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18 / Au milieu des roses
C'était son dernier bon souvenir d'humaine, ce baiser. Dans la chaleur paisible de son salon, il s'était penché, si lent, si prudent et avait posé ses lèvres sur les siennes. Rosalie avait eu envie de chanter. Elle avait enfin gagné. Il était à elle.
D'une manière ou d'une autre malgré elle, elle s'était imaginée amoureuse. Elle avait voulu l'aimer – le gentil médecin qui était devenu son ami le plus cher.
"Il y a des choses que je dois te dire," avait dit Carlisle. "Je veux qu'il n'y ait pas de secret entre nous. Si nous devons aller de l'avant, tu dois tout savoir sur moi."
Comme une idiote elle avait gloussé. "Ces secrets vont-ils gâcher ma bonne humeur ?"
"Ils pourraient."
"Alors garde-les enfermés quelques heures de plus." Juste pour prouver qu'elle le pouvait, elle avait arrangé sa veste comme si elle était déjà sa femme. Cette version d'elle-même avait toujours vendu la peau de l′ours avant de l′avoir tué. "Laisse-moi continuer à me prélasser."
Et il en fut ainsi. Des heures plus tard, il avait senti son sang répandu dans la rue froide. Fini de se prélasser. Plus de secrets. Seul le venin et la vengeance et quatre-vingt ans à essayer de revenir à ce qu'elle avait voulu quand elle n'était qu'une enfant.
Elle avait été tellement idiote.
X-X-X
X-X-X
"Rose ?" dit Bella, en agitant une main devant les yeux sombres et vides de Rosalie. "Qu'est-ce que tu veux dire par tout est de ta faute ?"
La tête de Rosalie se releva brusquement comme si elle se réveillait d'un rêve. Secouant l'épaule d'Edward, elle dit à Bella qu'il devait également entendre ses aveux. Voir ses paupières s'ouvrir c'était comme le regarder reprendre vie, alors qu'il leur souriait. Bientôt, pensa Bella, elle le verrait vraiment revenir à la vie. Nichant ses pieds froids contre ses tibias, elle emprunta une partie de sa chaleur. La chaleur de sa peau endormie lui fit penser à deux vieux amis.
"Rose ?" dit Bella. "Après que j'ai été transformée ne me laisse pas aller à Yellowstone."
Elle ne voulait pas que Jake la voie transformée en ennemie. Il valait mieux qu'il se souvienne de comment elle était pendant les jours avant leur dispute - si ce temps avait même existé. Pour sa part Rosalie ne demanda même pas la raison de sa requête, elle l'accepta sans poser de question. Alors que Rosalie s'installait sur la chaise près de la porte, Edward et Bella s'adossèrent à la tête de lit. Petit à petit l'histoire de Rosalie commença à se tisser de sa voix claire et mélodique.
"Vous vous souvenez de Vincent la souris ?" leur demanda Rose. "Celle qui a fini avec une oreille de bébé après notre expérience ?" Elle leva sa main gauche et agita les quatre doigts restants. "Lui et moi avons plus en commun que vous ne le pensez…"
Elle fit une longue pause et regarda par la fenêtre la neige tomber sans fin, tapant sur sa jointure abimée. "Je suppose que je devrais commencer par le début. J'avais dix-sept ans quand Carlisle est arrivé à Rochester. Il était beau, célibataire, jeune. Eh bien…" Elle plissa les yeux. "Jeune en apparence. A ce moment-là il avait déjà près de trois cents ans. J'étais une personne différente à l'époque. Gâtée, égoïste…"
"Pas si différente alors," fit remarquer Edward, avec un clin d'œil.
Le rire qui s'échappa des lèvres de Rosalie semblait être plus pour lui que pour elle : aigu et rapide, sans force derrière. "Je suppose que non," dit-elle en époussetant ses mains. "Vous savez déjà quelque chose sur moi, j'ai forcé l'amitié de Carlisle grâce à des pâtisseries. Je ne l'aurais peut-être jamais remarqué, si d'autres femmes ne l'avaient pas tant voulu. Mes parents espéraient que j'épouserais un homme du nom de Royce King." A son nom son visage se déforma en une grimace qui fit se demander à Bella si la bile défiait tout ce qu'ils savaient sur les vampires et brûlait la gorge de Rosalie. "Je n'ai jamais encouragé Royce sauf si je pensais que cela pourrait rendre Carlisle jaloux. Pour moi Carlisle était un défi – un prix à gagner."
"C'est toujours le cas, " dit Edward. Au demi-sourire narquois de Bella, il ajouta "Chesterton avait pratiquement sa Société 'Mater Carlisle'."
Rosalie leva les yeux au ciel et poursuivit, ses doigts allant constamment vers ce petit doigt manquant, tapotant un message que Bella ne pouvait pas comprendre, révélant des cartes que Bella ne pouvait pas deviner.
"Certaines choses ne changent jamais…" déclara Rosalie. "… et d'autres le font. Je l'ai fait évidemment. J'ai été … blessée en rentrant chez moi, un soir, de chez une amie. Au moment où Carlisle m'a trouvée saignant dans la rue, j'étais au bord de la mort. Il a choisi de me transformer."
Elle déglutit. "Avant cette nuit, je me croyais amoureuse de lui. Une fois que je me suis réveillée en tant que vampire tout a été différent entre nous. Comme s'il y avait… je ne sais pas. Comme s'il manquait quelque chose. Quelque chose de vital et de beau que nous aurions perdu en cours de route. Peut-être que nous ne l'avions jamais eu du tout…"
Des soupçons remontèrent le long de la colonne vertébrale de Bella, taquinant sa peau de ses doigts froids. Elle se demanda si Rosalie incluait ces bribes d′information sur Carlisle dans son histoire pour les préparer à ce qu'il pourrait arriver. Prenant la main d'Edward dans la sienne, elle serra fort. En réponse il lui offrit un soupçon de son sourire facile et en coin et lui donna un coup de coude sous la couverture.
"Quelques années après ma transformation, j'ai trouvé Emmett agonisant dans la forêt. Il avait été mutilé par un ours. J'ai supplié Carlisle de le transformer. J'ai pensé à ce que beaucoup de gens pensent, que je pourrais sauver une relation en difficulté en ayant un enfant. Ou dans notre cas, un enfant substitut. Emmett était déjà grand, bien sûr mais je pensais que nous pouvions nous débrouiller."
Bella ne put s'empêcher de hausser les sourcils. Le menton de Rosalie se baissa, une épaule se soulevant dans un demi-haussement.
"Emmett avait d'autres idées, évidemment. Au début… ça se passait bien. Puis de moins en moins. Je pris cette mauvaise habitude de laisser les choses devenir presque sérieuses avec Emmett puis de paniquer et de retourner vers Carlisle. Pas mes meilleurs moments et je n'en suis pas fière. Carlisle était tout ce qu'il me restait de ma vie humaine et j'essayais de m'y accrocher. Si Carlisle ne s'était pas senti aussi coupable, j'imagine qu'il aurait coupé les ponts avec moi il y a des décennies. Dieu seul sait pourquoi Emmett ne l'a pas fait."
Bella retint son souffle empêchant son caractère protecteur d'arranger les cheveux ébouriffés de Rosalie et de lui chuchoter de jolis mots pour lui dire combien Emmett l'aimait. Cette histoire entre Carlisle et Emmett ne pouvait rien à voir avec une faute de Rosalie. Il y avait plus. Des chuchotements d'une dispute entendus il y a longtemps, tourbillonnaient dans la tête de Bella.
"Ça veut dire que tu luttes depuis que nous nous sommes rencontrés et peut-être que tu as simplement gagné. Félicitations. Destin ou instinct ou quoi que ce soit qui nous veut ensemble… mais moi non. Plus maintenant. Je suis fatigué de faire attention, de ne pas te mettre la pression et attendre des années, putain. Je laisse tomber. Seigneur. Tu as vraiment réussi à m'épuiser."
"Essayer de ne pas me mettre la pression ? Bien. Tout ce que tu m'as jamais fait c'est de la pression."
"Tu sais que ce n'est pas vrai."
"Donc tout ce truc à propos d'attendre pour toujours si tu le devais, était un mensonge ? Et quoi, je suis supposée te courir après maintenant ? Apaiser des pauvres petits sentiments blessés ? Jouer la femme soumise et te laisser choisir pour moi ?"
"Le destin est un idiot et apparemment moi aussi. Pourquoi est-ce que j'ai cru que j'étais amoureux de toi ?"
"Alors," dit Rosalie et sa voix commença à trembler, "Nous avons rencontré Alistair. A Ithaca."
Elle accéléra, donnant à peine au mot Ithaca une chance d'être compris comme si elle espérait le balayer sous le tapis dès qu'il serait prononcé. "Il avait un don, comme notre espèce le fait de temps en temps. Il pouvait toucher un verre brisé et recoller les morceaux ensemble. Il pouvait toucher une vieille voiture rouillée et la remettre en route comme si elle venait de sortir de l'usine. Ça fonctionnait parfaitement sur les objets inanimés.
Les choses vivantes étaient beaucoup plus difficiles. A l'époque, il pouvait tout juste réussir à faire revivre une mouche ou forcer un chêne à pousser de quelques centimètres avant que son pouvoir ne s'épuise. Carlisle était fasciné. Il appela son ami Eléazar qui a un don pour détecter les capacités des autres vampires. Eléazar a dit qu'Alistair réparait les choses ou les faisait grandir en manipulant le temps. C'était comme si tout ce qu'il touchait était enfermé dans une bulle, restait là sous la pression d'Alistair qui l′avançait ou rembobinait."
La compréhension frappa Bella dans l'estomac. C'était ça. C'était tout. Oh mon Dieu. C'était vraiment tout.
Edward se redressa, une main allant vers sa bouche. "Il l'a fait," dit-il, ses doigts s'étalant en éventail sur sa mâchoire. "Il a provoqué l'Impulse, pas vrai ?"
Les bras de Rosalie tombèrent sur les côtés. "Nous l'avons fait. Je lui ai demandé – je l'ai supplié. Carlisle a trouvé le moyen d'empêcher le pouvoir d'Alistair de s'épuiser. Comme tant de choses concernant les vampires le sang était la réponse. Nous avons collecté des sacs et des sacs de sang - humain et animal bien qu'Alistair se plaigne pour ce dernier. Emmett et Carlisle ont nourri Alistair pendant qu'il utilisait son don sur moi. Nous ne savions pas ce qui allait se passer. Vous devez le croire. Alice n'a rien vu avant qu'il ne soit trop tard."
Tout avait l'air trop net, trop réel. Bella regarda la bouche de Rosalie continuer à bouger, ne croyant qu'à moitié que c'était en fait son amie qui disait ces mots. Ce ne pouvait pas être la vérité.
"Nous l'avons tenté dans la cave de notre maison à Ithaca. Il a fallu trois jours pour que quelque chose se produise. Quand j'ai commencé à changer Alistair a perdu le contrôle. L'énergie dont il avait besoin pour transformer un vampire était trop importante pour lui. Elle a été expulsée de lui par une explosion, tout ce que j'ai vu a été une lumière orange et de la fumée jaune. Les tempêtes sentent comme ça aussi. Vous savez – comme les pires parties d'un hôpital. Je me demande encore si nous avions été à la surface si toute cette énergie aurait fini comme ça stockée dans la terre. La seule partie de mon corps qu'Alistair a pu transformer a été mon petit doigt, le bout qui est redevenu humain… je n'ai pas pu le récupérer."
"Merde, Rosalie," dit Edward, en se passant une main sur le visage. "Dis-moi que c'est ton idée d'une blague vraiment mais vraiment désagréable."
"Je voudrai que ce soit le cas." Avec les épaules tombantes Rosalie tourna son regard vers le sol. "Cette énergie sauvage… bon. Vous connaissez la suite. Vous avez suffisamment vu de tempêtes. Vous avez vu les plantes mourir et renaître. Cette énergie continue à remonter le temps et à propulser en avant, entraînant des gens pour la balade. Le niveau a diminué au fil des ans mais pas de beaucoup. Pas assez. Ces dernières années elle est même devenue plus forte. Nous ne savons toujours pas pourquoi. Cela n'a pas de sens. Peut-être que si nous avions l'aide d'Alistair… mais nous ne l'avons pas vu depuis les suites de l′Impulse. Je suis devenu vampire dans les années 30, nous pensons que c'est pourquoi autant de voyageurs dans le temps sont de cette époque. Au-delà, vous en savez autant que nous."
Ni Bella ni Edward ne dirent rien. En serrant ses mains Rosalie se dirigea vers la porte.
"Je voulais juste… je voulais que vous sachiez tous les deux avant votre transformation. Je ne vais pas essayer de vous en dissuader - loin de là – mais je détestais tellement cette vie. J'ai ruiné tellement de vies pour essayer de lui échapper. Vous méritiez de le savoir avant de prendre votre décision.
X-X-X
X-X-X
Les gants de Mary étaient fins, offrant aux mains de Bella autant de protection contre les éléments qu'une couche de plastique. L'air avait cette odeur de fraîcheur et d'attente qui annonçait d'autres tempêtes de neige à venir. Soufflant sur ses doigts et faisant rebondir ses genoux, elle regardait fixement les nuages rose et orange s'élever au-dessus des collines à cime blanche. Un nouveau jour.
Une minuscule pierre passa près de son épaule gauche et glissa sur la surface de l'étang gelé.
En regardant derrière, elle vit Garrett.
"C'est plus facile de faire des ricochets quand l'étang est gelé," dit-il, en s'asseyant à côté d'elle sur le rondin qu'elle avait choisi comme banc. Il gardait la tête baissée, comme s'il priait constamment. "J'ai entendu que Rose vous a tout dit…"
"Ouais."
Bella souhaitait pouvoir choisir un seul courant de pensée et s'y tenir, plutôt que d'en suivre une vingtaine au fur et à mesure qu'ils se ramifiaient dans sa tête. L'Impulse était un accident. Rosalie n'avait jamais eu l'intention de mettre le feu au monde. Si tout s'était passé comme prévu, Bella n'aurait jamais connu Edward. Jessica aurait vécu mais Bella ne l'aurait peut-être pas connue. L'absence de l'Impulse l'aurait tenue loin de Forks, vivant avec une mère qui n'aurait jamais touché un brassard rouge.
Des millions de personnes qui méritaient d'être entendues avaient réclamé son attention. Quand elle clignait des yeux, elle voyait Embry, Sam, Angela, Ben, Charlie.
Une corde traversa ses pensées, étranglant la vie de la femme qu'elle avait descendue avec Edward à La Grande : cette étrangère aux cheveux caramel et aux yeux qui aspiraient à la fin. Un autre clignement d'yeux, et elle vit des maisons détruites par les tempêtes.
Elle se souvenait des rations, de la guerre et de la puanteur de la mort. Tout cela à cause de quelque chose que Rosalie voulait. Comment tout cela pourrait-il être pardonné ? Par quiconque ?
Bella ne savait pas si elle pourrait à nouveau voir son amie quand elle regardait Rosalie ou si elle verrait à jamais le papillon qui avait déclenché l'ouragan.
Garrett lui toucha la main, froide même à travers les gants empruntés.
"Veux-tu encore te transformer ?" demanda-t-il.
Bella acquiesça, sans hésitation. Si Edward changeait, elle aussi. Il n'y avait aucun doute sur le fait que si elle restait humaine elle le perdrait - pas question de le voir se détériorer.
"Veux-tu que je le fasse ? " demanda Garrett. "Alice pense que ce sera plus sûr si Rose n'a pas à vous transformer tous les deux à la fois. En plus, je l'ai déjà fait. Je sais que j'ai dit que je n'étais pas ton homme mais je l'aurais fait si elle m'avait laissé faire."
Un sourire brisé tenta de tirer les coins de la bouche de Bella, allant à la guerre contre la piqûre des larmes. Se glissant sous le bras de Garrett et s'appuyant contre lui, elle soupira. Il sentait comme Jessica – ou peut-être que c'était Jessica qui avait senti comme lui pendant ses derniers jours.
Quoi qu'il en soit, Bella respira profondément. Elle engloutit la vérité sur la mort de Jessica - comment elle avait changé d'avis à la fin et demandé Garrett. Bella ne lui dirait jamais. C'était un souvenir qu'elle allait garder enfermé en espérant l'oublier dans le feu qui la consumerait quand elle deviendrait vampire.
"Qui as-tu transformé avant ?" demanda-t-elle.
"Mary."
"Vraiment ? Euh. Vous étiez amis quand elle était humaine ?"
"Non. J'étais curieux. Je voulais voir si je pouvais m'arrêter à temps." Le sourire qu'il lui lança n'était pas son sourire complet. Pas celui qu'il destinait à Jessica - celui qui faisait de lui un protecteur plutôt qu'un prédateur.
A ce moment, alors que Bella lui disait qu'elle aimerait qu'il soit son créateur, elle décida qu'un jour, elle ramènerait ce sourire. Ce serait difficile, elle le savait. Les vampires changeaient rarement. Ils étaient figés à un moment donné, comme Rosalie l'avait fait. Mais elle avait l'éternité devant elle : une éternité pour aider Garrett à retrouver le rire, comme l'aurait voulu Jessica.
Jessica aurait voulu qu'elle rit, d'ailleurs. Et bien elle avait du temps.
Une nouvelle pensée s'imposa à elle : Rosalie, travaillant au point de presque se détruire au laboratoire. Même maintenant, Bella était sûre de trouver Rosalie dans la grange en acier, installant leur machines et en quête d'une solution.
Bella ferma les yeux.
X-X-X
X-X-X
De la fumée s'enroulait dans l'air, s'élevant de la tasse entre les mains d'Edward. Alors qu'il buvait sa dernière tasse de café, Bella étalait la pâte sur un comptoir farineux et se mit à pétrir. En dehors d'eux, de Rosalie et Garrett, la maison était vide. Seul le bruissement de la farine, le coup de poing mouillé contre la pâte, une gorgée occasionnelle et le rythme de leur respiration dérangeaient le calme.
Plaçant sa tasse presque vide à côté de l'évier, il l'entoura de ses bras par derrière et fit traîner des baisers le long de son cou et de son épaule.
"Ça va me manquer," dit-il. "Je doute qu'on fasse beaucoup de cuisine après avoir été transformés."
"Mm, probablement pas. Nous devrons trouver une nouvelle forme de thérapie de couple."
A travers le tissu de sa chemise, elle sentit ses lèvres se soulever en un sourire. "La chasse, peut-être ? Jasper m'en a dit un peu à ce sujet."
"Oh, bien sûr. Pétrir du pain, vider des cerfs... c'est à peu près la même chose."
Pour le démontrer, elle se jeta sur la masse blanche sur le comptoir, tellement concentrée qu'elle se mordait la lèvre. En riant, il la tourna dans ses bras et posa ses lèvres contre les siennes. Ses mains, encore collantes de pâte laissèrent des traces sur ses épaules mais il ne sembla pas le remarquer ou s'en soucier. Tout en lui - le goût du café, la texture de sa barbe, la fermeté de ses bras - ressemblait à un matin lumineux à Pendleton.
Seule la certitude d'une tombe à Chicago gâchait l'illusion. Peu importe combien elle essayait, Bella n'arrivait pas à se convaincre que Jessica était de retour à la caravane, riant des émissions télévisées de mauvais goût en attendant que Bella finisse de travailler pour la journée.
En reculant, Edward caressa sa lèvre inférieure avec son pouce.
"Je ne vais pas te le dire maintenant…" dit-il.
"Me dire quoi ?"
Sa bouche s'ouvrit et se ferma plusieurs fois avant de faire un de ces sourires qui le faisait ressembler au gars qui aurait inventé le concept même du sourire.
"Rose a tort," dit-il. "Je ressentirai toujours la même chose. Je sais que je le ferai. Je te le dirai après que nous ayons été transformés, juste pour le prouver."
Pour la première fois depuis Chicago, un petit battement d'ailes traversa l'abdomen de Bella. Elle appuya la main dessus, comme si elle essayait de le retenir, de le protéger et de le transporter avec elle dans son nouveau corps.
"Es-tu sûr de vouloir ça ? " demanda-t-elle, un pincement au cœur menaçant de noyer le battement. "Si tu finis par m'en vouloir, je ne peux pas…"
"Je ne le ferai pas. Nous ne sommes pas eux. Je sais un peu dans quoi je m'engage. Rose n'en avait pas la moindre idée. Et penses-y : avec toute cette puissance cérébrale et tout ce temps dont nous disposerons, peut-être que l'un d'entre nous finira par trouver comment réparer le monde".
"Peut-être," dit Bella, en traînant les pieds.
Inclinant la tête, il fléchit les genoux pour que son regard rencontre le sien. "Comment vas-tu ? Es-tu en colère contre Rose ?"
"Honnêtement, je n'en ai aucune idée. Je ne sais pas trop quoi penser. C'est... beaucoup à encaisser."
En se frottant la nuque d'une main, il tapota sa hanche avec son pouce.
"Ouais. Pareil pour moi. J'ai envie d'être en colère, même si je sais qu'elle n'avait aucun moyen de savoir ce qu'il se passerait. Je cherche quelqu'un à blâmer depuis que je suis enfant."
"Moi aussi. Je me suis généralement décidé pour les Raiders."
"Oui, c'est une bonne idée. Ce sont des connards. Continuons à les blâmer."
Aucun des deux ne mentionna que sans Rosalie, les Raiders n'auraient jamais existé.
Une fois le pain levé et cuit, ils le mangèrent chaud avec du beurre. Pour ce qui était de ce dernier repas, ce n'était pas grand-chose mais Bella avait voulu manger quelque chose avant que toute nourriture ne perde sa saveur pour toujours.
Pour le dessert, Rosalie leur avait apporté à chacun un biscuit croustillant, enveloppé dans du cellophane. Des souvenirs qu'elle espérait que Bella garde vivants : Edward, offrant un cookie similaire à Rosalie comme offrande de paix. Edward, offrant des desserts à Jessica pour la faire sourire.
"Prêts ?" demanda Rosalie. Ses yeux étaient lumineux à cause de sa récente chasse. Leur couleur rappelait à Bella les pots de miel d'Emmett sur une étagère au soleil, à Pendleton.
Les muscles des jambes de Bella se tendirent, se préparant à courir alors que son pouls s'accélérait en signe de protestation mais elle hocha la tête. Un dernier baiser d'Edward et elle fit le long trajet jusqu'à la chambre où Garrett l'attendait.
"Je suis prête."
