Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Sous le signe de la colère) : En apprenant la localisation des quatre renégats dont on a retrouvé la trace, Athéna arrive très remontée au Sanctuaire. Shion, Dohko et Kanon sont convoqués en conseil restreint. Elle leur révèle qu'Hadès l'a trompée en lui assurant qu'il éparpillerait les cinq chevaliers au hasard. Désirant se venger, il a envoyé ceux-ci au plus près de leurs pires ennemis. Aphrodite est au Canada, où il a un jour épargné un déséquilibré notoire témoin d'une de ses missions. Depuis, ce fou échappé de l'asile où il séjournait n'a qu'un but : tuer « le démon à la rose ». Dohko est pressenti pour rapatrier Aphrodite au plus vite. Death Mask est au Mexique, sous la menace d'un homme influent dont il a précédemment éliminé plusieurs membres de la famille. Nachi et Jabu le récupéreront. Saga est en Libye ou il a déjoué les plans d'un ancien général. Si ce dernier le reconnaît, il le fera exécuter. En raison de sa ressemblance avec son frère, Kanon se voit attribuer un coéquipier pour secourir Saga. Shion insiste pour que ce soit Mü, alors qu'il est de notoriété publique que depuis son retour à la vie celui-ci en veut au Gémeau. Kanon accepte sa compagnie du bout des lèvres. Shura est en France, où une partie de sa famille le croit responsable de la mort de ses parents et lui voue une haine farouche. Shaka qui a été « sa voix » depuis le début semble tout désigné pour tenter de le récupérer, mais Athéna, apparemment fâchée contre la Vierge, refuse et précise qu'Albéraban le remplacera. La déesse leur révèle que Camus est en Russie sous la menace d'ennemis mafieux. Privé de cosmos et du lien précédemment établi, personne ne peut savoir où il se situe exactement. Hyoga est envoyé sur place. Il sera secondé par Shyriu et Ikki, sous l'égide d'Aioros. À la demande de Shion, Athéna accepte que Milo continue à participer aux recherches. Shion a maintenant la conviction que Camus va devoir affronter un second danger, inhérent à sa Maison du zodiacale. Le paradoxe veut que pour résoudre ce problème il se réconcilie avec Milo. Athéna présente ensuite une requête surprenante à Kanon, en lui enjoignant de trouver un moyen de contrer Hadès. Elle lui adjoint Shun en renfort. La réunion terminée, Saori avoue à Shion qu'Athéna n'a jamais véritablement condamné la relation entre Camus et Milo, mais qu'elle a été consternée par le rejet du Scorpion. Elle redoute surtout le danger issu du zodiaque qui menace ces deux chevaliers.


CHAPITRE 7 : INTERROGATIONS MULTIPLES ( mise à jour 18 octobre 2014)

Depuis près d'une heure, Milo tentait sans succès de convaincre Shion de retarder le rapatriement des chevaliers localisés. Il avait été avisé de la traîtrise d'Hadès, et depuis, il ne cessait d'osciller entre la colère et l'inquiètude. Dans la situation de Camus, si un seul élément pouvait être avéré, c'était bien la faculté de la pieuvre mafieuse pour recueillir, recouper et utiliser la plus petite information. Bien que parfois totalement indépendantes, les différentes factions n'excluaient pas un réseau de renseignements performant qui s'entrecroisait à travers le monde. Ce serait un miracle si aucune de ses organisations n'avait vent de leurs démarches.

Au fil des décennies, et au gré d'une opposition souvent meurtrière, le Sanctuaire s'était fait des mafiosos des adversaires acharnés. La vigilance et la méfiance demeuraient de mise des deux côtés, et le moindre mouvement inhabituel éveillait systématiquement un intérêt suspicieux.

Milo ne se leurrait pas. Pour faciliter l'enquête, tous leurs contacts travaillaient dorénavant avec le portrait-robot de Camus. Cette décision émanait de Shion, une nouvelle fois contre l'avis du Scorpion. Ce dernier reconnaissait que la tentative était louable, mais elle accentuait encore le péril qui guettait le Français. Si sa photo tombait aux mains de ses ennemis, ceux-ci auraient tôt fait de comprendre qu'un tel déploiement ne s'expliquait que par une vulnérabilité inédite du Verseau. En voulant accélérer les recherches, le Grand Pope risquait de livrer le onzième gardien pieds et poings liés.

Et Milo enrageait de son impuissance.

Shion avait beau lui assurer que tout était mis en œuvre pour couvrir rapidement le terrain et que la présence de trois guerriers divins, auxquels Aioros venait de se joindre, pallierait le danger dès qu'une information permettrait de situer leur compagnon, le Grec n'avait jamais été aussi inquiet. Et pourtant, il n'avait pas immédiatement suivi le Sagittaire en Russie, malgré l'aval du Grand Pope et son désir de secourir Camus. Une réaction inattendue qui avait intrigué plus d'un Or. Peu importait. Il lui avait d'abord fallu satisfaire une dernière curiosité pour essayer de trouver un indice.

Profitant de sa connaissance des lieux, il s'était rendu la veille au onzième temple pour retourner de fond en comble le logis qui le jouxtait. Compte tenu de la méticulosité de Camus, il y avait peu de chance pour que celui-ci ait laissé traîner derrière lui un élément relatif à la mission qu'il avait effectuée à Moscou. Tout était certainement retranscrit dans le rapport que Milo avait précédemment consulté dans les archives le Grand Pope. Mais en désespoir de cause, le Scorpion était décidé à ne rien abandonner au hasard. Il serait temps de désamorcer la colère de l'intéressé face au procédé, une fois celui-ci retrouvé.

Milo avait ainsi passé la matinée à ratisser l'appartement. Malgré son application, il n'avait rien découvert. Mise à part une vieille photo jaunie datant de leur enfance. Longtemps, il était demeuré en arrêt devant celle-ci. La prise de vue les immortalisait dans leur septième année. Camus et lui posaient sur un des chemins poussiéreux mangés de soleil qui menaient vers les aires d'entraînement. On y voyait un petit Scorpion tout en sourire, tenant par la main un jeune Verseau au regard étrangement embarrassé.

Milo se rappelait que le cliché avait été réalisé sur son insistance, peu avant qu'ils ne fussent séparés et emmenés loin du Sanctuaire par leurs Maîtres respectifs. Le photographe n'était autre qu'un garde. En violation de toutes les règles du Domaine Sacré, ce dernier avait gardé cet objet de sa vie précédente. L'homme avait d'ailleurs disparu de leur univers peu après, et le Grec était persuadé que l'image interdite avait été détruite. Que le Verseau l'ait récupérée, puis conservée en s'exposant à des sanctions si on la trouvait, le surprenait agréablement. Mais qu'il ne la lui ait jamais montrée tout au long de ces années, à plus forte raison lorsque leur relation était devenue plus intime, le déstabilisait.

L'énigme Camus se renforçait encore, et une nouvelle fois, Milo s'était demandé la place qu'il occupait réellement dans le cœur du Français. Non pas qu'il doutât de ses sentiments, mais quelle définition exacte devait-il leur donner ?

Bien camouflée dans un recoin dissimulé de la bibliothèque, la photo portait pourtant les stigmates du papier souvent manipulé. Ce qui prouvait qu'elle n'était pas anodine aux yeux de son propriétaire. Un élément qui aurait dû réchauffer le cœur du Scorpion. Et néanmoins, ce dernier s'interrogeait. Il le faisait même avec un détachement totalement décalé. Le sort du Verseau lui pesait, mais c'était comme si tout ce qui avait attrait à leur existence passée l'indifférait.

Ce n'était pas la première fois qu'il remarquait que sa résurrection figurait une fracture sur sa capacité à mobiliser son affect. Alors qu'il avait toujours été du genre à partager ses émotions. Autrefois, tout ce qui touchait à Camus le remuait. Or, là, il n'éprouvait rien à découvrir une information sur le Français qui l'aurait transporté dans leur vie précédente. Ils s'étaient opposés, certes. Et il l'avait ensuite violemment rejeté. Mais mis en face de la passion qui les animait auparavant, ces éléments demeuraient presque légers. D'où venait son étrange sclérose affective qui l'empêchait d'exprimer une autre émotion que celle de la colère ?

Cet état l'intriguait. Parfois, il songeait que cette insensibilité n'avait rien de naturel. Mais plus le temps passait, et moins cela le dérangeait. À présent, il se préoccupait simplement de lui-même, et ce cataplasme sur la souffrance qu'il avait involontairement provoquée n'était pas désagréable. Sauf que cet égoïsme inhabituel avait quelque chose de monstrueux qui l'effrayait. De manière totalement irrationnelle, il savait aussi que pour s'en guérir il devait retrouver Camus. Sans compter que sous cette carapace de détachement, son angoisse pour le Verseau ne cessait d'enfler. Elle tournait même à l'obsession. C'était une ambivalence parfaitement insupportable. Par moment, Milo ne se comprenait plus lui-même.

Mais pour l'heure, il voulait éviter que Dohko, Jabu, Nachi et Aldébaran ne ramènent dès le lendemain Aphrodite, Death Mask et Shura. Il en allait du sort de son ancien amant. Une fois encore, il tenta de convaincre le Grand Pope.

« Laissez-moi vingt-quatre heures. Je ne vous demande pas une heure de plus. Mais j'ai besoin de ce laps de temps. S'infiltrer dans la mafia russe n'a rien d'évident. Parvenir à soutirer des renseignements sur l'ancienne mission de Camus dans un délai aussi court risque déjà de les alerter. Mais s'ils ont vent que nous déplaçons d'autres de nos membres dans des conditions plus que suspectes, c'est perdu d'avance. Ils se douteront immédiatement que quelque chose cloche avec Camus. Et ils feront tout pour lui mettre la main dessus.

— Je te rappelle que si tu avais suivi Aioros, ces vingt-quatre heures, tu les aurais déjà eus », répliqua Shion un peu sèchement.

L'ancien Bélier avait beau comprendre le Scorpion et partager son inquiétude, il commençait à perdre sa retenue face à son insistance.

« Et je n'aurais pas pu mener à bien les recherches dans l'appartement du Verseau, contra Milo en se braquant sur sa position.

— Une autre personne aurait pu le faire.

— Non, personne ne connaît Camus aussi bien que moi. Et il demeurait si hermétique, que j'ai eu moi-même des difficultés pour trouver les endroits où il aurait pu dissimuler quelque chose. »

En entendant Milo parler de son amant au passé, Shion tiqua. La séparation précédant la Guerre Sainte avait certes été longue, mais elle n'expliquait pas tout. Se pouvait-il que les effets néfastes de l'éparpillement de leur personnalité fussent déjà en train de se manifester ? Si tel était bien le cas, pointer le doigt dessus ne servirait à rien.

Adepte des mises à plat constructives, le Grand Pope préféra ne pas relever cet écart de langage. Dans le cas présent, le Scorpion n'était plus en capacité de prendre la mesure du problème. Il n'existait qu'un seul moyen d'y remédier, et elle supposait le retour du Verseau. Encore fallait-il espérer que les conséquences évoquées par Athéna fussent moins rapides du côté de ce dernier. Sinon, le Sanctuaire allait devoir s'accommoder de deux nouveaux caractères particulièrement dérangeants.

« Tu sais pertinemment ce qui arrivera si nous tardons trop, se contenta-t-il de rappeler à l'ordre le contestataire. Nos compagnons finiront par être pourchassés par les Spectres. C'est valable pour tous les Ors dispersés par Hadès. Et je te rappelle que le rapatriement d'Aphrodite, Shura et Death Masque peut aussi interférer négativement dans le sauvetage de Saga. Contrairement à ce que tu sembles croire, je ne sacrifie pas le Verseau. »

Mais Milo reprit la balle au bond dans le sens contraire qu'il espérait.

« Justement ! Vingt-quatre heures de plus ne peuvent qu'aider Kanon et Mü à progresser de leur côté sans se faire repérer. »

Dans un sens il n'avait pas tort. Néanmoins, Shion se doutait que ses motivations étaient beaucoup moins altruistes qu'elles le semblaient. Radicalisant sa position, le Grand Pope refusa de se laisser davantage attendrir par la situation difficile du jeune homme. Milo étant venu le trouver à titre privé, l'Atlante ne portait pas son masque. Accentuant la fermeté de son expression pour consolider son autorité, il rappela quelques dures réalités au huitième gardien.

« En tant que chevalier d'Athéna, on t'a enseigné que la sauvegarde globale n'admet aucun secours individuel qui puisse se retourner contre la stabilité de l'ensemble. Et tu n'ignores pas non plus que l'exécution des décisions de notre déesse, ou les moyens mis en œuvre pour sa protection passent avant toutes les raisons personnelles. Ce sont les premières règles que tu as apprises, il me semble. Tu as d'ailleurs juré de t'y conformer. Je te rappelle également que tout manquement en ce sens entraîne un châtiment sévère.

— Comment aurais-je pu l'oublier ! se récria le Scorpion avec autant de colère que d'indignation. Dois-je à mon tour vous rappeler de quelle manière j'ai combattu mes propres frères durant la Guerre Sainte ? »

C'était effectivement un argument qu'il ne pouvait pas lui renier. Ses paroles contenaient une telle colère rentrée, que Shion hésita à l'enfoncer davantage. S'engouffrant dans la brèche de son indécision, Milo revint une nouvelle fois à la charge :

« Je pense que Camus à lui aussi largement prouvé où étaient ses priorités. Vous êtes bien placé pour le savoir. Nous lui devons un minimum de reconnaissance. Seul, il ne pourra jamais s'en sortir. Vingt-quatre heures, c'est tout ce que je vous demande. »

Le plaidoyer du Scorpion était habile et l'ancien Bélier était le premier à reconnaître que les sacrifices passés du Verseau étaient bien mal récompensés. Mais derrière la juste inquiétude de Milo, il aurait aimé être sûr de déceler la bonne motivation. Malgré sa résolution de ne pas interférer dans une sphère privée, il ne put s'empêcher de mettre le Grec en face d'une réalité dérangeante.

« Parce que tu t'en veux, ou parce que tu l'aimes ?» demanda-t-il en l'observant avec intérêt.

Milo eut un instant d'hésitation, et son visage assombri d'obstination se crispa sous l'intensité du poids d'une interrogation sans réponse. La question le touchait exactement là où il ne parvenait plus à se comprendre. Preuve qu'un mécanisme sournois était déjà bien à l'œuvre. Shion ne le quittai pas des yeux. Mal à l'aise, le Grec réagit en répliquant une nouvelle fois à côté du sujet.

« Vous ne songeriez même pas à me demander cela si Athéna ne s'opposait pas à notre relation, se défila-t-il avec aigreur.

— Qui te dit qu'elle s'oppose dans l'absolu à votre relation ? tempéra son aîné, en sachant qu'il ne pouvait malheureusement pas lui révéler les confidences de Saori.

— Il me semble qu'elle a pourtant été claire lors de notre dernière réunion.

— Tu l'as peut-être aussi un peu poussée à bout », lui rappela Shion, en essayant vainement de lui pointer la vérité.

Mais toujours cruellement blessé par la rebuffade de sa déesse, Milo n'écoutait que ce qu'il voulait bien entendre. Avec un air d'enfant boudeur qui aurait fait sourire le Grand Pope en toute autre occasion, il opta pour un exposé sans concession, bien que respectueux, de ses doléances.

« Camus et moi n'avons jamais fait passer notre relation avant le bien du Sanctuaire. Encore moins celui de notre déesse. Tous vous le diront. Et si Athéna n'avait pas jugé bon de révéler notre situation, personne ne se douterait encore de la réalité du lien qui nous unissait. C'est elle qui a décidé d'ouvrir les hostilités à ce sujet. Mais je trouve sa réaction abusive. Il n'y a qu'à se plonger dans les notes annexes qui truffent les annales officielles, ou regarder autour de nous, pour observer une réalité différente de celle prônée par son discours. Même si tout se passe sous le sceau de la discrétion, notre histoire est loin d'être unique. Nous n'avons pas inventé l'amour interne au Domaine Sacré. Au cours du temps, ceux qui ont fondé une famille sont légion.

— Tu comptes fonder une famille avec le Verseau ? Je suppose que tu songes à passer par l'adoption ? Parce qu'autrement il va falloir que tu m'expliques, là. »

Milo foudroya Shion du regard. Comment pouvait-il faire de l'humour dans un moment pareil ? En tout cas, si c'était pour détendre l'atmosphère, sa plaisanterie tombait à plat.

Conscient de l'avoir irrité davantage, l'Atlante poursuivit plus sérieusement :

« Les rapprochements dont tu parles touchent le plus souvent des serviteurs ou des gardes, qui se mettent en couple avec des chevaliers. Plus rarement deux chevaliers ensemble, quel que soit leur sexe. Encore moins quand ceux-ci sont de la même caste. Quant à deux Ors… Si cela a déjà eu lieu, Athéna a fait en sorte qu'on en oublie le souvenir. Et cela est mieux. »

Instantanément il sentit la colère du Scorpion enfler.

« Vous nous condamnez également ?

— Non. Je déplore simplement la difficulté qui sera la vôtre. »

Muselé par cet assentiment tacite, Milo eut un froncement de sourcils méfiant. Le prenant en pitié, Shion décida de lui accorder sa requête.

« C'est d'accord, poursuivit-il. Tu as tes vingt-quatre heures. Elles pourront d'ailleurs effectivement être utiles à Kanon et à Mü. Mais je veux que tu me promettes quelque chose en retour. Dès que tu auras retrouvé Camus, parle-lui. Il ne faut pas que vous restiez sur ce qui vous a séparé avant votre saut dans les limbes. J'ignore ce qu'il en résultera, mais oblige-le à t'écouter. Et fais en sorte qu'il s'exprime à son tour. »

Ne sachant trop comment interpréter ces dernières paroles, Milo s'inclina, un genou à terre.

« Va maintenant, le congédia le Grand Pope. Ton avion part en fin de matinée. Cela te laisse trois heures. Tu as largement le temps de te préparer, et de convaincre celles qui doivent t'accompagner. »

Une fois hors du Palais, Milo se dirigea immédiatement vers les baraquements réservés aux femmes. Lorsqu'il avait soumis son projet à Shion, celui-ci n'avait fait aucun commentaire, mais le Scorpion savait qu'il le jugeait bon. À présent qu'il avait le feu vert, il ne lui restait plus qu'à choisir ses coéquipières.

La difficulté avait été de trouver un plan mêlant rapidité et efficacité pour infiltrer la mafia russe en un temps record. Naturellement, sans éveiller les soupçons. Ce plan devait en outre lui ouvrir des portes essentielles pour obtenir des informations préalables au sauvetage de Camus. En épluchant les dossiers confidentiels du Sanctuaire, un patronyme l'avait interpellé. C'était celui d'un des chefs locaux de l'organisation. Un personnage peu recommandable, avec lequel Milo avait autrefois dû composer sous un nom d'emprunt pour atteindre une cible particulièrement difficile à repérer.

Le mafieux était alors en butte à l'hostilité d'un clan rival, et pour étayer sa couverture le Scorpion lui avait sauvé la vie. Depuis, l'homme était monté en grade. Mais surtout, il lui restait redevable. Il s'occupait d'un secteur en pleine expansion : celui de la prostitution. Il visait principalement le racolage de luxe, et il était souvent à court de filles suffisamment jolies, retorses et cultivées pour piéger de riches clients. Milo pensait le contacter sous couvert de son identité précédente. Lui présenter un lot de femmes aussi belles, intelligentes, qu'apparemment soumises serait une excellente entrée en matière.

La veille, il avait touché deux mots de son idée à Marine. Cette dernière s'était aussitôt offerte pour faire partie de ses accompagnatrices. Elle lui avait en outre proposé une liste de six jeunes femmes, toutes anciennes apprenties ayant échouées de peu pour obtenir leur armure, et qui demeuraient au Sanctuaire en tant que simples soldats affectés à la sécurité ordinaire. Le chevalier de l'Aigle répondait d'elles et l'assurait de leur entier dévouement à la cause de la recherche des Ors perdus. Elles étaient suffisamment aguerries pour pouvoir se défendre en cas de besoin, sauraient comment réagir si elles découvraient un indice concernant le Verseau, conserveraient la discipline nécessaire pour obéir promptement à ses ordres, et surtout, Marine affirmait qu'elles étaient toutes ravissantes, condition indispensable à la mise en place de sa stratégie.

Le Scorpion allait donc de ce pas vérifier ce dernier élément, car si l'entraînement intensif qu'elles recevaient forgeait souvent des corps de rêve, le minois de ces demoiselles devait correspondre à ce qu'il en attendait. La tradition imposait toujours le port du masque aux les femmes à l'intérieur du Domaine Sacré, et les chevaliers de ce sexe camouflaient systématiquement leur figure lors des combats à l'extérieur contre leurs ennemis. Crainte d'exposer une faiblesse ou désir de minimiser un avantage ? Milo n'était jamais parvenu à trancher. Tout ce qu'il savait, c'était qu'en dehors des limites de l'île, mis à part en cas de conflits, les femmes n'étaient pas tenues de cacher leur visage.

L'une des prérogatives des Ors accordait à ces derniers la possibilité de demander à celles-ci de se démasquer à l'intérieur même du Sanctuaire. Il était donc tout à fait en droit d'exiger de voir leur physionomie avant de les enrôler pour sa mission. Il avait d'ailleurs usé et abusé de ce privilège autrefois, quand il s'était heurté à la révélation de ses sentiments réels pour un certain Verseau. La froide impassibilité de Camus ne lui avait guère permis de deviner la propre ambivalence du Français. Encore moins à se déclarer.

Provoquer Camus en la matière lui avait paru un excellent moyen de tester ses réactions affectives. Qu'il se montrât un minimum jaloux l'aurait incontestablement aidé à y voir plus clair. Et puis, il désirait également s'assurer qu'il ne risquait pas de briser la richesse d'une amitié d'enfance pour une tocade. Autant d'éléments qui l'avaient poussé à se rapprocher de nombreuses femmes, de manière souvent ambiguë. Ses papillonnages avaient payé dans le sens où malgré sa carapace d'indifférence, le Verseau avait manifesté une indéfinissable tristesse. Avec le recul, Milo regrettait d'avoir dû en passer par là. Son hésitation d'alors s'apparentait à de la lâcheté, et l'amour indéfectible que lui avait ensuite porté Camus méritait mieux que ces atermoiements. Mais il avait eu si peur de perdre son amitié à cause d'une inclination sans retour.

Ses souvenirs arrachèrent à Milo un soupir. Mal à l'aise, il accéléra le pas. Il s'était juré de ne pas retomber dans les mêmes erreurs, et sous le coup d'une colère impulsive, il avait fait bien pire…

Immobile sur un promontoire contigu au cinquième temple, Le Lion observait la progression du Scorpion. Obéissant aux ordres de Shion, il venait d'entraîner quatre jeunes apprentis recrutés durant leur disparition. Une fonction qui le détendait généralement, mais qui ce jour-là n'avait que très partiellement apaisé son irritation. Car depuis la visite inopinée que son frère lui avait rendue avant son départ pour la Russie, la rage ne le quittait plus.

En contrebas, Milo marchait rapidement sur l'un des chemins pavés. Il ne paraissait pas avoir détecté sa présence et Aiolia ne tenait pas à ce qu'il l'aperçût. Les risques d'altercation avec son ami ne feraient que compliquer les choses. Il pouvait sentir d'ici le cosmos tourmenté du huitième gardien. Son allure pressée et sa mine sombre soulignaient son état d'esprit, et il devinait sans mal le sujet de ses préoccupations. Des cinq chevaliers perdus, un seul demeurait toujours introuvable. Bravant la fatigue et le découragement, Milo ne s'accorderait aucun répit tant qu'il n'aurait pas découvert l'amorce d'une piste menant au Verseau.

Dans un sens, Aiolia le comprenait. Il n'avait jamais aimé Camus, mais il ne le détestait pas non plus. La complexité de la situation vécue par celui-ci ne le laissait pas de marbre. Quelque part, il le plaignait sincèrement. Se réveiller dans un endroit inconnu, privé de sa mémoire, avec pour seul rappel de son passé des cauchemars récurrents que personne n'était pour le moment en capacité d'atténuer, devait être extrêmement éprouvant. Voire, totalement angoissant.

Oui, il pouvait comprendre Milo et même compatir pour Camus. Seulement voilà, il avait fallu que cette prise de conscience allât de pair avec la révélation du lien amoureux qui unissait les deux hommes. Et il digérait difficilement la brutalité de cette découverte. Comment son ami de longue date avait-il pu s'éprendre d'un compagnon d'armes aussi insaisissable et arrogant ? Car comment qualifier autrement la façade de froid dédain qu'affichait le Verseau les rares fois où ils s'étaient précédemment côtoyés ? Et Milo qui avait cru bon de lui cacher la vérité durant toutes ces années… Si Aiola voulait être parfaitement honnête avec lui-même, c'était surtout ce dernier point qui lui restait en travers de la gorge.

Avec le recul et un peu de discernement, les éléments du puzzle se mettaient maintenant clairement en place. Et il réévaluait à leur juste valeur tout un tas de silences, de signes discrets et de phrases à double sens mal interprétés. Sa naïveté passée était insondable. Mais tous ses amis devaient-ils donc tous le trahir ?... Comme Shaka, en son temps...

Songer au différend qui l'avait autrefois opposé à la Vierge renforça le malaise du Lion. Étouffée dans l'œuf par l'intervention d'Aldébaran, cette histoire avait failli virer au drame. Aujourd'hui, il reconnaissait avoir une bonne partie des torts. Rien ne serait pourtant arrivé si Shaka lui avait livré son secret avant qu'il ne le découvrît. Ils étaient proches alors, du moins le croyait-il. Mais apparemment, Shaka n'avait pas assez confiance en lui… Leur amitié en avait fait les frais. Ils s'étaient définitivement brouillés quelques mois avant la bataille du Sanctuaire.

Malgré sa colère, Aiolia en avait souffert. Trop fier pour amorcer une réconciliation, il avait longtemps espéré que la Vierge ferait un premier pas. Au moins pour lui expliquer la raison d'un choix qu'il cernait mal. Mais ce dernier avait passé les rares moments où ils s'étaient ensuite trouvés réunis à l'éviter ostensiblement. Profondément affecté, le Lion avait fini par nier la déception subsistant au fond de son cœur pour enterrer « l'incident ». Jusqu'à ce que la Vierge le ressuscitât par ses sous-entendus fielleux.

C'était à la fois si peu mâture, et tellement éloigné de la personnalité et des enseignements d'un bouddhiste, qu'Aiolia se demandait ce qui avait bien pu réactiver l'acrimonie de Sakha à son égard. À moins que l'agacement à peine voilé d'Athéna y fût pour quelque chose. Se pouvait-il que la Vierge pensât qu'il l'ait trahi auprès de leur déesse ?... Si tel était le cas, il allait falloir qu'ils aient une bonne discussion, quitte à la terminer dans l'une des arènes par un affrontement qui lui permettait de laver son honneur à grands coups de Lightning Plasma…

Ragaillardi par sa décision, il se sentait un peu plus calme. Mais cela ne réglait pas le problème qui l'opposait à Aioros. Que dire d'Aioros ?...

Aioros était venu le trouver la veille, alors que l'aube pointait à peine, le surprenant au saut du lit. Depuis leur résurrection, les deux frères tentaient de reprendre leur relation brutalement interrompue, sans toujours parvenir à camoufler un début de malaise, une gêne latente, la matérialisation inavouée d'une trop longue absence, doublée d'une séparation entourée de mensonges.

Certes, la mort d'Aioros avait déstabilisé le jeune Aiolia. Mais il avait encore davantage souffert du parfum de trahison qui enveloppait celle-ci. Immanquablement, la félonie supposée de son frère avait rejailli sur lui, et il lui avait fallu doublement se démener pour se faire admettre en tant que chevalier d'Or. Comme tous les autres, il avait gagné son armure au prix de l'effort et du sang, mais son intégration s'accompagnait de doutes, d'interrogations sans réponse, et de suspicions.

La bataille du Sanctuaire avait enfin lavé son aîné de tout soupçon. Il n'en conservait pas moins un relent d'amertume à l'encontre de ceux qui l'avaient condamné à renier une partie de son enfance. Le retour d'Aioros comblait le grand vide laissé par la disparition d'un frère tendrement aimé, mais ne facilitait pas la reprise d'un dialogue non exempt de zones d'ombres. Vraisemblablement, parce que le Lion bloquait sur une scène qu'il avait surprise peu avant l'assassinat du Sagittaire. Une scène qui avait tourné en boucle dans sa tête durant des années, avant de le faire hurler de fureur lorsque la supercherie de Saga avait été découverte. Et l'esprit de conciliation d'Airos ne l'aidait en rien. Au contraire.

La palette des sentiments actuels d'Aioros pour ses pairs semblait s'étager de la bienveillance à la courtoise neutralité. Ce manque flagrant de ressentiment déboussolait Aiolia, et le rendait incapable de parler ouvertement de ce qui le gênait à son frère. S'il trouvait cela très chevaleresque, il aurait aimé être sûr que rien ne se cachait derrière. Or, ce n'était pas le cas. Et ce qu'il entrevoyait ne lui plaisait pas.

Alors, après « l'incident Shaka », la « découverte Milo » et « l'incertitude Saga », « l'interrogation Aioros » avait fini par suffisamment le perturber pour l'obliger à réagir. Il reconnaissait l'avoir fait de façon totalement arbitraire. En adoptant une ligne de conduite dépourvue de sensibilité vis-à-vis de Camus quand la question du rapatriement des chevaliers perdus avait été évoquée. Parce qu'involontairement, le Verseau cristallisait tous ses griefs. Il n'avait pourtant fait preuve d'aucun mauvais esprit, se contentant d'argumenter avec une logique implacable. Mais ces mots avaient été plus tranchants et efficaces que la mise en place d'une vengeance longuement préméditée.

À présent, il s'en voulait. Camus n'avait pas mérité qu'on l'abandonnât de cette manière, même si cela allait dans le sens d'un sacrifice incontournable. Seulement, il ne l'avouerait jamais. Ainsi la veille, lorsqu'il s'était retrouvé face à un Sagittaire intrigué qui venait lui demander une explication concernant son intransigeance envers le Verseau, il s'était aussitôt braqué.

« Ça ne te ressemble pas Aiolia, avait fini par lui asséner Aioros avec désapprobation. Ta démonstration était parfaite, mais il y manquait un semblant d'âme. »

A son tour, il s'était emporté :

« Tu aurais préféré que je tombe dans la sensiblerie ? Nous sommes des chevaliers d'Athéna ! Pas une association humanitaire ! Chacun connaît les risques. Si les rôles avaient été inversés, Camus aurait été le premier à réagir ainsi.

— Ce n'est pas ce que je te reproche et tu le sais très bien, avait sèchement répliqué le Sagittaire, les sourcils froncés de contrariété. Tu as parfaitement exposé le problème et résumé le peu d'alternatives qu'il nous restait. Tes conclusions étaient justes, et je te rappelle que même si je les déplore, je m'y suis rallié comme tous les autres. Mais je n'ai pas aimé ta manière de le faire.

— Et elle t'a déplu en quoi ma manière ?

— On aurait dit que tu réglais tes comptes.»

Ce qui était à la fois vrai, et totalement faux. Camus s'était simplement trouvé là au mauvais moment.

« Camus ou un autre ça ne changeait rien au problème, avait-il répondu, en ravalant sa mauvaise foi. Il faudrait savoir. Tu ne peux pas admettre que j'ai agi en parfait tacticien d'un côté, et me reprocher de l'autre de proposer un sacrifice incontournable. De toute manière, tu n'as pas à me faire la leçon. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, j'ai grandi depuis ton départ. Et monsieur le senseur n'est plus toujours le bienvenu chez moi. »

Aioros avait pris sa dernière phrase comme une gifle. Le Lion l'avait vu blêmir, et immédiatement il avait regretté sa répartie. Mais la résurgence d'un ancien souvenir l'avait retenu de s'excuser. Livide, son frère avait reculé jusqu'à l'entrée, avant de repartir en murmurant d'un ton bas.

« Comme il te plaira. »

Aiolia avait dû se faire violence pour ne pas le rattraper. Mais cela aurait été agir comme l'enfant d'autrefois, et Aïoros devait réaliser que leurs rapports avaient changé. Qu'il n'était plus aussi malléable. Et surtout, qu'il admettait mal le côté moralisateur de ce frère si net en apparence, mais qu'il ne comprenait plus compte tenu de ce qu'il croyait savoir. Il était pourtant d'un caractère à exprimer franchement son ressentiment. Mais vis-à-vis d'Aioros, il n'y arrivait pas. Il n'était parvenu qu'à le blesser et il s'en voulait.

Grondant de nouveau intérieurement, le Lion songea que tout comme avec Shaka, il faudrait également qu'il mette les choses à plat avec Aioros. Tout comme avec Milo. Et qu'il s'explique avec Saga dès que celui-ci serait rentré. Cela faisait beaucoup de points à remettre en ordre. Alors oui, il était en colère. Contre lui-même. Contre certains de ses pairs. Contre ce retour à la vie qui n'annonçait que des complications.

Étouffant un soupir d'exaspération, il se détourna pour retrouver l'isolement de son temple. Il devait faire le vide. Peut-être y gagnerait-il un peu d'apaisement.

Une demi-heure plus tard, Milo faisait le chemin inverse pour venir prendre son maigre bagage avant de partir pour l'aéroport. Il était satisfait de son inspection. Les jeunes femmes désignées par Marine étaient effectivement toutes forts bien faites et leurs visages ne déparaient en rien le reste de leurs personnes. Elles avaient accepté de le suivre avec enthousiasme, aussi heureuses de quitter le Sanctuaire durant quelques jours, que d'avoir retenues son attention pour participer à cette mission. Milo avait néanmoins eu la surprise de découvrir qu'il les avait déjà toutes côtoyées à un moment donné, avant de les perdues de vue.

Il devinait qu'il devait à Marine cette facilité d'intégration. Depuis le temps que la jeune femme fréquentait son ami Aiolia, elle avait forcément eu accès à certaines informations. Son esprit d'analyse et son don d'observation avaient tiré les justes conclusions. Il lui en était reconnaissant.

Milo avait ainsi eu la joie de retrouver Hermia et Néphélie, deux sœurs grecques, aussi brunes, bouclées, bronzées et longilignes l'une que l'autre, et si semblables de traits qu'on aurait pu les prendre pour des jumelles malgré les treize mois qui les séparaient. Il les avait côtoyées enfants, dans les grands baraquements qui servaient de premiers logis aux apprentis nouvellement arrivés. Il se souvenait surtout du plaisir qu'il avait à déposer de petits crabes fraîchement pêchés aux pieds de Néphélie, qui avait une sainte horreur de ces crustacés. Il aimait aussi surprendre Hermia, en débouchant devant elle comme un diable en boîte aux moments inopinés. Cette dernière sursautait systématiquement, avec un cri d'effroi qui ravissait le gamin qu'il était alors.

Il avait également reconnu sans aucun mal Sakura et Abby, qu'il avait autrefois affrontés dans des joutes organisées par leurs Maîtres respectifs. À tout juste neuf ans, il représentait déjà un défi certain pour évaluer le niveau réel de ces demoiselles. La première était une petite Japonaise d'aspect gracile et de caractère tranquille, au fin visage mangé par deux grands yeux sombres et veloutés. La seconde une grande et athlétique américaine, bavarde et souriante, dont le regard bleu ciel pétillait de malice et de gentillesse. L'une était aussi brune que l'autre était blonde. À l'exemple d'Hermia et de Néphelie, elles alliaient charme, beauté et intelligence. Inséparables, elles formaient un duo d'amies sur la définition duquel beaucoup s'interrogeait. Un mystère que Milo se faisait fort de résoudre durant leur voyage.

La cinquième participante s'était démasquée spontanément, pour planter avec hardiesse ses yeux gris ardoise dans les siens. Face à l'amorce de cette provocation, le Scorpion n'avait pu retenir un sourire. Il n'en attendait pas moins de cette sculpturale jeune arabe à la longue chevelure acajou, qui répondait au nom de Djamila. Il s'était astreint à fantasmer sur elle durant sa période d'hésitation Verseau, et ils étaient même sortis ensemble. Il lui en gardait une affection particulière. Sans elle et les baisers sulfureux qu'ils avaient échangés, il n'aurait jamais compris si vite que seules les lèvres étonnamment douces d'un être réputé pour sa froideur lui importaient vraiment.

Quant à la dernière, Kayla, c'était une Australienne relativement effacée, mais d'une beauté si remarquable qu'elle éclipsait immédiatement les cinq autres. Dotée d'un corps de rêve aux proportions parfaites, d'une peau ambrée sur laquelle ondoyaient de longs cheveux de lin aux reflets argentés, son regard d'émeraude fascinait autant qu'il intriguait par son calme et son apparent détachement. Elle avait un temps été pressentie pour devenir un chevalier de glace, et quand il était enfant, Milo s'était rapproché d'elle alors qu'il cherchait à attirer l'attention d'un petit Français aussi fuyant que farouche. D'une certaine manière, elle lui avait servi à apprivoiser ce dernier, et il s'était tissé entre eux une complicité feutrée, teintée de reconnaissance du côté du Scorpion.

Encadré d'une équipe d'aussi jolies filles, le Grec était sûr d'avoir ses entrées dans la mafia russe et il s'en trouvait un peu rasséréné.

Il allait atteindre le sentier qui serpentait jusqu'au huitième temple, quand pris par une impulsion soudaine, il obliqua brusquement sur la droite. Empruntant un escalier taillé dans la roche, il rejoignit le bois d'olivier qui jalonnait le cimetière des guerriers défunts. Passé les arbres centenaires, il parvint devant un muret de cailloux blancs qui délimitait l'emplacement réservé aux chevaliers d'Or. L'aire qui leur était affectée était relativement restreinte, mais la mort en avait saisi bien peu dans un cadre pacifique. Plus rares encore étaient ceux tombés au combat dont les corps avaient pu être rapatriés.

Les cinq chevaliers d'Or tués lors de la bataille du Sanctuaire avaient bénéficié de ce privilège funéraire. Malgré leur résurrection, Saori n'avait toujours pas ordonné l'enlèvement des stèles marquant leurs tombes. Pour Milo, ce lieu s'apparentait à celui d'un triste pèlerinage. Durant des mois, il l'avait mille fois foulé pour aller stationner devant la sépulture du Verseau. Un simple bloc de marbre blanc veiné de bleu sur un carré de verdure, et un nom inscrit au burin.

Comme toujours, le Scorpion finit par s'agenouiller pour caresser la pierre d'une main presque tremblante. Avant qu'Hadès n'intervînt, il ne comptait plus le nombre de fois où il avait dû retenir ses larmes en effectuant ce geste. À ce moment-là, la disparition de l'homme qu'il aimait le bouleversait. Au point qu'il avait songé à tout abandonner. Seule la certitude qu'il perdrait le droit de venir se recueillir sur cette tombe l'avait empêché de partir.

Si un jour on lui avait dit que la résurrection de Camus le perturberait davantage, il aurait ri malgré son chagrin. Aujourd'hui, il ne savait plus ce qu'il ressentait. Et c'était bien cette ignorance qui était en train de le rendre fou. À ce besoin d'y voir clair se mêlait la sensation d'avoir commis une erreur irréparable. Par un enchaînement de circonstances dramatiques, il était devenu le bourreau de celui pour lequel il aurait sacrifié sa vie auparavant. C'était à la fois pathétique et terriblement déconcertant. Par moment, son détachement l'effrayait. C'était aussi à ces instants qu'il s'apercevait que son cœur engourdi battait un peu plus vite lorsqu'il songeait au Verseau. L'importance de ses propres contradictions l'aspirait vers un gouffre dont il ne voyait pas le fond.

Posant le front contre la pierre froide, il ferma les yeux. Se retrouver là éveillait en lui quelque chose de familier, qui l'apaisait. Cruellement affecté par cette cassure qu'il ne s'expliquait pas, il murmura d'une voix brisée :

« Je n'ai jamais voulu te faire autant de mal Camus. Si tu savais comme je regrette… Mon cœur est devenu si froid… Seul ton souvenir parvient encore à le réchauffer… Je ne sais plus où j'en suis, mais tu me manques… Les apparences sont contre moi, mais n'ai jamais voulu ta perte… Encore moins te condamner à un exile qui pourrait te coûter la vie… S'il te plaît Camus, aide-moi à te retrouver… Camus… Où es-tu ?...»


Note de fin : Première publication juin 2010 - Chapitre modifié en octobre 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 516 mots de plus).