Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précaution prise pour certains chapitres).
Genre : Angst.
Note : Ce chapitre a la particularité d'être totalement écrit de manière narrative. En le lisant, vous comprendrez pourquoi, mais je rassure ceux que ce genre rebute, ce ne sera pas le cas des suivants.
Petit Jeu : Je pense que vous rattacherez facilement les cinq parties de ce chapitre, aux chevaliers absents qui leur correspondent. Mais identifierez-vous aussi aisément les pays où ils se trouvent ? J'ai laissé des indices, mais je reconnais que pour deux d'entre eux ce sera plus difficile.
Résumé du précédent chapitre (Les comploteurs de l'ombre) : Un garde a aperçu une embarcation aborder en secret sur l'île. Shion est inquiet, car l'information sur la situation catastrophique des cinq renégats commence à se rependre. Il décide d'accélérer le mouvement de rapatriement des quatre localisés, tout en accordant le maximum d'hommes et de moyens pour retrouver Camus. Pendant ce temps un inconnu réussit à déjouer la sécurité. Il est là pour se venger, mais aussi pour servir d'homme de main à une autre personne qui désire prendre sa revanche sur le Verseau. Lui-même souhaite se venger du Scorpion. Un lien ancien rattache cet homme au Sanctuaire. Contre la promesse de son commanditaire de l'aider à y revenir de manière officielle, il obéira à ses ordres. À savoir : briser Camus de façon impitoyable, mais sans le tuer, pour ensuite pouvoir le ramener sur l'île en le maintenant sous sa coupe. Car ce que veut la mystérieuse ennemie de Camus, c'est avant tout de voir souffrir ce dernier. L'homme révèle alors que deux de ses sbires viennent de retrouver le Verseau. Satisfait, la jeune femme lui octroie quatre mois pour parvenir à détruire Camus.
CHAPITRE 5 : LA RONDE DES ABSENTS ( mise à jour 3 juillet 2014)
Assis dans un large fauteuil en osier garni de coussins, le jeune homme laissa retomber avec lassitude la main qui tenait son livre sur ses genoux. Il s'était découvert un goût prononcé pour les poèmes de Katarina Frostenson (1), mais ce jour-là, la lecture elle-même ne lui apportait aucun apaisement. Installé à l'ombre d'un grand chêne au fond du jardin il se détendait loin de la résidence. Situé un peu en hauteur sur un terrain verdoyant, son lieu de repos lui permettait de voir sans être vu. Le fouillis d'un massif de rhododendrons emmêlés de rosiers le dissimulait en partie aux promeneurs du parc, et seul un couple de mésanges s'enhardissait à picorer jusqu'à ses pieds.
Sa convalescence l'autorisait à s'échapper plus facilement au-dehors. Le personnel soignant lui faisait à présent suffisamment confiance pour ne pas l'espionner sans arrêt, et il aimait s'isoler de cette façon. Malgré la chaleur, une mince couverture demeurait posée sur les jambes. Incapable de trouver un point d'intérêt fixe, son regard errait avec une sorte de nostalgie inquiète autour de lui. Les dernières roses de juin exhalaient un parfum entêtant et doux à respirer. Fermant les paupières, il s'imprégna de cette odeur à la fois sucrée et acidulée. Sa mémoire éparpillée en gardait une trace fugace, mélange de fascination, d'émerveillement, et de terreur. Un amalgame de sensations étonnant pour l'effleurement de souvenirs rattachés à de simples fleurs. La réalité l'obligeait pourtant à admettre qu'il correspondait bien aux cauchemars qui l'assaillaient de plus en plus régulièrement depuis quelque temps.
Un coup de vent léger balaya sa chevelure bouclée, rabattant de longues mèches sur son visage. D'un bleu de ciel limpide, elle s'harmonisait aux pâles iris couleur de myosotis de ses yeux qu'il venait de rouvrir. Avec indifférence, il laissa le souffle tiède malmener sa coiffure. Globalement, les gens le trouvaient beau, et il avait rapidement appris à décoder les regards que l'on portait sur lui. Admiration, jalousie, ou désir plus ou moins bien dissimulé se lisait dans la plupart. La première fois qu'il s'était miré dans une glace, il avait dû convenir que quoi qu'il fît, il passerait difficilement inaperçu. Il était réellement d'une grande beauté, et son côté androgyne troublait autant les hommes que les femmes. Mais il n'en retirait aucune satisfaction.
Ne plus se remémorer qui l'on était et se découvrir un corps de rêve pouvaient paraître encourageant. Pourtant, bizarrement, il ressentait ce que beaucoup lui enviaient comme un handicap. A l'exemple du parfum des roses, la vue d'un physique que l'on disait parfait lui laissait un goût amer dans la bouche. Comme un indéfinissable relent d'inachevé, qui augurait de réminiscences pesantes et peu agréables. Cet attrait, qui endormait la méfiance de beaucoup, lui avait cependant permis d'obtenir facilement de l'aide lorsqu'il s'était éveillé un matin en ignorant qui il était.
Ses premiers vrais souvenirs remontaient à peine à trois semaines. Il avait ouvert les yeux sur un univers forestier, peuplé d'épinettes, de pins gris, de sapins et de mélèzes. Les rayons du soleil caressaient sa peau à travers les fûts des grands arbres, mais il avait malgré tout frissonné sous la fraîcheur matinale. Il ne se rappelait plus qui il était, ni comment il était arrivé là. Il savait encore moins où il se trouvait et il souffrait d'une terrible migraine. Il se sentait épuisé comme s'il venait d'affronter la pire épreuve de sa vie, et il était entièrement nu.
Totalement désorienté, il s'était laissé bercer un moment par le crissement des insectes et le chant des oiseaux. Puis, il avait fini par se mettre en mouvement, plus pour se réchauffer que dans l'optique de repérer une issue à ce monde sylvestre. Son mal de tête s'atténuant, il avait enfin pu réfléchir avec plus d'efficacité. Sa situation paraissait aussi incompréhensible que peu brillante. Le plus pressé demeurait de sortir de cette cathédrale végétale. Mais difficile de retrouver sa route dans un tel labyrinthe naturel.
La forêt semblait s'étendre sur des kilomètres. Vallonnée et entrecoupée de nombreux cours d'eau, elle l'obligeait parfois à rebrousser chemin sur de longues distances. Son endurance le surprenait agréablement, mais les irrégularités du terrain déchiraient ses pieds nus, et il avait rapidement compris qu'il ne pourrait pas marcher indéfiniment. Il essayait d'aller droit devant lui, espérant rencontrer un sentier avant de tourner en rond. S'il ne se rappelait plus qui il était, il se souvenait par contre très bien de sa géographie, et il n'avait eu aucun mal à identifier la partie du monde où il se déplaçait en apercevant un élan et trois castors. Il avait croisé les doigts pour ne pas tomber sur un ours. L'immensité des contrées boisées des deux pays frontaliers dont il devait fouler l'un des territoires ne le rassurait pas vraiment. Alors, quand les bruits lointains mais familiers d'une activité humaine avaient attiré son attention, il avait eu un soupir de réel soulagement.
Le soleil se couchait lorsqu'il était parvenu à l'orée d'une bourgade, essentiellement composée de pavillons et de jardins. Une prudence instinctive l'avait retenu de dévoiler immédiatement sa présence, et il était resté caché jusqu'à la nuit tombée en observant les allées et venues des autochtones. S'il comprenait leur langue, il savait que ce n'était pas celle qu'il parlait habituellement. Mais il était incapable de se souvenir du dialecte qu'il employait couramment.
La faim et le froid l'avaient rapproché des habitations et il s'était glissé dans une petite cabane en bois un peu à l'écart. Une cagette de pommes flétries lui avait permis de se caler l'estomac, et il s'était emmitouflé dans une toile de tente pour passer la nuit. Le propriétaire des lieux l'avait découvert au matin suivant. Son expression inquiète, sa jeunesse, son accent étranger et sa gêne avaient aussitôt amadoué le quinquagénaire, qui lui avait offert un solide petit déjeuner, après lui avoir donné quelques vêtements, trop grands, mais bien utiles.
Rassuré par sa bienveillance, il avait laissé l'homme contacter les autorités qui l'avaient ensuite pris en charge. Personne n'avait mis en doute sa bonne foi. Son interrogatoire se soldait par l'ouverture d'une enquête pour essayer de résoudre l'énigme qu'il représentait. Face à sa condition physique dégradée, il avait été emmené dans l'institution médico-sociale où il séjournait toujours. Malgré les recherches, aucune piste ne permettait encore de déterminer qui il était ni d'où il venait.
Petit à petit, il recouvrait ses forces. Découragé par le peu de réactivité de sa mémoire, le jeune homme avait finalement accepté que son histoire soit relatée par la presse pour un appel à témoin. L'article devait paraître le lendemain, mais il n'en espérait aucun miracle. Sa situation étonnante avait déjà fait le tour de la province et personne ne s'était manifesté. Il s'inquiétait aussi de tous les cauchemars qui peuplaient à présent ses nuits. Certains l'éveillaient en sueur dans un état proche de la panique. Le plus souvent, il parvenait malgré tout à se rendormir, après qu'une sorte de présence inexplicable, qu'il percevait dans un demi-sommeil, l'eût apaisé d'une voix rassurante.
Au matin, il ne retenait de ces rêves que des bribes incompréhensibles. Des représentations de combats totalement improbables, des paysages sortant de l'ordinaire, des personnages incongrus. Le pire étant que ce mélange effrayant avait un goût de réalité. Il n'en avait pas parlé au médecin chargé de le suivre, certain que celui-ci diagnostiquerait un problème mental qui l'obligerait à demeurer un peu plus longtemps dans cette institution. Il ignorait ce qu'il allait devenir, mais il avait besoin de reprendre sa vie en main.
Des milliers de kilomètres plus loin, un deuxième homme, aussi jeune et perdu, s'interrogeait en surveillant le chemin raviné de montagne qui menait jusqu'à son repaire. Pour la quatrième fois en moins de trois semaines, il venait de visiter le garde-manger de la seule ferme encore habitée de la vallée, et bien qu'il eût pris soin de ne pas piller ses réserves, il savait que sa dernière incursion n'était pas passée inaperçue. Le traquenard tendu par le propriétaire spolié avait bien manqué de fonctionner, et il ne devait qu'à ses réflexes exceptionnels, d'avoir échappé aux féroces mâchoires d'un piège à renard dissimulé sur le sol entre deux étagères. Il se doutait que l'exploitant n'en resterait pas là. Depuis l'aurore, les échos des aboiements d'un chien de chasse résonnaient entre les pitons rocheux qui l'entouraient. Fort heureusement pour lui, il connaissait aussi la manière de brouiller une piste. Il ignorait d'où il tenait cet apprentissage, mais celui-ci se révélait bien utile.
Il s'était éveillé un matin au pied d'une cascade de montagne, sur la petite margelle de pierre qui enserrait le réceptacle de la chute d'eau creusée au fil des ans. Autour de lui, des pans de roches grises verticaux formaient une sorte de fer à cheval infranchissable, qui délimitait de hauts pâturages descendant assez abruptement dans la vallée. Les vestiges d'un chemin muletier menaient jusqu'à l'eau claire, avant de repartir à l'assaut des crêtes par le seul passage permettant d'accéder à l'autre versant. Dévalant la pente herbeuse en un torrent aussi impétueux que sinueux, le flot rapide se perdait dans une forêt de conifères, naissant une centaine de mètres plus bas.
Transi de froid, il avait constaté avec déplaisir qu'il était entièrement nu, et son premier souci avait été de trouver un abri en attendant que le chaud soleil printanier reprît ses droits. Fort heureusement pour lui, il avait vite découvert une grotte dissimulée par un amas de rochers. Depuis, cet antre était devenu son repaire. Il lui aurait été facile de redescendre dans la vallée pour chercher du secours, mais un obscur relent de méfiance le retenait. Il ne savait plus qui il était, il ignorait comment il s'était retrouvé là, et bizarrement, il obéissait à une sorte de voix annexe de plus en plus présente dans son esprit, qui lui disait de patienter.
Il avait rapidement repéré la ferme isolée, lieu de ses rapines, et il avait mis à profit le premier soir pour s'en rapprocher et dérober quelques vêtements et un peu de nourriture. Le pantalon de toile était trop court et les chaussures de marche un peu étroites, mais c'était toujours mieux que rien s'il devait tomber sur un touriste égaré dans les hauteurs. C'était semblait-il une espèce extrêmement répandue dans ce pays. Pays, qu'il avait d'abord eu du mal à identifier, tant les langues de ces montagnards du dimanche qui se promenait un peu plus bas durant la journée étaient multiples. La chaude veste de mouton l'aidait heureusement à passer les nuits sans trop de difficultés, encore un peu froides au-delà de deux mille cinq cents mètres. Il s'était néanmoins promis de rembourser dès qu'il le pourrait son involontaire bienfaiteur, au centuple s'il en avait la capacité.
Les aboiements du chien s'éloignaient. Apparemment, le fermier renonçait à ses recherches pour aujourd'hui. S'avançant prudemment à découvert devant l'entrée de la grotte, le jeune homme prit soin de vérifier que personne ne se trouvait dans les environs immédiats avant de s'engager sur la pente. Un peu plus bas, il avait repéré de nombreux buissons de myrtilles, si dangereusement accrochés aux rochers surplombant le vide, qu'il était sûr qu'aucun touriste n'avait pu les atteindre. Il s'était personnellement découvert un don étonnant pour l'alpinisme de l'extrême. Dans ce domaine, seuls les bouquetins et les isards présents sur ce versant pouvaient le concurrencer. Il en profitait pour assouvir sa gourmandise, tout en épargnant son malheureux voisin.
Son envie fruitée satisfaite, il revint près de la cascade pour faire un brin de toilette. Sans peigne, il avait du mal à discipliner son épaisse chevelure brune, et bien que poussant très lentement, un début de barbe naissante le gênait. Une fois ces ablutions sommaires terminées, il s'installa du mieux possible sur la pierre plate réchauffée par la température printanière. Le soleil commençait à décliner à l'horizon, et il savait que bientôt il entrerait en contact avec celui qui, de manière de plus en plus claire, communiquait à travers son esprit. Il attendait cet étrange rendez-vous journalier avec une certaine impatience. Car si son réveil l'avait désorienté, il avait bizarrement très vite acquis la conviction qu'il n'était pas seul. Cela ne s'expliquait pas, et rien de concret ne lui aurait permis de valider cette impression. Mais depuis qu'il avait ouvert les yeux sur ce pan de montagne inconnue, il lui semblait qu'un ange veillait sur lui. C'était une évidence.
Au début, cela se résumait à un sentiment indéfinissable, une sorte de plénitude qui le saisissait dans ses instants d'abattement. Et puis, étaient arrivés les cauchemars. Effrayants de réalisme et d'extravagance. C'était à ce moment-là que la présence dans son esprit avait commencé à se manifester de manière plus formelle. Sécurisante et positive, elle l'aidait à progresser au milieu cette jungle onirique en l'assurant que tout se passerait bien. Et depuis quelques jours, il pouvait clairement l'entendre à travers sa conscience alors qu'il était éveillé.
C'était une voix étonnamment calme et posée, à la fois douce et raisonnable, masculine, et qui lui paraissait étrangement familière. Elle l'interrogeait sur son environnement. Elle lui demandait de patienter encore un peu, l'encourageant à tenir, le temps qu'on le retrouvât. Car on allait bientôt venir le chercher. La voix le lui avait promis, et il la croyait.
Sous une autre latitude, un troisième homme sortait du sommeil en maugréant. Assommé par les petites pilules roses que deux infirmiers peu conciliants l'avaient obligé à avaler, il avait dormi plus de douze heures d'affilée. Il détestait se réveiller ainsi, plus nauséeux que s'il s'était pris une cuite particulièrement sévère et la bouche sèche. D'une main, il fourragea dans sa courte chevelure en bataille d'un bleu soutenu, avant de se redresser pour chasser l'ultime brume qui voilait son regard, d'une couleur céruléenne.
Derrière la vitre de la fenêtre grillagée, le soleil était déjà haut. La journée devait être bien entamée, ce qui ne fit que rajouter à sa mauvaise humeur. Il avait beau savoir que les heures à venir allaient s'égrener avec une lenteur désespérante, il n'aimait pas se lever aussi tard. Il ignorait comment il s'appelait, d'où il venait et ce qu'il avait bien pu faire les vingt dernières années, mais il était au moins certain d'une chose : la grasse matinée ne cadrait pas avec sa vie précédente.
Et puis avec tout ça, il avait encore raté le repas de midi. Pas que la cantine soit extraordinaire. C'était plutôt à qui serait assez malin pour demander à un membre de sa famille ou à un ami de lui procurer un peu de nourriture « goûteuse » lors des visites. Mais pour l'heure, son estomac criait famine. En ce qui le concernait, personne ne semblait le connaître, et son caractère exécrable avait rapidement détourné les âmes charitables.
Il n'avait pas vraiment paniqué lorsqu'il avait repris conscience dans une ruelle étroite et sale. Le lieu puait le vomi et l'urine, et il faisait nuit. Des éclats de voix lui parvenaient de la rue principale dont la jonction de lumière s'affichait une vingtaine de mètres plus loin. Ceux-ci tendaient à lui prouver qu'il se trouvait dans un quartier chaud. Bruits de circulation ralentie, appels et rires d'hommes plus ou moins ivres, réponses gouailleuses de filles dans une langue dont il ne saisissait pas toutes les subtilités, musique de bar, le tout noyé dans une chaleur étouffante avec l'impression qu'un rouleau compresseur lui était passé dessus.
Le mal de crâne qui lui martelait les tempes l'avait incité à penser qu'il avait abusé de produits plus ou moins licites, et il s'était tant bien que mal redressé pour s'adosser au mur derrière lui en attendant que ses idées se remettent en place. La ruelle n'étant pas éclairée, il bénéficiait d'une relative tranquillité pour récupérer. Ce cul-de-sac servait visiblement de décharge à ciel ouvert à l'un des établissements proches. Une montagne de bouteilles de tequila vides et d'emballage de tacos le dissimulait. Ce qu'il trouvait relativement appréciable, car il était entièrement nu.
Sa nudité l'avait frappé dès qu'il avait repris ses esprits. Pas qu'il fût d'une pudeur excessive, mais pour se promener en ville, quelques vêtements aidaient tout de même mieux à passer inaperçu. Et bien que rien de précis ne validât sa méfiance, pour une raison qu'il s'expliquait mal, il n'avait pas envie de se faire remarquer. Le second point négatif se rapportait à sa mémoire. Malgré tous ses efforts, il ne se souvenait de rien. C'était horripilant d'ailleurs ce problème de ne pas se rappeler. Surtout quand l'impression d'un danger diffus planait autour de vous. Il ignorait ce qu'il pouvait bien faire dans la vie, mais sa musculature développée lui laissait présager qu'il pourrait se servir de ses poings en cas d'urgence. Une pensée qui lui avait parue fort plaisante.
Il avait espéré qu'un besoin pressant attirerait un homme de sa corpulence dans la ruelle. Lui voler ses vêtements serait un jeu d'enfant. Mais la chance semblait avoir décidé de l'abandonner, et il avait attendu en vain. Enfin, le ciel s'était nimbé des premières traînées laiteuses de l'aube, et le charivari adjacent nettement calmé. Il avait alors songé à s'éclipser discrètement. Mais pour aller où ? Il n'avait aucune idée de la ville où il se situait. Quant au pays, il y en existait plusieurs à parler cette langue, bien que l'odeur récurrente de pozole et de quesadillas qui imprégnait l'air lui donnât une petite indication.
Il devait dégotter une planque pour passer la journée, récupérer coûte que coûte ne serait-ce qu'un pantalon, trouver un morceau à manger et dormir quelques heures. Il aviserait ensuite. Et qui sait, d'ici là la mémoire lui serait peut-être revenue ? De toute manière, se morfondre ne lui apporterait rien, seule l'action l'aiderait à s'en sortir. Agir. Ça au moins, il savait que c'était dans sa nature.
La malchance avait voulu qu'il tombât directement sur une voiture de police en patrouille en quittant la ruelle. S'enfuir n'avait servi qu'à indisposer les fonctionnaires à son encontre, et ne connaissant pas le terrain, il s'était rapidement fait piéger dans une impasse. La sagesse la plus élémentaire lui avait commandé d'adopter profil bas. Mais sa mésaventure commençait fortement à lui peser. Ne recevant aucune réponse adéquate à ses questions, l'un des deux policiers avait alors décidé de le secouer. Mal lui en avait pris. Un coup de poing bien placé, que le jeune homme n'avait pourtant pas jugé particulièrement fort, avait envoyé le flic valdinguer de l'autre côté de la rue, complètement sonné.
Utilisant sa matraque, son collègue l'avait immédiatement assommé en le frappant par-derrière. Au bout du compte, son comportement violent, sa petite tenue et son apparente amnésie lui avaient valu un aller simple dans l'asile le plus vétuste de la mégapole. Depuis il y végétait, un des psychiatres l'ayant décrété dangereux. Le médecin avait déclaré qu'il ne consentirait éventuellement à lever son veto, que lorsque son pedigree aurait été clarifié, ou qu'une personne fiable se manifesterait pour se charger de lui.
Malgré sa rage de se retrouver enfermé entre quatre murs, il se sentait bizarrement en sécurité au sein de l'établissement. Comme si son état présent le désignait en tant que proie à l'extérieur, et que personne ne songerait à venir le débusquer là.
Les jours qui s'enchaînaient se ressemblaient dans leur monotonie, mais les nuits se teintaient d'un crescendo cauchemardesque, que les drogues ne parvenaient pas toujours à canaliser. La violence qui habitait ses rêves le dérangeait moins que l'apparente inhumanité qui l'animait face à la cruauté de certaines situations. C'était comme s'il se transportait dans un ailleurs irréel et pourtant véridique, dont la résurgence l'armait d'une sorte de fureur primale depuis longtemps éradiquée. Certains matins, il se réveillait en trouvant presque plaisante sa condition actuelle. Comme si ces cauchemars absurdes pouvaient avoir un lien quelconque avec son passé. Néanmoins, il se gardait bien d'en parler aux infirmiers chargés de sa surveillance. Il n'avait pas envie de goûter à d'autres traitements chimiques.
Instinctivement, et un peu stupidement lorsqu'il y réfléchissait, il s'accrochait à ces rêves comme à une porte de sortie. Et quand, voilà deux jours, il s'était mis à entendre distinctement une voix dans sa tête alors qu'il enchaînait une cinquantaine de pompes sur le sol de sa chambre pour occuper le temps, il n'avait pas marqué plus qu'un sursaut de surprise. Tout au plus s'était-il interrogé sur la stabilité de son état mental, avant de décider que somme toute, si cette voix lui permettait de renouer avec la réalité de son passé, son intérêt était de l'écouter.
Allongé sur une couchette en bois maintenue en hauteur par deux barres de fer encastrées dans le mur, un quatrième homme reprenait difficilement son souffle. La chaleur qui régnait dans sa cellule était épouvantable, mais plus que l'atmosphère étouffante, c'était la brutalité des coups qu'il venait de recevoir qui le faisait haleter. Il avait certainement des côtes cassées, et s'il s'en référait à la couleur violacée qui s'étendait sur son abdomen, il allait grimacer plus que de coutume dès qu'on l'obligerait à se relever.
Le soleil de midi s'engouffrait par la mince ouverture percée en haut du mur qui lui faisait face. La lumière crue l'éblouissait, mais il se sentait trop mal pour changer de place et il gardait un bras replié sur ses yeux à moitié fermés. D'un geste las, il essuya d'un revers de son autre main le sang qui coulait de ses lèvres éclatées. Sa longue chevelure ondulée aux reflets marine s'emmêlait de ne plus être régulièrement brossée, et la sueur collait sa peau de poussière.
Les nuits qu'il affrontait avec un mauvais sommeil l'épuisaient. Rompus aux tortures en tous genres, ses geôliers s'ingéniant à le réveiller à intervalles irréguliers sans raison particulière, sinon pour briser son rythme de repos. Son dernier repas datait de trois jours, il n'avait pas bu depuis près de douze heures, et sa gorge était si desséchée qu'il lui semblait qu'on avait passé une râpe au fond du gosier. Jamais il ne s'était encore senti aussi mal. Si ses gardiens ne lui donnaient pas un peu d'eau d'ici la nuit, il allait sans doute mourir de déshydratation.
À bien y réfléchir, l'idée lui paraissait presque plaisante. Parce que depuis des jours que durait son calvaire, il ne voyait pas comment il pourrait sortir vivant de cet enfer. Le pire étant qu'il ignorait s'il était coupable ou non de ce dont on l'accusait. Il avait beau clamer son innocence, au-delà des trois dernières semaines, il ne se rappelait de rien.
Son premier souvenir remontait à la fraîcheur de ce premier matin, où il avait ouvert les yeux sur un paysage enchanteur. Il se trouvait allongé sur la rive sablonneuse d'un lac qui s'étendait au sein d'une palmeraie à la végétation luxuriante. Autour de lui, d'énormes insectes inoffensifs vrombissaient dans un tamaris, tandis qu'un oiseau curieux l'observait avec attention du haut d'un palmier dattier. Le soleil du désert réchauffait rapidement l'air et il arrêta bientôt de frissonner.
Il aurait aimé s'aventurer sur le sentier qui longeait la berge, mais l'indécence de sa tenue le retenait. Il était complètement nu, et à la gêne qu'il en ressentait, il se doutait qu'il n'était pas coutumier de ce genre d'exhibitionnisme en plein air. Mais impossible de se rappeler les évènements précédents son arrivée dans cette oasis magnifique. Impossible de se rappeler quoi que ce fût d'ailleurs, mis à part qu'il devait éviter de toucher à l'euphorbe qui poussait près de lui, la sève de cette plante étant particulièrement corrosive et toxique. D'où tenait-il ces informations ? Mystère.
Il savait qu'il allait pourtant bien falloir qu'il se secoue. Il désirait simplement s'accorder le temps que la migraine qui lui martelait le crâne se calmât, quand les bribes d'une conversation encore lointaine l'avaient forcé à réagir plus rapidement. Deux hommes se rapprochaient. Il ne comprenait pas leur langue, mais sa consonance concordait avec la partie du monde où il pensait se situer. Instinctivement, il avait préféré opter pour un premier contact prudent.
Sans hésitation, il s'était laissé glisser dans les flots clairs. Le goût étrangement salé de l'eau dans laquelle il s'immergeait, tout autant que le costume local typique des deux ressortissants du lieu, l'avaient immédiatement renseigné sur l'endroit où il se trouvait. Il connaissait ce coin. Il avait la certitude d'y être venu précédemment. Mais bizarrement il était incapable de se souvenir à quelle occasion. Il aurait aimé prendre le temps d'observer les arrivants, mais ceux-ci n'avait pas manqué de le voir, en train de barboter dans le lac. Après une minute de stupeur, ils s'étaient mis à gesticuler en l'interpellant.
Lentement il s'était relevé, satisfait que le niveau de l'eau lui atteignît la taille. Les deux hommes ne paraissaient ni dangereux ni agressifs, et il s'était avancé vers eux. Lorsqu'il était parvenu sur la rive, l'un des touaregs lui avait jeté son manteau en riant. Il avait terminé la journée sous une tente nomade, à boire du thé à la menthe et à essayer de se faire comprendre.
De ses tentatives, ceux qui l'avaient recueilli avaient finis par remarquer sa désorientation, et pensant bien faire, ils l'avaient accompagné dès le lendemain au village le plus proche où se trouvait un poste de police. L'officier de service n'avait pas mieux réussi à entamer un dialogue constructif, mais il avait refusé que cet étranger sans papier s'en retournât dans le désert sans être identifié. Ainsi avait commencé sa garde à vue.
Contiguë à la frontière, la bourgade était le témoin du passage fréquent de camions militaires et d'hommes en armes. Si le pays n'était pas en guerre, on sentait poindre une certaine tension face aux actes terroristes qui agitaient spasmodiquement l'état voisin. Et il ne faisait pas bon circuler sans une excellente raison dans la région. Le jeune homme l'avait rapidement appris à ses dépens.
Deux jours plus tard, il était pris en charge par un officier de l'armée accompagné d'un interprète, pour un interrogatoire particulièrement long. Il avait cru comprendre qu'une petite escouade venait d'essuyer les tirs de trois hommes en fuite, infiltrés de ce côté de la frontière. Pour son malheur, l'un d'entre eux était de type européen et son signalement concordait à peu près à son propre physique. En de telles circonstances, son amnésie passait d'autant plus mal. Aux yeux des autorités, elle était même clairement mise en doute. Le fait d'ignorer sa nationalité lui interdisait de clamer sa bonne foi en demandant l'assistance d'une ambassade, et avait fini de l'enferrer.
Embarqué dans un camion militaire, il avait traversé une partie du pays pour être emmené à la capitale. Emprisonné et maintenu au secret depuis un nombre de jours dont il avait oublié le compte, il subissait des interrogatoires de plus en plus violents. Et pour parachever de l'affaiblir, voilà qu'il endurait de singuliers cauchemars où il se voyait prendre le pouvoir, manipuler, assassiner et trahir. Pour couronner le tout, une voix masculine, étrangère à sa propre conscience et pourtant singulièrement familière, se manifestait parfois.
En soi, cet écho n'avait rien d'agressif. Il était même plutôt apaisant. Mais inexplicablement, il le ramenait à une sorte d'état antérieur indéfinissable, qui suscitait en lui des bouffées proches de la panique. Il lui semblait devenir fou, et il en était arrivé au point de se demander s'il était responsable ou non de ce qu'on lui reprochait.
Épuisé par la chaleur, le manque de repos, la faim, la soif et la douleur, il se sentit glisser dans un demi-sommeil. C'était se risquer à laisser les mots sur lesquels il n'avait aucune prise l'envahir. Mais il n'en pouvait plus de lutter. Tant qu'à être perdu d'avance, autant adoucir le combat en s'abandonnant à cette voix, somme toute rassurante. S'il devait sombrer, pourquoi refuser le soutien bizarre de cette alliée connue de lui seul ? Née de son désespoir ou issue de sa folie, elle ne pouvait pas l'enfoncer davantage.
Loin de là, un cinquième homme partageait la même incompréhension mêlée de souffrance. Assis à même le sol contre le mur mouillé, les genoux enserrés dans ses bras, il fixait depuis des heures la porte fermée en haut des marches de la cave où il était enfermé. Son calme et sa patience n'avaient d'égal que sa détermination de ne pas montrer son inquiétude à ses geôliers.
Cela faisait trois jours maintenant qu'il se retrouvait dans cet endroit sombre et envahi de moisissures. Seulement éclairé par une petite ouverture, sa geôle donnait sur ce qu'il pensait être une arrière-cour. Le premier jour, il avait essayé en vain de trouver de l'aide en explorant ce qu'il pouvait voir de l'étroit soupirail qui s'ouvrait sur l'extérieur. Son lieu de détention était apparemment un bâtiment désaffecté, et seul un chat de gouttière était venu pointer ses moustaches à ses appels.
Autour de lui, un tas de caisses abandonnées jonchaient le sol. Utiliser les planches de bois lui avait au moins permis de s'isoler de la terre battue pour dormir. Il n'était pas particulièrement frileux, mais l'humidité conférait à cette pièce une atmosphère malsaine. Le lumineux soleil qui brillait au-dehors n'atteignait pas ce recoin, et par moment, il ne parvenait pas se retenir de trembler sous ses minces vêtements usés. Bizarrement, il jugeait cette réaction naturelle désagréable, comme si son corps transi n'était pas habitué à frissonner ainsi. Avait-il vécu sous de chaudes latitudes auparavant ? La pâleur de sa peau semblait pourtant le démentir.
Mais pour l'heure, il ne pouvait jurer de rien, car ses souvenirs se limitaient aux trois dernières semaines. Sa situation durant ce court laps de temps n'avait fait qu'empirer, et même s'il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il s'en voulait de s'être laissé prendre à un tel piège. Il ne se considérait aucunement supérieur aux autres, mais il était loin d'être stupide. La nasse qui venait de se renfermer sur lui paraissait trop élaborée pour n'être que la somme d'un simple hasard.
Son premier contact avec la réalité avait été laborieusement lent. Il avait ouvert les yeux avec un sentiment de totale vulnérabilité, joint à un manque de réactivité qui avaient fini par se muer en malaise proche de la panique. Son esprit tournait en boucle sans qu'il parvînt à assembler une pensée cohérente et il se faisait l'effet d'une coquille vide. La migraine qui lui martelait les tempes n'expliquait pas à elle seule son dérapage intellectuel et encore moins cette impression de perte qui l'oppressait.
Il était allongé sur le ventre, sur un sol de béton froid, dans ce que sa vision troublée identifiait à une sorte de couloir interminable, éclairé à intervalle régulier par des spots électriques fatigués. Son corps douloureux refusait de se mouvoir et il lui avait fallu plusieurs minutes avant de sentir la main qui secouait doucement son épaule. Se redressant sur les coudes avec difficulté, il avait tourné la tête pour découvrir un garçonnet d'environ six ans accroupi à ses côtés, qui attendait patiemment qu'il reprît ses esprits.
L'enfant l'observait avec de beaux yeux d'ambre dénués d'étonnement, comme si sa présence en ce lieu était naturelle. Chétif et sale, de longs cheveux bruns aux reflets auburn, une frange coupée en bataille, il affichait le sérieux de ceux que fréquente la misère. Sans un mot, le petit garçon lui avait tendu une vieille couverture grise, si râpée qu'elle montrait sa trame. Il avait alors pris conscience de sa nudité. Pour que le gamin ait eu le temps de ramener quelque chose pour le couvrir, il en avait également déduit qu'il devait se trouver là depuis un moment.
S'emmitouflant au mieux, il s'était relevé en titubant. Toujours silencieux, l'enfant s'était redressé à son tour, en lui faisant signe de le suivre. Se soutenant au mur par intermittence, il lui avait emboîté le pas avec confiance. Il ne se rappelait plus qui il était, ni comment il était arrivé là. Il ignorait même où il se trouvait, mais il avait l'intuition qu'il pouvait se fier à ce gosse.
Inutilement, il essayait d'appréhender correctement sa situation tandis qu'il progressait avec lenteur. Une partie de lui-même se débattait avec un début de désespoir pour se raccrocher à une explication, alors que l'autre s'enferrait lâchement dans une inertie spectatrice, comme si une barrière l'isolait la réalité. Ce mélange le perturbait énormément et il ressentait presque la perte d'un morceau de sa personnalité. C'était à la fois confus et évident. De quoi accentuer son mal de crâne.
L'enfant l'avait guidé à travers un dédale de longs couloirs et de tuyaux enchevêtrés. Par intermittence, ils croisaient les ouvertures de puits de surface qui l'avaient convaincu qu'ils déambulaient dans les sous-sols d'une grande ville. Ils avaient fini par atteindre une sorte d'artère véhiculant les grosses conduites du chauffage urbain, et il avait entendu des chuchotements inquiets suivre son passage.
Apparaissant comme par magie, une vingtaine de gamins dépenaillés et hirsutes s'étaient mis à sortir de niches discrètement aménagées à même la plomberie. Un adolescent dégingandé d'une quinzaine d'années s'était aussitôt détaché du groupe pour se porter à leur rencontre en admonestant le plus petit. Nullement impressionné par son air dur, l'enfant avait répliqué d'un ton énergique. Le prenant par la main, le garçonnet l'avait entraîné à sa suite sous le nez du plus grand, jusqu'au minuscule renfoncement de couloir qui lui servait de lit. Épuisé et endolori, le jeune homme s'était laissé faire.
La détermination et le courage de ce petit bonhomme le touchaient. Il avait beau conserver un visage de marbre inexpressif et se sentir totalement désorienté, il savait qu'il aimait les enfants. Le caractère bien trempé de celui-là lui plaisait, et l'incitait à croire qu'il avait déjà côtoyé d'autres gamins d'un genre tout aussi résolu. Sans la moindre hésitation, il avait accepté de s'allonger sur la couche de fortune que lui désignait son jeune bienfaiteur. Instinctivement, il lui faisait confiance.
Mort de fatigue, il s'était dit que ce gosse dégageait quelque chose de vraiment spécial, mais il lui avait été impossible de préciser quoi. Le plus grand continuait de menacer le petit, et il réalisa soudain qu'il comprenait leur langue. Ce n'était pas la sienne, mais il parvenait à suivre sans difficulté cet échange à l'accent des faubourgs. Ce parler, joint à la situation si particulière des enfants, lui avait arraché un mince sourire. Il savait maintenant où il se trouvait. Vaillamment, il avait tenté d'écouter la conversation pour en apprendre davantage. Mais malgré sa bonne volonté pour conserver les yeux ouverts, il avait rapidement sombré dans l'inconscience alors que l'adolescent vitupérait toujours après le plus jeune.
Bien plus tard, alors que le calme semblait revenu, quelqu'un l'avait réveillé d'une caresse légère sur la joue. Mû par un réflexe conditionné, il avait immédiatement attrapé la main qui le touchait avant même de relever les paupières. Un cri de surprise à l'accent douloureux s'en était suivi, le tirant définitivement des bras de Morphée. Il avait été plus brutal qu'il ne l'aurait voulu En découvrant l'expression apeurée d'une fillette blonde aux yeux gris penchée sur lui, il avait aussitôt relâché sa prise.
Avec une admiration évidente, le regard de l'enfant s'était alors reporté sur sa chevelure indigo. Vraisemblablement, elle manipulait auparavant une de ses longues mèches soyeuses. L'innocence de ce geste l'avait apaisé, et il avait éprouvé un peu de honte à sa réactivité instinctive
Assis près d'elle, le petit garçon qui l'avait secouru la veille ne le quittait pas des yeux. Debout plus en retrait, un jeune adolescent d'environ douze ans, roux comme un renard, l'observait également. Ce dernier se mordillait nerveusement les lèvres, à la fois curieux et indéterminé sur la conduite à tenir. Mis à part ces trois-là, le sous-sol demeurait silencieux et paraissait désert. Le jeune homme en avait déduit que le reste de la troupe devait se livrer à divers rapines ou trafics à l'extérieur. Les enfants des rues de ce pays n'avaient guère d'autre choix pour survivre.
D'une main hésitante, la fillette lui avait tendu la vatrouchki dans laquelle elle avait auparavant mordue. Reconnaissant, il l'avait accepté avec l'ombre d'un sourire. Il était mort de faim. Questionnant brièvement la petite en dévorant la pâtisserie, il avait eu la confirmation de bien se trouver là où il le pensait. Sans rien dire, le plus âgé des garçons lui avait passé une chemise et un pantalon usés, accompagnés d'une paire de sandales dépareillées. Coup de chance ou sens de l'observation, les vêtements étaient à sa taille.
Les deux plus jeunes s'étaient spontanément éloignés pour le laisser s'habiller, mais l'aîné était resté à une distance raisonnable, sans pour autant le perdre de vue. Et dans le regard qu'il posait sur lui, le jeune homme devinait une intense perplexité. Secouant l'espèce de chape d'apathie qui le paralysait à demi, il avait fini par l'interroger. L'adolescent lui avait demandé s'il ne se souvenait vraiment pas de lui. À sa réponse négative, il lui avait appris qu'ils se connaissaient pourtant déjà.
Il lui avait alors raconté que, un peu plus de cinq ans auparavant, quand il n'avait encore que sept ans, il avait eu un jour le malheur d'être pourchassé par un commerçant hargneux, à qui il venait de dérober quelques fruits. L'homme en colère allait le rattraper lorsqu'il avait cru lui échapper en sautant d'un pont. Mais l'eau du fleuve était froide et le courant rapide. Épuisé, l'enfant était prêt à se laisser submerger, quand il avait été happé par une étreinte puissante qui l'avait ramené sur la rive.
Toussant et crachant, il avait lentement repris pied avec la réalité. Ses yeux avaient alors plongé dans les iris bleu sombre de son sauveur, qui le fixaient sans chaleur. Puis, une voiture avait débouché en trombe d'une rue adjacente, et deux hommes en avaient surgi. Il ne connaissait encore que peu de choses, mais les grands qui l'éduquaient l'avaient précédemment mis en garde contre certains gros bras appartenant à la mafia. Avec effroi, le petit garçon qu'il était alors avait reconnu l'un d'entre eux. En apercevant le jeune homme penché sur lui, un des malfrats avait sorti une arme, et l'enfant avait compris que son protecteur était aussi la proie de chasseurs.
Malgré la menace du revolver pointé sur lui, l'inconnu avait encore attendu un instant, comme pour être certain que tout allait bien. Puis, il avait disparu. Pour ce faire, il avait effectué un saut d'une hauteur si prodigieuse, que l'enfant avait cru rêver. Mais il n'avait jamais oublié le visage de son bienfaiteur, et bien que celui-ci ne se souvînt de rien aujourd'hui, il était heureux de pouvoir le remercier.
L'adolescent l'avait également averti que Youri, le chef de leur bande, était dangereux. Désireux de s'attirer la sympathie de la mafia locale qu'il ambitionnait d'intégrer, celui- ci aurait vendu père et mère s'il en avait eu. Il y avait donc fort à parier qu'il n'allait pas tarder à leur livrer l'information de la présence d'un étranger amnésique parmi eux. Or, l'ancien homme de main qui pourchassait autrefois son sauveur était devenu un intervenant important de l'organisation.
Le rouquin voulait payer sa dette, tout autant qu'il réprouvait les méthodes de Youri. L'inconnu semblait toujours bien trop épuisé pour se prendre en charge de manière efficace, et sans lui laisser le choix, il l'avait entraîné vers une autre planque souterraine connue de lui seul. Attirés comme des aimants, les deux plus jeunes avaient suivi, instaurant l'embryon d'une nouvelle petite bande.
Durant des jours, les enfants l'avaient hébergé, nourri, protégé, et il avait décidé de les aider en retour. Encore fallait-il qu'il parvînt à renouer avec sa véritable identité. Pour le moment, il n'était rien ni personne, si ce n'était un poids mort qui compliquait davantage la survie des trois gamins. Et puis, étaient survenus les cauchemars. S'il avait cru un instant trouver une réponse à ses questions à travers son univers onirique, la trame incompréhensible et douloureuse de ses rêves l'avait finalement plus désorienté qu'autre chose.
Souvent, il se réveillait en sueur, et parfois si effrayé qu'il lui était impossible de se rendormir. La teneur singulièrement violente et ponctués de sentiments affligés de ses derniers cauchemars lui laissait en outre un fort arrière-goût de culpabilité. Sentiment qui augmentait encore lorsqu'il s'interrogeait sur la raison de sa situation présente, tandis qu'une indéfinissable tristesse le saisissait. Il en arrivait à la conclusion qu'il avait vraisemblablement vécu des évènements dramatiques dont il était peut-être entièrement responsable. Et il n'était plus sûr d'éprouver l'envie de se souvenir.
Malgré l'affection dont les enfants l'entouraient, il se sentait seul. Et bien que rien ne vînt fonder cette évidence, il avait la conviction dérangeante qu'il le resterait. Comme s'il avait perdu une personne essentielle. Blessé au plus profond par un élément dont il ignorait la cause, il s'enfermait progressivement dans une sorte de désespoir, qui se muait en une étrange insensibilité où il se complaisait, mais qui ne l'aidait en rien à recouvrer ses forces.
Les révélations de Yannis, l'adolescent roux, l'incitaient aussi à la prudence. Il désirait véritablement épauler les enfants. Mais pour ce faire, il allait devoir se montrer à l'extérieur, quitte à affronter ses propres démons, et des ennemis dont il n'avait plus aucun souvenir. Un cocktail indigeste, dont il ne savait pas quel fragment il redoutait le plus. Incertain, il hésitait à remonter à la surface, alors qu'il ne lui semblait pas être d'un tempérament naturellement peureux. Cette ambivalence finissait par le plonger dans une indécision proche de la dépression.
Et puis, voilà jours, tout avait basculé. Yannis avait déboulé dans leur repaire en lui criant de s'enfuir. Deux hommes suivaient sur ses talons, tentant de l'intercepter. Malgré son effroi, le jeune homme avait aussitôt bondi, non pas pour essayer de se dérober, mais pour voler une nouvelle fois au secours de l'adolescent. Ce faisant, il avait découvert qu'il possédait des réflexes rapides, une souplesse étonnante et une incontestable expérience dans l'art du combat. Mais la force n'était pas de son côté et l'exiguïté du lieu le désavantageait. Il était néanmoins parvenu à renverser un de ses adversaires d'un habile jeu de jambes, avant que le second ne le ceinturât et ne le frappât violemment à la tempe.
Lorsqu'il avait repris conscience, il se trouvait dans cette cave humide. Inquiet pour les enfants, il avait pourtant préféré garder le silence. Il espérait que de guerre lasse l'un de ses geôliers laissât échapper une information. Mais apparemment, il avait affaire à forte partie, et les deux hommes qui le surveillaient ne commettaient aucune erreur. Il ignorait toujours qui se dissimulait derrière eux. Les jours s'écoulant, l'hypothèse d'une simple vengeance mafieuse devenait improbable. L'homme que redoutait Yannis n'aurait jamais attendu aussi longtemps pour se manifester. Il en était certain. Quelque chose clochait et il se sentait dangereusement menacé.
Katarina Frostenson est l'une des poétesses contemporaines suédoises les plus connues.
Note de fin : Première publication mai 2010 - Chapitre modifié en juillet 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 478 mots de plus).
