Jeu d'échecs
Troisième partie : Ab ungue leonem
Seizième chapitre : Inheritance / La malédiction de Midas
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, je ne me fais pas d'argent avec, je vous invite juste dans mes petits délires personnels.
Soundtrack : Running (Adam Lambert), Young Gods (Halsey), I know those eyes/this man is dead (Frank Wildhorn & Jack Murphy)
Notes :
Enfin! Ca fait tellement longtemps que j'attends de pouvoir poster ce chapitre! Il a beaucoup évolué au fil des années, mais j'aime sa forme finale. Fudô était prévu depuis quasiment le tout début, en écho à un autre paroxysme dans la première fic. Qu'en pensez-vous?
Young Gods fait partie de la soundtrack depuis tellement longtemps aussi. Tellement de choses qui sont enfin sur la table.
Jeanne ferma les yeux et fit le vide. La rumeur du ring, l'odeur de produits chimiques, les cris enfiévrés de Radim, la douleur dans son ventre, elle voulait tout oublier. En cet instant Nyôrai devait préparer son illusion, mais ça aussi, elle devait l'oublier. Pour quelques instants au moins, elle devait avoir un vrai calme, un moment de paix…
« C'est comme ça qu'on manque son propre match, » fit une voix tout près, et elle faillit tomber de son banc. Rouvrant les yeux, elle affronta ceux de Hao.
« Ce sont les vestiaires féminins, » rappela-t-elle sévèrement, pour dire quelque chose et justifier sa gêne.
« Ah, oui. C'est pour ça que tes deux camarades papotent juste à côté. Is se sont vite remis. »
Jeanne sentit sa vague animosité fondre devant la honte, et elle tourna la tête vers le mur.
« Jeanne, t'attends-tu à ce que je te dispute ? »
Il n'avait presque pas le ton moqueur. Elle serra les dents. « Je n'ai pas pris soin de mon équipe. Ça ne mérite certes pas de félicitations. »
Hao haussa les épaules, puis s'assit à côté d'elle, lui bouchant la vue. Elle grimaça.
« Au contraire. Tu as vu quelque chose que tu voulais, et tu t'en es emparée. Tu as pris des risques.
- Bien mal calculés.
- On mettra ça sur le compte du manque d'habitude. »
Jeanne croisa son regard. Soupira.
« Vous ne les avez pas vus. Quand je les ai trouvés…
- Ils étaient en piteux état. Qu'est-ce que ça t'a apporté ? »
Tout comme Nyôrai la veille. Elle ne les croyait pas si optimistes, l'un comme l'autre.
« Leur âme a gagné en puissance, » répondit-elle sans entrain. « La mienne aussi. Nous savons à quoi nous en tenir, et maintenant ils sont aussi intimement concernés que moi.
- Je ne sais pas si j'irais jusque-là. Mais c'est un bon début. Comment sens-tu ton match ? »
Jeanne faillit le reprendre sur le pronom, puis se ravisa. Il devait connaître le plan de Nyôrai.
« Comment je devrais me sentir ? J'aimerais ne pas avoir eu à en arriver là. Je veux les convaincre de m'écouter. J'espère pouvoir rendre à Nyôrai son fantôme. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre soit blessé. » Un temps. Puis, comme il la regardait toujours. « Je veux récupérer mon héritage. »
Hao lui sourit. Nerveuse, elle croisa les bras. « Cachez votre joie.
- Pourquoi ? Tu as fait un beau parcours. Imagine à quel point tu t'ennuierais si tu étais restée avec eux. »
Jeanne cilla et tenta d'imaginer. Est-ce que Fudô les aurait quand même approchés ? Elle espérait que non. Mais qu'est-ce que ça aurait donné… ?
« Il me manque des informations, » murmura-t-elle pour elle-même.
« Tu as tout ce qu'il te faut. Il ne te reste qu'à te battre, pour de vrai. »
Jeanne le regarda.
« Je ne pense pas que tu puisses te permettre l'économie, aujourd'hui. Tes adversaires sont déterminés.
- Parce que les autres ne l'étaient pas ?
- Les autres étaient tellement en-dessous de toi qu'ils t'ont donné d'horribles habitudes. À toi de savoir t'en défaire. »
Il s'arrêta.
« Qu'est-ce que tu as pour avoir mal comme ça ? Soigne-toi. »
Jeanne s'immobilisa. Ah, oui, il lisait ses pensées, donc forcément. « Hans m'a eue, » avoua-t-elle. Hao plissa les yeux, leva la main, puis la laissa retomber.
« Le match a déjà commencé. Conclue-le en beauté, » finit-il par dire en se redressant. Jeanne le suivit des yeux.
« Je vais tout donner.
- J'espère bien. Je ne veux pas m'ennuyer. »
Et puis il sortit, la laissant seule face à la lumière. Sa Cloche vibra, un message d'Achille.
Prête ?
Jeanne sourit.
Prête.
Puis elle se leva. Hao avait raison : le match avait déjà commencé. À elle d'y mettre un terme.
Lentement, épaule à épaule avec Achille et Nyôrai, Jeanne s'avança jusqu'au ring. Ils n'avaient pas besoin de se parler, à peine de se regarder. Jeanne sentait comme si c'était elle le minuscule Over-Soul que Nyôrai nourrissait dans sa poche, trop discret pour être perçu quand tout son corps criait qu'elle ne faisait rien. Achille, lui, se tenait droit comme si on le tenait par les cheveux, et il affrontait déjà le stade des yeux.
Leur plan était en marche.
Entre deux pubs pour le restaurant Pache, Radim rappelait le parcours des deux équipes : la sobre efficacité de Hans, l'Over-Soul combiné d'Achille et Jeanne, la cage qui avait brisé Eliza. Étrangement, il passa sous silence l'annulation de la barrière Pache.
Jeanne le laissa continuer jusqu'à ce qu'elle l'eût rejoint. Puis, poliment, elle lui demanda le micro.
« Euh, ben…
- Vous ne le regretterez pas. »
Il hésita, regarda les X-I qui montaient de leur côté du ring, puis sourit.
« Et maintenant, en exclusivité, de l'équipe E.D.N.N., Jeanne M-
- Jeanne tout court, » l'interrompit-elle en s'emparant du micro de la main gauche. « Merci à tous d'être venus si nombreux. J'espère que le spectacle sera à la hauteur de vos attentes et qu'il clôturera brillamment la seconde manche de notre tournoi ! »
La foule lui répondit par un vivat unanime qui la surprit presque. Tournant sur elle-même, elle repéra Mathilda qui lui adressait des grands signes d'encouragement. Hao était en train de prendre place derrière elle. Plus loin elle vit Tamao, et elle la salua avant de revenir aux X-I. Ils étaient sombres comme des murs d'enfer.
« Mais ce match, » reprit-elle au micro, « c'est plus qu'un simple match. Chacun d'entre eux a déterminé la finale. Celui-ci doit faire plus. Celui-ci doit apporter une réponse à une question qui se pose depuis des années. Cette question, c'est : qui sont les X-Laws ? »
Dans les yeux vitreux de Marco, enfin, une lueur. Jeanne s'y accrocha de toutes ses forces.
« Dans d'autres circonstances, j'aurais été de l'autre côté de ce ring. Dans d'autres circonstances, quelqu'un tel que vous, » et elle se tourna à-demi vers Fudô, « n'y aurait jamais été admis. »
Dans sa main droite se manifesta sa hache, qu'elle leva en signe de défi, pointée vers lui. « Mais ce n'est pas avec vous que je vais traiter. Après tout, si les X-Laws ont erré, ce doit être de la faute de leurs chefs. »
Elle tourna sa hache vers Marco.
« Les X-Laws ont erré parce que nous avons disparu. Tu as eu à être plus que ce que tu n'avais jamais demandé à être. Je te présente mes excuses, Marco. » La lueur sembla gagner de la vigueur. Elle continua : « Et je te défie. Vaincs-moi ici et maintenant, ou rends-moi la place qui m'appartient. »
Elle ne tenta pas de continuer; la foule aurait de toute manière couvert ses paroles. Derrière elle, Nyôrai et Achille se séparèrent, marchant chacun vers un angle du terrain, la laissant seule au milieu. Ostensiblement, ils lui laissaient gérer le match.
Fudô amorça un mouvement, mais Marco l'immobilisa d'un geste. Il n'avait pas le micro, et la foule couvrait sa voix, mais Jeanne lut dans ses yeux qu'il acceptait.
Sa hache ondula, comme en train de fondre, et le métal vint recouvrir ses vêtements, matérialisant progressivement son armure. Zeruel se matérialisa au-dessus d'elle, reflétant sa position de garde, alors que Jeanne renvoyait le micro à Radim d'un geste négligent.
La foule s'apaisa progressivement.
Marco sortit son arme. « Très bien.
- Quoi ? Capitaine…
- Pas un mot, Reiheit. Je m'en charge. »
Fudô, étrangement, ne dit rien. Jeanne gardait les yeux sur Marco. C'était lui l'important. Lui seul. Elle espérait quelques mots pour elle, une reconnaissance, mais il n'y avait plus que du bleu dans ses yeux, et l'éclat doré du soleil.
« Sur ces paroles mystérieuses, je vous présente, le dernier du genre, Shaman… Fight ! »
Au son du cri Zeruel se précipita, l'arme basse pour taillader Michael. Celui-ci planta les pieds dans le sol et ne bougea pas, laissant l'ange blanc arriver sur lui. Zeruel releva son arme; la lame rebondit sur un grand bouclier doré. Des fourmis se propagèrent dans le bras de Jeanne, comme si c'était le sien qu'elle avait brisé, et il tomba flasque contre son flanc. Qu'est-ce que… ? Elle ne maîtrisait pas encore très bien l'Over-Soul avec Zeruel, mais c'était anormal. Quant au bouclier, Jeanne ne l'avait même pas vu se lever. Rapide…
Michael ne se contenta pas de parer; il fit un pas en avant, repoussant Zeruel en enfonçant son bouclier dans sa poitrine à découvert. L'autre ange recula dans un grincement terrible. Puis, d'une grande brassée, Michael l'envoya voler sur le côté. Le souffle coupé, Jeanne regarda son Over-Soul recroquevillé contre une arête de la barrière Pache.
Sans un regard pour lui, le grand ange continua de s'avancer. Son pas était lourd et sûr. Les lignes dorées qui brisaient son armure métallique suintaient de toute part maintenant qu'il était en mouvement, tombant en globes fumants sur le sable.
C'était vers Jeanne qu'il avançait. Grimaçant, celle-ci commanda à Zeruel de se redresser pour le rattraper. Son ange se précipita, fondant en une boule de plumes et d'acier. Il n'allait pourtant pas assez vite. Michael l'atteindrait avant, à moins que…
Zeruel s'aplatit contre Michael avec fracas. Le grand ange fit quelques pas de côté, déséquilibré.
Jeanne, elle, ne retint pas un hurlement de douleur.
Elle n'avait pas de mots pour la sensation. C'était comme d'être brûlée, sans flamme. Elle fit un pas en arrière, mais tout son côté droit, celui que Zeruel avait utilisé comme bélier, continua de brûler. Si ses partenaires se manifestèrent, elle ne les entendit pas. Rien qu'ouvrir l'œil droit était une torture. Elle tomba en arrière.
Elle était pourtant en armure. Se concentrant sur Shamash, elle tenta de se soigner. C'était lent, laborieux, comme si quelque chose l'en empêchait. Par son œil larmoyant, elle vit que Michael avait recommencé à avancer. Il serait sur elle bientôt, et que ce soit par l'acide qu'il gouttait, son arme ou un pied, il allait en finir avec elle.
Alors Jeanne lâcha Zeruel.
La brûlure cessa avec l'Over-Soul, mais pas l'avancée de Michael. Se redressant à demi, Jeanne serra les dents et se téléporta à quelques pas de Marco. Elle se releva. Intacte. Furieuse.
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
Il la dévisagea, tout aussi ombrageux qu'elle.
« Ce qu'il faut. »
De l'autre côté de l'arène, Michael se retourna. Jeanne ne le laissa pas s'approcher : elle rappela Zeruel. Pas de brûlure, cette fois-ci.
Du coin de l'œil, elle observa Michael. Tout son être était veiné d'or. Autant de points qui, de ce qu'elle avait l'impression de comprendre, transformeraient Zeruel et Jeanne en torches vivantes.
Il allait falloir être rapide.
Levant son épée, elle intima à Zeruel de faire de même, et se précipita sur Marco.
Lui n'avait pas de bouclier. Pour contrer son arme, il n'avait que son pistolet. Que ça.
Au-dessus d'eux, Michael et Zeruel se rencontrèrent de nouveau. Plutôt que de chercher l'attaque frontale, Zeruel se glissa derrière la charge du bouclier, promenant sa lame le long de la jambe du grand ange. Celui-ci rugit et se retourna, mais Zeruel était déjà parti.
Arrivant sur Marco, Jeanne jeta sa hache en l'air pour écarter le pistolet et –
Un éclat attira son œil, et elle se jeta en arrière, évitant de justesse ce qui semblait être un morceau de métal. Quelque chose avait explosé près de Hans.
Achille était là-bas. N'étaient-ils pas censés se tenir en dehors du combat ? Cela ne faisait pas partie du plan.
Marco se retourna lui aussi. Il était étrangement lent, comme alourdi par quelque chose. Hans, pour sa part, était au sol, inconscient. Tout l'endroit où ils se tenaient était… froid, oui, comme radiant de froid. Ni Achille ni Hans n'avaient d'Over-Soul actif.
« Il a essayé d'interférer, » lança Achille. « Il voulait te lancer une grenade ! »
L'éclat de métal.
« Espèce de petit… »
Achille recula alors que Fudô approchait, sans utiliser Siegfried du tout. Comme si…
Le premier match des X-I. La balle qui avait annulé le furyoku des filles du Gandhara. Hans avait dû prendre le gros de l'impact, sans doute après qu'Achille l'ait bloquée. Tant mieux, quelque part, qu'il ne puisse pas continuer son assaut; le cœur de Jeanne se serra quand même. Était-ce parce que Fudô était agenouillé à côté de lui, comme inquiet ? Ou est-ce qu'il lui faisait les poches ?
Michael la manqua de très peu. Elle s'était laissée distraire.
« Mets-toi à l'abri, Ash ! »
Sans Over-Soul, il était en danger, et elle ne pouvait pas le couvrir. Pas au vu de la puissance de Michael. Il revenait justement à la charge; Jeanne le para d'une attaque de Shamash pour laisser le temps à Zeruel de récupérer. Sa grande cage commença à fondre, mais Jeanne ne ressentit pas de douleur. Ce n'était qu'une attaque, après tout.
Cependant… Elle n'y arriverait pas comme ça.
Jetant un anneau derrière elle, elle s'éloigna de Marco, rejoignit le bord du terrain.
Et annula Zeruel.
Michael fit quelques pas dans le vide.
« Est-ce que tu abandonnes ? »
Jeanne secoua la tête. Elle ne connaissait pas assez Zeruel, et plus elle essayait plus il devenait évident qu'il ne lui convenait pas. Convenait plus, peut-être. C'était porter des habits trop petits pour elle. Tenter une approche étrangère, une approche de X-Law, alors qu'elle n'était plus seulement ça. Elle n'avait besoin de rien d'autre que son armure.
« Je t'attends, » dit-elle simplement, lançant sa hache vers l'infini. Elle l'avait toujours attendu. Il aurait suffi qu'il vienne la chercher. Qu'il prenne le risque.
Michael se mit en branle. Marco leva son arme, et comme une balle l'esprit fila en sa direction.
Jeanne leva le bras vers un des poteaux et se repoussa d'une charge d'anneau, étendant un long filin entre elle et la borne. Il fondit au contact, se reforma en esquivant les flaques d'or, retenant ses bras, tentant de l'amorcer au mur Pache.
Elle était petite par rapport au fantôme, suffisamment rapide pour éviter les charges. Mais courir n'épuiserait pas Michael; il lui faudrait quelque chose de plus efficace. Quelque chose qui forcerait Marco à accepter le dialogue. D'elle surgit son immense cage dans laquelle Michael se précipita assez aisément. L'or aurait brûlé les barreaux, mais la cage rétrécit trop vite, et son Over-Soul se brisa sous la pression.
Dans la seconde suivante, Marco avait de nouveau tiré, et déjà Michael était sur elle. Jeanne l'esquiva et prit le contrôle de l'ange de métal, le fracassant dans la paroi Pache. Celle-ci cria grâce mais tint bon, explosant l'Over-Soul.
Marco relança.
Jeanne avait pris le rythme. Esquivant son arme, elle invoqua la grande hache de Shamash et l'ouvrit en deux. Si elle attaquait suffisamment vite, l'acide n'avait pas le temps de ronger l'arme suffisamment pour l'arrêter, et, contrairement à Zeruel, la douleur ne se propageait pas au travers de ses attaques.
Puisque son Over-Soul, c'était l'armure.
Progressivement, elle se rapprocha de Marco. Elle voulait le fatiguer; elle détruisait chaque Over-Soul dès son apparition, sans lui laisser le temps de respirer, de se reprendre. Il avait de l'énergie à revendre; ils tombèrent dans une espèce de rythme. Manifestation, contrattaque, explosion.
Alors qu'elle s'approchait de Marco, Michael se dressa devant elle, lui barrant la route. Allant jusqu'à sourire, Jeanne leva la main, appelant la hache, mais Michael l'écarta du bouclier et abattit son arme sur elle.
L'énorme épée tomba sur elle comme une guillotine. L'impact leva une vague de sable autour d'eux.
Michael releva son arme. Il avait ouvert une énorme gorge dans l'arène. Pas de signe de Jeanne, mais son portrait sur le tableau n'était pas grisé. Marco la chercha des yeux sans la trouver. Elle le lut sur son visage, qu'il pensait l'avoir attrapée. Était-ce une hésitation, un regret ?
Jeanne ne se permit pas d'y songer. Aimantée à l'arme de Michael, levée haut dans le ciel, elle observa la situation. Il n'avait plus beaucoup d'énergie. Un Over-Soul, deux ? Il était temps d'en finir. D'un geste, elle conjura des lames en cercle autour d'elle, de plus en plus nombreuses. Elle était tellement haut dans le ciel qu'il ne la voyait pas; il ne la cherchait pas là-haut.
La volée d'épées transperça Michael de toutes parts. L'Over-Soul explosa sous elle en une myriade de miroirs et d'or fondu. S'aimantant au sol, Jeanne laissa son aura s'embraser autour d'elle et attendit que la nuée s'efface pour descendre lentement. Marco leva les yeux vers elle, et elle le fixa, sans attaquer. Allait-il enfin l'écouter ? Elle pouvait détruire ses Over-Souls autant de fois qu'il le faudrait. Elle…
Un éclair de douleur la prit au ventre. Jeanne perdit le contrôle de son Over-Soul et chuta au sol, tombant à genoux. Elle y était presque, mais la douleur de la chute lui fit quand même voir noir quelques instants avant qu'elle ne parvienne à se remettre. Ses genoux étaient ouverts, ses mains aussi, mais ça n'était rien en comparaison de la douleur dans son ventre.
La pyramide. La pyramide s'était réveillée. D'une main brisée, Jeanne palpa son ventre à travers le tissu; il était humide. Un liquide doré suintait d'entre ses doigts tordus.
Avalant sa salive, Jeanne releva la tête. Marco se tenait juste devant son corps fracturé. Il avait son arme à la main. À cette distance, pas besoin d'un Over-Soul. Une balle normale ferait tout à fait l'affaire.
La révolte monta en Jeanne et dissipa la souffrance. Se redressant sur ses membres en morceaux, elle fit quelques pas vers lui, animée plus de furyoku que de muscles. La lave d'or qui lui coulait du ventre gouttait, fumante, le long de ses jambes.
« Tu le ferais ? Tu le ferais vraiment ? Tu me tirerais dessus, comme ça ? »
Elle était sans armure. Sans moyen de se défendre, si ce n'était son furyoku agité qui la tenait debout. Au fond d'elle-même, elle savait son corps plus abîmé qu'elle ne le sentait. Pourtant, elle réussit à lever le bras, agripper le canon de l'arme, le plaquer sur son front, bien au centre.
Elle haletait rien que d'avoir dû faire ça. Elle peinait à le regarder, à maintenir sa prise sur l'arme. Son bras n'était même pas droit. La langue pâteuse, elle l'affronta du regard.
« Vas-y. Tire la gâchette et débarrasse-toi de moi. C'est-ce que tu désires, non ? »
Jeanne et Marco sentirent leur cœur battre à l'unisson, une fois, deux. Ni l'un ni l'autre ne bougeaient plus. Les yeux dans les yeux, ils attendaient. Rouge contre bleu. Rouge contre…
Marco ne tira pas.
Ses yeux semblaient brouillés, étranges. Comme s'il avait des rouages de montre derrière le bleu. Ou du sable. Ou… ou de l'or.
« Marco, » murmura-t-elle, « qu'est-ce que tu as dans l'œil… ? »
Un souffle, deux. Le bras de Marco tremblait. Jeanne tira doucement sur le canon de l'arme pour que Marco se baisse. Il suivit son mouvement, et Jeanne leva l'autre main jusqu'à son visage. Comme il ne réagissait toujours pas, elle passa un doigt sous ses lunettes.
Retenant son souffle, Jeanne attrapa la poussière d'or et la jeta au sol.
Son doigt se mit à fumer, mais la douleur était minime comparée au reste.
« Jeanne, » murmura le blond.
« Jeanne, » hurla Achille. « Attention ! »
Elle tourna la tête. Achille était au sol, toujours sans Over-Soul, mais aussi sans esprit. Fudô… Fudô était tout près d'elle, à peine à une dizaine de pas.
« Il m'a pris Siegfried ! »
Siegfried ? Est-ce que… Oh non.
Fudô avait le sceptre levé. Elle n'y avait jamais prêté attention auparavant. Il était gravé d'or – ou plutôt il luisait, et son propriétaire disait quelque chose. Derrière lui s'étendaient de grandes ailes rouges. Elle vit les plumes de métal, étrangement proches de celles d'Anatel mais bien plus nombreuses et rapides. Elle les vit naître dans l'air et fondre sur elle.
Avant qu'elle n'ait pu réagir, Marco l'agrippa par le col et la plaqua par terre, cognant rudement sa tête dans le sable. Pendant un instant, elle crut avoir perdu, pour de vrai.
Puis les secondes s'écoulèrent, l'une derrière l'autre, et elle vit que non. Elle était encore en vie.
Il y eut un nouvel éclat de foule.
Marco ne bougeait pas d'au-dessus d'elle. Avec peine, elle se dégagea à demi en rampant, et découvrit son dos couvert de plumes, dressées comme autant de poignards. Chacune dessinait un point sanglant.
Jeanne hésita un instant puis posa une main sur sa bouche. Il respirait. Il…
« Jeanne ! »
La vague suivante arrivait. Cette fois-ci, elle ne se laissa pas distraire. Mobilisant Shamash, elle s'empara des plumes qui fonçaient vers elle, et son esprit les redirigea vers Fudô. Pas sur lui, pas encore. C'était juste un avertissement…
Sauf que son Over-Soul, comme lui aussi magnétisé, lui échappa. Son armure fondit comme si elle avait été faite d'eau, et le lien entre elle et Shamash
se
coupa.
Jeanne cilla une fois.
Deux.
Que… ?
Ce n'était pas une annulation de furyoku. Ce n'était pas temporaire. Shamash n'était… tout simplement plus là.
Fudô se para d'un mauvais sourire.
« Merci, Votre Altesse. Voilà qui me simplifie la tâche.
- Qu'est-ce que… ? »
Elle était encore sous Marco, qui gisait en travers de ses jambes comme un tronc d'arbre. Elle n'aurait su dire comment il allait.
« Où est Shamash ? »
Elle devait soigner Marco. Elle devait…
« Ah, oui, tu ne faisais pas attention, j'avais oublié. Ton esprit n'est plus là. Tu es libre. N'est-ce pas superbe ? »
Ce qu'il disait n'avait aucun sens. Jeanne s'extirpa avec peine de sous Marco. Il était lourd. Si lourd, et elle en lambeaux, saignant du ventre et de tout le reste. Sans Shamash…
« Fudô, si tu ne me rends pas…
- Il n'y a rien à rendre. Tu n'as plus d'esprit. Abandonne. »
Hors de question, fusa en elle. Elle n'allait pas s'en tenir là, pas avec Shamash disparu, pas avec Siegfried…
« Rends. Moi. Shamash.
- Tu crois vraiment que je vais t'obéir ? »
Son sceptre avait cessé de luire. Donc – donc –
« Donne-moi ça, » ordonna-t-elle, faisant un geste agonisant de douleur vers l'objet. « Maintenant.
- Viens le chercher. »
Il frappa le sol de son bâton, et elle vit quelque chose poindre autour du sceptre. Une nouvelle attaque ?
Elle n'avait pas le temps de comprendre. Prenant Michael, elle invoqua l'ange –
L'Over-Soul la frappa comme s'il l'avait attaquée lui-même, lui faisant voir rouge, puis noir, puis or. Son épiderme était en feu, et la douleur dans son ventre enfla jusqu'au hurlement. Elle se recroquevilla sur elle-même et Marco. Pourtant il resta sous son contrôle, énorme, l'épée levée. Une ancre de métal. De quoi attirer le sceptre à elle.
Fudô heurta le sol de son bâton, et Jeanne vit se lever ce qui semblait être une ombre de Siegfried. Elle se précipita sur elle, et Jeanne leva le bouclier de Michael, parant le coup. Puis elle ouvrit la main et chercha le métal. Elle devina le bâton de Fudô et sourit.
Puis elle tira. Tira.
Il fallait qu'elle lui prenne le bâton, et elle le lui arracherait s'il le fallait. Il y avait une résistance, elle le sentait. Se pouvait-il qu'il ait les mêmes pouvoirs qu'elle ? Qu'il utilise Shamash… ?
Grinçant des dents, Jeanne planta son autre main dans le sol, s'ancrant encore plus profondément sur ses doigts brisés. Puis elle imagina le bâton dans sa main, suspendu dans les airs, et elle ferma les doigts dessus.
Fudô explosa en rouge.
Jeanne fut aspergée de quelque chose de chaud et liquide. Confuse, elle regarda la main qu'elle avait repliée. Les doigts pendaient dans toutes les directions, mais elle avait fermé le poing.
Il était vide, et écarlate. Qu'est-ce que… ?
Jeanne s'écroula à son tour dans la poussière.
Depuis son observatoire dans les gradins, Hao sourit.
« Tssk, Jeanne. N'étais-tu pas censée finir le match ? »
Il n'était pourtant pas mécontent du résultat. Du sceptre détruit de Fudô émergeait une foule d'âmes prisonnières. Siegfried fondit sur Achille, et Shamash vers sa maîtresse, mais le reste s'éleva vers lui, et il n'était que trop heureux de laisser Spirit of Fire les embrocher une à une. Personne ne pouvait s'y opposer; ils n'avaient d'yeux que pour le ring, et les fausses images projetées par Nyôrai.
C'était sans doute le plus grand festin offert par l'un de ses adeptes. Il faudrait la remercier, plus tard.
Ab ungue leonem: FIN.
