Disclaimer : Les personnages appartiennent toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précaution prise pour certains chapitres).
Genre : Angst
Note : Ce chapitre est un peu court, mais je tenais à mettre ces deux protagonistes à part. Vous n'aurez pas leurs noms tout de suite. C'est volontaire. Je devrais vous dévoiler le premier assez rapidement, mais bon courage pour deviner qui se cache sous la cape…^^
Résumé du précédent chapitre (Une décision controversée) : Dhoko, Shion et Kanon sont parvenus à contacter Aphrodite, death Mask et Saga, en s'insinuant dans leurs rêves, qui pour l'instant se résument à des résurgences de leur vie passée sous forme de cauchemars. Inquiet pour Camus, qui sans lien spirituel doit affronter seul son amnésie et ses cauchemars, Milo a pris la tête des opérations de recherche, secondé par Aldébaran. Le Taureau remarque un changement insidieux dans le caractère du Scorpion qui devient difficile à vivre. Au fil de ses réflexions, il extrapole sur les relations amoureuses des uns et des autres, avant qu'une rencontre avec Aioros l'amène à exposer ses craintes quant à la vulnérabilité des cinq renégats, perdus à l'extérieur et totalement incapables de reconnaître leurs ennemis s'ils venaient à les croiser. Le Sagittaire partage les appréhensions du Taureau, mais pour une raison différente. Un conseil restreint avec Shion, Kanon, Aiolia et lui-même a eu lieu, décidant que les quatre chevaliers avec lesquels le contact s'est établi seraient rapatriés, sitôt leur localisation clairement identifiée. Mais toujours perdu et coupé de tous, Camus risque de pâtir de ces sauvetages si l'attention de certains ennemis se porte sur lui. Aldébaran s'en retourne fâché de cette information, tandis qu'Aioros part de son côté peu fier de lui. Aucun des deux ne s'est aperçu que leur discussion a été espionnée par une inconnue.
CHAPITRE 4 : LES COMPLOTEURS DE L'OMBRE (mise à jour 15 juin 2014)
Le Sanctuaire avait beau être un lieu cadenassé par tout un réseau de cosmos, de sceaux divins, et de manière plus ordinaire par les rondes menées par les gardes ou les chevaliers désignés à cet effet, les plus malins finissaient toujours par trouver une faille dans le système. Conscient de ce problème, Shion avait renforcé la surveillance et interdit à quiconque de quitter l'île sans son autorisation. La grande majorité patientait avec la compréhension due aux situations de crises, tandis que quelques-uns rongeaient leur frein en maugréant doucement sur le passage de leurs supérieurs.
Ces mouvements d'humeur sporadiques n'inquiétaient pas le Grand Pope. Ils étaient une soupape de sécurité naturelle aux grincheux, et il savait qu'aucun ne se serait permis d'outrepasser ses ordres. Dans ce domaine, les désaccords exprimés étaient moins à craindre que ceux qui germaient en silence au fond des esprits. Mais ce que venait de lui rapporter une sentinelle assignée à la garde d'une portion de la côte ouest le contrariait profondément.
Tôt dans la matinée, alors que l'aurore s'installait timidement, la forme d'un frêle esquif avait été aperçue longeant la falaise. Elle semblait suivre un itinéraire défini par avance et était trop près pour que sa course ressemblât à celle d'un pêcheur égaré. Si cela avait été le cas, l'intrus aurait déjà été retrouvé, échoué sur l'une des plages proches des parois abruptes, et très probablement mort suite à la destruction de son bateau par les récifs particulièrement traîtres et acérés à cet endroit. Or, la petite embarcation avait disparu. Un fort courant contraire régnant sur ce passage, seule une personne possédant un sens développé face au danger et une carte maritime précise, avait pu se soustraire aux éléments.
Shion ne croyait pas aux coïncidences. Quelqu'un était entré ou avait quitté le Domaine Sacré malgré ses ordres. Aucune guerre ou événement majeur ne justifiait l'espionnage, et il excluait l'intervention d'un autre Sanctuaire. Restait la possibilité qu'il s'agît d'une simple institution humaine, profitant de leur désorganisation et de la réduction de leur nombre pour s'informer sur leur véritable activité.
Décidé à parer à toute mauvaise surprise, il venait de doubler la garde de ce côté-là, sans grand espoir de coincer le coupable. Il s'inquiétait surtout pour les cinq disparus. La réalité de leur situation commençait à se savoir dans tout le Sanctuaire, et la sanction d'Hadès n'était plus un mystère pour personne. Il avait donc demandé à Shaka, Dohko et Kanon, d'accélérer le mouvement pour établir un contact conscient avec les chevaliers dont ils étaient indirectement devenus responsables. Ils étaient trop près du but pour compromettre le retour de ces quatre-là.
Lui-même n'avait pas hésité à booster son approche avec Death Mask, et le premier effleurement s'était mieux passé qu'il l'avait craint. Subsistait le souci Camus, que tous étaient dans l'incapacité de joindre. Malgré l'aide récente apportée par le Bélier, la Vierge et la Balance, dont il suspectait fortement le Taureau d'être à l'origine, les recherches demeuraient au point mort. En conséquence, il venait d'attribuer tous les hommes disponibles qu'il lui restait sur le cas du Verseau. Il savait que c'était encore trop peu, mais il ne pouvait pas faire davantage.
Au même moment, s'enfonçant dans un couloir taillé depuis un âge ancestral au cœur de la falaise surplombant la mer, un homme progressait rapidement. À moitié plié en deux dans un des boyaux étroits qui formaient un labyrinthe, il ne marquait aucune hésitation pour se repérer au sein des coudes et des croisements qui se succédaient. Il n'en était pas à son premier passage et il connaissait parfaitement le chemin. Il y avait longtemps qu'il avait détruit la carte que lui avait fournie son contact. Son instinct et sa mémoire étaient ses meilleurs alliés. Ces deux éléments lui offraient aujourd'hui la possibilité de se venger. Il allait enfin pouvoir faire payer le prix fort à celui qu'il considérait comme le responsable de sa déchéance.
Son instinct lui avait permis de survivre. Quant à sa mémoire, voilà bien longtemps qu'elle avait enregistré une conversation étonnante, qui l'aiderait maintenant à prendre sa revanche. Il y perdrait peut-être la vie, mais lorsqu'il en aurait terminé, sa victime ne se relèverait pas. Et tant pis si un innocent devenait la proie collatérale de son plan machiavélique. L'innocence était d'ailleurs une définition toute relative. Tout dépendait du point de vue de celui qui l'employait. Car le pion annexe qu'il devait sacrifier pour atteindre son adversaire était lui-même dans la ligne de mire de son contact.
C'était un jeu d'équilibriste intéressant, un chassé-croisé de vengeance inespéré, dont il préférait pour l'instant tirer les ficelles dans l'ombre. Il laissait à son allié l'illusion de demeurer le donneur d'ordre et l'unique décideur. Une stratégie qui payait toujours pour achever ses ennemis s'il devait reprendre la main par surprise.
L'ancien passage menait à une grotte dissimulée au pied de la falaise, qui s'ouvrait à l'extérieur sur un plateau granitique étroit. Encaissé entre deux barres de roches brutes qui formaient une enceinte infranchissable, il tombait en à-pic vertigineux sur la mer. Nulle végétation, pas un oiseau, seuls quelques insectes survivaient sur ces pans de pierres rouges. L'endroit était éloigné de toute habitation, et rares étaient ceux qui le choisissaient occasionnellement comme lieu d'entraînement. Trop exigu, trop isolé, trop difficile d'accès.
Le temps que l'homme cheminât sous l'escarpement, le doux soleil matinal s'était installé. Il devrait encore attendre son contact durant de longues heures. Celui-ci refusait d'attirer l'attention en quittant son poste et il ne le rejoindrait qu'une fois son devoir terminé. Nullement nerveux l'inconnu s'étira comme un chat. Aborder sur l'île sans se faire détecter devenait tellement ardu, qu'il n'avait pas d'autre solution que d'arriver de bon matin. La frontière entre le jour et la nuit camouflait sa venue et la montée de la marée lui permettait de franchir facilement les récifs les plus dangereux. La saison amenant les secondes hautes eaux en plein jour, il repartirait de même le lendemain.
Une grotte ouverte sur la mer dissimulait son embarcation. Elle n'était pas repérable des terres, et il pouvait se suffire des quelques provisions présentes dans ses poches pour satisfaire son appétit frugal. Sa mission requerrait du temps et la patience était également un de ses atouts. Confiant dans sa réussite, il s'installa le plus confortablement possible sur l'un des escarpements rocheux pour attendre.
Quand le campanile sonna midi dans le lointain, son contact apparut sur la crête, comme convenu. Sa silhouette mince s'emmitouflait dans une grande cape brune qui masquait son identité. Glissant avec une aisance remarquable le long des roches abruptes, le nouvel arrivant le rejoignit rapidement. D'un bon gracieux, il franchit les derniers mètres qui le séparaient du plateau.
Un léger sourire aux lèvres, l'homme laissa son comparse s'approcher sans quitter son coin d'ombre. Le capuchon rabattu dissimulait son visage, et il se demanda si un être normalement constitué pourrait supporter longtemps ce vêtement par une telle chaleur. En l'occurrence, sa question demeurerait sans réponse. Il était bien placé pour savoir que, tout comme lui, son complice bénéficiait d'avantages hors de portée du commun des mortels. Jugeant être suffisamment près pour lui parler, celui-ci s'immobilisa sur un promontoire éclairé de soleil. Il le dominait de toute sa hauteur, comme pour lui rappeler qu'il était le seul décisionnaire.
« Il va falloir que tu te montres extrêmement prudent pour repartir, l'admonesta une voix jeune et féminine en guise de salutation. Le Grand Pope a renforcé la surveillance, et l'un des gardes en faction le long de la côte t'a aperçu ce matin. Tu ne devras pas revenir avant quelque temps.»
À moitié allongé sur une pierre plate, le buste relevé sur ses deux coudes appuyés en arrière, l'homme ne parut éprouver aucune inquiétude à cet avertissement. Il y avait tant de temps qu'il vivait en paria, que sa réactivité pour se prémunir de la moindre menace était devenue une seconde nature. L'expression matoise, il observa un instant son interlocutrice. Le déploiement des pans de sa cape lui interdisait de contempler sa silhouette, et il trouvait cela dommage. Pour l'avoir maintes fois croisée au naturel, il savait qu'elle était fort agréable à regarder. Dangereuse aussi. Mais ce n'était pas cet élément qui l'obligerait à modifier sa pose nonchalante.
Sans se soucier de sa mise en garde, il demanda :
«Qu'as-tu d'autre à m'apprendre ?
— J'ai espionné une des leurs conversations, et je sais de source sûre qu'ils vont rapatrier les Ors perdus, le renseigna-t-elle sans cacher sa satisfaction. La bonne nouvelle, c'est qu'ils n'attendront pas de tous les avoir repérés avant d'agir. Ils craignent des représailles à leur encontre si leur situation atteint des oreilles malintentionnées. »
Un sourire de loup découvrit les dents blanches de son vis à vis, lui donnant presque une expression agréable. Âgé d'une vingtaine d'années, l'homme montrait un visage taillé à coup de serpe. La trace d'une ancienne blessure barrait son front et une partie de la joue droite. Grand et de forte carrure, il portait un ensemble vert sombre proche des tenues de combat, parfaitement adapté à son corps à la musculature sèche et aguerrie aux arts martiaux. Ses yeux, aussi noirs que sa courte chevelure, brillaient d'une intelligence toujours à l'affût et rares étaient ceux qui parvenaient à soutenir leur éclat. Il y avait quelque chose de malsain dans sa manière de toiser les autres, et instinctivement les humains ordinaires s'écartaient de sa route. Il aimait susciter la peur, et à cet instant, il regrettait que le port du masque l'empêchât de voir la figure de la jeune femme en face de lui.
« Il serait malvenu de leur donner tort, rétorqua-t-il avec un brin d'ironie.
— Je pense qu'ils devraient entrer en contact avec les chevaliers des Gémeaux, du Capricorne, du Cancer et des Poissons d'ici peu de temps, poursuivit-elle sans relever son interruption. Mais malgré leurs efforts, ils semblent toujours dans l'impossibilité de toucher le Verseau.
— C'est parfait pour toi ça, n'est-ce pas ?
— Oui. Je reconnais que je n'aurais jamais imaginé que le Scorpion me servirait ainsi la tête de son cher Camus sur un plateau.»
Froide et tranchante, la voix de la jeune femme suintait de haine. Connaissant la cause de sa rancune, son interlocuteur eut du mal à retenir un rire. Les rigueurs de sa propre existence et son inclination naturelle l'armaient pourtant de cruauté. Devenu mercenaire pour survivre, il louait ses services aux ambitions les plus diverses, sans état d'âme. Justifiées ou non, les raisons de ses commanditaires ne le regardaient pas. S'il détruisait une vie, il le faisait sans se soucier de savoir si sa victime était innocente. Il agissait comme l'on éteint la lumière d'une pièce avant de la quitter. Avec la plus totale indifférence. Redoutable, impitoyable, et d'un sadisme chevillé au corps, il organisait ses missions dans les moindres détails et rares étaient ses ennemis vivants pour parler de ses méthodes.
Mais il devait admettre que la jeune femme le surpassait quant au seuil minimal de contrariété qui la poussait à attaquer. Un paradoxe pour qui connaissait son parcours. Car, si quelqu'un devait parvenir à gérer ses émotions, c'était bien elle. À ses yeux, son mobile semblait si anodin, qu'il rendait sa cible encore plus vulnérable. Et il se disait que si le Verseau avait eu la possibilité de se défendre, l'effet de surprise face à son acrimonie aurait été tel, qu'elle serait sans doute arrivée à l'atteindre au sein même du Sanctuaire.
Ne jamais sous-estimer la réaction d'une femme en colère. La détermination de celle-là lui donnait raison. Mais le but du jeu était bien plus complexe qu'elle se l'imaginait, et la situation présente servait magistralement ses intérêts privés. En cherchant à annihiler celui qu'elle haïssait, elle ne se doutait pas qu'elle lui donnait la clé pour broyer la personne que lui-même convoitait derrière. Il allait décidément beaucoup aimer cette mission.
« Il ne faut pas que les autres le retrouvent avant nous, poursuivit-elle avec fermeté. En aucun cas. Camus doit rester ma proie.»
La nouvelle qu'il lui apportait la transporterait sans doute de joie dès qu'elle la connaîtrait. Un instant, il hésita à la lui révéler immédiatement. Mais jouer encore un moment avec son aversion pour le Verseau était trop tentant.
« D'accord, approuva-t-il. Mais notre réussite dépendra en grande partie du hasard.
— Sauf que nous avons un coup d'avance, le reprit-elle avec un soupçon d'agacement dans la voix. Ils le cherchent sans savoir que nous le faisons aussi. Donc même s'ils se hâtent, ils ne se précipiteront pas. Ils se méfient, mais ils ignorent d'où va venir le danger. À nous d'exploiter la faille. Je me charge de récolter des informations au Sanctuaire. Occupe-toi de leurs contacts extérieurs. Certains pourraient laisser échapper des renseignements intéressants. Tu as reçu un entraînement de chevalier tout aussi performant que le mien. Et il fut un temps où tu côtoyais également le Verseau. Ça te donne tout de même quelques avantages. À toi de t'en servir pour aider tes hommes à ratisser large. Retrouve Camus, et je tiendrai mon engagement envers toi. »
Ce rappel à mots couverts du marché passé entre eux lui arracha un nouveau sourire. Elle pensait vraiment avoir toutes les cartes en main. Déterminée, rancunière, cruelle et sûre d'elle. Un peu trop peut-être. Elle n'avait pas à s'inquiéter. Il tiendrait parole. Sa propre vengeance en dépendait.
Quittant sa pose alanguie, il se releva pour se rapprocher de la jeune femme.
« Décidément, tu as vraiment tout prévu, dit-il en s'arrêtant à quelques pas.
— Il y a trop longtemps que j'attends ça ! cracha-t-elle, sans cacher sa malveillance. Le destin ne t'a certainement pas guidé vers moi par hasard. Lorsque j'ai compris qui tu étais réellement, je me suis dit qu'un Dieu devait te protéger pour que tu aies échappé aux agents du Sanctuaire. Même en te cachant sous la défroque d'un homme ordinaire, tes exploits de tueur ne sont pas passés inaperçus. Le Domaine Sacré aime se tenir informé sur ceux qui pourraient déstabiliser le monde. Mais ses sbires ne te connaissent qu'à travers ton nom d'emprunt, heureusement pour toi.
— C'est une bonne chose pour la mise en place des représailles que je t'ai promises, commenta-t-il froidement. Sans cela, la contrepartie que tu me destines souffrirait d'un sacré défaut.
— Tu n'as rien à craindre de ce côté-là. Ils n'ont jamais fait le rapprochement entre l'homme de main que tu es devenu et qui tu étais autrefois. Ils te croient mort.
— À moi donc de montrer profil bas, si je veux rentrer au bercail sans réveiller les soupçons, approuva-t-il d'un ton dur.
— Je me demande ce qui peut bien pousser quelqu'un comme toi à revenir ? tenta-t-elle de satisfaire sa curiosité.
— Notre marché s'arrête au service que nous nous rendons mutuellement, répliqua-t-il avec une pointe de menace dans la voix. Je t'aide à te débarrasser du Verseau, tu te débrouilles pour que je retrouve une place au Sanctuaire. À partir du moment où je mettrai officiellement un pied sur cette île, nous ne nous serons jamais rencontrés. Point final. »
Elle ne prit pas ombrage de la brutalité de sa répartie ni de sa réserve. Il était toujours demeuré discret sur ses mobiles. Elle lui avait exposé les siens en cherchant un peu stupidement une sorte d'approbation compréhensive de son côté. Elle l'avait préalablement recruté en ne pensant avoir affaire qu'à un mercenaire reconnu pour son efficacité. Quand il s'était dévoilé pour lui imposer ses conditions, elle avait ressenti une bouffée d'allégresse. Il était le seul auprès duquel elle pouvait se permettre d'épancher sa rancœur. Il l'avait écouté en silence, l'air vaguement amusé, et elle avait failli lui sauter au visage. Mais elle avait besoin d'un allié. Alors elle avait muselé son orgueil. C'était un individu dangereux, et elle n'irait pas le provoquer au-delà du raisonnable. À partir du moment où il accomplissait sa part du marché, bien évidemment.
D'un saut léger, elle descendit du rocher sur lequel elle était perchée. S'éloignant de quelques pas, elle alla s'asseoir à l'ombre à son tour. Son mouvement semblait naturel, mais l'homme ne s'y trompa pas. Elle n'aimait pas le sentir aussi proche.
« Comme tu voudras, concéda-t-elle en haussant les épaules. De toute manière j'aurai d'autres chats à fouetter une fois que tu seras rentré. Veille seulement à tenir Camus à l'écart à ce moment-là.
— Ne t'inquiète pas. Lorsque je reviendrai, il sera entièrement sous ma coupe.
— Bien. Il ne nous reste plus qu'à le retrouver avant Milo pour que tu puisses te charger de lui. J'apprécie tout particulièrement ta manière de briser les gens.
— Tu me flattes.
— Non, je sais reconnaître les meilleurs. Et je te rappelle que tu as intérêt à réussir ton coup. Parce que dès qu'il sera en possession de l'intégralité de ses pouvoirs, s'il lui prend l'idée de se rebeller, tu vas avoir du mal à contrer un chevalier d'Or.
— Tes recommandations sont inutiles. Chevaliers d'Or ou non, une fois passé entre mes mains, je doute qu'il se remette du traitement que je lui réserve. Pour tenir le coup, il aura même besoin de moi. J'ai toujours été un excellent marionnettiste. Mais tu vas te compliquer la vie. Mort, il sortirait définitivement de tes préoccupations, non ?
— Mort, il me priverait du plaisir de le voir souffrir, comme j'ai pu souffrir, moi ! »
L'homme eut un rire cynique.
« Tu es d'une grande cruauté, répliqua-t-il enfin. Je te rappelle que toi, tu ne seras pas passée préalablement entre mes mains. »
Un frisson désagréable traversa le dos de la jeune femme. Sous son nom d'emprunt, son interlocuteur était effectivement connu pour son inventivité et sa compétence dans l'art de torturer les gens. Il le faisait talentueusement, pour les détruire irrémédiablement. C'était un orfèvre en la matière, qui trouvait toujours la faiblesse qui brisait au point le plus sensible celui qui avait le malheur de lui être livré. Un dernier brin de respectabilité lui disait qu'elle l'avait choisi en raison de la puissance de l'adversaire à abattre. La vérité était plus sale. Elle souhaitait l'anéantissement du Verseau et se plaisait de lui orchestrer une chute extrêmement douloureuse. Néanmoins, elle répliqua avec une parfaite mauvaise foi :
« Tu ne peux pas savoir ce que j'ai éprouvé durant toutes ces années.
— De la frustration ? De la jalousie ? De la haine ? » susurra-t-il avec une moquerie provocante.
Il comprit avec plaisir que sa pique faisait mouche en la voyant vivement relever la tête pour le fixer des yeux morts du masque anonyme qu'elle portait. Mais malgré sa colère elle n'osa pas le contrer. Il était satisfait. Il commençait à prendre l'ascendant sur elle. Passé maître dans l'art de manipuler ses semblables, il jugea que la leçon était suffisante. C'était le moment d'endormir sa méfiance en la récompensant.
«Il se pourrait que ton désir se réalise plus rapidement que prévu », poursuivit-il en adoptant un ton neutre.
Oubliant son irritation, elle mordit immédiatement à l'hameçon.
« Tu as une piste ?
— Plus qu'une piste. Deux de mes hommes viennent de le retrouver. Ils l'ont mis à l'abri en attendant que je les rejoigne. Reste à déterminer avec toi quand tu veux que je le ramène. »
— Et c'est maintenant que tu me le dis ? gronda-t-elle avec irritation.
— La conversation précédente ne manquait pas d'intérêt. Et puis, j'avais besoin d'être certain que tu ne regretterais pas l'ordre que tu m'as donné le concernant. Une fois que j'aurai commencé avec lui, il n'y aura pas de retour en arrière. Sois-en consciente.
— J'en suis parfaitement consciente. Et je t'ai choisi parce que tu es le seul en capacité de le briser », répliqua-t-elle sans une once de compassion.
Le cœur battant, la jeune femme réfléchissait à toute allure. Camus était déjà entre ses mains. C'était inespéré. La chance tournait enfin. Se relevant, elle s'approcha de son comparse presque à le toucher. La joie balayait la crainte qu'il lui inspirait.
« Garde-le en lieu sûr, lui commanda-t-elle. Ne le ramène pas ici avant la veille de l'échéance du marché d'Hadès. »
Mais son interlocuteur secoua la tête d'un air contrarié.
« Comment veux-tu que cela ne leur paraisse pas suspect si nous jouons sur un tel timing ? Je te croyais plus maline.
— Enfin, à quelque chose près, concéda-t-elle, en passant l'éponge sur sa remarque. Je conçois qu'un retour inespéré les intriguerait. Mais si tu veux que je parvienne à endormir leur méfiance à ton égard, j'ai besoin de temps. Disons… quatre mois. De ton côté, ça devrait te permettre de prendre totalement l'ascendant sur Camus.
— Totalement, en effet. À ce rythme, je vais sans doute devoir le ménager »,
— Pas trop, tout de même, le reprit-elle. Je veux qu'il soit incapable de se sortir du piège que nous lui tendons. Et qu'il en crève ! »
L'homme inclina la tête en guise d'assentiment. Les exigences de la jeune femme parvenaient encore à le surprendre, et c'était une chose qu'il appréciait chez elle. Pour un peu, il aurait presque pris le Verseau en pitié.
Note de fin : Première publication mai 2010 - Chapitre modifié en juin 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 524 mots de plus).
