Disclaimer : Les personnages appartiennent à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précaution prise pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Les voiles de l'incertitude) : Quatre ans après la fin de la Guerre Sainte, les chevaliers d'Or sont libérés de la colonne qui emprisonnait leurs âmes. Par la faute d'Hadès, tous ne se réveillent pas au Sanctuaire. À l'écart, Milo médite sur le sort de Camus qui fait partie des absents. Il est toujours très partagé quant à ses sentiments le concernant. Il regrette néanmoins les conséquences de son choix. À cause de sa réaction, Camus se retrouve seul, perdu à l'extérieur du Sanctuaire. Kanon, qui s'inquiète pour Saga, rejoint Milo pour lui proposer son aide. Face au comportement ambigu du Scorpion, il s'interroge sur la réalité de la relation amicale que celui-ci entretenait avec le Verseau.


CHAPITRE 2 : LA CONDITION D'HADÈS (mise à jour 21 avril 2014)

Cela faisait plus d'une demi-heure que Mü gardait une attitude figée. Debout au centre de l'atelier installé depuis des temps immémoriaux dans une annexe du temple du Bélier, il fixait d'un air sombre les douze coffrets dorés. Posés à même le sol, ceux-ci s'alignaient près de la longue table en bois brut sur laquelle il aimait autrefois travailler. Ses outils rutilaient non loin, impeccablement accrochés sur le mur ou rangés dans des niches prévues à cet effet. Nul ne les avait pourtant utilisés depuis quatre ans.

Mü pouvait être fier de son apprenti. Durant ses années d'absence, celui-ci avait entretenu le moindre objet avec un soin remarquable. Conscient de l'importance de cette tâche, l'adolescent n'avait jamais relâché ses efforts. Il ne s'était jamais laissé envahir par le doute, en se disant que son acharnement ne servirait à rien. Grâce à son entêtement, le Bélier pourrait commencer à réparer les armures d'or détruites dès le lendemain s'il le désirait. Mais pour l'instant, cloîtré dans un silence engourdi, il les regardait presque avec rancune. Son immobilité concentrée refusait qu'on le dérangeât, et il n'avait pas réagi quand il avait écouté Kiki l'interpeller une première fois.

Percevant la tension de ce recueillement, le jeune garçon se tenait dans l'encadrement de la porte, hésitant à entrer. Heureux de revoir son Maître il observait celui-ci avec un respect mêlé d'inquiétude. Il n'avait pas réitéré son appel, devinant que l'introspection du chevalier excluait une réponse immédiate. Il ne doutait pas que ce dernier l'avait entendu et qu'il se secouerait en temps voulu. Depuis sa résurrection, Mü avait souvent ce genre d'absences éveillées.

Le jeune atlante avait appris le retour du Bélier avec une joie ineffable. Retrouvant l'exubérance de ses huit ans, il avait hululé un cri de victoire enthousiaste tandis qu'il se précipitait au temple d'Athéna. Après quatre ans de solitude, de chagrin et d'angoisse, savoir que celui qui l'avait élevé était enfin libéré de sa prison de néant le soulageait d'un poids immense.

Durant toutes ces années, chaque fois qu'il devait se rendre à la salle d'audience du Palais, il évitait toujours soigneusement de regarder la haute colonne de pierre. L'expression pétrifiée et douloureuse des chevaliers d'Or le glaçait, et une irritation frisant l'irrespect le gagnait contre les dieux tout puissants. Sa colère augmentait davantage en apercevant le visage de son Maître. L'injustice frappant la garde dorée, à laquelle Shion avait été adjoint, était trop flagrante. Le retrouver apportait un peu de cohérence aux précédentes guerres, et surtout, restaurait un lien filial cruellement brisé. Le temps semblait s'être suspendu du côté des captifs et l'écart entre eux s'amenuisait encore. Mais même du haut de ses actuels treize ans, Kiki savait qu'il demeurerait à jamais « l'enfant » du chevalier d'Or du Bélier.

Alors, oui. Il le regardait avec déférence, car aucun autre ne pourrait ramener à la vie les armures d'or détruites comme il allait le faire. Shion lui-même ne possédait pas sa dextérité.

Oui, il le regardait avec joie, car il se disait qu'il serait à nouveau là tous les jours, pour l'aider à comprendre la portée d'un exercice ou lui montrer un mouvement complexe.

Mais oui également, il le regardait avec inquiétude, parce que celui qu'il retrouvait ne réagissait pas à l'identique du modèle dont il se souvenait.

Avant, le Bélier faisait preuve d'une gentillesse attentive vis-à-vis de chacun. Une attitude qui cédait maintenant la place à une sorte d'observation distante. Et le voir là, immobile et silencieux face aux caissons refermés le dérangeait. Incontestablement, le chevalier d'Or du Bélier avait changé.

Bien que ressentant l'anxiété de Kiki, Mü s'accorda encore quelques minutes de réflexions amères. Il en avait besoin, avant de s'investir dans cette vie qu'on venait de lui rendre. Tout allait trop vite. Leur résurrection ne leur permettait aucune convalescence. Pire, au lieu de s'incurver vers une routine apaisée et méritée, les évènements dérapaient à nouveau méchamment. Il n'avait qu'à regarder les coffres des armures posées devant lui pour s'en convaincre. Ils suaient littéralement le désastre.

Comme tous ceux qui étaient revenus avec lui, il était loin d'avoir récupéré l'intégralité de ses moyens, mais le peu de cosmos qui lui restait suffisait à percevoir la décrépitude des protections divines. Les douze armures étaient réapparues en même temps qu'eux, se matérialisant sur le sol à leurs côtés. Mais dans quel état… Les réparer allait s'avérer long et fastidieux. Il faudrait les gorger de sang avant qu'elles ne redeviennent fonctionnelles. Une étape qui n'aiderait pas leurs porteurs à retrouver leur intégrité physique. Sans compter qu'il devrait faire appel à des bénévoles pour redonner vie à celles qui appartenaient aux absents…

Et d'ailleurs, si Athéna ne trouvait pas une façon de détourner l'ire d'Hadès, à quoi pourraient bien servir ces cinq armures là une fois remises à neuf ? L'absurdité de la situation avait quelque chose de grotesque.

Deux jours plus tôt, la question des volontaires avait été abordée lors de leur première réunion. Suivant les bénéficiaires, Mü avait deviné qu'ils risquaient d'être plus ou moins nombreux. Shion avait contourné le problème en proposant que les « accompagnants » des disparus prissent également en charge le don de sang validant la réparation complète de leurs armures. Naturellement, les chevaliers présents commenceraient d'abord par récupérer les leurs et par restaurer leurs forces. Entre-temps, si la chance tournait, les légitimes propriétaires des armures orphelines réapparaîtraient sans doute.

Mü avait été amusé de savoir que son ancien Maître s'occuperait de celle du Cancer. Mais il avait grincé des dents lorsque le cas de l'armure des Gémeaux avait été évoqué. Nul doute que Kanon serait un excellent substitut. Qui se ressemble s'assemble ! Perturbé par la colère, il n'avait plus écouté ensuite les propos échangés que d'une oreille distraite.

Par le biais de la décision de Shion, Dohko se retrouvait flanqué de l'armure d'Aphrodite. Quant à Shaka, il se chargeait de celle de Shura. À l'énoncé de cette situation, la Vierge avait simplement incliné la tête sans formuler le moindre commentaire. Mü l'avait jugé particulièrement détaché, alors que tous les autres montraient un minimum d'émotion face au sort des absents. Si quelqu'un n'avait pas changé durant leur détention, c'était bien le sixième gardien. Il se présentait sans état d'âme, comme d'habitude. Et le Bélier lui enviait presque cette insensibilité.

Restait le souci Camus. Présent autour de la table avec trois des chevaliers Divins, Hyoga s'était immédiatement manifesté. Shion l'avait récusé. À juste raison : seuls le sang et la cosmos énergie d'un Or pouvaient restructurer l'armure d'un autre Or. Milo s'était alors proposé. Mais, à la stupeur générale, cette fois-ci c'était Athéna qui avait refusé. Officiellement, les cosmos du Scorpion et du Verseau étaient de nature trop différente. Officieusement, tous les Ors se doutaient que le problème était ailleurs. Le précédent rejet de Milo à l'encontre de Camus était déjà surprenant. Du coup leurs positions actuelles devenaient malencontreuses. Mais la réaction de leur déesse était à proprement parler incompréhensible. Et au milieu de ce marasme, il aurait fallu que Mü redressât la tête avec le sourire ? C'était trop lui en demander !

« Maître, il est presque l'heure.

— Je sais Kiki. »

Sortant enfin de sa roideur, le Bélier consentit à se retourner avec une expression plus douce sur le visage. Il ne serait pas dit que son apprenti ferait les frais de ses états d'âme. L'adolescent lui arrivait maintenant à l'épaule. Un rappel de plus que le temps avait passé, et que Kiki avait appris à vivre sans lui. Mais pour l'heure, ses grands yeux verts reflétaient son inquiétude, et retrouvant un geste ancien, Mü ébouriffa sa chevelure rousse d'une main légère au passage.

« Veille à ce que personne ne pénètre dans cet atelier durant mon absence. L'essence des armures doit demeurer au repos.

— Bien, Maître. »

L'esquisse d'un sourire bienveillant finit de rasséréner Kiki. Mü poursuivit son chemin avec la satisfaction attristante d'avoir trompé son disciple. La mine à nouveau sombre, il sortit de son temple pour s'engager dans l'escalier. Même en accélérant l'allure, il aurait tout juste le temps d'atteindre la grande salle hexagonale du Palais où les attendait Athéna avant que ne commençât la réunion. Si Saori tolérait les retards, leur déesse appréciait la ponctualité, et il se pressa davantage.

Comme il le prévoyait, les temples du Taureau et du Cancer étaient vides. Un effleurement de cosmos l'assura que celui des Gémeaux l'était aussi. Il retint un soupir de soulagement. Il ne tenait pas à effectuer l'ascension des marches en compagnie de Kanon. Bien que son rôle lors de la dernière guerre l'eût dédouané de ses torts, il conservait à son encontre une distance prudente. S'il était honnête, il devait s'avouer qu'il aurait facilement pu balayer celle-ci par une neutralité intéressée. La personnalité hors du commun de l'ancien Dragon des Mers avait de quoi titiller son esprit d'analyse. Mais son lien gémellaire paralysait toute tentative dans ce sens. Il était impossible pour Mü de poser les yeux sur Kanon sans voir Saga. Et de ce côté-là, il n'arrivait pas à digérer le passé.

Percevant son malaise, Shion avait bien essayé de temporiser en le prenant à part pour lui expliquer qu'il avait lui-même pardonné un geste qu'il considérait comme «irresponsable». Mais ça n'avait rien arrangé du tout. Parce que de manière confuse, Mü en voulait aussi à Shion. De façon plus atténuée certes, et qui allait en s'amenuisant au fur et à mesure qu'il parvenait à rationaliser les évènements précédents leur « mort ». Mais le fort lien qui les unissait auparavant avait tout de même été sévèrement malmené, et il se sentait encore trahi quelque part.

La situation de Milo ne différait guère de la sienne. Raison pour laquelle il s'était abstenu de soutenir Aldébaran lorsque celui-ci s'était permis de tancer le Scorpion sur l'abandon du Verseau. Le pire étant que dans cette bouillie de contentieux larvés, il était incapable de discerner la cause fondamentale de son violent ressentiment contre Saga. Son geste à l'encontre de son Maître n'expliquait pas tout, et il détestait son inaptitude à comprendre ses motivations profondes. Une chose était néanmoins sûre : il se serait mieux porté si l'aîné des Gémeaux avait carrément été oublié au fond des limbes. Et il serait le dernier à voler à son secours. En ce qui concernait Saga, le châtiment imposé par Hadès le laissait de marbre.

Plongé dans ses réflexions, il atteignit le Palais sans véritablement avoir conscience du chemin parcouru. S'engouffrant dans la grande bâtisse, il rejoignit rapidement la salle de conférence. Les gardes refermèrent les portes derrière lui. Il était le dernier. Siégeant en bout de la longue table ovale qui occupait le centre de la pièce, Athéna lui fit signe de prendre place sur la chaise vide restant à sa gauche. Silencieusement, il s'installa entre Aldébaran et Aioros.

Cette fois-ci, les chevaliers Divins n'avaient pas été conviés. Le buste raide, Athéna gardait un air sévère. Directement assis à sa droite, Shion semblait tout aussi ennuyé. En dehors des audiences officielles ou des réunions publiques, il ne portait jamais son masque. C'était d'ailleurs un détail qui avait mis la puce à l'oreille à quelques chevaliers du temps de l'usurpation de Saga. Le revoir auréolé de sa jeunesse enchantait Mu. Mais à cet instant, la fatigue se lisait clairement sur ses traits las. Le Bélier se doutait qu'il avait dû éplucher les archives toute la nuit à la recherche d'une hypothétique solution, qu'il n'avait visiblement pas trouvée.

Athéna les avait déjà instruits des difficultés rencontrées pour obtenir leur libération. Pour la première fois au cours d'une Guerre Sainte, de simples chevaliers avaient défié un dieu au-delà du permissible, en détruisant un élément majeur de son Domaine. Apollon et Héra avaient été les plus vindicatifs contre les profanateurs. Il avait fallu l'aide d'Artémis, et toute la diplomatie d'Hermès, pour que Zeus acceptât enfin d'écouter le plaidoyer de sa fille.

De son côté, bien que circonscrit en tant que personnalité menaçant la Terre, l'esprit d'Hadès n'en demeurait pas moins libre de s'exprimer sur l'Olympe. Si une grâce quelconque était consentie aux âmes des chevaliers de sa nièce, il avait décidé de ne pas réorganiser son Royaume. Sa virulence faisait craindre un effondrement des Enfers, et tous les autres dieux avaient pâli. Les morts devaient emprunter ce lieu de passage. Sans l'existence du Sombre Domaine et le concours des Spectres qui l'administraient, le chaos se répandrait bientôt. Pour éviter un désastre, Zeus accordait toujours la résurrection d'une partie de ses troupes à Hadès, laissant ensuite celles-ci se recomposer de manière naturelle au fil des ans. Mais si leur chef refusait d'y mettre du sien, l'avenir risquait de devenir ingérable.

Pour sa part, Athéna se retrouvait avec le Sanctuaire le plus exsangue depuis le début des Guerres Saintes. Si les meilleurs ne revenaient pas, des savoirs ancestraux allaient être irrémédiablement perdus. Jouant son va-tout, elle avait alors proposé que l'on rendît la totalité de ses hommes à son oncle, contre ses propres chevaliers d'Or et son ancien Grand Pope.

Les pourparlers avaient été longs et délicats. Plusieurs dieux majeurs avaient droit au chapitre. Mais l'offre avantageait incontestablement Hadès. Celui-ci avait fini par trancher en acceptant la suggestion d'Athéna. Il lui imposait toutefois une condition incontournable. L'effondrement du Mur des Lamentations lui restait en travers de la gorge, et il digérait encore plus difficilement la félonie des « renégats » qu'il avait cru circonvenir. Sa nièce voulait les récupérer … soit. Il se montrerait même magnanime. Il ne châtierait pas Shion, qui n'avait pas participé à la coupable destruction, et il lui renverrait Kanon, qui en endossant l'armure des Gémeaux s'était identifié à un Or. Il irait jusqu'à simplifier l'intégration d'Aioros, en agitant sur lui le sablier du temps pour qu'il demeurât l'aîné du Lion. Mais il ne serait pas dit que les parjures échapperaient à son juste courroux. On ne se moquait pas d'un dieu en toute impunité !

Hadès acceptait que les âmes des douze chevaliers d'Or soient libérées, à la condition qu'Athéna devînt à terme la geôlière des cinq traîtres. Encore faudrait-il auparavant que ceux-ci parviennent à revenir au Sanctuaire en surmontant une petite épreuve de son cru. Car, s'il faciliterait la réapparition de tous les autres directement dans l'enceinte sacrée, ceux-là seraient éparpillés aux quatre coins du monde selon des règles connues de lui seul. Ils seraient en outre privés de leurs souvenirs, et naturellement, de leur cosmos. Bon prince, il accordait à sa nièce quelques mois pour les retrouver. Si elle n'y arrivait pas, il enverrait alors ses propres troupes à leur recherche. Pour les éliminer, définitivement cette fois-ci.

Si Athéna réussissait à les récupérer dans la limite du temps qu'il lui octroyait, une fois de retour au Sanctuaire, la rémanence de leurs armures rendrait aux chevaliers perdus leur mémoire et leur cosmos. Mais, ces cinq-là ne devraient jamais plus quitter l'île, sous peine de se voir impunément pourchassés par les sbires d'Hadès. Et comme si cela ne suffisait pas, ils ne seraient capables d'utiliser leurs pouvoirs recouvrés que dans l'enceinte sacrée. Un pied hors de celle-ci les condamnerait également à perdre provisoirement leur cosmos doré. Comme l'avait gentiment fait remarquer Apollon : mis à part pour la transmission de leurs propres armures, ils ne serviraient plus à rien. Sans compter que certains, comme le Verseau ou le Poisson, seraient fortement désavantagés lorsqu'il serait question d'entraîner leurs successeurs.

Bien consciente qu'elle ne pouvait pas aller à l'encontre des exigences de son oncle, Athéna avait toutefois demandé à parler la dernière. Arguant du fait qu'elle s'inclinait sans discuter sur tous les points, elle avait prié son père de valider une seule faveur. Pliant à l'insistance de sa fille, Zeus avait finalement accordé à ses chevaliers de s'endormir par paire. Comme elle le désirait, il avait permis que le lien ténu qui s'était tissé entre eux perdurât, afin de les aider à minima dans leurs recherches. Hadès s'était d'abord récrié, mais suite à l'intervention d'Hermès à qui il devait un service, il avait fini par céder à son frère.

Dans la grande salle éclairée par le soleil de juin, le silence devenait oppressant. Posant tour à tour sur tous ses chevaliers d'un regard pénétrant, Athéna s'exprima enfin.

« Vous savez tous ce qui nous rassemble aujourd'hui. Il va falloir prendre des décisions pour retrouver rapidement nos compagnons perdus. »

Inquiet pour ses camarades, Aldébaran demanda :

« Je croyais qu'Hadès nous laissait six mois avant de s'en prendre directement à eux ?

— C'est exact. Mais étant donné que leurs conditions physiques et leurs états psychiques doivent être encore plus éprouvés que les vôtres, il est à espérer que nous les retrouvions bientôt. Mon oncle ne laisse jamais rien au hasard. Ce qui sous-entend que la tâche ne sera pas des plus faciles. Et je n'imagine même pas les difficultés que nous allons rencontrer avec Camus. »

Simultanément plusieurs regards se tournèrent vers Milo. S'admonestant au calme, celui-ci les ignora. Sa responsabilité n'était pas minime dans la situation désastreuse du Verseau. Merci, il le savait. Il n'en avait d'ailleurs pas dormi de la nuit.

À ses côtés, Aioros eut un soupir ennuyé. Il était encore lui-même nettement dépassé par les évènements, mais les dissensions n'aideraient pas leurs camarades perdus. Ils devaient rester solidaires. Décidé à recentrer le débat sur le seul point qui devait monopoliser leur intérêt immédiat, le Sagittaire posa la question qui brûlait aussi les lèvres de Kanon.

« Vous avez un plan pour les retrouver ?

— Il existe effectivement un moyen, répondit Shion, après avoir échangé un regard avec la déesse assise à sa droite. Le fait que la plupart aient choisi un compagnon avant de plonger dans les limbes nous donne un tout petit avantage. Athéna se doutait que s'il en avait l'occasion, Hadès risquait de vouloir plus particulièrement se venger de ceux qui l'ont directement trahi. C'est pourquoi elle m'a demandé de privilégier Death Mask et non pas Dohko, vers qui une vieille amitié m'aurait plus naturellement porté. »

L'incongruité de ce souvenir amena un sourire sur les traits rajeunis de la Balance. C'était vrai que sur le moment, il avait presque douté de la santé mentale de l'Atlante. Car pour se condamner à faire le grand saut avec une personnalité aussi charmante que celle du Cancer, il fallait soit qu'il fût devenu masochiste, soit qu'il fût tombé dans la sénilité.

« L'originalité de mon choix l'a tout de suite alerté, et il s'est aussitôt porté vers Aphrodite, poursuivit Shion avec un regard complice vers le Chinois.

— À partir du moment où vos consciences se sont éteintes au sein de la colonne d'airain, vos âmes ont véritablement côtoyé la mort, enchaîna Athéna. Avec tout ce qui va avec. »

Aioros et Shion opinèrent silencieusement de la tête. Ils en étaient longuement passés par là précédemment, et les paroles de leur déesse ravivaient des souffrances qu'ils auraient aimé éradiquer. Ramenés à la vie, ils n'avaient rien oublié des affres de leur première dématérialisation. Et lorsqu'ils avaient compris que cette fois-ci ils resteraient bloqués dans une strate intermédiaire sans espoir de toucher une autre rive, malgré la désincarnation de leur âme, ils avaient frémi. Pour être déjà mort une fois, ils ne doutaient pas que les cinq absents avaient eu la même appréhension. Que Camus n'ait pas eu le réflexe de prévenir Milo était dommageable et quelque part, atténuait la responsabilité de ce dernier.

« La mort vous oblige à regarder à travers vous, poursuivit Athéna d'un ton docte. Sans aucune concession. Pour vous imprégner de ce qui a fait de vous un être unique auparavant. Bonnes ou mauvaises, les émotions qui vous animaient en profondeur deviennent alors vos uniques compagnes. Avec toutes les conséquences apaisantes ou néfastes que cela peut avoir. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai demandé à Zeus de vous accorder au moins la faveur de vous endormir à deux. La colère première des Olympiens vous condamnait à une errance éternelle sans espoir de dépasser les premiers limbes de la mort. L'obscurité… la solitude… le silence et le vide… face à vos propres consciences pour l'éternité. Ce cocktail aurait fini par rendre vos âmes folles. À long terme, même les plus raisonnables d'entre vous n'auraient pu y échapper. J'ignorais alors combien de temps il me faudrait avant de parvenir à faire lever votre punition. Et même, si j'y arriverais un jour. Partir à deux vous a au moins permis d'échapper à la solitude et au découragement. »

À nouveau Milo dut essuyer plusieurs regards discrètement interrogateurs qui n'échappèrent pas à Athéna.

« Le fait que votre errance n'ait duré que quatre ans a été salvateur pour certains. En partie tout au moins », acheva-t-elle en fixant le Scorpion avec une expression lourde de reproches, qui en intrigua plus d'un.

Athéna n'était pas une déesse à blâmer injustement, encore moins inutilement. Son ressentiment pointait incontestablement autre chose que le simple abandon de Camus par Milo, bien que tout semblât lié. La position du Scorpion avait quelque chose d'inédit et de très désagréable, qui n'échappait à personne. Du coup, aucun ne fut étonné que Shaka, qui pourtant n'avait jamais entretenu aucune relation d'ordre privé avec le grec, prît indirectement sa défense :

« Même si tous nos frères ne nous ont pas encore rejoints, l'essentiel n'est-il pas que nous ayons tous pu revenir sans transformation majeure ? Personne ne pouvait savoir ce qu'il résulterait de nos choix. »

Les yeux clairs de la jeune femme se reportèrent sur lui avec une sévérité inaccoutumée.

« C'est exact Shaka. Et tu es bien placé pour le savoir. Car en ce qui te concerne, les conséquences semblent effectivement inexistantes. »

Déstabilisé par ce retour de bâton auquel il ne s'attendait pas, la Vierge se tut en se renfonçant sur sa chaise. À la stupeur générale, ses joues rosirent légèrement. Qu'est-ce que leur Bouddha vivant pouvait bien avoir à se reprocher face de leur déesse omnisciente ? Décidément, lorsqu'Athéna prenait le parti d'apurer ses comptes, elle n'y allait pas par quatre chemins. Captivé par cette étrange partie de ping-pong à joueurs multiples, Mü nota que l'intervention d'Aldébaran arrivait comme une nouvelle bouée de sauvetage.

« Ne pouvez-vous vraiment pas intervenir concernant le marché d'Hadès ?

— Non. Parvenir à lui arracher vos âmes a déjà été un tour de force. Sans votre aide, je n'aurais jamais gagné cette guerre. Je vous devais bien cette compensation. Et il était hors de question que je laisse vos pouvoirs se perdre de cette manière. »

Sa dernière phrase combinait une douche froide à un condensé de mauvaise humeur. Lapidaire, elle avait au moins le mérite d'être claire. La reconnaissance divine s'alliait au pragmatisme, avec le petit côté blessant qui allait avec. Mal à l'aise, les chevaliers s'entre-regardèrent. Pour qu'Athéna manifestât aussi ouvertement ses sentiments, ils avaient incontestablement dû faillir quelque part. Mais où ? Certains visages se tournèrent vers Shion. Mais son expression surprise trahissait sa propre ignorance.

Apparemment insensible à leurs interrogations muettes, la déesse poursuivit en recentrant le débat sur la question du jour.

« Mise à part la préservation de vos intégrités mentales, ce rapprochement a créé un lien fort entre vous. Inconsciemment vous avez eu accès à l'âme de votre compagnon de route. Il en est de même pour les absents. Pour le moment, nous ignorons où ils se trouvent, et Hadès a veillé à les frapper d'amnésie provisoire. Mais il demeure un élément que mon oncle a omis de verrouiller.

— Lequel ?questionna Kanon avec espoir.

— Leurs rêves, répondit Athéna avec plus de douceur. Des bribes de leur passé vont inévitablement ressurgir à travers eux.

— Je ne suis pas certain que ça soit une bonne nouvelle, objecta Aiolia. S'ils ne se souviennent plus de rien, des rêves récurrents vont plus les déranger qu'autre chose. Surtout ceux qu'ils risquent de faire.

— C'est exact, répliqua la jeune femme sans chercher à minimiser le péril. Mais les rapports privilégiés qu'ont développés Shion avec Death Mask, Dohko avec Aphrodite, Shaka avec Shura et Kanon avec Saga, vont aider les premiers à atteindre les seconds. Ces liens, soutenus par leur cosmos, les guideront jusqu'à leurs rêves. À charge pour les concernés de toucher les absents par ce biais, et d'essayer de les rassurer en entravant leurs cauchemars, s'ils en font. Une fois le contact établi, vous pourrez les atteindre non seulement à travers leur sommeil, mais aussi leur état conscient. Il faudra alors leur parler quand ils seront en état de veille, pour qu'ils vous donnent à leur tour des indications mentales permettant de les retrouver.

— Donc, à un moment donné, ils vont se mettre à entendre des voix dans leurs têtes, résuma Dohko sans cacher son souci. En partant du principe qu'ils ont tout oublié, vous ne craignez pas que cela les perturbe ?

— Ça ne changera pas beaucoup pour certains, ne put s'empêcher de dire Mu, en s'administrant simultanément une claque mentale pour cette agressivité sélective qu'il ne parvenait pas à retenir.

— Mü ! »

La mise en garde de Shion claqua comme un reproche, et le Bélier baissa la tête. Mais il demeura totalement indifférent au visage renfrogné de Kanon, qui le fixait avec une colère perceptible.

« Et le cas de Camus est de loin le plus préoccupant, reprit Athéna sans faire cas de l'interruption. N'ayant noué aucun lien dans les limbes, il n'est rattaché à aucun d'entre vous. Le retrouver demande de mobiliser d'autant plus de monde. J'ai déjà envoyé Hyoga, Shiryu et Ikki sur le terrain. Nous n'avons aucun moyen de l'atteindre, et nous ignorons où il se trouve. La seule chose dont nous soyons sûrs, c'est que normalement il ne peut être réapparu que dans un endroit qu'il a déjà fréquenté.

— Ce qui nous laisse une sacrée marge, murmura Aiolia en se remémorant que les missions d'espionnage du Verseau l'avaient amené aux quatre coins du monde. Une épingle dans une botte de foin.

— J'ai commencé à établir la liste de tous les lieux où il a pu se rendre, avança Shion. Saga était méticuleux. Il a tout consigné dans archives. Ce qui m'a bien aidé. Mais j'aurais besoin que quelqu'un valide ce que j'ai pu trouver.

— Soumettez-moi votre liste. Je le ferai. »

Tous les regards se tournèrent de nouveau vers Milo. Les bras croisés et l'expression fermée, son implication se mâtinait d'une froideur inusitée à l'encontre du Verseau, qui soulevait bien des questions.

« Et par la même occasion j'aimerais superviser les recherches le concernant », poursuivit-il en s'adressant directement à Athéna.

D'un hochement de tête, celle-ci lui donna son accord.

Conscient du poids qui devait peser sur les épaules de son ami, Aiolia crut bon d'intervenir.

« Tu sais, il ne faut pas non plus te croire obligé de gérer cette crise tout seul. On se doute bien que si tu avais su, tu aurais agi autrement. On peut se partager la tâche et… »

Bien que fugace, une lueur orangée traversa soudain le bleu des yeux du Scorpion, et les mots moururent dans la gorge du Lion. Une fois de plus, comme toujours, lorsque le sujet tournait autour du Verseau, Aiolia se sentait maladroit et incontestablement de trop. Il n'avait jamais eu aucune affinité avec le onzième gardien, et il reprochait souvent à Milo le temps perdu avec un être aussi peu expressif. Cette fois-ci pourtant, son intervention partait d'un bon sentiment. Excédé, il dut faire appel à sa rationalité d'adulte pour étouffer la voix d'enfant qui lui soufflait que finalement, si personne ne retrouvait Camus, personnellement, il se remettrait très bien de cette disparition.

Faisant écho à son aigreur, le Bélier émis alors un avis qui en perturba plus d'un :

« Si au final c'est pour leur servir de geôlière, je me demande s'il était vraiment nécessaire de tous nous ramener.

— Mü ! »

La mise en garde de Shion ne lui épargna pas une répartie aigre-douce d'Athéna.

« Je me suis déjà exprimé sur ce sujet plus tôt. La rancœur t'aveugle Mü. »

Elle aussi savait très bien à qui ce « tous » s'adressait en particulier, et apparemment elle ne partageait pas les états d'âme du jeune Atlante.

Muselé par la double expression grondeuse de sa hiérarchie, le Bélier préféra se taire. Mais il n'en pensait pas moins. La position d'Athéna le surprenait désagréablement. Il ne comprenait pas comment elle pouvait en vouloir à Milo pour une erreur, regrettable certes, mais involontaire, et ne pas en tenir rigueur à Saga, qui s'était ingénié à l'écarter de sa route, avant de mener le Sanctuaire vers une guerre fratricide. Leur sens des valeurs différait visiblement.

D'ailleurs, dans le genre « pardonnons-nous les uns les autres », il y en avait un autre qui lui posait problème. Difficile de deviner de quel côté penchait réellement Aioros. À première vue, il prêchait pour la solidarité. Mais si sa brève existence précédente le dotait d'une conception du devoir qui le portait à aider son prochain, il demeurait d'une réserve suspecte lorsque la conversation tournait autour du Premier Gémeau.

Sans chercher à tout prix un allié, Mü aurait donné cher pour savoir ce que cachait le vernis fragile des apparences. Peut-être cela lui aurait-il permis de s'épancher auprès d'une oreille attentive, qui pour une fois n'essaierait pas de lui prouver qu'il avait tort. À terme, parler de ce qui lui pesait ne pourrait qu'être bénéfique pour tout le monde. Vivre avec un tel ressentiment, sans possibilité de l'exprimer librement, allait finir par l'étouffer.

Préoccupé, le Bélier perdit le fil de la réunion, jusqu'à ce qu'une question de Dohko l'arracha à ses sombres pensées.

« Il faut également régler le cas de l'armure de Camus. Mü, notre déesse ayant récusé Milo, qui pressentirais-tu pour cette tâche ? »

Un œil jeté à Athéna confirma au Bélier que sur ce point, elle lui accordait son entière confiance pour déterminer qui était le plus à même de verser son sang pour l'armure du Verseau. Un second, glissé du côté du Scorpion, lui apprit que celui-ci rongeait son frein. L'Atlante hésitait. Si la décision de la jeune femme vis-à-vis de Milo n'était pas dépourvue de bon sens, il savait néanmoins qu'elle était infondée. Même si deux cosmos aussi opposés se contrebalançaient, à un moment donné leur fusion aurait immanquablement été stable. L'harmonie issue de leur étrange amitié aurait compensée. Cela aurait simplement demandé un peu plus de temps.

Conscient qu'Athéna ne satisferait pas sa curiosité sur le sujet, Mü fit le tour de table des candidatures éventuelles. Son choix était limité.

Outre lui-même, demeuraient, Aiolia, Aioros et Aldébaran. Il s'éliminait d'office. Non pas qu'il ne voulût pas rendre service au Verseau, mais la somme de fatigue accumulée pour la restauration des douze armures allait déjà être suffisamment problématique lorsqu'il devrait donner son sang pour la sienne. Il mettrait des jours à remonter la pente. Quant aux autres, ce n'était un secret pour personne qu'Aiolia n'avait jamais porté Camus dans son cœur, et il ne savait pas quoi penser de la neutralité d'Aioros. Restait Aldébaran. Il ouvrait la bouche pour le proposer, quand Shaka avança son propre postulant.

« Aiolia semblait tenir à faire quelque chose. Pourquoi ne s'en chargerait-il pas ? »

Cette répartie présentée d'un ton doux n'en était pas moins piquante, et tous s'interrogèrent sur le sens réel à lui donner. Assis en face du Bélier, Aiolia eut une inclinaison de tête douloureusement surprise avant de se raidir tandis qu'un éclair de colère traversait ses yeux verts. Depuis quand la Vierge s'en prenait-elle de cette manière au Lion ? Parce que si cela n'était pas un règlement de compte amené en douce… Il existait incontestablement un contentieux entre eux. L'étonnement de Mü grandit. Ses souvenirs lui dressaient pourtant le portrait d'un voisinage serein et plutôt cordial.

Fidèle à lui-même, Shaka conservait sa pose tranquille et figée. Avec l'air paisible affiché sur sa figure aux yeux clos, il aurait paru d'une désinvolture hautaine à qui ne le connaissait pas. Aldébaran et Kanon se tournèrent instinctivement vers Shion, mais contre toute attente ce fut Aioros qui assagit les esprits.

« Je me chargerai de l'armure de Camus, dit-il d'un ton qui n'admettait aucune contestation.

— Bien. »

La brève approbation d'Athéna clôturait normalement le débat et tous attendaient que leur déesse mît fin à la réunion.

« Pourquoi me refusez-vous la possibilité de restaurer l'armure de Camus ? »

La question de Milo fusa comme un pavé dans la mare.

Si la jeune femme fut surprise par son intervention, elle n'en laissa rien paraître. Elle aurait dû se douter que son impulsif Scorpion finirait par la défier ouvertement sur le sujet. Elle n'avait simplement pas pensé qu'il oserait le faire en pleine assemblée. Mais Milo n'était pas de ceux qui se repliaient sur une erreur. Il assumait et tentait de réparer. Et il ne comprenait pas sa position. Ce qu'il voulait, c'était obtenir une réponse cohérente. En la demandant devant ses pairs, il signalait qu'il acceptait d'avance leur jugement intrinsèque à partir du moment où elle le tirait de son l'ignorance.

C'était courageux de sa part, et stupide quant aux conséquences qu'il allait immanquablement déclencher. Mais puisqu'il avait décidé de jouer cartes sur table sans connaître la mise, elle ne s'enliserait pas non plus dans une guerre de tranchées. Malgré tout, elle ne tenait pas à favoriser un nouveau terreau d'amertume. Trop de non-dits menaçaient déjà de dresser une partie des chevaliers présents les uns contre les autres. Et bien qu'elle fût consciente que plus vite les abcès seraient crevés, mieux son Sanctuaire se porterait, en rajouter une couche ne serait pas forcément très constructif.

« Penserais-tu ainsi t'amender ? répliqua-t-elle en essayant de le ménager.

— Dans un sens peut-être. Mais je veux surtout me montrer utile là où je peux apporter mon concours. Comme tout bon chevalier à votre service se doit de l'être.

— Aioros peut satisfaire à cette tâche tout autant que toi, répliqua-t-elle en ignorant sa pique.

— Je me suis proposé avant lui.

— Et je t'ai répondu que l'armure en serait déséquilibrée.

— Et nous savons tous que cette réponse m'a été faite dans un cadre bien précis. Celui de la présence des chevaliers Divins. Tous les Ors ici présents se doutent que vous ne pouvez pas me récuser pour cette simple raison. »

Malgré la colère qui commençait à la gagner, Athéna devait reconnaître que l'injustice faite à son Scorpion lui donnait un panache certain dans l'aplomb qu'il mettait à lui tenir tête. Une dernière fois, elle tenta de le tempérer.

« Pourquoi tiens-tu tellement à prendre en charge l'armure du Verseau ?

— Parce que malgré notre différend, Camus reste toujours mon ami.»

La divinité conserva le silence quelques instants avant de répondre. Comme si elle le jaugeait. Sans ciller, Milo soutint son regard perspicace. Son affirmation était sincère. Il y avait mis le temps, mais au sein du trouble qui l'agitait encore face à la profondeur d'un autre sentiment, une chose lui semblait claire : il considérait toujours Camus comme son ami. Du moins se raccrochait-il à cette idée.

« Il faut que tu comprennes une chose Milo, répliqua-t-elle enfin avec lenteur, tout en choisissant ses mots. Comme je vous l'ai exposé tout à l'heure, vos âmes ont subi les effets de la première strate de la mort. En ce qui vous concerne tous les deux, votre isolement n'a pas totalement été sans conséquence. Rien qui ne puisse vous empêcher de vivre, rassure-toi. Mais… il se pourrait que vous ayez égaré quelques « bribes» de vous-même. »

Elle terminait si abruptement qu'il était clair qu'elle ne s'expliquerait pas davantage sur ce point. Mais il en fallait plus pour décourager Milo.

« Et qu'avons-nous perdu ? demanda-t-il en l'affrontant du regard.

— Quelque chose dont la révélation te serait inutile.

— Pourquoi ?

— Parce que ce qui te manque est un élément dont certains se passent parfaitement bien tout au long de leur vie. Donc, inutile de te mettre martel en tête. En outre, il ne servirait à rien que je te le dise, car avant de comprendre l'importance de ce que tu as perdu, il faut d'abord que tu le ressentes.

— Et en quoi cela m'empêche-t-il d'aider le chevalier du Verseau ? » osa Milo avec un agacement à la limite de l'irrévérence.

Inspirant profondément, Athéna prit sur elle pour répondre sans céder à la provocation.

« Tu ne sais pas ce que tu as égaré, et lui non plus. Quand nous retrouverons Camus, j'ignore totalement comment évolueront vos rapports. Tu te dis son ami, mais compte tenu des événements qui se sont passés entre vous, pour l'instant, je ne parierais pas sur la sérénité de votre avenir commun. Alors tu comprendras qu'à partir de ce constat, la non-compatibilité de vos cosmos actuels devient une évidence. Et je ne veux pas que l'armure en pâtisse. En aucun cas. »

L'opacité des propos d'Athéna dérangeait Shion. Il connaissait trop bien sa déesse pour ne pas deviner qu'elle minimisait la portée de la « perte » qu'elle sous-entendait. Et pour qu'elle agît ainsi, non seulement elle était dans l'incapacité de remédier au mal qui guettait le Scorpion et le Verseau, mais à la longue, l'ennui pourrait devenir sérieux. Néanmoins, comme tous les autres chevaliers autour de la table, il évitait d'intervenir dans cette confrontation qui relevait d'avantage d'un ordre privé, que du cours normal de leur réunion de sauvetage. La fougue de Milo ne le surprenait pas, et il espérait simplement qu'il ne dépasserait pas les limites. La patience d'Athéna était singulièrement restreinte depuis leur retour, et personnellement il ne tenait pas à servir d'arbitre.

Lâchant le regard de son huitième gardien, la jeune femme lui offrit une dernière opportunité de s'en tirer sans conséquences désagréables. Et pour bien marquer qu'elle n'entrerait pas davantage dans son jeu, elle détourna la conversation.

« Avant de nous séparer, j'aimerais que nous prenions encore quelques minutes pour mettre en place les derniers détails de notre plan de recherche.»

Dépité, le Scorpion serrait les poings de frustration. Assis près de lui, Kanon posa la main sur son poignet, lui enjoignant silencieusement de se taire. Mais plus encore que la raison d'une décision qu'il jugeait injuste, Milo sentait que quelque chose d'important lui échappait. Et il n'aimait pas ça. Négligeant l'avertissement de son compatriote, il réattaqua de plus belle.

« Pourquoi refusez-vous de m'expliquer ? »

Cette fois, la coupe était pleine. Retenant à grand-peine un soupir de lassitude exaspérée, Athéna décida de l'éclairer au moins sur un point : la raison de sa colère à son encontre. Elle aurait préféré que les autres chevaliers présents l'apprennent d'une manière différente, mais il ne lui laissait plus le choix.

« Je n'ai rien à t'expliquer Milo. Dans la situation actuelle, ça ne servirait qu'à compliquer davantage une situation qui risque de devenir déjà suffisamment difficile à gérer. Mais puisque tu m'y forces, je vais te dire une dernière chose. C'est justement pour éviter le genre de rejet que tu as eu vis-à-vis de Camus, que je ne cautionne pas les relations plus qu'amicales entre mes chevaliers.»

Un ange passa, et une gêne certaine s'installa autour de la table. Shion ferma brièvement les yeux. Milo l'avait certes cherché, mais il n'approuvait pas la réaction d'Athéna. Pas en étant instruit du fin mot de l'histoire concernant la Maison du Scorpion et celle du Verseau. Si en grandissant les deux enfants qu'il avait chapeautés avaient franchi la limite de l'acceptable, la faute en revenait à leurs Maîtres respectifs, qui n'avaient pas su anticiper le danger inhérent à leur fréquentation, ou pire, qui l'avait cautionné. Lui-même n'était pas dépourvu de responsabilité. Pour leur sécurité, il aurait dû être plus prudent du temps qu'il le pouvait encore, et les séparer définitivement lorsqu'il avait pris conscience de leur amitié naissante.

À présent le mal était fait, et il était plus profond que ne pouvaient l'imaginer les autres chevaliers. Quant à Camus et Milo, si Athéna avait raison, et que les « bribes » de ce qu'ils avaient perdu correspondaient à ce que soupçonnait maintenant l'Atlante, cela risquait de devenir une véritable descente aux Enfers pour les deux hommes. À présent qu'il connaissait la vraie nature leur relation, il ne pouvait plus blâmer sa déesse d'interdire au Scorpion l'accès à l'armure. Si les deux amants ne parvenaient pas à se retrouver rapidement et dans les meilleurs termes, la dissonance entre eux allait se révéler dévastatrice.

Un instant désarçonné par la répartie indiscrète de la jeune femme, Milo fit front en redressant la tête. Il pressentait qu'elle savait. Athéna n'était pas Saori. Le jour où il avait dû affronter Camus, les fluctuations émotionnelles avaient été si fortes entre eux, que celles-ci n'avaient pas pu lui échapper. Mais découvrir qu'elle condamnait l'amour sur lequel reposait une partie de sa vie le blessait cruellement.

Par réaction, il fit face aux regards de ses frères d'armes avec une sorte de défi arrogant totalement déplacé, dévisageant chacun avec insistance. Il glissa sur l'expression amusée de Kanon. Passa également sur celles d'Aldébaran et de Mü, simplement étonnées. Accorda le bénéfice du doute à l'impassibilité de Shaka et à l'air désolé de Shion. S'interrogea sur l'hésitation marquée d'Aioros. Fut désagréablement surpris par la colère évidente d'Aiolia. Et tint tête au dégoût affiché de Dohko.


Note de fin : Première publication avril 2010 - Chapitre modifié en avril 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 296 mots de plus).