Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Note : Cette note est en fait un AVERTISSEMENT. En fonction de la sensibilité de chacun, certains risquent de trouver ce chapitre plus ou moins difficile à lire. Il amorce la lente descente aux enfers de Camus, et ce ne sera qu'un début. Je tenais à vous prévenir, car si vous suivez mes écrits, vous savez que j'écris toujours en essayant de faire passer au mieux le ressenti des personnages. Quelques-uns pourront donc se sentir dérangés par ce récit. A ce sujet, il m'apparait important de vous dire que :
1 - Depuis le départ j'ai été claire, je fais dans le "réalisme"(autant que l'on puisse parler de réalisme quand il est question de cosmos et de super pouvoir). Par ce biais j'essaye à ma manière de délivrer modestement un message, à savoir qu'il existe des traumatismes dont on ne se remet pas en trois claquements de doigts. Je pensais m'en expliquer à la fin de cette histoire, mais il me semble important de pointer les choses dès maintenant. Je suis parfois un peu déconcertée par la manière étonnamment légère dont certains auteurs traitent de sujets "dits sensibles". Notamment en lisant les réactions des victimes, qui se remettent souvent très bien du mal qu'on leur a fait, quand elles ne finissent pas par avoir de la sympathie, si ce n'est de l'amour, pour leurs bourreaux. À de rares (très rares) exceptions près, ça ne marche pas comme ça. Et c'est cette difficulté que j'ai décidé d'illustrer dans cette fiction.
2 - Écrivant dans le cadre de la fanfiction, quel que soit le fandom et le personnage choisi, j'ai bien conscience que mon choix allait heurter ceux qui détestent que l'on touche à leur héro favori. Mais à moins de me baser sur un personnage original qui n'aurait rien à voir avec le canon, je n'ai pas trouvé de moyen pour contourner ce problème.
3 - Je suis parfaitement consciente que ce récit peut être difficile à lire. Voire dérangeant. C'est un peu le but. Si vous n'aimez pas le sujet abordé, ou si cela vous semble trop dur, sautez ce chapitre. Vous en aurez le résumé dans le suivant
Résumé du précédent chapitre (Rapatriement) : Quatre des chevaliers d'Ors perdus sont enfin rapatriés au Sanctuaire. Afin que leur mémoire leur soit rendue, Shion demande que leurs armures soient déposées dans leurs temples respectifs. Jabu et Nachi sont les premiers à ramener Death Mask en se faisant passer pour des agents d'Interpole à la poursuite d'un dangereux criminel. Le Cancer se doute d'une arnaque, et suit avec beaucoup d'intérêt Shion venu l'accueillir. Dohko arrive ensuite en compagnie d'Aphrodite, à qui il a laissé croire qu'ils étaient demi-frères. Durant le voyage, la Balance s'inquiète un peu de la mélancolie du Poisson, mais une fois au Sanctuaire, Aphrodite redécouvre l'île avec ravissement, et croit qu'il va y rencontrer sa tante. Il recouvre sa mémoire entouré de Dohko et de Shion. Le troisième à rentrer est Shura, qui patiemment a attendu l'arrivée d'Aldébaran dans sa grotte. Il revient avec le désir de « rencontrer » enfin celui qui lui parlait à travers son esprit. Mais à son grand désappointement, et à la surprise d'Aldébaran, Shaka n'est pas présent près de son armure. Seul Shion l'attend et il lui demande une fois sa mémoire retrouvée de ne pas chercher à contacter la Vierge, sans lui donner plus d'explications. Saga arrive le dernier. Inconscient et brûlant de fièvre, il est rapatrié par voie de mer par Kanon et Mü. Ceux-ci l'ont soustrait à ses geôliers en se faisant passer pour des journalistes à la recherche d'un de leur confrère disparu dans la région. Quant à Milo, il est toujours à Moscou. Deux de ses accompagnatrices sont également restées sur place. Djamila, une ex-conquête du Scorpion, fait directement équipe avec lui, tandis que Kayra, ancienne apprentie du même Maître que Camus, sillonne la ville avec Hyoga. Mais le Verseau demeure introuvable.
CHAPITRE 10 : L'AGONIE DU VERSEAU (mise à jour le 15 janvier 2015)
Allongé sur sa couchette en bois, Camus fixait d'un air absent les pierres grises en face de lui. L'unique ampoule électrique qui éclairait la pièce ne s'éteignait jamais, et il finissait par connaître par cœur la plus petite fissure des murs autour de lui. C'était une manière habile de lui interdire de faire le décompte exact des jours et des nuits passées dans cette geôle étroite. C'était aussi une barbarie supplémentaire, qui le livrait sans espoir de dissimulation à la vue de ses gardiens lorsqu'ils entraient dans sa cellule.
Aucune intimité, et pas la moindre possibilité de s'isoler dans l'ombre pour se laisser aller librement à exprimer la souffrance qui était la sienne. Extérieurement il ne montrait rien, et bien malin aurait été celui qui serait arrivé à décrypter la profondeur insondable de son regard. Mais intérieurement, le désarroi issu de l'incompréhension de sa situation, jointe aux tortures récurrentes dont il était maintenant l'objet, consumait insidieusement sa résistance. Il parvenait néanmoins encore à tromper deux des hommes qui le surveillaient. Seul Zoltan semblait avoir conscience de sa désespérance et de l'étendue de sa douleur. Mais Zoltan trichait…
Pour les deux autres, il demeurait toujours un mystère d'indifférence. Ni résigné ni attentiste. Indéchiffrable. Une façon d'encaisser les brimades, qui donnait l'impression qu'elles coulaient sur lui sans l'atteindre. Ce qui n'allait pas sans susciter quelques mouvements d'humeur chez Alexeï. Le colosse détestait sentir ses efforts pour le briser négligés. Frustré dans son désir de le voir afficher de la peur, son caractère déjà naturellement brutal tournait au sadisme.
Intérieurement, le Verseau était pourtant terrifié. À chaque fois que la porte de sa cellule s'ouvrait, son souffle se bloquait dans sa gorge quand il apercevait la silhouette massive du Russe. Incapable de se défendre, ou même de résister, il redoutait les coups à venir. Ceux-ci pleuvaient régulièrement. Sans raison bien déterminée. Un simple clignement de cil suffisait parfois à déchaîner la colère de son geôlier.
Les corrections que lui infligeait Alexeï étaient aussi méthodiques que cruelles. Ses poings le frappaient durement au ventre, au visage, dans le dos et aux jambes. Ses pieds écrasaient ses doigts et ses parties intimes. Son bourreau aimait le voir se recroqueviller sur le sol, indifférent à ses gémissements, ou aux cris qu'il ne parvenait pas toujours à retenir. Il le battait comme plâtre, jusqu'à ce qu'un évanouissement secourable arracha pour un temps le Français à ses tourments.
Quand il revenait à lui, Camus grelottait sur le dallage glacial. Trop endolori pour se traîner jusqu'à sa couchette, il demeurait des heures allongé par terre. Pantelant et frigorifié, il en arrivait régulièrement à souhaiter la mort. C'était généralement à ce moment qu'apparaissait Zoltan. Jouant les infirmiers dévoués, celui-ci l'aidait alors à regagner la planche qui lui servait de lit avant de le soigner. Couvert de bleus et d'éraflures, le Verseau souffrait ensuite durant des jours en attendant de retrouver son intégrité physique. Il guérissait de plus en plus lentement, et il demeurait effrayé par la perspective des corrections à venir.
À la façon dont Alexeï le regardait parfois, Camus en venait à penser que celui-ci espérait l'entendre demander merci. Mais aussi insupportable la douleur était-elle, ses lèvres restaient closes. Son silence n'avait pourtant plus rien à voir avec la fierté farouche qu'il affichait au départ. Ni avec les résidus d'un entraînement psychologique, qu'il pressentait avoir dû subir autrefois. Encore moins avec un quelconque goût masochiste. C'était une défaillance beaucoup plus profonde, ancrée à une désespérance qui refusait de se manifester. Le tourment d'une plaie à vif, lié au fondement de sa personnalité. Un enfermement instinctif, qui muselait ses cris de l'intérieur.
Cette blessure grignotait petit à petit l'expression de sa sensibilité. Et pourtant, son désarroi et sa souffrance étaient bien réels. Si envahissants, qu'ils menaçaient de l'étouffer. Mais ces deux sentiments tournaient en rond, se nourrissant de leur propre désolation, et de l'énigme d'une détention dont il ne comprenait toujours pas la raison. Malgré sa volonté, il ne parvenait pas à les expurger. Comme s'il avait perdu la clé libérant un passage infime, mais nécessaire au libre écoulement de ses émotions.
Parfois, lorsque Zoltan l'observait en silence, il lui semblait que ce dernier cherchait à lire dans son regard la progression de ce mal étrange. Et cela l'enrageait. Parce que malgré son contrôle et le masque faussement impassible qu'il plaquait sur son visage, il n'était pas certain de réussir à tromper sa vigilance.
Il haïssait Zoltan. Pour son arrogance, pour sa méchanceté, pour son refus de lui expliquer la cause de son châtiment, pour sa cruauté intolérable quand il mimait la compassion. Mais plus que tout, il le détestait pour cette drogue qu'il distillait régulièrement dans ses veines, et dont il finissait par devenir dépendant. Lorsque le balafré s'approchait pour lui procurer ce soulagement illusoire, Camus aurait voulu avoir la force de le repousser. Mais c'était trop dur. Parce que le temps qui s'égrenait n'était synonyme que de souffrances, d'interrogations sans réponses et d'heures perdues à se demander avec angoisse quelle nouvelle torture allait lui être infligée.
Il ne voyait pas le bout du tunnel. En existait-il seulement un ?… Alors, il laissait Zoltan lui injecter ce poison curieusement issu de son index noir, sans un soubresaut de révolte. Et plus les jours passaient, et plus il s'enferrait dans ce carcan d'aversion et d'esclavage destructeur.
Le Français aurait aimé trouver un substitut d'évasion moins nocif. Il se doutait que la puissance de cette drogue l'amenait peu à peu aux portes de la folie. Mais enfermé dans cette cellule aveugle, son univers s'asphyxiait de lui-même.
On lui avait dénié le droit de faire quoi que ce fût. Ses geôliers avaient pensé à tout en le frustrant du moindre dérivatif. Il n'avait absolument aucune occupation pour remplir ses journées, ni de lien qui le rattachât au monde extérieur. Ses gardiens ne lui adressaient la parole qu'en cas de nécessité absolue, et ils ne répondaient jamais à ses rares questions. Ses heures de veille s'écoulaient lentement, répétitives, mornes et stériles.
Privé de stimulation, il avait l'impression que son esprit finissait par devenir l'exact reflet de ce lieu dépouillé et froid. Il se sentait fantôme d'un lui-même dont il ignorait tout. Son sommeil ne lui apportait aucun réconfort. Il passait ses nuits à se débattre au milieu de songes qui n'illustraient que la mort, la destruction, la trahison, la solitude et le désarroi. Ses journées se transformaient en un autre cauchemar sans fin. Il vivait dans une parenthèse sans limites, qui impitoyablement annihilait son âme.
Seul le désir de comprendre enfin le pourquoi de sa situation l'empêchait de sombrer dans la folie. Son amnésie demeurait entière, et sa vie depuis son réveil dans le sous-sol de Moscou n'était que douleur et questionnement sans fin. Mais il avait beau se heurter au vide de sa mémoire, il tentait inlassablement de trouver un fil qui lui permît de renouer avec une partie de son ancien lui-même. Ses efforts se révélaient malheureusement inutiles. Lorsqu'il explorait le néant de ses souvenirs, seule une immense nostalgie l'envahissait, mettant sa sensibilité à vif.
Au final, le résultat de cet acharnement le déprimait davantage. Surnageant au milieu de ce passé enseveli, perdu et oublié, des lambeaux de sentiments indéfinissables amorçaient chez lui la naissance d'un regret obscur. Et cette impression furtive, trop brève pour être saisie, le poignardait au cœur d'une lame chauffée à blanc. Face à tant de zones d'ombres, le découragement finissait par le briser. À quoi lui servait-il de survivre, s'il devait subir ces heures de torture, jour après jour, nuit après nuit ? Son supplice lui devenait insupportable.
Depuis combien de temps était-il là ? Il n'en avait pas la moindre idée. La douleur rythmait sa vie. Il avait si mal. Il était à bout. Son corps malmené n'en demeurait pas moins fonctionnel, grâce aux interventions de Zoltan. C'était invariablement cet homme détestable qui le soignait lorsque les caprices d'un de ses geôliers le meurtrissaient trop durement. Faisant preuve d'une prévenance étonnante, il le nourrissait, il le lavait, il le peignait. Comme l'aurait fait une mère attentive et aimante. Sauf que Camus ne voyait aucun amour dans l'intérêt que le balafré lui portait. Mais la cupidité d'un propriétaire qui veillait sur un bien précieux.
Que pouvait-il représenter aux yeux de cet homme machiavélique ? Le Français avait beau essayer de déchiffrer son expression à travers ses paupières mi-closes, la nonchalance de Zoltan cachait un incroyable pouvoir de dissimulation. S'il l'interrogeait, il se doutait qu'il n'obtiendrait aucune réponse à ses questions. Il se refusait d'ailleurs à offrir un autre levier à son bourreau, qui lui permît de manipuler davantage son esprit fatigué. Alors, il se murait dans son mutisme.
Dès que le balafré l'approchait, il se pelotonnait dans un recoin de son subconscient, retranché derrière l'immense vide mental qui lui servait de refuge. C'était son dernier recours face à Zoltan et à l'ambiguïté de son attitude à son égard. Même si cela avait un prix : celui de la détérioration encore plus complète de sa personnalité. Ce nouveau tourment s'ajoutait au mal profond qui le dévorait, jusqu'à ce que conscient de sa dérive, Zoltan ne le soulageât en lui procurant les douces illusions de la drogue.
À présent, Camus voyait régulièrement son ongle noir s'allonger, avant de sentir une piqûre frapper ses veines. Ce dard douloureux déversait directement son poison dans son sang. Pour le Français, l'effet était immédiat. Désespéré, mais lucide, il observait avec angoisse la façon dont son corps réagissait à ce bien-être. Bientôt, il en redemanderait. Il était pathétique…
Prisonnier des rets d'une colère tournée contre lui-même, il n'entendit le martèlement des souliers qui se rapprochaient à l'extérieur, que lorsque ceux-ci atteignirent les dernières marches du colimaçon de pierres. La vivacité du regard qu'il jeta vers la porte trahit aussitôt sa peur, et il s'admonesta. Il devait se reprendre.
Rapidement il recomposa l'impassibilité parfaite de ses traits, tandis qu'il s'asseyait sur sa couchette. «Il» arrivait. Camus aurait reconnu son pas entre mille. En écoutant le cliquetis caractéristique de la clé dans la serrure, il ne put retenir un tressaillement d'appréhension. Ce serait le seul avant que le battant ne s'ouvrît. Il ne lui montrerait pas l'étendue de son effroi.
Avec amertume, le Français songea qu'il devait à Alexeï que « l'autre » ne fût pas encore venu lui rendre visite. La brute avait eu la main si lourde pour le frapper la dernière fois, que cela devait faire approximativement une semaine qu'«il» ne l'avait plus touché. Zoltan avait veillé à ce qu'il se remît auparavant. Mais à présent qu'il allait mieux, plus rien ne s'opposait à ce qu'il redevînt son jouet.
En voyant la porte s'ouvrir, Camus remonta sa maigre couverture sur son torse, en un geste de protection dérisoire. Ses vêtements usagés n'avaient pas résisté longtemps à la brutalité de ses tortionnaires, et il vivait nu. Une humiliation supplémentaire, qu'il aurait plus facilement surmontée sans la présence d'Ilya, son second geôlier.
Promesse de nouveaux tourments, celui qu'il redoutait le plus entra dans sa cellule.
Sans un mot, l'homme se tourna vers leur prisonnier. Il avait appris que quoi qu'il fît, Camus garderait le silence. Il avait également remarqué que s'il engageait un monologue avec lui, ce dernier en profitait généralement pour anticiper ses mouvements. Il avait rarement rencontré quelqu'un d'aussi subtil que le Français. Or, rien ne le comblait plus que de le surprendre, pour sentir croître la tension qui l'habitait malgré l'indifférence qu'il affichait. Car le jeune homme le craignait. Il en était certain. Ne rien lui dire le déstabilisait, et cela plaisait infiniment à Ilyas. Affoler un gibier au minimum avant de jouer avec lui, rehaussait le plaisir de la chasse.
Avançant de quelques pas, l'homme ne prit même pas la peine de refermer la porte à clé. Camus avait beau passer pour quelqu'un de rapide et d'agile, physiquement il ne faisait plus le poids. Ces quelques semaines de détention l'avaient affaibli, et s'il lui venait à l'idée d'essayer de s'enfuir, il savait qu'il le maîtriserait sans difficulté. Et puis, il se doutait que le Français ne tenterait rien pour préserver les otages.
Une expression satisfaite sur le visage, Ilya détaillait sa proie.
Sous le regard avide, Camus comprit qu'une fois de plus, il n'échapperait pas à son plus grand supplice. L'angoisse et le dégoût qui s'infiltraient dans son être lui tordirent le ventre, et il lutta pour ne pas reculer contre le mur. Ce serait donner trop de joie à son tortionnaire. Soutenant le regard gris moucheté de brun avec une provocation inconsciente, il demeurait assis aussi droit que possible, immobile sur la planche en bois qui lui servait de lit.
Mais Ilya n'était pas dupe. Il avait trouvé le moyen de rabaisser le Verseau, tout en lui instillant une répugnance certaine. Qui plus est, en prenant énormément de plaisir lui-même. Un instant encore, il se complut à admirer l'apparence du Français. Il avait toujours aimé les hommes, mais celui-ci était incontestablement un des plus beaux qu'il avait approché. À la fois mince et musclé, suffisamment élancé pour posséder de longues jambes au galbe parfait, la taille étroite, le ventre plat, les épaules larges, une peau d'albâtre, et des yeux à damner un saint s'ils n'avaient pas été si glacés. Il appréciait particulièrement sa chevelure à la couleur de mer tropicale. Semblable à une cascade soyeuse, elle coulait jusqu'à ses reins.
Se rendre maître d'une telle beauté valait bien qu'il en subît la froideur, et il franchit le pas qui le séparait de sa victime avec un sourire graveleux. Tendant la main, il attrapa entre ses doigts une longue mèche, qu'il laissa glisser avec une lenteur exagérée entre son pouce et son index. Camus n'eut pas un tressaillement. Il masquait admirablement bien le trouble qui le révulsait de l'intérieur. Mais Ilya apprenait à décrypter la plus infime de ses réactions. La crispation nerveuse de ses phalanges sur le mince tissu de laine ne lui avait pas échappé.
Le Russe savait son regard indiscret des plus désagréables, et il se divertit à détailler ce corps parfait quelques minutes, avant de s'asseoir sur le bord de la couchette. Camus ne bronchait pas. Il le fixait toujours de cette manière froide, impersonnelle, qui en temps normal l'aurait impressionné. Mais la course des jours, l'incertitude, les tortures et l'épuisement affaiblissaient ses défenses, et derrière son apparent détachement, Ilya lisait par intermittence la haine et le dégoût que le Français nourrissait à son encontre. Cela lui convenait fort bien. Il aimait sentir la colère impuissante de ses proies.
Arrachant la couverture, il glissa ses mains sur les épaules minces, avant de s'aventurer sur le torse imberbe. La peau fine et douce réveillait en lui des pulsions, qu'il se plaisait encore à réfréner pour s'amuser de la répugnance de son jouet. Savamment, il se mit à malaxer le bout d'un sein. Le petit morceau de chair refusait de se durcir, mais les battements de cœur de son propriétaire s'intensifiaient sous ses doigts. Ilya eut un sourire de prédateur. Malgré sa maîtrise émotionnelle, le corps du Verseau trahissait son appréhension, et il adorait ça.
Camus se mordit la langue ne pas signifier son refus en repoussant brutalement les mains qui le caressaient. Il trouvait ces façons parfaitement dégradantes. Le désir de son geôlier lui donnait envie de se griffer au sang pour annihiler la perfection qu'il semblait goûter en lui. Suite à son premier viol, il l'avait d'ailleurs fait. Agissant sous le coup d'une rage désespérée, il avait autant cherché à effacer les traces laissées par le passage du Russe sur son corps, qu'à détruire cette beauté qui, par contrecoup, lui devenait insupportable.
Appelé en urgence, Zoltan l'avait aussitôt plongé dans le rêve éveillé issu de sa drogue. Il l'y avait maintenu durant près de quatre jours, l'obligeant à errer dans un monde fantasmagorique qui affaiblissait sa volonté. Une fois l'essentiel des marques qu'il s'était faites résorbé, Alexeï l'avait battu, presque jusqu'à le tuer. Le géant savait comment et où frapper pour faire mal. Camus était resté endolori pendant des jours, incapable de remuer sans gémir de souffrance. Une fois qu'il avait été remis de cette correction, Zoltan lui avait fortement déconseillé de recommencer à s'infliger ce genre de mutilations. Mais ce qui avait réellement convaincu le Verseau de ne plus attenter à sa personne, c'était les enfants.
Suite à sa révolte tournée contre lui-même, Zoltan lui avait révélé qu'il n'était pas le seul à vivre emprisonné dans ce sous-sol. Avec horreur, il avait appris que ses deux ravisseurs avaient également forcé les trois gamins à les suivre. Et afin de prouver ses dires, le balafré avait envoyé Alexeï chercher les petits Russes. En voyant entrer ceux-ci dans sa cellule, Camus avait compris que sauf un miracle, il ne parviendrait jamais à s'extirper des griffes de ses kidnappeurs. La mort elle-même lui était à présent refusée. Il devait au moins reconnaître cette «qualité» à Zoltan : c'était un roi de la manipulation.
Bien qu'amaigris, les enfants paraissaient en bonne santé, et Yannis lui avait assuré que mis à part leur détention, personne ne leur avait fait de mal. Ils avaient même droit à la télévision et aux jeux vidéo. Rassemblant son courage, le Français avait essayé de montrer bonne figure. Mais devant les mines apitoyées des jeune Russes, il avait deviné son échec. Déjà bien au fait des duretés de la vie, ceux-ci n'étaient dupes ni de son visage tuméfié ni de son expression fatiguée.
Devant son état, le petit Sergueï n'avait pas hésité à planter avec colère ses yeux d'ambre dans les iris noirs du balafré. Agé de six ans, l'enfant demeurait généralement silencieux. Mais ce jour-là, il s'était soudain mis à menacer de représailles le plus sérieusement du monde leur hôte dangereux, si celui-ci maltraitait encore Camus. Un sourire étrange avait alors fleuri sur les lèvres de l'homme, comme s'il voyait un élément particulier derrière la révolte de ce petit bonhomme mal nourri. Les enfants avaient finalement été ramenés dans leur propre cellule, et depuis, Camus n'en avait plus de nouvelle.
Ilya l'allongea sur le lit sans qu'il n'opposât aucune résistance. Le regard éteint, il se laissait faire. Il n'y avait aucun espoir dans la rébellion, mis à part condamner trois innocents à une sanction injuste, et peut-être à une déchéance identique à la sienne. Refusant à présent de croiser les yeux de son bourreau, le Verseau tentait de distraire son dégoût en s'imprégnant de la rusticité de la voûte de pierre au-dessus de lui. Si seulement son esprit était parvenu à s'évader, la violence à venir lui aurait sans doute paru moins rude.
Ilya aimait son corps. Camus apprenait à le détester. Le Russe s'accordait toujours le temps de le caresser, de s'attarder sur ses zones érogènes. Il cherchait clairement à faire naître en lui un plaisir non désiré. Mais malgré tous ses efforts, il n'était jamais arrivé à susciter chez lui la moindre manifestation physique. Quelque chose paralysait Camus face à ses attaques charnelles, le rendant totalement frigide. Et cela déclenchait généralement la mauvaise humeur d'Ilya. Pour le Verseau, c'était une maigre victoire, dont l'homme se consolait en le traitant de manière nettement plus brutale.
Frustré une fois encore dans ses tentatives inutiles, le Russe le mordit cruellement à l'épaule. Camus étouffa un cri de douleur. Reprenant ses caresses vicieuses, Ilya redessina les courbes harmonieuses de son corps mince aux formes élancées, avant de se servir de sa langue pour tracer des arabesques mouillées sur sa peau blanche. Comme souvent, il finit par poser sa bouche sur son sexe flasque pour essayer de le faire enfler.
Réprimant un nouveau mouvement de recul, le Français masqua sa répugnance avec difficulté. Malgré son aversion, il lui semblait pourtant qu'un autre homme, autrefois, savait le réchauffer et le comblait de sensations délicieuses en promenant ses doigts sur lui de cette façon. Cette pensée lui arracha presque un frémissement de colère et de honte. Comment pouvait-on éprouver du plaisir à une telle chose ?
Il n'eut pas le loisir de s'abandonner davantage au paradoxe dérangeant de ses souvenirs enfouis. S'enfonçant brutalement en lui, Ilya le prit. Sans préparation, sans douceur, visiblement satisfait de lui tirer un cri. Ce serait le seul. Le Verseau n'offrirait pas à son agresseur la joie de mesurer la souffrance qu'il lui imposait. Et tandis que le Russe soulageait son désir, il n'émit pas un gémissement malgré l'élancement qui le tenaillait. Seul un tremblement infime trahissait son dégoût et sa douleur. Au bout d'un temps qui lui parut interminable, son tortionnaire se vida enfin en lui, lui donnant l'impression d'une souillure ineffaçable.
Le Russe se releva avec un sourire de contentement. Il avait rarement autant apprécié de contraindre un partenaire. Il était chaud, étroit. Il s'appliquait à le déchirer à chaque fois avec le plus grand plaisir. Il tenait à ce que le corps du Français conservât une marque à vif après son départ. C'était de sa faute après tout. Son assouvissement résidait dans la soumission totale de ses proies. Puisque le Verseau refusait la jouissance qu'il désirait lui imposer, il devait donc se l'approprier d'une autre manière.
Rapidement, il se rajusta sans quitter Camus des yeux. Étendu sur la planche en bois, ce dernier ne réagissait pas plus qu'une poupée désarticulée. Il tournait à présent son visage du côté du mur. D'une pâleur qui décolorait jusqu'à ses lèvres, celui-ci ressemblait à un masque dont la beauté n'avait d'égal que le manque d'expression émotive. Infatué, Iliya eut un rire de gorge en donnant une claque sur la hanche de sa victime, comme on accorde une récompense à une jument docile.
La porte se referma sans qu'un seul mot n'ait été échangé. Sa solitude retrouvée ne tira pas Camus de sa prostration. L'acte précédent le rendait malade. Il se sentait sale. Désespérément et définitivement sale. D'une manière indélébile. Une chose lui paraissait en tout cas certaine. Si un jour il parvenait à sortir ce cet enfer, plus personne ne le toucherait jamais.
Combien d'heures s'écoulèrent-elles avant que Zoltan ne vînt à son tour s'asseoir à son chevet ? Il n'en savait rien. Il avait froid et faim, mais il ne cherchait pas à se couvrir et son estomac se révulsait juste à l'idée de nourriture. L'épuisement provoquait des tremblements dans ses membres dont il n'avait presque plus conscience. La douleur elle-même s'estompait. Il lui semblait être mort en dedans, et il n'arrivait même plus à aligner deux pensées ordonnées. Malgré les cauchemars qui le guettaient, il aurait aimé se perdre dans le sommeil, mais celui-ci se dérobait et il gardait les yeux grands ouverts.
D'une main presque douce, le balafré prit son menton pour l'obliger à tourner la tête vers lui. Refusant de croiser son regard, Camus baissa les paupières. Sans s'offusquer, l'homme se mit à nettoyer le sang et le sperme qui maculaient l'arrière de son entrejambe et l'intérieur de ses cuisses. Deux doigts cherchaient à présent un point précis à la jonction de son cou et de son épaule. Sans surprise, il sentit la pointe d'un l'ongle acéré lui transpercer la peau. La piqûre était à chaque fois douloureuse, mais la drogue injectée palliait vite à ce premier inconvénient.
Remontant la couverture, Zoltan ne s'attarda pas davantage auprès de lui. À nouveau seul, le jeune homme ne put chasser la pensée affligeante que personne ne viendrait le secourir, parce que nul ne s'inquiétait pour lui. Ceux qui l'avaient jugé l'avaient définitivement condamné et oublié. Zoltan devait sans doute avoir raison. Si un jour quelqu'un avait tenu à lui, il l'avait maintenant abandonné. Cette conclusion rejoignait d'ailleurs les sentiments fugaces qui effleuraient parfois son esprit.
Bientôt, le poison de Zoltan ferait totalement effet, lui permettant de s'isoler dans un univers de couleurs et de sons sans lien avec le monde concret. Avec un immense désespoir, Camus lui en fut presque reconnaissant. Mis à part Zoltan, qui se souciait d'atténuer ses souffrances ? Et même s'il savait que ce soutien était intéressé, il n'avait plus rien ni personne d'autre à qui se raccrocher. Glissant dans une sorte de rêve éveillé surréaliste, il se laissa aller avec une béatitude amère. Il s'enlisait. De plus en plus longtemps. De plus en plus profondément.
Et alors que s'effaçaient ses dernières pensées cohérentes, deux larmes roulèrent silencieusement le long de ses joues.
Note de fin : Première publication juillet 2010 - Chapitre modifié en janvier 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 989 mots de plus).
