Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Onzième chapitre : Lightbringer / Confidences sur l'oreiller
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Monster (Paramore); Your bones (Of Monsters and Men)
Notes :
Micro arc qui me fait frétiller depuis que j'y ai songé. Il est plus que temps que certains persos viennent au-devant de la scène. Dites-moi ce que vous en pensez!
...
Ce qui la satisfit moins, ce fut la suite, quand le rire de Hao devint sale et mauvais. Il était rarement comme ça, aussi tranchant.
« Toi ? Me convaincre de quelque chose ? »
Elle leva le menton, sans répondre.
« Pour ça, princesse, il faudrait que tu saches ce que tu veux. C'est loin d'être le cas, si tu veux mon avis. »
Elle avait réussi à sauver la face, à garder son sourire, mais la phrase l'avait suivie jusqu'à son lit. Le problème, c'est qu'il avait raison. C'était bien beau de se laisser tenter par l'attitude de Yoh, mais pour discuter de l'avenir du monde, il fallait d'abord… eh bien d'abord avoir les moyens de faire écouter Hao, certes, mais après il faudrait bien savoir quoi lui dire. De quoi discuter.
Jeanne considéra une nouvelle fois la pile de livres qu'Achille avait portée jusqu'ici. Elle en avait entamé plusieurs, mais elle n'avait pas l'impression de progresser pour autant. Il fallait qu'elle prenne le temps de réfléchir, mais elle n'avait jamais l'impression d'avoir le temps. Même maintenant, elle pouvait techniquement y réfléchir, mais il était tard, et…
Elle s'était endormie avant d'avoir pu mener son projet à bien.
Jeanne s'éveilla au son d'un grattement à sa porte. Plissant les yeux, elle fixa le panneau de bois comme s'il pouvait lui répondre.
Puis, comme le bruit ne s'arrêtait pas, elle s'assit. « Une minute ! »
Le jour pointait à peine derrière le rideau, et Jeanne enfila le chandail abandonné la nuit d'avant sur son coffre avant d'ouvrir la porte.
Derrière se tenait Mathilda, un sourire nerveux au visage. « Hey.
- Hey, » répondit Jeanne, un peu incertaine. « Tu es tombée du lit ? »
La rousse… rosit. Que se passait-il ?
« On peut dire ça. Tu me laisses entrer ? »
Jeanne avala sa salive et s'effaça. Mathilda était déjà entrée dans cette chambre, s'était déjà assise sur son lit. Elles avaient déjà eu une discussion difficile ici. Mais la dernière fois, le sujet de cette discussion n'avait pas été un mystère.
Là, par contre, elle avait beau réfléchir, elle ne voyait pas comment expliquer la présence de Mathilda, et ça la troublait. Que pouvait-il bien s'être passé ?
« Tu t'es disputée avec les filles ? »
Au moment où elle le dit, Jeanne se rendit compte qu'elle n'avait pas vu Marion depuis des lustres, et elle se sentit coupable. Peut-être qu'elle devrait lui apporter quelque chose. Marion était rancunière.
« Quoi ? » Mathilda fronça le nez. « Non ! Elles vont très bien. Marion s'ennuie, mais bon, Marion s'ennuie toujours un peu quand elle n'a rien à regarder. »
Jeanne acquiesça, hésita, et ne lui fit pas mention de sa culpabilité. À la place, elle vint s'asseoir près de Mathilda vers le pied de son lit. « Dis-moi ce qui ne va pas. »
Ce n'était pas encore tout à fait suffisant pour convaincre Mathilda de s'ouvrir à elle, parce que l'autre se contenta de la regarder. Puis elle sembla se décider.
« J'ai entendu un truc qu'il faut que tu saches. Ça ne va pas te faire plaisir.
- D'accord…
- Rackist et Hao-sama discutaient et, bon, en gros, Rackist va aller au navire des X-Laws et essayer de leur mettre une raclée.
- Quoi ? »
Jeanne avait parlé plus fort qu'elle le désirait. Elle jeta un œil à la porte entrouverte et se reprit. « Pardon. Euh, quoi ? »
Mathilda grimaça. « Oui, voilà. Apparemment, Rackist a proposé d'aller leur rabattre le caquet, et Hao n'était pas contre. »
Rabattre le caquet. Si seulement ce n'était que ça. Mais ni Rackist ni Hao ne se déplacerait seulement pour ça. Mathilda adoucissait la chose. Donc… donc… Il faudrait qu'elle aille au navire… ou… il faudrait qu'elle lui parle, ou…
Elle ne savait pas ce qu'il faudrait qu'elle fasse, mais elle se sentait malade rien qu'à l'idée. C'était encore pire que de devoir se battre avec lui dans le public.
« Si… » Mathilda s'éclaircit la gorge. « Si tu ne veux pas y aller seule, peut-être que je…
- Non, » la coupa-t-elle presque immédiatement. « Je vais… Quoi qu'il se passe, si je lui en parle, je le ferai seule. Les X-Laws, c'est…
- Je comprends, » sourit Mathilda, et elles échangèrent un sourire un peu désolé.
« Tu pourrais y aller de ton côté, » proposa Mathilda. « Je te dis quand il y va et tu le suis. »
Jeanne essaya d'imaginer l'expédition. Après quelques minutes honnêtement déprimantes, elle se rejeta en arrière. « Je doute qu'il ne me détecte pas. Tu sais si c'est Hao qui le lui a demandé, ou… ? Je sais que tu as dit que c'était lui qui proposait, mais… C'est bizarre. »
La rousse secoua la tête. « Ça ne me surprendrait pas qu'il ne s'agisse que d'une… conclusion, c'est sûr. Je crois que… Hao-sama soupçonne quelque chose de bizarre du côté des X-Laws et de leurs… amis. Mais en même temps, je ne sais pas si… »
Jeanne leva les yeux de ses mains. « Oui ? »
Mathilda prit son souffle. « Je suis allée dans sa chambre, d'accord ? Avant qu'on arrive ici. C'était un pari stupide. Avec Ash. Bref. Je ne sais pas si tu veux l'entendre, mais il a un paquet de photos là-bas. Il les accroche pas, évidemment, mais… il en prend soin. »
Jeanne ouvrit la bouche pour l'interrompre, mais Mathilda était lancée. « C'est, euh, des photos de vous ? D'avant, je pense, il y a le nabot à lunettes dessus, je veux dire, Marco. Donc… Donc c'est possible qu'il s'inquiète et veule juste y aller de son propre chef. »
Jeanne referma la bouche. Malgré elle, son visage s'était refermé. Elle vit son amie grimacer.
« Pardon, mais…
- Non, je comprends. » Jeanne se força à sourire et regarda la porte. « En tout cas merci de m'avoir prévenue. Je n'aurais pas aimé… Ne pas être au courant. »
La rousse fronça le nez. « Hé, tu n'es pas Hao, ne me renvoie pas comme ça. Qu'est-ce que tu vas faire ? »
Jeanne retint sa grimace. « Je… Je ne sais pas encore, » avoua-t-elle.
« Alors réfléchissons-y ensemble ! On peut même aller chercher Ash et l'autre fille. On s'en sortira mieux à quatre ! »
Froncement de sourcils. « Je ne sais pas si… je préfère ne pas les impliquer si Hao est dans le coup. Les X-Laws, c'est mon problème… »
Mathilda lui donna un coup, pas très fort, sur le crâne. « Tu les sous-estimes. Hé, Ash ! »
Contre toutes les attentes de Jeanne, l'intéressé passa la tête par la porte. Mathilda et lui échangèrent un sourire complice devant le soudain embarras de Jeanne.
« Tu… tu as tout entendu ? »
Il s'excusa silencieusement avant d'indiquer Mathilda. « Nyôrai a verrouillé la porte du passage souterrain, elle a eu besoin que je lui ouvre. »
Jeanne fronça encore plus les sourcils. Mathilda était certainement la personne au camp qui avait le moins besoin d'aide pour persuader un verrou de la laisser passer. Elle n'en dit rien.
« J'ai apporté Nyôrai et des gâteaux, » enchaîna Achille très vite en traînant leur coéquipière à l'intérieur.
« Ne me traite pas comme un sac de pommes de terre, » exigea cette dernière.
« Alors ne te comporte pas comme un sac et aide-moi à porter les snacks, » répondit-il sans hésitation.
Et sans que Jeanne ait bien compris comment, ils s'entassèrent tous sur son lit. Ils étaient un peu serrés, au point qu'elle était à moitié sur les genoux de Mathilda. Nyôrai posa son cahier au milieu. Elle avait déjà quelques ébauches de stratégie. « Vous avez vraiment tout écouté, » souffla Jeanne pour poser l'évidence.
« Évidemment. Sinon comment t'aiderait-on ? »
Mathilda sourit encore à Achille, qui lui répondit, un peu pâle.
Nyôrai s'éclaircit la gorge. « Si on a fini les plaisanteries, Jeanne, tu as plusieurs options. A : Tu ne fais rien de l'information. Rackist fait ce qu'il veut des X-Laws encore sur le bateau et on regarde ce qu'il en reste après. Si Mathilda a raison et qu'il ne se fiche pas de Marco, tu pourras peut-être le récupérer. »
Jeanne leva un sourcil, interloquée. « OK, merci, mais c'est hors de question. » Déjà elle ne faisait pas confiance à Rackist, et puis elle ne se souciait pas que de Marco. John avait eu l'air gentil, d'une.
« Non, c'est tout sauf hors de la question, je ne fais pas de hors-sujet, » répliqua Nyôrai, hautaine. « C'est une possibilité que tu ne peux pas ignorer. Il faut qu'elle soit sur la table.
- D'accord, mais j'espère qu'il y en a d'autres. »
Nyôrai soupira. « J'en ai assez qu'on doute de mes compétences.
- Pardon. J'irai te chercher des croissants.
- … Acceptable. Bref, B : Tu vas avec Rackist et tu essaies d'orienter la situation en…. Une direction qui te plaît. Requiert une discussion avec Rackist, si ce n'est Hao si c'est bien lui le commanditaire. Aussi, tu vas probablement devoir te battre contre les X-Laws là-bas, ils ne sont pas exactement tes plus grands fans. »
Jeanne soupira. « Et sinon… ?
- C : Tu suis Rackist en catimini. Ça veut dire que tu n'as pas à lui parler et à Hao non plus. Mais tu ne seras là-bas qu'en témoin si tu ne veux pas te dévoiler. Et il faudra échapper à la surveillance de Rackist, Hao peut-être, et tous les X-Laws sur place. »
Rien de très encourageant. Mathilda lui toucha le bras, hésitante.
« Quand tu as dû te battre contre Yoh et les autres… ça ne s'est pas très bien passé. Je ne sais pas si c'est vraiment ton truc, les combats contre plein de gens à la fois. »
Les autres froncèrent les sourcils. « Tu t'es battue contre Yoh ? Quoi ? Quand ? »
Jeanne cilla et se rendit compte qu'elle n'avait jamais songé à leur en parler. « C'est… c'est un peu long. Mais c'est Hao qui nous y a forcés et ça ne veut rien dire quant à notre alignement, » s'empressa-t-elle de rassurer Nyôrai. L'autre reposa le crayon qu'elle avait saisi.
« Hm. Bon. Je n'apprécie pas la cachotterie, mais… Je n'avais pas fini. Tu as aussi deux dernières options, qui en fait peuvent se combiner au reste. Il y a des choses que tu peux faire avant d'y aller.
- Je sais déjà que ça ne va pas me plaire, » soupira Jeanne. Nyôrai tsska.
« Un : Tu peux demander à Mathilda d'aller demander à Rackist ce qu'il veut faire. »
La rousse parvint à grimacer audiblement, ce qui relevait un peu de l'exploit. « Je doute qu'il se confie à moi.
- Arrêtez de m'interrompre. Deux : Jeanne, tu vas toi-même lui en parler. Parce qu'il y a en effet peu de chances qu'il soit particulièrement ouvert aux questions de Mathilda, qui n'est pas dans son équipe et qui ne connaît que peu de choses des X-Laws. Par contre, à toi, il le dira sûrement. »
Jeanne serra les dents. Achille, sans un mot, lui passa la bouteille qu'il venait d'ouvrir. Elle en prit une gorgée qu'elle crut bien ne pas parvenir à avaler tellement elle serrait les dents. Elle avait presque peur de les entendre craquer. « Je… je ne peux pas, » dit-elle d'une voix atone.
« Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ?
- Je ne lui ai pas adressé la parole depuis… »
Le nombre d'années, maintenant qu'elle y songeait, était vertigineux. « Je ne peux pas. »
Nyôrai haussa les épaules. « Ça nous laisse A, B et C, alors. Tu n'y vas pas, tu y vas avec lui, ou tu y vas discrètement. »
Achille s'éclaircit la gorge. « Je pourrais lui en parler, moi. »
Devant les regards interloqués des autres, il lissa son col. « J'ai déjà eu à faire à lui. Je pense qu'il me répondrait. Il sait que… Bref, c'est une idée. »
Il avait un peu l'air malade, et Jeanne lui toucha l'épaule. « C'est très gentil, mais tu n'as pas besoin de faire ça. Je vais m'en sortir autrement. »
Tout de suite, il sembla un peu moins mal à l'aise, et Jeanne se conforta dans son idée.
Elle reprit un peu d'eau.
Nyôrai tapota son carnet et tout d'un coup la chambre s'effaça, laissant place aux cieux de Spirit of Fire. Mathilda lâcha une exclamation de surprise et manqua tomber du lit. Jeanne ne la retint qu'au dernier moment. « Tout va bien, » murmura-t-elle. « Illusion.
- Prévenez la prochaine fois, » grimaça la rousse, de toute évidence embarrassée d'avoir réagi.
« Je peux t'emmener jusqu'à la plage, » offrit Achille. « Pour conserver ton furyoku, au moins un peu.
- C'est gentil, » répéta-t-elle, lâchant son épaule.
« Si tu veux y aller sans que personne ne te voie, » et ses mots semblaient arracher toute la bouche de Nyôrai, « je peux te prêter Thenral. »
Jeanne écarquilla les yeux. « Tu ferais ça ? »
La brune grimaça. « Peut-être. Oui. Mais s'il lui arrive quoi que ce soit, tu as intérêt à faire de moi la Shaman Queen. »
Achille ricana.
« N'est-ce pas déjà plus ou moins ton plan ? »
Nyôrai leva le nez avec mépris tandis que Jeanne et Mathilda riaient, l'une derrière sa main, l'autre ouvertement.
« Si c'est tout ce que tu penses de mon offre…
- Non, non, » Jeanne s'interrompit, redevenant sérieuse. « Non, j'apprécie beaucoup, et c'est sans doute la meilleure idée. J'irai discrètement, avec Thenral et Shamash, et je… Je ferai en sorte que rien de tragique n'arrive.
- Famous last words, » dit Nyôrai dans sa barbe.
« Ne m'enterre pas tout de suite !
- Je n'espère pas, si tu embarques mon fantôme gardien avec toi… »
Jeanne sourit et leva les yeux vers l'aurore boréale au-dessus d'eux. « Je te le ramènerai, c'est promis. »
Nyôrai plissa les yeux, comme si elle allait répliquer, mais ne dit rien.
Pendant un moment, ils se contentèrent tous de regarder le ciel. Viendrait bien assez tôt le moment de repartir en croisade.
« Tu es sûre d'être prête ? »
Jeanne tapa l'épaule de Mathilda, un peu incertaine, comme elle avait vu les amis de Yoh le faire, et sans bien comprendre pourquoi elle choisissait ce geste-là.
« Tout se passera bien. Qu'est-ce qui pourrait m'arriver, de toute façon ? »
Mathilda ne répondit pas, ce qui était un genre de réponse. Hésitante devant le poids de son regard, Jeanne se sentit obligée d'insister : « Je serai la plus dangereuse sur place. Comme toujours. »
Non, pas toujours, semblait dire la grimace de Mathilda, qui se transforma lentement en sourire un peu pâle. « Je crois que je vais t'attendre avec eux. Cela fait trop longtemps que je n'ai pas embêté Ash correctement. »
Jeanne rit avec elle; le brun était juste à peine trop loin pour les entendre, mais il fit une grimace, comme s'il sentait qu'on parlait de lui. Nyôrai et lui attendaient sur Siegfried à l'orée du bois. Il ne faisait pas très chaud à cette heure du soir, mais ils n'avaient pas voulu risquer un feu; ils avaient emporté leurs couettes et des thermos pleines à ras bord, courtoisie de Thalim.
« Et Nyôrai, comment la trouves-tu ? »
Mathilda fronça les sourcils et sembla réfléchir avant de répondre, comme si elle n'était pas bien sûre de qui Nyôrai était. Jeanne trouva la pensée un peu folle et la laissa là. « Elle est… correcte. »
La rousse sembla vouloir ajouter quelque chose, mais ne trouva rien.
Jeanne décida que c'était de la méfiance. Les deux filles ne se connaissaient pas encore très bien, et, si elle devait être honnête, elle attendait bien pire comme réaction. Quand elle se mettait en tête de ne pas aimer quelqu'un…
« Merci, » souffla-t-elle en reculant un peu. « Je suis… je ne sais pas comment te remercier de m'avoir prévenue.
- Alors ne le fais pas, » sourit Mathilda. « Je trouverai bien une idée pour que tu me rendes la pareille. »
Jeanne acquiesça. Mathilda rejoignit Siegfried. Ils n'étaient pas très loin, mais ils ne la suivraient pas, et Jeanne s'engagea sur le sentier avant d'hésiter. Ne restaient que Shamash, Thenral et elle-même.
« Eh bien, allons-y, » murmura-t-elle, presque plus pour ses propres oreilles que les leurs.
Thenral n'était pas un esprit compliqué. Jeanne voulait être invisible, et invisible elle serait. Quelqu'un avec des sens suffisamment acérés la devinerait à l'Over-Soul, mais elle ne comptait pas s'approcher suffisamment pour que cela soit possible.
Une fois transformée en léger jeu de lumière, Jeanne prit le chemin du quai. Plutôt que de descendre tout de suite jusqu'à la plage, où la marche serait plus difficile et exposée, elle resta à l'orée du sous-bois. Ç'aurait pu être une promenade agréable si elle ne guettait pas tout signe de X-Laws ou de Rackist.
Pour se rassurer, Jeanne consulta sa Cloche. Mathilda avait vu le prêtre grimper au volant de Lucifel un peu moins d'une demi-heure auparavant. Jeanne n'était pas bien sûre de comprendre pourquoi il avait choisi la route, plus longue, et non la forme angélique de Lucifel, mais elle n'allait pas se plaindre. Elle devrait avoir largement le temps d'arriver sur place et de trouver un observatoire convenable.
« Jeanne, » souffla Shamash. « Calme-toi. »
S'immobilisant, Jeanne regarda autour d'elle sans tout de suite comprendre. Puis elle remarqua les fluctuations de son déguisement. Elle ne se pensait pas si nerveuse, et surtout pas si distraite. S'appelant au calme, elle attendit que son Over-Soul soit à nouveau parfait et franchit les derniers mètres la séparant du quai.
Le navire des X-Laws se dressait entre les arbres. Elle ne voyait ni ne sentait personne, mais elle ne se laissait pas avoir par ce calme apparent. L'endroit était forcément surveillé.
« J'aurais aimé avoir plus de temps, » murmura-t-elle à Shamash. « Meene aurait pu me donner une idée de ce qui m'attend là-dessus.
- Elle a dit qu'elle ne trahirait pas les siens, » lui rappela-t-il, et Jeanne se retint d'argumenter. Que l'aider soit oui ou non une trahison, qu'elle eût pu convaincre Meene ou non, rien de tout cela n'avait d'importance. Il n'y avait pas eu le temps, et Jeanne marchait seule et sans visibilité au clair de lune.
Retenant son souffle, Jeanne quitta la ligne des arbres. Pas de réaction de la part du navire. Observant ses alentours, Jeanne réfléchit à sa cachette. Elle ne devait pas être repérable du navire, mais Rackist aussi avait le nez fin, et il la repérerait si elle était trop en évidence.
Examinant les rochers qui délimitaient le quai, Jeanne finit par en choisir un. Il était grand, suffisamment pour la cacher toute entière. Il lui semblait suffisamment près du navire pour que son énergie se confonde avec celle de ses habitants, mais suffisamment loin pour qu'ils ne la repèrent pas. Ainsi son énergie, adoucie comme elle l'était, serait prise pour l'aura résiduelle du navire ou de ses habitants.
Jeanne s'installa dans le creux du roc avec toutes les précautions dont elle était capable, et attendit. Il était rigoureusement interdit de se laisser aller, ici. Si son énergie fluctuait trop, si elle était repérée, tout son plan tomberait à l'eau – c'était le cas de le dire – et elle n'avait pas le moindre désir de devoir s'en remettre à ses talents d'improvisation dans ces circonstances.
Jeanne s'interdit donc de penser aux X-Laws, ou à Meene, ou à Fudô, ou à toutes les questions qu'elle avait encore. À la place, elle scruta la route, tentant de la deviner au-delà du devinable. Shamash, lui, surveillait le navire.
De part et d'autre, le silence.
Un si grand silence.
Puis, un bruit de moteur.
Retenant son souffle, Jeanne s'allongea sur le sable. Si Rackist la vit en approchant, il n'en dit rien; la nuit, ses vêtements et Thenral la cacheraient aux yeux des occupants du navire. Il n'avait pas l'air bien imposant, Rackist, en sortant de Lucifel. Si son air de prêtre austère lui avait fait énormément d'effet, plus jeune, il semblait s'être complètement estompé. Elle ne l'avait pas regardé proprement depuis… depuis si longtemps. C'était peut-être la perspective, mais il lui semblait petit. Prétentieux, avec sa grande plume d'ange plantée comme un défi sur son chapeau de sorcier.
Jeanne se demanda à quel point elle était honnête dans son évaluation, à quel point la trahison était encore vive dans son ventre.
Sans se presser, Rackist s'avança jusqu'au début de la jetée, et comme personne ne semblait réagir, il arma son arme et tira une balle en l'air.
Immédiatement, deux tirs lui répondirent, chacun chargé d'un Archange étincelant. La balle encore en l'air explosa pour révéler Lucifel, qui repoussa aisément Uriel et Sariel. Des cris indistincts montèrent du navire, et Jeanne distingua deux nouvelles silhouettes sur le pont. Hans et Marco, sans doute. Les trois autres X-Laws ne se montrèrent pas, mais elle les repéra au furyoku. Deux étaient inconscients; le troisième était caché dans l'ombre d'un des ponts inférieurs.
« Marco, » confirma Rackist si près d'elle. « C'est toi que je voulais voir.
- Il semblerait que tu n'aies pas rendez-vous, » répondit Hans à la place. « Mais si tu tiens tellement à un combat, ça peut s'arranger. »
Rackist se pencha vers lui, son sourire confiant toujours aux lèvres. « Je connais tes artifices, Reiheit, et tu n'es pas à la hauteur, alors laisse-nous parler, veux-tu ? »
Le blond se raidit, et l'hostilité se ressentit jusqu'à la cachette de Jeanne. Rackist voulait le pousser à l'attaque, elle en était presque sûre. L'attaque de front, celle qui utiliserait directement Azazel, celle qui risquerait la santé de Hans.
Jeanne fusilla Rackist du regard. Ça ne servait à rien, vu qu'il ne la voyait pas, mais elle se sentit un peu mieux après. Que cherchait-il, exactement ? Ils étaient tous sur le pont. Il devait bien avoir une idée derrière la tête…
« Parle, » décida soudain Marco. « Dis ce que tu as à dire, qu'on en finisse.
- Pour de bon, » l'appuya Reiheit.
Rackist soupira, et Jeanne attendit qu'il réprimande Hans, mais il n'en fit rien. Sans doute parce que Marco avait parlé; parce qu'il avait enfin ancré sa cible dans la conversation. Le regard de Jeanne navigua entre eux. Une angoisse sans identité précise montait en elle.
« N'est-il pas temps de mettre un terme à cette folie, Marco ? Si tu voulais, tu pourrais partir d'ici sans être inquiété. Il y a un bateau pour toi, mais ce n'est pas celui-ci. »
S'attendait-il vraiment à obtenir quelque chose ainsi ? Marco ne répondit pas.
Une porte s'ouvrit, et soudain Fudô fut au milieu d'eux. « Je m'étonnais de votre lenteur, » commença-t-il. « Pourquoi ne l'avez-vous pas déjà éliminé ? Hao nous offre ici une occasion en or. »
N'avait-il pas remarqué l'état des deux X-II ? À moins qu'il ait une autre idée en tête.
Rackist sourit, pas inquiet pour un sou. « Il me fait confiance. Ce n'est peut-être pas le seul.
- Oh, je crains que toi et l'autre traîtresse ne surestimiez votre importance aux yeux de mon capitaine. Vous n'êtes pour nous que des pécheurs parmi d'autres, pas vrai, Marco ? »
Le regard de l'intéressé était insondable. Dédaignant Fudô, Rackist lui ouvrit les bras. « Ni lui ni les autres ne m'intéressent, Marco. Tu n'es pas encore perdu. Réglons ça ensemble, veux-tu ? »
Il y eut un silence, mais Jeanne savait ce qui suivrait. Fudô le brisa d'un rire, un odieux son de crécerelle.
« Tu l'as entendu, Marco, vas-y. »
Le blond tira son arme et visa le prêtre. Sa main tremblait.
« Je ne suis pas perdu, » protesta-t-il doucement. « C'est vous qui vous êtes détourné du droit chemin, et je crains que ni Dieu ni personne ne puisse vous le pardonner. »
Rackist tira en même temps que Marco.
Jeanne retint son souffle.
Rackist avait gagné en puissance auprès de Hao, et Lucifel avait toujours était plus fort que…
Mais ce ne fut pas Michael qui vint à sa rencontre. Du moins, pas le Michael qu'elle connaissait, tout en lignes blanches et pures. L'esprit qui se manifesta était blanc, certes, par endroits, mais ses belles lignes droites étaient brisées par de multiples excroissances et fêlures arachnéennes. Les croûtes étaient dorées et saignaient un liquide épais et gluant. La bête semblait plus grande et lourde que Michael, du moins dans le souvenir de Jeanne; mais elle avait l'effet de surprise avec elle.
Les deux Archanges se heurtèrent dans un vacarme de fin du monde.
Un des deux Over-Souls explosa, projetant une vague de sable qui aveugla Jeanne un moment. Quand elle put de nouveau regarder la scène, Rackist n'était plus au même endroit, ou du moins c'est ce qu'elle comprit. Il lui fallut presque une minute entière pour le trouver au sol, immobile et vraisemblablement inconscient.
Jeanne n'avait jamais vu Rackist inconscient auparavant. Ça devait être une illusion, un tour. Il faisait semblant. Il…
Inconscient.
Quelque chose en elle se défit et elle resta un instant là sans savoir quoi faire.
« Tu vois, Marco ? » La voix de Fudô la tira à peine de sa stupeur. « Tu n'avais pas à t'en faire. Maintenant que le véritable potentiel des anges est libéré, personne ne pourra nous tenir tête. »
Le véritable… potentiel ? L'Archange de Marco flottait encore dans la nuit claire. Il n'était pas fait pour exprimer des émotions humaines, ou des émotions tout court, et pourtant Jeanne avait l'impression de l'entendre hurler. Tout dans sa posture et l'aspect purulant des rainures d'or puait l'infection.
« Il faudra partager cette puissance avec les X-II, » dit encore Hans. « Cinq Archanges éveillés valent mieux que deux. »
Alors Azazel, aussi… ? Le cœur de Jeanne se serra.
Fudô acquiesça. « Demain. Avant, pourquoi ne pas se débarrasser pour de bon de ce traître ? Voyons comment Hao réagira après ça. »
Sa satisfaction était presque tangible. Instinctivement, Jeanne leva la main au-dessus du sol. Elle devait les empêcher de…
Une pensée terrible lui vint et suspendit son geste. Rackist était dans l'équipe de Hao. S'il était tué, Hao serait automatiquement disqualifié. Un frisson la parcourut sans qu'elle en comprenne l'origine. Elle n'avait pas à faire quoi que ce soit. C'était comme Nyôrai le lui avait dit : l'inaction était une possibilité. Elle pouvait laisser Marco agir, et…
Elle vit Hans s'incliner légèrement, comme pour signifier à Marco qu'il lui laissait l'honneur du geste final, un chevalier laissant son roi achever la proie.
Marco n'avait rien dit. Pas depuis que Rackist était tombé. Il se tenait à la rambarde et il avait l'air malade. Pourtant, au bout de quelques instants, il leva son arme, et il visa, et il tira.
Jeanne bougea au moment où elle vit Michael. Était-ce encore Michael ?
Lucifel répondit à son appel sans la moindre hésitation, bloc d'obsidienne se matérialisant juste à temps pour parer l'attaque et ainsi protéger Rackist et Jeanne. La massue de Light Bringer s'abattit sur Michael distrait et le fit exploser à son tour; Jeanne laissa son furyoku fleurir autour d'elle, un premier avertissement clair et précis. L'Archange noir au-dessus d'elle para immédiatement l'attaque de Raphaël, et Jeanne sentit plus qu'elle ne le vit la colère de John.
Marco sembla s'affaisser à la perte de son Over-Soul, et il rabaissa son arme. Hans, au contraire, leva la sienne mais ne tira pas; Fudô l'avait arrêté d'un geste.
Jeanne attendit qu'il parle, qu'ils parlent, qu'il se passe quelque chose, mais tout était silencieux et immobile. Elle-même n'était pas sûre de ce qu'elle voulait ou pouvait dire, que ce soit pour expliquer sa présence ou atteindre Marco. La satisfaction de Fudô était étouffante; elle aurait voulu le foudroyer sur place.
Elle attendit encore, et rien ne se passa. Alors elle bougea son pied, juste assez pour toucher Rackist, et le téléporta vers sa chambre.
Elle n'y était jamais entrée. Elle ne voulait jamais y entrer, et c'était un petit miracle qu'elle soit parvenue à les téléporter dans cet endroit dont elle ne connaissait rien et ne voulait rien connaître. Elle ne voulait poser ses yeux nulle part. Pas sur les murs, pas sur le lit, surtout pas sur le coffre, quoi qu'il contienne. À la place elle regarda la porte.
Hao se tenait dans l'embrasure.
Ils se fixèrent un moment, puis Jeanne baissa les yeux, l'esquiva et sortit, laissant Lucifel derrière elle et Rackist par terre.
