Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Quatorzième chapitre : The Iron Maiden / Saudade
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Requiem (Dear Evan Hansen The Musical)
Notes :
People get hurt sometimes. Me suis pété le pouce. Chacun son tour!
Elle reçut le message de Nyôrai un peu avant midi. Les X-Laws étaient arrivés, tous ensemble. Le match n'avait pas encore commencé, mais c'était pour bientôt. Bref : elle pouvait y aller.
Nyôrai avait apporté quelques précisions et modifications à son ébauche de plan. Elle avait forcé la fine équipe à répéter chaque partie du plan, de sorte qu'ils étaient parfaitement synchrones. Mathilda avait failli piquer une crise, mais ça valait le coup. Du moins Jeanne l'espérait.
Le matin du match, elle était partie tôt, de sorte d'atteindre la grève un peu avant le départ des X-Laws. Elle l'avait signalé à ses camarades, et puis elle avait attendu, chemise dans le pantalon et tête sur les épaules.
Mathilda, Marion et Nyôrai, postées près du stade, devaient confirmer l'arrivée des X-Laws. Puis Marion et Nyôrai s'éloigneraient vers la forêt, vers l'endroit qu'elles avaient décidé de piéger. Moins de risques que les X-Laws ne s'éparpillent devant la provocation, moins de risques que Hao lui-même ne les remarque et s'interpose. Mathilda, elle, resterait jusqu'à la fin du match, ou presque, pour s'assurer que personne ne leur faussait compagnie avant de rejoindre ses camarades. Il n'y avait qu'une route entre le stade et le quai. Il y avait au moins une bonne heure, match compris, entre les X-Laws et leur navire.
Tout était parfait.
Prenant une grande inspiration, Jeanne quitta le couvert de la forêt. Le compte à rebours était lancé, et elle courut plus qu'elle ne marcha jusqu'au quai. C'était stupide, le sable se faisait traître sous ses pieds, et le temps qu'elle économisait était risible, mais elle avait peur de changer d'avis. Peur d'avoir cette peur. Alors il valait mieux qu'elle soit sur le navire le plus tôt possible.
Ils avaient remonté la passerelle, évidemment, mais ce n'était pas un problème avec ses aimants. Une fois en armure, elle sauta et attrapa la rambarde pour se hisser sur le pont.
Elle n'attendait rien de spécial, pas consciemment, et pourtant elle retint son souffle. Sur l'instant, elle craignit presque d'avoir activé un piège, mais rien ne vint, à part les battements de son cœur.
Elle avait l'impression de marcher sur la lune. Plus question de courir, elle risquerait de s'envoler. Ses yeux se promenaient partout, de la grue à la cheminée, en passant par l'étrange bâtiment qui surplombait le pont. Tout était blanc, propre, sec. Tant mieux, quelque part; ce serait pire si les étranges croûtes suintantes de Fudô allaient jusqu'à affecter le métal et le béton autour d'elle.
Avec tout ça, elle était arrivée à la porte. Elle était suffisamment grande pour être la principale, et c'était la seule que Jeanne voyait. Fermée, évidemment. Un boîtier la narguait, attendant un code qu'elle ne connaissait pas.
À la place, Jeanne posa la main sur le verrou, et chercha dans le métal où appuyer pour que le battant la laisse passer. C'était presque trop facile. Hao disait qu'elle se mettait des bâtons dans ses propres roues, et c'était difficile de ne pas l'admettre en cet instant, alors qu'elle pénétrait sans aucune difficulté dans l'un des endroits les mieux gardés de toute la région.
Elle poussa le battant et regarda le couloir devant elle, sans encore oser passer le seuil. Ce n'était pourtant qu'un seuil. Celui d'un endroit où elle n'avait jamais pénétré.
Soudain nerveuse, elle consulta Shamash du regard. Je veille, lui promit-il. Ne perdons pas de temps.
Acquiesçant, parce qu'il avait raison, Jeanne mit un pied puis l'autre dans le couloir. La porte se referma silencieusement derrière elle, et les néons au plafond s'allumèrent dans un éternuement. De chaque côté du couloir s'ouvraient des arches boisées, mais elle ne voulait pas regarder à l'intérieur. Nyôrai l'avait bien avertie : elle n'avait absolument pas le temps de fouiller chaque pièce. Les salles des ponts supérieurs étaient trop petites pour contenir Zeruel. Il ne fallait pas s'attarder. Surtout pas.
Les oreilles bourdonnantes, Jeanne marcha droit devant elle jusqu'aux escaliers. Elle descendit les marches à pas mesurés. Une part d'elle lui disait d'être prudente, mais une autre était terriblement, terriblement curieuse, et ça la rendait encore plus nerveuse. Il fallait qu'elle se contienne. Et elle n'était pas une enfant. Elle saurait se contenir.
Arrivant au pont inférieur, Jeanne grimaça. Cette fois-ci, elle n'avait pas droit à un corridor en ligne droite. L'escalier donnait droit sur une porte métallique, et deux couloirs s'étendaient de chaque côté. Difficile de savoir, aussi, sur quoi pouvait donner cette porte.
D'un regard, Shamash et elle se mirent d'accord. Se séparer de son esprit n'était certainement pas une brillante idée, mais ils ne seraient pas loin l'un de l'autre. Shamash s'éloigna vers le couloir de gauche, et Jeanne s'approcha du couloir de droite. Elle voulait réellement le prendre. Elle savait que Nyôrai avait raison, que c'était vraiment idiot de perdre du temps à tester chaque pièce quand Shamash pouvait le faire bien plus efficacement. Mais voilà, la porte était juste là, et la petite plaque à côté était gravée. Du nom de Marco, en petites lettres dures. Étrange disposition, pour une chambre, si c'en était une. Malgré elle – elle n'avait pas le temps, elle n'était pas là pour ça, et elle le savait – elle posa sa main sur la poignée.
La porte n'était pas fermée à clef.
Elle tourna la poignée et poussa le battant. Là encore, le plafonnier s'alluma automatiquement, révélant un bureau tout ce qu'il y avait de plus normal.
Un bureau exactement identique à celui qu'il avait en Italie.
Le porte-manteau, les cabinets, la bibliothèque aux couleurs austères, le bureau lui-même, et le stylo.
Son souffle se coupa quand elle vit le stylo.
Elle pensait avoir oublié tout ça. Elle avait oublié tout ça, et pourtant c'était comme si elle avait quitté la pièce la veille. C'était un coup de poing. Le cœur dans la gorge, Jeanne s'approcha; ses jambes se dérobèrent immédiatement sous elle, et elle tomba à genoux devant le meuble froid.
Elle était juste au niveau du stylo et de ses souvenirs, ainsi. À six ans, elle s'était tenue juste là, debout sur ses jambes. Elle avait vu Marco tenir ce même stylo pour signer une chose ou une autre. Elle voyait l'éclat du soleil toscan sur le stylo d'argent, sur sa plume dévoilant tout juste son encre.
Un picotement dans les yeux l'avertit que les larmes menaçaient, et elle les laissa venir. Sa vision se troubla et elle ferma les yeux. C'était complètement ridicule. Elle se pensait grandie. Les X-Laws étaient sa responsabilité, elle l'avait dit à Hao, mais…
En cet instant, elle se retrouvait à espérer stupidement qu'il passe la porte, et qu'il soit heureux de la voir, et elle savait le désir idiot mais elle l'avait quand même. Il repasserait cette porte, et il réutiliserait son stylo, mais pas avec elle dans la pièce. Pas comme…
Jeanne, lui vint la voix de Shamash. Elle rouvrit les yeux et se découvrit penchée en avant, le front contre le bureau. Elle avait dû le heurter assez brutalement : certains papiers avaient glissé au sol, et le stylo avec. Pourtant elle n'avait aucun souvenir d'avoir…
Jeanne, répéta encore son esprit. Je l'ai trouvé.
Elle ne parvint pas à répondre tout de suite, envoyant seulement son émotion par leur lien. Elle n'était pas complètement sûre de pouvoir se relever immédiatement; elle se contenta d'apprécier la chaleur relayée par Shamash alors qu'il venait la chercher.
Jeanne respira profondément et regarda le stylo, abandonné sur le plancher. Elle approcha la main pour le prendre et s'interrompit. Ce serait pire de l'avoir, en vérité. Ce serait comme de rentrer dans cette pièce à chaque fois qu'elle le touchait, à chaque fois qu'elle le voyait. Et elle n'écrivait pour ainsi dire jamais.
Avant de changer d'avis, Jeanne se remit debout, un pied après l'autre, et ressortit de la pièce. Elle en referma la porte et sourit misérablement à Shamash. Nyôrai avait raison : si elle faisait un malaise dans chaque pièce qu'elle pénétrait, Marco allait définitivement finir par rentrer.
Elle n'avait pas envie d'être encore là alors.
Merci, souffla-t-elle à son esprit alors qu'il la guidait, sans mot dire, jusqu'à une salle ouverte au-dessus d'un grand hangar. Un espace de réunion, devina-t-elle à la grande table qu'elle dut contourner.
Derrière la rambarde, un grand vide, et le dernier Archange enchaîné dans le fond de la pièce.
Même dans la pénombre relative du hangar, l'esprit luisait comme une lampe. Il éclairait quelques formes mécaniques au fond du hangar, ainsi qu'une haute plateforme, apparemment faite tout exprès pour qu'on puisse se tenir à sa hauteur. Ses lignes étaient pures et blanches, sans cassures dorées, et Jeanne ne put retenir le soupir de soulagement qui lui vint alors. Ils ne lui avaient rien fait. Zeruel était sauf. Enchaîné, peut-être, par de longues chaînes luisantes; un assemblage shamanique, selon Shamash. Mais sauf. Comme dans son souvenir.
Pas de raison de s'attarder, alors. Jeanne se pencha au-dessus de la rambarde, presque pour la forme, et l'enjamba. L'endroit était tellement saturé de métal que marcher de la rambarde jusqu'à la plateforme n'était qu'une formalité. La présence de Shamash la calmait un peu; elle n'avait plus l'impression qu'elle allait s'effondrer d'une seconde à l'autre.
Même la proximité grandissante de Zeruel ne la troubla pas plus que ça. Du moins c'est ce qu'elle se disait, en passant un pied puis l'autre sur la plateforme. Une console l'attendait patiemment, juste devant l'esprit. Sa curiosité l'emporta une nouvelle fois, et elle se pencha vers l'écran. Il s'alluma à son approche, révélant deux mots seulement :
» AUTHENTIFICATION REQUISE
Un bruit de moteur trouva ses oreilles, et une aiguille sortit du haut de la console. Jeanne la considéra avec l'impression bizarre de se retrouver plusieurs années en arrière. Elle se souvenait de Marco, Marco plus jeune, sans Fudô à son côté. Marco lui tenant le bras pour prendre un peu de son sang. « C'est la seule sécurité imparable, » avait-il dit alors, ça ou autre chose du même effet. « Un mot de passe se craque, une empreinte change. Pas le sang. Le sang ne ment pas. »
Elle se sentit rire sans bien trop savoir pourquoi. Cela faisait bien longtemps; il avait certainement retiré son empreinte à elle et celle de Rackist après leur départ. Autant arrêter tout de suite et briser les chaînes par elle-même. Cela ne devrait pas être bien compliqué. Ça ne servait à rien de…
Pourtant, presque par mélancolie, elle effleura l'aiguille et regarda l'écran indiquer un chargement. Ça ne servait à rien d'attendre le refus de la machine, et pourtant elle se prit à regarder l'écran sans bouger.
« Ah. Je me demandais ce que tu étais venue chercher. »
Jeanne s'immobilisa. Les voix portaient bien, dans le hangar. Celle de Hans n'avait jamais été difficile à percevoir.
Comment était-il là ? Les autres ne l'avaient pas avertie…
Se mordant la lèvre, elle leva les yeux vers l'homme au bord du vide, dans la salle de réunion. Il avait son fusil pointé sur elle, et elle leva les mains. Elle n'avait pas l'intention de se battre. Peut-être y avait-il encore moyen de l'éviter… Il suffisait de trouver les bons mots.
« Hans, » fut tout ce qui daigna sortir de sa bouche. C'était un peu comme le stylo. Sa gorge était collée. Les bons mots, mais où étaient-ils ?
« Hao t'a bien élevée, alors, » dit-il devant son silence prolongé. « Pour que tu ailles jusqu'à nous voler.
- Ce n'est pas du vol, » le reprit-elle malgré elle. « Zeruel était mon gardien. » La preuve, ils ne l'avaient donné à personne d'autre.
« Je crois que ce temps est révolu, » répondit Hans. « Les Anges n'ont rien à faire dans le camp de Hao.
- Je ne suis pas dans le camp de Hao.
- On s'y tromperait. »
Elle serra des dents, se sentant insultée malgré l'absence d'insulte. C'était trop pour qu'elle avale sans broncher. Ça faisait tellement longtemps qu'elle portait cette vérité en elle, que personne ne voulait l'écouter.
« Rackist nous a tous trahis. Je me suis réveillée au milieu du camp de Hao, sans soutien, sans esprit, sans aucun moyen de vous contacter. Pourquoi… » Pourquoi n'êtes-vous pas venus me chercher ? Elle se souvint de Rackist, étendu inconscient à ses pieds. Elle était venue le chercher. Ils auraient pu en faire autant.
« Tu as eu le temps de lui pardonner, apparemment, puisque tu lui as sauvé la vie. »
Elle ouvrit la bouche, la referma. Il n'était pas juste. Il n'était tellement pas juste et la colère bouillait dans ses veines. Se croyait-il vraiment juge et jury ?
« J'ai fait bien plus que sauver la vie de Rackist. Les X-Laws sont censés représenter la justice. Ce n'était pas de la justice, ce que vous avez failli faire, » répliqua-t-elle. Elle se souvenait de Rackist par terre, de Marco complètement ailleurs.
« Tu lui as sauvé la vie, » martela-t-il, et Jeanne eut l'impression que le vide entre eux s'élargissait. Il était complètement hors de portée. « Sans toi, Hao serait hors du tournoi. Si ce n'est pas un aveu, je me demande ce que c'est !
- Vous vous êtes écartés du droit chemin, Hans. Je ne sais même pas si vous le voyez encore. »
Elle ne savait pas qu'elle le pensait avant de le dire, et pourtant ça s'imposa en elle comme une évidence. Ils étaient en tort.
« L'avis du bras droit de Hao ne nous intéresse pas. »
Il devenait risible. Elle, bras droit de Hao ?
« Et celui de l'Iron Maiden ? »
Il rit, un souffle brutal, et Jeanne se sentit vaciller.
« Tu y crois encore, alors ? »
Sans comprendre, Jeanne se raidit. Il y avait une froideur en Hans, un fil de lame qu'il semblait prendre énormément de plaisir à passer sur elle. Il l'adorait, avant. Plus encore que Marco, si c'était possible. Au point de friser l'obsession. Hans ne se serait jamais ri d'elle. Et pourtant…
« Je ne te suis pas, » dit-elle, le plus calmement possible.
« Non, évidemment, » se moqua-t-il. « Si tu crois encore aux contes de fée de Marco, tu es encore plus perdue que je ne le croyais. Toi, une sainte ? Une envoyée de Dieu ? Capable d'éliminer Hao ? Ne me fais pas rire. »
C'était bizarre. Jeanne se sentait détachée, complètement hors d'elle-même. Évidemment. Elle n'avait pas – cela faisait bien longtemps qu'elle savait son statut disputé, par Hao premier entre tous. Cela faisait longtemps qu'elle avait ses propres doutes. Mais douter était une chose. S'entendre dénoncée par ceux-là même qui lui avaient apporté la bonne parole en était une autre.
C'était un peu comme de perdre quelque chose qu'elle avait oublié porter. Une part d'elle-même tombant dans le noir.
Jeanne avala sa salive. « Lui au moins ne m'a jamais fait de promesses qu'il ne comptait pas tenir, » répondit-elle, d'une voix lente, avec l'impression désagréable d'être complètement honnête en cet instant.
Avant que Hans ne puisse répondre, la console près d'elle fit un bruit. Jeanne baissa les yeux, et fixa bêtement l'écran.
» AUTHENTIFICATION RÉUSSIE.
» BRISER LES CHAÎNES ?
Jeanne cilla, avec l'impression qu'on venait de la frapper dans le dos. Hans venait de dire… ça n'avait aucun sens. Si elle n'était pas l'Iron Maiden, s'il n'y avait pas d'Iron Maiden, si elle n'était plus rien pour eux… Ils n'auraient pas gardé son empreinte. Ils ne l'auraient pas conservée dans leur liste autorisée, en tout cas.
Ça n'avait aucun sens, et pourtant elle effleura le « OUI » et les chaînes autour de Zeruel explosèrent.
Elle ne regardait pas Hans, mais elle l'entendit s'exclamer, apparemment tout aussi surpris qu'elle. Avant qu'il n'ait le temps de réagir, Jeanne leva la main et appela l'ange à elle, et il vint. Elle en aurait pleuré. C'était différent de Shamash, et si différent, mais c'était étrangement familier.
C'était comme de tenir le stylo, quelque part. Zeruel était beaucoup plus simple que Shamash. Pas de paroles, pas de présence dans sa tête. Juste une chaleur, une puissance dans sa main.
Puis elle entendit le coup de feu.
En un éclair, elle releva les yeux et vit la balle venir à elle. Il lui suffit d'une pensée pour l'arrêter au milieu du vide entre eux, le métal se pliant à sa volonté, comme toujours.
Pourtant, au lieu de tomber inerte plus bas, la balle explosa dans le vide, et l'onde de choc fit grincer la plateforme. Jeanne ne tomba pas, mais elle comprit qu'elle était prise au piège. Elle bougeait soudain à travers une mousse épaisse qui ralentissait jusqu'à sa pensée.
Le…. Le match. Contre l'équipe de Sâti. Hans avait ralenti les Shamans. Les avait piégées. Comme elle maintenant.
Elle devait partir. Immédiatement. Elle était encore en armure. Il suffisait. De se téléporter. Shamash. Shamash.
Quelque chose la frappa en pleine poitrine.
Jeanne tomba en arrière dans la forêt, perdant instantanément son Over-Soul. Son crâne heurta le sol et la force la plaqua au sol. Incapable de bouger, Jeanne se sentit un instant étourdie.
Puis la douleur vint.
C'était ça, de se faire tirer dessus ?
Une énorme vague de feu montant de son ventre.
Il avait mieux visé que le clou sur elle était tombée.
D'abord cela fit mal juste au centre de son ventre; mais au lieu de rester concentrée la douleur commença à s'étendre, selon un circuit que Jeanne imagina être celui de ses veines. Le cri monta sans qu'elle ne puisse l'arrêter, soudain, irrésistible.
Par réflexe, elle se plaqua une main sur la bouche, s'administrant une gifle magistrale au passage. Le cingle n'eut même pas l'intérêt de la distraire de la douleur, la repoussant au contraire dans la sensation lancinante, glacée. Ou brûlante. Jeanne n'arrivait pas à distinguer la sensation. Ses muscles se crispèrent involontairement, et plusieurs autres sons incontrôlés sortirent d'elle, tous à la suite, tous insupportables.
Le temps qui s'écoula alors lui sembla éternel et pourtant très court. Incapable de respirer, elle en était réduite à haleter, les yeux clos. Shamash était avec elle, si près, et Zeruel aussi, mais impossible de les appeler à elle.
La douleur était paralysante et l'emmurait en elle-même; Jeanne rouvrit les yeux, se concentra sur le ciel au-dessus d'elle, blanc à travers les feuilles, et laissa les vagues de douleur s'écraser sur elle les unes après les autres. Qu'est-ce qu'il lui avait fait, enfin ?
Elle ne s'attendait pas à avoir aussi mal, et surtout pas à être aussi paralysée. La simple idée de se redresser pour regarder lui était intolérable. Il fallait – il fallait rétablir son Over-Soul, soigner les dégâts, mais elle arrivait à peine à bouger. C'était comme si son sang lui-même se rebellait. Elle avait mal jusqu'au bout des doigts.
Après une vague particulièrement terrible, elle crispa les doigts dans la terre et leva l'autre main pour chercher la blessure à tâtons. Sa blouse la gênait; elle tenta d'agripper le tissu, mais elle ne trouvait pas de prise, et elle avait l'impression de se labourer le ventre.
Lâchant un souffle frustré, elle tâtonna pour trouver le bas du vêtement. Elle avait eu la riche idée de l'enfoncer dans son pantalon et elle n'arrivait pas à glisser les doigts entre les deux vêtements. Le tissu rigide de son pantalon s'écrasait sans lui laisser le passage. Gémissante, elle s'interrompit un moment. La tension dans son ventre était terrible, mais cela empira encore quand elle se relâcha, et elle grogna de plus belle.
Sa main tremblait en s'escrimant contre les boutons, tirant plus qu'elle ne défaisait. Le métal refusait de passer dans le tissu, refusait de céder, refusait de l'aider. Elle avait envie de hurler, autant de douleur que de frustration. Le lâchant, elle fit descendre sa fermeture éclair, à grands coups rageurs, avant de revenir au bouton. Il résista encore, et cette fois elle s'exclama. Fallait-il vraiment qu'elle se vide de son sang juste parce qu'elle n'arrivait pas à ouvrir sa blouse ?
Tirant un grand coup, elle fit céder le bouton, et avec l'énergie du désespoir.
Elle arracha presque sa chemise et se redressa sur un coude au prix d'un cri aigu. Il lui fallut plusieurs minutes pour se remettre. Sa tête lui faisait mal. Son ventre lui faisait mal. Et si elle rétablissait son Over-Soul, elle ne pourrait plus voir la blessure, et il fallait qu'elle sache –
Elle rouvrit les yeux, sans comprendre ce qu'elle voyait.
C'était… c'était triangulaire, et niché juste en-dessous de ses côtes. Si Hans avait visé juste un tant soit peu à côté, il lui en aurait certainement brisé, lui dit une voix dans sa tête, tandis qu'une autre observait que ce n'était pas forcément mieux.
C'était triangulaire. La texture lui rappelait la pierre, mais ce n'était pas terriblement lourd. C'était doré, veiné d'un blanc laiteux qui débordait du triangle pour se prolonger sur son ventre, apparemment juste sous la peau.
Jeanne, hésitante, toucha l'une des veines. La douleur fut aiguë, et elle se demanda si elle s'était écorchée, mais non. Ça devait être suffisamment loin dans l'épiderme. Encore plus précautionneusement, elle toucha le triangle. La douleur vint de l'arrière de son ventre, comme si le triangle s'étendait en pointe en elle.
Ce n'est pas logique, dit une voix dans sa tête. Si j'ai vraiment ça dans le ventre, je devrais être en train de faire une hémorragie.
Oh.
Je suis probablement en train de faire une hémorragie, se dit-elle.
La douleur était telle qu'elle s'en sentait complètement coupée. Haletant toujours, elle leva les yeux et appela Shamash à elle. Avant d'établir l'Over-Soul, elle l'altéra, juste assez pour que le métal ne compresse pas son ventre.
Immédiatement Shamash éteignit la souffrance. Jeanne s'en sentait encore coupée. C'était comme de le voir rassembler des bêtes égarées pour les ramener au pré. Le pré était le triangle dans son ventre, et bientôt la douleur ne vint plus que de là, lui laissant plus d'espace mental pour réfléchir.
Elle ne saignait pas, lui apprit Shamash. Ni de l'intérieur, ni de l'extérieur. La pyramide fermement enfoncée dans son verre comprimait ses organes, mais ne les avait pas percés. Elle aurait dû, et Shamash soupçonnait qu'elle n'était pas vraiment là, ou pas entièrement physique. C'était… c'était une attaque shamanique qu'elle avait dans le ventre. Une attaque qui persévérait.
Elle n'avait jamais eu affaire à une chose pareille. De plus la… chose envoyait quelque chose dans ses veines. Un poison dont ils ignoraient les effets. Une flamme paralysante.
Elle allait devoir y retourner. Elle allait botter le train de Hans jusqu'à ce qu'il lâche son Over-Soul et…
Sa Cloche de l'oracle s'anima, dans un bruit bizarre entre l'alerte et le glitch. Comme si elle recevait trop de messages en même temps.
Détournant les yeux de la chose sur son ventre, Jeanne sortit son bras de sous elle et regarda l'écran. Les noms qui flashaient sur l'écran étaient familiers. Un peu trop.
De Nyôrai. Le match n'a pas encore commencé. Tout va bien pour l'instant, ils sont tous dans la zone.
De Nyôrai. Radim fait les annonces. On va laisser Mathilda.
De Mathilda. Ce match ne va pas durer longtemps, Sâti les écrase. Pas de signe de corruption sur les anges des X-II.
De Mathilda. Jeanne, Hans a quitté le match !
De Mathilda. Je ne sais pas trop quand ! Je les regardais, je te jure je les regardais, mais tout d'un coup je ne l'ai plus vu !
De Mathilda. Je ne suis pas
De Mathilda. Je vais retrouver les autres. Sors de là, ça pue.
De Mathilda. Je crois que le match vient de finir. Je vais courir pour rattraper les autres. Pourquoi tu ne réponds pas ? Sors de là.
De Mathilda. Jeanne ?
De Nyôrai. Où es-tu ? Mathilda vient d'arriver et
D'Achille. Marco va arriver sur toi
D'Achille. Pardon
D'Achille. Viens
D'Achille. Jeanne
D'Achille. s'il te plaît.
Jeanne sentit le cœur lui monter dans la gorge. Qu'est-ce qui s'était passé ? Il leur était arrivé quelque chose. Il leur était arrivé quelque chose. Elle n'avait pourtant pas été si lente ! Lâchant sa chemise, elle se hissa sur ses pieds et prit la direction du point de rendez-vous. Chaque pas tirait sur la chose dans son ventre, mais c'était supportable, maintenant. Elle le supporterait. Elle se débarrasserait de ce truc plus tard. Avant…
Elle trouva la route avant de les trouver. Scrutant vaguement la terre meuble, elle essaya de deviner si les voitures des X-Laws étaient bien passées, mais elle n'avait aucune idée de comment déterminer une telle chose. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était avancer, et espérer…
L'espoir s'aviva quand elle distingua Marion, debout au bord de la route. La blonde était debout, et ne semblait pas blessée. Ils allaient bien. Ils allaient –
Leurs yeux se trouvèrent.
Malgré la douleur, Jeanne se força à accélérer, un bras en travers de l'estomac. Marion ne sembla pas réagir à son apparition. Elle portait dans ses bras quelque chose d'enveloppé dans un manteau noir que Jeanne finit par reconnaître comme celui de Rackist. Rackist ? Il était là ? Qu'est-ce qu'il s'était passé, au juste ?
« J'ai fait aussi vite que j'ai pu, » dit-elle à Marion quand elle la rejoignit. « Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Marion ne répondit pas; Jeanne eut le temps d'entrevoir Chuck, enroulé dans le manteau. Mais la forme était… étrange. Elle ne correspondait pas au corps de la poupée. « Mari…
- Toi, » rugit une nouvelle voix, et Jeanne sentit une main la retourner brusquement. Le mouvement lui donna l'impression qu'on lui arrachait le ventre et elle lâcha un cri, bientôt interrompu par une gifle sauvage.
Kanna ne lui donna pas le temps de protester plus. « Qu'est-ce que tu foutais, on peut savoir ? Ça t'amuse, d'envoyer des gens au casse-pipe ? »
Jeanne ouvrit la bouche et tenta de regarder derrière Kanna, mais celle-ci n'en avait pas encore fini. « Regarde-moi quand je te parle ! Ça t'amuse d'envoyer tes amis contre les psychopathes des X-Laws ? Ça t'amuse d'aller te promener pendant qu'on se fait mettre en pièces ? »
Devant son air hébété, Kanna leva une nouvelle fois la main. Jeanne se tendit, mais la gifle ne vint pas. Rackist, apparu d'où elle ne savait où, s'était saisi du bras de Kanna et la tira loin de Jeanne.
Leurs yeux se rencontrèrent, et Jeanne n'eut pas le temps de se rappeler qu'elle ne voulait plus jamais le regarder : elle était trop occupée à se recroqueviller devant la sévérité du traître.
« Ils ont besoin de toi, » dit-il froidement en retenant Kanna, qui s'énervait.
Sans répondre, Jeanne passa derrière eux et contempla le carnage.
Dans la petite clairière devant elle étaient étendues les formes de Mathilda, Achille et Nyôrai. Nyôrai semblait la plus consciente : recroquevillée contre un arbre, elle sanglotait, pâle et choquée comme Jeanne ne l'avait jamais vue choquée auparavant. Achille était lui aussi adossé à une souche, mais ses jambes…. Elle n'en était pas sûre, mais son pantalon était inondé de sang, et ses jambes n'avaient pas… le volume de jambes…
Voulant cesser de le regarder, Jeanne tenta de jauger l'état de Mathilda, et son cœur manqua une série de battements. Elle était allongée sur le sol, inconsciente, et son âme elle-même semblait trembler, comme la flamme d'une bougie en fin de course.
Jeanne fit quelques pas vers Mathilda.
« Ne les touche pas ! »
Kanna. Jeanne tourna la tête vers elle, sans comprendre. Rackist l'avait presque lâchée, mais il la retenait encore par le poignet, ce qui expliquait que Jeanne ne soit pas déjà la cible de la fureur de Kanna.
« Tu les as mis dans cet état ! Tu crois que tu peux tout réparer ? Je ne veux pas que tu les approches. On va les emmener à Hao, et lui va s'en occuper, capiche ?
- Kanna, laisse-la faire. Ils ne survivraient probablement pas au voyage, et tu ne sais pas si Hao… »
Kanna se retourna avec une énergie inquiétante, et Rackist ne finit pas. Les deux adultes se fixèrent un moment. Jeanne, qui savait que Mathilda n'avait pas le temps d'attendre la fin de leur dispute, se laissa tomber près de la rousse. Le contraste entre ses vêtements et sa peau était encore plus prononcé que d'habitude : elle était cireuse et presque verdâtre tellement elle était pâle. Elle était écorchée de partout, et sa poitrine était enfoncée à un endroit. Elle avait dû être projetée contre un arbre; il était même étonnant qu'elle soit encore en vie. Se forçant à ne pas paniquer, Jeanne étendit la main au-dessus de la blessure et se mit au travail. Elle n'avait pas besoin d'avoir les yeux ouverts pour, ce qui était tant mieux, parce que c'était une chose de soigner Bill après que Marco l'ait tué, ou Ren après que Peyote l'ait eu, et une autre de sauver Mathilda après qu'elle lui ait demandé de se battre. Ces blessures étaient entièrement de sa faute. Elle avait failli tuer Mathilda.
Shamash la rappela à l'ordre. Plus elle se laisserait aller à de telles pensées, moins ses soins seraient efficaces. Elle se tannerait après. Pour l'instant, elle avait mieux à faire.
Petit à petit, Mathilda retrouva figure humaine. C'était pire que ce que l'œil nu pouvait deviner, mais ce n'était pas irréparable. Les os se reformèrent, les plaies disparurent, la respiration retrouva son cours normal. Jeanne se permit un vague sourire mal rassuré en voyant son amie tousser faiblement, et lui écarta une mèche humide du nez.
« Jeanne…
- C'est bon, je t'ai repêchée, » murmura-t-elle, contente de l'entendre.
Quelques secondes plus tard, elle reçut un faible coup de poing sur le nez et recula, surprise. « Aïe !
- Ouais, c'est ce que je me disais il y a peu, » marmonna Mathilda.
Kanna, qui devait avoir vu bouger sa sœur, attrapa Jeanne par le bras et la poussa un peu plus loin. « C'est bon, t'as fini, alors bouge ! Achille aussi a besoin de soins ! »
Sans protester, Jeanne rampa vers Achille. Il était pâle mais moins mal en point que Mathilda. C'était ses jambes qui avaient disparu dans l'assaut, comme elle le soupçonnait. Il n'y avait guère plus que de la bouillie en-dessous de ses cuisses; ses jambes avaient été broyées ou sectionnées ou quelque chose qu'elle n'arrivait pas à identifier et ne voulait pas identifier. Prenant une grande inspiration, Jeanne posa sa paume sur le front d'Achille.
« Vas-y doucement, » la prévint-il d'une voix blanche.
« C'est ma faute, » lui répondit-elle. « Je n'aurais jamais dû vous demander…
- Plus tard. » C'était moins un ordre qu'un gémissement, et sans plus attendre elle répara le massacre perpétré sur lui. « Il fallait laisser tomber, » murmura-t-elle. « Partir quand vous avez vu que ça tournait mal…
- Il n'y avait pas le temps. Ils n'ont même pas ralenti dans l'illusion de Nyôrai, ils ont juste… Marco a juste… Je ne sais même pas si c'était Marco. Quelque chose m'a fauché et… » Il fit un geste vague, comme s'il n'était pas bien sûr de ce qui se cachait derrière ce 'et'. « Ils ont coupé Chuck en deux.
- Et Nyôrai ? »
Il secoua la tête. « J'ai vu Fudô devant elle, mais… je n'en sais pas plus. J'ai essayé de lui parler avant d'appeler Kanna, elle n'a pas répondu. Elle s'est juste assise, et elle n'a plus…
- Arrête de le faire parler, » le coupa Kanna. « Il a besoin de ses forces. Tu as fini ? »
Jeanne avait fini, et elle comprenait la réticence de Kanna. Alors, plutôt que de protester, elle acquiesça et regarda Ashcroft se saisir d'Achille. Il fit preuve d'une délicatesse difficile à soupçonner pour le porter jusqu'à Lucifel, nouvellement apparu sur la route. Mathilda subit le même traitement, et Marion la suivit, toujours sans rien dire. Jeanne resta accroupie là où elle était, les mains encore vibrantes d'énergie et rouges de sang.
Rackist s'arrêta près d'elle, comme s'il voulait dire quelque chose. Jeanne ne leva pas les yeux vers lui. Elle regardait encore la fenêtre de Lucifel et la vague ombre que dessinait Achille derrière. Il ne bougeait pas, comme s'il était endormi. Il avait peut-être reperdu conscience. Il avait peut-être encore besoin de soins. Peut-être…
Rackist ne dit rien et s'installa au volant de sa voiture. Kanna, avant de s'installer sur le siège passager, revint une dernière fois se planter devant Jeanne. « Si je te reprends à faire un truc comme ça, je t'éviscérerai moi-même, tu entends ? »
Jeanne n'avait pas le cœur de répondre. Elle acquiesça, et regarda Rackist emmener les sorcières avec lui. Nyôrai était encore en train de pleurer.
« Il faut… il faut qu'on sorte de la forêt, » marmonna Jeanne après un temps. Elle se sentait vidée de toute énergie, shamanique ou naturelle. Ce n'était qu'une impression et elle le savait, mais rien que l'idée de faire tout le trajet à pied lui était insupportable. « Nyôrai, tu peux marcher ? »
Elle entendit son ainée bouger. Peut-être pour se lever. « Non. »
Jeanne fit signe qu'elle comprenait et appela Zeruel.
Le trajet jusqu'au village fut silencieux.
