Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précaution prise pour certains chapitres).

Genre : Angts.


Résumé du précédent chapitre (La condition d'Hadès) : Athéna a convoqué ses chevaliers d'Or pour leur exposer la situation des cinq absents. Mü se rend à cette convocation empli de rancœur à l'encontre de Saga. Cette colère le pousse à rester loin de Kanon qui lui rappelle trop son jumeau. Il est également consterné par l'importance de la destruction qu'ont subie les armures. Lors de la réunion, Athéna explique qu'Hadès a accepté de rendre la vie à ses chevaliers d'Or, à la condition que les cinq renégats soient punis. Pour l'heure,ces derniers se retrouvent éparpillés aux quatre coins du monde, privés de mémoire et de cosmos. Le Sanctuaire a six mois pour les retrouver. Grâce au stratagème d'Athéna pour lier par pairs les âmes de ses chevaliers avant qu'ils ne sombrent dans les limbes, quatre des absents vont pouvoir être localisés par télépathie. Mais Camus, qui s'est endormi seul, pose un problème. Au cours de la discussion Shaka se voit étrangement remis en place par Athéna. Il s'en prend lui-même au Lion, révélant ainsi un différend entre eux. Milo ne comprend pas pourquoi Athéna refuse qu'il régénère l'armure du Verseau de son sang. À force de la titiller, celle-ci lui apprend que durant les quatre années passées seuls à dériver dans les limbes, Camus et lui ont perdu quelque chose d'essentiel qui risque de les amener à s'opposer par la suite. Shion commence à suspecter les éléments dissonants des Maisons. Mais ignorant tout de ce problème, Milo trouve la réaction d'Athéna injuste et la provoque. Celle-ci finit par clairement lui reprocher la nature de ses rapports réels avec Camus, révélant ainsi aux autres qu'ils étaient amants.


CHAPITRE 3 : UNE DÉCISION CONTROVERSÉE ( mise à jour 4 juin 2014)

Athéna les ayant à nouveau quittés pour un temps indéterminé, Saori faisait de son mieux pour parer au plus pressé. Privé des conseils de son hôte divin, elle se démenait sur plusieurs fronts. Mobilisant ses facultés humaines et ses moyens financiers, elle se sentait prête à soulever des montagnes pour retrouver ses chevaliers perdus. Sa bonne volonté achoppait cependant à appréhender la logique des considérations d'un dieu. La condition imposée par Hadès la désemparait, et elle aurait aimé que la Déesse lui expliquât plus en détail les conséquences de ce coup fourré. Bien qu'elle eût suivi la dernière réunion sous l'égide d'Athéna telle une invitée privilégiée dans un recoin de sa tête, elle ne parvenait qu'imparfaitement à en saisir toutes les implications à venir.

La révélation de la déesse de la relation réelle qu'entretenaient le Scorpion et le Verseau la plaçait en outre en porte à faux. Consciente de la raison de son jugement défavorable, Saori trouvait néanmoins que le terme de la Guerre Sainte éclairait différemment la question, et elle comprenait mal la dureté d'Athéna. À moins qu'il ne demeurât un élément suffisamment perturbateur entre les deux hommes dont elle n'avait pas connaissance. Car contrairement à la divinité, qui lisait en elle comme à livre ouvert, la jeune femme n'avait pas accès aux pensées de l'esprit divin. Elle n'était qu'un réceptacle, qui devait se contenter de ce qu'Athéna acceptait de partager avec elle. Le cas de ses deux chevaliers la chiffonnait, mais elle ne pouvait rien faire. Quelque part, elle aussi recevait ses ordres de la fille de Zeus. Ainsi, lorsqu'Aldébaran avait proposé d'apporter son aide à Milo, elle lui avait donné sa bénédiction, tout comme elle n'avait pas lésiné pour réorganiser le pôle de recherche du Domaine Sacré.

D'une manière assez inattendue, la perte des cinq chevaliers d'Or avait propulsé le Sanctuaire à l'ère de la modernité. Connaissant son adversaire, Athéna était déterminée à ne rien laisser au hasard. Ne voulant négliger aucune piste, et soucieuse de ratisser le plus large possible en un minimum de temps, elle avait autorisé Saori à installer un raccordement informatique entre les vieux temples. Et plus précisément, à équiper le treizième de toutes les dernières avancées du règne internet. Accru par la force de frappe numérique, son centre décisionnel était devenu le quartier général du sauvetage en cours.

Par mesure de sécurité, seules quelques personnes avaient été mises au courant de la situation malencontreuse des cinq absents. Les recherches se faisaient sous couvert d'informations informelles, étayées par un faisceau de renseignements qui pour l'instant relevait en grande partie du hasard. Les Bronzes, les Argents et les Ors envoyés sur le terrain canalisaient et vérifiaient un à un les résultats des investigations réalisés par leurs contacts. Tant que les liens ne seraient pas renoués par les binômes formés dans les limbes, impossible d'avoir des indices fiables. Il fallait tout passer au crible. C'était un travail de titan, tout autant que de fourmis. Et inexorablement, le temps s'écoulait.

Dix jours après la réunion qui les avait rassemblés autour d'Athéna, Shaka, Kanon, Dohko et Shion commençaient seulement à percevoir les premiers rêves de leur alter ego. Cauchemars auraient été un mot plus adéquat. Un condensé de leur vie précédente semblait déferler sur les chevaliers perdus durant leur sommeil, par vagues de plus en plus fortes, mettant souvent en avant les aspects les plus sombres de leur existence. Par respect pour leurs compagnons, ceux qui partageaient ces réminiscences en taisaient les détails. Mais malgré leur emprise sur eux-mêmes, les mines austères et soucieuses qu'ils présentaient certains matins trahissaient le douloureux parcours de la nuit.

Kanon était de loin le plus bouleversé, et bien qu'il fût parvenu plus rapidement que les autres à endiguer le flot de souffrance nocturne de son frère, son inquiétude croissait à mesure qu'il avançait les jalons pour toucher la conscience éveillée de Saga. Discerner une voix balbutiante dans sa tête, différente de celle de ses propres pensées, paraissait terroriser ce dernier. L'ancien Dragon des Mers en connaissait la raison. Son jumeau renouait instinctivement avec ses plus mauvais souvenirs et cela le perturbait profondément. Kanon avait beau être aussi doux qu'il le pouvait, sous l'assaut des mots étrangers, au lieu de s'ouvrir, l'esprit de Saga se recroquevillait sur lui-même dans un état proche de la panique. Impossible d'établir un début de connexion, et l'ancien Marina ignorait comment contourner cet écueil. Il avait confié son problème à Shion, mais malgré toute son expérience, celui-ci n'avait pas de solution. Au mépris du risque, il fallait persévérer.

Au milieu de tout ce remue-ménage, Milo s'épuisait à chercher l'amorce d'une piste pour retrouver Camus. Son acharnement étonnait moins que les moyens qu'il mobilisait pour mener à bien son enquête. Réputé pour être un homme de terrain, il passait ses journées et une partie de ses nuits enfermé dans une des annexes du Palais, transformée en salle informatique. Avec une application digne du Verseau, et un logiciel de traduction extrêmement performant, il explorait tous les articles de presse étrangère classés dans la rubrique des faits divers. À travers les évènements anecdotiques qui parsemaient le monde, il traquait le moindre appel à témoin. Ses investigations englobaient d'ailleurs les cinq disparus. À son sens, la découverte d'hommes exténués, amnésiques et entièrement nus n'avait pas pu passer totalement inaperçue. Les autorités de certains états étaient trop pointilleuses pour ça.

Le Scorpion commençait invariablement par consulter les brèves relatives à la Grèce, tout en sachant que les chances pour que le Français fût réapparu dans ce pays étaient restreintes. Athéna avait dépêché Shiryu en France, Ikki au Japon et Hyoga en Sibérie. Mais Milo pressentait que ces pistes ne mèneraient à rien. Elles demeuraient trop évidentes et Hadès leur avait prouvé qu'il aimait mêler les cartes.

Un heureux hasard avait servi les cinq absents en les ramenant à la vie au début de l'été. Privés de leur cosmos en plein hiver, certaines latitudes leur auraient été fatales. Les cas d'Aphrodite et de Camus étant de ce point de vue les plus préoccupants. Ainsi, dès que Dohko avait commencé à percevoir les cauchemars du douzième gardien, les recherches effectuées au Groenland avaient été immédiatement abandonnées avec un soulagement certain. Les murmures de sa conscience démontraient qu'il était vivant, et même en période estivale, il n'aurait jamais pu survivre longtemps en ouvrant les yeux dans un pays aussi froid.

Avec un soupir proche de l'exaspération, Milo se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Cela faisait plus de cinq heures d'affilée qu'il consultait les articles des faits divers de la presse européenne. Sans résultats ! Aiolia avait raison. Le terrain à couvrir pour retrouver Camus était impressionnant. S'il ne dénichait pas rapidement une information exploitable, jamais les six mois accordés ne seraient suffisants pour tout ratisser en aveugle. Sans parler de la solitude actuelle du Français face à l'apparition des cauchemars dont il ne devait certainement pas être exempt. Jamais Milo n'avait été inquiet à ce point.

La lumière crue du fond d'écran finissait par lui brûler les yeux. Il les ferma en se massant machinalement l'arête du nez. Il devait se calmer. L'agacement ne servait pas l'efficacité.

Installé au poste informatique sur la table en face de lui, Aldébaran se retint de lui proposer de faire une pause en allant se dégourdir les jambes à l'extérieur. Parler à Milo en ce moment, c'était soit s'adresser à un mur, soit courir le risque de déclencher une répartie agressive. Le Scorpion s'en voulait, et il parvenait mal à maîtriser la colère qui le gagnait de ne pas pouvoir progresser plus vite. Le Taureau le comprenait parfaitement. Mais il n'approuvait pas sa manière de gérer seul cette situation. Albébaran avait d'ailleurs pris rapidement les opérations en main pour lui imposer son aide.

Les parois épaisses conservaient un air frais malgré la chaleur étouffante qui régnait au-dehors. Réduites à deux lucarnes rondes positionnées en hauteur, les fenêtres donnaient à la pièce un côté carcéral. Mis à part le ronron léger mais lancinant des ordinateurs, le silence devenait assourdissant. Le Taureau avait beau apprécier les moments de calme, celui-ci finissait par le démoraliser. Un peu de bavardage aurait été le bienvenu, n'aurait-ce été que pour croiser l'avancée de leur travail. Si on lui avait un jour prédit que le disert Scorpion sombrerait dans un tel marasme taciturne, il ne l'aurait jamais cru. Aldébaran devinait sans mal que la crainte de Milo pour Camus y était pour beaucoup. Mais derrière l'activité forcenée du Grec, le Taureau percevait une sorte de dureté incisive qu'il ne lui connaissait pas auparavant.

Étouffant un soupir embarrassé, le chevalier s'accorda quelques minutes supplémentaires pour observer son collègue à la dérobée. Globalement, Milo restait toujours Milo. Mais il paraissait néanmoins être revenu de leur expérience post-mortem un peu différent. Ils étaient tous revenus différents en fait. Mais pour lui, c'était comme si le passage de la vie à la mort, puis de la mort à la vie avait modifié un élément essentiel. Il avait perdu son insouciance. Le souvenir du gamin souriant et frondeur qu'il avait été semblait avoir totalement disparu, laissant la place à un adulte ouvert, mais froid dans sa manière de considérer les autres. C'était une ambivalence difficile à expliquer, une dureté sous-jacente, qui dérangeait profondément le Brésilien.

Cette transformation se rapportait-elle à ce que le Scorpion était censé avoir égaré durant son voyage solitaire dans les limbes ? Probablement. Et le Taureau n'était pas sûr d'aimer le changement. Avec peine, il retint un nouveau soupir, avant de dresser l'oreille en écoutant un son familier. En face de lui, Milo ne broncha pas. Depuis une minute, il s'était replongé dans sa lecture sélective, indifférent à la cloche d'appel du réfectoire qui égrenait l'heure de midi dans le lointain. Ceux qui travaillaient au Palais déjeunaient généralement dans une salle aménagée directement au Treizième temple. L'horaire quant à lui demeurait le même pour tous, et se calquait sur celui du campanile qui sonnait en bas du Sanctuaire.

Depuis la mise en place des recherches, les chevaliers présents au Palais bénéficiaient du même avantage que les gardes et les serviteurs pour se rassasier. En entendant la cloche, Aldébaran avait déjà le ventre qui gargouillait. Sans surprise il nota le détachement du Scorpion. Celui-ci allait encore sauter un repas. À ce rythme, s'il ne finissait pas par tomber malade, il aurait de la chance. Cosmos ou pas cosmos, il y avait tout de même des limites à ne pas dépasser. Et puis, leur ancienne énergie était loin d'être ressourcée.

Le Taureau comprenait que Milo s'en voulut, mais il refusait qu'il se sentît responsable pour tout. Il avait été le premier à lui reprocher l'abandon de Camus. Et il n'avait pas mâché ses mots. Mais il était à présent le premier à essayer de le raisonner. La révélation indiscrète d'Athéna y était sans doute pour quelque chose. Il l'estimait injuste et il trouvait qu'elle fragilisait d'autant la position du Scorpion.

De toute manière, ami ou amant cela ne changeait rien au problème. Le Verseau se retrouvait seul, perdu au milieu de nulle part, ne sachant plus qui il était, totalement incapable de se protéger et soumis à des résurgences de son passé qu'il aurait du mal à canaliser. Il avait besoin d'aide, et Aldébaran n'était pas de ceux qui laissaient se noyer quelqu'un sans tendre la main. Même si, en l'occurrence, ces rapports précédents avec le Français se réduisaient à une indifférence policée.

Bon, il devait néanmoins admettre que d'emblée, la nouvelle l'avait un peu sidéré, même si, bien que le sujet fut un peu tabou, deux chevaliers entretenant une relation amoureuse ce n'était pas nouveau. Les exemples leur frôlaient d'ailleurs parfois le bout du nez. Il n'y avait qu'à s'intéresser au cas d'Aiolia et de Marine, pour suspecter fortement certaines choses. Et il en existait d'autres. Mais deux hommes, d'une caste identique, et deux Ors de surcroît, ça faisait tout de même un peu bizarre. Surtout quand on ne s'y attendait pas. Mais après tout, pourquoi pas. Qui était-il pour juger autrui ?

Le premier moment de surprise passé, il s'était même dit que le Scorpion et le Verseau formaient un très joli couple, et que leur discrétion avait jusque-là été irréprochable. Personnellement, s'il avait eu l'occasion de côtoyer aussi fréquemment sa Mélina, il n'était pas certain qu'il aurait résisté à la tentation de la bécoter dans les coins plus souvent que de raison. Il concevait la réserve de sa déesse, mais il trouvait son jugement sévère. Sous leurs casaques guerrières, ils restaient des hommes. Avec les sentiments et la sexualité qui allaient avec. Après tout, ils avaient tous à un moment donné perdu leur innocence. Même Shaka, n'en déplaise à ceux qui le vénéraient comme une idole vivante.

Shaka, qui lors de la réunion, s'était fait piéger dans ce domaine par une Athéna un tantinet remontée contre lui. Aldébaran était d'autant mieux placé pour savoir à quoi faisait allusion leur déesse, qu'il avait été informé indirectement de « l'incident » quand celui-ci s'était produit. À ce souvenir il retint une grimace de contrariété. Il pensait cette « affaire » enterrée, mais apparemment, malgré les années écoulées, s'il s'en référait aux réactions récentes d'un autre chevalier, ce n'était pas le cas. S'il ne finissait pas par se retrouver coincé entre deux feux, il aurait de la chance. Mais pourquoi fallait-il que les gens se compliquent ainsi la vie ? Et pour que Shaka perde à ce point son sang-froid, il était probable que sa période hors du temps comportait aussi quelques conséquences. En tout cas, il n'était pas question qu'il prît parti.

Il aurait pu poursuivre encore longtemps ses réflexions philosophico-moroses, si la faim n'avait pas décidé de le rappeler à l'ordre. À sa grande honte, son ventre avide se mit à gargouiller. Levant les yeux de son écran, Milo eut un regard qui s'anima pour la première fois de la matinée d'un éclat amusé.

« Le grand chevalier du Taureau aurait-il une petite faiblesse ?

— Fous-toi de moi. On est là depuis l'aurore, et tu as refusé le petit encas généreusement offert par Shion à dix heures.

— Ça n'engageait que moi.

— Et aussi un peu ce pauvre serviteur que tu as pratiquement chassé sous ta mauvaise humeur. »

Comme il s'y attendait, Milo coupa court à la conversation pour se replonger sur son écran d'ordinateur. Cédant à la dictature de son estomac, Aldébaran repoussa sa chaise pour se lever.

« Tu sais, ce n'est pas en te laissant mourir de faim que tu aideras mieux Camus. »

Seul un grognement incompréhensible lui répondit. Découragé, le Brésilien traversa la pièce. Il posait une main sur la poignée de la porte quand son regard fut attiré par la prise électrique, réceptacle d'un long fil gris. Le comportement du Scorpion l'obligeait à réagir pour le bien de ce dernier.

« Je te rapporte quelque chose. Et tu auras intérêt à manger, sinon je te déconnecte en détruisant ce câble », menaça-t-il très sérieusement son collègue, avant de refermer le battant derrière lui.

Resté seul, Milo détourna une nouvelle fois les yeux des lignes de textes plus ou moins denses qui défilaient sur son écran. Ça l'ennuyait de le reconnaître, mais Aldébaran avait raison : il était fatigué. Poursuivre dans ces conditions ne serait ni productif ni judicieux.

Le chantage du Taureau lui arracha un sourire. Il devait convenir que sous son aspect gentiment lourdaud, le second gardien valait la peine d'être connu. Malgré leur différent, il se montrait généralement attentif et conciliant. Les mots durs qu'il lui avait adressés en apprenant l'abandon de Camus se justifiaient. Mais une fois le fond de sa pensée exprimé, il avait eu la droiture de réévaluer son jugement, et surtout, de ne pas le condamner. Quant à la nature de sa véritable relation avec le Verseau, elle ne le dérangeait apparemment pas. Et bien qu'il se passât fort bien de l'accord de ses pairs sur ce sujet, ce genre d'attitude permettait néanmoins au Scorpion de panser la blessure infligée par Athéna.

L'ouverture d'esprit du Brésilien le surprenait d'autant plus agréablement que la réaction de rejet d'Aiolia le peinait. Certes, du temps où ses propres frasques le menaient à partager les confidences de son ami léonin, Milo avait acquis la certitude que celui-ci était exclusivement attiré par la gent féminine. Mais il ne se rappelait pas qu'il ait un jour affiché un tel ostracisme, quand leur route croisait une personne aux orientations sexuelles différentes de celles qui étaient alors les leurs. Le fait qu'il ait porté son choix sur le Verseau pouvait en partie expliquer sa désapprobation. Aiolia ne l'avait jamais apprécié. Mais cette antipathie ancienne n'éclairait pas son attitude à elle seule. Il ne lui aurait jamais proposé son aide autrement. Indubitablement, il lui manquait un élément pour comprendre. Mais comme le Lion l'évitait depuis la fameuse réunion, impossible d'entamer une discussion franche pour saisir dans sa globalité l'origine de son malaise.

Une fois de plus, les pensées du Scorpion dérivèrent vers Camus et son regard se voila. Il devait le retrouver. Cela devenait une urgence. Pour assurer sa sécurité, mais aussi de manière plus égoïste. Parce qu'il sentait que cet éloignement agissait de façon pernicieuse sur sa propre personnalité. Bien qu'il s'en défendît, la colère qui l'avait dressé contre son amant au sein de la colonne d'airain existait encore. Et d'un autre côté, le souvenir des larmes affichées par celui-ci à cet instant précis lui broyait le cœur. Il avait besoin de le voir, de le toucher, de pouvoir exprimer clairement son ressenti, d'obtenir des réponses qui en soient réellement, pour enfin parvenir à lui pardonner avant de réussir à se pardonner lui-même.

Mais cette attente bouleversait tout.

Il avait beau se ronger d'inquiétude, progressivement ses sentiments lui échappaient. Comme s'ils étaient soumis à un puissant corrosif extérieur. Et cela englobait son amour pour Camus. Quelque chose se dérobait. Quelque chose d'important, il en était certain. Et bizarrement, cette sensation de s'engluer dans un état semi-comateux lui procurait presque du soulagement. Ce conditionnement n'avait rien de naturel. Était-ce là l'élément manquant ? La « bribe» évoquée par Athéna ? Impossible de le savoir. Mais plus les jours passaient, et plus il devenait intimement persuadé que leurs émotions alors qu'ils se déchiraient s'était comme figé dans le temps.

Le fait que Camus et lui aient dérivé seuls face à leurs propres sentiments les avait inconsciemment focalisés sur ceux-ci. Quatre ans à ressasser ses doutes, à se poser les mêmes questions. Quatre ans d'ambivalence entre l'amour et la haine. Quatre ans à se débattre contre la solitude et le découragement… Tout ce qu'il souhaitait, c'était que Camus s'en sortît mieux que lui sur ce plan-là. Parce que de son côté, si vivre avec l'aiguillon de la colère était supportable, il préférait ne pas imaginer ce que la douleur ajoutée à l'incompréhension de sa situation représentait du sien.

Une demi-heure plus tard, l'estomac rassasié et l'esprit satisfait d'avoir pu échanger quelques paroles avec Dohko et Jabu en déjeunant, Aldébaran reprenait le chemin de l'antre informatique. Fidèle à sa promesse, il rapportait précieusement un petit sac fermé, rempli de nourriture qu'il espérait suffisamment alléchante pour un Scorpion aux papilles en berne. La salle aménagée en cantine se trouvait dans l'aile opposée du Palais, et il tirait parti de cette promenade digestive pour finir de se détendre. Il avait vraiment besoin d'une interruption et il ralentit le pas lorsque son cosmos identifia celui d'Aioros qui se rapprochait derrière lui.

Mis à part deux gardes en faction devant l'entrée, le grand parvis extérieur était désert. Profitant du soleil qui illuminait l'esplanade, Aldébaran s'arrêta au centre de celle-ci pour attendre son comparse. Le Sagittaire apparut bientôt sous le porche. Adepte de la mode antique, il portait une courte tunique blanche assortie à des sandales lacées. L'écart des styles vestimentaires adoptés au Sanctuaire amusait énormément Aldébaran, mais il remerciait aussi intérieurement Athéna de ne pas leur en imposer un en particulier. S'il avait dû sacrifier la modernité du pantalon de coton, des rangers et du treillis qui l'habillaient ce jour-là au profit de la tenue d'Aioros, il aurait incontestablement eu l'air ridicule.

Le Grec l'aborda avec sa cordialité naturelle, qui sans faire abstraction des préoccupations ambiantes, s'accordait d'une courtoisie simple, toujours soucieuse de ceux qu'elle rencontrait.

« Bonjour Aldébaran. Tu désires m'entretenir de quelque chose ?

— Rien de particulier, Aioros, répliqua le Taureau en le saluant d'un franc sourire. J'ai simplement besoin de m'aérer un peu les neurones avant de retourner me plonger au sein de tous les malheurs du monde. À croire que les journalistes ne savent que relater les mauvaises nouvelles. Ce qui n'aide pas vraiment à garder le moral. »

Comprenant à demi-mot, le Sagittaire eut une moue ennuyée.

« Ah… Milo est toujours aussi peu loquace ?

— C'est peu de le dire, acquiesça Aldébaran en se remettant à marcher lentement. Mais à sa décharge, je dois dire qu'il abat un travail titanesque. Et c'est lui qui a certainement eu la meilleure idée concernant Camus.

— J'avoue que je suis vraiment désolé de ce qui arrive à Camus, répondit Aioros en détournant les yeux avec une gêne que le Brésilien ne comprit pas. Personne ne devrait se retrouver seul dans des conditions pareilles. Et son caractère ne va pas l'aider à se tourner vers les autres pour demander du secours. Gamin, je me souviens qu'il était plutôt gentil, mais déjà extrêmement introverti. Même pour un futur Verseau. Je n'aimerais pas être à la place de Milo. »

Arrivés au bout de l'esplanade, les deux hommes s'arrêtèrent de nouveau. Leur chemin se séparait là et chacun allait s'en retourner à ses occupations. Rompant le silence un peu accablé qui s'instaurait, le Taureau profita de l'attention bienveillante de son frère d'armes pour s'exprimer sur le second sujet qui le préoccupait.

« On a beau cloisonner les informations, la réalité de la situation des disparus commence à se savoir au-delà des rangs des chevaliers.

— Je sais, répondit le Sagittaire sans cacher son propre souci. Et Shion en est aussi conscient. Mais nous n'avons pas le choix. L'efficacité de nos contacts dépend du minimum de renseignements que nous leur donnons pour mener leur enquête. On ne peut pas reprocher à certains d'être plus perspicaces que d'autres, et de deviner la réalité de la situation de ceux que nous cherchons. C'est une qualité essentielle, qui ne peut que nous permettre de progresser plus rapidement. »

Bien qu'en accord avec la pertinence de cet élément, Aldébaran objecta avec inquiétude :

« Tant que nos cinq camarades demeurent à l'extérieur, le danger les guette. Même si les sbires d'Hadès les laissent en paix pour l'instant, rien ne les préserve d'une mauvaise rencontre. Ils se sont certainement fait des ennemis. Nous nous en sommes tous fait au cours de nos missions. Ils sont totalement livrés à eux-mêmes et sans réel moyen de se protéger. Si des malintentionnés s'aperçoivent de leur vulnérabilité, ça pourrait vite tourner au vinaigre. Que l'on puisse profiter de cette manière de leur faiblesse actuelle, cette idée me rend malade.

— Alors, évite d'envisager le pire ,Aldébaran. Ça ne les préservera pas du danger, et tu ne dois pas gaspiller ton énergie en hypothèses impossibles à vérifier. La seule chose à faire, c'est d'avancer rapidement dans nos recherches. Mais même en compartimentant au maximum nos instructions, on ne pourra jamais éviter toutes les fuites. Parmi ceux qui nous servent, n'importe qui peut nous trahir involontairement. C'est pourquoi Shion veille à confiner au Sanctuaire le maximum de monde. Aucun des gardes ou des serviteurs n'est autorisé à quitter l'île avant que nous n'ayons au moins localisé l'emplacement des disparus.»

Le Taureau approuvait cette décision, mais il en vit tout de suite l'inconvénient.

« Il va y avoir de la contestation dans l'air.

— On n'a pas le choix, rétorqua Aioros. Mais tout devrait rentrer dans l'ordre dès que nous saurons où porter nos investigations. Ce matin, Shaka a réussi à établir un contact conscient avec Shura. Et Dohko sent Aphrodite suffisamment fort pour essayer de communiquer avec lui de cette manière d'ici un ou deux jours. Shion s'est suffisamment investi auprès de Death Mask pour parvenir à toucher son esprit dès que ses cauchemars se seront un peu calmés. Il n'y a que Kanon qui tâtonne sans parvenir à un résultat tangible. Ça prendra sans doute un peu plus de temps de son côté. Mais on s'y attendait tous plus ou moins.»

Les constatations d'Aioros étaient troublantes de neutralité. Bienveillantes certes, mais exemptes d'implication trop personnelle. Il ne faisait pas de vague. Difficile de déterminer son opinion réelle vis-à-vis des disparus. De certains d'entre eux plus précisément. Invariablement, lorsque la conversation portait sur Saga ou Shura, il semblait s'interdire de franchir une ligne, et bien malin aurait été celui qui aurait pu dire ce qu'il pensait véritablement. Aldébaran s'interrogeait sur cette étrange attitude. Tout comme Mü, avec lequel il en avait touché deux mots.

Le Sagittaire le regardait comme si rien ne venait obscurcir ses propos. Il était visiblement décidé à demeurer sur ses positions. Conciliant, le Taureau ne s'attarda pas davantage sur l'évocation des quatre chevaliers, pour orienter de nouveau la discussion sur le cinquième.

« Tu oublies Camus. »

L'hésitation perceptible d'Aioros avertit le Brésilien qu'il n'allait pas aimer sa réponse.

« Non, mais nous ne pourrons pas attendre de le localiser avant de tout mettre en œuvre pour récupérer les autres, lui confia Aioros en dévoilant ce qu'il savait des intentions du Grand Pope. À mon grand regret. Nous agirons le plus discrètement possible, mais… c'est effectivement à ce moment-là que notre intervention aura le plus de risque d'attirer des attentions malveillantes. Ne crois pas que les autres ne se soucient pas de lui. Mais pour le moment, personne ne sait comment le joindre, ni le temps qu'il faudra pour y parvenir. On ne pourra pas atermoyer indéfiniment et laisser ceux que nous aurons retrouvés s'enliser dans leur coin. »

Malgré son désir de réunir les extrêmes, Aldébaran eut du mal à maîtriser un mouvement de surprise douloureusement contrariée. Dire que ce plan lui déplaisait était un doux euphémisme, même s'il en comprenait les raisons. Ainsi répliqua-t-il en manifestant clairement son désaccord :

« Si quelqu'un arrive à deviner pourquoi nous rapatrions d'urgence quatre de nos chevaliers, et qu'il a la possibilité de faire le compte, il va immanquablement s'apercevoir qu'il nous en manque un ! Et pour que nous agissions ainsi avec des Ors, il n'est pas difficile d'en déduire qu'ils ont un problème. Camus se retrouvera automatiquement désigné comme cible potentielle. Vous allez le sacrifier ! Comment Shion peut-il cautionner une telle chose ! »

Mal à l'aise face à cette colère justifiée, Aioros eut du mal à ne pas détourner les yeux. Il avait personnellement adopté cette résolution, et il en retirait une amertume indigeste. Son rôle précédent faisait de lui un héros au cœur courageux, capable de donner sa vie pour s'opposer à un abus cruel, et par un retour du destin ironique, il amorçait sa nouvelle existence en acceptant d'abandonner un de ses compagnons à un sort totalement aléatoire. Les protagonistes de cette décision en avaient longuement débattu entre eux. Il n'y avait pas d'autre alternative. On appelait cela un sacrifice au profit du plus grand nombre. Il venait de sauter à pieds joints dans le monde contradictoire des adultes, et il n'était pas sûr de ne pas préférer celui de ses déboires d'adolescent.

« C'est pourquoi nous allons tâcher de rester le plus discrets possible, répondit-il au Taureau en sachant fort bien qu'il essayait de se rassurer lui-même. Patienter serait trop problématique. Crois-moi Aldébaran. Shion n'était pas seul pour prendre cette décision. Ceux qui ont donné leur avis ont soupesé toutes les variables. S'il avait existé une autre alternative, nous l'aurions adoptée.

— Nous ? Parce que tu faisais partie de ceux qui ont fait ce choix remarquable ?

— Adébaran, écoute-moi… »

Mais pris dans les rets de la colère et du dégoût, le Brésilien refusa de le laisser s'expliquer pour l'interroger avec rudesse :

« Et qui d'autre encore a donné son avis ?

— Kanon et Aiolia », avoua Aioros en se retenant de baisser la tête comme un enfant pris en faute.

Aldébaran n'était pas vraiment surpris. Kanon ferait tout pour rapatrier Saga, et Aiolia n'avait jamais apprécié le Verseau. Mais en l'occurrence, il trouvait ce comité de décision d'autant plus partisan, et il le fit savoir :

« Bien que l'on ne m'ait pas demandé mon avis, je vais te le donner quand même. À charge pour toi de le transmettre à qui de droit : je trouve votre décision pitoyable, injuste et à la limite suspecte ! Et j'espère pour vous que la chance favorisera Camus avant que Milo ne découvre vos projets. Sur ce, j'ai un travail qui m'attend dont tu viens de souligner l'urgence.»

Déçu au-delà du possible par ce qu'il venait d'apprendre, le Taureau tourna les talons sans attendre de réponse. Cette discussion le mettait dans une position on ne peut plus délicate. Il rejoignait un Scorpion qu'il allait devoir tromper pour sauvegarder l'harmonie de façade d'un Sanctuaire, dont il n'était plus sûr de reconnaître les valeurs.

Aioros ne chercha pas à le retenir. Sa tristesse se teintait à présent d'aigreur contre lui-même. Poussant un soupir d'écœurement, il amorça la descente du grand escalier. Il ne regrettait pas d'avoir dit la vérité à Aldébaran. Au vu des circonstances, le Brésilien était sans doute le plus susceptible de contenir la colère de Milo si la situation dérapait. Et puis, il comptait sur lui pour inciter Mü, Dohko et Shaka, à plancher de façon plus spécifique sur le problème de Camus.

Le souvenir de la réunion qui avait tranché le cas du Verseau le rendait honteux. Malgré une ébauche d'argumentation ciblée, il n'avait pas véritablement défendu l'intérêt du Français. Incapable de contrer les autres, il avait dû se plier au choix de la majorité, et sa médiocrité lui pesait. Shion avait pourtant longuement hésité à donner son accord. Mais Kanon avait avancé que plus le temps passait, plus difficile devenait la réintégration des absents. Sans compter la réalité des exigences d'Hadès, qui leur traçait un avenir encore plus aléatoire.

Aiolia avait enfoncé le clou, en se montrant sous le jour d'un clinicien parfait pour exposer les autres options avant de les éliminer. Son détachement frisait l'indifférence, et Aioros s'était promis de l'interroger en privé sur la question. Ce genre d'insensibilité marquée n'entrait pas naturellement dans le caractère de son frère. Mais en définitive, c'était son propre avis dépourvu de passion, qui avait remporté l'adhésion de Shion. Pour sa part, jamais une prise de décision ne lui avait autant pesé.

Les deux chevaliers s'éloignèrent sans jeter un regard derrière eux. Enfermés au sein de leurs pensées moroses, ni le Sagittaire ni le Taureau ne firent attention à la silhouette féminine qui se tapissait dans l'ombre d'un escarpement rocailleux. Discrète et à l'affût, celle-ci n'avait rien perdu de leur conversation. Profitant de la distraction des gardes assommés par le soleil, elle sortit de sa cachette pour se glisser furtivement jusqu'aux premiers amoncellements rocheux, qui descendaient par fronts successifs au pied des temples. Souple comme un serpent, elle finit par y disparaître. Elle ne regrettait pas l'effort consenti sur son maigre cosmos pour masquer sa présence aux deux Ors. Les informations recueillies valaient leur pesant d'or et elles allaient singulièrement lui faciliter la tâche.


Note de fin : Première publication avril 2010 - Chapitre modifié en avril 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 430 mots de plus).