Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst

Résumé du précédent chapitre (Choix et remises en question) : Zoltan et l'ennemi de Camus mettent en place un mensonge pour expliquer le retour du Verseau au Sanctuaire. Usant d'intimidation et de chantage, le balafrésait comment contraindre Camus au silence. Il commence par le priver de drogue pour lui faire expérimenter un état de manque extrêmement douloureux, auquel il l'exposera de nouveau s'il lui désobéit. Pour être certain de le garder sous contrôle, il menace de s'en prendre aux enfants à la moindre incartade. Il lui révèle également qu'une fois sa mémoire rendue, son véritable ennemi surveillera tous ses faits et gestes. Camus s'incline pour protéger les otages. Conscient de la faiblesse du Verseau, le petit Sergueï se dresse avec colère contre Zoltan pour le défendre. Au Sanctuaire, Aiolia se débrouille pour obliger Shaka à accepter un combat d'entraînement contre lui. Dès l'engagement, le Lion se met à provoquer oralement la Vierge, comme s'il réglait ses comptes. Déstabilisé par le problème qui le ronge, Shaka réplique violemment, jusqu'à ce que Marine intervienne en s'interposant entre eux. La jeune femme manque d'être balayée par les coups des deux chevaliers et ne doit la vie qu'à la rapidité de Saga. Mais l'incident permet à la Vierge de réfléchir, et il demande à Shura de l'accompagner auprès de Shion, auquel il décide de se confier. Mal à l'aise, Saga tente à nouveau de se faire oublier, lorsque Mü s'approche de lui pour soigner une blessure légère. Le Bélier a beau garder une certaine distance, son attitude moins hostile laisse Saga désorienté. Angelo observe leur manège avec ironie avant de reporter son attention sur Milo, dont le caractère plus brutal ne lui a pas échappé.


CHAPITRE 14 : L'ALLIE IMPROBABLE DE KANON (mise à jour 15 février 2015)

La chape de brume qui les avait un instant engloutis venait de se lever, et le ciel d'un bleu très pâle donnait à la mer des irisations douces et laiteuses. Assis à l'avant de l'embarcation, Camus se gorgeait des embruns formés par le soleil d'automne. Il fallait néanmoins être extrêmement perspicace pour se douter du bonheur qu'il éprouvait. Son fin profil tourné vers le large, il calfeutrait soigneusement les émotions qui l'assaillaient. Plus que le désir de tromper Zoltan, il obéissait à une sorte de réflexe conditionné. Comme s'il appliquait un protocole issu d'une aptitude acquise pour formater sa personnalité. Une espèce de résurgence qu'il n'expliquait pas, mais dont il avait la conviction qu'elle appartenait à sa vie précédente.

La main posée sur le bord de la barque, il n'aurait trahi le plaisir que lui procurait chaque bouffée d'air marin pour rien au monde. Après la violence des derniers évènements, il en ressentait un apaisement bienvenu. Depuis que Zoltan l'avait tiré de sa prison aveugle, respirer les fragrances extérieures ranimait sa curiosité pour un monde dont il prenait conscience de l'importance. Comme un nouveau-né faisant ses premiers pas dans le monde, il s'imprégnait de la multitude des odeurs de chaque endroit traversé, rassasiait sa vue des paysages, exerçait son touché en frôlant des doigts tout ce qui s'offrait à sa portée.

Mais c'était principalement depuis qu'ils avaient rejoint ce rivage, qu'il se sentait submergé par la prégnance d'un environnement à la fois majestueux et sauvage. Il en retirait un obscur sentiment de déjà-vu. Comme un retour aux sources. Pourtant, alors que leur voyage précédent le plongeait un sein d'une analyse agréablement divertissante, une sourde inquiétude le saisissait à mesure que la barque voguait vers sa destination. Chaque coup de rames les rapprochait un peu plus de la grande île mystérieusement apparue, et son cœur se glaçait. Il ignorait ce qu'il appréhendait de terrible sur ce coin de terre cerné par les flots, mais cela l'effrayait.

Le passeur avait semblé le reconnaître et même être heureux de le voir. Par automatisme il avait incliné brièvement la tête, avant de s'installer sans un mot sur la planche de bois que lui désignait Zoltan. Conscient de son incapacité à tenir pour le moment les rênes de sa destinée, il s'abandonnait avec méfiance au cours des choses.

Près de lui, Sergueï frissonna. Les vêtements fournis par le Roumain étaient neufs, mais ils suffisaient à peine pour le protéger du temps frais de cette matinée. Couplé à une nuit sans sommeil, le froid épuisait la vitalité de l'enfant. Bien que ne comprenant pas son objectif, Camus pressentait que c'était le résultat que recherchait le balafré. Que pouvait-il redouter du petit Russe ? Renonçant à saisir ses raisons, le Français passa un bras autour des épaules chétives pour attirer le gamin contre lui.

En quête de chaleur, Sergueï se pelotonna instinctivement contre son flanc. Le petit avait beau être courageux, depuis que Zoltan les avait ramenés à l'air libre, il ne le quittait pas d'une semelle. La brutalité de leur transfert expliquait sans doute cela. Avec amertume, Camus songea à la manière toute particulière dont s'était organisé leur voyage. Bien que demeurant particulièrement peu recommandable, le balafré était néanmoins une personne de parole. Où qu'il le menât actuellement, le Verseau savait qu'il ne serait effectivement plus en butte à la violence de ses hommes de main. Sa façon de régler le problème avait été radicale.

Deux jours plus tôt, son tourmenteur était entré dans sa cellule, accompagné d'Ilya et d'Alexei, qui revenait tout juste de sa mission en Grèce. Ce genre de réunion ne présageait jamais rien de bon, et malgré sa maîtrise, Camus avait eu du mal à retenir un geste de recul. Bien que la drogue endormît en partie sa douleur, il ne se sentait pas de taille à affronter de nouvelles tortures. Il n'avait fort heureusement pas eu à s'interroger longtemps sur la raison de ce rassemblement.

Avec une rapidité foudroyante, Zoltan s'était retourné, et sans la moindre hésitation, il avait frappé ses deux acolytes de son index dressé. Malgré leur force et leur entraînement, aucun des deux hommes n'avait eu le temps de réagir. Seuls, un regard d'incompréhension horrifiée et une crispation de souffrance avaient accompagné le long râle d'agonie qui les avait cueillis simultanément.

Conservant un calme déconcertant, le balafré s'était ensuite tourné vers lui :

« Tu vois, tu peux me faire confiance, avait-il tranquillement commenté son geste. À présent, ils ne te feront plus aucun mal. Souviens-toi seulement que je pourrais exercer le même genre de représailles auprès de nos otages. En beaucoup plus douloureux. Une mort lente, et soumise à des souffrances intolérables. De quoi rendre ma victime folle avant un dénouement qu'elle trouvera bienheureux. Mais cette discussion n'a pas lieu d'être. Car tu ne diras rien, n'est-ce pas ?... »

Désorienté par l'insensibilité monstrueuse de cet homme intelligent, Camus n'avait rien répondu. Il était néanmoins conscient que son silence valait acceptation. Une chose pourtant le soulageait : que ces meurtres aient eu lieu loin du regard de Sergueï. L'enfant faisait preuve d'une maturité au-dessus de son âge, mais ce n'était pas une raison pour le confronter à une cruauté aussi malsaine que victorieuse. En réagissant ainsi, il obéissait également au désir obscur de mettre en place une sorte de gradation. Comme si lui-même, voilà bien longtemps, avait dû affronter ce genre de brutalité, et que le petit Russe y était prédestiné.

Sans état d'âme, Zoltan avait sorti les cadavres de la pièce, traînant les deux corps derrière lui comme s'il s'agissait de simples sacs sans importance. Le Français savait déjà qu'il était dangereux, mais sa manière d'opérer démontrait qu'il ne s'encombrait d'aucune valeur morale, éthique ou de clan. Il respectait sa propre ligne de conduite. Cet individualisme ne semblait s'infléchir que pour masquer l'ombre de son mystérieux commanditaire.

Au point où il en était, le Verseau n'aspirait plus à grand-chose pour lui-même, mais jusqu'à ce qu'il trouvât un moyen de soustraire les enfants à l'emprise de ce fou, il espérait les protéger. Et Zoltan avait parfaitement compris qu'il ne dirait rien.

Le balafré était redescendu le voir un peu plus tard, avec des vêtements neufs et une paire de chaussures à sa taille. Ne s'embarrassant pas de notion d'intimité, il avait patienté, le temps que le Français s'habillât devant lui, avant de lui demander de le suivre. Au passage, il avait ouvert la cellule de Sergueï. Le gamin était aussitôt venu se coller contre Camus, et depuis, il ne le lâchait plus.

Zoltan les avait emmenés à l'extérieur où une voiture et de faux papiers les attendaient. Il n'avait pas jugé bon de menotter le Verseau, certain que celui-ci ne tenterait rien. Il était sûr que sa démonstration précédente l'avait définitivement convaincu qu'il n'était pas de force contre lui. Et puis, il savait qu'il ne risquerait pas la vie de l'enfant.

Le retour en Grèce s'était effectué dans un semblant de normalité. Usant de la terreur instinctive qu'il inspirait, le balafré s'était débrouillé pour éviter toute prise de contact trop intime avec des personnes étrangères. Après un voyage de plus de dix heures partagé entre voiture, avion et taxi, ils avaient enfin atteint la côte grecque. Un long périple à pied avait encore été nécessaire pour les mener jusqu'à l'embarcation dans laquelle ils s'asseyaient. Ils naviguaient maintenant vers une destination inconnue. Mais Camus s'acheminait sans désir de révolte. Tout, plutôt que de se retrouver de nouveau prisonnier de quatre murs aveugles.

La main de Serguei qui le secouait doucement par la manche le tira de ses réflexions. Avec surprise, le jeune homme s'aperçut qu'ils venaient d'apponter dans une petite crique, d'où partait un sentier qui remontait le long de la plage. Mécontent contre lui-même, il s'admonesta. Ces derniers temps, il avait de plus en plus tendance à se perdre dans ses pensées au détriment de la réalité. Sans doute un des effets du poison de Zoltan. Ou peut-être tout simplement de ce repli intérieur, qui semblait s'accélérer sans qu'il n'éprouvât de véritable envie de le freiner.

Pourtant, à ce moment précis, il aurait dû tout mettre en œuvre pour essayer de repérer un indice qui lui eut permis de comprendre. Car bien qu'il n'en laissât rien paraître, depuis que le balafré lui avait appris qu'il le ramenait vers le lieu où sa mémoire allait lui être rendue, il s'interrogeait. Cet homme était incapable de mansuétude sans raison définie. Il entrevoyait une machination. Or, Zoltan avait un coup d'avance, et il détestait cela.

Quatre silhouettes débouchèrent soudain au loin sur la plage. Toutes étaient étrangement vêtues, comme des soldats d'un autre âge. Alors que ces singuliers personnages approchaient, la main de Zoltan s'abattit brusquement sur son épaule, l'empoignant telle une serre.

« Maintenant tu me laisses parler, et ne songes surtout pas à me contredire, lui souffla-t-il suffisamment bas pour que le passeur ne pût rien entendre. Souviens-toi que ton véritable ennemi demeure ici. Si tu parviens à me contrer, il le saura immédiatement, et les enfants ne seront plus en sécurité. »

Relâchant son étreinte, le balafré le poussa doucement en avant, comme s'il l'encourageait avec sollicitude.

Camus avança docilement, entraînant Sergueï dans son sillage. La distance à parcourir était grande, et il eut tout le loisir de détailler les arrivants. Il identifia trois hommes, portant des tuniques et des pantalons de toile renforcés de cuir, sur lesquels s'ajustaient quelques plaques de métal. Les casques et les lances qu'ils empoignaient d'une main solide trahissaient de véritables guerriers, même si leurs costumes semblaient anachroniques. La quatrième était une jeune femme rousse, accoutrée de manière plus légère.

À la façon dont les trois autres la suivaient, il devina immédiatement qu'elle devait être la chef. Le masque de métal poli qui recouvrait son visage l'interpella. Comment pouvait-elle voir à travers ce faciès sans ouverture ? Il n'eut pas le temps de s'interroger davantage. Les deux groupes venaient de faire leur jonction.

« Je m'appelle Marine, se présenta la jeune femme en s'arrêtant devant eux. Je suppose que tu es Zoltan, et que voici Sergueï. Au nom de tout le Sanctuaire, laisse-moi te remercier, Zoltan. Nous ne te serons jamais assez reconnaissants pour ton intervention. Je suis déléguée par le Grand Pope qui m'a chargé de vous conduire jusqu'à lui. »

Camus l'écoutait parler avec curiosité. Cette femme inconnue lui inspirait un sentiment de sécurité qui se dissipa dès qu'il sentit Zoltan poser la main sur son épaule. Le balafré agissait comme un allié protecteur aux yeux des étrangers, mais pour lui, son message était sans ambiguïté et il se raidit. Leur interlocutrice se tourna alors vers lui pour poursuivre d'un ton moins formel :

« C'est un réel soulagement de te revoir, Camus. Mais aussi un plaisir. »

Sa voix était sincère, tout comme l'expression presque souriante des trois hommes qui l'accompagnaient. Le Français avait la confirmation qu'il serait bien accueilli ici, mais cela ne le soulagea pas. Il répondit d'un signe de tête presque hésitant à ces mots de bienvenue. Le mettant en garde, les doigts de Zoltan serrèrent brièvement son épaule. Agité par l'envie de se révolter, Camus baissa les yeux. Suivant les explications qu'avait bien voulu lui donner le balafré, il savait que tout devait se dérouler ainsi, mais une sourde colère le gagnait à voir son tortionnaire reçu en héros.

Secourable, la main de Sergueï se glissa dans la sienne. Le petit garçon avait une sorte de sixième sens pour le deviner. Il avait beau enterrer ses émotions au plus profond, l'enfant paraissait capable de percer sa carapace et de lire ses états d'âme. Un exploit que même Zoltan ne parvenait pas toujours à accomplir. Compte tenu des circonstances, ce don étrange l'apaisait autant qu'il le déstabilisait.

Plus d'une fois durant leur voyage, il avait senti le regard interrogateur de Zoltan se poser sur eux. Comme si le balafré se doutait de leur rapport un peu particulier, et qu'il en était lui-même déconcerté. La toute-puissance de leur geôlier se heurtait-elle à un grain de sable inattendu? Camus s'en voyait ravi, et il ressentait une fierté presque paternelle pour Sergueï. Mais cela l'inquiétait également. Il redoutait que le soutien que lui apportait le petit Russe ne finît par indisposer leur ravisseur.

Déterminé à le protéger avant tout, le Français prit sur lui de ravaler sa rage et son angoisse. Puisqu'il n'existait apparemment pas d'autre porte de salut, il montrerait profil bas. Mais sa résignation ne servit qu'à lui attirer un regard à la fois étonné et soucieux de Sergueï. Serrant la petite main dans la sienne, il tenta de le rassurer.

Perdu dans ses réflexions, il n'avait pas pris garde à la suite de l'échange entre la jeune femme et Zoltan, mais il lui sut gré lorsqu'elle leur demanda de la suivre.

Obéissant aux ordres de Shion, Marine les guidait par un chemin détourné. Ils progressaient en bas des falaises, sur un sentier masqué par le renfoncement de la roche. Elle ouvrait la marche, les trois soldats les escortant un peu en arrière. Camus venait directement derrière elle, le petit garçon sur ses talons. Zoltan se déplaçait un peu en retrait, comme s'il gardait un œil sur ses deux compagnons. Le sixième sens de Marine lui permettait de sentir le regard du balafré se river parfois sur elle, et elle en éprouvait un malaise indéfinissable.

Le Grand Pope avait beau lui avoir succinctement expliqué que cet homme avait secouru le Verseau, elle ne l'aimait pas. Elle ne savait rien de lui, si ce n'était qu'il possédait un cosmos, élément qui l'avait immédiatement intriguée. Qui était-il en réalité ? Il se comportait de façon trop assurée pour ne pas être au fait de l'existence du Sanctuaire et de la composition de leur hiérarchie. Alors, pourquoi user d'une telle discrétion pour le recevoir, et accueillir Camus presque comme un voleur par la même occasion.

La jeune femme se perdait en conjectures depuis que Shion l'avait fait expressément mander pour la charger de cet accueil particulier. Qu'il lui ait demandé de ne rien dire à qui que ce fût pour l'instant était un peu étrange. D'un autre côté elle comprenait qu'il voulût ménager Camus avant que celui-ci ne retrouvât l'intégralité de sa mémoire. Tous se doutaient que le Verseau avait dû vivre des heures difficiles. Elle avait d'ailleurs été frappée par la fatigue qui émanait de sa personne, tout comme par l'expression par instant égarée de sa physionomie. Incontestablement, quelque chose n'allait pas. En lui permettant de recouvrer ses capacités avant d'affronter ses pairs, Shion lui offrait un retour en douceur.

Marine était certaine que la nouvelle du rapatriement du Français apporterait un véritable soulagement chez tous les Ors. Même chez les plus obtus, comme Death Mask, dont elle ne parvenait pas à croire à la nouvelle ouverture d'esprit. Et puis, elle espérait sincèrement que Milo y gagnerait la paix. Mais elle en doutait. Il se conduisait de façon si dure depuis quelque temps. Elle appréhendait presque sa réaction en apprenant l'étonnant sauvetage de Camus. Elle s'inquiétait d'autant plus qu'elle savait ce qu'il en était réellement entre eux.

Mis à part les Ors, ils étaient peu à avoir été mis dans la confidence de la relation réelle entre les deux hommes, et moins encore à connaître la raison pour laquelle le Verseau n'avait pas pu bénéficier d'un lien de jumelage dans les limbes, qui aurait permis au Sanctuaire de le retrouver plus rapidement. Aiolia le lui avait expliqué en lui faisant jurer le secret, et elle se demandait quel serait le comportement de Camus lorsqu'il recouvrerait ses souvenirs. Les retrouvailles avec son ancien amant lui seraient probablement plus difficiles que pour le Scorpion.

Bien loin de partager ses préoccupations, Zoltan progressait en s'écartant facilement de l'assaut des vagues qui venaient par moment lui lécher les pieds. Tout se passait mieux qu'il ne l'espérait. En lui évitant des rencontres aléatoires qui auraient vite pu devenir délicates, Shion volait involontaire à son aide. Une attitude qui lui permettait en outre d'évaluer correctement la situation. Le Grand Pope agissait par désir de protéger le Verseau, ce dont il devrait se méfier, et aussi parce qu'il craignait la réaction d'un certain Scorpion à son encontre. Là par contre, il attendait la confrontation avec une délectation impatiente.

Zoltan s'accorda un sourire. Tout se déroulait merveilleusement bien. À présent qu'il était dans la place, il se faisait fort de tenir éloigné du Français ceux qui auraient pu s'apercevoir de la profondeur réelle de son malaise. Il redoutait principalement Shaka, dont Camus aurait difficilement pu tromper le cosmos avant de retrouver le sien, mais également Aphrodite, qui enfant développait déjà un vrai don d'empathie. Ce détour à l'écart des curiosités trop invasives était une bénédiction pour son plan.

Dès l'instant où il aurait recouvré ses pouvoirs, il intimerait au Verseau de brider ses sentiments, et de masquer la détérioration de sa condition physique. Il était bien placé pour savoir qu'il s'y employait de manière très efficace. Bien malin serait celui qui arriverait à le décrypter ensuite. Pour un peu, il se serait frotté les mains.


Au même moment, niché sur la partie inférieure du promontoire qui menait jusqu'au Palais, le troisième temple connaissait une activité feutrée et pourtant importante. Concentrés depuis l'aube sur une liasse de vieux feuillets qu'ils manipulaient avec d'infinies précautions pour leur éviter de partir en poussière, Shun et Kanon ne relevèrent pas le nez quand une bonne odeur de café vint leur chatouiller les papilles. Ils n'abandonnèrent leur lecture que lorsque deux tasses fumantes furent posées devant eux, sur la table encombrée.

« C'est gentil », remercia Kanon, en souriant à la jeune femme brune qui s'asseyait auprès d'eux.

Néphélie lui adressa un petit signe de tête gracieux avant de se plonger à son tour sur un papier jauni. Elle n'avait pas accès aux données les plus secrètes que Shion les autorisait à consulter hors du Palais, mais elle était parfaitement capable de trier, classer et préparer un résumé complet sur ce qui lui était permis de lire. Avoir suivi Milo lors de son déplacement à Moscou l'avait particulièrement sensibilisée à la sanction d'Hadès.

À son retour, elle avait demandé à être détachée de sa fonction de garde pour s'impliquer plus activement dans les recherches pour retrouver Camus. Conscient de sa motivation et appréciant sa personnalité, Kanon l'avait recruté pour l'assister dans sa propre quête. Naturellement, il ne lui avait pas révélé la teneur de sa mission aux Enfers, mais elle était suffisamment fine pour avoir deviné la localisation et l'importance de celle-ci. Depuis, elle les secondait régulièrement, de façon aussi discrète qu'efficace, tandis que sa sœur Hermia se chargeait de l'intendance plus quotidienne du troisième temple.

Saga se complaisait toujours dans son isolement, et Kanon rechignait à le laisser seul. Shun avait donc pris l'habitude de le rejoindre à la Maison des Gémeaux, où il avait fini par s'installer dans l'une des chambres réservées aux apprentis. Délégué par Saori pour aider l'ancien Marina à découvrir une parade à la sanction d'Hadès, le chevalier d'Andromède avait rapidement sympathisé avec Kanon, tout en trouvant grâce aux yeux de Saga qui aimait ses manières effacées.

Pour l'heure, fatigué et engourdi du temps passé à éplucher de vieux rapports concernant les Enfers, le jeune Bronze but une longue gorgée du breuvage bien chaud, en adressant un regard reconnaissant à la jolie brune.

« Tu devrais aller un peu te dégourdir les jambes à l'extérieur, lui glissa Kanon, auquel le bâillement qu'il avait essayé de dissimuler n'avait pas échappé. Je vais moi-même arrêter pour ce matin, et ramener ce qu'on a dépouillé à Shion.

— D'accord, accepta Andromède en se massant les reins. Mais il va falloir demander de l'aide. Si nous devons passer en revue toutes les archives du Palais, une vie n'y suffira pas. »

Une pointe de découragement perçait dans sa voix. Il prenait très à cœur son rôle d'informateur, et en tant que précédent réceptacle d'Hadès, il acceptait mal de ne pas parvenir à se montrer plus utile. Il était pourtant d'une grande efficacité et d'un concours précieux, et Kanon lui ébouriffa les cheveux d'une main affectueuse.

« Il est normal que nous ne trouvions pas facilement une solution, Shun. Tu connais suffisamment Hadès pour savoir que c'est loin d'être un imbécile. Il n'est pas du genre à nous faciliter le travail, mais on y arrivera », le réconforta-t-il avec une conviction qu'il était loin de posséder.

En fait, plus le temps passait, et plus l'ex-Dragon des Mers se demandait si Athéna s'était adressée à la bonne personne pour mener à bien ce sabotage divin. Tromper Poséidon s'accordait à sa vendetta et à ses ambitions secrètes. Mais là, même si le désir d'aider ses frères d'armes, et tout particulièrement Saga, sous-tendait ses efforts, la petite touche de malveillance innovatrice faisait défaut.

Kanon se ressaisit avant de s'abandonner au désappointement. Pour l'instant il devait entretenir le moral de ses troupes, ainsi sortit-il du logis avec un grand sourire. Il confiait son jumeau à Néphélie, en attendant qu'Hermia prît la relève sous couvert de leur préparer le dîner, une fois son tour de garde achevé.

Une liasse de papier sous le bras, il monta l'escalier sans se presser. Profitant de ce moment de solitude, il passa en revue différentes stratégies pour s'introduire aux Enfers. Mais aucune ne lui convint. Arrivée au sommet, sa bonhomie cédait à un visage ennuyé. Il se demandait par quel bout attaquer sa mission secrète.

Ce n'était pas tant de trouver une solution sur place qui le gênait. Il avait l'habitude de réagir dans l'urgence, et il n'était jamais meilleur que dans l'improvisation. Mais les Enfers étaient mieux gardés qu'une carcasse défendue par des fourmis Atta. Aucun prétexte ne lui permettait d'y retourner sans immédiatement activer la méfiance des trois chiens de garde qui avaient la fonction de Juge. Pour en avoir combattu un jusqu'à la mort, il les savait redoutables. Et dans le cadre qui les préoccupait, prendre le risque d'engager une nouvelle bataille était inenvisageable. La clé de voûte de leur réussite devait passer par la finesse.

Tout à ses réflexions, il s'engouffra dans la vaste bâtisse pour rejoindre le bureau où Shion expédiait les affaires courantes. Habituées à ses allées et venues, les sentinelles le laissèrent entrer. L'antichambre était déserte, et il s'étonna de voir entrouverte la haute porte d'ébène derrière laquelle se retranchait le Grand Pope. En atteignant celle-ci, le son d'une conversation l'avertit que Shion n'était pas seul. Trop tôt pour s'annoncer sans interrompre une discussion apparemment importante, trop tard pour reculer sans entendre les dernières paroles échangées.

« Shaka, nous en avons déjà longuement discuté quand tu m'as rejoint après ton altercation avec Aiolia, et je sais que tu as pris ta décision. Mais il faut que ta situation soit claire vis-à-vis d'Athéna. Tu fais partie des seuls chevaliers d'Or qu'il me reste qui soient opérationnels hors du Sanctuaire, et j'ai besoin de te savoir en pleine possession de tes moyens si jamais nous devions avoir à faire face à un nouvel affrontement. Il est temps que je contacte notre Déesse. Tu as eu trois jours pour t'y préparer. Saori peut revenir du Japon dès demain matin. Il faut que vous ayez une explication.

— Je ferai comme il vous convient.

— Non Shaka. Il faut que tu sois sûr de ton choix.

— Je l'étais lorsque je lui ai fait part de ma décision. Je ne pouvais seulement pas imaginer qu'après notre dernier sacrifice, nous reprendrions un jour le cours de cette vie.

— C'est un cadeau Shaka.

— Je sais, mais ce cadeau s'apparente maintenant pour moi à un dilemme.

— Ce qui prouve que malgré toute ta sagesse et ton rapprochement des Dieux, il te reste encore du chemin à parcourir. Et c'est parfaitement logique, car tu demeures avant tout humain. Prends cela comme une épreuve, qui finira par te mener vers une réelle paix intérieure. Et au lieu de rester coincé derrière la porte, entre Kanon. »

Kanon retint un sourire. Shion se laissait rarement prendre en défaut. S'il avait pu en écouter autant, c'était que leur chef avait une idée derrière la tête. Par contre, il n'était pas certain que Shaka ait détecté sa présence. Impossible de toute manière de faire marche arrière. S'interrogeant sur le fond de l'histoire, il pénétra dans la pièce d'une allure détachée. Shion n'avait pas invité l'Indien à s'asseoir. Il se tenait lui-même debout devant lui, ce qui accentuait encore la tension qui régnait entre eux.

Le Second Gémeau comprit immédiatement que la Vierge n'avait pas décelé son indiscrétion avant que Shion ne lui mît ne nez dessus. Ses yeux fermés et son air tranquille ne le trompaient pas. Il percevait nettement son mécontentement de s'être ainsi laissé surprendre. Un signe indéniable que Monsieur Bouddha n'était pas au meilleur de sa forme. Tous les Ors s'en apercevaient d'ailleurs. Et s'il avait accepté d'aider Aiolia en arrivant en retard le jour de leur pugilat, c'était bien que le problème semblait prendre des proportions inquiétantes. Mais il n'aurait jamais imaginé que Shaka se trouvât directement en porte à faux avec Athéna.

Sans s'émouvoir, Shion lui désigna l'imposante table qui occupait le centre de la pièce.

« Pose cette paperasse sur le bureau, Kanon. Et reste ici. Shaka, j'attends toujours ta réponse ?

— Dites à Athéna que je suis prêt à entendre sa sentence, répliqua le sixième gardien, en ignorant délibérément le nouvel arrivant.

— Bien, dans ce cas nous nous reverrons demain matin. »

Peu désireux de poursuivre cette conversation devant témoin, la Vierge s'inclina avant de prendre congé. La raideur de son pas démentait son calme, ce qui ne fit qu'attiser la curiosité de l'ancien Marina. Sans s'embarrasser de préambule, il interrogea directement Shion. Il avait beau le respecter, il ne parvenait pas à le craindre. Sans doute une séquelle de son « intimité » avec Poséidon.

« Shaka se serait-il mis dans une mauvaise posture ? »

Le regard parme qui se fixa un instant sur lui demeura énigmatique. D'un pas presque nonchalant, le Grand Pope prit le temps de retourner s'asseoir derrière son bureau, laissant Kanon debout au milieu de la pièce. Une manière comme une autre de rétablir les distances.

« As-tu déjà entendu parler des dissonances qui affectent chacune des douze Maisons ? répondit enfin Shion, en ignorant délibérément sa question.

— Les dissonances ? Euh…non, répliqua-t-il en relevant un sourcil intéressé.

— Le contraire m'aurait surpris. Néanmoins c'est bien dommage, parce que ton frère semble en être directement affecté. Et il se trouve que le même souci touche Shaka. »

Déconcerté par ce qu'il apprenait, Kanon sentit son inquiétude pour Saga le rattraper. La brutalité de cette entrée en matière ne lui disait rien de bon, tout autant que l'affabilité retrouvée du Grand Pope. Prudent, il préféra conserver le silence.

Ce manque de répartie compréhensible, mais amusant chez un être que rien ne perturbait généralement, arracha un sourire à Shion. Malgré son palmarès impressionnant, Kanon n'était pas encore de force contre lui et il tenait à ce qu'il s'en rendît compte. Espérant que la leçon avait porté, il lui fit signe de s'installer dans l'un des sièges en cuir positionnés devant le bureau.

Le Grant Pope n'avait pas prévu de révéler la décision désastreuse de Shaka à l'ex-Dragon de Mers, mais finalement, son indiscrétion allait lui être utile. Même si les choses rentraient dans l'ordre avec Athéna, il était plus que probable que le sixième gardien éprouverait quelques difficultés avant de retrouver l'entière plénitude de ses pouvoirs. Il aurait donc besoin de quelqu'un pour veiller sur lui durant quelque temps, si jamais il devait l'envoyer à l'extérieur. Mais lui imposer un chaperon ne serait pas aussi simple qu'il le semblait.

Bien que s'en défendant, la Vierge conservait un brin de susceptibilité que Shion n'avait jamais sous-estimé. À ce titre, il n'était pas question de lui adjoindre Aiolia, ce qui éliminait d'office Aioros en raison de leur parenté. Milo était devenu beaucoup trop instable pour jouer ce rôle, Mü souffrait d'un mal trop proche, et il employait Dohko sur d'autres fronts. Il préférait également éviter Aldébaran. Sachant combien l'Indien détestait afficher ses faiblesses c'était risquer d'altérer sa bonne relation avec le Taureau. Or, si Shaka avait réellement besoin de quelque chose actuellement c'était bien d'un ami. Quant aux quatre chevaliers restants, ils ne pouvaient pas poser un pied hors du Sanctuaire en vertu de la sanction d'Hadès. Demeurait Kanon, à qui rien ne le reliait. Qui plus est, l'ancien Marina était l'un des rares à avoir la tête bien vissée sur les épaules en ce moment.

« Ce que je vais t'apprendre aujourd'hui doit rester confidentiel. Sers-t'en pour aider Saga, mais ne lui dis rien pour l'instant. Découvrir le danger inhérent à la Maison qu'il représente doit se faire dans un moment de calme. Il est trop perturbé pour en être instruit actuellement. D'autre part, je ne te parlerai du problème de la Vierge que parce que je vais te confier une mission le concernant. Alors, retiens bien ceci : tu n'auras pas, et tu ne dois pas chercher, à avoir accès aux dissonances touchant les autres Maisons. Est-ce bien compris ? »

L'air posé de Shion exprimait une incontestable autorité, et Kanon savait quand il fallait obtempérer.

« Oui, Grand Pope.

— Bien, alors commençons. Les chevaliers d'Or réunissent à eux seuls le summum des potentialités offertes par les constellations dont ils dépendent. L'éveil de leur cosmos n'est pas anodin, et ils sont choisis tout autant qu'ils développent des aptitudes personnelles. Le lien qui les relie à leurs armures est unique. Mis en commun, tous ses points débouchent sur une similitude quasi fusionnelle avec le caractère assimilé à la Maison qu'ils représentent. Ce qui explique en partie que les générations de chevaliers d'Or qui se succèdent ont des caractères à peu près semblables. »

La curiosité de Kanon l'incitait à poser de nombreuses questions, mais il connaissait suffisamment l'ancien Bélier pour savoir que ses mots étaient délibérément choisis. Il ne lui enseignerait que ce qu'il désirait lui révéler.

« Donc, si je vous suis, les chevaliers d'Or sont à la fois prédestinés et calibrés, se contenta-t-il de résumer, avec un laconisme néanmoins soucieux d'en découvrir davantage.

— En quelque sorte, approuva Shion. Mais note bien que si l'empreinte du moule est indéformable, le sujet garde la liberté de le remplir avec ses propres choix de vie. Une personnalité n'est en aucun cas interchangeable. Sauf qu'un chevalier d'Or répond à une certaine éthique, d'où les ressemblances entre les dignitaires d'une même Maison entre eux. »

Kanon hocha la tête en signe de compréhension. Jusque-là il n'apprenait rien de vraiment essentiel.

« Et où est le problème ? ne put-il s'empêcher de demander.

— Le problème, c'est que poussée à son paroxysme, une qualité peut parfois se transformer en défaut de la pire espèce. Et ce cas de figure amène ensuite à agir ou à réfléchir de manière insensée. Le caractère d'une personne se base sur la trame de différents défauts et de qualités entremêlés, ce qui permet un équilibre. Mais dans l'absolu, chacune des Douze Maisons exacerbe un élément bien déterminé, que le chevalier d'Or qui l'occupe doit à tout prix apprendre à contrebalancer, sous peine d'en devenir son esclave et sa victime. On appelle ce danger l'élément dissonant d'une Maison. »

Conscient de l'importance de cette information, Kanon avait le sentiment croissant que pour une raison qu'il cernait mal encore, il était de près ou de loin concerné par la menace qui planait sur les Ors. Les doigts légèrement plus crispés sur l'accoudoir de son fauteuil, il écouta la suite :

« Chaque Maison garde le secret de ce qui définit son élément dissonant, et en général, seuls Athéna, le Grand Pope et les chevaliers d'Ors savent que cet écueil existe. Tu comprendras aisément pourquoi. S'il l'apprenait, un ennemi suffisamment malin pourrait exploiter cette faiblesse. Pour parfaire le dispositif, les Ors eux-mêmes ignorent quel danger guette leurs pairs. Seuls Athéna et les Grand Pope connaissent les caractéristiques des douze éléments. Individuellement, c'est un enseignement que transmettent les chevaliers d'Or en charge aux apprentis que les armures auront choisi. Ils doivent être prudents, et ne le révéler qu'à leur seul successeur. C'est pourquoi ils attendent bien souvent des années avant de le faire. Si l'armure est transmise de manière posthume, c'est au Grand Pope que revient la mission de faire suivre le message. Et dans tous les cas, lors de ce passage, il vérifie que l'information a bien été donnée et comprise. »

Un lourd silence suivit ces révélations. Kanon en mesurait parfaitement la portée et elle était accablante.

« Parce que le précédent chevalier des Gémeaux était décédé alors que nous étions encore très jeunes, et que nos divergences ont ensuite amené Saga à vous éliminer, mon frère et moi avons brisé la chaîne, compléta-t-il dans un murmure.

— Exactement, confirma Shion. Et Saga a été le premier à en pâtir. »

L'ex-Dragon des Mers était soudain très pâle et l'Atlante trouva inutile d'en rajouter. Il n'était pas homme à tirer vengeance d'erreurs passées dictées par des circonstances dramatiques et largement rectifiées depuis. Mais il était néanmoins important que Kanon connût les conséquences exactes de ses actes. Ne serait-ce que pour mettre sévèrement en garde le futur apprenti Gémeau. Nul doute que la leçon demeurerait acquise durant quelques générations.

« Je ne vais pas t'apprendre que les Gémeaux sont doubles Kanon, reprit Shion avec plus de douceur. Deux faces pour une même image. Ce qui explique que l'armure hésite toujours entre deux jumeaux, copies conformes physiquement, mais de caractères quelque peu différents. Celui qu'elle choisit se voit propulsé vers la lumière, mais l'importance du second n'est pas moindre. Sans cette éminence grise, si le premier se laisse entraîner vers sa face la plus sombre, il aura du mal à en revenir. Même à l'inverse, s'il glisse du côté d'une bonté hors norme, il devra être tempéré. L'utilisation sans contrôle d'une capacité hyper développée, qu'elle soit maléfique ou bénéfique, amène à l'excès. Et l'excès conduit à des situations déséquilibrées, voire à toutes les folies.

— Saga a été manipulé par une entité extérieure, contra Kanon, dans le réflexe redevenu instinctif de défendre son frère.

— Oui, admit l'Atlante, en notant la spontanéité de sa répartie avec satisfaction. Mais il n'a pas su lui résister, parce que tu étais toi-même dévoré par l'ambition et la rancœur de devoir conserver un rôle annexe. Si seulement tu avais compris que ta présence à ses côtés était primordiale. Plus que tous les autres chevaliers de sa génération Saga était exposé au travers de sa Maison. Il avait depuis longtemps développé une bonté et un sens du devoir hors du commun. Des qualités qui demandent parfois à être pondérées. Votre Maître a été trop tardif à vous prévenir. Il n'avait pu que remarquer cette tendance chez ton frère. Ensuite, vous ne m'avez pas laissé le temps rectifier le tir.

— Si vous n'aviez pas désigné Aioros comme votre successeur, les choses auraient peut-être été différentes, maugréa le Grec, en luttant contre les vagues de sa propre culpabilité.

— Je ne pense pas. Juste plus longues à se mettre en place. Et si mon choix s'est détourné de Saga c'est que je pressentais l'ampleur du problème. Il ne m'a malheureusement pas permis de le mettre en garde ni de lui venir en aide. »

Un lourd silence s'installa, obligeant Kanon à réévaluer un passé qu'il avait accepté sans véritablement en examiner tous les impacts. Shion ne le jugeait pas. Il remettait simplement les choses en ordre, se contentant de le guider vers un rôle qu'il n'aurait jamais dû abandonner. L'ex-Dragon des Mers comprit alors qu'il lui restait encore du chemin à parcourir avant d'atteindre le détachement bienveillant de cet homme. Aurait-il eu la force de pardonner à sa place ? Baissant les yeux pour la première fois depuis le début de l'entretien, il demanda d'un ton presque contrit :

« Dois-je comprendre qu'il souffre encore de mon incurie actuellement ?

— Non, le rassura Shion. Saga a retrouvé le bon côté de lui-même. Mais il aura toujours tendance à se laisser exalter par ses sentiments. Et il est dévoré par la culpabilité suite à sa prise de pouvoir qui a mené à la Guerre Sainte, alors que la plupart de ses victimes l'ont absous. C'est un effet pervers qui rentre lui aussi en droite ligne dans la dissonance de sa Maison. À présent, tu connais ton rôle : tu dois le soutenir et le guider vers la voie de la modération et de l'apaisement. »

L'ancien marina passa la main dans sa chevelure bouclée en soupirant. Ce qu'attendait de lui leur chef était plus facile à dire qu'à réaliser. Il s'y astreignait pourtant depuis le retour de Saga au Sanctuaire. Sans grand résultat, hélas.

« Mais comment ? se désola-t-il, en fixant le regard parme presque avec désespoir.

— Essaye de le rapprocher de Mü. Je sais que celui-ci a récemment modifié sa vision des choses à l'encontre de ton frère, expliqua Shion, sans rentrer dans les détails.

— Mü ? répéta Kanon avec incrédulité. C'est certainement celui avec lequel Saga se sent le plus mal à l'aise.

— Justement, renchérit l'ancien Bélier avec assurance. Tu n'as pas été sans remarquer que le malaise est réciproque. Si Saga prend conscience des réelles difficultés de Mü à son égard, je le connais suffisamment pour savoir que ça va l'interpeller et qu'il voudra l'aider. Crois-moi, il n'y aura pas de meilleur électrochoc pour ton frère. Ne cherche pas à comprendre. Fais simplement ce que je te dis.

— Très bien, je m'emploierai à les amener à se rencontrer. Mais si ça tourne au vinaigre, je vous préviens que quoiqu'il arrive, je ne prendrai pas le parti de votre petit mouton. »

Shion camoufla un sourire amusé. Sans même s'en rendre compte, l'ex-Dragon des Mers venait de retrouver toute sa superbe pour se dresser tel un bouclier prêt à défendre son jumeau. De son côté, il n'était pas mécontent de sa stratégie. Aider Saga de cette manière ne pouvait qu'amener Mü à se libérer de ses propres entraves. Le risque qu'ils s'y brisent définitivement tous les deux existait, mais il était minime. Si cela se produisait, il veillerait à en limiter les dégâts. L'Atlante n'avait jamais aimé se servir de son cosmos de manière détournée, mais en l'occurrence, il n'avait pas le choix. Il exercerait donc une surveillance discrète sur les deux chevaliers.

« En cas de problème, je suis sûr que tu sauras réagir convenablement, se contenta-t-il de répondre de manière sibylline à Kanon. Maintenant, venons-en à la mission que je vais te confier. »

À la fois intéressé et soucieux de se retrouver séparé de son frère dans ces moments difficiles, le Grec lui adressa un regard interrogateur.

« Les informations que je viens de te donner vont te servir à mieux comprendre et à aider Saga, mais elles sont également un préambule à ta question, poursuivit Shion. Les difficultés qui ont précédé la Guerre Sainte, puis le conflit en lui-même, vous a souvent obligé à puiser dans les fondements de vous-mêmes pour survivre. Pour certains Ors, les choix ont été plus difficiles que pour d'autres. Inconsciemment, ceux-ci ont mis en place des mécanismes touchant aux dissonances de leurs Maisons. Les conséquences en sont malheureusement aujourd'hui très lourdes. Tu n'as pas à savoir précisément qui, pourquoi et comment. Tous les chevaliers d'Or ne sont heureusement pas touchés, mais tu as sans doute compris que Shaka fait partie du lot de ceux qui se sont laissés piéger. Et j'aurais besoin que tu m'assistes auprès de lui. Le temps qu'il se reprenne.

— Pardonnez-moi de vous interrompre Grand Pope, mais je vois mal comment je pourrais venir en aide à la Vierge. Je n'ai jamais entretenu aucun rapport avec lui.

— Ce qui est une bonne chose, répondit Shion en inclinant la tête d'un air tranquille. En ce moment Shaka se méfie et évite tous ceux qui de près ou de loin ont connaissance de son passé. Il n'acceptera jamais de collaborer avec une de ces personnes si jamais ce cas de figure devait se présenter. J'ai donc besoin de toi pour veiller sur lui si jamais je me trouvais dans l'obligation de l'envoyer hors du Sanctuaire d'ici les six prochains mois. Sous couvert de le seconder naturellement

— Veiller sur Shaka, répéta Kanon en écarquillant les yeux. C'est une plaisanterie ? Si un jour nous nous retrouvions véritablement en conflit tous les deux, je ne suis même pas sûr de parvenir à le vaincre. »

Le rire discret du Grand Pope balaya ses réserves.

« C'est fort intelligent à toi de reconnaître tes limites, mais je ne te demande pas de l'affronter. Simplement de rester vigilant à ses côtés. Malgré son coup d'éclat récent contre Aiolia, son incapacité actuelle pour gérer convenablement son mental le rend très vulnérable. Tu as entendu qu'il doit rencontrer Athéna prochainement. Mais même si tout se passe bien avec notre Déesse, il est fort probable que Shaka mette quelque temps avant de retrouver l'intégralité de ses pouvoirs. Il n'acceptera jamais une aide directe, alors autant pallier à cet inconvénient en lui imposant un coéquipier d'office. Juste au cas où. Si ça se trouve, il ne sera pas appelé à l'extérieur avant que sa forme ne revienne. Mais je préfère être prévoyant. En cas d'obligation incontournable, vous ferez équipe. Je n'y reviendrai pas.

— Et puis-je connaître le souci le concernant ?

— Oui, il vaut mieux que tu le saches. Pour comprendre ses réactions. Parce qu'en l'état actuel des choses, j'ignore s'il restera des séquelles à sa scission. La particularité concernant la dissonance de la Maison de la Vierge, c'est que celle-ci offre deux chemins. Ils partent du même élément, mais ils sont diamétralement opposés. Le problème lié à cette constellation s'apparente au perfectionniste. Mais à un perfectionnisme bien particulier, qui touche à l'état divin lui-même. Poussé à l'excès, cet état entre en dualité directe avec l'essence purement humaine des chevaliers placés sous cette configuration. De plus, l'enseignement des sixièmes gardiens passe principalement par les préceptes bouddhistes. Or, tu sais que dans l'absolu le bouddhisme prêche la non-violence.

— Oui, mais… Oh… C'est ennuyeux.

— Voilà, je vois que tu as compris. Dans le cas où ils se laissent dévorer par l'élément dissonant de leur Maison, certains chevaliers de la Vierge adoptent une conduite en tout point adéquate avec leur désir de s'abandonner au bien de l'humanité. Ils s'oublient eux-mêmes. C'est la première option. Celle que tous les chevaliers de la Vierge qui ont finalement basculé ont pratiquée jusque-là. Ils se sont progressivement effacés au profit de l'humanité, en usant leurs dernières forces pour essayer de rétablir un peu de justice et de paix dans ce monde. »

Kanon ne se risquerait pas à ouvrir le débat. Le Sanctuaire y perdait immanquablement un combattant d'exception, mais devait-on condamner un altruisme aussi extraordinaire ? À la mine sombre de Shion, il devinait surtout qu'il existait un ennuyeux travers à cette belle envolée spirituelle remplie d'abnégation.

« Et que donne la seconde option ? demanda-t-il, en se demandant où la Vierge s'était réellement fourvoyée.

— Le déni, répondit le Grand Pope, sans cacher son accablement. À force de se poser en sauveur de l'humanité au détriment de sa propre personne, le chevalier en vient à réfuter ses propres valeurs. Il ne désire qu'une seule chose, retourner se fondre dans l'anonymat humain. Objectivement parlant, et en tenant compte d'un engagement sincère, il ne s'y hasardera pas de son vivant. Tu sais que les bouddhistes croient en la réincarnation. Ce sera donc sa vie future qu'il sacrifiera, en refusant de s'élever spirituellement à sa prochaine renaissance. »

Le Grec dodelina de la tête, pour prouver qu'il suivait.

« Mais imaginons qu'il ait déjà franchi le seuil de la mort, poursuivit Shion. Qu'il ait découvert certaines vérités sur le cycle des renaissances et qu'il aspire à quelque chose de bien précis qui l'oblige à renoncer définitivement à la voie divine. Il aura alors toute la latitude pour se démettre de ses fonctions en pensant sa mission achevée. C'est ce qu'a fait Shaka juste avant de disparaître devant le Mur des Lamentations. »

La révélation était de taille, et l'ancien Marina la reformula avec autant d'amusement que de stupéfaction.

« Vous voulez dire que pour une raison qui m'échappe, Shaka a… démissionné ?

— On peut le résumer comme ça, oui », confirma l'Atlante, qui ne voyait vraiment rien de drôle dans l'histoire.

Mais Kanon comprit immédiatement l'utilité d'une telle situation, et sa réflexion fusa avec une joie non dissimulée :

« Shaka est extraordinaire ! Il a osé le faire ! »

Sa répartie lui attira un regard suspicieux.

« Tu penses vraiment ce que tu viens de dire ? demanda le Grand Pope, comme on réprimande un enfant en lui laissant une chance de rectifier le tir.

— Absolument », confirma Kanon avec un sourire rayonnant qui fit hésiter Shion sur sa santé mentale.

Le surmenage sans doute…

Conscient des interrogations bien légitimes de son Supérieur, le Grec s'empressa de s'expliquer :

« Cet épisode n'a pas pu passer totalement inaperçu aux Enfers. Imaginez la stupeur, et je dirais même, le bonheur de ceux qui ont surpris cet échange. Athéna lâchée par un de ses plus fidèles et plus puissants guerriers. Un véritable miracle pour le clan adverse. Qui n'a pas eu le temps d'être exploité en temps voulu par nos adversaires, certes. Mais puisque les Dieux ont trouvé bon de réanimer tous les Spectres, à mon avis, l'information a dû circuler.

— Tu penses te servir de Shaka comme clé pour t'infiltrer aux Enfers ? s'enquit Shion avec circonspection.

— Ça rentre dans l'ordre d'idée.

— C'est une option, mais ça ne marchera jamais. Pour qu'ils y croient, il faudrait à présent que Shaka tombe dans la traîtrise. »

Mais Kanon ne se laissa pas démonter.

« Plus c'est gros, mieux ça passe », assena-t-il avec conviction.

Dans un sens il avait raison, et surtout, il parlait d'expérience. Le Grand Pope songea qu'il allait lui falloir modifier son programme matinal. La conversation avec l'ex-Dragon des Mers durerait plus longtemps que prévu.


Note de fin : Première publication août 2010 - Chapitre modifié en février 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1440 mots de plus).