Jeu d'échecs

Troisième partie : Ab ungue leonem

Treizième chapitre : Dangerous thoughts / Le soleil et la lune

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.

Soundtrack : Seventeen (Heathers The Musical)

Notes :

J'ai enfin fini tous les chapitres de cette partie! Il en reste trois après celui-là et je suis tellement contente. J'ai l'impression d'être presque à la fin alors qu'il en reste encore un bon bout. Mais ça va arriver tellement vite j'ai l'impression !


Achille lui avait indiqué de viser le café de Thalim. Il était vide à cette heure-là; Jeanne salua le propriétaire avant de se diriger vers la table où patientait Achille. Plus loin, mal cachés derrière un pan de mur, Jeanne remarqua Mathilda et Marion. Elle devina que Nyôrai non plus ne devait pas être loin, mais elle n'en dit rien. Il y avait plus urgent.

« Tu ne vas pas bien, » fut sa première impression. Il était blanc comme un linge. Comme s'il avait avalé quelque chose de pourri.

« Si, » insista-t-il. « Assieds-toi. »

Jeanne obéit. Protester ne servirait à rien. « Contre qui nous battons-nous ? »

Il avala visiblement sa salive. Elle craignait qu'il ne retarde encore la révélation, mais non, elle vint tout d'un coup : « Les X-I. »

Dire le mot lui en coûtait visiblement; il scruta le visage de Jeanne comme s'il craignait qu'elle n'explose ou s'effondre.

Devant tant de nervosité apparente Jeanne sentit son visage se figer en une expression neutre. Il était évident, pour elle, qu'il était sur le point de fondre en larmes. Calmer Achille était sa priorité, elle songerait au reste après, mais elle n'avait aucune idée de comment faire. Elle ne pourrait réellement faire face à cette nouvelle révélation que lorsqu'Achille serait ailleurs, voilà qui était évident, et elle coupa court à ses pensées qui s'évadaient.

« Eh bien, ce n'est pas grave, » balbutia-t-elle, sans bien réaliser ce qu'elle disait. « On va… on va monter une stratégie, et puis on va gagner, et ce sera mieux que de devoir gérer Fudô pendant la finale. »

Il ne répondit pas. C'était comme si elle n'avait rien dit. Jeanne se tut, mal à l'aise. Elle n'avait pas l'impression d'avoir pris acte de ses mots. De ne pas vraiment pouvoir le faire. N'y tenant plus, elle fit signe aux sorcières de les rejoindre.

Comme elle s'y attendait, Nyôrai sortit de la cachette à la suite de Marion. C'était assez rassurant de voir qu'elle n'était pas bouleversée, elle. Mathilda avait l'air un peu nerveuse, mais c'était moins horrible que l'air complètement horrifié d'Achille.

D'autorité, Marion fit se pousser Jeanne pour pouvoir s'asseoir à côté d'elle, Chuck gentiment posé sur ses genoux. « Achille a peur, » observa-t-elle.

L'autre piqua un fard, mais ne répondit rien. « Jeanne…
- Je t'assure, ça va aller, » essaya-t-elle de lui assurer.

« Arrête ! »

Il avait presque crié. Marion fronça les sourcils, et Chuck leva son arme. Mais il ne la dirigea pas contre Achille; le canon vint gentiment se poser sur la main de Jeanne. « Tu contraries Ash. »

Jeanne grimaça. « Pardon.
- Ça ne sert à rien de faire semblant ! C'est terrible ! Je ne veux pas que tu fasses semblant avec nous et que tu ailles paniquer de ton côté ! »

Il continuait de parler vraiment fort. Et Jeanne continuait de ne pas savoir comment réagir. Elle voulait qu'il parle moins fort, et qu'il se calme, et qu'il laisse tomber le sujet…

… Pour qu'elle puisse paniquer de son côté.

Baissant les yeux, elle prit une grande inspiration.

« Tu ne vas pas aller bien. Tu ne peux pas aller bien.
- D'accord, je ne vais pas… ça va être difficile. Mais c'est difficile de paniquer quand tu me regardes comme ça. Je… Hm… ça va être vraiment dur. Mais tant que je sens ta peur sur moi c'est… je ne pourrai pas aller bien si tu t'inquiètes comme ça, tu comprends ? »

Lentement, le canon de Chuck s'abaissa. Mathilda passa un bras autour de Jeanne. « Vas-y, remets-le à sa place ce gros bébé !
- Hé, ta gueule.
- Tu sais que tu m'aimes, » ricana la rousse.

Nyôrai était en train d'écrire silencieusement. Elle ne leva la tête que lorsque Jeanne fit un geste vers elle. « Tu as déjà un plan, j'imagine.
- On se demande si vous avez un cerveau fonctionnel, des fois, pour vous reposer autant sur moi, » fit semblant de gronder Nyôrai. « Ash, arrête de faire cette tête et va me prendre un café.
- Chocolat, » réclama Marion.

« Et un café pour moi, » fit Mathilda un peu fort.

Achille fit une tête encore plus sombre mais s'exécuta. Jeanne le regarda aller et sentit son cœur la pincer. Il s'inquiétait énormément. Il s'inquiétait énormément et… il avait un peu raison. Elle n'aurait jamais imaginé… elle aurait dû. Quelle idiote. Évidemment que les Paches voudraient leurs trois équipes phares sur le terrain avant Mû, histoire de montrer leur plein potentiel. Hoshigumi, Nyôrai et X-I, sans aucun doute. Si ça se trouvait, Hao avait tout organisé. Oh, il avait probablement tout organisé. Fait des « suggestions » aux Paches. Ses mots de quelques minutes auparavant prenaient une texture acide des plus désagréables…

« Hé, tu m'écoutes ? »

Elle cilla et regarda Nyôrai.

« Je disais, je travaille à un plan, mais l'os c'est qu'on ne sait quasi rien sur les X-Laws.
- Je sais certaines choses, » contra Jeanne, avec moins de conviction qu'elle ne l'aurait souhaité.

« Je parle de la version X-Laws-avec-Fudô. Ce cafard est complètement opaque, » grogna Nyôrai. « Chocolove n'avait rien sur lui, et il n'a pas levé le petit doigt contre Ten. Hans s'en est chargé tout seul. Et Hans tout seul était déjà particulièrement inquiétant. »

Jeanne pinça les lèvres. « Je sais certaines choses. » Elle leur raconta Michael et Azazel, le pus doré, la conviction intime qu'elle avait que tout cela était le travail de Fudô. Elle leur raconta aussi Marco et Hans tels qu'elle s'en souvenait, fragmentaires, nobles mais tempétueux, têtus. Pas du genre à abandonner facilement.

Elle sut gré à ses camarades de l'écouter si bien, mais elle finit tout de même par en revenir à l'étrange maladie qui semblait avoir touché les Archanges et avoir décuplé leurs pouvoirs.

« J'ai peur qu'ils fassent la même chose aux esprits des X-II. Ça ferait cinq Archanges avec ce boost de pouvoir et cette espèce de corruption bizarre. »

Corruption qui avait donné à Marco l'avantage sur Rackist. Elle avait toujours imaginé qu'ils seraient au même niveau, mais…

« Michael, Azazel, Raphael, Uriel, Sariel, » compta Nyôrai. « Je les ai tous ?
- Non, en fait il t'en manque un. Zeruel, » l'informa Jeanne. « C'est… personne ne l'utilise comme esprit gardien, mais ils le gardent dans le bateau, Meene me l'a dit. C'est sûrement le choix idéal pour ce genre d'expériences bizarres… » Elle frissonna. Plus elle y songeait, plus la pensée de Zeruel soumis aux pires horreurs la dérangeait. Cela faisait des années, mais… mais c'était le premier esprit qu'elle ait jamais utilisé. Son premier gardien, quelque part. Et l'imaginer à l'image de Michael… Si Hao avait été un peu plus communicatif, si elle avait une idée de comment défaire ce que Fudô avait fait…

Fudô. Une autre alarme venait de s'allumer dans son cerveau et elle étala les mains sur la table. Fudô. Fudô qui était venu l'intimider la dernière fois qu'elle était allée parler à Meene.

Jeanne prit une grande inspiration et murmura, comme si elle craignait d'être entendue, parce que c'était un peu le cas : « Je veux que vous m'aidiez à voler quelque chose. »

Achille manqua de laisser échapper sa tasse et la rattrapa au prix d'une acrobatie improbable. « Pardon ? Toi, voler quelque chose ?
- De quoi tu as besoin ? Si c'est, » et Mathilda fit un geste entendu vers sa poitrine, « je peux voir ce que Kanna ne met plus. »

Jeanne lui jeta un regard en biais. Le sourire d'excuse lui apprit que Mathilda avait fait plus qu'un peu exprès. Elle lui jeta son sucre au visage, et la regarda l'attraper sans difficulté.

« Non, merci.
- Est-ce que c'est à Hao ? Je ne tiens pas à finir en barbecue, » annonça Nyôrai d'une voix ennuyée.

Jeanne secoua la tête.

« Ce n'est pas chez Hao.
- Alors chez les X-Laws.
- Gagné. Tu es la meilleure, Nyô.
- Merci de le reconnaître. En même temps, on vient d'en parler. »

Elle ne répondit pas au sourire de Jeanne.

« Qu'est-ce qui a changé depuis la dernière fois ? Il n'y a même pas deux jours, quand tu es allée toute seule protéger le vieux auquel tu refuses d'adresser la parole ? »

La question était bonne.

« Je ne lui adresserais toujours pas la parole. Mais ce n'est pas le sujet !
- C'est toi qui te disperses. Résume-nous le coup, » fit Mathilda qui jouait avec une lame qui semblait trop grande pour être autorisée dans le café.

« Très bien, très bien. Voilà, je pense à ce que Marco et Hans ont fait à Michael et Azazel, à ce que les autres risquent de faire, et… je ne veux pas que ça arrive à Zeruel. Enfin je ne veux pas que ça arrive, à aucun d'entre eux, mais je ne vais certainement pas avoir le choix.
- Jeanne a le choix, » contra Marion, la faisant grimacer.

« Peut-être, mais je crains que ce ne soit difficile sans un conflit ouvert.
- Pourquoi pas de conflit ouvert ? Jeanne les écrase, » fit encore la blonde, qui émiettait consciencieusement les macarons que Mathilda lui avait rapportés.

« Je ne veux pas voler les Archanges des autres. Et puis Fudô me met les jetons.
- Ah oui ? » Mathilda ricana. « Ce minus ?
- Il n'a pas l'air de grand-chose, mais si tu m'as écoutée tu sais qu'il est capable de trucs glauques. Et puis je ne veux pas me fier aux apparences, j'ai trop à perdre. »

Nyôrai pencha la tête, mais personne ne la contredit.

« Pourquoi tu veux cet esprit, de toute façon ? Shamash ne te suffit pas ? »

Jeanne hésita.

« En fait, je pense que ça résoudrait un autre problème. » Cela ne les concernait pas directement, mais… Elle avait sa tête pensante juste là, et puis c'était à propos des X-Laws. Qui savait si ça ne servirait pas…

« Oui ? »

Nyôrai avait le stylo en l'air.

Jeanne se lança. « Pour l'instant, les X-III sont sans protection. Ils n'ont pas d'esprit gardien, et même avec l'œil de certains Shamans sur eux… je m'inquiète. Fudô a l'air du genre rancunier. »

Mathilda, qui la regardait d'un air vaguement inquiet, détourna son attention. La menace était bien vague pour s'en inquiéter, semblait dire son air ennuyé.

Jeanne lui passa son chocolat et regarda Mathilda pitrouiller dedans.

Achille croisa son regard et fit l'effort de réagir, mais Jeanne sentait que son cœur n'y était pas. « D'accord, il pourrait leur arriver quelque chose mais qu'est-ce que tu proposes, pour eux ? Le village a été nettoyé de fond en comble ou quasiment. Hao s'est emparé de tout ce qui flottait dans les environs.
- Et tu ne peux pas t'en plaindre, parce que c'était eux ou des Shamans, et il a laissé la plupart des Shamans en vie, » ajouta Mathilda, une grimace entre l'espiègle et le boudeur sur le visage.

Jeanne fit la moue.

« Justement, il y a bien un esprit de disponible. Que les X-III sauraient très bien manier. Et que personne n'utilise pour le moment, » expliqua-t-elle lentement. Elle vit que Nyôrai la suivait au roulement d'yeux exagéré, mais elle préféra surexpliquer : « Je viens de le dire. Zeruel. »

Le froncement de sourcil d'Achille et Marion, elle l'attendait un peu.

« Donc tu veux t'introduire dans le bateau des X-Laws.
- Si.
- Le bateau qu'ils occupent tous, » répéta Achille, sans sembler comprendre.

Jeanne se permit un sourire un peu tordu.

« Pas tout le temps. Il y a un moment où ils seront tous dehors.
- Le match des X-II, » devina Nyôrai. « Je ne pensais pas que tu avais eu le temps de voir le tableau des matchs.
- Non, j'espérais juste avoir de la chance, » avoua Jeanne pendant que Nyôrai lui passait son carnet. Au milieu, dans un tableau bien propre, étaient rangés les derniers matchs de la seconde manche, dans leur ordre de passage.

Poule 4

Hoshigumi VS Hanagumi

Poule 2

Nyôrai VS X-II

Poule 1

Funbari Onsen VS The Ren

Poule 3

E.D.N.N. VS X-I

« Hoshigumi contre Hanagumi, » releva Jeanne, pensive.

« Oh, on ne va pas se battre, la rassura Mathilda. « C'est sur le papier mais on va se contenter de signifier notre abandon sur le ring. »

Marion sourit, un peu trop largement, au-dessus de sa boisson fumante, mais ne commenta pas.

« Le match des X-II, c'est vendredi… ça nous laisse quelques jours pour préparer quelque chose, » reprit Jeanne en regardant les dates gribouillées par Nyôrai.

« Quelque chose ? » Achille semblait parfaitement interloqué. « Vous réalisez que c'est un plan complètement barje, hein ?
- Hé allez, le rabat-joie…
- Pardon de m'inquiéter ! Jeanne, tu veux t'introduire chez les X-Laws, dans un acte d'agression purement gratuit. Tu te rends bien compte qu'ils vont être encore plus remontés contre toi ? Que tu risques de mettre les X-III en porte-à-faux, surtout s'ils sont vus avec un esprit volé à leur ancienne organisation ?

Jeanne baissa les yeux, un peu douchée.

« Et puis c'est dangereux ! »

Mathilda partit d'un grand rire. Achille la regarda, consterné, jusqu'à ce qu'elle se reprenne, ou du moins qu'elle arrive à respirer de nouveau. Un grand sourire aux lèvres, elle abattit sa main sur l'épaule de Jeanne. « OK, je te suis. »

Achille lâcha quelque chose à mi-chemin entre le gémissement et le râle; Nyôrai cacha son sourire dans sa main.

« Ne l'encourage pas ! On devrait se concentrer sur notre match. Sur ce qui est important.
- Mais c'est important aussi, » protesta Jeanne.

« Ne fais pas la bête, » implora-t-il. « Personne ne les a attaqués jusqu'à maintenant, personne ne va les attaquer. Quant à Zeruel, ben c'est peut-être triste mais tu n'y peux rien. Tu as Shamash maintenant.
- Ash, si tu ne veux pas, je comprends, » l'interrompit-elle. « Tu n'as pas besoin de m'aider. »

Il fronça les sourcils.

« Tu viens de nous demander…
- Oui, d'accord, mais si je dois le faire seule, je me débrouillerai.
- Je suis avec toi, » rappela Mathilda.

Nyôrai semblait peser le pour et le contre.

« Concrètement, cette opération, tu l'imagines comment ?
- D'habitude, tu as quinze plans, » s'étonna Achille, détourné de sa tirade.

« Oui, mais là c'est Jeanne qui veut faire quelque chose de son côté. C'est à elle de me convaincre, si elle veut que je m'engage.
- Je comprends. » Jeanne n'avait pas eu le temps d'y réfléchir. Si peu de temps auparavant, elle n'avait aucun désir de faire une folie de ce genre, et pourtant… Elle mâchonna sa lèvre et regarda ses mains. « Je sais que c'est dangereux. Je ne veux pas vous impliquer trop, surtout qu'on sait si peu du navire lui-même.
- Accouche.
- Je vais m'introduire toute seule à bord. Je peux me téléporter à l'intérieur et en ressortir tout pareil quand j'aurai trouvé Zeruel. Ce sera rapide.
- Alors pourquoi vouloir notre aide ?
- Je veux être rapide, et je pense l'être assez, mais on ne sait jamais. Ceux qui veulent m'aider – et seulement ceux qui veulent m'aider – je les posterais à la sortie du stade, pendant ou après le match, pour intercepter les X-Laws. Me signaler quand il devient urgent de partir, me gagner le temps nécessaire. »

Relevant les yeux, elle croisa le regard de Nyôrai.

« C'est un plan pas dégueu, en fait, » commenta celle-ci.

« Je ne sais pas ce qu'il te faut, » marmonna Achille en descendant sa boisson. « C'est la pire idée que j'ai entendue.
- Tu n'en as entendue qu'une.
- Justement.
- C'est un super bon plan, on n'a même pas à se mouiller, » intervint Mathilda. « On fait juste un peu de bruit et on emmerde les X-Laws. J'adore ce plan. »

Marion acquiesça soigneusement. « Feu d'artifice. »

Nyôrai fit la moue devant leur enthousiasme. « Je pense que je peux mettre ça sur pied, oui. Avec quelques ajustements.
- Tu peux faire ça à temps ?
- Sois polie, Jeanne.
- Tu es la meilleure, Nyô, » fit-elle en lui serrant le coude. Se levant, elle prit la liberté de racheter à boire pour toute sa compagnie.

« Tu n'as vraiment pas peur, » commenta Achille, un peu médusé, quand elle revint.

Jeanne fronça les sourcils. « Je ne vous demande pas de vous mettre en danger. Si ça dégénère –
- Je ne parle pas de nous ! Jeanne, tu vas aller seule sur un navire très certainement piégé, pour un esprit dont tu ne peux même pas garantir la présence et la bonne volonté. Au mieux, tout fonctionnera, et tu auras juste plus d'ennemis. Au pire ? Au pire, Jeanne, on pourrait te perdre ! »

Il lui prit le bras, et Jeanne resta un moment toute bête. Elle se sentait confuse. Touchée, un peu, mais surtout confuse. « Ash… Tu sais que je suis plus forte qu'eux, hein ? »

Il s'assombrit encore.

« Avec toi, ce n'est jamais une question de force, Jeanne. Que tu sois la plus forte ou pas ne me fait rien. Je veux savoir que tu ne vas pas paniquer et les laisser te faire du mal parce que c'est eux et parce que c'est toi. »

Ce fut au tour de Jeanne de s'énerver. « Je ne suis pas idiote.
- Quand ils sont dans le coin, j'en viens à me poser la question ! »

C'était le mot de trop; Jeanne se dégagea et sortit du café, horriblement énervée, agitée, honteuse.


Plus tard, quand Nyôrai lui envoya les détails du plan amélioré, elle l'en remercia, et elle ne demanda pas ce qu'il en était d'Achille. Elle n'avait pas besoin de son aide. Mathilda, Marion et Nyôrai seraient une distraction bien suffisante. Quant à Achille, eh bien, elle s'excuserait, même si ce n'était vraiment pas à elle de le faire, quand elle aurait remis Zeruel à Meene et que tout serait réglé. Il y avait des priorités, et les crises de son camarade ne pouvaient pas constamment prendre le pas sur le reste.

Les heures la séparant du match des X-II passèrent avec lenteur. Elle dîna avec Tamao au Funbari pour éviter de croiser Achille; quand elle arriva à son bunker il n'y était pas. C'était une occasion comme une autre d'avoir une discussion avec Rutherford. Cela faisait plusieurs quelques jours qu'elle y songeait, et ça ferait passer le temps, au moins.

Une fois son message envoyé, Jeanne prit le chemin de la cabane Pache cachée dans les bois et entreprit de mettre de l'ordre dans ses idées. Peut-être qu'il lui fallait un carnet, comme Nyôrai, parce que toutes les différentes informations et intrigues dont elle avait connaissance commençaient à s'entrechoquer dans sa tête.

D'un côté, il y avait l'histoire de Sâti, les cinq esprits qu'elle convoitait, les cinq Shamans sur lesquels elle misait tout. De l'autre, il y avait Hao, les mystères qui l'entouraient encore, ses plans qu'il gardait pour lui. Et maintenant les X-Laws, formidables et inaccessibles.

Et puis il y avait Achille et ses difficultés. Et puis Nyôrai et les siennes. Elle-même, aussi. Ça faisait beaucoup, et ça n'allait pas s'améliorer.

Avec un soupir, Jeanne s'engagea sur le premier raidillon. Elle était incapable de remettre tout ça en ordre. Qu'est-ce qui était le plus urgent ? Sur quel fil devait-elle tirer ? Quelles histoires étaient vouées à tomber dans l'oubli ? Elle avait choisi les X-Laws, mais… était-ce le bon choix, ou simplement celui qu'elle faisait par habitude ? Par facilité.

« Jeanne ? »

L'intéressée sursauta, manquant dégringoler jusqu'en bas du sentier. Voilà ce que c'était de se perdre dans ses pensées et de ne rien anticiper. Heureusement, ce n'était pas un ennemi. « Tu voulais me voir, » souffla une voix dans l'ombre, et Jeanne accueillit Rutherford avec un sourire. Elle savait son amie très occupée.

« Rutherford, je suis contente que tu aies trouvé le temps de venir. »

La brune sourit, faisant tinter ses bijoux.

« La cabane n'est pas très loin… J'ai apporté des petits pains.
- Bien sûr. Oh, je n'ai rien, j'aurais dû…
- Rien du tout, suis-moi et profite. Ce n'est pas si souvent qu'on peut faire ça, et bientôt on ne pourra plus. »

Vaincue, Jeanne obéit. Et, sans se presser, les deux filles s'enfoncèrent dans la forêt. Leur énergie illuminait le sentier, les protégeant des chutes, pour autant elles n'échangèrent pas un mot avant d'avoir atteint le patio de la cabane abandonnée.

« Ça fait du bien de te voir. Sans… je veux dire… le tournoi avec, » expliqua Jeanne après une hésitation, pendant que l'autre lui donnait un morceau de pain. « C'est vraiment bon.
- N'est-ce pas ? Karim en est très fier.
- C'est lui qui les fait ? »

Jeanne ne put cacher sa surprise, et Rutherford s'en amusa.

« Oui, il est plein de surprises.
- Il a l'air très gentil, » en tout cas. »

Elles mangèrent quelques instants en silence.

« Tu disais avoir des questions ?
- Oui, j'ai failli oublier – je sais que tu as dit que ta grand-mère était à l'abri, avec les autres Paches, mais je me demandais si ce serait possible de lui parler ? J'aimerais en apprendre plus sur les anciennes reines et le roi – tous, en fait. Tu crois que c'est possible ? »

Rutherford fit la moue. « Non, tu ne pourras pas la voir. Par contre, je m'y connais un peu, sans me vanter. Et si je ne sais pas, je lui demanderai, ça te va ? »

Soucieuse, Jeanne acquiesça. « Je sais que tu es très occupée, alors je ne voulais pas…
- Ça ira, ne t'inquiète pas. Tu connais déjà mes secrets, alors je ne vois rien qui te l'interdise. Qu'est-ce que tu voulais savoir ? »

Jeanne hésita. Elle ne savait pas bien par où commencer. « Alors, qui était le dernier roi ? Comment était-il, où est-il maintenant, pourquoi n'intervient-il pas ? Je veux dire, personne ne l'a vu, même aux cérémonies, je trouve ça bizarre. Et puis – et puis les autres ! Je veux tout savoir d'elles. Et… »

La Shamane s'interrompit, l'esprit soudain plein d'un sentiment très étrange. Sans comprendre, elle tourna la tête vers Shamash : l'esprit habituellement silencieux lui poussait une pensée jusqu'au bord de ses lèvres. « Et puis Shamash veut que tu lui parles d'Ereshkigal. Il dit… il veut en savoir plus. »

Clairement confuse, Rutherford acquiesça. « Pas de problème. Le dernier roi, ça tient au processus dégénératif des âmes. Tu sais, celui qui veut que les esprits humains se transforment petit à petit en esprits de la nature quand ils ne se réincarnent pas ? Ça prend cinq cent ans, à peu près. Notre roi doit avoir presque disparu, désormais; il se repose sans doute. De toute façon, il n'est pas censé s'occuper du tournoi. Ça ne l'intéresse pas. »

Pas très convaincant, du moins pas pour Jeanne.

« Même celui-là ? Hao est ici. N'étaient-ils pas ennemis lors des derniers combats ? »

Grimaçant, Rutherford regarda ses mains.

« Un rival, j'imagine. En vérité, on ne sait pas s'ils se sont affrontés, ni même rencontrés. Les mémoires sont confuses à ce sujet, même la mienne. Ce que je sais, c'est que les Paches, eux, devraient sacrément lui en vouloir, et je ne comprends pas le laxisme de Goldova à ce sujet. »

Sa voix était devenue coupante, et Jeanne n'osa l'interrompre.

« C'est un voleur, voilà ce qu'il est. Il faudrait en faire un exemple. Ceux qui prennent aux Paches ne concourent pas. Mais notre chef a trop peur. »

Ce qui n'était pas très étonnant, vu la démesure des pouvoirs de Hao. Jeanne se contenta d'acquiescer, offrant une main réconfortante à son amie.

Après un soupir, Rutherford secoua la tête. « Sinon, pour les autres reines… tu en as une en particulier qui t'intéresse ?
- Toutes, » répondit Jeanne sans vraiment réfléchir. « Je trouve qu'on manque vraiment – ou que je manque vraiment, peut-être – d'informations. Les vieilles familles en disposent sans doute, mais… je ne sais pas, je pense qu'avant de monter une stratégie je devrais m'assurer de savoir ce que je fais.
- Plutôt bien raisonné, » sourit Rutherford. « Mais je dois bien commencer quelque part.
- Au hasard… Ereshkigal, » fit Jeanne en regardant son esprit. Il était rare que Shamash soit autre chose que calme et taciturne, et ce nom-là, elle le savait, avait éveillé son intérêt. L'exaltation palpable sous la surface de ses yeux blancs, soudain renouvelée, attisa la curiosité de sa Shamane.

« Ah… ça date, » fit Rutherford en s'étirant. « C'est drôle, cela dit, que tu sois tombée sur le plus original des cas dont je me souvienne. Tu ne sais rien d'elle, c'est ça ? »

Jeanne secoua la tête, et Rutherford sourit.

« Appelons-ça de l'instinct. Parce que, vois-tu… Ereshkigal n'était pas la seule Shaman Queen de son époque. »

Voilà qui fit froncer les sourcils à l'auditrice. Sentant que Rutherford ménageait son effet, elle demanda, docile :

« Ah bon ?
- Oui, en vrai – en vrai, elles étaient deux de la même équipe. Elles ont refusé de s'affronter en finale. À la place, elles ont combattu les Paches de l'époque, ont gagné et ont partagé le trône. »

Son enthousiasme avait de quoi faire sourire, mais Jeanne était plus confuse qu'autre chose.

« Elles ont… Je croyais que tu étais contre les tricheurs.
- Correction, contre les voleurs, et les meurtriers, ce n'est pas pareil. Ces deux-là n'étaient ni l'une ni l'autre, et j'ai les souvenirs qui le prouvent. Leurs esprits et leurs prouesses étaient tout à fait les leurs, et elles ont vaincu les Paches à la loyale. Sans même faire de morts. » Elle s'interrompit. « Mais je pense que c'était parce que l'amante d'Eresh avait des dons particuliers. »

Shamash, qui vibrait en sourdine depuis que Rutherford avait commencé à s'expliquer, émit soudain une plainte plus distincte. Était-ce vraiment un son ? Peut-être juste une parole télépathique, mais il semblait que Rutherford l'avait entendue aussi.

« Euh, Jeanne ?
- Je n'en sais pas plus que toi, » promit l'intéressée en tendant les bras vers son esprit. Shamash accepta de se poser sur son épaule, mais il restait étrangement concentré.

« Je continue, tu penses ?
- Oui, s'il te plaît. Je le tiens. Hein, Shamash ? »

L'esprit ne réagit pas sensiblement, mais Jeanne sentit qu'il rouvrait le lien entre eux. Son agitation, son impatience furent immédiatement siennes; elle reçut avec incrédulité la hâte, l'avidité du fantôme, sans comprendre les pensées qui l'accompagnaient.

« Les organisateurs les pensaient folles, même une fois vaincus. Pour eux, il était clair qu'une seule serait choisie, et qu'il faudrait bien qu'elles s'affrontent. Mais il est apparu que nous ne comprenions pas la volonté des Grands Esprits aussi bien que nos le pensions, car elles étaient deux à rentrer, et elles furent deux à sortir, Shaman Queens toutes les deux. Et tant mieux, parce que si on avait dû supporter Ereshkigal toute seule pendant cinq cent ans, je ne sais pas s'il y aurait encore une planète pour qu'on en parle. Non, vraiment, Ishtar était une bénédiction… »

À l'entente de ce nom, Shamash se tendit. La pièce autour d'eux se mit à luire comme si midi venait de sonner, et la température grimpa sensiblement. Dans sa surprise, Rutherford convoqua son Over-Soul; immédiatement les deux filles, leur repas et le reste des meubles se mirent à flotter dans la pièce.

« Qu'est-ce qui lui arrive ? Jeanne, calme-le, ou… »

Elle n'avait pas attendu l'ordre pour s'y mettre : tout son être était concentré pour forcer l'esprit à l'écouter, et à défaut, fusionner avec elle. Une fois mélangés, elle pourrait reprendre le contrôle de la situation.

Malheureusement pour elle, Shamash se montrait récalcitrant. C'était bien la première fois qu'il refusait un ordre direct !

« Jeanne !
- Je t'assure qu'il ne te veut pas de mal, mais il ne veut juste… pas parler avec moi ! »

Et puis Shamash céda, et puis la fusion se fit, et puis elle sut. Respirant profondément, elle ramena la température à la normale, et Rutherford les reposa sur le sol. Son corps brillait comme une lampe électrique.

« Jeanne, tout va bien ?
- Je crois, » répondit-elle honnêtement. « Il est en train de se calmer, mais… tant que nous sommes un, je serai incapable de te voir. Ce n'est pas – enfin ça ne change pas grand-chose… »

Le silence se fit un moment.

« Ta voix est différente.
- C'est un peu la sienne. » Jeanne sourit. « Est-ce que tu peux nous parler d'Ishtar ? Shamash, quand il était humain, il… était vraiment proche d'elle. C'est pour ça. »

Proche était un euphémisme, elle le sentait, et il n'était pas du goût de l'esprit. Sa jumelle avait été tout pour lui, plus que la morale ou la raison ne l'aurait permis. D'anciens souvenirs remontaient à la surface : la Ville magnifique, les trônes jumeaux et le tremblement de terre, et un demi fantôme errant dans les ruines sans trouver l'objet cher à son cœur.

Rutherford se résolut à ne pas comprendre. « Ishtar et Ereshkigal n'auraient pas pu être plus différentes l'une de l'autre, et pourtant elles étaient unies par un lien indéfectible. Je ne sais pas grand-chose de leurs origines, si ce n'est qu'elles étaient assez âgées quand elles parvinrent au tournoi. »

Après l'éboulement, situa Shamash, fébrile. Jeanne tenta de se faire rassurante. On y arrive.

« Comment étaient-elles ? »

Rutherford réfléchit.

« Ereshkigal n'avait qu'un bras, et Ishtar ne marchait pas beaucoup seule. Malgré ça, elles ont écrasé la compétition. Leur coéquipier ne levait jamais le petit doigt. Elles n'avaient pas d'amis, pas de groupe comme Hao aujourd'hui. Elles se suffisaient, je crois… En tant que reine, Ishtar était douce, bonne envers les siens, là où Ereshkigal était tempête et fureur. Bien des fois, elle a jugé bon de briller par ses vengeances. » Une pause. « Gray Saucer me dit qu'Ishtar était souvent mélancolique, mais il n'en sait pas plus. »

La tension en Shamash remonta. Que cherchait-il ?

« Je crois que… Ishtar et Shamash étaient frère et sœur, et… quelque chose les a séparés. Quelque chose de terrible. Tu en sais plus ?
- Non, je n'étais pas proche d'elles; je ne sais rien d'autre. Désolée. »

Jeanne se sentit presque submergée par un dépit qui n'était pas le sien.

« Et après ces cinq cent ans, tu es sûre qu'il ne reste rien du roi et des reines ? On ne peut pas… leur rendre visite, ou quelque chose comme ça ? »

Rutherford soupira. « Pas que je sache. En tout cas, iels ne se montrent plus aux Paches. Mais peut-être que si tu en fais le vœu, si tu deviens reine… »

Il y avait de la retenue dans sa voix, comme si elle n'était pas très à l'aise à l'idée d'une telle proposition, mais elle fit sourire Jeanne. « C'est un bon plan. » Un temps.

« Je crois que ça plaît à Shamash. »

Il y eut un léger vrombissement alors qu'il quittait son corps. Rutherford le fixa, dubitative.

« Il sait impressionner, quand il veut, » finit par dire Jeanne avec un sourire d'excuses. « Si tu as encore un peu de temps, est-ce que tu peux me parler des autres reines ? »

Rutherford regarda l'heure. « Okay, alors… »

Malgré les pieux vœux de Jeanne, elle dormit tard ce soir-là.