personne que de vouloir qu'elle prenne toujours les bonnes décisions, quoi qu'on lui jette dessus. Voilà ce qu'elle ressentait, après avoir parlé aux X-III. Gentils X-III, déchirants X-III, bien malgré eux. Elle ne savait pas bien pourquoi elle était tellement embêtée qu'ils ne veuillent plus lui parler, mais elle l'était, et elle leur en voulait pour leur décision.
Qu'est-ce que ce serait, d'entendre à l'oreille toutes les pensées bouffies, bousculées, bizarres des gens autour ? Certes, ça devait être un sacré atout pour un manipulateur de sa trempe. Mais est-ce qu'il pouvait devenir autre chose, dès lors qu'il avait compris comment le faire ? Pouvait-on ne pas tricher aux cartes quand on avait déjà vu la main adverse ? Est-ce que savoir que quelqu'un vous aime rend la communication plus facile ou plus compliquée ?
Hao sembla frissonner, comme secoué par un rire silencieux. Ah, oui, elle devait être en train de parlementer silencieusement depuis un moment. Est-ce que ça l'énervait ? S'il entendait tout, il devait bien rire – ou alors avoir une furieuse envie de l'étrangler.
Elle savait avant de parler que ses mots marqueraient un tournant, que quoi qu'il arrive après rien ne serait plus pareil. Ce qui l'arrêtait alors, était-ce de la peur ? Avait-elle peur de sa réaction ? Non, non. Bizarrement, elle n'avait pas vraiment peur de ce qu'il ferait. C'était plus… la possibilité de mieux le comprendre qui l'inquiétait, et celle aussi de s'être trompée.
Pourtant elle se lança, tout d'un coup, comme si elle plongeait sans corde dans une rivière glacée.
« Tu lis dans les pensées, je me trompe ? Ou – ou quelque chose comme ça. Comme le pouvoir de Nyôrai, en plus discret. »
Il lâcha un léger soupir et croisa son regard. « J'avais bien raison de me méfier de ta coéquipière. »
Jeanne fronça les sourcils.
« Elle – ce n'est pas la seule chose qui m'a mise sur la voie. Mais – j'ai raison.
- Qu'est-ce que ça te fait, au fond, d'avoir raison ou tort ? C'est une question d'orgueil ? Une excuse, » tenta-t-il de deviner, et Jeanne se demanda s'il calculait ses questions en fonction des pensées qu'il espérait lire. Ou avait-il accès à plus que ça ?
Ça devait être particulièrement invivable, d'entendre quelqu'un se poser ce genre de questions. Maintenant qu'elle savait, elle ne réagirait plus pareil. Elle ne serait plus pareille. Peut-être que c'était pour ça qu'ils ne savaient pas. Pour que ce genre de pensées ne le brûle pas continuellement.
Hao continuait, modulant sa voix pour imiter la sienne : « Normal que je ne puisse pas battre Hao. Il triche. Il lit dans les pensées. Il m'entend bouger avant que je le fasse, il connait toutes mes stratégies. »
Jeanne cilla.
« C'est vrai que ça doit aider à anticiper. » Court silence. « En même temps, à la vitesse où tu vas, ça ne fait peut-être plus vraiment de différence. »
Cette fois-ci, Hao la regarda de front, un éclat dur dans le fond des yeux. « Tu me tutoies, maintenant ? Tu as l'impression de me connaître ?
- Je me trompe, c'est ça ? »
Elle l'avait senti sur le point de la lui asséner, cette phrase. C'était… rare, de le sentir prévisible. Naturel. Il ne se cachait pas. Ou alors elle avait compris où chercher. Depuis la nuit sur l'esprit de feu…
« Princesse, fais bien attention, » dit-il doucement, de la même voix qui reprendrait un Opachô déconcentré.
Jeanne leva une main en signe d'apaisement.
« Je comprends que ça ne soit pas agréable. Si je pouvais m'empêcher de penser, je le ferais. En l'occurrence… »
Était-ce un mirage, ou est-ce que le sourire froid sur le visage de Hao venait de prendre un pli plus mauvais ?
Comprenant immédiatement qu'il avait dû entendre ça aussi, Jeanne leva la main plus haut et se retourna. « Je ne te regarde pas. Je n'analyse plus. »
Il y eut un silence.
« Menteuse, » finit-elle par entendre.
Et, en effet, elle ne put s'empêcher de penser que répondre ainsi, c'était un peu reconnaître qu'il était mal à l'aise.
Soupir derrière elle.
« Je suppose que je dois te féliciter pour avoir compris toute seule comme une grande.
- Quoi, je suis la première ? »
Il rit.
« Je ne peux pas te le garantir, mais c'est en tout cas un fait rare. »
Jeanne acquiesça, digérant l'information.
« Je ne pense pas mériter de félicitations. C'est vous…
- Aha, on ne donne pas un os aux loups pour leur reprendre après.
- Vous vous voyez en loup ?
- Peu importe. Tu n'as plus le droit de me vouvoyer. »
Jeanne considéra le défi.
« Tu m'as mise sur la piste plusieurs fois. Nyôrai m'a fait envisager la chose, mais c'est toi qui l'as plus ou moins dit. »
Elle fixait le sommet des arbres, le ciel assombri de la nuit tombante. Elle espérait que Nyôrai et Achille ne s'inquiéteraient pas trop.
« Et toi, tu ne t'inquiètes pas ?
- Pour ?
- Pour ce que ça pourrait signifier, de percer le secret d'un abominable meurtrier quand on est encore juste princesse. »
Jeanne considéra l'idée. « Pas vraiment. Encore une fois, c'est vous qui m'avez fait tout comprendre. Et si v–
- Tsk.
- …Tu voulais me tuer sur un coup de tête, tu l'aurais déjà fait depuis longtemps. Pas besoin de me menacer. »
Hao se releva dans son dos, vint appuyer son menton sur le sommet de son crâne – il avait encore grandi, ou quoi ?
« Non, je suis sur un rocher, » souffla-t-il tout bas, et ç'aurait pu la faire sourire si elle n'avait pas frissonné. « Tu disais que je n'avais pas à te menacer ?
- O-oui. Je… il y a des gens qui mériteraient de savoir aussi, » et elle songeait à Achille, brave amoureux Achille qui se sentirait abominablement trahi sans doute, « mais je ne suis pas sûre que ce soit à moi de leur dire. »
Il y eut un ronronnement songeur. « Ils pourraient t'en vouloir plus tard, s'ils découvrent que tu savais et que tu leur as caché ce secret. »
Elle eut un rictus crispé. « Peut-être. Pour l'instant, je ne me vois pas le leur dire. Si tu les respectes, tu le leur diras toi-même…
- Et si je ne les respecte pas ? »
Elle avala sa salive.
« Alors tu ne le mérites pas, et j'espère que son cœur basculera ailleurs, » murmura-t-elle.
Le vague rire de Hao sembla moins pointu, moins sauvage.
« Tu es devenue bien protectrice. Et dire qu'il y a quelques mois vous vous mettiez en charpie dès que j'avais le dos tourné. »
Elle ne répondit pas à ça, préférant ne pas lancer son esprit dans cette direction. Ça ne servait à rien de se demander s'il avait voulu ça, s'il avait tout organisé pour ça.
« Je ne dirai rien, » répéta-t-elle, comme pour s'en convaincre.
Hao la libéra et se laissa tomber près d'elle, un sourire mutin aux lèvres. « Tu comprends, pourtant. Que tous vos petits plans, toutes vos vagues idées, je les connais déjà, alors que vous ne savez de moi que ce que je veux bien vous révéler. »
Jeanne fit la moue.
« Certes, mais je pense qu'on a nos chances quand même.
- Ah oui ?
- Oui. Je ne sais pas bien pourquoi. »
Avec un soupir, la jeune fille regarda le ciel. La lune qui commençait à se lever.
« J'ai eu peur, pendant le combat. Pour Achille. Il est déterminé à prouver sa valeur. »
Elle ne précisa pas à qui.
« Tu veux que je lui signifie mon approbation ? Il faut savoir, Jeanne, tu veux que ses désirs soient comblés, ou qu'il se détache de moi et pense par lui-même ?
- Les deux, » répondit-elle du tac-au-tac. « Je ne suis pas sûre que ce soit l'un ou l'autre. »
Hao secoua la tête. « Grande optimiste, va. »
Jeanne sourit. « Il faut bien. C'est un effort de ma part, et je suis contente qu'il porte ses fruits. »
Le soupir critique qu'elle reçut ne la démonta pas. « Je veux voir ma découverte d'un bon œil. Si tu lis mes pensées, alors mentir ne sert à rien. Du coup, il n'y a plus qu'à espérer, et à te convaincre. Tu sauras forcément qu'on est sincères. »
Et il rit, bien sûr qu'il rit, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement, mais Jeanne était satisfaite.
