Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Chassé-croisé moscovite) : Dans un hôtel de Tripoli, Mü et Kanon se préparent à secourir Saga. Kanon s'inquiète pour son frère. Celui-ci se braque contre sa voix quand il lui parle intérieurement, et il semble dévoré de fièvre. De son côté, Mü paraît nourrir une grande rancœur contre son jumeau. Forçant le Bélier à s'expliquer, l'ancien Marina a la surprise d'apprendre que celui-ci ignore lui-même la véritable raison de sa rancune. Ce début de mise au point leur permet néanmoins de repartir sur une base plus solide pour mener à bien leur mission. À Moscou, Milo infiltre la mafia russe sous couvert d'un trafic de prostitués dont il serait à la tête. Escorté de Marine et de ses six recrues, il parvient à obtenir les confidences du chef maffieux qu'il rencontre. Celui-ci lui confirme qu'il a récemment failli mettre la main sur Camus, mais que ses hommes se sont fait massacrer par des inconnus qui visiblement en avaient eux aussi après le Français. Milo et les jeunes femmes poursuivent donc leurs recherches dans la ville. Le Scorpion fouille les sous-sols et finit par trouver l'adolescent qui a vendu Camus à ses ennemis. Après lui avoir arraché des aveux, il le tue, avant de remonter jusqu'à la cachette du Verseau. Malheureusement, celle-ci est vide. Enfermé dans une cave, Camus est extirpé de sa geôle par deux hommes qui l'emmènent hors de Moscou, dans une vieille demeure où ils l'emprisonnent à nouveau dans les sous-sols. Là, le Français fait la connaissance de leur chef, Zoltan, qui refuse de lui dire la raison de sa détention, mais qui insinue qu'il a été condamné et abandonné par tous. Désorienté par ses cauchemars, ne parvenant pas à se souvenir de quoi que ce soit, Camus commence à perdre pied, tout en ignorant que Zoltan ne fait qu'obéir aux ordres d'une autre personne qui a demandé qu'on le détruise. Il est aussi incapable de savoir à quelle occasion il a rencontré Zoltan, alors que celui-ci insiste sur le fait qu'ils se sont côtoyés par le passé.


CHAPITRE 9 : RAPATRIEMENT (mise à jour 30 novembre 2014)

Confronté au rapatriement imminent de quatre des Ors perdus, Shion demanda à Mü de ramener provisoirement les armures dans les temples des chevaliers concernés. Malgré leur piètre état et leur manque flagrant de réactivité, les protections sacrées étaient les seules à pouvoir ranimer la mémoire de leurs porteurs. Le Grand Pope jugeait à juste titre que les malheureux amnésiques apprécieraient un retour à la normale au sein de l'intimité de leurs Maisons respectives, plutôt que de devoir retrouver l'intégralité de leurs souvenirs dans un lieu trop solennel ou totalement étranger. Le sort s'était suffisamment acharné sur eux. Il désirait leur offrir un havre rassurant en guise de compensation.

Jabu et Nachi bouclèrent les premiers leur mission. Rentrer au Sanctuaire accompagné de Death Mask leur causait moins de souci qu'ils le craignaient, et ils abordèrent le Domaine Sacré en échangeant presque des propos anodins avec l'Italien.

« Alors voici mon nouveau gîte, constata le Cancer, en examinant les hautes falaises jouxtant la plage où ils venaient de débarquer. Une île au milieu de nulle part. C'est sûr que pour se tirer, ça va être plus coton. Et qu'est-ce qui me vaut ce traitement de faveur ? »

Suspicieux, il se tourna vers ses deux accompagnateurs.

« D'avoir attiré l'attention d'une femme très spéciale », répondit Jabu, en se gardant bien de préciser le sens de l'attention.

Connaissant le caractère vindicatif du troisième gardien, le chevalier de la Licorne préférait s'entourer de toutes les précautions verbales. Si pour le moment Nachi et lui agissaient en sauveurs, il n'en demeurait pas moins que la sanction d'Hadès allait effectivement condamner le Cancer à végéter au sein de l'île, et il ne serait pas dit qu'ils encourraient sa colère pour lui avoir menti en lui laissant miroiter la possibilité d'une liberté totale. Death Mask avait beau afficher un tempérament beaucoup plus conciliant que précédemment, les deux jeunes Bronzes s'en méfiaient.

Depuis qu'il s'était présenté avec Nachi pour le sortir de l'établissement où il croupissait au Mexique, l'Italien n'avait proféré que quelques propos discourtois à leur encontre, leur épargnant son sens mordant de l'ironie ou la brutalité inattendue de certaines de ses réactions. Il s'était même parfaitement comporté face aux situations ordinaires de son transfert par voies aériennes. Bien que sachant que le blocage de son cosmos privait Death Mask de sa puissance, et qu'ils pourraient donc aisément le contrôler en cas de besoin, Le Loup et la Licorne n'en avaient pas moins appréhendé ce rapatriement.

Ils conservaient un très mauvais souvenir de l'ancien Cancer, et quelque part ils devaient reconnaître qu'ils n'auraient pas crié au scandale si, par «inadvertance», leur Grand Pope avait oublié son existence. D'un autre côté, l'Italien demeurait l'un des leurs, et à défaut de sympathie, la solidarité qui se tissait autour des cinq Ors perdus jouait en sa faveur.

Ils avaient facilement réussi à déjouer la méfiance du médecin qui s'occupait du cas de leur terrible collègue en se présentant comme deux policiers d'Interpole. L'homme n'avait vu aucun inconvénient à se débarrasser d'un patient encombrant et peu rentable, que les deux arrivants décrivaient comme un criminel retors et dangereux. Apparemment satisfait de retrouver l'air libre, Death Mask les avait suivis sans sourcilier. Néanmoins, Jabu était heureux que leur périple se terminât bientôt.

« Eh bien alors, allons-y ! » reprit le Cancer, en se dirigeant vers le premier chemin qu'il aperçut en bout de plage.

Les deux Bronzes le rattrapèrent rapidement et Nachi passa devant lui sans parvenir à dissimuler son agacement. Death Mask ne possédait peut-être plus aucun souvenir, mais il se comportait comme un leader horripilant. C'était moins une s'ils ne les pliaient pas à ses volontés. Un comble pour deux policiers censés ramener un malfaisant en cavale. Tournant brièvement la tête, il croisa le regard désabusé de Jabu qui fermait la marche. Celui-ci répondit par un haussement d'épaules à sa semonce silencieuse. Plus vite cette mission se terminerait, mieux il se porterait, et ce n'était pas les reproches du Loup qui l'inciteraient à faire du zèle.

Jubilant intérieurement, Death Mask n'avait rien perdu de leur échange muet. Depuis le départ, il pressentait une arnaque. Mais pas un coup fourré. Plus ils avançaient, et plus ses soupçons se précisaient. Il n'en montrait rien, mais il se sentait plus excité qu'une puce. Dissimulant sa curiosité sous un pas tranquille, il progressait presque avec allégresse parmi les rochers.

Les premiers escarpements franchis, les trois hommes rejoignirent une large avenue pavée qu'ils suivirent sur une centaine de mètres, avant d'obliquer vers un sentier à moitié caché par une garrigue broussailleuse.

« On peut savoir pourquoi on ne suit plus l'autoroute ? demanda soudain le Cancer, en accrochant sa chemise aux branches d'un mimosa.

— Parce que nous avons rendez-vous avec quelqu'un qui nous attend sur ce chemin-là, répliqua Nachi, visiblement peu désireux de lui donner plus d'explications.

— C'est vrai que les itinéraires bis sont toujours plus intéressants pour le tourisme, approuva ironiquement l'italien. Tiens ! Qu'est-ce que je disais. Voilà un l'autochtone typique ! »

Semblant glisser parmi les branchages, un homme de haute taille, portant un masque et une toge, s'avançait au-devant d'eux. Le Cancer ne fut même pas surpris de voir ses deux acolytes s'incliner respectueusement devant l'étonnant personnage. Depuis le temps qu'il se doutait qu'on le menait en bateau.

« Et vous voudriez me faire croire que les hommes d'Interpole font des courbettes à leur supérieur ? » railla-t-il en guise de question.

Sans s'émouvoir, l'inconnu qui lui faisait face se détourna pour repartir en sens inverse d'une démarche tranquille, tout en l'interpellant d'une voix grave.

«Suis-moi, et tu auras toutes les réponses.»

Poussé par la curiosité et une envie de reprendre sa vie en main de plus en plus impérieuse, l'Italien lui emboîta le pas. Il nota que ses deux accompagnateurs demeuraient sur place, et il s'interrogea sur ses chances de maîtriser cet homme étrange au combat si cela s'avérait nécessaire. Malgré sa confiance en sa propre force et l'apparente désinvolture de son guide, il douta d'y parvenir. Il se dégageait de ce grand costumé aux longs cheveux verts une puissance incontestable.

Sagement, il suivit l'inconnu, plongeant sans hésitation derrière lui lorsque celui-ci s'engouffra dans les entrailles de la Terre. Au bout d'un parcours souterrain qui lui parut interminable, la blancheur lumineuse d'une pierre de marbre vint l'éblouir. Sa culture générale ne lui semblait pas très étendue, mais il reconnut immédiatement l'intérieur d'un temple grec. Ce savoir intuitif éveilla davantage sa curiosité, et c'est avec un intérêt accru qu'il poursuivit sa progression.

Son accompagnateur le mena devant une étonnante boîte dorée munie de sangles. Intrigué, il examina l'objet. Les entrelacs de sa décoration soignée évoquaient le signe du zodiaque du Cancer. Le choix particulier de cette enjolivure suscitait en lui un écho indéfinissable. Le mystère s'épaississait.

« Touche là », lui intima l'inconnu masqué avec bienveillance.

Il n'était pas homme à reculer devant un défi, et celui-ci lui paraissait tout à la fois facile, déroutant et terriblement stimulant. Résolu, il franchit le dernier mètre qui le séparait de l'étrange coffret. Posant un genou à terre, il appliqua directement ses deux mains sur le dessus de la boîte.

Aussitôt une lumière dorée l'enveloppa et il fut envahi par une impression d'appartenance à la fois brutale et tendre. À peine eut-il le temps de s'étonner de la manifestation émotive de « cette chose », que l'intégralité de ses souvenirs déferla sur lui. Se redressant avec un soupir d'allégresse victorieuse, il se retourna pour faire face au Grand Pope, immobile derrière lui.

«Je savais que vous ne m'abandonneriez pas », déclara-t-il, avec un sourire tout aussi provocateur que reconnaissant.

Ôtant son masque, Shion lui rendit son sourire. Le Cancer ne fut pas surpris par l'expression amicale et presque complice qu'il lut au fond des yeux parme. On ne demeurait pas quatre ans dans les limbes plus scotchés l'un à l'autre que des siamois, sans en subir un minimum de conséquences.

Le retour d'Aphrodite se passa de façon plus feutrée. Dohko rejoignit rapidement l'établissement médico-social où se trouvait le jeune homme. Préparée dans l'urgence, sa couverture était moins soignée que celle mise en place pour Jabu et Nachi. Mais la situation du chevalier qu'il devait exfiltrer était également moins compliquée. Il fallait néanmoins qu'il disposât d'une introduction crédible, et Shion lui avait fourni un faux passeport et diverses attestations officielles faisant de lui le demi-frère du Suédois.

En découvrant l'angle sous lequel il allait se rapprocher d'Aphrodite, la Balance avait malgré tout relevé un sourcil circonspect. Les autorités canadiennes auraient beaucoup de mal à lui accorder foi côté ressemblance physique.

Comme le Chinois s'y attendait, l'employé chargé du dossier étudia longuement les documents qu'il lui présentait. Tout paraissait en règle et il finit par hausser les épaules. La mondialisation favorisait les métissages et le plus important n'était-il pas que «l'inconnu de la forêt» ait retrouvé une famille ? Sans plus tergiverser, l'agent administratif apposa son tampon en bas de la feuille de sortie. Dokho fut ensuite introduit auprès d'Aphrodite. Naturellement, ce dernier ne le reconnut pas. Étonné lui aussi par cette parenté déconcertante, le Suédois ne l'en suivit pas moins avec l'impatience d'un enfant trop longtemps confiné dans une chambre.

Durant tout le voyage, Dohko joua à la perfection son rôle de jeune frère rapatriant la brebis égarée au sein d'une famille inquiète. Il s'attendait à ce qu'Aphrodite l'abreuvât de questions, et il avait préparé une liste de réponses crédibles. Mais contre toute attente, une fois sa curiosité de surface satisfaite, son pair s'enferma dans un silence qui ne lui était pas coutumier. Installé près du hublot dans l'avion, il passa pratiquement tout le vol à regarder défiler les nuages. Il y avait quelque chose de si triste et de désabusé dans son détachement, que le Chinois s'en préoccupa.

Il ne connaissait pas particulièrement Aphrodite, et il n'avait que modérément apprécié sa précédente allégeance à l'imposture de Saga. Le chevalier des Poissons s'était rallié à la cause du plus fort en se doutant de l'identité de l'usurpateur, sans doute influencé par Death Mask avec lequel il avait toujours été bizarrement plus ou moins proche. Cela n'avait fait que compliquer les choses par la suite tout en brouillant les cartes des alliances, avant de provoquer une véritable scission dans le rang des Ors lors de la bataille du Sanctuaire.

Mais derrière ces erreurs de jeunesse, la Balance reconnaissait la valeur réelle du douzième gardien, dont il entrevoyait en partie le potentiel peu exploité. Aphrodite s'était enferré dans un rôle de convention et n'avait jamais été utilisé à son juste niveau. Lorsqu'il en avait discuté avec Shion, le Grand Pope était parvenu aux mêmes conclusions que lui, avec une crainte majeure pour l'ensemble des chevaliers tombés au combat et manipulés par Hadès. Celle que leur amnésie, malmenée par leurs cauchemars, ne ramena en surface des blessures mal cicatrisées que leur âme avait jusque-là enterrées sous l'insensibilité modelée de leur personnalité essentiellement guerrière.

Cette probabilité rendait Dohko de plus en plus soucieux. Car c'était apparemment ce qui était en train d'arriver avec Aphrodite. Si tel était bien le cas pour tous, il préférait ne pas imaginer le lot qui devait être celui de Saga. Hadès avait parfaitement orchestré sa vengeance. Sans honneur et avec une grande efficacité.

Dohko se disait que s'il ne devait retenir qu'une seule leçon de sa longue vie, elle se résumerait au fait que rien ne demeurait jamais uniformément noir, blanc ou gris, mais passait par une multitude de palettes qui donnait le relief d'une existence. Les souffrances précédemment endurées par tous les Ors lui paraissaient largement suffisantes, et bien que sa sympathie fluctuât en fonction des chevaliers concernés, il savait déjà qu'il aiderait au maximum de ses possibilités les cinq qui s'étaient perdus à un moment donné.

Arrivé à Athènes, Aphrodite ne manifesta qu'un intérêt modéré.

«Je croyais que nous habitions en Chine ? releva-t-il tout de même, en regardant avec curiosité autour de lui.

— C'est exact, mais nous devons d'abord rendre visite à une vieille tante qui s'est énormément inquiétée pour toi », répondit la Balance, en priant intérieurement Athéna de le pardonner pour sa dénomination un peu irrévérencieuse.

Tendant l'oreille, le suédois dut se plier à l'évidence qu'il comprenait le grec. Dohko vit de l'étonnement passer dans ses yeux. Il s'attendait à une question, mais déjà l'attention du jeune homme retombait, et il emboîta le pas à son guide en silence. Le Chinois ravala un soupir. L'indifférence de son compagnon dénotait un état dépressif encore plus profond qu'il le craignait.

Le long détour qu'ils empruntèrent pour rejoindre la mer lui permit d'observer une nouvelle fois ses réactions. Le fait de suivre des sentiers déserts et inhospitaliers sembla surprendre le Suédois, tout comme l'homme qui leur fit signe de grimper dans un bateau d'un autre âge. Mais à aucun moment il ne manifesta oralement sa curiosité. Dohko désespérait d'entendre à nouveau le son de sa voix, quand enfin il demanda en toute innocence, alors que leur embarcation s'éloignait doucement de la côte :

« Notre tante habite sur une île ?»

Fort heureusement, il ne prit pas garde au sursaut effaré que suscita sa question chez le rameur.

« Oui, en effet, abrégea le Chinois avec amusement.

— Ah. Et si je me fie au costume de notre matelot, je suppose que c'est une originale », poursuivit Aphrodite, sous la mine de plus en plus consternée dudit matelot.

Détournant la tête avec un sourire tout en jetant un regard d'avertissement à leur passeur, la Balance préféra arrêter là la conversation. S'il voulait éviter au chevalier des Poissons une confusion certaine au retour de sa mémoire, il devait le rapprocher rapidement de son armure.

Sagement, Aphrodite se tut durant tout le reste du voyage. Il nota simplement que si la traversée avait débuté sous un franc soleil, une chape de brume surgie de nulle part ternit brusquement le ciel, avant de se lever comme par enchantement, pour laisser place à une grande île majestueuse dont il se demanda comment il n'avait pas pu l'apercevoir plus tôt. Leur arrivée sur une plage déserte l'intrigua, leur marche à travers une pinède conquise par les cigales le charma, et la découverte des premiers vestiges de temples anciens finit de le séduire. Décidément, la propriété de leur tante lui plaisait.

S'engouffrant dans le premier tunnel à sa portée, Dohko ne lui laissa pas davantage le loisir d'apprécier le panorama. D'une seule traite, il parvint à l'emmener au temple des Poissons. La ballade avait été longue, le nombre d'escaliers souterrains à monter impressionnants, et le nouveau paysage d'un ennui mortel. Ce fut donc un Aphrodite essoufflé et légèrement bougon, qui déboucha dans la douzième Maison.

« Mais enfin, pourquoi avoir emprunté un passage aussi fatigant et peu pratique ? maugréa-t-il, en émergeant derrière le Chinois d'une porte dissimulée dans un des murs. L'extérieur a l'air si accueillant. Et puis tata ne connaît pas les ascenseurs ? Tu ne vas tout de même pas me dire qu'une personne suffisamment riche pour se payer une île aussi grande, est assez pingre pour dédaigner ce genre de commodité. »

Imperturbable, le Chinois continuait de progresser en taisant son amusement.

Aphrodite prit soudain conscience de la splendeur du vaste naos dans lequel il pénétrait. Entièrement bâti de marbre blanc, celui-ci abritait une petite statue d'Athéna, dressée sur une stèle de porphyre noir veiné d'or fin. À ses pieds, une étrange boîte dorée suscita son attention. Dohko s'effaça devant lui, semblant l'inviter à s'avancer seul plus avant.

Intrigué, le Suédois s'enfonça dans le temple avec circonspection. Cet endroit lui paraissait curieusement familier, mais l'étonnant coffret l'attirait plus encore. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de la boîte, il s'arrêta, hésitant. Cet objet lui inspirait un respect qu'il ne s'expliquait pas. Une réminiscence douloureuse, tissée de crainte, de regrets et de larmes. En face de lui, il sentit soudain l'air vibrer, sans agressivité, comme un appel. Incertain sur l'attitude à adopter, il tourna à demi sous visage où Dohko attendait :

«Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il sans quitter l'objet des yeux.

— C'est ce qu'il reste de ton armure », répondit sur sa droite une voix inconnue, qui lui arracha un sursaut de surprise.

Faisant volte-face, Aphrodite se retrouva en face d'un personnage masqué et vêtu d'une toge qu'il n'avait pas entendu arriver.

« Jusqu'à présent, rien n'avait pu la faire réagir, poursuivit l'étrange personnage, sans s'offusquer de son expression un peu ébahie. Mais son essence ne t'a pas oublié chevalier des Poissons. Elle te reconnaît, et elle sait que tu as besoin d'elle. Autant qu'elle a besoin de toi. Touche là, et tout deviendra beaucoup plus clair pour toi. »

Souriant avec gentillesse, Dohko l'encouragea d'un mouvement de tête rassurant.

À la fois effrayé et terriblement surpris, le Suédois ouvrit la bouche sur une question qu'il ne posa pas. Suivant son instinct, il se tourna à nouveau vers la boîte mystérieuse. Maintenant, il lui semblait presque l'entendre résonner. La situation lui paraissait surréaliste, mais il se dit que rien ne pourrait davantage l'étonner.

Un éclat de défi au fond des yeux, il tendit la main en s'avançant pour toucher le métal. À peine ses doigts l'eurent-ils effleuré, qu'aussitôt une sorte de lueur dorée se mit à irradier autour de lui, tandis qu'un fort sentiment de réconfort et de joie le submergeait. Incapable de résister à la puissance qui l'assaillait, il tomba à genoux. Quand il releva la tête, Shion et Dohko purent lire sur son visage qu'il avait retrouvé tous ses souvenirs.

« Heureux de te revoir de nouveau parmi nous chevalier des Poissons, le salua le Grand Pope, avec une joie sincère. Comment te sens-tu ?

— Bien, merci. Oui, maintenant je me rappelle… je me rappelle…»

Brusquement son regard vacilla. Inquiets, l'ancien Bélier et la Balance se rapprochèrent, prêts à le soutenir.

«Oh ! Déesse, gémit-il, au comble de la honte. Je me souviens de tout.»

Devinant à quoi il faisait allusion, Dohko ne put s'empêcher de partir d'un grand éclat de rire.

« Ne t'inquiète pas, nous sommes tous un peu les enfants d'Athéna. Alors vu les circonstances, je suis sûr que ta tante te pardonnera ta familiarité », le taquina-t-il.

Shion ne releva pas. Il préférait attendre de se retrouver en privé avec Dohko pour lui demander une explication plus précise. Il notait simplement que le chevalier des Poissons et son vieil ami semblaient s'être rapprochés, ce qui était une très bonne chose.

Aldébaran n'eut pas besoin de s'embarrasser d'une identité complexe pour parvenir auprès de Shura. Touriste féru de randonnée en montagne parmi la multitude de vacanciers qui se pressait dans les Pyrénées, il s'équipa rapidement d'un sac à dos, d'une tente légère et de quelques barres énergisantes, afin de paraître crédible et de ne donner prise à aucun soupçon. Suivant les indications de Shaka, il n'eut aucun mal à accéder au lieu où, depuis plus de trois semaines, le Capricorne patientait. Calmement il attendit en lisière de forêt que la tombée du jour retournât le flot des promeneurs vers la vallée. Puis, il s'engagea à son tour sur le chemin qui menait jusqu'à la cascade.

Arrivé près de la petite margelle qui entourait le trou creusé par la chute d'eau, il laissa son regard acéré glisser sur les énormes pierres qui s'amoncelaient en équilibre instable un peu plus haut. Il fallait franchir un premier aplomb sur la paroi rocheuse avant de les atteindre. S'y aventurer exposait au danger d'un éboulement imprévisible, et personne n'avait encore tenté le diable cette année-là. Personne, sauf Shura, qui réalisait cet exploit invraisemblable plusieurs fois par jour.

Aldébaran devait vaincre l'escarpement par ses propres moyens. Il n'était pas question qu'il risquât d'attirer l'attention en utilisant son cosmos. Handicapé par sa carrure et son poids, il entreprit l'ascension avec des mouvements lents et calculés. Il ne craignait rien pour lui-même, mais il pouvait fort bien mettre en danger Shura si, alerté par des roulis de cailloux, celui-ci décidait de s'enfuir plus haut. Fort heureusement, il réussit à parvenir sans bruit à l'entrée de la petite grotte dissimulée aux yeux indiscrets.

Depuis le début, il sentait la présence du Capricorne. Exposant ses mains vides en signe de non-agression, il pénétra dans l'antre de pierre. Non loin de lui, une ombre remua. Aussitôt, il s'immobilisa :

« Tu n'as rien à craindre de moi, je suis là pour t'aider, fit-il d'un ton rassurant.

— Je sais, répondit une voix tranquille, qu'il identifia avec joie. Je t'attendais. »

Le Taureau étouffa un soupir de soulagement. Avant son départ, Shaka lui avait dit qu'il préviendrait Shura de son arrivée, mais il redoutait malgré tout un peu la réaction du Capricorne. Privé de sa mémoire, ce sauvetage miraculeux risquait de le déstabiliser, amenant un réflexe inapproprié. Ne pas avoir à gérer une situation de crise satisfaisait grandement Aldébaran.

D'un pas paisible, l'Espagnol s'avança vers lui. Heureux de le revoir, le Brésilien résista à l'envie de le serrer dans ses bras. Posant à terre le sac à dos qu'il portait, il en sortit des vêtements de rechange et un nécessaire de toilette qui permettraient à Shura de se rendre présentable avant de rejoindre la civilisation et l'aéroport français le plus proche.

Douze heures plus tard, ils étaient de retour au Sanctuaire alors que la nuit tombait. Prévenu par télépathie par Shion, Aldébaran savait qu'ils étaient les troisièmes à rentrer au bercail. Il avait expliqué à Shura que toutes ses interrogations trouveraient leurs réponses au bout de leur voyage. Celui-ci le suivait avec une confiance absolue, sans poser aucune question. Shaka avait vraiment bien travaillé et le Brésilien comprenait mal pourquoi Athéna avait insisté pour qu'il s'occupât du rapatriement du Capricorne.

La logique aurait voulu que la Vierge s'en chargeât. Il s'était d'ailleurs senti particulièrement gêné lorsqu'il avait dû rencontrer l'Indien pour obtenir quelques informations supplémentaires avant son départ. Fidèle à lui-même, Shaka l'avait d'abord renseigné avec soin sur chaque détail qui lui manquait. Puis, arborant ce détachement tranquille qui le caractérisait, il avait ajouté que peu importait celui qui se déplaçait, l'essentiel demeurant le retour du Capricorne. Il était ensuite reparti méditer dans son temple, imperturbable, et comme inaccessible aux contraintes émotionnelles bassement humaines.

En le voyant s'éloigner, Aldébaran avait songé que la Vierge se rapprochait de Camus dans son comportement. Sauf que Camus verrouillait totalement ses sentiments. Or, derrière sa distanciation ordinaire, l'indien n'avait pu dissimuler un léger désappointement mâtiné de tristesse. Pour que le Taureau l'eût perçu, Shaka devait être nettement plus affecté qu'il ne le laissait paraître. Tout le monde l'avait remarqué d'ailleurs. Et pas seulement lors de la mémorable réunion avec Athéna. Mais malgré l'inquiétude de certains, personne n'osait encore aborder directement le sujet avec lui. Personne ne le connaissait suffisamment bien pour se le permettre.

Personne, sauf Aiolia. Une option devenue pourtant inenvisageable. Aldébaran en était le premier désolé, mais il était bien placé pour savoir que l'amitié entre la Vierge et le Lion n'existait plus depuis longtemps. Elle s'était ternie voilà des années, après un enchaînement de circonstances vraiment stupides. Depuis ce moment, c'était à peine si ces deux-là échangeaient un mot lorsqu'ils se croisaient. Au mieux, ils s'ignoraient. Au pire, ils se fuyaient. Le Taureau avait d'ailleurs du mal à comprendre pourquoi l'Indien s'en était pris au Grec suite à l'intervention d'Athéna.

Par rapport à ce qu'il savait, l'inverse aurait été plus logique. Mais connaissait-il l'entière vérité ? Plus il y songeait, et plus il en doutait. Et Shaka était en train de se noyer dans ses secrets.

Épiloguer sur le délicat problème entre la Vierge et le Lion ne servait à rien. Trouver une solution s'avérait plus judicieux. Remisant l'inutilité de ses réflexions sur un passé dont la pièce maîtresse lui échappait, le Taureau jeta un regard pensif derrière lui. Il marchait en compagnie de Shura sur l'un des sentiers qui menaient à une entrée souterraine reliant directement les Douze Maisons sacrées. Depuis leur débarquement sur l'île, le Capricorne le suivait en silence, mais Aldébaran était certain qu'il serait le premier à ne pas comprendre pourquoi Athéna avait refusé de choisir Shaka pour le rapatrier lorsqu'il retrouverait la mémoire.

L'Espagnol l'ignorait pour l'instant, mais après l'éviction d'Aiolia, il restait le seul candidat potentiel susceptible de s'immiscer sans indiscrétion notoire, auprès de la Vierge. Leur exil à deux dans les limbes avait sûrement tissé entre eux des liens aussi forts qu'entre les membres des autres binômes. Et Aldébaran espérait sincèrement que Shura parviendrait à ramener le sixième gardien à plus de sérénité. En toute logique Shaka devait faire partie du comité d'accueil qui les attendait. Ce serait une excellente entrée en matière. Rasséréné par cette idée, il allongea un pas plus joyeux.

Emprunter les couloirs souterrains aux innombrables volées de marches leur prit un moment, et quand ils arrivèrent au cœur du dixième temple, Aldébaran lui-même en soupira de délivrance. Ne pas pouvoir s'aider de son cosmos pour abréger l'escalade l'avait fourbu. Derrière lui, Shura haletait à peine. L'entraînement pyrénéen avait du bon.

« Où sommes-nous ? demanda l'espagnol, en ouvrant la bouche pour la première fois depuis des heures.

— Dans un lieu qui ne va pas tarder à te devenir très familier », répondit le Brésilien, tandis qu'ils remontaient côte à côte l'allée centrale.

Tournant la tête de gauche à droite, Shura s'imprégnait de son nouvel environnement. En passant devant l'imposante statue d'Athéna installée dans un transept du naos, il ne put s'empêcher de ralentir l'allure pour l'admirer. Le Taureau retint un sourire. Les vieilles habitudes avaient la vie dure.

Reprenant leur marche, ils atteignirent rapidement le fond de l'édifice. Surélevée sur un bloc de marbre gris, l'armure du Capricorne attendait. Aldébaran n'eut pas besoin d'inciter Shura à avancer. Curieux et attiré comme par un aimant, l'Espagnol le dépassa pour s'approcher de la boîte hermétiquement close. Laissant glisser un regard caressant sur les arêtes tranchantes, il interrogea une nouvelle fois celui qui l'accompagnait.

« À quoi sert-elle ?

— Touche là, et tu auras immédiatement la réponse », répondit une tierce personne dont il n'avait pas entendu l'arrivée.

Brièvement il se retourna. Un homme de grande taille se tenait à présent au côté de son guide. Il portait une lourde toge qui l'enveloppait entièrement et un masque. Intrigué, il fut saisi par l'espoir de rencontrer enfin celui qui l'avait soutenu en parlant et fredonnant des sortes de mantras quand il était en France. Mais il tenta en vain de distinguer à nouveau le chant paisible dans sa tête. Il ne perçut rien. Cet inconnu n'était pas celui qui avait su le rassurer et combler sa solitude durant tant de jours.

Cachant sa déconvenue sous sa détermination, il concentra de nouveau son attention sur le grand coffret, pour tendre sans hésitation sa main droite à l'assaut d'un métal qu'il trouvait étrangement familier. Aussitôt, une aura dorée se déploya pour l'envelopper.

Alors que la douce lueur flavescente accomplissait son œuvre de régénérescence, Aldébaran se pencha à l'oreille de Shion en chuchotant :

« Pourquoi n'avez-vous pas demandé à Shaka de nous rejoindre ?

— C'est lui-même qui n'a pas tenu à être présent », souffla le Grand Pope d'une voix atone.

Le Brésilien regretta que le port du masque ne l'aidât pas à deviner ce que pensait réellement leur chef de cette absence. Mais déjà Shura se tournait vers eux, les obligeant à clore leur aparté. Posant un genou à terre, l'Espagnol s'inclina devant le plus haut représentant d'Athéna.

« Grand Pope », le salua-t-il respectueusement.

Enlevant son masque, l'Atlante s'approcha de lui avec un sourire bienveillant.

« Relève-toi Shura. C'est un compagnon d'armes que j'accueille aujourd'hui. Pas un subordonné. »

Et lui tendant la main, Shion l'aida à se redresser. Heureux d'avoir retrouvé son intégrité physique et mentale, le Capricorne remercia chaleureusement les deux hommes. Il réalisait brusquement la singularité étonnante de son retour, et les questions se pressaient sur ses lèvres. Comment se faisait-il qu'il ne se fût pas directement éveillé au Sanctuaire ? Pourquoi avait-il perdu la mémoire ? Était-il le seul à avoir subi ce genre de mésaventure ? Qu'était devenue Athéna ? Mais la première qu'il posa fut d'un ordre plus intime.

« Pourquoi Shaka n'est-il pas là ? demanda-t-il, sans comprendre le regard de reconnaissance qu'Aldébaran lui adressa.

— La Vierge a préféré privilégier des recherches ciblées sur Camus, répondit Shion, en donnant la nette impression au Taureau qu'il se retranchait derrière une excuse facile. Tu n'es pas le seul à t'être retrouvé dans cette situation désagréable. Et malheureusement, ceux qui ont eu ta malchance ne sont pas tous tirés d'affaire. Il se fait tard, mais j'ai encore à t'entretenir d'éléments particuliers te concernant. Pour cela, j'aimerais que tu me suives au Palais où nous attendent déjà Death Mask et Aphrodite. Ils ont subi la même mésaventure que toi.

— Qui d'autre ?

— Saga.»

Réalisant que leurs cinq noms correspondaient à ceux qui avaient tenté de berner Hadès, Shura eut un reniflement méprisant. Il se doutait que ce Dieu de pacotille n'apprécierait pas la plaisanterie.

« Bien, j'irais voir Shaka pour le remercier dès demain », décida-t-il en emboîtant le pas à Shion.

Mais cette fois-ci, la réponse du Grand Pope tomba comme un couperet.

« Non. Shaka ne désire pas te rencontrer. »

Bien plus loin, au cœur de la nuit méditerranéenne, Mü et Kanon s'agitaient sur un voiler loué à prix d'or. Desservis par un vent contraire, ils venaient à peine d'entrer dans la zone maritime internationale, et malgré ses bonnes résolutions, le Bélier n'en finissait pas de maugréer contre son compagnon d'infortune.

« Toi et tes idées tordues. Quelle idée de s'enfuir par la mer, alors qu'on ne peut même pas demander de l'aide à sa divinité tutélaire en cas de problème. Si le vent se renforce encore, on n'est pas prêt de regagner la Grèce.

— Je suis un très bon marin, et je n'ai besoin de l'aide de personne, répliqua un peu sèchement Kanon, touché dans son orgueil malgré son désir de conciliation.

— Peut-être, mais un marin qui a la guigne vis-à-vis de Poséidon, répliqua Mü qui s'énervait avec une drisse pour affaler la voile principale.

— Poséidon ne surveille pas tous mes faits et gestes du fond de son urne, contra le Grec en lui enlevant le cordage des mains pour le manœuvrer lui-même.

— Et bien moi, je me le demande ! reprit le Bélier avec une véhémence dont il n'avait même plus conscience. On n'a pas progressé de plus de treize milles nautiques, le vent est contre nous, la mer devient houleuse, la dernière vague a emporté la carte maritime, et tout à l'heure il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se fasse percuter par un pétrolier. Si tu n'appelles pas ça avoir la poisse, je me demande ce qu'il te faut ! »

Une vague plus forte que les autres bringuebala leur petite coque, et Mü dut s'agripper au bastingage pour ne pas tomber.

Imperturbable, Kanon continuait de rabattre et de lier la voile. Profitant d'un mouvement qui l'amena derrière le mat, il observa à la dérobée son jeune pair, et retint un sourire. Incontestablement, ce dernier n'avait pas le pied marin. Il était au bord de la nausée, et il devinait que le besoin de trouver un dérivatif expliquait en partie l'acidité de ses propos. Ses vêtements et sa longue chevelure trempés lui donnaient l'air d'un petit chat mouillé, et il eut presque pitié. Mais s'il ne voulait pas gâcher inutilement sa vitalité en vaines paroles, Mü n'avait plus rien à faire sur le pont.

« Redescends en cabine surveiller Saga, lui intima-t-il, avec plus de dureté qu'il ne l'aurait voulu.

— On était d'accord pour que je ne m'occupe pas de lui », se braqua immédiatement le Bélier.

L'ex-Dragon des Mers avait beau prendre sur lui en sachant que le jeune Atlante n'était pas tout à fait dans son état normal, tant de mauvaise volonté, jointe à une agressivité mal contrôlée, finit par avoir raison de sa patience.

« Je ne peux pas naviguer et m'occuper de mon frère ! À moins que tu ne veuilles prendre la barre ! » s'exclama-t-il en montrant le manche qu'il avait tant bien que mal immobilisé dans la position du cap à suivre, pour venir en aide à son malheureux matelot.

La colère de l'ancien Marina sembla ramener son compagnon à plus de clairvoyance. Soudain conscient du ridicule de leur situation et un peu honteux de son attitude, il capitula de mauvaise grâce.

« C'est bon, j'y vais.»

Kanon le regarda s'éloigner avec un véritable soulagement. Dès que le Bélier eut disparu par la porte coulissante donnant sur la cabine, le Grec sut qu'il allait enfin pouvoir tranquillement les acheminer à bon port.

Ruminant contre tout et n'importe quoi, Mü eut tôt fait de gagner le compartiment exigu où s'étageaient deux couchettes. Étendu sur celle du bas, Saga dormait d'un sommeil agité. Un peu plus tôt, il lui avait fait ingurgiter par contrainte un remède de son cru pour l'aider à combattre une forte température. Malgré cela, le Gémeau était toujours brûlant de fièvre. Il avait terriblement maigri, et les marques de coups demeuraient visibles sur tout son corps.

En découvrant un nouvel hématome sur son torse en remontant le drap, l'Atlante eut une pensée assassine à l'encontre de ses tortionnaires. Il avait beau vibrer de colère rentrée à chaque fois qu'il approchait de Saga, il n'appréciait pas qu'on l'ait ainsi passé à tabac alors qu'il était dans l'incapacité totale de se défendre, et surtout de comprendre ce qu'on lui reprochait. Il en voulait d'ailleurs davantage à Hadès qu'aux hommes qui l'avaient malmené. Le conseil des Dieux les avait jugés et s'il restait des mises au point à régler, il appartenait aux Ors eux-mêmes de les résoudre entre eux.

Il y avait des manières de lâche derrière cette cruauté implacable. Personnellement, bien qu'il imaginait le plaisir qu'il prendrait à secouer un peu Saga quand il irait mieux en lui rappelant le mal qu'il avait précédemment causé, cela se déroulerait lors d'un combat régulier.

Lâchant un soupir incertain, Mü se laissa tomber sur le coffre boulonné à la coque qui leur servait d'assise. L'exiguïté du bateau plaçait ce siège improvisé proche de la couchette. Si le Gémeau s'agitait de nouveau il n'aurait qu'à tendre le bras pour le calmer. Fatigué, il s'appuya contre la cloison en fermant les yeux. Les roulis de l'embarcation menaçaient toujours de lui tordre l'estomac, il tenta de les oublier en se remémorant les dernières heures.

Lorsqu'ils avaient rejoint leur contact, celui-ci ne leur avait pas caché qu'il ne pourrait plus dissimuler très longtemps l'existence de ce prisonnier dérangeant aux autres strates de l'armée. Jusqu'à maintenant, la détention de l'inconnu du désert restait sous la responsabilité du colonel de la section qui l'avait ramené, mais son manque de réactivité pour préciser les raisons de sa présence à l'oasis de Gabroun allait prochainement le soumettre à un circuit nettement plus désagréable. Kanon et Mü avaient compris qu'il leur fallait agir rapidement.

Leur couverture d'emprunt faisait d'eux deux journalistes. Aux yeux des autorités, ils semblaient n'être que de simples touristes. Mais des touristes que leur métier rendait parfois indiscrets et toujours à l'affût de la plus petite information étonnante ou peu courante, bref, de quoi expliquer une certaine propension à la curiosité, même en vacances. Ajouter à cela qu'ils étaient déterminés à occuper lesdites vacances dans le Maghreb pour enquêter sur la disparition d'un de leurs confrères, photographe de son état qui couvrait habituellement des faits de guerre, et la jonction avec Saga s'avérait possible. Les tours de passe-passe du Sanctuaire avaient fait le reste, et s'il venait à l'idée d'un fonctionnaire zélé de vérifier leur parcours, plusieurs tabloïds archivaient des articles à leurs noms et des photos sous celui de Saga.

Jouant son rôle à la perfection, leur contact avait convoqué le gradé responsable de la détention du Grec, en le tançant d'importance face à l'imbroglio diplomatique où sa précipitation risquait de les plonger. Mal à l'aise, l'homme avait accepté d'adhérer à la solution des deux faux touristes, qui contre leur silence lui proposait de rapatrier discrètement leur collègue. Prendre l'avion dans ces conditions s'avérait impossible, d'où la décision de Kanon de rentrer par la mer. Idée que dans son for intérieur Mü reconnaissait judicieuse, mais qui le mettait au martyre pour le temps présent.

Un gémissement tira le Bélier de sa torpeur. Instantanément, il ouvrit les yeux. Marmonnant des mots incompréhensibles, Saga délirait doucement. Repoussant une mèche trempée de sueur, l'Atlante posa la main sur sa joue. Sa fièvre avait encore monté. Un linge flottait dans la cuvette remplie d'eau à ses côtés. Il le tordit, avant de l'appliquer d'un geste léger sur le front brûlant. La nuit risquait d'être rude à plus d'un titre, et elle ne faisait que commencer…

À des milliers de kilomètres de là, en Russie, Milo sortait d'un bar en adoptant la démarche d'un homme ivre. S'employant à parler d'un ton pâteux, il salua ses amis d'un soir, en s'accrochant au bras de Djamila. Après leur échec de la veille, la belle Arabe lui avait proposé de rester encore un peu pour l'aider dans ses recherches. Un couple obtenait parfois plus facilement des renseignements, en fonction de l'intérêt ou de la distraction de l'informateur, et le Grec avait rapidement accédé à sa demande pour poursuivre son enquête.

Forte de son ancien entraînement de chevalier de glace, Kayla avait elle aussi insisté pour demeurer sur place. S'il subsistait une infime parcelle de cosmos chez le Verseau, elle entrerait fatalement en résonnance avec ce résidu si elle le croisait. Ainsi s'occupait-elle à visiter Moscou de long en large, en espérant repérer le lieu où était détenu le Français au gré de ses allées et venues. Cette technique restait un moyen aveugle qui faisait appel à la chance, mais c'était également celui que mettait en pratique Hyoga depuis quelques jours. À eux deux, ils couvriraient plus de terrain, et le Scorpion lui avait donné son accord.

En tant qu'ancienne apprentie du précédent chevalier en titre du Verseau, Kayla avait reçu un enseignement sensiblement similaire à celui de Camus. Pour l'avoir connu enfant, et avoir eu le privilège de suivre une partie de son entraînement, Milo n'avait d'ailleurs jamais bien compris comment elle avait pu échouer à obtenir une armure. Elle avait incontestablement le potentiel d'un chevalier de bronze, et en toute logique, elle aurait dû au moins remporter l'armure du Cygne. Cela en faisait néanmoins une recrue qualifiée, et il la laissait agir à sa guise.

Marine, quant à elle, était rentrée au Sanctuaire, accompagnée des quatre autres jeunes femmes. Conscientes de leur manque d'efficacité sur le terrain maintenant que le clan maffieux s'avérait ne pas détenir Camus, elles avaient décidées de demander à Shion la permission de rejoindre l'équipe qui s'occupait de classifier, recouper et exploiter toutes les informations jugées utiles pour aider à chercher le Verseau. Pour sa part, Milo avait accepté leur engagement sans réel enthousiasme. Il avait délégué ce travail de longue haleine à Shaka depuis son départ, et il espérait bien mettre la main sur Camus avant son retour. Force lui était d'admettre aujourd'hui que la situation n'en prenait malheureusement pas le chemin.

Le coin de la rue passé, le Scorpion s'écarta brusquement de la jeune femme. Retrouvrant une démarche assurée il accéléra le pas.

« Nous rentrons », annonça-t-il sombrement à Djamila.

Tourner en rond le reste dans la nuit dans le quartier ne servirait à rien. Cela risquait surtout de les faire repérer, et leur enquête n'avancerait pas plus rapidement. Leurs derniers indicateurs potentiels étaient déjà couchés ou trop saouls pour leur être d'une utilité quelconque. Bien qu'elle ne dît rien, Djamila était fatiguée, et il se dirigea vers l'hôtel, où, en couple attitré, ils partageaient la même chambre.

Malgré son échec précédent, Milo refusait de céder au découragement. Il avait acquis la preuve que Camus se trouvait à Moscou peu avant qu'il n'y arrivât lui-même, et il espérait qu'il y était encore. L'ignorance de son nouveau lieu de détention était un gros écueil, et il eut un sourire d'ironie en songeant à la dénomination d'un jeu stupide que lui avait un jour expliqué Camus : la roulette russe.

D'une certaine façon, ils étaient ni plus ni moins en train d'y jouer. Avec un peu de chance, le Français demeurait séquestré à proximité, et leurs errements aveugles finiraient par les mener sur une piste. Dans la pire option, ses ravisseurs l'avaient déplacé loin de Moscou et il pouvait se situer n'importe où. À terme, cette dernière possibilité devenait mortelle pour le Verseau.


Note de fin : Première publication juillet 2010 - Chapitre modifié en novembre 2014 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 758 mots de plus).