Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Douzième chapitre : In Search of Your Glory / Dans la cour des grands
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : We are not children anymore (Venice: The Musical) ; Last of the Real Ones (Panic! At the Disco)
Notes :
Chapitre compliqué. Problèmes compliqués. Je l'aime bien. Je me demande ce que vous en penserez.
I'm here in search of your glory, there's been a million before me est un vers qui... me fait des choses, re: HJ. *tousse*
Jeanne ne rentra pas cette nuit-là. Elle savait que les autres risquaient de s'inquiéter, alors elle leur laissa un message de son Oracle Bell.
Je vais bien. Ne m'attendez pas.
Elle s'en tint là.
Errer dans la nuit lui fit du bien. Elle descendit de la falaise à pied, sans tenter d'utiliser ses pouvoirs déjà bien usés. Il ne faisait pas trop froid, juste assez pour la gardée éveillée; si ses pieds la firent souffrir elle ne s'en rendit pas compte. Elle s'abîma dans la contemplation du ciel et du village, vaquant d'un point lumineux à l'autre.
Elle ne remarqua personne, ou du moins ne se rendit compte d'aucune présence. Juste elle dans le vide.
L'aube vint discrètement, sans s'annoncer ni frapper. Quelque temps après, elle se trouva devant la demeure des Funbari Onsen. Elle hésita à s'annoncer; à la place, elle reprit sa cloche. Songea que Tamao n'en avait pas.
Hé, Horo, tu veux bien demander à Tamao de descendre ? Si elle est réveillée.
À peine une minute plus tard, elle eut une réponse.
Et moi, tu ne me demandes pas si je suis réveillé ?
Elle regarda les mots un moment.
Pardon. Ça va, depuis l'autre fois ? J'ai appris que ça s'était à peu près bien fini.
Chocolove fait genre il va bien, mais il a quand même perdu tous ses potes. Et puis son Oracle Bell ne lui sert plus à rien. Il a demandé à Karim de l'adapter. Ils auraient dû y songer dès le début !
Jeanne fronça les sourcils. Je ne comprends pas.
Il a ressuscité, mais il est resté aveugle. Pardon, j'oubliais que Hao t'avait hélitreuillée si vite. Il ne t'a rien fait de bizarre après, au moins ?
De bizarre ? Non, en vérité. Je pense que c'était sa façon de laisser Yoh avoir ce qu'il voulait sans que ça ne se voie trop, répondit-elle à la place. Il s'est passé quelque chose hier et je ne sais pas à qui en parler.
On est tous réveillés ici, tu sais ? Tu peux tout bêtement sonner et venir taper la discut'.
L'idée lui était bien venue, mais… La méfiance d'Anna lui restait en mémoire. Elle ne lui en voudrait même pas. Ce qu'elle avait fait était… semblait entièrement en faveur de Hao, et Anna aurait raison de ne pas être contente.
Devant son silence prolongé, Horo-Horo lui envoya un second message : Pas de souci. Tamao se prépare. Je n'ai rien dit aux autres.
Elle se prit à sourire. Il était vraiment prévenant.
Merci, envoya-t-elle, et ça semblait trop peu. Je suis contente qu'on n'ait pas eu à se battre la toute première fois. Tu es vraiment quelqu'un de bien.
Il y eut un temps. Elle attendait patiemment sa réponse, mais la porte s'entrouvrit pour laisser passer Tamao, alors elle laissa retomber son bras.
« Horo-Horo m'a dit que tu voulais me voir ? »
Jeanne commença par acquiescer, puis hésita. Tamao avait l'air suprêmement nerveuse.
« Ce n'est pas… Je ne veux pas te faire peur, » dit-elle maladroitement.
L'autre rosit. « D'accord… On peut aller… On peut aller au café de Thalim, si tu veux ? Il vient d'ouvrir. »
Facilement convaincue, Jeanne suivit Tamao dans les rues du village.
« Tu as l'air d'aller bien, » observa-t-elle. Ça faisait un moment qu'elles ne s'étaient pas vues, après tout.
Tamao rosit encore un peu. « Je… oui, ça va. Il… Il se passe beaucoup de choses, et je ne peux pas vraiment aider, mais… »
Jeanne aurait voulu la rassurer, sauf qu'elle ne savait pas comment. « J'étais contente que tu sois avec moi, pour Ren. Et que tu m'aies dit ce que tu m'as dit. »
Ça n'aida pas Tamao à se calmer. « C'était… présomptueux de ma part…
- Non, c'était juste. J'avais besoin de l'entendre. Et, aujourd'hui, j'ai… encore besoin de tes conseils. »
Elles avaient atteint le café. Jeanne se demanda quand il était devenu son QG officieux. Le mélange de discrétion et de gentillesse prodigué par Thalim y était certainement pour quelque chose. L'intéressé leur sourit et les laissa s'installer vers le fond.
« Je ne sais pas si… » Tamao était embêtée. Que Jeanne ait une si grande foi en ses capacités ? Peut-être. Alors elle décida d'aborder le sujet par un sentier de traverse.
« Comment va Yoh ? »
La couleur que prirent les joues de Tamao fut si vive qu'elle dut réprimer un léger rire. Voir la Japonaise se répandre en balbutiements l'inquiéta un peu, et lui fit honte de sa légèreté, mais c'était trop tard.
« Il… je crois qu'il va bien. Il s'entraîne très dur. Il lui arrive beaucoup de choses. Et il parle beaucoup à Sâti, je crois. »
Intéressante information. En même temps, c'était un peu logique. Avoir le frère de Hao dans sa poche augmentait significativement les chances de succès pour Sâti, puisque Hao tiendrait probablement à ce qu'il aille en finale.
« Tu sais ce qu'il en pense ? »
Tamao réfléchit.
« Je ne sais pas à quel point il s'en est ouvert à elle, mais je doute que ça le mette complètement à l'aise, » avoua-t-elle. « Yoh est… très gentil. Pour lui, les gens qui voient les esprits ne peuvent pas, par nature, être mauvais. »
Jeanne cilla.
Est-ce que ça voulait dire que, selon Yoh, les gens qui n'en étaient pas capables étaient mauvais par nature ? On aurait dit quelque chose venant de la bouche de Hao, même si c'était renversé.
Plutôt que de suivre ce fil de pensée, Jeanne décida de tester l'affirmation. Dire à Tamao qu'elle ne trouvait pas la philosophie de Yoh particulièrement rassurante ne passerait sans doute pas très bien.
« Même Hao ? »
Il avait quand même fait beaucoup de mal, ne dit-elle pas.
Tamao acquiesça pourtant. « Je crois… je crois qu'il aurait aimé avoir un frère. »
Jeanne considéra la perspective en silence avant d'acquiescer. « Je le comprends. » Ce qui était un mensonge, quelque part. C'était un monde dont elle ne connaissait rien, la famille. « Yoh a l'air d'être une personne très…. Honorable. » Et seule, lui souffla une autre voix qu'elle ne comprit pas. Il était toujours entouré de gens.
« Il l'est plus que personne, » répondit immédiatement Tamao, avant de se plaquer les mains sur la bouche, comme si elle venait de faire une bourde. « Pardon, je ne voulais pas dire…
- Je ne l'ai pas mal pris, » la rassura Jeanne. « Je… en fait, si je t'ai demandé de venir ici, c'est parce que… »
Elle n'osa pas. Honorable, c'était une chose. Naïve, une autre.
« Attends, » la prévint Tamao. « Si tu veux me dire quelque chose de secret… Conchi, Ponchi, partez s'il vous plaît.
- Quoi ?
- Hé, de quel droit ? »
Jeanne regarda, un peu étonnée, les deux fantômes vulgaires qui se manifestèrent alors. Elle n'en avait jamais vu de pareils… et elle aurait bien aimé ne jamais les avoir vus, songea-t-elle en rosissant.
« Ce sont de… de vraies pipelettes. Si tu… Le dire devant eux, c'est le dire à tout le monde, » expliqua Tamao. « Partez ! Allez voir dehors s'il neige, ou… Partez.
- Roh, allez, on n'en parlera à personne !
- Vraiment personne !
- Juste à Tokagerôh… »
Mais Tamao fut ferme, et ils finirent par s'exécuter.
Jeanne les regarda partir avec une pointe de culpabilité avant de se rendre compte que Tamao la fixait. Et maintenant elle était censée parler, et elle n'avait aucune idée de comment elle allait le dire. Dire les mots… allait rendre le tout trop réel. Mais si elle le gardait pour elle, elle allait exploser. « J'aurais pu éliminer Hao, » murmura-t-elle sans être bien sûre de devoir le dire. Elle n'avait pas envie de regarder Tamao en le disant, ou en fait de regarder quiconque.
Avec un soupir, elle posa la tête sur la table et replia ses bras autour, comme pour se protéger du regard de son amie. « J'aurais pu éliminer Hao. Oh, c'est encore pire quand je le dis. J'ai fait une énorme… je ne sais pas. C'est – c'était idiot de ma part. J'aurais pu éliminer Hao du tournoi et je ne l'ai pas fait. Personne ne le sait, mais j'aurais pu… J'aurais pu changer les choses. Il aurait suffi… »
Il aurait suffi qu'elle laisse Rackist mourir. Qu'elle ne fasse rien; qu'elle laisse Marco faire. Et pourtant sur le coup, ça lui avait semblé si… Elle n'avait pas pu. Ça ne lui semblait pas possible. Pas admissible.
Mais qui se souciait de ce qui était admissible ? Elle aurait pu faire gagner le tournoi à tous les gens que Sâti avait rassemblés et elle ne l'avait pas fait.
« J'ai été complètement idiote.
- Je trouve ça plutôt brave, » murmura Tamao en lui serrant les mains. Jeanne leva les yeux et se rendit compte, seulement à cet instant, qu'elle les lui avait prises. Elle avala sa salive.
« Brave ? »
Tamao haussa les épaules. « Tu n'as vraiment pas l'air bien, donc ça n'a pas été facile. Et si ce n'était pas une décision facile…
- Ce n'est pas parce que ce n'était pas facile que c'était bien, » protesta Jeanne. Tamao la regarda patiemment, et elle se rendit compte qu'elle n'avait absolument pas donné le contexte nécessaire pour que son amie la comprenne. Alors elle le fit, par phrases courtes, dites à voix basse. Elles étaient seules dans cette partie du café, mais ça ne voulait pas dire grand-chose, en vérité. Il pouvait toujours y avoir un esprit qui traînait, même avec la vigilance de Shamash.
Tamao pencha la tête.
« Je ne sais pas si…
- Je t'avais dit que c'était idiot.
- Non, je veux dire, je ne suis vraiment pas convaincue que c'est tout ce qu'il fallait faire pour éliminer Hao, » dit la Japonaise lentement. « Il a montré… des dizaines de fois à quel point il est déterminé. Tu crois vraiment que…
- Si une personne de son équipe était éliminée, il ne pourrait plus se battre, quelle que soit sa détermination, » protesta Jeanne.
« Il trouverait un moyen. Après tout, il n'avait pas dit à Rackist de ne pas y aller. »
Jeanne haussa les épaules. « Il le croit très fort. Et il l'est. Il a juste… été pris par surprise. Hao aussi peut être pris par surprise.
- Alors il est éliminé. Ou peut-être qu'il assassine des gens de toutes les équipes pour que tout le monde soit éliminé et déclencher une… une finale anticipée, » imagina Tamao. « Ou il assassine les Paches et il usurpe le trône. Ou il ressuscite Rackist, je t'ai bien vue sauver Ren.
- Il y avait son corps, ce n'est pas pareil…
- Tu ne peux pas savoir, » la coupa Tamao. « Reste qu'il y a, je pense, très peu de chances pour que Hao accepte simplement sa défaite, si elle avait dû exister. Tu as agi… de la manière qui t'a parue morale. J'avais raison de dire que c'est plutôt… noble. »
Jeanne ne trouvait pas du tout qu'elle eut raison, mais en même temps elle ne voulait pas contredire Tamao, alors elle se contenta de soupirer.
« Je… je ne sais pas. Mais je me sens mal. Je sais ce que… beaucoup de gens en penseraient.
- Beaucoup qui ? »
Elle cilla, rencontra le regard rose de Tamao.
« Eh bien…
- Je pense que Yoh serait d'accord avec moi. Et ses amis non plus n'aiment pas quand… Ils aiment se battre à la loyale. Et tes amis aussi, j'en suis sûre. »
Jeanne voulut protester, mais ne trouva pas grand-chose à dire. « Je ne voulais pas tricher, » finit-elle par acquiescer. « J'avais l'impression que ç'aurait été tricher. Mais je ne sais pas si ce n'était pas qu'une excuse. Parce que je ne voulais pas que… Je ne voulais pas que Rackist meure, » et les mots lui arrachaient la bouche mais ils étaient vrais. « Et je ne voulais pas que Marco le tue. »
Tamao sourit. « Et Rackist n'est pas mort, Marco ne l'a pas tué, et tu n'as pas 'triché'. Alors tout va bien.
- Tout va bien, sauf que Hao est encore dans le tournoi et qu'il pourra tuer quatre-vingt-dix pourcents de la population terrestre dans quelques semaines. »
Tamao, en utilisant leurs mains jointes, la frappa légèrement à la tête.
« Quoi ?
- Tu vas trop vite. Ce n'est pas parce que tu as permis à Hao de rester dans le tournoi qu'il va gagner. D'où vient ce découragement ? »
Jeanne hésita. « Mais s'il gagne…
- Ce ne sera pas de ta faute. Tu ne peux pas contrôler les actions des autres, juste les tiennes, pas vrai ? Si Hao gagne et met ses plans à exécution, ce qui arrivera sera de sa faute à lui. »
Jeanne ne trouvait pas cette logique complètement logique, mais elle n'avait pas envie d'ôter son sourire à Tamao. « Tu as l'air… tu n'es pas du tout inquiète, » dit-elle, sans cacher sa confusion.
Le sourire de Tamao se fendilla et elle regretta de l'avoir dit. « En vérité, je suis… je suis vraiment inquiète. Je fais confiance à Yoh, et je… je te fais confiance aussi. »
Elle ne dit pas son 'mais'. Jeanne le devina quand même. Elle serra à son tour les mains de son amie. « On va trouver quelque chose. Il y aura une solution. »
Tamao rit. « On dirait Yoh. »
Jeanne cilla, puis se rencogna dans son siège. Elle, comme Yoh ? Elle n'en avait pas l'impression. Elle ne le connaissait pas très bien non plus, certes. « J'essaie de réfléchir à ce que je veux. Pour l'avenir. Je pense que la solution passera par… enfin, il faut que je sache ce que je dirai à Hao, quand il sera temps. Je ne pense pas que la solution passera par les armes. »
Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle le pensait jusqu'à le dire, et pourtant ça lui vint presque immédiatement. C'était pourtant évident. Elle avait beau s'entraîner, Hao restait… flou. Ses compétences, ses pouvoirs étaient difficiles à identifier, et ça signifiait qu'il restait au-delà d'eux tous, au moins pour le moment.
« J'ai l'impression de ne jamais avoir le temps de penser à ce genre de choses. Ce que je veux pour le monde. Ce qui serait le mieux. Dès que j'essaie de me poser, il se passe quelque chose.
- Eh bien, pourquoi pas… maintenant ? »
Jeanne croisa les yeux de Tamao, si semblables aux siens et pourtant autres.
« Je ne sais pas par où commencer, » admit-elle doucement. « La dernière fois, quand l'ami de Yoh m'a montré son ordinateur… et un de mes amis m'a… donné des livres, mais j'ai l'impression d'être plus perdue quand je les lis. Il y a tellement de choses que je ne sais pas. »
Tamao posa son menton sur ses mains. « Alors pourquoi ne pas accepter la philosophie de Hao ?
- Quoi ?
- Il a passé… mille ans, près de mille ans, à la formuler. Il est sans doute plus ancien que la plupart de tes livres. Pourquoi ne te fies-tu pas à lui ? »
Jeanne plissa les yeux.
« Tu essaies de me dire quelque chose. »
Tamao sourit mais n'ajouta rien. Jeanne finit par détourner le regard.
« Je ne sais pas comment il en est arrivé à ses conclusions, mais le massacre qu'il propose ne peut pas être la bonne solution. Tuer des gens…
- Sauverait la planète. Et des vies shamaniques.
- Alors ce serait de l'égoïsme. Et même si ce n'en était pas, si c'était pour sauver le monde dans toute son inhumanité… Je m'imagine dans un tel monde, avec un assassin comme dieu. Personne ne pourrait lui faire confiance ou l'aimer. Nos âmes seraient perpétuellement terrifiées. Si son but est de délivrer les Shamans de leurs… oppresseurs, ou je ne sais pas quoi, il ne ferait que remplacer un ennemi par un autre. »
Tamao fit la moue. « Je ne sais pas s'il tient à être aimé, » et Jeanne sut immédiatement qu'elle avait tort, sans bien comprendre pourquoi. Puis ça lui vint.
« Le groupe. Les gens qu'il a avec lui. Il cherche à être aimé, sinon il ne les aurait pas pris sous son aile.
- Le tournoi…
- Ce ne sont pas des Shamans très puissants. Enfin, Rackist est puissant, et moi aussi, et certains autres, mais d'autres ne le sont vraiment pas. Tu as vu comment Ren et ses amis ont pu éjecter Peyote et les Bozu – les deux ados un peu hippie ? Il ne les a pas choisis, pour ceux qu'il a choisis… Parce qu'ils étaient forts.
- Pourquoi, alors ? »
Jeanne plissa les lèvres et songea à Opachô, à Achille, à Marion. À elle-même, à leurs premiers mots l'un pour l'autre, la certitude que si elle ne restait pas dans le camp elle serait perdue dans la campagne italienne sans possibilité de retour. « Parce que nous n'avions nulle part où aller. Parce que nous n'avions rien d'autre. Il voulait qu'on… » Elle ne le dit pas, et pourtant c'était là. « Il ne veut pas être seul. »
Il ne cherchait pas à convaincre pour autant. Quand elle lui avait dit non, quand les X-Laws s'étaient dressés devant lui…
C'était terriblement dérangeant de le voir ainsi, et Jeanne se mordit la lèvre.
« Je crois qu'on s'éloigne de son projet de royaume, » dit doucement Tamao. « Pourquoi tu ne l'aimes pas ?
- Parce que… parce que ce serait un monde de terreur. Parce que tuer des gens – alors qu'il serait devenu un dieu, capable de réaliser ses moindres désirs – ce serait… ce serait la voie de la facilité. Il doit y en avoir une autre. »
Tamao réfléchit, le visage légèrement incliné, et Jeanne eut l'étrange impression de regarder Hao. Elle se pinça pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.
« Alors… alors quel monde tu voudrais, toi ? »
C'était bien là toute la question. Elle se souvenait vaguement de la conversation avec Nyôrai et Achille. Un monde de télépathes, avait-elle alors dit. Un monde où le mensonge, la dissimulation ne seraient plus possibles.
Pourquoi était-ce ça, le point qu'elle ne voulait pas accepter ? Pourquoi…
« Je voudrais un monde où les gens pourraient… se faire confiance. Savoir que tout le monde agit de bonne foi, qu'il n'y a pas de… que personne ne cherche volontairement la ruine des autres. Tout système peut facilement s'effondrer si quelqu'un… n'importe qui… décide de le détruire. » Au camp, Hao s'assurait que les repas soient préparés, la vaisselle faite, l'endroit tranquille et sans danger pour les enfants. Tout le monde ne pouvait pas tout faire. Certains ne pouvaient rien faire. Il s'assurait qu'ils soient quand même bien.
Et il était inutile de lui cacher des choses ou de tricher parce qu'il le savait toujours. Parce qu'il lisait dans les pensées.
Était-ce absolument nécessaire, pourtant ? Il les connaissait bien, très bien. Si Jeanne pouvait déterminer quand Achille mentait, alors qu'elle ne savait pas lire dans ses pensées, alors…
« Jeanne ?
- Pardon. Je… j'ai eu une discussion comme ça, il y a quelques semaines.
- Et tu avais trouvé ta réponse ?
- J'en avais une, mais… je crois qu'elle n'était pas bonne. Je pensais à un monde où tout le monde pourrait… voir les pensées des autres. Comme ça, il n'y aurait plus de mensonge. Mais si je ne fais confiance à quelqu'un que parce qu'il ne peut littéralement pas me mentir, je ne sais pas si c'est vraiment… faire confiance. Ce serait juste… de la surveillance. Du contrôle. »
Tamao fit la moue. « Alors quoi ? »
Jeanne l'imita. « Je ne… je ne sais pas encore. Mais un monde… tranquille, au vrai sens du terme, un monde de paix, ce serait bien. Reste à savoir comment on crée un tel monde.
- Penses-tu que Hao aussi aspire à la paix ? »
La voix de Tamao était un peu éthérée, comme si elle n'était plus tout à fait avec Jeanne. Celle-ci ne chercha pas à la ramener, se contentant d'un vague sourire. « Sans doute. J'imagine que tout le monde cherche un peu la même chose, avec des atours différents. Il faudrait vraiment être bizarre pour vouloir un monde qui rend tout le monde misérable. »
Et pourtant Hao cherchait quand même à établir son monde de terreur. Il… avait dit quelque chose dans ce sens, avant le match des X-III. Il avait dit… elle ne se souvenait plus des mots, mais elle se souvenait confusément qu'il voulait la protéger de ses illusions. Il voyait ses actions comme nécessaires. Bénéfiques. Pour elle, aux dépens des X-Laws.
« Je crois que je sais pourquoi son idée me gêne, » dit-elle dans un murmure.
« Ah ?
- Il veut le bien de certaines personnes. De ceux qu'il a décidés être méritants. Un vrai roi… un vrai dieu… devrait œuvrer pour le bien de tous, quel que soit leur… mérite. »
Elle songea à l'équipe décimée par les Hanagumi. « En tant qu'individu, je peux… ne pas aimer quelqu'un. Vouloir le faire payer. Mais un dieu devrait être… au-dessus de ces choses. Un dieu devrait s'occuper de tout le monde. »
Elle regarda Tamao. « Je pense… je pense que Hao fait de son mieux. C'est juste qu'il manque de perspective. Il s'est… il s'est habitué à accepter certains sacrifices comme nécessaires et il ne voit même plus le coût de ses actions. » Lyanne. Lyanne sa pauvre adversaire des matchs éliminatoires. « Et… si lui a des angles morts… nous en avons probablement tous.
- D'où ces livres qui ne t'aident pas, » comprit Tamao.
« Dites, vous comptez aller encore plus vers l'abstrait, ou vous allez revenir au monde réel un jour ? »
Jeanne et Tamao sursautèrent d'un même mouvement et Chocolove rattrapa Tamao juste avant qu'elle ne tombe par terre.
« Qu'est-ce que…
- Anna s'inquiétait et je voulais me dégourdir les jambes, » expliqua-t-il comme si ça expliquait quoi que ce soit. « Vous voulez venir vous promener avec moi ?
- Je devrais rentrer, » s'inquiéta Tamao. « Il faut que je m'occupe de la maison…
- Les garçons gèrent, » la rassura Chocolove. « Tu n'as pas à tout faire tout le temps, tu sais. »
Elle rosit et hésita. Jeanne posa une main sur son bras avant d'avoir bien compris ce qu'elle faisait, et leurs yeux se croisèrent.
« Merci d'avoir parlé avec moi. Si tu veux rentrer…
- Oui, je crois que ça vaut mieux. Mais si je t'ai aidée, je suis contente. »
Tamao effleura sa main, puis elle s'excusa. Chocolove, un grand sourire aux lèvres, fit signe à Jeanne de le suivre. « Allez, allez, viens, tu es en train de t'empoussiérer dans ce café. Mes excuses, Thal, » ajouta-t-il penaud devant le regard blessé de l'intéressé.
Jeanne le suivit dans la rue. Il était tout à son aise, louvoyant entre les gens comme s'il pouvait les voir. Elle se sentit un peu obligée de s'éclaircir la gorge. « Tu sais, pour tes yeux…
- Non, merci. Je ne sais pas à quel point tu sais, mais c'était mon choix, de revenir comme ça. C'est avant que j'étais aveugle, quand je pensais que mes actions étaient sans conséquences. Maintenant je sais, et je ne voudrais pas… Ce n'est pas mes yeux qui ont un problème. Franchement, je me débrouille très bien sans. »
Il parlait beaucoup et vite. Jeanne n'eut pas l'impression qu'il était aussi à l'aise qu'il le prétendait, mais elle ne voulait pas le presser.
« D'accord. Tu voulais me parler ? »
Chocolove fit la grimace. « Je ne l'avais pas vraiment prévu, mais je t'ai entendu avec Tamao, et… Je t'avoue, ça m'a un peu énervé.
- Ah ?
- Ouais. Ne le prends pas mal, mais il faut songer à mettre les pieds sur terre de temps en temps, tu sais ? »
Jeanne suivit son geste vers la rue.
« C'est bien beau de réfléchir à l'idéal et aux beaux sentiments, mais Hao ne passe pas son temps à réfléchir à tout ça, tu peux me croire. Il propose quelque chose de parfaitement concret. Si concret qu'on va tous se fracasser dedans si on ne fait pas attention, » ricana-t-il sans voir que Jeanne ne le suivait pas. « Il faudra que tu sois tout aussi concrète pour qu'il te prenne au sérieux. J'essaie d'expliquer ça à Yoh mais il ne m'écoute pas vraiment, c'est pénible. »
Jeanne grimaça. « Tu penses que Yoh… » Si Chocolove ne croyait pas en son ami, quelles chances aurait-il ?
« Je pense que Yoh aimerait parler à son frère, et c'est une belle idée. Je suis pour. On ne s'en sortira pas par les armes, et si on essaie on ne fait que prouver à Hao qu'il a raison. Par contre, là où ça coince, c'est que vous oubliez… Vous oubliez que ce n'est pas juste un garçon de notre âge. Si vous l'approchez sans plan concret, il va rigoler et c'est tout. »
Jeanne réfléchit un instant à la chose.
« Il se pense déjà roi. Si tu veux penser comme lui, il faut te poser les bonnes questions. Si tu étais reine demain, tu ferais quoi ? Est-ce que tu te débarrasserais de certaines personnes, de certaines choses ? Comment affecterais-tu les gouvernements existants, les pays, les conflits ? Dans mon pays d'origine, on est confrontés à des difficultés d'une ampleur mal imaginable : pauvreté des masses, racisme institutionnel, inégalité des chances et des richesses, fanatisme religieux, et j'en passe. Je ne sais pas qui va gagner le tournoi, mais tu peux être sûre que Hao a une idée très précise de comment résoudre ces problèmes, et si nous, on n'y réfléchit pas, on ne pourra pas se plaindre que sa solution ne nous plaît pas. Tu comprends ? »
Jeanne était un peu assommée. « Je… Je ne sais pas ce que la plupart de ces mots veulent dire, » admit-elle.
« C'est un problème, » observa Chocolove, un peu froidement. Jeanne lui offrit une grimace d'excuse avant de se rendre compte que c'était inutile.
« Je sais ! Enfin, je me doute. C'est comme quand Manta m'a montré des choses à propos de la dernière guerre mondiale, je… Il y a tellement de choses que j'ignore. Où aller pour apprendre tout ça ? Qu'est-ce que je peux faire pour combler ces problèmes ? Tu en sais beaucoup plus que moi, j'ai l'impression, mais… il te faudrait sans doute beaucoup de temps pour tout m'enseigner, et je ne peux pas te demander ça. Et puis nous n'avons pas le temps. » Il restait si peu de jours avant la finale.
Chocolove pencha la tête, un peu moins fermé tout d'un coup. « Je ne sais pas si ça peut s'apprendre, les expériences qu'on a vécues. Et puis… »
Un cri dans une rue adjacente les interrompit. Jeanne se précipita, Chocolove sur ses talons, mais ils furent bientôt bloqués par un mur humain, pressé autour d'un coin de rue trop petit pour laisser tout le monde regarder.
« Que se passe-t-il, » demanda Chocolove à l'adulte le plus proche. L'autre tourna un visage un peu trop excité pour les mots qui suivirent : « Il y a un mort ! Juste comme ça dans la rue ! »
Jeanne regarda Chocolove. « On sait qui c'est ?
- Aucune idée, je ne vois rien. »
Fronçant les sourcils, elle tenta de se frayer un chemin vers l'épicentre du chaos. Rien à faire, la foule était trop dense pour voir quoi que ce soit. Chocolove envoya son esprit pendant que Jeanne tentait de trouver un point en hauteur; elle ne se brisa pourtant pas le cou, mais c'était certainement parce que Mic était revenu à temps, un portefeuille dans la gueule.
« C'est Faust, » l'informa Chocolove, perplexe. « Votre adversaire du dernier match, celui que tu as fini par soumettre. »
Quelque chose de froid s'installa en Jeanne. Faust, mort ? Ils n'avaient même pas eu le temps de l'interroger ! « Sacré sens du timing, » soupira-t-elle. « On le cherchait partout et voilà qu'il meurt avant qu'on ait pu lui poser de question…
- Vous le cherchiez, » répéta Chocolove, surpris.
« Enfin, oui, Nyôrai devait s'en charger. Certaines de ses techniques lors du combat nous intriguaient beaucoup, et… enfin bref, tout n'est pas perdu, je peux le ramener.
- Elle ne m'en a pas parlé du tout, » s'étonna-t-il. « Il ne créchait pas très loin de chez nous, pourtant, j'aurais pu lui dire… »
Jeanne fronça les sourcils, mais il y avait plus pressant. « Poussez-vous, » dit-elle aussi fort qu'elle put. « Je suis médecin ! »
Étant donné son âge et sa taille, ça n'avait malheureusement pas beaucoup d'effet. Forçant tout de même le passage, elle parvint au premier rang, tirant Chocolove par le poignet, et s'agenouilla près du cadavre. Il était froid et dur, apparemment mort depuis longtemps, au point qu'on douterait presque de son humanité. Quelqu'un lui avait fermé les yeux, mais son corps était dans une position bizarre, tordue, contre ce mur noirci comme au charbon.
Elle balaya la foule du regard. Où son esprit pouvait-il s'en être allé ? « Qui l'a trouvé ? Est-ce que quelqu'un a vu son fantôme ? »
Immédiatement, la foule se dilua, chacun trouvant bien mieux à faire que de s'impliquer plus. Chocolove tenta de s'approcher d'un retardataire, et se trouva sèchement repoussé. Il réussit à conserver son équilibre, mais l'expérience les dissuada de réessayer.
Jeanne observa une nouvelle fois le corps. Tout le mur autour de lui était noirci, comme si quelque chose avait explosé devant, mais Faust lui-même n'avait rien.
« Sa chaise, » remarqua-t-elle. « Il n'a pas sa chaise roulante. »
Chocolove fronça les sourcils. « Yoh m'avait parlé de Faust, c'est… enfin, il s'était désossé une partie des jambes pendant un match. Il n'y a pas moyen qu'il ait marché seul jusqu'ici.
- Alors quelqu'un l'aurait porté ? Ou aurait emporté sa chaise.
- Ou l'aurait détruite. C'est un peu bizarre, mais… »
Jeanne fit la moue. « Il n'a pas de blessure visible. Je vais essayer de voir… » Elle effleura son col et tenta de le descendre. Au départ, elle ne vit rien, et puis la lumière de Shamash fit scintiller quelque chose.
« Il a une espèce de… tatouage, » annonça-t-elle après un temps, se rappelant que Chocolove ne pouvait pas le voir. « Enfin, je ne suis pas sûre de ce que c'est. C'est doré et c'est… » Elle l'effleura et eut une soudaine envie de vomir. « C'est chaud. Il est glacé mais cette espèce de… ça ressemble à un collier. » Elle ouvrit un peu plus la chemise du mort. « Un collier d'yeux. J'ai un peu mal au cœur rien qu'à regarder. »
Chocolove lui tapota l'épaule avec sympathie. « Tu penses que c'est shamanique ?
- Vu la température de cette chose alors qu'il est… enfin, à moins qu'un des passants ne vienne de lui imprimer un fer à repasser sur le corps, je pense que c'est shamanique. » Elle avait beau réfléchir, cela ne lui rappelait personne.
« Chocolove, tu es comme Nyôrai, non ? Tu aimes… rassembler des informations.
- Tu dis ça comme si c'était un super pouvoir, » rigola-t-il.
« C'est un talent, » protesta Jeanne. « Est-ce que ça te dit quelque chose ? Des marques dorées, des… yeux un peu partout ? Je veux dire, ça pourrait être Hao… mais on n'aurait pas retrouvé son corps, et surtout pas intact. » Rien qu'à le dire elle se prit à froncer le nez. « J'aimerais ne pas être aussi familière avec cet homme, parfois. »
Chocolove continua de lui tapoter l'épaule. « Je t'entends, ça ne ressemble pas trop à Hao. Il ne tue pas en cachette. Je ne sais pas qui a fait ça mais on dirait une autre… esthétique, en fait. »
Jeanne acquiesça. « Tu sais quoi, il y a moyen de confirmer tout ça très vite.
- Ah oui ?
- Je n'ai qu'à aller lui parler. »
« Ces conversations deviennent régulières. Moi qui craignais que ta nouvelle indépendance me priverait de nos délicieux échanges. »
Jeanne prit une grande inspiration et rouvrit les yeux. Au-dessus d'eux, le ciel avait viré au gris rosâtre. Une belle aurore s'annonçait.
« Ah, j'ai parlé trop vite. Je comprends le désir de silence, mais pourquoi près de moi, princesse ? Autant crier tes troubles sur les toits du village. »
Jeanne tourna la tête pour le regarder d'entre les brins d'herbe. « Je te vois mal en lanceur de rumeurs. De plus, tu n'as aucun intérêt à étaler cette histoire en particulier.
- Ah non ?
- Si tout le monde savait que Rackist est allé chez les X-Laws et s'est ramassé, ça ne ferait pas très bon effet. »
Il rit. Pas elle. C'était encore difficile de s'astreindre à le tutoyer, mais elle ne voulait pas se laisser impressionner.
« C'est là que tu es mignonne. Que m'importe si les gens parlent ? Ils ne changeront pas les chiffres. Tu ne me déstabiliseras pas. »
Levant la main entre eux, il écarta une feuille des cheveux de Jeanne, et elle loucha dessus une seconde.
« Il est arrivé quelque chose à Michael. » Elle ne savait pas comment le décrire, donc elle ne continua pas. Elle savait que c'était mauvais. Mais après ?
Il le verrait bien dans sa tête, de toute façon.
« Et tu m'en parles. »
Jeanne se reconcentra sur lui. « Tu as parlé d'une influence, non ? D'une entité. Quelqu'un, quoi. »
Hao acquiesça.
« Te voilà détective.
- Ce n'est pas bien dur. Celui qui a fait ça, ce n'est pas toi, ce n'est pas Sâti, ce n'est pas moi, ce n'est pas Yoh. Il faut donc qu'il y ait quelqu'un d'autre.
- Et tu innocentes la dame Saigan parce que… ? »
Jeanne fit la moue.
« Tu peux le lire dans mon cerveau, je ne vais pas gâcher ma salive. Tu sais que j'ai raison. »
Il soupira et se laissa tomber à son tour dans l'herbe. « Voilà pourquoi j'aime autant que les gens ne le sachent pas. »
Jeanne cilla. Fronça le nez.
« Pardon, je ne suis pas de bonne humeur. Ça fait vraiment une différence, pour toi ?
- Le choix des mots en dit autant que la pensée, » répondit-il après quelques secondes. « Déjà parce que ça veut dire que tu penses encore quand tu parles. Quoique, dans ton cas… »
Elle lui jeta une brindille à la tête.
« Clairement, tu n'es pas de bonne humeur. Tu réagis pourtant bien, comparativement. »
Elle eut un rire bref.
« Est-ce que j'ai entendu un compliment ?
- Pourquoi pas ? »
N'empêche, le sujet la travaillait.
« Tu préférerais que je fasse semblant de ne rien savoir ?
- Oh, pitié.
- Donc non. »
Elle referma les yeux. L'image de Michael ne la quittait pas. « Tu n'as pas tué Faust.
- Ah non ?
- Ce n'était pas ton style. Ce quelqu'un dont vous… tu ne veux pas me parler, il ou elle est en train d'agir. C'est maintenant ou jamais, et si tu ne me dis rien je ne pourrai rien empêcher. »
Il rit, mais ne dit en effet rien.
« Je veux pouvoir agir ! Mes amis sont en danger. Yoh est peut-être en danger !
- Je suis tout à fait capable de protéger Yoh si je le désire, » lui rappela-t-il alors qu'elle se redressait sur son séant. « Peut-être que c'est bien moi qui ai tué Faust et enlevé le petit… Melos, c'est ça ?
- Tu l'as lu dans ma tête, » reprocha-t-elle. « Et tu ne l'as pas fait. »
Il sembla un instant arrêté, puis il se reprit et se leva avec un soupir. « Très bien.
- Quoi, très bien ?
- Lève-toi et bats-toi. »
Elle le fixa, un peu alarmée. « Contre vous ?
- Ne te fais pas plus lente que tu ne l'es. Tu veux jouer dans la cour des grands, c'est l'occasion. »
Jeanne le fixa, suspicieuse, mais finit par se redresser. Voilà un moment qu'il ne lui avait pas proposé ce genre de choses. Au camp, il s'entraînait régulièrement avec eux, quitte à les prendre plusieurs à la fois, mais depuis…
« Tu rêves, petite Jeanne ? »
Le coup de pied qui lui atterrit dans l'estomac, elle le vit bien arriver, mais il était trop rapide. Elle recula, le ventre douloureux, vit sa main arriver pour lui enfoncer la tête vers le sol, l'esquiva. Vint un coup de poing qu'elle parvint à le bloquer. Rien que d'encaisser la force du mouvement lui fit mal au bras. Refusant de prendre la douleur en compte, elle s'enroula dans son bras et dirigea un coup vers le visage de Hao.
Il se pencha en arrière sans difficulté apparente, et attrapa le poing qui se dirigeait vers lui. Il l'attira contre lui et lui tira le bras, fort. Grimaçant, Jeanne se jeta dans le mouvement pour éviter d'abîmer son bras encore plus et envoya son coude en arrière, vers lui. Il la relâcha, et elle fit quelques pas dans le champ pour s'éloigner. Le son des pas de Hao l'avertit qu'il ne la laisserait pas faire, alors elle se retourna, juste à temps pour éviter le second coup de pied destiné à son dos.
« Je crains que la fuite ne soit pas une bonne idée, » lui dit-il aimablement alors qu'elle se jetait contre son ventre. C'était ainsi qu'Opachô mettait fin à la plupart de ses combats.
Elle se contenta de rebondir contre Hao sans arriver à l'allonger et se prit la claque qu'il lui destinait. De l'autre main, il la plia presque en deux, le bras arqué et malheureusement immobilisé. Jeanne se débattit un instant, puis, voyant qu'il ne lâchait pas prise, elle se braqua. Son bras craqua mais Hao dut la relâcher, et alors qu'elle se retournait elle soigna la fracture.
« À éviter dans une guerre d'attrition, » remarqua-t-il en jetant sa jambe vers elle. Jeanne évita les coups de pied, parvint à s'emparer d'une chaussure et déséquilibra un instant son adversaire. Elle s'engouffra dans la faille, déroulant son coude dans le cou de Hao. Le bruit qui suivit fut étrangement, douloureusement satisfaisant. Moins satisfaisante fut la brûlure sur son crâne qui l'avertit que Hao avait trouvé sa natte.
« Dangereux, ça. » Elle commençait à en avoir assez, de ces commentaires. Probablement que c'était fait exprès. Levant le bras, elle tenta de le pincer pour lui faire lâcher prise. Elle trouva son bras, ferma son poing sur la chair, et tordit le poignet le plus brutalement possible, envoyant son autre main vers le visage de Hao.
Il la relâcha mais contra son coup de poing. Jeanne tenta de forcer, dut se pencher pour éviter une claque bien allongée. La botte de Hao trouva l'intérieur de son pied et Jeanne perdit son appui, s'étalant de tout son long. Avant qu'elle n'ait pu s'éloigner, elle sentit la même botte dans le bas de son dos, et Hao s'assit proprement sur elle.
« Euh…
- Un problème ? »
Elle n'avait pas tenu quelques secondes. Bon, en vérité, les entraînements de corps-à-corps ne duraient jamais plus de quelques secondes : même les corps entraînés des Shamans n'étaient pas faits pour se taper dessus pendant des heures. Mais elle se pensait un peu plus solide que ça. Ou plutôt, Hao était habituellement un peu plus magnanime que ça. Est-ce qu'il la prenait un peu plus au sérieux ? Ou il avait simplement voulu lui montrer une bonne leçon ?
« Vous… Tu vas me dire ce qui se passe, maintenant ? »
Il ne montra pas d'hésitation.
« Non. Tu dois te concentrer sur le tournoi.
- Si j'avais gagné, tu m'aurais dit ?
- Non.
- Je me doutais bien. »
Elle soupira.
« C'est bien beau ces scrupules, mais… Michael, et les autres… Je pense que c'est la même chose que ce qui a tué Faust. Et du coup il s'agit des X-Laws. Et les X-Laws, c'est… » Elle hésita, chercha ses mots. Être écrasée par le Shaman au-dessus d'elle n'aidait pas.
« C'est à cause de moi qu'ils sont dans cette situation, et je veux les en sortir. Et je sais que ce n'est pas ton avis mais c'est ce que je veux faire.
- Alors prends tes responsabilités, princesse, et fais quelque chose. »
Jeanne soupira. C'était un peu difficile d'envisager la chose avec un fardeau sur le dos. « Tu es toujours si sûr de toi.
- Tu dis ça comme si c'était un problème. Aurais-tu oublié que c'est la certitude qui te portera vers la victoire ?
- C'est ce que tu dis, oui, » grinça-t-elle.
« Tu en doutes ? »
Elle réfléchit à ce qu'elle allait dire. « Ça marche pour toi, c'est clair. Tu fais des choses parce que… tu es tellement sûr de pouvoir les faire. Je serais plus forte si je pouvais m'en convaincre aussi. » Elle n'y arrivait pas; c'était bien là tout le problème.
« Je doute que tu puisses devenir comme moi, même si tu le désirais.
- C'est vrai, je n'ai pas envie d'être comme toi. » Elle l'avait toujours su, mais elle n'avait jamais eu besoin de le dire à voix haute avant. Avant, c'était évident. Maintenant…
« Je n'ai pas envie, » répéta-t-elle en fixant le sol. « Parce que… parce que je ne suis pas sûre que le doute soit une si mauvaise chose ! Tu sais qu'on n'a pas toutes les réponses, mais je ne sais pas que les tiennes sont plus… » Elle hésita sur le mot. « Complètes. »
Il émit un son dubitatif, et elle dut bien admettre que c'était un peu insultant, ce qu'elle disait. « D'accord, vous avez – tu as eu plus de temps pour avancer. Tu sais plus de choses que nous. Mais si tu avais tort, comment tu le saurais ? Tu n'écoutes personne.
- Tu ne m'as encore rien donné à écouter, » observa-t-il calmement. Presque comme s'il était d'accord avec sa logique.
Cela lui ôta l'envie de se battre juste pour se battre. Il avait compris ce qu'elle voulait dire, même si elle ne l'avait pas parfaitement dit. « Peut-être pas encore, mais j'y travaille. »
Il ne répondit rien à ça. Jeanne allait répéter ce qu'elle venait de dire quand elle sentit quelque chose vibrer contre son oreille. Sa cloche.
Au prix de nombreux efforts, elle extirpa son bras de sous elle et regarda l'écran. « Achille m'appelle. Je peux me lever ?
- Non. »
Roulant des yeux, elle accepta tout de même l'appel et pressa son oreille contre le combiné.
« Hey, » dit une voix tremblante, « Jeanne ?
- Oui ?
- C'est Achille. » Sans surprise. « Tu es assise ? »
Elle considéra sa position. « C'est tout comme. Tout va bien ? »
« Ils ont mis à jour le tableau des matchs.
- Oh. » Elle réfléchit à ce qu'elle allait dire, se rappela que Hao devait suivre toute la conversation, et abandonna l'idée. Elle devrait sans doute avertir Achille de la présence de Hao. Sauf que comme il n'y avait pas de haut-parleur sur ces choses ça voulait dire lui expliquer pourquoi Hao l'entendrait. Elle ne dit rien. « Alors, on en a un troisième ?
- Oui. »
Il n'ajouta rien, et Jeanne commença à s'inquiéter. « Contre qui ? Achille, ça va bien ?
- Moi ça va, » dit-il faiblement, « mais j'ai peur, Jeanne.
- Peur ? » Instinctivement, elle tenta de s'extirper de dessous Hao. Il fallait qu'elle s'éloigne, et maintenant.
« Oui. Pour… pour toi. Je ne sais pas si…
- Dis-moi, Ash, tu me fais peur aussi, » avoua-t-elle, s'immobilisant de nouveau.
« Pardon, c'est juste… Je ne sais pas…
- Est-ce que tu veux que je te rejoigne ?
- J'ai peur que tu croises quelqu'un qui te le dira avant, » avoua Achille.
« Je vais me téléporter, » promit Jeanne. « Où es-tu ?
- Au café.
- Parfait. J'arrive. »
Et Hao ne l'empêcha pas de disparaître vers le village.
