Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angs
Résumé du précédent chapitre (Les atermoiements de la Vierge) : Shion va trouver Shaka. En arrivant au sixième temple, il constate à plusieurs signes que la Vierge vit de plus en plus difficilement sa résurrection, et il craint que l'Indien ne se soit lui-même laissé piéger par l'élément dissonant de sa Maison. Le Grand Pope est à présent certain que ce mal touche non seulement Camus et Milo, mais aussi Saga et sans doute Mü et Aphrodite. La conversation s'oriente d'abord sur Camus. Shion parle des larmes de l'armure et de leur signification, en intimant à Shaka de garder le secret. Il pense que le désespoir peut pousser Camus à se tourner vers la prière et il demande à la Vierge de le rechercher en employant la voie mystique. Avant de prendre congé, il interroge Shaka et le met en garde contre le danger inhérent à sa Maison. Aiolia et Marine déplorent également les problèmes que rencontrent encore certains d'entre eux. Le lion confie à son aimée que le lendemain il défiera la Vierge pour obtenir une réaction de sa part, et peut-être une réponse quant à la colère que celui-ci semble toujours nourrir contre lui.
CHAPITRE 13 : CHOIX ET REMISES EN QUESTION (mise à jour 7 février 2015)
Depuis peu, Zoltan avait repris contact avec son commanditaire. Ou plutôt, « elle » s'était arrangée pour l'informer qu'il était temps de mettre en place la deuxième partie de leur plan. Sans avoir besoin de la rencontrer, le balafré savait qu'il devait se rendre au Sanctuaire d'ici quatre jours pour y aborder avec Camus.
Trouver et convaincre le passeur officiel de les mener sur l'île ne seraient pas difficile. Il se fiait à ses souvenirs d'ancien apprenti, et la compagnie du Verseau allait se transformer en sésame. Le batelier serait sans doute d'autant plus facile à tromper, que d'ici là sa complice se serait débrouillée pour parler de lui à Shion. La connaissant, elle allait égrener une histoire qui ferait de lui un enfant prodigue. Nul doute qu'il serait attendu avec impatience, et que les conditions qu'il exigeait pour se présenter seraient acceptées.
Le Grand Pope avait beau être malin, compte tenu de l'actuelle situation de son onzième gardien, Zoltan était sûr qu'il avalerait la ligne et l'hameçon. Tout au moins, durant les premières heures. Mais il n'en fallait pas davantage au balafré. Ensuite, si tout se passait comme il l'espérait, Camus deviendrait son meilleur bouclier. Même si Shion finissait par se douter de y quelque chose, sans l'aval du Verseau, il ne pourrait rien faire. Son plan était sans faille.
Restait un dernier élément à mettre en place. Préparer Camus à basculer d'une réalité à une autre, en lui interdisant d'échapper à son contrôle. Il y travaillait déjà depuis plusieurs jours, et il se congratulait de ses progrès. L'esprit du Français était si affaibli, qu'il le tenait totalement sous influence. Encore un ou deux petits détails à régler, et tout serait parfait. En ouvrant la porte de la cellule, un sourire de satisfaction fleurit sur sa figure. La vue de son prisonnier lui assurait qu'il allait gagner.
Pratiquement recroquevillé en position fœtale dans l'angle du mur, Camus avait à peine relevé la tête en entendant la serrure se déverrouiller. Plus pâle qu'à l'accoutumée, son visage luisait d'une sueur glacée, alors qu'il tremblait visiblement de froid. Entortillée autour de son corps, la mince couverture qui lui servait de vêtement le réchauffait à peine, et il n'avait même plus la force de grimper sur sa couchette pour s'isoler de la température glaciale du sol.
Zoltan adorait le spectacle qu'il avait sous les yeux. Avec amusement, il vit le Verseau se mordre l'intérieur des lèvres pour tenter de masquer ses claquements de dents. Il prenait également sur lui pour dissimuler l'expression de torture physique qu'il avait un instant entraperçue dans son regard. Se délectant, le balafré s'avança dans la pièce en affichant un air faussement bienveillant.
Cela faisait cinq jours maintenant qu'il privait le Français de la drogue issue de son index. Au bout de trois, les effets du manque commençaient sérieusement à se manifester. En théorie, il en fallait sept pour espérer se désintoxiquer de manière brutale. Mais jusqu'à présent, il n'avait jamais permis à une de ses victimes de vivre suffisamment longtemps pour savoir s'il existait une possibilité réelle d'y arriver.
Camus entrait dans la phase la plus critique. Celle où le plus petit mouvement déclenchait des souffrances intolérables, où la plus infime égratignure irradiait comme une plaie à vif, où même vide, son estomac lui donnait d'insoutenables nausées avant de se retourner dans un effort qui le laissait totalement pantelant. Et c'était sans compter avec les traces de coups d'Alexei. Une fois de plus, la brute s'était surpassée. Les bleus s'additionnaient en larges plaques, dont certaines se couvraient de croûtes purulentes.
S'il n'intervenait pas rapidement, Zoltan se doutait que la simple douleur finirait par tuer son prisonnier. S'avançant d'un pas aussi peu hâtif que menaçant, il s'accroupit aux côtés du Verseau. Le regard éteint, celui-ci surveillait ses moindres gestes. Ce rapprochement semblait lui peser. Au dernier moment, il tenta de soustraire son visage à sa vue, mais le balafré passa une main ferme sous son menton pour l'empêcher de reposer la tête sur ses genoux. Par un incroyable effort de volonté, le Français parvenait toujours à bloquer la majeure partie de ses émotions et il voulait être certain qu'il comprendrait la portée de ses paroles.
« Serais-tu en manque de quelque chose Camus ? » demanda-t-il, en laissant glisser son ongle noir le long du cou de sa victime.
Comme il s'y attendait, son prisonnier se contenta de garder un silence défensif et une figure exempte de toute expression. C'était un adversaire valeureux, et Zoltan allait encore plus apprécier de le contrôler lorsque sa mémoire lui serait rendue.
« Ne t'avais-je pas prévenu, poursuivit-il sur le ton d'un monologue doucereux. Je suis, et je demeurerai le seul, à pouvoir te donner un peu de répit. Ou devrais-je dire, de plaisir ?... La drogue synthétisée par mon corps peut tuer ou rendre entièrement dépendant. Mais dans les deux cas, la douleur qu'elle procure devient vite intolérable. Douleur de l'agonie de celui qui en prend trop et qui y succombe, ou douleur du manque de celui qui l'a goûtée modérément et en est brusquement privé. Tu vois, je crois que je te suis devenu indispensable. À présent, difficile de te passer de moi, même quand tu auras retrouvé la mémoire.»
Une brève lueur d'intérêt traversa le regard à moitié voilé par la souffrance, et Zoltan sut qu'il allait obtenir ce qu'il désirait.
« Car tu vas retrouver la mémoire Camus, reprit-il, en détachant bien ses mots. Dans très peu de temps. Et tu vas même comprendre beaucoup de choses. Mais la plus importante, c'est qu'il va te paraître évident que nous devons rester liés par nos silences respectifs.»
Agrippant brutalement la nuque du Français, il força celui-ci à plonger ses yeux dans les siens. Indifférent au hoquet de douleur qu'il venait de lui arracher, il enchaîna :
« Écoute-moi bien, car je ne le répéterai pas, et je sais que tu es encore suffisamment conscient pour bien entendre. Tu vas découvrir que je t'ai trompé et tu désireras certainement te venger. Ou si tu ne le fais pas, d'autres voudront le faire à ta place. Alors réfléchis bien avant à ce que je te propose. Je vais te ramener dans un lieu où tu ne seras plus en butte aux tourments d'Alexeï et d'Ilya. Un lieu où moi aussi j'ai décidé de vivre en toute tranquillité. Je ne te toucherai pas, mis à part pour te procurer la dose de poison quotidienne dont tu as maintenant besoin. Ce qui t'évitera de t'effondrer lamentablement sous le regard de ceux qui te connaissent. »
Désireux de le laisser s'imprégner de ses paroles, Zoltan se tut un instant. Camus avait beau se blinder, l'incompréhension et un timide espoir se lisaient soudain dans son regard. Satisfait, il reprit d'un ton faussement conciliant :
« D'autre part, je te sais suffisamment fier pour ne pas souhaiter que tout le monde apprenne ce que tu viens de vivre. Je peux me taire. En contrepartie, je ne demande que ton propre silence. D'ailleurs, tu reconnaîtras que je ne t'ai jamais fait le moindre mal. Je n'ai cherché qu'à te soulager. Mais comme je n'ai qu'une confiance limitée en toi et que je sais que tu es malin, j'ai prévu une seconde clause à notre contrat. Les enfants vont nous accompagner. »
Les yeux saphir se ternir, preuve que le Français ne prenait pas sa menace à la légère
« Ils seront dispersés dans trois endroits différents, poursuivit plus durement Zoltan. De manière à ce qu'à aucun moment ils ne puissent être rassemblés. Il faut que tu saches que je n'ai rien contre toi. Je ne fais qu'obéir aux ordres de ton véritable ennemi. Et crois-moi, celui-ci n'hésitera pas à les sacrifier s'il te venait à l'idée d'essayer de donner une version différente de l'histoire que nous allons raconter. »
Et pour faire bonne mesure, il obligea le Verseau à répondre en resserrant sa prise :
« Tu m'as bien compris ? »
Retenant une plainte sous la poigne qui lui brisait presque la nuque, Camus acquiesça d'un battement de cils.
«Très bien, ronronna presque Zoltan, en le relâchant. Prépare-toi à les accueillir, alors.»
À l'extérieur, de nombreux bruits de pas se rapprochaient et le balafré se releva. Le timing de ses associés était parfait. Alexeï et Ilya arrivaient avec les enfants.
Tant bien que mal, le Verseau essaya de s'emmitoufler un peu mieux dans sa couverture. Il avait pris l'habitude de vivre nu, mais il ne tenait pas à donner aux gamins une image encore plus pitoyable de lui-même. Il tremblait tellement que Zoltan dut l'aider à poser l'un des pans sur son épaule. L'absurdité de ce geste à la limite de la moquerie l'emplit de rage, et le masque d'indifférence qu'il avait plus ou moins réussi à conserver jusque-là vola en éclats. Malgré la souffrance qui n'épargnait aucune parcelle de son corps, il releva la tête pour darder sur son geôlier des yeux assombris par toute la haine qu'il avait accumulée à son égard. Le balafré répondit d'un regard amusé. Il paraissait particulièrement apprécier le spectacle et la situation.
Le tour de clé dans la serrure retint Camus de tenter quelque chose qu'il aurait pu regretter. Alexeï entra, poussant devant lui la blonde Irina et le petit Sergueï. Une fois à l'intérieur, il immobilisa les deux enfants en les maintenant fermement par un poignet. Ilya le suivait, accompagné du jeune Yannis, qu'il contraignit de la même manière.
Face à ses visiteurs, le Français se redressa du mieux qu'il put contre le mur. Serrant les dents pour ne pas gémir, il étendit à demi ses jambes en avant dans un effort épuisant pour sembler moins endolori. Les enfants ignoraient les tortures exactes auxquelles on le soumettait, du moins l'espérait-il, et il ne tenait pas à les effrayer davantage. Il souhaitait simplement que le froid qui régnait en permanence dans ce sous-sol expliquât à lui seul les tremblements incoercibles qui le saisissaient par moment.
Apeurée, la petite fille retenait difficilement ses larmes. Yannis balayait avec angoisse les protagonistes du regard, en essayant visiblement de comprendre la raison de ce rassemblement. Seul Sergueï conservait un calme au-dessus de son âge. Les yeux fixés sur le Verseau, il ne laissait rien paraître, mais Camus avait la désagréable impression de ne pas parvenir à le tromper sur son état.
« Bien, commenta Zoltan comme s'il se trouvait dans une réunion mondaine. Maintenant que nous sommes tous là, nous allons pouvoir nous mettre d'accord. Les enfants, je sais que l'ennui de votre cellule vous pèse. Réjouissez-vous. Vous allez voyager. Dès ce soir, deux d'entre vous vont partir pour la Grèce où une personne de confiance vous réceptionnera. Là-bas, une nouvelle vie vous attend. Un avenir assuré, un toit au-dessus de vos têtes, à manger à tous les repas et un lit où dormir tous les soirs. Irina et Yannis, vous serez les premiers à bénéficier de cette chance. Alexeï vous accompagnera jusqu'à d'Athènes. Quelqu'un prendra son relais à l'aéroport, et vous suivrez bien gentiment cette personne. Sergueï restera ici pour le moment. Yannis, Irina, n'êtes-vous pas heureux? Vous allez prendre l'avion. »
Ses grands yeux gris reflétant son affolement, la petite Irina tourna son visage fin vers Yannis. Elle se rangerait visiblement à sa décision.
Totalement déconcerté par ces paroles, l'adolescent roux jeta un regard hésitant vers Camus. En l'occurrence, il savait que celui-ci ne pouvait pas lui venir en aide, mais il espérait un signe qui lui indiquât la marche à suivre. Le Verseau répondit à sa demande muette en inclinant brièvement la tête. Reconnaissant, Yannis lui adressa un léger sourire, tout un retenant un soupir inquiet. Les yeux glacés du français exprimaient une brisure inhabituelle qui lui serrait le cœur.
« Et que va-t-il arriver à Sergueï et à Camus ? osa-t-il demander à Zoltan, en rassemblant tout son courage.
— Ils vous rejoindront dans quatre jours. Tu as ma parole.»
Malgré la peur que lui inspirait cet homme, le jeune garçon sentait bizarrement qu'il pouvait accorder fois à ces derniers mots. Le balafré était un monstre, mais il obéissait à son propre code d'honneur, dont Yannis pressentait que la parole donnée était l'un des piliers.
« D'accord », marmonna-t-il, en priant pour faire le bon choix.
Le visage de Zoltan s'épanouit de satisfaction. Tout se mettait en place impeccablement.
« Il ne vous sera fait aucun mal, reprit-il, en dévisageant avec insistance chacun des enfants. À la condition que vous ne parliez jamais de ce que vous avez vu ici. À personne ! »
Soucieux d'être bien compris, il leur accorda quelques secondes pour s'imprégner de cet interdit avant de poursuivre :
« Dans le cas contraire, je me fâcherai vraiment très fort. Par exemple, je pourrai faire du mal à cette gentille blondinette », menaça-t-il, en désignant la fillette visiblement terrorisée.
La pâleur de ses trois jeunes auditeurs lui prouvait qu'ils assimilaient parfaitement ses paroles. Satisfait, il enchaîna en s'adressant directement à Yannis, lui intimant implicitement de faire régner l'ordre :
« Je pourrais également men prendre à toi, ou à Sergueï lorsqu'il vous rejoindra. À moins que je ne punisse votre ami ici présent », termina-t-il en en pointant du doigt le Verseau.
Et pour démontrer qu'il ne plaisantait pas, il saisit à pleine main une poignée de cheveux sur le haut du crâne du Français, le forçant ainsi à rejeter la tête en arrière. Ce mouvement n'avait rien eu de particulièrement violent, mais soumis aux douleurs qui le torturaient, Camus ne put retenir un cri.
Cette agression gratuite eut le don de balayer la peur de Sergueï. Instantanément, il se contorsionna comme une anguille pour se glisser entre les mains d'Alexeï. Réussissant à se libérer, il s'interposa aussitôt entre le Verseau et Zoltan.
«Laissez-le tranquille ! »s'exclama-t-il, en griffant la poigne agrippée à la chevelure.
La surprise et une part d'amusement obligèrent le balafré à relâcher sa prise. Sans se fâcher, il planta son regard noir dans celui du petit Russe.
« Un jour, tu deviendras très fort petit. Mais avant que tu parviennes à me surpasser, je crois que j'en aurai terminé avec lui. »
Camus ne comprit pas réellement ce qui se passa ensuite, mais durant une fraction de seconde, il ressentit une sorte d'aura emplie de colère émanant de l'enfant, auquel s'opposa immédiatement une vague d'énergie plus puissante semblant provenir de Zoltan.
« Qu'est-ce que tu vas faire ? reprit ce dernier, une pointe plus menaçante dans la voix. Essayer de te dresser contre moi ? Tu as peut-être du potentiel, mais il te manque encore un entraînement certain gamin. Et étant ce que tu es, tu peux aisément comprendre qu'il a besoin de ce que je lui donne. Sans cela, il aura mal. Un douleur intolérable même. »
Mais il en fallait apparemment plus pour ébranler la détermination de Serguei. Refusant de bouger, le petit Russe défiait de façon téméraire son interlocuteur du regard.
Cet échange demeurait mystérieux pour le Verseau, mais il n'en appréciait pas le ton, qu'il jugeait menaçant pour l'enfant. Il n'aimait pas que Zoltan s'en prît ainsi aux gamins. Faisant appel à ses dernières forces, il décida de détourner l'attention de leur geôlier sur lui.
« Ça suffit ! articula-t-il avec peine, mais néanmoins autorité.
— Oh, tu viens de prononcer deux mots entiers, railla leur ravisseur en le regardant. C'est merveilleux. Sais-tu que tu n'avais plus ouvert la bouche depuis quatre jours. Et tu te manifestes pour protéger cet enfant en plus. Que c'est chevaleresque. Tu me mâches le travail. Je peux en conclure que tu es d'accord pour que ton silence soit le gage de sa sécurité ?… »
Ces paroles eurent pour effet de susciter une nouvelle bouffée d'agressivité chez Sergueï, qui tel un bouclier, se grandit de toute sa petite taille devant le Verseau. Mais cette fois-ci, son courage eut le don d'agacer Zoltan. Perdant son air de chat matois, l'homme l'invectiva durement :
« Recule, Vermine ! »
Conscient du danger que représentait la colère du balafré, Camus tendit une main tremblante vers le gamin. Sergueï se détendit dès qu'il posa les doigts sur son épaule, mais il ne bougea pas pour autant. Au contraire, il paraissait encore plus déterminer à former barrage.
Camus savait que la partie se jouait à cet instant précis, et le tableau brossé par Zoltan résumait parfaitement bien l'absence d'alternatives qui s'offrait à lui. Si par miracle leur ravisseur ne lui avait pas menti, s'il recouvrait sa mémoire, il n'apprécierait que modérément le jugement que les autres pourraient porter sur ses mésaventures. Il n'était pas non plus certain de pouvoir résister longtemps au manque de drogue sans quémander pitoyablement, et surtout, il ne supporterait pas d'être la cause de tortures infligées aux enfants. Un bilan qui ne pointait vraiment pas en faveur de la rébellion.
« Sergueï, fait ce qu'il te demande », capitula-t-il d'une voix chevrotante.
Les poings serrés à faire blanchir ses petites phalanges, le gamin se décala lentement, non sans jeter un regard déconcerté au Français, qui préféra détourner les yeux. Aussitôt, Alexeï s'approcha pour l'agripper par le bras. Le tirant brutalement en arrière, il le ramena vers la porte. Peu soucieux d'apaiser la situation, le colosse n'avait pas lâché Irina, qui avait dû suivre son mouvement avec terreur. En pleurs, la fillette ne quittait pas Yannis du regard. Toujours sous le contrôle d'Ilya, celui-ci essayait de la calmer en lui murmurant des mots rassurants.
Satisfait de la tournure que prenaient les évènements, Zoltan demanda sèchement aux deux hommes d'emmener les enfants. D'ici trois heures, deux d'entre eux s'envoleraient loin de la Russie, et il se faisait fort de convaincre le troisième de rester tranquille. En attendant, il était temps de procurer une rémission au Verseau. La porte se refermait à peine, qu'il lui plantait sans douceur son ongle à la base de l'épaule et du cou, injectant une dose massive de drogue.
Des milliers de kilomètres plus loin, Shakas s'approchait d'une démarche égale de la grande arène réservée aux entraînements matinaux des Ors. Renouant avec une éthique de vie plus adaptée à sa fonction, il avait passé une partie de la nuit à naviguer au sein du courant des prières exprimées sur la Terre. Étendant ses perceptions au maximum de leurs intensités il était arrivé à canaliser, répertorier et trier de manière pratiquement instantanée, des millions de supplications, vœux ou simples invocations, en quête de l'écho infime de la psyché de son frère d'armes. Il n'avait malheureusement rien trouvé, mais il ne désespérait pas d'obtenir un résultat. L'idée de Shion ne manquait pas d'intérêt. L'ennui, c'était qu'elle s'apparentait à la recherche d'une aiguille dans une meule de foin.
Remisant son inquiétude pour Camus au second plan, l'Indien parvint sur l'aire de lutte avec un détachement qu'il n'avait plus ressenti depuis longtemps. Il se sentait si détendu, que ce fut presque avec affabilité qu'il répondit au salut de Mü et d'Aioros quand il passa auprès d'eux. Travailler assidûment au sauvetage du Verseau endormait admirablement ses atermoiements personnels. Cela ne réglait pas ses propres soucis, mais au moins, cela lui donnait l'avantage de les masquer vis-à-vis des Ors, dont il n'était plus certain de tromper la vigilance.
Du moins le crut-il, jusqu'à ce qu'il vît Aiolia s'avancer vers lui en traversant carrément le champ de combat, où s'affrontaient déjà Death Mask et Dohko. Le Grec marchait droit sur lui, et semblait bien déterminé à l'aborder. Ennuyé, Shaka chercha aussitôt autour du lui un partenaire avec lequel débuter un entraînement avant que le Lion ne l'atteignît. Mais le choix s'avérait délicat.
Remonter les escaliers pour interrompre la discussion entre le Bélier et le Sagittaire aurait été discourtois, et n'aurait servi qu'à trahir son embarras. Mieux valait également s'écarter de Milo s'il ne voulait pas reporter l'attention sur lui. Rentré la veille après un nouvel échec, le Scorpion irradiait l'agacement. Debout, le visage fermé et les bras croisés sur la poitrine, il observait des premiers gradins le combat entre le Cancer et la Balance avec l'envie visible d'en découdre. L'affronter se révélerait sans doute violent et par la même à l'opposé de la discrétion que l'Indien souhaitait conserver.
Un peu plus haut sur sa gauche se trouvait Shura, vers lequel il évita délibérément de se tourner. Il sentait parfaitement l'insistance du regard brun de ce dernier posé sur lui, mais pour rien au monde il ne le désignerait comme adversaire. S'il ne lui était resté que la possibilité de devoir choisir entre le Capricorne et le Lion, il aurait encore préféré se rabattre sur Aiolia. Il se savait terriblement injuste envers l'Espagnol, mais tant qu'il n'aurait pas tranché sa condition vis-à-vis d'Athéna, assainir ce qui le tenait éloigné de Shura ne servirait à rien.
Rapidement, la Vierge passa en revue les autres candidats. Assis à l'écart, Saga n'acceptait de s'entraîner qu'avec Kanon. L'ancien Marina n'était toujours pas arrivé, mais connaissant sa propension à veiller à ce que rien ne contrariât son frère, il était peu recommandé de forcer le Premier Gémeau à le rejoindre sur le terrain. De son côté, Aldébaran venait de se faire aborder par Marine et Shaina. Le sourire épanoui du Taureau permettait de déduire qu'il débutait une conversation agréable, et Shaka n'eut pas le cœur de l'en priver.
Restait Aphrodite. Installé un peu plus bas, celui-ci regardait le combat sans paraître y prêter grand intérêt. Assis, les coudes sur les genoux, le visage reposant sur ses poings fermés, il donnait une impression d'ennui et de tristesse incommensurable. Un peu d'activité ne pourrait que le tirer de son marasme, et la Vierge amorça un mouvement vers lui.
« Shaka ! Attends ! »
L'Indien crissa des dents de déplaisir à l'interpellation directe du Lion. Si sa conversation de la veille avec Shion l'avait mis en garde contre l'incohérence de sa conduite, elle était encore trop fraîche pour qu'il pût parler à Aiolia sans arrière-pensée. Néanmoins, ignorer délibérément le cinquième gardien aurait été pire. S'admonestant au calme, il se retourna avec une lenteur calculée, attendant que le Grec le rejoignît.
« Je devais affronter Kanon en début de matinée, avant qu'il ne s'entraîne avec Saga, l'informa celui-ci, comme s'il amorçait une conversation banale. Mais apparemment il a été retenu et je n'ai plus de partenaire. Ça te dirait de le remplacer ? »
Le regard particulièrement déterminé d'Aiolia lui fit comprendre qu'un non catégorique était inenvisageable, à moins de se lancer dans une explication très convaincante. Ils étaient à présent le point de mire de tous, ce qui n'aidait guère la Vierge dans son désir de passer inaperçu. Refuser ne servirait qu'à susciter de nouveaux commentaires. Et finalement, il ne s'agissait que d'un entraînement, pas d'une conversation. Une réflexion qui n'empêcha pas Shaka d'avoir une pensée désobligeant pour Kanon, qu'il soupçonnait d'être en retard exprès. À vouloir se faire pardonner ses erreurs, l'ex-Dragon des Mers était tout à fait capable de s'être allié avec le Lion sur ce coup-là.
Sans rien laisser paraître, il inclina la tête en signe d'assentiment, avant d'obliquer vers la droite pour prendre l'escalier qui menait directement en bas de l'arène. L'amphithéâtre était grand, et il pouvait accueillir plusieurs combattants sans que ceux-ci se gênent. Pourtant, Shaka vit avec déplaisir Angelo et Dohko interrompre leur échange et aller s'installer dans les gradins. Apparemment son affrontement avec le Lion ne passerait pas inaperçu.
Plus près du terrain, Aiolia était déjà en position. D'un pas assuré, la Vierge se plaça une dizaine de mètres plus loin.
Comme souvent quand il quittait son temple l'Indien portait son armure, alors qu'en temps ordinaire, la plupart de ses frères d'armes s'entraînaient en simple tenue de cuir renforcée. Régulièrement, Shaka renvoyait sa protection sacrée au moment de se mesurer avec l'un d'entre eux, mais il ne le fit pas ce jour-là. Tranquillement posté en face de lui, le Lion rutilait d'or, alors qu'il était habituellement un de ceux qui revêtaient le moins son armure à l'intérieur du Sanctuaire. La Vierge prit immédiatement une position défensive adéquate. Il y avait véritablement anguille sous roche.
L'affrontement débuta. L'adversaire était de taille et l'Indien mobilisa aussitôt son cosmos. Contrairement à ce qu'il prévoyait, Aiolia n'utilisa pas le sien, mais se contenta de lui porter une attaque physique. En une fraction de seconde le cinquième gardien fut sur lui. Profitant d'un instant de flottement, il lui assena une grêle de coups de poings et de pieds précis, qui forcèrent Shaka à reculer.
« Ça, c'est ce qu'on appelle un effet de surprise, murmura-t-il à son oreille alors qu'il passait près lui. Comme celui que nous avons tous ressenti lorsque notre Déesse t'a délibérément pris à parti lors de la réunion nous exposant la condition d'Hadès.»
Désorienté par cette entrée en matière, Shaka commit l'erreur de reporter son attention sur l'expression de son adversaire, au lieu de repositionner sa défense. Le Lion vit immédiatement l'ouverture, et il crocheta sa jambe pour le déséquilibrer. Souple et agile, la Vierge parvint à ne pas tomber en effectuant un saut en arrière.
« Et ça, c'est un coup bas, reprit le Grec un peu plus fort, tout en le dévisageant avec insistance. Comme celui que tu m'as porté en proposant mon nom pour régénérer l'armure de Camus durant cette même réunion. »
Shaka blêmit, mais il préféra ne pas relever l'allusion. C'était exactement ce qu'il redoutait. Alors que durant des semaines il avait évité le Lion en sachant que sa propre colère déformait sa vision de la réalité et pourrait malencontreusement le pousser à porter un coup trop puissant, Aiolia, qui jusque-là gardait une réserve prudente, venait brusquement de basculer dans la provocation. Malgré sa rencontre avec Shion, si le cinquième gardien insistait encore, il n'était pas sûr de conserver son calme. Pas en suspectant le Grec d'une indiscrétion qui, de fil en aiguille, avait dégénéré de manière totalement imprévue avec Athéna.
L'Indien n'eut pas le loisir de se préparer mentalement davantage. Profitant de sa position de force, Aiolia reprit ses attaques physiques avec toute la célérité dont était capable un chevalier d'Or. Un sourire trompeur sur les lèvres, il s'ingéniait à le frôler régulièrement pour lui glisser des allusions personnelles, ramenant à la surface un passé que la Vierge aurait aimé enterrer définitivement.
Une fois encore, le Grec se rapprocha dangereusement pour lui susurrer à l'oreille :
« C'était si difficile de concilier notre amitié avec le simple réconfort d'une âme en souffrance ? »
Bloquant sans trop de difficulté la salve de coups qui suivit, Shaka tenta de se blinder à ces paroles perfides. Il espérait que, accaparé par leur affrontement physique, le Grec se fatiguerait de son c'était oublier l'entêtement dont il pouvait faire preuve.
« Mais non, ajouta celui-ci en amorçant une charge qui le força à reculer. Il a fallu que tu t'investisses au détriment de ce que nous savions. »
L'insistance du Lion commençait sérieusement à fissurer sa patience.
« Au moins, je sais vers qui allait ta réelle sympathie, enchaîna ce dernier, en amorçant une bouffée de cosmos auquel répondit instantanément celui de la Vierge. Pas étonnant que tu te sois ainsi dressé devant Saga quand je désirais le démasquer. Je me trompe ? »
Durant quelques minutes, le combat reprit sans qu'un seul mot fût échangé. Concentré et désireux de corriger la distraction où le plongeaient les paroles de son adversaire, Shaka parvint à son tour à le faire reculer.
Rompant un instant leur joute, Aiolia eut une pensée admirative pour l'Indien. Il devait reconnaître qu'il se maîtrisait admirablement bien, et il regrettait de devoir en arriver là. Mais la situation pourrissait depuis trop longtemps et il était évident que la Vierge en souffrait. Alors, il allait le forcer à énoncer clairement ce qui le dévorait, quitte à détruire définitivement ce qu'ils auraient pu reconstruire.
« Tu manques de franchise Shaka, gronda-t-il. C'est pourtant une qualité que ton armure aurait dû t'insuffler. »
Et frappant le sol de son énergie, le Grec l'obligea une fois de plus à éviter son attaque par un saut.
Pour Shaka, c'était le reproche de trop. Faisant fi de la retenue, il enflamma franchement son cosmos, oubliant que s'il s'était tu à l'époque, c'était justement pour préserver le Lion. S'expliquer à ce moment-là n'aurait servi qu'à infliger une nouvelle blessure à Aiolia, qui n'aurait fait qu'accentuer toutes celles que le cinquième gardien dissimulait déjà vaillamment.
Aujourd'hui, le Lion l'accusait ouvertement d'avoir brisé leur amitié. C'était une chose qu'il pouvait admettre, même si en l'occurrence c'était parfaitement injustifié. Mais devait-il comprendre que sous couvert de « franchise », Aiolia avait véritablement révélé à Athéna certains faits, qui le plaçaient à présent dans une situation impossible ?
Sur les gradins, Marine s'inquiétait. Elle connaissait suffisamment son amant pour deviner qu'il allait provoquer la Vierge jusqu'à la limite de sa résistance. Même si leur fâcherie les avait depuis longtemps éloignés, il avait suffisamment côtoyé Shaka auparavant pour savoir comment parvenir à le déstabiliser. Debout entre Aldébaran et Shaina, elle ne perdait de vue aucun de leurs mouvements. Comme tous les spectateurs, le monologue amorcé par Aiolia ne lui était pas passé inaperçu. Mais il parlait suffisamment bas pour que personne ne l'entendît, ce qui ne manquait pas d'étonner ses frères d'armes positionnés plus près.
Si les phrases assassines accompagnaient certaines tactiques de combat, généralement celui qui les utilisait laissait l'assistance décider de leurs pertinences. Cette discrétion n'entrait pas dans le cadre normal d'un assaut. Cela ne présageait rien de bon. La brutale explosion de cosmos des deux chevaliers sembla donner raison aux plus alarmistes. Maintenant, tous observaient l'affrontement dans l'arène avec une attention décuplée, bien que ne répondant pas aux mêmes critères.
Death Mask et Milo regardaient avec le détachement de ceux qui ne veulent juger que des atouts et des défauts purement techniques des protagonistes, sans s'impliquer davantage. Saga, Aphrodite, Shaina, ainsi que les gardes présents, s'interrogeaient visiblement sur l'origine de ce dérapage subit avec une perplexité croissante, et les risques réels d'un engrenage plus violent. Tout aussi soucieux, Dohko et Mü évaluaient chacun dans leur coin le pour et le contre de laisser les adversaires régler de cette manière leur désaccord. Plus inquiets et conscients du véritable malaise qui perdurait entre les deux chevaliers, Aldébaran et Aioros s'étaient rapprochés. Pour sa part, tout à fait lucide sur la cause de leur dissension, Shura se tenait prêt à intervenir.
Shaka se protégeait à présent de ses sphères de cosmos, tandis qu'il exécutait clairement le Tenpô Rinin, cette mudra qui allait lui permettre de se débarrasser de ses derniers doutes avant d'engager un combat plus sérieux. Prudent devant ses gestes, Aiolia intensifia son propre cosmos. En face de lui, la position apparemment tranquille de la Vierge s'auréolait d'un mouvement d'énergie maintenant perceptible par le moindre garde. Malmenée par le flux de plus en plus actif, sa longue chevelure blonde s'agitait en tous sens au gré d'un vent absent.
Ouvrant soudain les yeux, l'Indien prit la parole pour la première fois, suffisamment fort pour être entendu par les autres :
« Tu m'as trahi chevalier. Tu étais le dépositaire involontaire d'un secret me concernant, et j'avais confiance en toi. Pourtant tu m'as trahi, répéta-t-il de ce ton calme qui le caractérisait aux instants de pire tension. Et il a fallu que tu le fasses au moment où nous étions tous le plus vulnérables. Alors que nous nous trouvions au royaume d'Hadès. Pour cela je vais te punir. Et comme je trouve que ce petit jeu a assez duré, je vais t'immobiliser pour un temps.»
Simultanément, son attaque fusa.
Aiolia se doutait qu'il passerait rapidement à l'offensive, mais pas qu'il utiliserait directement son Trésor du Ciel. Débordé par la puissance de son assaut, le Lion perdit le sens du toucher avant de pouvoir se protéger. Au moins avait-il à présent la certitude que Shaka pensait effectivement qu'il l'avait dénoncé, en informant Athéna juste avant qu'ils ne fussent tous emprisonnés dans la colonne d'airain. Ce qui, en comparaison de sa situation actuelle, était une mince consolation.
« Et maintenant, pour que tu comprennes que je n'ai que faire de toi ou de tes sous-entendus, je vais te priver de la parole en même temps que du sens du goût », poursuivit Shaka, bien déterminé à remettre en place celui qu'il croyait la cause de tous ses soucis.
Dans les gradins, tous les chevaliers s'étaient levés. Plusieurs se portaient déjà vers l'arène. D'une impulsion de son cosmos, Aiolia leur intima de ne pas intervenir.
« Je ne t'ai jamais trahi, tenta-t-il d'apaiser son adversaire. Malgré ma colère, je me suis toujours tu pour protéger ton secret. Et tu le sais. »
La Vierge sembla flotter dans un instant d'indécision. Mais l'élan de sincérité conciliatrice du Grec s'effondra quand il ajouta :
« Si tu remettais les choses en ordres, tu t'apercevrais que sur ce plan c'est plutôt l'inverse qui s'est produit.»
À l'écoute de ce plaidoyer provocateur, Aioros ouvrit de grands yeux. Son frère était-il devenu soudain stupide pour narguer ainsi l'Indien ? Mais loin des considérations de prudence, le Lion savait très bien ce qu'il faisait. Il cherchait simplement à renouer un dialogue brutalement interrompu voilà plusieurs années.
Conscient de sa tentative, Shaka se déroba :
« Il me semble que nous avons déjà eu l'occasion de débattre de la question, répliqua-t-il sans s'émouvoir. Et tu as refusé de me comprendre en me tournant le dos. »
Un souvenir apparemment douloureux pour la Vierge, si les témoins s'en référaient à la brutale intensification de son cosmos. D'ici peu, il passerait de nouveau à l'offensive.
« J'admets avoir fait une erreur, mais je te jure que je n'ai jamais rien dit Shaka ! » se récria le Lion, en gonflant à son tour son flux d'énergie autant pour se protéger que pour préparer sa propre attaque.
Aiolia détestait le tour que prenait leur confrontation, mais cette fois-ci, il répliquerait. Son honneur de chevalier était en jeu. Il ne s'avouait pourtant pas vaincu, et il poursuivit sans colère :
« Néanmoins, pour que tu m'en veuilles à ce point, il a dû se passer quelque chose de plus grave qu'une soi-disant indiscrétion de ma part. Tu ne me feras pas croire que ton seul souci se centre sur un « ragot ». Tout le monde a remarqué que tu n'es plus le même en ce moment. Parler de ce qui te gêne vraiment te libérerait », acheva-t-il avec force, alors que l'air autour d'eux se saturait d'un cosmos qu'ils retenaient encore.
Une fraction de seconde, la Vierge parut hésiter. Le Grec crut avoir gagné, mais alors qu'il abaissait sa garde, il entendit l'Indien murmurer d'un ton empreint de tristesse :
« Peu importe…»
Et structurant son énergie, il libéra sa deuxième attaque.
« Shaka ! »
Les cris simultanés de Saga, Aldébaran, Dohko et Shura ne servirent à rien. La Vierge ne dévia pas son coup. Aiolia contre-attaqua en intensifiant son cosmos au maximum.
Au même instant, Mü érigea son Mur de cristal entre eux, prenant le risque de leur renvoyer leurs propres techniques. Au moins, les deux adversaires connaissaient-ils parfaitement celles-ci. Avec un peu de chance, ils les éviteraient facilement. À la surprise de l'Atlante, la force combinée des deux cosmos brisa sa barrière pourtant solide. Explosant sous le choc, elle absorba néanmoins les deux impacts.
Les deux protagonistes se dressaient toujours face à face. Rapide et concentré, Shaka, préparait de nouveau son arcane. Conscient de la détermination de la Vierge, le Lion amplifiait de même la portée de l'offensive qu'il s'apprêtait à retourner. Ils ne virent qu'au dernier moment la mince silhouette de Marine s'interposer entre eux.
« Non Shaka, arrête ! » s'exclama-t-elle, en se positionnant les bras en croix devant la Vierge.
Mais celui-ci libérait déjà la puissance destructrice du second coup de son Trésor du Ciel. À la dernière seconde, il parvint à détourner son attaque qui alla se perdre sur la droite de l'aire désertée, tandis qu'Aiolia déviait la sienne sur la gauche. Le Lion avait déclenché le balayage d'une zone de points d'impact multiples, et son mouvement en modifia la précision. Avec horreur, il vit les explosions se rapprocher de Marine. Dans la précipitation de son action, celle-ci n'avait pas pensé à appeler son armure. À cette distance, même atténuée, sa frappe serait dévastatrice si elle l'encaissait sans protection.
La jeune femme comprit son erreur en ralentissant. Elle vit soudain fondre sur elle une pluie de feu, et elle ne dut la vie qu'à l'intervention de Saga, qui se propulsa en avant pour l'expulser brutalement de la trajectoire mortelle. Terminant sa course d'un rouler-bouler, elle réussit à se réceptionner un genou à terre avec une certaine grâce. Mais elle ne put retenir une grimace en se massant l'épaule, meurtrie par un coup qu'elle n'avait pas évité. Déjà, le Lion se tenait près d'elle.
« Mais enfin qu'est-ce qu'il t'a pris ! » s'écria celui-ci, sans cacher son inquiétude.
Il la détaillait sous toutes les coutures pour vérifier qu'elle n'avait rien de sérieux.
« Ce pugilat prenait des proportions vraiment trop grandes, répondit-elle, en le rassurant d'un sourire. Et puis je suis sûre que cet « incident » va le faire doublement réfléchir. »
Du menton, elle désigna la Vierge toujours immobile, et nettement plus pâle que d'habitude.
Aiolia aurait juré que derrière son masque, sa compagne souriait. Maugréant contre l'imprévisibilité féminine, il se pencha pour la prendre dans ses bras. Elle ne protesta pas, comprenant qu'il usait de son autorité pour la punir de la frayeur qu'elle venait de lui faire. Traversant l'arène en la portant comme un objet fragile, il adressa au passage un signe de tête de remerciement à Saga qui se relevait de terre. Sa mise au point avec Shaka était loin d'être terminée, mais Marine avait raison de penser qu'il était bon de le laisser mariner dans son bain. D'un pas déterminé, il s'engagea sur le chemin menant à son temple.
Shaka ne prit conscience de la présence de Shura à ses côtés que lorsque celui-ci posa une main sur son épaule.
« Tu vas bien ?» demanda ce dernier en le dévisageant avec sollicitude.
Tournant son visage vers lui, la Vierge garda le silence durant quelques instants. Il n'avait pas refermé les yeux, et son regard clair brillait d'une indécision qui peina le Capricorne. Jamais depuis qu'il connaissait l'Indien, celui-ci n'avait montré une confusion aussi humaine. Pour qu'il manifestât ainsi ses émotions, il fallait véritablement que quelque chose le perturbât énormément.
« Non, finit par admettre du bout des lèvres le sixième gardien. J'ai besoin de parler à Shion. Et j'aimerais que tu m'accompagnes.»
Ces mots mirent un baume sur le cœur et l'ego malmenés de Shura. C'était plus qu'il n'espérait. Après des semaines d'indifférence incompréhensible, Shaka acceptait enfin de le réintégrer dans sa vie. Nullement rassuré par son aveu de faiblesse, mais heureux de le voir se tourner vers les autres pour appeler à l'aide, le Capricorne acquiesça avec un sourire. Sans rien ajouter, les deux hommes prirent la direction du Palais, sous l'attention satisfaite de Dohko et d'Aldébaran, qui échangèrent un signe de tête presque complice. Soucieux de détendre l'atmosphère le Taureau proposa aussitôt à Aioros de le rejoindre dans l'arène.
Silencieux et solitaire, Saga était retourné s'asseoir un peu à l'écart. Il se sentait las, et presque de trop au milieu de ses frères d'armes. Les regards interrogateurs qui pesaient sur lui l'accablaient. Gêné par l'intérêt qu'il suscitait, il attendait Kanon avec une impatience matinée d'agacement. Pourquoi son jumeau tardait-il tant ? Sans la promesse qu'il lui avait faite de s'entraîner une fois par jour avec lui, il serait déjà rentré se terrer dans son temple. L'enchaînement des évènements l'avait obligé à sortir de sa réserve habituelle. Il ne regrettait pas son intervention, mais il n'avait qu'une hâte : que les autres l'oublient au plus vite.
Un coup d'oeil du côté de l'arène le rassura. Le combat engagé entre Aldébaran et Aioros dissipait progressivement l'attention qu'on lui portait. De nouveaux gardes et quelques Bronzes accouraient pour profiter du spectacle. Le Taureau et le Sagittaire s'affrontaient toujours dans des joutes pointilleuses où ils se donnaient à fond, mais d'une courtoisie que n'auraient pas reniée les chevaliers d'antan.
L'expression goguenarde de Death Mask en disait long sur ce qu'il pensait de cette affabilité, et Saga retint un soupir. Il se demandait si le Cancer changerait un jour. Enfant déjà, il n'avait pas son pareil pour déstabiliser tout le monde en fonçant droit au but sans se soucier des usages. Il se souvenait d'avoir dû le reprendre plus d'une fois, avant que sa propre dérive ne se servît à dessein de ce trait de caractère désobligeant, voire même, ne l'accentuât. Un opportunisme que Saga se reprochait régulièrement à présent, et qui finissait de le démoraliser quand il dressait le bilan du mal qu'il avait nourri autour de lui.
Leur partenariat aurait pu condamner Death Mask à une déshumanisation irréversible. Heureusement, la compagnie de Shion durant quatre ans dans les limbes semblait avoir quelque peu corrigé le tir. Le Gémeau en était secrètement reconnaissant à l'Atlante. Mais il demeurerait toujours chez le Cancer une trace de l'horreur de ces années de lutte intestine que rien ne gommerait. Quelle serait aujourd'hui la personnalité de l'Italien, s'il ne l'avait pas entraîné dans les méandres de sa désastreuse prise de pouvoir ? Saga n'en savait rien, mais il imaginait aisément que la comparaison n'était pas en sa faveur.
Et que dire de l'étonnant repli sur soi d'Aphrodite ? Tout comme pour Death Mask, le Gémeau n'ignorait rien de son ancienne forfaiture. Du temps de son règne, il avait utilisé ce trait de caractère déviant en toute connaissance de cause. Ou plutôt, il l'avait modelé à sa convenance. Le Suédois était alors si jeune… De quoi dégoûter un peu plus Saga de lui-même. Jetant un regard autour de lui, il s'aperçut que le Poisson avait disparu. Cela ne le surprit pas outre mesure. Profitant de l'agitation, Aphrodite s'était éclipsé pour échapper à l'attention des autres.
S'il ne s'était pas senti aussi coupable, le Grec serait immédiatement monté au douzième temple pour le réconforter. Mais que lui aurait-il dit ? Il était certainement le plus mal placé pour donner des conseils. Et après ce qu'il avait fait, qui accepterait à nouveau de lui faire confiance ?...
Étouffant un profond soupir, Saga baissa la tête. Il vit alors une ombre se dessiner à ses côtés. Quelqu'un se tenait debout derrière lui, et il retint une grimace en identifiant sa silhouette. Désagréablement surpris, il songea qu'il devait être vraiment perturbé pour n'avoir ni entendu approcher ni perçu le cosmos de Mü. Prenant sur lui, il se retourna à demi en levant les yeux. Un sentiment de honte l'envahit en croisant les iris verts qui hantaient ses moments d'autoflagellation morale.
Le Bélier le fixait sans rien dire et le Grec déglutit avec peine. Mü avait au moins l'honnêteté de ne pas cacher sa rancune. Il lui en voulait. Il le lui faisait sentir chaque fois qu'il le rencontrait. Saga aurait aimé se redresser et s'éloigner, mais en cherchant à s'isoler à tout prix, il s'était coincé sur le seul gradin barré par un muret. Ce jour-là pourtant, l'Atlante gardait une immobilité troublante, et l'expression impassible de son visage verrouillait ses émotions. Le silence entre eux devenait pesant et le Gémeau avait du mal à ne pas détourner les yeux sous ce regard insistant. Néanmoins soucieux de courtoisie, il se força à engager la conversation :
« Je peux faire quelque chose pour toi ?
— Tu saignes.»
La réponse lapidaire de Mü le désorienta davantage. D'un geste machinal, il essuya son front. Une trace humide dévalait de sa chevelure, pour se perdre derrière son oreille avant de couler le long de son cou. Lorsqu'il retira ses doigts, ils étaient poissés de sang. La confusion de son esprit excusait qu'il n'ait pas remarqué cette blessure. Elle tombait à point en lui fournissant un excellent prétexte pour s'éclipser à son tour.
Il allait se relever, quand le Bélier le prit de vitesse. Devinant son mouvement, celui-ci descendit la marche qui les séparait pour se porter à sa hauteur, et d'autorité passa la main dans l'épaisse chevelure d'un bleu profond pour examiner la plaie. Elle n'était pas grave, mais elle saignait abondamment. D'un geste doux et précis, Mü utilisa son cosmos pour résorber la lésion et entamer la cicatrisation.
Déconcerté par son aide, Saga conservait le silence. Il se doutait que son intervention auprès de Marine n'expliquait pas à elle seule le revirement du premier gardien à son égard. Il s'était simplement trouvé sur la bonne trajectoire au bon moment. N'importe quel autre chevalier aurait agi de la même manière, et Mü le savait. Il aurait aimé comprendre, ou tout au moins avoir l'esquisse d'une clarification, mais le Bélier refusait à présent de le regarder et il n'osait pas l'interroger. Durant quelques secondes encore, l'Atlante focalisa son attention sur la guérison de la plaie.
« Ça ira maintenant », fit-il enfin d'une voix atone, en se reculant.
Et sans rien ajouter, il se détourna pour repartir d'un pas un peu trop mécanique s'asseoir auprès de Dohko. Il laissait derrière lui un Gémeau totalement désorienté. L'esprit assailli par de nouvelles questions, Saga l'observait à la dérobée. Il aurait donné cher pour savoir pourquoi Mü troquait ainsi sa rancune par de la sollicitude. Parce qu'il n'avait pas rêvé là. Bien que froide et distante, son attitude à son encontre venait incontestablement de se modifier.
Installé un peu plus loin, Death Mask ne perdait pas une miette du spectacle. Voir Mü tenter un rapprochement vis-à-vis de Saga lui tira un rire narquois. Debout à ses côtés, Milo lui adressa un regard interrogateur.
« C'est beau la fraternité, répondit-il en lui désignant les deux chevaliers du coin de l'œil. Pour autant que ce mot veuille encore dire quelque chose. »
Refusant d'engager plus avant la conversation, le Cancer se replongea dans l'analyse du combat entre Aldébaran et Aioros. Il avait d'ailleurs parfaitement compris que le Scorpion ne tenait pas non plus à nouer un dialogue. S'ils se retrouvaient côté à côte, c'était un pur hasard dû à leur jonction près de l'arène lors de l'esclandre de Shaka.
Angelo ne s'était jamais senti proche de Milo. Petit, déjà, il l'ignorait. À sa décharge, le Grec n'avait jamais recherché sa présence non plus. Le fait que le Scorpion fut de trois ans son cadet expliquait également ce désamour. L'écart de l'âge et des caractères étaient rapidement devenus une barrière infranchissable. Avant leur mort, le Cancer jugeait Milo trop ouvert, trop amical, trop bruyant, même s'il s'était toujours douté que ces perspectives cachaient une personnalité plus sombre. Saga ne s'y était d'ailleurs pas trompé, puisqu'il avait fait de lui son troisième assassin.
Malgré son verni de civilité, Milo était dangereux. En fait, il n'y avait qu'à Camus qu'il réservait la véritable part de son humanité. Et Angelo n'avait pas vraiment été surpris lorsqu'Aldébaran lui avait appris la relation réelle qui existait entre les deux hommes. D'une certaine manière il trouvait même cela logique. Au-delà de l'aspect purement sentimental, le Verseau tempérait son côté violent et belliqueux.
La disparition du Français faisait ressurgir la face la plus désagréable du caractère du Scorpion, et Death Mask en venait à véritablement regretter la présence de leur froid confrère. Sans lui, Milo deviendrait bientôt ingérable. Si la plupart de ses frères d'armes ne voyaient encore rien, mis à part une surexcitation dictée par l'inquiétude et un certain surmenage, il n'avait pas été sans remarquer la dureté presque cruelle avec laquelle le Grec réagissait maintenant. Une agressivité qui s'accentuait de jour en jour, et qui ne présageait rien de bon si le Verseau ne revenait pas rapidement.
Les souvenirs que l'Italien conservait de Camus étaient tout aussi impersonnels. Du même âge que Milo, ce dernier s'était d'emblée singularisé par une indifférence et une froideur quasiment pathologique. Mais à l'inverse du Scorpion, Angelo l'avait toujours soupçonné de dissimuler une vive sensibilité, que son enseignement et sans doute une part de caractère l'empêchaient de montrer. L'intelligence du Verseau le dotait également d'un sens des déductions pratiquement imparable. Le Cancer avait redouté le moment où il démasquerait l'imposture de Saga. Il n'était pas certain qu'il rejoindrait alors leurs vues, ce qui l'aurait immanquablement transformé en homme à abattre.
La bataille du Sanctuaire avait éliminé le Français de manière plus « naturelle ». Sa disparition n'avait d'ailleurs pas servi à grand-chose, puisque tous les chevaliers qui s'étaient détournés d'Athéna avaient à leur tour été vaincus. L'ironie du sort avait permis que Camus se retrouvât plongé dans les tourments de l'Enfer avec ceux dont Death Mask le suspectait fortement d'avoir voulu se démarquer.
Sur le moment, avant que Shion ne le convainquît qu'il luttait pour la mauvaise cause, il s'en était réjoui, considérant que Camus payait pour avoir douté de leur groupe. À présent, il se rendait compte que son ambivalence dissimulait certainement des raisons complexes, qui l'avaient suffisamment miné pour qu'il se sacrifiât face à son disciple. Et aujourd'hui, pour le bien du Sanctuaire et la tranquillité d'esprit de Milo, il espérait sincèrement qu'on le ramenât au plus vite.
Ne laissant rien deviner des réflexions qui l'agitaient, Milo observait avec la même acuité que le Cancer l'affrontement qui se déroulait sous ses yeux. À l'instar de ce dernier, il n'était pas loin de penser que le respect des règles dont faisaient preuve Aioros et Dohko était ridicule. Si Athéna tenait à ce qu'ils se mesurent réellement, alors ils devaient combattre comme Aiolia et Shaka l'avait fait un peu plus tôt. Sans restriction, et en donnant la meilleure part à leur agressivité. Et tant pis pour les risques encourus. Peu lui importait. Il pouvait bien tous s'entre-tuer.
Note de fin : Première publication août 2010 - Chapitre modifié en février 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1021 mots de plus).
