Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Interrogations multiples) : À la recherche d'un indice pour retrouver Camus, Milo fouille son appartement avant de demander à Shion de retarder d'une journée le rapatriement des quatre chevaliers réapparus. Il veut avoir le temps de mener personnellement une enquête à Moscou et il craint que la mafia ne s'en prenne au Verseau si elle a vent du sauvetage des autres Ors. Shion finit par lui céder, en s'interrogeant sur les motivations de Milo : amour ou remords ? Afin de mettre en place une couverture lui permettant d'approcher la mafia, le Scorpion se rend au baraquement des femmes pour enrôler certaines d'entre elles. Outre Marine, il sera accompagné par six anciennes prétendantes aux armures ayant échoué dans leur quête, et qui sont finalement devenues soldats. Il les connaît toutes, et se remémore leur passé commun. Aiolia qui l'observe en profite pour faire le point sur ses propres ressentiments : son aigreur vis-à-vis de Shaka après à ce qu'il considère comme une trahison, et ses doutes concernant Aioros dont la conduite trop lisse l'interpelle suite à une scène qu'il a surprise autrefois. Satisfait de son recrutement, Milo fait un détour sur la tombe de Camus qui subsiste encore. Il y dévoile des sentiments qui bien que confus, existent toujours.


CHAPITRE 8 : CHASSE-CROISE MOSCOVITE (mise à jour 17 novembre 2014)

Installé sur la méridienne meublant la chambre qu'occupait Mü, Kanon patientait. Une main soutenant son menton, il observait par la fenêtre les passants qui se pressaient de rentrer avant que l'orage n'éclatât. L'air chaud était saturé d'électricité. Bizarrement, ce temps avait toujours interagi avec son cosmos et il sentait des vibrations désagréables lui remonter dans le dos.

Ils étaient arrivés à Tripoli deux jours plus tôt. D'un commun accord, ils avaient choisi un hôtel du centre-ville en se faisant passer pour de simples touristes. Jusqu'à présent, tout se déroulait bien. Ils n'avaient essuyé qu'un regard perplexe. Celui de l'agent de sécurité qui avait contrôlé leurs passeports. En découvrant l'identité masculine de Mü, le douanier avait détaillé le jeune homme avec une insistance que tout autre aurait trouvé gênante.

Kanon avait pourtant conseillé à l'Atlante de porter des vêtements près du corps pour éviter les malentendus. Mais, obstiné comme une bête à cornes, le chevalier du Bélier avait négligé sa recommandation. Il l'avait rejoint à l'aéroport habillé d'une de ses tuniques flottantes, lâchement resserrées à la taille par une ceinture de cuir défraîchi, sur un pantalon de lin et des chaussures en toile. Et ce n'étaient pas ses longs cheveux parme, retenus par une attache au milieu du dos, son air doux et ses grands yeux de biche, qui simplifiaient la définition de sa masculinité. Il n'en prenait manifestement pas ombrage, semblant exclusivement réserver sa mauvaise humeur à son accompagnateur.

Depuis qu'ils avaient décollé d'Athènes, Mü refusait d'engager la conversation, si ce n'était pour se plaindre de devoir voyager avec un traître. C'était à peine s'il avait dénié valider la mise en place des derniers éléments de leur mission. Depuis, leurs échanges se limitaient au minimum.

Ils devaient rencontrer leur contact d'ici une heure, et l'ancien Marina avait rejoint le Bélier avant de descendre à la réception pour commander un taxi. Celui-ci profitait de leur avance pour se donner un coup de peigne dans la salle de bain. À moins que ce ne fût pour éviter de partager la même pièce que lui.

Un éclair zébra soudain le ciel. Dans la rue, un enfant hurla en se réfugiant dans jupes de sa mère. Son cri de frayeur rappela désagréablement à Kanon la nuit qu'il venait de passer. Une fois de plus, il avait dû s'immiscer dans les cauchemars de son frère. Les rêves de Saga devenaient si éprouvants, qu'il en ressentait lui-même les effets pernicieux. La nuit avait été courte. Comme toujours, il avait dû faire abstraction de sa propre angoisse lorsque son jumeau s'était raidi en entendant sa voix. Les mouvements de recul mentaux de ce dernier finissaient par le blesser autant qu'ils le préoccupaient. Bien que sachant qu'il ne recevrait aucun soutien de ce côté-là, l'ex-Dragon des Mers ne put se retenir de livrer à Mü son découragement.

« Saga ne parvient pas à dissocier ma voix de celle qui l'a hanté durant toutes ces années. J'avais cru parvenir à partiellement l'apprivoiser au fil des jours, mais cette nuit, il a essayé de bloquer toutes mes tentatives. Je crois qu'il est dévoré de fièvre, et il ne sait plus à quoi ou à qui s'en remettre.»

Dans la pièce adjacente, un remue-ménage léger l'avertit de l'agacement du Bélier. Sa répartie claquât avec une dureté inaccoutumée :

« De toute façon, je ne vois pas à quoi d'autre nous pouvions nous attendre le concernant. C'est bien dommage pour lui, parce qu'il va falloir qu'il apprenne à gérer ce problème tout seul, comme un grand. Mais c'est surtout ennuyeux pour nous, parce qu'il ne nous aide pas du tout à le sortir de son trou en pataugeant de cette manière-là.»

La désobligeance de ces railleries irrita fortement Kanon. L'insensibilité de Mü frisait l'irrévérence et l'ancien Marina se retint d'entrer dans la salle d'eau pour aller le saisir fermement par les épaules et le secouer d'importance. Depuis leur départ, l'Atlante le battait froid. Ce qu'il pouvait admettre, compte tenu de son passé de manipulateur et de comploteur. Tous ne lui avaient pas encore pardonné malgré l'absolution athénienne, et il se doutait que certains mettraient un certain temps à le faire. Mais le Bélier était l'un de ceux dont il s'attendait le moins à une telle hostilité. Sa réaction était presque… épidermique. Quant au «sujet» de leur mission en duo…

Sur ce chapitre, Mü se comportait comme un enfant insupportable, alors qu'il était réputé pour être réfléchi et bienveillant. Kanon savait qu'on le choisissait souvent pour temporiser les conflits larvés. Il y avait là une incohérence qu'il ne comprenait pas. Que l'aigreur du Premier gardien visât plus particulièrement son jumeau l'agaçait au plus haut point. Il se serait néanmoins indigné de la même manière si ces mots discourtois avaient concerné n'importe quel autre chevalier. Il ne pouvait pas laisser passer un tel manque de retenu. Pas de la part d'un chevalier d'Or à l'encontre d'un ses frères en détresse.

L'attitude de Mü excédait Kanon. Le Bélier disposerait de tout le temps nécessaire pour régler ses comptes une fois de retour au Sanctuaire. Mais ici, il devait se montrer réactif et efficace pour tirer Saga du bourbier où il s'enlisait. Shion avait eu tort. Devoir être confronté plus directement avec la douleur du Premier Gémeau n'adoucissait en rien le ressentiment de l'Atlante. Mais il ne serait pas dit que l'ancien Marina flancherait le premier. Mü devrait s'expliquer, que cela lui plût ou non. Et il le ferait maintenant.

Alors que le mal embouché sortait de la salle de bain, Kanon se leva de la méridienne en camouflant sa colère. Calme, mais indifférent, le jeune Bélier se dirigeait vers la porte pour descendre à la réception. Il allait passer près de lui sans même lui jeter un regard. Encore un de ces petits manques de savoir-vivre inhabituels, qui gonflait l'irritation de l'ex-Dragon des Mers comme autant de piqûres de moustiques.

D'un mouvement suffisamment rapide pour surprendre le Premier gardien, Kanon se déplaça brusquement devant lui. À moins de le bousculer, Mü ne pouvait pas poursuivre son chemin. Les mains sur les hanches et l'air sévère, le Second Gémeau planta ses yeux bleu-vert dans ceux un peu étonnés de son pair.

« Une bonne fois pour toutes Chevalier du Bélier, si tu me disais clairement ce que tu reproches exactement à mon frère ? »

Le Grec assista alors à un phénomène rare. Sous le coup de la colère, le regard de jade vira à un vert si foncé qu'il en parut presque noir.

« Tu oses me demander ce que je lui reproche ! s'exclama son vis-à-vis, en conservant néanmoins un ton mesuré pour ne pas alerter les autres clients de l'étage. Alors qu'il a tué mon Maître, comploté dans l'ombre pendant des années, tenté de se débarrasser de la réincarnation d'Athéna, commandité l'assassinat d'Aioros, manipulé et embrigadé les enfants que nous étions alors, essayé de contrer notre Déesse une première fois, décimé la chevalerie d'Or, pour finalement convaincre deux d'entre nous de l'aider à utiliser une attaque interdite ! Même si c'était pour la bonne cause dans ce dernier cas, il a franchi les limites ! Sans compter la douceur de l'amour fraternel dont il a fait preuve envers toi. Je ne comprends même pas comment tu peux me poser la question ! »

Mais manipulateur aguerri, Kanon ne fut pas dupe de sa diatribe.

— Ça, c'est ce qui t'irrite en surface, le reprit-il. Moi ce que je veux savoir, c'est ce que cache ta liste à la Prévert. Que lui reproches-tu vraiment ? »

Peu disposer à engager le dialogue, Mü essaya de se dédouaner de son mieux. :

« Parce que tu trouves que ce n'est pas suffisant, peut-être !

— Si, mais j'ai la ferme conviction que ce n'est pas tout. Depuis mon retour, j'ai eu le temps de vous observer les uns et les autres figure-toi. Et je pense que sous ton air lisse, tu n'oublies pas facilement. Mais cela ne fait pas de toi une personne foncièrement rancunière. Alors pour que tu en veuilles autant à Saga, il y a forcément autre chose. »

Le frémissement de l'Atlante l'avertit que ses mots touchaient leur cible. Lèvres et poings serrés, Mü offrait une facette rarement mise en avant. Nul besoin d'être devin pour sentir la colère qui l'habitait. Il paraissait à deux doigts d'ouvrir des hostilités plus physiques. L'ancien Marina prit une position de défense instinctive. Même sans utiliser son cosmos, si le Bélier se décidait à frapper, son agressivité conjuguée à sa force risquait d'entraîner un coup qu'il aurait du mal à parer. Mais Mü se ressaisit suffisamment pour ne pas céder au déferlement de rage qui menaçait de l'emporter.

« Il se peut qu'il y ait effectivement autre chose, » admit-il avec mauvaise grâce, avant de se buter dans un nouveau silence.

Le soupir d'exaspération qu'émit alors Kanon ressembla à un grognement. La patience n'avait jamais été sa qualité principale, et l'attitude de son condisciple commençait sérieusement à malmener le peu qu'il lui en restait.

« Eh bien ? Dis-moi quoi ! s'énerva-t-il à son tour.

— Cela ne te regarde pas ! »

Sur ces mots, Mü tenta de se dégager en passant sur le lit. Plus rapide, le Second Gémeau l'agrippa avec force par le bras alors qu'il posait un genou sur le matelas. Brutalement, il le redressa pour le tirer devant lui. Si le Bélier refusait de s'expliquer, il écouterait au moins ce qu'il avait à lui dire :

« Si je me réfère à la manière dont tu réagis dès que quelqu'un prononce le nom de Saga, je pense au contraire que j'ai toutes les raisons de m'inquiéter. Je te rappelle que nous sommes en mission de sauvetage, et que tu es non seulement là pour me seconder, mais aussi, et surtout pour me remplacer si nous devons composer avec les autorités. Il va falloir que tu prennes sur toi. Je ne te laisserai pas saborder notre travail. Lorsque je m'engage à quelque chose, je mets toujours un point d'honneur à l'accomplir au mieux. Et comme je vois poindre ta réplique, j'ajouterai : fut-ce une trahison à l'encontre d'un Dieu. Mais je tiens à mon frère. Et je ne permettrai à personne de le sacrifier à une quelconque vendetta personnelle. J'admets qu'il a dû se passer quelque chose qui te laisse comme un écorché vif. Ce n'est néanmoins pas une raison pour te comporter comme un égoïste doublé d'un immature. Tes réactions sont indignes d'un chevalier d'Or.»

Au fur et à mesure de ses propos, la pâleur de l'Atlante s'intensifiait, mais Kanon n'éprouvait aucune pitié. Cela prouvait qu'il visait juste.

Acculé par ces paroles, Mü déglutit avec gêne avant d'enfin lâcher une vérité dérangeante :

« Je n'en sais rien ! cria-t-il. Je suis en colère contre ton frère, mais je suis incapable de déterminer pourquoi. Là, tu es content ! »

Ce n'était pas vraiment ce à quoi s'attendait Kanon, et il ne trouva rien à répondre. Conscient de son incohérence, Mü eut une expression profondément ennuyée tandis que ses yeux retrouvaient une nuance plus claire. La colère des deux hommes dégonfla simultanément, et ils se regardèrent un peu gênés.

« Désolé, tu as raison, finit par admettre le jeune Atlante en s'asseyant sur le lit. Tu n'as pas à supporter mes états d'âme. Je dois arriver à prendre du recul avec le passif que je nourris pour ton frère. C'est le seul moyen de régler mon problème. Ne t'inquiète pas. Je sais que nous sommes en mission, et je ne laisserai pas Saga aux mains de ses bourreaux. Mais ne me demande pas de le réconforter par la suite.»

Satisfait, Kanon fit quelques pas pour libérer le passage.

« Ça, je m'en chargerais », répondit-il en s'appuyant contre la commode.

Ce semblant de retour à la normale détendit totalement Mü. Cette discussion l'aidait lui-même, et il offrit un sourire à l'ex-Dragon des Mers. Même si cela n'avait rien réglé, parler l'avait délivré d'un poids qui l'étouffait. Il se sentait à présent capable de réfléchir plus sereinement à la rage qui l'habitait depuis leur retour à la vie. Si l'idée de côtoyer Saga le révulsait toujours autant, la présence de Kanon était peut-être un bien après tout.

Au même moment, à des milliers de kilomètres, Milo fulminait intérieurement. Il était arrivé la veille en fin d'après-midi, et son ancienne infiltration dans le milieu mafieux s'était avérée payante. Shion avait eu le temps de réactiver sa couverture avant son départ. Il avait été quasiment reçu comme un membre de la famille. Son aide providentielle n'avait pas été oubliée, et il avait été immédiatement introduit dans le bureau de Piotr, son «obligé» devenu puissant.

Petit homme chauve et replet, aux doigts boudinés qu'enserraient de lourdes bagues en or massif, le chef mafieux l'avait accueilli avec un franc sourire. La beauté des filles qui l'accompagnaient lui aurait d'ailleurs ouvert les portes à elle seule. Se campant dans la peau de son personnage, Milo s'était affalé dans le divan de cuir noir en entraînant Marine sur ses genoux. Le regard de mise en garde outré dont la jeune femme l'avait discrètement menacé l'avait profondément amusé. C'était pourtant bien elle qui avait décidé de le suivre dans cette galère.

Il connaissait déjà son joli visage fin aux doux yeux bruns, mais il devait reconnaître que la courte jupe fendue et le décolleté plongeant qu'elle portait mettaient incontestablement en valeur sa plastique harmonieuse. S'impliquant davantage dans son rôle, il lui avait alors gentiment tapoté les fesses, s'attirant un feulement identique à celui d'une chatte en colère.

Occupé à détailler le reste de la « marchandise », Piotr n'en finissait pas de ronronner en se pressant contre la poitrine opulente de Djamila, tandis que debout derrière le fauteuil de son patron, son bras droit hésitait visiblement à choisir entre Hermia et Néphélie, qui l'aguichaient par de grandes œillades provocantes. Satisfait de cette première prise de contact, Milo avait passé une main douce, mais ferme dans la chevelure rousse de la Japonaise, pour rapprocher sa figure de la sienne.

« Si ce n'est pas moi, ce sera l'un de ces hommes, lui avait-il soufflé à l'oreille en lui désignant les deux gardes du corps qui se rapprochaient de Sakura, Abbye et Kayla, restées en retrait près de la porte.

— Peut-être, mais tu pourrais tout de même y mettre un peu moins d'enthousiasme.

— Et passer pour un homme qui ne sait pas apprécier la marchandise. Teu, teu, teu. Et puis Aiolia me remerciera d'avoir préservé ta vertu.

— Je… Tu… Rooh ! Et puis fais ce que tu veux. Mais je te préviens. Si tu me passes encore une fois la main aux fesses, ça se réglera dans la poussière une fois rentrés au Sanctuaire. Et ne t'imagine pas t'en tirer sans une égratignure. Un chevalier d'Argent est tout à fait capable de frapper un Or au moins une fois.

— Moi aussi je t'aime », avait-il achevé leur aparté, en lui déposant un baiser sonore sur la joue.

Le nez enfoui derrière les boucles rousses, il avait ensuite observé ce qui se passait dans la pièce. Autour de lui l'ambiance était devenue torride. Si Djamila, Abbye, Hermia et Néphelie s'acquittaient fort bien de leur mission en repoussant certains assauts trop intimes tout en conservant des sourires prometteurs, malgré leur bonne volonté, Sakura et Kayla montraient plus de difficulté à ignorer les mains baladeuses. Il était donc rapidement intervenu pour éviter que la situation ne dégénère davantage.

Conscient qu'il avait ferré son client, il avait rappelé les jeunes femmes autour de lui. Elles remplissaient leur rôle à merveille, mais elles n'étaient pas là non plus pour servir de divertissement à ces obsédés. Il ne doutait pas qu'elles sauraient individuellement fort bien se défendre, mais pour le moment ce jeu les piégeait dans une passivité dégradante. C'était à lui de les préserver.

La tractation était régulière, et Piotr avait demandé à l'un de ses comparses d'accompagner les filles dans l'une des chambres aménagées à l'étage, le temps d'assurer un changement de main équitable. Se levant de derrière son bureau, l'homme s'était dirigé vers un meuble-bar marqueté de panneaux d'ébène pour en sortir deux verres et une vieille bouteille de bourbon. Renvoyant d'un geste ses gardes du corps et son bras droit, il était venu s'asseoir dans le fauteuil près de Milo. Il semblait apparemment très heureux de retrouver le Grec, et décidé à joindre l'utile à l'agréable. Le Scorpion devinait qu'il souhaitait évoquer leur passé commun tout en concluant leur affaire.

Conservant un sourire de façade, le Grec n'avait eu aucun mal à dévier la conversation sur le Sanctuaire. D'un air entendu, Piotr lui avait alors révélé qu'ils tenaient peut-être dans ses filets l'un de ses insaisissables chevaliers. Un petit informateur de seconde zone l'avait averti de la présence d'un jeune amnésique dans les sous-sols de la ville, dont la description correspondait en tous points avec celle d'un de leur ancien adversaire. Une fois entre ses mains, le mafieux se faisait fort de lui rafraîchir la mémoire pour lui soutirer des renseignements. Un de ses comparses s'était d'ailleurs déjà proposé pour accomplir le travail.

Malgré sa maîtrise, Milo n'avait gardé la limpidité de son regard qu'au prix d'un énorme effort. Lui apprendre que l'on désirait s'attaquer à Camus, alors que celui-ci n'avait plus aucun moyen de se défendre, avait été à deux doigts de rompre la digue d'une rage folle et destructrice. Sans s'en douter, le chef de gang avait frôlé une mort aussi lente que douloureuse, épargnée in extremis par la révélation de l'échec de sa traque.

Avec dépit, Piotr lui avait annoncé que sa proie s'était envolée avant qu'il ait eu le temps de mettre la main dessus. Elle intéressait apparemment quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un d'autre n'avait pas hésité à intercepter et torturer trois des hommes qu'il avait envoyés sur la piste de l'amnésique. Il avait ensuite repris la chasse à son propre compte, après les avoir tués. C'était du moins ce que lui avait rapporté son quatrième homme de main avant de mourir.

Ayant récolté l'information qu'il cherchait, Milo avait achevé de mener rondement ses tractations. Il avait également enflé légèrement son cosmos, de sorte que Marine le ressentît. C'était le code convenu pour laisser le choix à ces demoiselles de s'enfuir, ou de se transformer en nettoyeuses pour éliminer les sbires de Piotr. Connaissant les donzelles, il ne doutait pas que d'ici quelques minutes, la tranquillité de cet immeuble huppé se muerait en champ de bataille, où le sexe dit fort ne serait pas forcément le gagnant. Si elles optaient pour se débarrasser de ces pourritures, elles avaient sa bénédiction.

Le Scorpion disposait de quelques heures devant lui. Il avait décidé avec Marine et ses compagnes de se retrouver d'ici douze heures, le temps que s'affichât le départ de l'avion qui ramènerait les jeunes femmes au Sanctuaire. Naturellement, sans contrordre de sa part, la chasse aux renseignements se poursuivait. Après ce qu'il venait d'apprendre, il avait tout intérêt à les laisser aiguiser leur flair aux quatre coins de la ville. Il avait sciemment évité de leur révéler ses propres informations, préférant leur octroyer la liberté de progresser à leur rythme, et au gré de leur instinct féminin.

Lâchées sur le terrain, ses acolytes s'éparpillaient à présent auprès des hommes de Piotr qu'elles avaient daigné épargner, ou s'infiltraient à leur guise dans d'autres bouges et annexes maffieuses. Le recueil de nouvelles données demeurait essentiel. Il ne s'inquiétait pas de leur sécurité. Le Sanctuaire formait des caractères aguerris aux difficultés et capables d'y faire face. Il avait d'autre part été clair avant leur départ. Elles connaissaient les risques et n'ignoraient pas dans quel milieu elles mettraient les pieds. Elles étaient assez grandes pour défendre leur vertu ou se servir de leurs charmes pour obtenir des renseignements si elles en avaient envie. Une seule chose l'intéressait : des retombées exploitables.

Malgré sa colère et son angoisse pour Camus, Milo ne put retenir l'esquisse d'un sourire moqueur en imaginant la tête de son ami Aiolia, lorsqu'il apprendrait dans quelle aventure il avait entraîné Marine. Ce qui n'était d'ailleurs qu'une toute petite compensation face à la réaction désagréable de ce dernier, quand il avait découvert la réalité de sa relation avec le Verseau. Il existait des sujets sur lesquels le Scorpion exercerait toujours un minimum de rancune. Mais pour le moment, l'urgence se situait dans l'action.

Cela faisait un peu plus de trois heures qu'il déambulait dans les sous-sols de la ville, sans résultats notables. Il avait croisé une dizaine d'enfants, qu'il avait interrogés en employant douceur ou menace, en fonction du caractère qu'il détectait en eux. Plusieurs lui avaient certifié qu'un inconnu, totalement nu et en apparence épuisé, avait bien été retrouvé voici plus de trois semaines dans une des galeries principales. Il était jeune, extrêmement beau, peu loquace et possédait un regard d'une froideur à la limite de l'intimidation. Une telle description renforçait le Scorpion dans l'idée qu'il suivait la bonne piste. Mais personne n'avait été capable de lui fournir un indice fiable permettant de remonter à sa source. Jusqu'à ce qu'il tombe sur un petit garçon chétif et couvert de bleus.

Le gamin avait parlé d'un certain Youri, comme étant celui ayant vendu l'information de la présence parmi eux d'un jeune homme amnésique aux mafieux en surface. Milo avait déduit de ses explications embrouillées que le dénommé Youri était aussi responsable de sa correction. Dans un sens, c'était un gage de sincérité si l'enfant disait la vérité, dans un autre, il pouvait perdre un temps précieux si le petit désirait simplement se venger. Mais il ne pouvait négliger aucune piste, et les yeux fiévreux qui fixaient bravement les siens ne semblaient pas mentir.

Suivant les indications du gosse, Milo n'avait eu aucun mal à trouver la planque du jeune caïd. Il avait également eu la chance de cueillir ce dernier avant son départ pour ses activités illicites. L'adolescent avait commencé par le prendre de haut. Il avait néanmoins rapidement réalisé qu'il avait affaire à plus fort que lui, et il avait fini par tout avouer, en se tassant dans un coin comme un pleutre. Il avait raconté l'attaque et les tortures endurées par les quatre mafieux auxquels ils venaient de fournir l'information qu'un inconnu séjournait dans les sous-sols. Leurs cris l'avaient incité à retourner en arrière, et il avait assisté à toute la scène, bien caché dans un trou d'évacuation.

En tout, il avait distingué trois agresseurs, mais un seul, apparemment le chef, avait suffi pour mettre hors de combat les quatre hommes sans aucune difficulté. Cet individu particulièrement froid avait ensuite tourmenté ses victimes avec tant d'efficacité, qu'il ne lui avait pas fallu plus de dix minutes pour obtenir ce qu'il désirait. Découvrir qu'il s'intéressait au même gibier que les mafieux avait stupéfait l'adolescent. S'il avait su, il aurait vendu ses renseignements deux fois plus chers.

L'homme mystérieux avait immédiatement ordonné à ses deux comparses d'aller s'emparer de l'étranger amnésique. Pour sa part, il avait pris le temps de briser la nuque à trois des malfrats qu'il venait de torturer, laissant la vie sauve au quatrième pour qu'il porte à ses supérieurs le message de renoncer à leur proie. Youri était tellement terrifié, qu'il était resté à trembler dans son trou durant près d'une heure.

Sa confession terminée, l'adolescent n'avait vraisemblablement pas compris pourquoi Milo le regardait avec un visage aussi dur. Comment aurait-il pu deviner la gravité du crime qu'il avait commis aux yeux du Scorpion, en livrant un Verseau désarmé à ses ennemis ? Il n'avait d'ailleurs pas eu le temps de s'amender. Ce dernier l'avait tué d'un coup d'aiguille écarlate sans aucun remords.

Suivant les indications recueillies, Milo venait enfin de parvenir à la planque qu'occupait Camus. Comme il le craignait, l'endroit avait été abandonné dans l'urgence. Des traces de luttes subsistaient encore et il examina les lieux avec angoisse. L'absence de sang le soulageait à peine.

S'il s'en référait aux quatre couchettes sommairement aménagées sur le sol, plusieurs personnes vivaient ici auparavant. Mais ce campement sommaire semblait désert. Ses recherches minutieuses ne lui permirent pas davantage de détecter un indice apte à le guider vers une nouvelle piste.

Incapable de contenir plus longtemps la colère qui le dévorait, il frappa violemment le Mur derrière lui. La rage fit flamber son cosmos, et son poing pulvérisa la cloison. Mais cette destruction ne le calma pas pour autant. Il dut réduire en miettes une des literies pour apaiser un minimum son irritation. Dire qu'à quelques jours près, il aurait sans doute retrouvé Camus !

La malchance qui couronnait sa tentative lui donnait d'autant plus envie de hurler, qu'il identifiait un péril autrement plus grave qui menaçait à présent le Verseau. La piste mafieuse n'était guère réjouissante, mais ceux qui étaient ensuite intervenus étaient incontestablement des professionnels plus dangereux encore. Il s'interrogeait surtout sur les exploits de l'homme qui avait tant effrayé Youri. Sa manière de faire évoquait les relents d'entraînements du Sanctuaire, de quoi décupler la préoccupation d'un Scorpion déjà à cran.

Deux pâtés de maisons plus loin, celui qu'il cherchait se demandait toujours la raison de sa situation. Prisonnier d'une cave humide, il conservait l'attitude distante et silencieuse qu'il avait adoptée depuis le départ vis-à-vis de ses geôliers. Extérieurement, il affichait une indifférence parfaite. Intérieurement, il se rongeait d'incertitude. La régularité et la violence des cauchemars qui peuplaient ses nuits le persuadaient d'une sanction dont il n'élucidait pas la cause. Au fil des jours, un sentiment de culpabilité diffus se renforçait, menaçant de noyer le peu de logique cartésienne qui lui restait. Il passait ses journées assis par terre, le dos contre le mur. Incapable de savoir vers qui ou vers quoi se tourner, il attendait, espérant que ses réflexions ou une intuition providentielle l'aideraient à recouvrer ses souvenirs.

Lorsque la porte s'ouvrit, il ne redressa même pas la tête. Un peu surpris, il réalisa que les deux hommes qui venaient d'entrer descendaient l'escalier. Habituellement, un seul se contentait de l'approcher pour lui apporter de la nourriture et de l'eau, tandis que le second le surveillait d'en haut. Une vague d'inquiétude le submerga soudain, l'obligeant à relever brièvement les yeux.

Âgés tous les deux d'une trentaine d'années, ses geôliers affichaient l'expression de satisfaction malsaine de ceux qui jouissent de tenir une vie entre leurs mains. Le premier était un colosse chauve au visage anguleux dont les yeux profondément enfoncés dans les orbites trahissaient la brutalité. Le second présentait une physionomie presque avenante sur un corps tout aussi athlétique. Des deux, le jeune homme savait d'instinct qu'il devait se méfier du second. Il n'aimait pas le regard fourbe, à la limite de la gourmandise, qu'il posait trop souvent sur lui. Encore moins son sourire torve.

Les deux hommes s'arrêtèrent devant lui. Obstinément, il se remit à fixer le sol. Le géant l'interpella avec un soupçon d'agacement dans la voix.

« Lève-toi », ordonna-t-il d'un ton guttural.

Conservant sa ligne de conduite, le jeune homme garda le silence et ne bougea pas d'un millimètre. Il avait parfaitement conscience que son attitude n'était pas très prudente, mais s'il les titillait un peu, ses deux cerbères finiraient peut-être par lâcher une information qui lui donnerait un indice sur la raison de sa détention.

Il n'eut pas le temps de s'interroger davantage sur les risques de son plan. Le saisissant avec brutalité par un bras, l'hercule le força à se mettre debout. Agrippant ses poignets, son comparse lui lia les mains dans le dos, avant de le bâillonner et de poser un bandeau sur ses yeux. De telles précautions certifiaient qu'on allait le déplacer. Qu'avait-il fait donc pour que l'on agît de la sorte avec lui ? Malgré son courage, il ne put réprimer un frisson d'appréhension.

D'une bourrade, l'un des hommes le contraignit à avancer. À la fois poussé et tiré par le col de sa chemise, il traversa la cave et monta les escaliers sans trop de difficultés. Puis, il suivit ce qui lui sembla une enfilade de longs couloirs déserts. Une bouffée d'air frais et le chant d'un oiseau lui indiquèrent qu'ils gagnaient l'extérieur. Quelqu'un les apercevrait peut-être ?… Le bruit assourdi de la circulation urbaine annihila tous ses espoirs. Ses ravisseurs ne laissaient décidément rien au hasard. Une paume le força soudain à baisser la nuque. Avant qu'il n'ait le temps de se débattre, ses kidnappeurs l'obligèrent à s'installer sur le siège arrière d'une voiture.

Le véhicule démarra aussitôt. Assis près de lui, l'un des hommes le collait de façon déplaisante. Il n'eut aucun mal à identifier l'odeur de l'eau de toilette bon marché de celui qui suscitait le plus de malaise en lui. Malmené par son incapacité à comprendre pourquoi on le traitait ainsi, il essaya de ne pas céder à un début de panique. Ils roulèrent ce qu'il lui sembla des heures avant de s'engager sur un chemin pierreux. L'automobile s'arrêta enfin.

Extirpé de la voiture, il huma une senteur entêtante de sapins chauffés de soleil. Il n'entendait plus aucun bruit citadin. Les trilles des insectes et le cri d'un rapace lui indiquèrent qu'ils se trouvaient probablement à la limite d'une forêt. Il n'eut pas la possibilité d'étudier davantage sa position. Entraîné à l'intérieur d'une nouvelle construction, il trébucha sur les premières marches d'un escalier tournant qui plongeait dans les entrailles du logis. Une fois encore, on l'emmenait vers les sous-sols, mais ceux-ci paraissaient bien plus profonds que la cave qu'il avait quittée quelques heures auparavant.

Au bout de la descente d'une cinquantaine de marches, le colimaçon céda la place à un dallage disjoint qui tanguait sous les pieds. Une porte s'ouvrit et il fut brutalement poussé en avant. Déséquilibré, il s'affala sur le sol. L'un des hommes le saisi aussitôt par un bras pour le redresser avec rudesse, avant de dénouer le bâillon, le bandeau et la corde qui attachait ses poignets. Fier et déterminé à ne pas montrer sa détresse, il ne se retourna pas. Derrière lui, la porte se referma sur un tour de clé, puis il entendit les pas de ses gardiens s'éloigner.

Clignant des yeux, il prit connaissance de son nouvel environnement. Il se trouvait dans ce qui ressemblait à un puits de basse fosse, éclairé par une unique ampoule électrique, installée très haut sur une voûte de pierres. Aucune ouverture ne donnait sur l'extérieur. Il n'aurait donc aucun moyen de dissocier le jour de la nuit. Les murs de roche taillée trahissaient une demeure ancienne. Rectangulaire, la pièce ne disposait que d'une planche en bois fixée à la maçonnerie et sommairement garnie d'une couverture, d'un trou d'aisance et d'une sorte de cuvette creusés à même la pierre qui servirait à ses ablutions.

« Eh bien, Camus, comment trouves-tu tes nouveaux appartements ? Pas trop exigus par rapport aux grands espaces où tu vivais autrefois j'espère ? »

Malgré sa maîtrise, la voix moqueuse arracha un sursaut au prisonnier. Vivement, il fit volte-face. Devant lui se dressait un homme de grande taille dont il n'avait pas senti la présence. La cicatrice qui barrait toute une partie de son visage renforçait encore la dureté de son regard et il le jugea dangereux. Il n'aimait pas la manière narquoise dont il le dévisageait, ni son petit sourire lourd de sous-entendus. Grâce à lui, il venait néanmoins de retrouver un nom et une information sur sa vie précédente. S'il avait autrefois l'habitude de fouler de vastes étendues, il s'expliquait mieux le désagréable sentiment d'oppression qui l'étreignait au sein de cette cellule aveugle.

Ne le quittant pas des yeux, son interlocuteur sortit de l'angle du mur dans laquelle il se tenait, pour s'approcher de quelques pas.

« Tu n'as vraiment plus aucun souvenir, n'est-ce pas ? le nargua-t-il d'un ton caustique. C'est fascinant. Qui aurait cru qu'un jour tu te retrouverais aussi démuni. »

Immobile et rigide, le Verseau le toisait sans ciller. L'homme eut un sourire de prédateur. Il reconnaissait bien là le masque de froideur de celui qu'il avait décidé d'abattre. Mais derrière le maintien glacé de sa victime, il percevait son inquiétude et son incompréhension. Sans cosmos pour dissimuler la réalité de ses émotions, celles-ci devenaient discernables pour qui observait en utilisant ce même élément. Néanmoins, il devait admettre que malgré la difficulté de sa condition, le Français conservait un certain panache.

Parvenir à le briser, pour arriver à le contrôler une fois qu'il aurait retrouvé l'intégralité de ses pouvoirs et de sa mémoire, serait un véritable défi. Mais il gardait confiance. Son plan ne comportait aucune faille. Savant dosage entre tortures et persuasion, entrecoupé de périodes d'apaisement qu'il serait le seul à pouvoir prodiguer au Verseau. Adoucissement de surface, qui à force de câlineries soumises au chantage forgerait sa dépendance la plus totale. Oui, d'ici quelques semaines, il se faisait fort de maintenir Camus sous son joug.

L'homme s'en pourléchait mentalement d'avance. Il allait s'acharner sur la vulnérabilité présente du Français avec un plaisir rare. Paradoxalement, il n'éprouvait pourtant aucune rancœur à son encontre. Des années auparavant, le petit Verseau avait même essayé de l'aider. Comme quoi, les bonnes actions n'étaient pas toujours récompensées. Il reconnaissait la valeur de ce chevalier et respectait son intégrité. Ceci dit, briser ce pilier de vertus l'amuserait.

Et surtout, à travers la nouvelle descente aux enfers de Camus, il finirait pas atteindre celui qu'il visait réellement. Par contrecoup. Agrémenter sa vendetta personnelle d'un soupçon d'innocence détruite ne pimenterait que plus agréablement la chose. Sa commanditaire n'aurait pu lui faire plus beau cadeau. Tournant lentement autour de sa proie, il ne put s'empêcher de constater :

« Tu ne te souviens vraiment pas de moi. Ni de ce que tu as pu faire pour arriver jusqu'ici. Absolument de rien. »

Ignorant son manège, Camus conservait sa pause rigide. Cet homme lui déplaisait, mais il semblait posséder les réponses qu'il lui manquait. Ravalant sa fierté, il ouvrit la bouche pour la première fois depuis des jours :

« Nous nous connaissons ? » demanda-t-il d'un ton monocorde.

Un sourire matois éclaira le visage de son adversaire qui s'immobilisa devant lui.

« Oui. Très bien même. Je m'appelle Zoltan. Et nous avons eu l'occasion de nous côtoyer durant un certain temps. »

Malgré sa concentration les yeux du froid Verseau laissèrent filer une interrogation. Le balafré y répondit en penchant la tête sur le côté de manière moqueuse.

« Mais tu n'en apprendras pas davantage. Ceux qui m'ont chargé de te punir n'ont que faire de tes questions. Et peut-être que ton amnésie entre dans le châtiment… ou bien c'est un cadeau des Dieux pour t'empêcher de ressasser le mal que tu as semé autour de toi. Qui sait… La justice divine est peut-être plus clémente que celle des hommes. Ou bien c'est l'inverse… Mais personnellement je rejoins l'avis de tes juges. Une éternité entre ces Murs ne suffirait pas à effacer ce que tu as fait.»

Insidieusement, il commençait son travail de sape. Avec plaisir, il vit le Verseau cligner des yeux de façon un peu perdue.

« Cela aurait été si facile pour toi de tout recommencer comme si de rien n'était, n'est-ce pas, Camus ? poursuivit-il avec désinvolture. Plus de souvenirs. Pas de remords. Mais es-tu capable d'en éprouver d'ailleurs ?... J'en doute. Tu as toujours montré une telle insensibilité. Un monstre froid et un traître de la pire espèce, voilà ce que tu es en réalité. Alors, ne t'attends pas à recevoir une quelconque miséricorde de «leur» part. Ils t'ont jugé pour ce que tu as fait et personne n'a élevé la voix pour te défendre. Même pas ceux qui un temps, semblaient tenir à toi. Tu as très bien su faire le vide autour de toi. Mais lorsqu'on n'a pas de cœur, il faut bien s'attendre à ce que les imbéciles qui ont eu la faiblesse de vous aimer finissent par ouvrir les yeux un jour, n'est-ce pas ? »

Le bleu profond du regard du Français se troubla davantage. Ravi de l'efficacité de sa tactique, Zoltan n'en était pas étonné. Camus avait beau avoir perdu ses souvenirs, le fond de sa personnalité subsistait. Et il était bien placé pour savoir que sous ses dehors d'une glaciale indifférence, le huitième gardien était loin d'être aussi insensible qu'il le montrait. La conversation qu'il avait surprise il y avait longtemps entre le Maître du futur Verseau et un autre Or, lui permettait d'autre part de disposer d'une information capitale, que le concerné ignorait lui-même. Avec ou sans l'aide providentielle d'Hadès, une séparation prolongée en mauvais termes d'avec son cher Scorpion ne pouvait que lui être préjudiciable.

A mille lieux de se douter de la complexité du piège qui se refermait sur lui, Camus s'astreignait à calmer l'angoisse qui l'étreignait. L'homme qui lui faisait face paraissait guetter la moindre de ses faiblesses. Il mettrait donc un point d'honneur à lui dissimuler la détresse que suscitaient en lui ses paroles désobligeantes.

« Tout condamné a le droit de savoir pourquoi il est puni, répliqua-t-il d'un ton calme.

— Sauf si la punition déchoit le condamné de tous ses droits, répliqua Zoltan avec une délectation évidente. Et dans ce cadre, il me plaît de te tenir dans l'ignorance. Tu n'es plus rien Camus. Tes juges t'ont condamné à mener cette existence misérable. Que cela te plaise ou non, mes hommes et moi sommes les dernières personnes qu'il te reste pour te relier à ce monde. Attends-toi à passer un long moment avec nous. Un très long moment.»

Le cœur battant la chamade, le Verseau n'en redressa pas moins la tête. Se sentir ainsi acculé l'obligeait à réagir. Pas seulement par défi. Mais parce ce qu'il devinait que cet homme cherchait à le faire ployer. Il ne serait pas dit qu'il se rendrait si facilement.

« Si nous devons nous côtoyer, il serait peut-être judicieux que je comprenne les règles de tout ceci, répliqua-t-il d'un ton faussement indifférent. Si je sais pourquoi on me les impose, j'accepterais sans doute plus facilement vos exigences. »

Mais Zoltan ne fut pas dupe. Sous cette insistance inhabituelle, c'était un début de panique qu'il percevait.

« Pourquoi devrais-je t'accorder ce privilège ? demanda-t-il, en reprenant sa ronde lente autour du français. Personne ne t'a pardonné, et tout le monde est d'accord pour effacer jusqu'à ton nom au fond de cette geôle... Mais toi, tu ne me feras pas croire que tu peux avoir définitivement oublié la noirceur de tes crimes. Cherche bien, au fond de ton cœur… Cherche, et tu trouveras.»

Une nouvelle fois il s'arrêta devant le Verseau, guettant une réponse. Ce dernier conservait son maintien impavide. Il soutenait même son regard avec hardiesse. Mais Zoltan nota la légère accélération de son pouls. Privé de tous ses repères, le Français commençait réellement à perdre pied.

« Cette pièce sera désormais ton univers, poursuivit le balafré, avec un large geste de la main qui accentua l'étroitesse de la cellule. Je crois qu'il va falloir que tu t'y habitues. Tel un bel oiseau en cage. Car tu n'en sortiras plus. Jamais. »

S'approchant d'un pas, il vint presque coller son visage contre celui du Verseau pour poursuivre d'une voix plus dure :

«Ton devenir dépend à présent entièrement de mon bon vouloir et de celui de mes hommes. Tu auras d'ailleurs plus souvent à faire à eux qu'à moi, et je pense que tu as deviné que ce ne sont pas des enfants de chœur. Nos rôles sont… différents. Sache aussi qu'ils ne sont pas simplement là pour te servir de geôliers, mais aussi pour te punir. Rappelle-toi que tu n'es plus rien, et qu'à ce titre, ils peuvent faire de toi ce que bon leur semble. Alors un conseil, ne les mets pas en colère. Et si la vie te paraît trop difficile, souviens-toi que je suis le seul à pouvoir l'adoucir», termina-t-il, en passant soudain un ongle que Camus jugea anormalement long, pointu et noir sur sa joue.

Satisfait de cette première confrontation, Zoltan recula. Il affichait maintenant un grand sourire, et il le conserva le temps d'ouvrir la porte. Il la referma dans un claquement sec, certain d'abandonner derrière lui un Verseau totalement dépassé par la situation. Ce n'était pas encore aujourd'hui que Camus dormirait l'esprit en paix. Il venait de semer les graines du doute et de la mésestime de soi. Les interrogations multiples avec lesquelles il le laissait allaient le miner, et son désarroi ne serait que plus intense. C'était parfait.


Note de fin : Première publication juin 2010 - Chapitre modifié en novembre 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 897 mots de plus).