Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (L'agonie du Verseau) : Enfermé depuis plusieurs semaines au fond de sa geôle, Camus s'enfonce lentement dans le désespoir. Ses deux gardiens le maltraitent régulièrement. Alexeï le frappe et Ilya le viole. Quant à Zoltan, il soigne ses blessures et lui procure l'apaisement illusoire de la drogue. Une drogue directement issue de son index noir, dont le Verseau devient peu à peu dépendant. Camus ne peut se révolter, car Zoltan détient également les trois enfants qui l'ont aidé, et menace de s'en prendre à eux. Il ignore toujours qui il est et pourquoi on le retient prisonnier en l'asservissant de cette manière. Ses cauchemars demeurent bien présents et il se referme sur lui-même, en s'efforçant de colmater sa détresse à ses tortionnaires. Mais il a de plus en plus l'impression qu'on l'a abandonné et il s'en remet presque avec résignation à la drogue de Zoltan pour supporter sa captivité.
CHAPITRE 11 : LES LARMES DE L'ARMURE ( mise à jour 22 Janvier 2015)
L'aube se levait à peine. Cette matinée d'automne promettait d'être belle et un soleil timide auréolait les temples d'une douce lueur rosée. Remontant sans se presser les premières volées de marches du long escalier, Aldébaran prenait plaisir à regarder ce paysage qu'il connaissait par cœur. Ainsi parées, les Douze Maisons sacrées rayonnaient d'une chaleureuse bienveillance, qu'occultait la lumière plus crue du reste de la journée. Tout au moins, était-ce là son avis.
Engoncé dans le sommeil d'une nuit paisible, la plupart des occupants du Sanctuaire dormaient encore, et il n'avait croisé que quelques gardes aux abords des habitats communs et des aires d'entraînements. La veille, il avait profité d'une fin d'après-midi exempte d'obligation pour s'éclipser en direction de Rodorio.
Situé sur l'île, le village ancestral conservait un statut particulier qui le plaçait directement sous la juridiction d'Athéna. Bénéficiant de tous les avantages de la vie moderne, il figurait la tête de proue de cette terre singulière, où nul n'était censé aborder sans permission. Beaucoup des employés résidaient là, ainsi que leurs familles, mais seuls ceux que le travail appelait au sein de l'enceinte sacrée étaient autorisés à approcher le cœur du Sanctuaire.
Depuis sa résurrection, Aldébaran se rendait régulièrement dans la petite bourgade. Il y fréquentait de plus en plus assidûment la fille d'un des meilleurs cuisiniers régalant les tables du Palais. Sa relation avec cette jeune personne datait de peu avant la guerre contre Hadès. Sa douce amie avait passé les quatre années suivant l'emprisonnement de son âme dans la colonne d'airain, à prier tous les Dieux du panthéon grec pour obtenir sa délivrance. Quand enfin la sanction divine avait libéré les chevaliers, Mélina avait été la première à s'inquiéter du sort du Taureau.
Ils s'étaient retrouvés avec une joie partagée, s'amusant du fait que sa cadette de deux ans fût maintenant son aînée du même nombre d'années. Convaincus qu'ils avaient bêtement gâché leur existence précédente à se tourner autour sans oser véritablement se déclarer, ils étaient rapidement devenus amants. Quatre mois venaient de s'écouler depuis le retour d'Aldébaran, et le lien qui l'unissait à la jolie Mélina se consolidait de jour en jour.
Petite, un peu boulotte, le teint mat, de longs cheveux bleu nuit tressés jusqu'aux reins, une courte frange bouclée, deux grands yeux bruns rieurs, une bouche mutine, la jeune femme n'avait rien d'une beauté fatale. Mais sa gentillesse, son sens de l'humour, sa débrouillardise et sa générosité, en faisait une des personnes les plus appréciées de Rodorio.
Albébaran ne doutait pas qu'il en serait de même au Sanctuaire. Une fois la singularité de leur différence de taille et de carrure gommée par l'habitude, Mélina conquerrait tous les cœurs. Il songeait de plus en plus sérieusement à faire sa demande auprès d'Athéna, pour obtenir l'autorisation d'installer sa maîtresse dans son temple. Il désirait vivre à ses côtés, prouver à Mélina combien elle était importante pour lui. Depuis des âges immémoriaux, et pour des raisons perdues dans les méandres du temps, le mariage était proscrit pour les chevaliers. Rejoindre l'un de ceux-ci pour s'établir en couple dans sa Maison, équivalait néanmoins à la reconnaissance d'une relation officielle.
Le cœur léger et la tête emplie de projets, Aldébaran rentrait de fort bonne humeur d'une nuit passée près de sa dulcinée. De tous les Ors, il était sans doute l'un de ceux qui profitaient le mieux de sa résurrection. Il avait retrouvé un statut, une manière d'organiser son existence en se rendant utile aux autres, des amis, et celle qu'il jugeait être son unique véritable amour. Face à son bonheur, il aurait aimé que tout le monde puisse respirer au moins un peu de sérénité, et il s'attristait des difficultés vécues par quelques-uns. Il s'inquiétait notamment pour les ex-renégats. Le retour des quatre premiers chevaliers perdus datait de plus de trois mois, et rien n'était toujours réglé pour certains.
Shura avait repris un semblant de vie normale, mais le pire aveugle se serait aperçu que l'évitement continuel de la Vierge à son égard lui posait un réel problème. Après un moment de surprise, puis de peine, le Capricorne commençait à manifester des signes d'agacement certain, qui ne faisait que rendre Shaka encore plus fuyant. En surface, ce dernier demeurait d'une indifférence qui frisait l'indélicatesse lorsque quelqu'un tentait de lui parler de Shura. Mais il ne fallait pas être devin pour remarquer que le sujet lui pesait, et qu'il s'enterrait dorénavant dans un isolement intérieur qui n'avait plus rien de mystique.
Aphrodite passait le plus clair de son temps à entretenir son jardin et à créer de nouvelles roses. À l'égal de Shaka, lui aussi délaissait de plus en plus souvent la compagnie humaine. C'était à peine si on l'apercevait aux entraînements. Au point que Shion avait dû le sommer de s'y illustrer un peu plus activement. Mais il ne s'y rendait visiblement qu'en traînant les pieds.
Quant à Saga, s'il avait pu se transformer en courant d'air, il y aurait longtemps que quiconque ne le verrait plus. Malgré la réapparition de son cosmos à l'intérieur du Sanctuaire, il avait d'abord dû combattre durant près de deux semaines la forte fièvre qui accompagnait son retour. Depuis, il avait sombré dans un état de dépression d'où rien ne parvenait à le faire émerger. Kanon avait beau faire le maximum pour le soutenir, le raisonner et tenter de le ramener vers les autres, il n'acceptait de participer aux réunions que contraint et forcé, et il n'ouvrait la bouche qu'en cas de nécessité absolue.
Death Mask était bizarrement celui qui s'en tirait le mieux. Sitôt rentré, il avait décidé de reprendre en main l'organisation et la mise en condition physique des gardes du Sanctuaire, au grand dam des intéressés. Les premiers jours d'émoi passés, ses malheureux élèves avaient dû reconnaître son efficacité, et le fait qu'il faisait même preuve d'une étonnante pédagogie. D'un caractère toujours aussi imprévisible et porté aux réparties particulièrement acerbes, sa vindicte semblait néanmoins s'être assagie, pour ne s'abattre que sur les cas vraiment sujets à caution.
Le Cancer avait également réussi à surprendre agréablement tout le monde, en demandant que dorénavant, en dehors de ses missions ou des représentations officielles, on l'appelât par son véritable prénom : Angelo. Doucement, mais sûrement, il finissait par se faire apprécier de ses nouveaux subordonnés. Vis-à-vis de ses frères d'armes, il conservait une réserve neutre, qui ressemblait à de l'observation attentiste. Aldébaran y décelait de l'ironie amusée, à travers laquelle il les incitait à faire le premier pas. Chose accomplie en ce qui concernait Shion, Dohko et lui-même.
Restait le souci Camus…
Nonobstant sa bonne humeur, Aldébaran ne put retenir un soupir proche du découragement. Ils avaient beau déployer leurs meilleurs hommes, ratisser en long, en large et en travers la Russie tout entière, passer au peigne fin toutes les informations, interroger de nombreuses personnes, extrapoler dans des directions improbables, malgré tous les moyens mis en œuvre joints et leur bonne volonté, le Verseau était toujours introuvable. Si les nouvelles rapportées par Milo attestaient de la dangerosité de ceux qui l'avaient enlevé, leur silence demeurait un mystère.
Ce rapt préoccupait le Taureau. Privé de sa mémoire et de son cosmos, Camus devait se retrouver dans une situation non seulement ingérable, mais critique. À quoi pouvait-il bien être utile à ses ravisseurs dans les conditions actuelles ? Si l'armure n'avait pas été là pour les contredire, certains l'auraient donné pour mort. Et plus le temps s'écoulait, et plus l'échéance annoncée par Hadès approchait. Une menace supplémentaire si on ne le rapatriait pas rapidement.
Face à l'opacité de la disparition du Français, quelques-uns commençaient d'ailleurs à murmurer que le Seigneur du Royaume des Morts n'était pas à une trahison près, qu'il avait déjà envoyé ses hommes pour s'en saisir, et que ceux-ci n'attendaient plus que la date fatidique pour l'exécuter. Shion avait clairement objecté à ses chevaliers qu'il trouvait cette rumeur stupide, mais devant l'enlisement de leurs recherches, il se mettait lui-même à ne plus savoir que penser.
Ces derniers mois leur avaient également appris à cohabiter avec un Scorpion particulièrement susceptible, et en proie à des flambées de colère difficilement gérables. Trois fois au moins, les exercices d'affrontements dans les arènes avaient failli dégénérer pour un simple mot mal interprété. Milo s'enflammait pour un rien, et il apparaissait évident pour tous que le mieux était de s'abstenir de parler de Camus. Le sujet était si sensible pour le Grec, qu'il en devenait presque tabou.
Perdu par ses pensées, Aldébaran arriva rapidement au premier temple. Mü était habituellement matinal, et il devait déjà être à l'ouvrage dans son atelier. En songeant à son ami, un nouveau souci accapara les réflexions du Taureau. Cela faisait maintenant des semaines que, sous le prétexte d'assurer la remise en état des armures, le Bélier évitait tout le monde. Poussant un soupir désolé, le Brésilien enfla légèrement son cosmos pour signaler son passage à l'Atlante.
Debout depuis trois heures du matin pour cause d'insomnie chronique, Mü eut à peine conscience qu'Aldébaran traversait son temple. Fatigué par une nuit au sommeil morcelé et trop court, mais incapable de se rendormir, il préférait s'occuper l'esprit à s'échiner sur les armures détruites, plutôt qu'à ressasser une contrariété dont il n'avait toujours pas la clé.
D'un regard las, il contempla les caissons déposés à même le sol. Nul autre que lui n'était apte à apporter une restauration optimum. La tâche était immense, et il lui était impossible de réparer plus d'une protection sacrée à la fois. Alignées par terre, celles auxquelles il ne pouvait pas se consacrer paraissaient orphelines, et cela lui serrait le cœur. Désabusé, il songea aux derniers évènements.
Il s'était mis à l'ouvrage dès le lendemain de leur seconde réunion avec Athéna, il y avait de cela un peu plus de quatre mois. À ce moment-là, il était loin d'avoir retrouvé l'intégralité de sa forme physique et personne ne lui avait demandé de s'employer à ce travail d'Hercule aussi rapidement. Encore moins Shion, qui se doutait parfaitement de la somme de fatigue que la restauration des douze armures allait représenter.
Son initiative découlait d'un altruisme et d'une prévoyance courageuse, mais c'était également un moyen détourné de court-circuiter l'obligation de croiser trop fréquemment ses frères d'armes. Vaillamment, il se concentrait sur sa tâche. Jusqu'au jour où, le Grand Pope avait eu l'idée saugrenue de l'adjoindre à Kanon pour s'occuper du retour de Saga. Cet intermède dans son labeur lui avait permis de vaincre ses réticences vis-à-vis de l'ex-Dragon des Mers, et d'apaiser en partie sa colère irraisonnée à l'encontre de Saga. Mais il était demeuré inefficace à chasser en totalité la rancœur indéfinissable qui le saisissait à chaque fois qu'il rencontrait ce dernier.
Autour de lui, tous s'employaient dorénavant à rechercher le Verseau. Mü participait à ce sauvetage à sa manière, en aidant Shion à contacter par télépathie les chevaliers dispersés sur le terrain. Tâche ardue et épuisante s'il en était, les dons psychiques des uns et des autres formant le grand écart sur une échelle de un à dix. Renouant avec son ancien rôle de médiateur, il était aussi intervenu plus d'une fois pour calmer la rage du Scorpion, lorsque la fatigue et le dépit de ne pas avancer prenaient le pas sur celui-ci. Le reste du temps, il le passait dans son atelier.
La logique aurait voulu qu'il réparât les armures en fonction de la probabilité de leur utilisation, qu'il s'occupât en premier de celles des Ors épargnés par la sanction d'Hadès, qu'il se consacrât ensuite à celles des quatre chevaliers perdus dont on avait retrouvé la trace et qu'il terminât enfin par celle du Verseau.
Le premier jour, il avait disposé sur la solide table en bois qui lui servait d'établi, les sept premiers caissons répondant à des critères de priorité. Précautionneusement, il les avait alignés, laissant une égale distance entre eux, avant de reculer de quelques pas. Puis, il les avait regardés avec tristesse, notant le délabrement de chacun. Il allait devoir faire un tri.
Caressant avec tendresse sa propre armure, il l'avait éliminé d'office. Il avait ainsi commencé à travailler sur celle du Taureau, avant de s'attaquer à celle de la Balance, puis de continuer avec celle de la Vierge. Il lui avait fallu plus de trois mois pour parvenir à restaurer ces trois-là. Dans l'intervalle, les quatre premiers chevaliers perdus avaient été retrouvés et les inquiétudes pour le Verseau se mettaient à enfler.
Poursuivant sa tâche, son quatrième choix s'était porté sur l'armure du Scorpion. Mais alors qu'il effleurait de son cosmos le caisson de la protection sacrée du huitième gardien, un écho à peine perceptible avait attiré son attention vers le mur, où il avait entreposé les huit coffrets dont il n'avait pas encore eu le temps de s'occuper. Inexplicablement, les armures mobilisaient leurs dernières parcelles d'énergie pour essayer d'interagir entre elles. Ou plutôt, sept d'entre elles paraissaient vouloir lui désigner la huitième, en auréolant celle du Verseau d'infimes flashs de cosmos. Alignées sur sa droite, les armures réparées du Taureau, de la Balance et de la Vierge s'étaient rapidement jointes à l'étrange manège de leurs sœurs.
La surprise avait muselé le Bélier. C'était la première fois qu'il assistait à cet étonnant phénomène. D'une certaine manière c'était heureux, car c'était également la première fois que les douze armures d'Or se retrouvaient dans un tel état de détérioration. Même lors de la bataille du Sanctuaire elles n'avaient pas été aussi abîmées. Intrigué, il s'était interrogé. L'anomalie avait néanmoins semblé trop brève pour qu'il lui attribuât une importance primordiale. Avant tout concentré sur sa tâche prioritaire, il s'était détourné. S'occuper de l'armure du Verseau en premier aurait été ridicule. Il éluciderait ce mystère, mais auparavant il s'appliquerait à réparer celle du Scorpion.
Mais ce jour-là, il n'avait pas posé les doigts sur le coffret de cette dernière, qu'une vive décharge électrique l'avait dissuadé de poursuivre. Derrière lui, les dix autres armures s'étaient aussitôt remises à vibrer. Incontestablement elles tentaient de lui délivrer un message. Se retournant, il avait réalisé avec effarement que l'armure du Verseau paraissait recentrer sur elle le peu d'énergie que ses semblables lui envoyaient. Comme si elle cherchait également à se manifester, mais que pour l'instant sa puissance était bien trop ténue pour qu'elle y parvînt seule.
Face à cette énigme, une évidence s'était alors imposée au chevalier du Bélier. Pour une raison inconnue, il devait aider l'armure du Verseau. En théorie celle-ci ne pouvait plus interagir avec Camus, mis à part pour signaler sa mort. Mais si cela avait été le cas, elle aurait au contraire semblé totalement s'éteindre.
Cette agitation incompréhensible l'avait interpellé. S'il existait une possibilité pour qu'elle pût les guider, aussi infime fût-elle, il ne pouvait pas la laisser passer. Bafouant délibérément tous les impératifs de la logique, il avait finalement pris en charge l'armure d'Or du Verseau, alors que nul ne savait encore quand son propriétaire reviendrait. Dès qu'il avait installé le caisson sur son établi, tout était rentré dans l'ordre. Le temps de sa remise en état, l'armure était restée coite comme ses sœurs, au point que le jeune Atlante se demandait si la fatigue ne l'avait pas fait rêver.
Et ce matin, au bout de vingt-sept jours de travail acharné, la protection divine du onzième gardien venait enfin de retrouver toute sa splendeur. Posée tel un trophée au centre de la table, elle irradiait d'un faible cosmos attestant de sa fonctionnalité, mais sans rien d'autre de particulier.
Un long moment, Mü l'observa, guettant un signe infime qui eut indiqué une activité anormale. Mais rien. Harassé, il se laissa tomber sur le tabouret le plus proche. Il aurait apprécié de demeurer longtemps dans le silence, mais un martèlement de scandales sur les dalles le prévint de l'arrivée de son disciple.
« Maître Mü, le petit-déjeuner est prêt », l'informa l'adolescent
L'esquisse d'un sourire ourla les lèvres du Bélier. L'adolescent parlait du ton grondeur de celui qui n'acceptera pas que l'on ne tienne pas compte de sa remarque.
« J'arrive Kiki», le rassura-t-il, tout en se redressant pour ranger quelques outils.
Depuis que ses insomnies le levaient au milieu de la nuit, il négligeait régulièrement de s'alimenter en sortant du lit. Son estomac ne réclamait rien à trois heures du matin, et lorsqu'il était en train de travailler, il avait tendance à oublier le temps qui passait. Son retour s'accompagnait donc d'une inversion des rôles dans le quotidien, qui poussait son apprenti à veiller sur lui comme une mère poule.
Un peu agacé au début, Mü avait fini par trouver un réel avantage à abandonner la totalité des contingences de la vie ordinaire. Extérieurement, Kiki se comportait en élève respectueux des règles et de la hiérarchie. Il se pliait toujours à ses enseignements sans broncher, et lorsqu'il lui donnait un ordre il ne formulait jamais aucun commentaire. Le Bélier acceptait d'autant plus facilement de le laisser se transformer en tyran domestique pour la bonne cause, du moment que cela restait entre eux.
Rasséréné par l'affection que lui portait l'adolescent, l'Atlante prit le temps de ranger correctement son matériel.
Patiemment Kiki attendait son Maître. Il venait fréquemment le rejoindre dans l'atelier. À présent Mü lui permettait d'observer ses gestes lorsqu'il travaillait, et il apprenait les premiers rudiments d'un savoir-faire qui d'ici quelques années deviendrait le sien. Mais pour l'instant, mis à part Shion, personne n'était capable d'accomplir son œuvre.
Admiratif, le jeune garçon posa les yeux sur les trois premières armures restaurées. Elles demeuraient entièrement constituées, déployant majestueusement leur forme complète. Installée sur des socles individuels de granite noir, chacune se dressait dans une fausse attitude de neutralité, leurs caissons à leurs pieds. Suffisamment remis de leur fatigue post-résurrectionnelle, Aldébaran, Dohko et Shaka avaient versé sur elles leur tribut de sang les jours précédents. Leur fonctionnalité était entière, et elles rutilaient de puissance et de beauté.
Fier de l'ouvrage de son Maître, Kiki pivota vers la quatrième protection sacrée, encore sur l'établi. Et soudain, il se figea.
« Maître Mü…»
Alerté par le ton déconcerté de sa voix, le Bélier se retourna. Ce qu'il vit l'interloqua à son tour. Pulsant presque imperceptiblement au rythme de son maigre cosmos épuisé, le visage recomposé de l'armure du Verseau laissait couler des larmes.
« Que se passe-t-il Maître Mü ? Pourquoi l'armure pleure-t-elle ? »
La question de Kiki le ramena à la réalité. Le Bélier n'avait pas la réponse. Il suspectait bien un embryon d'explication, mais il n'avait encore jamais été le témoin direct d'un tel phénomène. Dans tous les cas, ce n'était pas bon signe. Il devait immédiatement en référer à Shion.
«Interdit à quiconque d'approcher de cette armure Kiki, c'est un ordre. Et ne parle de ce que tu viens de voir à personne », intima-t-il à l'adolescent avant de quitter l'atelier.
Et sans rien ajouter, il s'engouffra sous les colonnes de son temple. Il réussit à établir un contact mental avec Shion dès qu'il mit le pied sur le grand escalier. Il était tôt, mais il savait que comme lui, son ancien Maître se levait rarement après l'aurore. Informé de la nouvelle, le Grand Pope lui demanda de le rejoindre encore plus vite au Palais. Mü s'exécuta avec une réelle inquiétude. Pour que l'ancien Bélier réagît ainsi, la situation du Verseau devait vraiment être alarmante.
Comme tous les autres, mis à part Milo, le jeune Atlante ne connaissait pas vraiment le Français, mais il souhaitait sincèrement qu'on le retrouvât rapidement. Cette histoire de ravisseurs ne lui disait rien qui vaille. Accaparé par sa préoccupation pour le Verseau, il traversa les onze Maisons qui le séparaient du Palais en prenant à peine le temps de signaler sa présence. Cela n'avait d'ailleurs plus beaucoup d'importance. Depuis leur retour, les allées et venues étaient si nombreuses, que les Ors toléraient un passage totalement informel entre eux.
Un des gardes s'avança vers lui dès qu'il arriva au treizième temple, pour le guider vers l'une des petites salles de réunion privée. Il ne fut pas étonné de constater que Shion l'y attendait. Vêtu d'une simple tunique longue, sa chevelure verte indisciplinée retenue en arrière par un lien, sans son masque, le Grand Pope n'en dégageait pas moins une impression de majesté indéniable, que l'expression soucieuse de son visage renforçait encore. Mü lui avait déjà succinctement expliqué la situation, et ils entrèrent directement dans le vif du sujet :
« Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu que tu travaillais sur l'armure du Verseau ? »
Son aîné lui parlait avec une rudesse peu coutumière et il comprit immédiatement qu'il avait failli quelque part.
« Cela ne m'a pas paru d'une importance capitale, répondit-il, un peu surpris. Il y a longtemps que j'ai appris à exercer ma qualification de forgeron loin de votre contrôle.
— Là n'est pas la question, et tu le sais bien, répliqua Shion, en le fixant d'un regard sévère.
— Après leur première agitation, les armures ne se sont jamais plus manifestées, se justifia-t-il. Tout au moins, avant aujourd'hui.
— Même brièvement, les armures ne se singularisent jamais de cette manière sans une bonne raison, le tança l'ancien Bélier. Tu devrais le savoir. »
Mal à l'aise sous le regard parme, Mü admettait son erreur, et les conséquences de son silence malencontreux l'inquiétaient davantage pour Camus, que la crainte d'une sanction éventuelle à son égard.
« Ce n'est pas une excuse, mais j'étais fatigué, avoua-t-il avec honte. Du coup, quand les armures se sont manifestées, j'ai été incapable d'analyser ce qui se passait.
— Ce n'est pas une excuse, en effet, répliqua Shion avec humeur. Si tu m'avais tenu au courant, j'aurais trouvé le temps de venir t'aider. La remise en état de l'armure du Verseau aurait été plus rapide, et elle aurait pu nous délivrer son message plus tôt.»
Rapidement, Mü évalua le problème.
« L'énergie qui anime cette armure demeure faible, exposa-t-il tout en cherchant une solution. Contrairement à celles du Taureau, de la Balance et de la Vierge qui ont été régénérées, je n'ai pas encore eu le temps de demander à Aioros de venir la fortifier de son sang. Dès que le chevalier du Sagittaire l'aura fait…
— Pour le moment, il est hors de question qu'Aioros s'occupe de lui rendre l'entièreté de sa force », le coupa brutalement Shion.
Cette fois-ci, Mü n'y comprenait plus rien.
« Mais si nous voulons découvrir ce qu'elle cherche à nous dire…
— Ce qu'elle cherche à nous dire, je le sais déjà, l'interrompit pour la seconde fois le Grand Pope. Et toi aussi je pense que tu l'as compris, n'est-ce pas ? »
Le jeune Bélier déglutit avec difficulté. Son ancien Maître avait une façon bien particulière de le punir en l'obligeant à reconnaître les conséquences de ses actes à haute voix.
«Oui, répondit-il, avec une contrariété chagrine. Elle pleure pour son porteur. Les armures ont vécu tant d'horreurs à travers les existences successives des chevaliers qu'elles protègent, que si celle-ci se comporte ainsi, la souffrance du Verseau doit vraiment être intolérable.»
Accablé par ses propres paroles, le premier gardien baissa la tête. Il se sentait responsable du temps perdu. S'il devait advenir le pire à Camus, jamais il ne se le pardonnerait. Touché par sa détresse, Shion se radoucit.
« Tu n'as pas à te culpabiliser. Tu as fait une erreur c'est vrai, mais savoir que le Verseau souffre en ce moment mille morts ne nous aidera en rien à le retrouver. Et concernant cette information, je te demande de te taire. Personne ne doit savoir, tu m'entends.
— Mais…, tenta de protester Mü, en relevant la tête.
— J'ai dit, personne ! tonna Shion. L'annonce de sa condition ne fera qu'en déstabiliser certains. Trop d'implication émotive nuit à l'efficacité. Et je préfère ne pas imaginer la réaction de Milo à cette nouvelle.»
Sur ce dernier point, le jeune Atlante ne lui donnait pas tort. Il détestait devoir taire un fait aussi grave à ses frères d'armes, mais au vu des réactions exacerbées de Milo, il était hors de question de lui en parler. Impossible de l'annoncer au Scorpion sans risquer des répercussions qu'ils auraient sans doute eu beaucoup de difficultés à gérer. Et s'il ne pouvait pas en aviser le Grec, autant conserver le silence vis-à-vis des autres Ors et de Kanon.
Dans l'absolu, Milo admettait mal la cachotterie, mais il ne digérerait jamais celle-ci s'il apprenait que les autres savaient et pas lui. Le Bélier aurait déjà beaucoup de peine pour parer les explications désagréables à venir, alors autant éviter de charger sa barque. Avec un peu de chance, une fois le Verseau retrouvé, cette histoire se noierait dans l'allégresse générale.
Mais son désir de parvenir à échapper à la colère du Scorpion ne l'aidait pas à saisir le pourquoi de l'irritation du Grand Pope. Avide de comprendre, Mü plongea son regard vert dans les yeux parme :
« Alors, qu'elle est la véritable urgence ?» demanda-t-il, en priant pour que ce second point dénouât le premier.
Shion hésitait à lui révéler la totalité de ce qu'il savait. Son disciple l'interrogeait avec l'attente confiante de l'apprenti qu'il avait été autrefois, et cela le satisfaisait. Mais n'était-il pas prématuré de lui dire que, quelle qu'en fût déjà la portée, les souffrances du Verseau se démultipliaient sous l'influence de l'élément dissonant rattaché à sa Maison. Élément qui s'était réactivé quand il avait perdu dans les limbes ce qui lui assurait jusque-là d'échapper à cette malédiction. Pour le bien de Camus il avait espéré qu'Athéna se trompait, mais cette fois, c'était indubitable. Le jeune homme se débattait bel et bien dans les rets d'une machine à le broyer dont il n'avait même pas conscience. La réaction de l'armure le prouvait.
Mü ignorait tout des dissonances reliées à chacune des Maisons du Zodiaque. En théorie, il aurait dû l'en instruire durant sa formation. Mais il n'avait pas eu le temps de le prévenir avant de mourir, et l'agitation actuelle régnant au Sanctuaire ne lui avait pas permis de remédier à cette lacune. Parler de ces handicaps n'avait rien d'anodin. Expliquer un tel processus devait se faire en phase d'apaisement, sous peine de fragiliser l'unité de cet enseignement.
Pour son disciple, la découverte de ce secret tombait au plus mauvais moment. Et malgré les risques, Shion jugea qu'il était encore trop. Même si, à cause de son silence, la menace de voir son apprenti être pris lui-même dans le piège tendu par l'élément discordant rattaché à la Maison du Bélier était grande.
Shion prit garde à ne pas montrer la compassion qu'il ressentait pour son élève. Car bien que celui-ci n'en ait pas conscience, la situation de plus en plus délicate de Camus allait immanquablement avoir des répercussions sur lui. En y réfléchissant, le Grand Pope se demandait si la colère que Mü éprouvait à l'encontre de Saga n'était d'ailleurs pas le signe que la machine à détruire était déjà en marche du côté de la première Maison.
Retenant un soupir d'inquiétude, il préféra se contenter de lui parler du problème lié à l'armure. Un moyen à la fois décalé et crucial pour commencer de compléter les failles de son enseignement.
« Tu sais beaucoup de choses concernant les armures, commença-t-il, mais l'interruption brutale de ta formation ne m'a pas permis de tout t'apprendre. Je n'aurais néanmoins jamais imaginé devoir la poursuivre dans de telles conditions. Si je me suis emporté contre toi, c'est parce que la raison de la réaction de l'armure va au-delà de la souffrance qu'elle ressent chez son porteur. Elle nous adresse une mise en garde.
— Une mise en garde, répéta Mü lentement. J'ai du mal à vous suivre. Je sais que les armures sont émotionnellement fortement attachées à leur porteur. Qu'elles s'imprègnent de leurs sentiments et qu'elles les rejoignent spontanément en cas de danger lorsque leur lien de cosmos est intact. Mais là, vous êtes en train de me dire qu'elles… qu'elles mettent en place une réelle réflexion ?
— En quelque sorte, oui, confirma Shion. Mais les armures ne s'expriment pas de la même manière que nous. Leurs sentiments restent basiques, même s'ils peuvent néanmoins être très forts. Elles sont capables de mettre en place des sortes de constructions mentales, mais dépourvues de la complexité de toute analyse. Pour elles, tout est blanc ou noir. Elles ne connaissent pas de compromis. À cela s'ajoute le fait que les armures demeurent toujours liées à Athéna, et donc à un certain sentiment de justice. Si elles pensent que l'on fait inconsidérément du tort à leur porteur, elles peuvent réagirent très violemment.
— Et ? l'incita à poursuivre Mü, qui tout en apprenant devinait qu'il n'allait pas aimer la suite.
— L'amure du Verseau pleure la douleur de son porteur, mais il y a plus. Elle est en colère. Et pour que les autres aient réagi en la soutenant, c'est qu'elle est parvenue à les convaincre que nous n'agissons pas comme il se doit. S'il devait arriver le pire au Verseau elle serait capable de toutes les retourner contre nous. Et nous n'avons pas besoin de ça en plus en ce moment. C'est pourquoi tu ne dois pas demander à Aioros de la régénérer. Pas tant que nous n'aurons pas retrouvé Camus, ou que nous ne saurons pas ce qui lui ai réellement arrivé. Si nous ne parvenons pas à le sauver, il faut que nous puissions neutraliser son armure. Et pour ça, elle doit demeurer vulnérable. »
Doucement, Mü assimilait ce qu'il venait d'apprendre et il avait peur de comprendre.
« D'accord, acquiesça-t-il. Je cerne mieux le problème maintenant. Mais en partant du postulat que les armures réagissent en fonction du ressenti de leur propre porteur, si celle du Verseau estime que nous ne nous comportons pas comme il se doit, et qu'elle soit parvenue à le laisser croire aux autres, ce serait en fait parce que Camus pense que…»
Effaré par la monstruosité de ce qu'il allait dire, le Bélier s'interrompit. Il posait à présent un regard presque suppliant sur son ancien Maître, espérant que celui-ci le démentît.
«Que nous sommes à l'origine de ce qui est en train de lui arriver, acheva Shion, en allant dans le sens exact qu'il craignait. Oui. Et cela dure malheureusement déjà depuis un certain temps.
— Mais enfin, qui serait assez tordu pour lui laisser croire une telle chose ? s'exclama le premier gardien, sans parvenir à contenir la colère qu'il ressentait face à tant de noirceur perfide. Le témoignage des autres nous a clairement prouvé que leur amnésie laissait parfois échapper des souvenirs fugaces. Sans savoir qui il est, Camus doit donc malgré tout se douter qu'il n'avait pas une vie ordinaire. Ceci joint à la récurrence de ses cauchemars, il doit être totalement perdu là !
— J'ignore qui pourrait lui en vouloir à ce point, soupira Shion avec tracas. Mais c'est une personne parfaitement informée de qui nous sommes. D'autre part, ça élimine Hadès des suspects. S'il était à l'origine de ce mensonge cruel, il n'aurait pas hésité à intervenir de la même manière avec les autres, et nous n'aurions retrouvé personne. Le Dieu des Enfers peut être imprévisible sur certains côtés, mais il n'agit jamais dans la demi-mesure.»
Effondré par ces révélations, le Bélier se promit de tout faire pour aider son frère d'armes une fois qu'il serait de retour parmi eux. Et tant pis s'il devait affronter la jalousie possessive de Milo. Mais arriveraient-ils à atteindre le Verseau avant qu'il ne fût trop tard ?
« Et maintenant, que fait-on ? » demanda-t-il.
Il conservait le secret espoir que Shion avait au moins l'embryon d'une solution.
« On continue de chercher, répondit simplement celui-ci d'un air sombre. Et il est évident que tu gardes pour toi les informations que je viens de te donner. Elles doivent essentiellement te servir à rassurer les armures. Va, il est temps que tu apprennes à nouer le dialogue avec elles.»
Resté seul, Shion retourna dans la salle centrale qui servait de quartier général à tous ceux qui s'activaient sur la disparition du Français. Il était encore tôt et personne n'occupait les lieux. Il put ainsi tout à loisir passer vérifier le travail de chacun. Il avait besoin de s'imprégner de tous les renseignements collectés, de s'immerger au sein de chaque piste. Ce n'était pas possible qu'il n'ait pas oublié quelque chose. Il devait trouver un élément pour avancer. Secourir Camus devenait une urgence. Il fallait absolument qu'il le sortît de ce piège avant qu'il ne l'anéantît.
Furieux de la façon dont on osait traiter l'un de ses hommes, l'Atlante plaqua sans délicatesse le paquet de feuillets qu'il venait de lire sur un bureau. S'il parvenait à mettre les mains sur les ravisseurs du Verseau, il se ferait un plaisir d'user d'une justice proportionnelle à la barbarie dont ceux-ci accablaient son chevalier. Il n'admettait pas que l'on profitât ainsi de la vulnérabilité d'un des siens, pour le soumettre à des tortures qui, à terme, finiraient par le détruire plus sûrement que la mort.
Au bout d'une demi-heure de recherches infructueuses, il dut se rendre à l'évidence. Tout ce qu'il était humainement possible de faire était déjà exploité pour retrouver Camus. Tout, à un détail près. Il existait peut-être un moyen détourné de localiser le Verseau. En songeant à cette éventualité, le Grand Pope quitta rapidement la pièce. Son idée était sans doute un peu singulière, mais il ne devait négliger aucune piste. Il allait rejoindre de ce pas le seul à pouvoir la mettre en pratique.
Note de fin : Première publication juillet 2010 - Chapitre modifié en janvier 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 760 mots de plus).
