Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (L'allié improbable de Kanon) : Après avoir tué de sang-froid ses deux acolytes, Zoltan accompagne Camus et Sergueï au Sanctuaire. Zoltan est censé avoir retrouvé et secouru le Verseau. Il passe pour un héros. Son plan semble sans défaut, sauf concernant Sergueï. Il définit mal le rapport inattendu qu'entretient l'enfant avec Camus. Marine vient les accueillir. Elle va les guider par des chemins détournés auprès de Shion. Le Grand Pope souhaite conserver le retour de Camus secret jusqu'à ce que celui-ci recouvre sa mémoire. L'expression apathique du Verseau inquiète Marine et Zoltan la met mal à l'aise. Au même moment, Kanon et Shun s'accordent une pause dans leurs recherches pour découvrir une faille les aidant à contrer la vengeance d'Hadès. Malgré un travail acharné, ils n'arrivent à rien, et Kanon commence à s'interroger sur la pertinence d'Athéna de l'avoir chargé de la responsabilité de cette tâche. Rapportant des dossiers confidentiels à Shion, il surprend une conversation entre la Vierge et ce dernier. Sous le coup d'un choix « malencontreux », Shaka doit rendre des comptes à Athéna et Shion lui impose d'avoir une discussion décisive rapidement. Resté seul avec leur supérieur, Kanon le questionne avec curiosité. Le Grand Pope lui révèle alors que Shaka, tout comme Saga, a succombé à l'élément dissonant de sa Maison. Kanon découvre un des secrets les mieux gardés du Sanctuaire, et comprend que par sa faute et celle de Saga, une partie de la chevalerie d'Or risque d'être décimée par ce mal étrange. Shion lui explique comment venir en aide à son frère. En dernier ressort, il lui conseille d'essayer de le rapprocher de Mü. Il lui demande ensuite de veiller sur Shaka en lui confiant la raison de sa brouille avec Athéna. Croyant qu'il allait réellement mourir devant le Mur des Lamentations, la Vierge a en quelque sorte démissionné, en pensant que cette initiative n'affecterait que sa vie à venir. Kanon voit immédiatement l'avantage que le choix de Shaka leur donne vis-à-vis d'Hadès, et décide de s'en servir.


CHAPITRE 15 : LE RETOUR DU VERSEAU (mise à jour 25 février 2015)

Le petit groupe mené par Marine s'engageait sur un chemin totalement inusité pour rejoindre le Palais. Obéissant aux ordres reçus, elle s'employait à ce que personne n'aperçut Camus. Une précaution qui les obligeait à se perdre en circonvolutions et en détours, dans un labyrinthe de roches inhospitalières et de végétation sauvage. Depuis le début, ils progressaient en empruntant les sentiers les plus improbables, glissant à travers des maquis d'épineux ou grimpant à flanc de falaise le long de pistes à peine tracées. Lorsque la jeune femme ne pouvait pas l'éviter, ils suivaient avec soulagement un morceau de route parfaitement pavée, mais ce n'était que pour mieux replonger au bout de quelques mètres dans les méandres d'un paysage lunaire.

Tout le monde commençait à trouver l'exercice éreintant, Zoltan et Marine y compris. Consciente de l'état d'épuisement du Verseau, elle avançait lentement, mais elle l'entendait souffler plus que les autres. Il existait pourtant un chemin discret et plus rapide. Il passait malheureusement par les souterrains. Malgré ses prérogatives, Marine n'avait pas le droit d'utiliser cet itinéraire, ce privilège étant exclusivement réservé aux Ors.

L'accès principal leur étant interdit, ils terminaient leur ascension en empruntant une série d'escaliers disparates, taillés à même la pierre, si étroits que le pied ne s'y posait parfois pas entièrement. Cela faisait près de deux heures qu'ils marchaient, et un des gardes ne put retenir un soupir de soulagement sonore alors que le contour d'une large esplanade de marbre blanc se dessinait devant eux. Enfin, ils touchaient au but. Se dressant tel un havre qui marquait la fin de leur périple, le Palais du Pope apparaissait.

Jetant un regard derrière elle, Marine évalua l'état de chacun d'un œil critique. Camus atteignait le sommet des dernières marches en butant presque à chaque pas, tant la montée avait été longue est difficile pour lui. Soumis à un repos forcé depuis plusieurs mois, ses muscles déliés avaient fondu comme neige au soleil et la reprise semblait incontestablement trop rude. Désolée pour lui, elle songea que le lendemain les courbatures le condamneraient certainement à l'immobilisme.

Sergueï la surprenait agréablement par son endurance. Le petit était vaillamment parvenu jusqu'à mi-parcours en suivant le rythme imposé par les adultes. Ce qui était déjà en soi un exploit. Puis, progressivement, il avait ralenti l'allure. À partir de ce moment, elle avait remarqué que Zoltan le bousculait régulièrement d'une bourrade dans le dos. Ce geste se voulait prévenant, mais elle aurait juré qu'il s'y glissait une intention inavouable, et elle n'avait cessé de se retourner fréquemment pour surveiller le balafré. Jusqu'à ce que Camus se chargeât du problème.

Malgré sa fatigue, celui-ci avait pris l'enfant dans ses bras alors qu'il traversait la garrigue. Elle avait souri en voyant Sergueï passer ses bras autour de son cou et appuyer sa tête contre son épaule. La réputation de froideur du Verseau l'avait toujours intrigué en songeant à la pointe affective qui perçait dans le respect de Hyoga quand il parlait de lui. Elle avait aujourd'hui la preuve de son implication auprès des plus fragiles, et cela la confortait dans l'idée qu'il n'était pas aussi dépourvu de sentiments que le prétendaient certains.

Par prudence, il avait ensuite reposé le petit à terre, pour le laisser grimper seul les marches étroites taillées dans la roche. Assurant ses arrières, il veillait à ce qu'il ne tombât pas. Doté de sa mémoire et de son cosmos, jamais il n'aurait manifesté une attention si évidente, et Marine profitait de ce moment pour l'observer. Elle trouvait ses façons adorables, mais elle aurait juré qu'elles déplaisaient au balafré.

Ce dernier terminait l'ascension dans une forme exceptionnelle. De quoi lui faire sérieusement soupçonner un entraînement peu courant. Malgré une attitude parfaitement correcte depuis qu'elle l'avait accueilli sur la plage, ses manières la rebutaient. Décidément, elle n'aimait pas cet homme.

Zoltan mit le pied sur l'esplanade en feignant de ne pas remarquer le comportement suspicieux de Marine. Il se sentait particulièrement satisfait. Les éléments de son plan s'agençaient merveilleusement, même s'il devait compter avec quelques désagréments parfaitement gérables. La surveillance discrète qu'exerçaient sur lui les gardes durant le trajet l'avait agacé, mais il savait déjà comment il allait y remédier. Une fois réintroduit au sein du Sanctuaire, il se faisait également fort de tromper Marine. Le seul point délicat se résumait à Sergueï.

Il avait immédiatement ressenti le cosmos de l'enfant qui les accompagnait lorsqu'il avait enlevé Camus dans les sous-sols moscovites. Le parti qu'il pourrait en tirer l'avait intéressé. Inexploitées jusqu'alors, les possibilités du petit demeuraient embryonnaires. À ce stade, il ne pensait pas que le gamin fût une menace, et il l'avait intégré sans méfiance aux trois otages qui lui permettaient de manipuler le Verseau. Néanmoins, plus le temps passait, et plus il regrettait sa décision.

Le cosmos de ce gosse avait incontestablement quelque chose de… « particulier »,… de « plus »,… de « bizarre ». Il était incapable de déterminer quoi, mais cela le tracassait. Et puis, il y avait son étrange manie de toujours se dresser entre le Français et lui. Il en venait à se demander si le ramener avec eux au Sanctuaire était une aussi bonne idée. Certes, un accident était vite arrivé, mais une fois intégré en tant qu'apprenti, il aurait plus de difficultés à l'atteindre si le besoin s'en faisait sentir.

Durant leur progression, Zoltan avait été saisi par des envies de meurtre. Une façon rapide et définitive de se débarrasser de son souci. Les falaises qu'ils longeaient étaient hautes. Les roches rendues glissantes par endroit par la résurgence des points d'eau. Profitant de l'inattention de Camus et de Marine, il aurait volontiers poussé le gamin un peu trop fort. Mais les trois gardes marchaient derrière lui.

Malgré tout, Zoltan guettait l'instant propice. Mais à mi-chemin, sans doute incité par une sorte d'instinct protecteur, le Français s'était retourné pour prendre l'enfant à moitié mort de fatigue dans ses bras. En croisant son regard, Zoltan y avait lu l'amorce d'un avertissement. Camus était à sa merci, mais il se battrait pour les petits. Finalement, mieux valait laisser couler. Il s'inquiétait d'ailleurs vraisemblablement pour rien.

Devant eux, l'esplanade demeurait déserte. Une main posée sur l'épaule de Sergueï pour l'encourager à avancer, Camus s'imprégnait de l'agencement des colonnades blanches de l'imposant bâtiment vers lequel ils se dirigeaient. Cette architecture antique lui semblait familière, et une fois à l'intérieur, il ne fut pas vraiment surpris de rencontrer de nouveaux gardes, portant des tenues identiques à celles de ceux qui les avaient quittés dès qu'ils avaient franchi le porche.

Les précédant toujours, Marine les conduisit jusqu'à une vaste salle, pavée de mosaïques d'un bleu lagon très doux. Cernée de minces colonnes doriques donnant sur un balcon circulaire extérieur, la pièce ensoleillée était vide, à l'exception des deux hommes qui se tenaient debout derrière un grand caisson doré. Camus nota le sourire engageant du premier, qui paraissait l'inviter à s'approcher sans crainte.

Repris par un sentiment de déjà-vu, il le dévisagea avec curiosité. Âgés d'une vingtaine d'années, ses cheveux châtains tirant sur le roux frôlaient ses épaules, et ses yeux verts pétillaient de malice tout autant que de maturité. Le fait qu'il portât une armure bien plus conséquente que les protections des hommes qui les avaient accompagnés jusque-là intrigua le Français. Il en gardait le casque sous le bras, comme pour signifier qu'il s'agissait d'une entrevue non officielle. S'il n'avait pas su qu'il était impossible de supporter un tel poids tout en conservant des mouvements aisés, Camus aurait juré que l'armure de l'inconnu était en or.

Déconcerté, il posa les yeux sur le second homme. Celui-ci revêtait une lourde toge rehaussée de liserés précieux. Un masque semblable à celui de la jeune femme qui les avait guidés dissimulait son visage, encadré d'une longue chevelure vert clair.

S'inclinant un genou à terre, Marine s'immobilisa à une distance respectueuse. Avec étonnement, Camus nota que Zoltan en faisait de même.

« Je te remercie chevalier de l'Aigle, fit l'homme masqué, avec un geste avenant du côté de leur accompagnatrice. Relevez-vous tous. Zoltan, je dois dire que ma surprise a été grande lorsque j'ai découvert que tu avais survécu à la chute qui a marqué ton dernier combat. Je n'étais plus le Grand Pope en place quand cela s'est produit, mais j'ai eu le temps de m'imprégner des événements ayant jalonné mon absence. Tu comprendras donc que j'ai été encore plus étonné en apprenant ta requête. Ainsi, tu désires que je te récompense de l'aide que tu viens d'apporter à mon chevalier perdu en te réintégrant dans nos rangs ? »

Bien que dépourvu d'agressivité, l'accueil du Grand Pope recelait une méfiance manifeste. Zoltan s'y attendait. Peu importait. À présent il était dans la place.

« Je sais que la manœuvre peut paraître quelque peu déloyale, reconnut-il, d'un ton faussement contrit. Ma mort n'ayant pas été effective, je reste sous le coup d'une sanction pour l'avoir simulée. J'aurais dû revenir, faire savoir que j'étais toujours vivant. Ma conduite d'alors est inqualifiable et je subirai votre colère si telle est votre volonté. Mais je n'étais qu'un enfant qui venait de voir sa raison de vivre irrémédiablement brisée. Mon exil a été tout aussi punitif. Je puis vous l'assurer. »

Sa défense en valait une autre. Il n'avait pas été, et ne serait pas le dernier apprenti, à vouloir s'enfuir à la suite du choix défavorable d'une armure. Les candidats refusés tombaient dans un anonymat que certains trouvaient déshonorant, alors que le Sanctuaire leur offrait pourtant à tous une place adaptée à leurs compétences. S'il avait échoué à l'obtention de l'armure qu'il visait, Zoltan avait malgré tout le potentiel pour devenir un chevalier d'Argent redoutable. Sa désertion lui avait définitivement fermé cette porte. Il le savait. À lui seul, cet élément était déjà un châtiment suffisant. Le Grand Pope restait néanmoins dubitatif.

« Tu aurais pu te manifester beaucoup plus tôt, répliqua-t-il, de la manière la plus neutre possible.

— L'armure m'a refusé, répondit Zoltan, en fixant avec hardiesse le regard aveugle du masque. Je savais ma présence devenue négligeable. Je reconnais avoir également agi sous le coup de la colère et de l'orgueil. Un temps, j'ai commis l'erreur de rejoindre les chevaliers noirs. Aujourd'hui, je n'aspire plus qu'à vous servir. Si votre mansuétude me l'accorde, j'accepterai d'intégrer la garde soldatesque comme le plus grand honneur. »

Astucieux et prudent, Zoltan livrait des demi-vérités, en sachant qu'une enquête serait immanquablement menée pour vérifier ses dires.

Shion coula un regard invisible du côté de la Balance. Il avait souhaité la présence de Dohko pour l'aider à évaluer la bonne foi de cet ancien aspirant un peu spécial. L'expression de son vieil ami trahissait son scepticisme. Lui aussi connaissait les antécédents du Roumain. Mais mis à part la négativité de faits remontant plus d'une dizaine d'années en arrière, leur défiance ne se basait sur aucun élément concret. Et surtout, Zoltan avait été le seul capable de leur ramener le Verseau.

Conscient que se jouait là un moment crucial, le balafré reprit en affichant une moue presque chagrine.

« Je ne demande qu'à m'amender, Grand Pope. »

Face à tant de bonne volonté, l'Atlante accepta d'abaisser sa garde. Inclinant la tête d'un geste d'apaisement, il lui indiqua qu'il prenait en compte son plaidoyer. Mais intérieurement il demeurait dubitatif. Il se souvenait parfaitement du petit Zoltan, indiscipliné, retors, et d'une cruauté si gratuite, qu'elle posait déjà soucis à son maître dès ses sept ans. S'il avait eu le choix, Shion aurait préféré que son Verseau fût secouru par d'autres mains. Un loup enragé ne se transformait pas en lapin inoffensif. En berger à la rigueur. Et encore, en berger qui emmenait lui-même ses agneaux à l'abattoir. Et en l'occurrence, des agneaux, il n'en voyait qu'un, bien que le terme fut parfaitement inadapté pour désigner la potentialité de son onzième gardien.

Avec tracas, il tourna les yeux du côté de celui-ci. Camus se tenait près de Marine. Immobile et rigide, il ne manifestait ni curiosité ni impatience. Zoltan avait raconté qu'il l'avait retrouvé au fond d'une geôle privée de lumière, et l'extrême pâleur de sa peau s'accordait à cette information.

Il avait terriblement maigri, et des cernes marqués trahissaient un état de fatigue avancé. Le col de sa veste ne masquait qu'imparfaitement un vilain hématome filant vers son épaule, et ses doigts égratignés portaient des traces d'écrasement répété. Ses ravisseurs l'avaient probablement torturé, et au-delà de la colère qui l'étreignait à ce constat, Shion aurait aimé comprendre pourquoi.

Mais par-dessus tout, le manque de réactivité du Français le préoccupait. Il y avait quelque chose d'infiniment trop douloureux dans le regard à moitié éteint de son chevalier, pour ne pas révéler un parcours autrement éprouvant que la simple difficulté d'une incarcération prolongée et soumise à des souffrances physiques, aussi pénibles avaient-elles pu être. Quelque chose qu'il aurait perçu même si l'armure ne les avait pas précédemment mis en garde.

Le balafré ne leur avait pas caché qu'il avait dû tuer les hommes qui retenaient prisonnier le Verseau avant de pouvoir le libérer, ce qui les privait de précieux renseignements pour aider le Français à se reconstruire. Et le Grand Pope trouvait cela bien ennuyeux.

De même, Shion n'avait pas été sans remarquer le manège de l'enfant qui les accompagnait. Subrepticement, celui-ci était venu s'intercaler entre Zoltan et Camus dès le début de la conversation. Contrairement au Français, Sergueï le dévisageait avec une attention soutenue. Il ne montrait aucune crainte. Il se contentait d'écouter tout en semblant faire barrage entre le Roumain et son chevalier fatigué.

Ce gosse l'intriguait à plus d'un titre. Il aurait fallu être sourd et aveugle à la moindre manifestation d'énergie, pour ne pas s'apercevoir du cosmos qui émanait du petit garçon. Zoltan les avait prévenus qu'il leur ramenait une recrue potentielle, rencontrée en chemin, mais il ne s'attendit pas à un tel feu d'artifice interne. Voilà longtemps qu'il n'avait plus approché un phénomène pareil. La puissance latente du gamin était incroyable. Et le plus étonnant, c'était que son cosmos sommeillait toujours.

Quel âge pouvait-il avoir ? Pas plus de six ans en tout cas. L'âge idéal pour apprendre et expérimenter. Pour l'heure il était beaucoup trop maigre, et il devrait demander à ses instructeurs de veiller à ce qu'il fût nourri un peu plus que les autres. Néanmoins, s'il se fiait à sa morphologie, Shion devinait qu'en grandissant il conserverait une silhouette mince et déliée. Il possédait une jolie figure de chaton à la bouche fine et aux beaux yeux d'ambre qu'une peau naturellement pâle mettait en valeur. Sa chevelure brune avivée de reflets auburn tombait bien raide jusqu'au milieu de son dos, tandis qu'une longue frange mal égalisée encadrait ses joues creuses.

Tel quel, c'était un bel enfant, dont l'attrait s'épanouirait certainement encore avec les années. Et le Grand Pope s'interrogeait. Au-delà de la question de savoir d'où venait cette perle rare, il allait surtout falloir déterminer sa constellation de prédilection et lui attribuer un maître. Mais dans l'immédiat, un autre sujet réclamait son attention.

« Marine, pourrais-tu accompagner cet enfant jusqu'au quartier des apprentis. Montre-lui nos installations en chemin, je crois qu'il ne tardera pas à les utiliser. »

Shion nota avec intérêt le regard hésitant que le petit jeta du côté du Verseau, auquel le Fançais répondit par un léger hochement de tête encourageant. Il s'expliquait mal le lien qui semblait s'être tissé entre ces deux-là. Cela allait nettement au-delà d'une simple relation de sympathie. Camus ne pouvait pas encore en avoir conscience, mais le cosmos non éveillé de l'enfant balbutiait vers l'empreinte totalement étouffée du sien par Hadès. Ce qui était non seulement une impossibilité, mais aussi un non-sens. À moins que ?... Mal à l'aise, le Grand Pope préféra ne pas développer l'idée qui venait de le traverser. Elle ne lui plaisait vraiment pas, et en l'état actuel des événements, elle n'aiderait pas le Verseau.

Gentiment, Marine prit Sergueï par la main. Sagement ce dernier la suivit. Une fois la porte refermée, le Grand Pope invita Camus à s'avancer vers le coffret de l'armure déposée à ses pieds. Sans un mot, le français obéit.

Dès qu'il avait appris le retour de son onzième gardien, Shion avait demandé à Mü d'apporter la protection sacrée directement au Palais. La jeune femme qui avait servi d'intermédiaire entre Zoltan et lui l'avait averti que son chevalier égaré serait ramené dans la matinée. Étendant le champ de sa perception comme une balise aux limites du Sanctuaire, l'Atlante avait écourté son entretien avec Kanon aussitôt qu'il avait ressenti le cosmos du Roumain s'approcher de l'île.

Celui-ci ne cherchait pas à se dissimuler et il avait été facile de suivre sa progression jusqu'à la plage. L'ancien Bélier en avait profité pour briefer Marine, avant de l'envoyer accueillir les nouveaux arrivants. Il aurait pu le faire la veille, mais il se méfiait du discernement d'Aiolia, et par contrecoup de son amitié avec Milo. Car ce dont Camus et lui-même avaient le moins besoin en ce moment, c'était de voir débarquer un Scorpion furieux à l'annonce du retour de Zoltan.

La façon dont le Français allait se comporter en recouvrant ses souvenirs préoccupait Shion. Contrairement aux autres chevaliers, il ne souhaitait pas que l'éveil de sa mémoire se fît dans son temple. La présence du balafré se prêtait mal à ce genre d'intimité, et pour des raisons de sécurité, il ne pouvait pas empêcher que celui-ci fût là à cet instant. En fonction de l'attitude de Camus quand il reprendrait pleinement ses esprits, il saurait s'il avait eu tort ou non d'accorder foi à la repentance de Zoltan. Il ne remettait pas en cause l'héroïsme de ce dernier, mais ses motivations.

Et puis, mieux valait éviter de voir trop rapidement débarquer Milo, qui comme cela s'était passé avec les premiers rescapés ramenés au Sanctuaire, serait fatalement prévenu de l'arrivée de Camus dès que son cosmos lui serait rendu. Le fait de devoir s'infiltrer au Palais le retarderait, et laisserait au Verseau le temps de gérer ses émotions. Du moins, l'espérait-il.

Sur ce plan, Shion redoutait autant la réaction du Français au souvenir de l'abandon dont il avait été victime, que celle du Grec, en découvrant le retour de Zoltan. Les relations qu'entretenaient autrefois le Scorpion et le Roumain n'avaient jamais été faciles, et pour Camus, il paraissait évident que ces retrouvailles risquaient singulièrement de compliquer son chemin vers la sérénité. Dire qu'apprendre que son condisciple était non seulement vivant, mais se réinstallait sur l'île allait déplaire au Scorpion était un doux euphémisme.

Et pour embrouiller la situation déjà délicate du Verseau, le Grand Pope n'avait aucune idée des motivations de ses ravisseurs, et donc pas la moindre piste pour le protéger d'une nouvelle attaque éventuelle.

« Tu es certain de n'avoir rien entendu ou vu qui aurait pu te renseigner sur le mobile des hommes qui le détenaient, demanda l'Atlante, dans une dernière tentative pour se forger une opinion sur la fiabilité du repentir de Zoltan.

— Non, répondit le balafré avec une expression navrée. Mais peut-être ont-ils eu vent de la condition d'Hadès, et attendaient-ils pour le vendre à ses sbires une fois les six mois écoulés.

— C'est une éventualité, reconnut Shion, contrarié par la logique de son adversaire. Camus, j'aimerais que tu approches de ce caisson en or. »

Le français obéit, pour s'arrêter à un pas de l'armure enclose dans sa boîte. Il paraissait soudain fasciné. Et on l'aurait été à moins. Alors que depuis le terme de sa réparation par Mü la protection sacrée ne s'était plus manifestée, voilà qu'elle recommençait à pulser faiblement en s'auréolant d'une douce lueur dorée. Bien que Camus ne l'ait pas encore touchée, et que l'interdiction de Shion l'ait privée du sang qui aurait dû la régénérer, elle s'activait en puisant dans ses dernières réserves d'énergie. Et elle y mettait même une insistance étonnante.

Face à ce nouveau phénomène imprévu, le front de Shion se plissa d'incompréhension inquiète derrière son masque. À cet instant, l'armure faisait plus qu'appeler son porteur. Elle revendiquait son droit à le protéger. Mais de quoi ? Il était de retour au Sanctuaire, et même si la reprise devait s'avérer difficile Shion et quelques autres veilleraient à l'épauler. Près de lui, Dohko avait l'air tout aussi étonné. Malgré ses a priori, l'Atlante doutait que Zoltan fût la cause d'un tel acharnement. Mal à l'aise, il incita son onzième gardien à poser la main sur le caisson.

Camus rentra en possession de son cosmos et de sa mémoire comme si un poing de fer s'était abattu sur lui. Retenant un hoquet de surprise, il tituba, et il ne dut qu'au soutien de la Balance de ne pas s'effondrer. Le moins qu'on pût dire, c'était que l'armure ne faisait pas preuve de douceur à son encontre, ce qui embrouillait encore davantage les réflexions du Grand Pope.

Pour sa part, le Verseau comprit immédiatement pourquoi l'armure agissait ainsi. Elle ne cherchait qu'à le secourir. Mais livrée à elle-même et à des informations tronquées depuis trop longtemps, elle s'imposait avec colère. Cette réaction lui évita de s'appesantir sur le flot amer de souvenirs qui le submergea. Il devait avant tout canaliser sa « gardienne », avant qu'elle ne ruinât le plan que Zoltan avait si patiemment élaboré. C'était un crève-cœur que de le reconnaître, mais les arguments du balafré concernant son silence lui apparaissaient maintenant plus que recevables. Il devait rapidement convaincre son armure que les comptes se régleraient à huit clos.

Repoussant Dohko, il se tourna vers son amie dorée, qui dès l'instant où il l'avait frôlée, s'était déployée entre Zoltan et lui.

Les yeux écarquillés, le chinois ne disait rien. Totalement dépassé par ce qu'il voyait, il adressait ses interrogations à Shion. Mais face à ce prodige, celui-ci demeurait muet et énigmatique sous son masque. Jamais au cours de sa longue existence, la Balance n'avait vu ou entendu parler d'une telle conduite. L'amure se comportait comme un vrai chien de garde, et elle pointait clairement en direction du Roumain qui paraissait tout aussi stupéfait que lui.

Tendant le bras, Camus laissa glisser ses doigts sur le métal en un message silencieux. Accordant son cosmos à celui de l'armure, il lui transmit sa reconnaissance, mais également l'ordre implicite de cesser son manège. Outrée et vibrante de frustration, l'armure obtempéra. Dans un bruissement sec, elle se scinda pour retourner sagement dans son caisson.

« Tout va bien, Camus ? »

La question apparemment anodine du Grand Pope était mielleuse de sous-entendus, et Zoltan se statufia. Il avait parfaitement conscience du côté aléatoire de cet instant sur lequel il n'avait aucune prise. Il parvenait à conserver un air neutre, mais il ne se leurrait pas. L'intervention de l'armure offrait au Verseau une alliée de poids, et seule la dissimulation de l'identité de sa complice retenait le Français de le contrer. Néanmoins, il jugeait le machiavélisme de son plan inattaquable. Même s'il ravalait son orgueil en se confiant sur la drogue et les humiliations subies, Camus ne dévoilerait jamais sa forfaiture en sachant qu'il condamnait en contrepartie les enfants.

Les yeux du Verseau se posèrent brusquement sur lui, et tout se passa en une fraction de seconde. Le balafré y lut l'ombre d'une hésitation sous-tendue par de la haine pure, avant qu'une froideur insondable ne celât l'expression du Français. Il venait de récupérer ses pouvoirs et sa mémoire, et par la même, il était capable de recomposer solidement son air d'indifférence indéchiffrable de Saint de Glace. Lorsqu'il se retourna vers le Grand Pope, son beau visage avait retrouvé son immobilité coutumière.

« Oui », répondit-il, en s'inclinant, un genou à terre.

Ôtant son masque, Shion s'approcha et mit une main bienveillante sur son épaule. Camus redressa la tête. Étouffant un soupir, l'Atlante plongea un regard à la fois doux et inquisiteur dans les yeux d'un bleu sombre.

« Relève-toi, Camus. Peu sont encore au courant, mais je veux que tu saches que tous seront heureux de ton retour parmi nous. Et pardonne-nous de n'avoir pas réussi à être plus diligents pour te ramener. Je te jure que nous avons fait le maximum.

— Je n'en doute pas », répliqua le onzième gardien sans ciller.

Zoltan ne cachait pas son étonnement pour dévisager Shion. Il avait aperçu une ou deux fois celui qui gouvernait le Sanctuaire quand il était enfant, et il se souvenait de sa figure de vieillard. Sa complice avait beau eu l'avertir, le rajeunissement opéré après son passage chez Hadès était impressionnant. Cette métamorphose lui dictait davantage de prudence. Il s'était toujours méfié de l'intelligence du dirigeant retors de l'époque. Alors si ce bain de jouvence avait également dépoussiéré ses facultés, il n'en serait que plus redoutable.

Brièvement, les yeux parme croisèrent les siens. Il n'aima pas leur insistance. Shion semblait le mettre en garde. Naïvement, il avait espéré que le vieux singe attendrait une ou deux semaines avant de détecter sa traîtrise. Il était parfaitement conscient qu'une fois qu'il aurait assouvi son désir de revanche, il serait impitoyablement exécuté. C'était une fin qu'il assumait pleinement. Peu lui importait de mourir s'il parvenait à mener son plan à son terme. Ce dernier se refermerait de manière implacable sur le Scorpion, et Milo y perdrait son âme.

Cela faisait si longtemps qu'il ruminait sa vengeance que le trépas était un moindre prix à payer pour la satisfaire. Mais pour que tout fonctionnât comme il le souhaitait, il fallait qu'il ait le temps d'assembler tous les rouages. Il n'attendait rien d'autre du destin : juste, un peu de temps. Si Shion le soupçonnait déjà, il allait devoir manœuvrer Camus avec encore plus de doigté.

Dans l'immédiat, la cérémonie d'accueil se poursuivait, et il chassa cette contrariété de son esprit. Secondé par Dohko, Shion tentait d'obtenir des informations de Camus concernant sa détention. Inutilement, ils essayaient d'arracher plus de trois mots par réponse au Verseau. Changeant de tactique, l'ancien Bélier interrogea alors Zoltan tout en observant les réactions du Français. Ce dernier se contentait de confirmer succinctement son histoire, avec un désintérêt qui confinait à un désamour profond pour sa propre personne.

Conscient du problème bien réel qui affectait Camus, le Grand Pope en était réduit à des suppositions. Il demeurait persuadé que la dissonance de la Maison du Verseau entrait en partie dans son état actuel. Les proportions prisent par celle-ci durant son emprisonnement le souciaient, et le silence du Français ne l'aidait pas vraiment à y voir très clair.

Plus que tout, la riposte de l'armure le troublait. Mais il était incapable de déterminer s'il devait l'attribuer à une réponse normale, activée par un mécanisme de défense spontanée, alors qu'en retrouvant sa mémoire Camus découvrait qu'il devait sa liberté à un vieil ennemi. Ou bien au machiavélisme d'une mise en scène orchestrée par Zoltan, qui pour une raison obscure, et par des moyens inavouables, assujettissait maintenant le Verseau, ce qui avait poussé l'armure à le démasquer en agissant seule.

Au bout d'une demi-heure d'un jeu de piste qui ne menait à rien, Shion décida d'interrompre ce premier contact. Camus avait beau se blinder en présentant un visage stoïque, sa fatigue était indéniable, et le but n'était pas de le tourmenter davantage. L'Atlante se doutait également que le Verseau affrontait intérieurement une foule de souvenirs désagréables. S'informer sur la manière dont il vivait son abandon par Milo viendrait plus tard, loin des oreilles indiscrètes. En théorie, ce domaine privé ne le concernait pas, mais l'aide sincère qu'il souhaitait apporter à son chevalier en passait par là.

Retrouvant une certaine distance, il mit fin à l'audience.

« Il est temps que tu réinvestisses ton temple, Camus. Ton armure te sera rendue demain. À présent, je vais pouvoir demander à Aioros de la revitaliser. Tu es encore beaucoup trop faible pour subir une telle perte de sang, et le Sagittaire s'est porté volontaire », acheva-t-il avec fermeté, devant l'ébauche du geste de protestation du Verseau.

Une fois encore, Camus s'inclina de façon protocolaire devant lui, mais d'un mouvement beaucoup trop raide à son goût. Son onzième gardien avait beau être l'impavidité incarnée, son manque d'enthousiasme à regagner sa quiétude était perceptible à dix mètres. Et cela n'avait rien de normal.

« Sois encore remercié, Zoltan, reprit-il en se tournant vers le balafré. Ton geste ne sera pas oublié. Je te ferais part de ma décision concernant ton avenir parmi nous dès demain. Je vais demander à l'un des gardes de t'accompagner jusqu'aux quartiers réservés aux soldats.

— Ce ne sera pas nécessaire, intervint d'un ton froid le Verseau. Compte tenu de son aide, il est normal que je lui offre l'hospitalité. »

Le balafré eut un sourire intérieur. Le manque de drogue devait sérieusement commencer à déranger Camus. Pour obtenir ce qu'il espérait, il n'avait même pas eu besoin de le rappeler à l'ordre par une phrase détournée. Une fraction de seconde, le regard de Shion se fixa durement dans le sien et le Roumain retint son souffle. L'Atlante paraissait hésiter. Mais mû par son désir d'offrir un retour apaisé au Verseau, il accéda à la demande de ce dernier.

« Comme tu voudras. Par contre, il serait bon que tu signales ton retour de manière tranchée à tes frères d'armes avant de redescendre. Normalement, ils ont tous dû percevoir un écho de ton cosmos lorsque tu l'as retrouvé. Mais certains souffrent de distraction un peu morbide en ce moment, et je préfère leur éviter des surprises. En particulier au chevalier des Poissons», acheva-t-il, sans s'expliquer davantage.

Un peu étonné, Camus obtempéra. D'un flash de cosmos, il balaya les onze Maisons du zodiaque, refusant d'entrer en contact avec les Ors qui furent assez rapides pour intercepter son intervention. Il ne s'attarda sur aucune, et encore moins sur la huitième, espérant que la brièveté de son message refléterait son souhait d'éviter les visites pour l'instant.

Demeuré seul avec son vieil ami, Shion l'interrogea du regard.

« Une chose est sûre, cette histoire n'est pas nette, fut l'avis lapidaire de la Balance.

— Tu t'attendais à quoi ? répartit le Grand Pope, soucieux de justice, mais embarrassé par tous les éléments à prendre en compte pour se faire une idée objective. Imagine la désagréable surprise de Camus en réalisant à qui il devait son sauvetage. Je te rappelle que Zoltan et Milo ont plusieurs fois essayé de s'entre-tuer lorsqu'ils étaient enfants. Et Camus vient brusquement de s'en souvenir.

— S'il demeure de vieilles rancœurs de ces combats, cela engage davantage Milo que Camus, non ? demanda Dohko, qui avait autrefois eu vent de cet ennuyeux comportement alors qu'il se trouvait aux Cinq Pics.

— Oui, admit Shion du bout des lèvres. Mais Camus était au milieu. Et je pense que lors de certains de ces affrontements, son rôle a été plus déterminant qu'on le croit. Notamment en ce qui concerne le dernier. D'un autre côté, le fait que Zoltan l'ait aidé aujourd'hui prouve qu'il a tiré un trait sur ce passé.

— Ou qu'il a quelque chose derrière la tête », compléta le Chinois, avec une moue contrariée.

Malgré toute leur sagesse et leur expérience, il paraissait évident aux deux hommes qu'ils ne parviendraient pas à une conclusion efficiente ce jour-là. Shion choisit donc la seule option qui lui restait en l'absence de certitude :

« J'aimerais que tu gardes un œil sur Camus. Le temps de nous assurer que ces étonnantes retrouvailles n'entraînent pas pour lui de nouvelles difficultés.

— J'allais te le proposer, répondit la Balance avec un sourire.

— Bien, conclut Shion. Et concernant l'enfant, tu as une idée ? »

La nouvelle question du Grand Pope amena une ombre sur le visage du Chinois.

« Je suppose que toi aussi tu l'as ressenti ? lâcha-t-il avec tracas.

— Oui, et cela ne me plaît pas du tout. Ce gosse a le potentiel d'un chevalier d'Or, ce qui en soi est une très bonne chose. Mais c'est ce qu'il y a dessous qui est inquiétant.

— On peut se tromper, hasarda Dohko. Le cas que nous soupçonnons est si rarement arrivé au Sanctuaire, que personne ne sait exactement à quoi s'attendre. Et puis, tu l'as observé comme moi. Camus a vraiment l'air de ne se rendre compte de rien. Il aurait dû immédiatement comprendre lorsqu'il a retrouvé son cosmos. Il est souvent difficile de le percer à jour, mais sur un tel point, il n'aurait pas pu nous leurrer. Sans compter que si l'on se réfère au nombre de candidats potentiels toujours en vie lors de la transmission de l'armure du Verseau, c'est totalement impossible.

— En théorie, oui, approuva Shion. Mais je doute que Saga se soit intéressé à ce point précis en affinant l'enquête lorsque le second aspirant à l'armure a disparu. Il avait d'autres soucis en tête. Il va falloir que nous fassions parler les archives. »

Conscient de ce qu'impliquaient de telles recherches à l'encontre de Sergueï, Dohko formula tout haut son souhait le plus cher :

« Ce n'est qu'un enfant Shion.

— Et nous le considérerons comme tel, tant qu'il n'aura pas manifesté autre chose que les balbutiements d'un cosmos hors du commun, répliqua l'Atlante, avec une dureté inhabituelle au fond des yeux. Mais si sa naissance est le fruit d'une aberration, qu'il est bien ce que nous pensons, alors il faudra agir en conséquence »,

Un peu plus bas, Milo remontait vers son temple. Il rentrait d'un entraînement plus matinal que d'ordinaire qu'il venait de mener contre le Cancer. Depuis plusieurs jours, l'envie d'en découdre sérieusement contre quelqu'un qui n'aurait pas peur de lui rendre ses coups ne le quittait plus. Il avait donc cherché un adversaire à sa taille, et remarqué que Death Mask avait pris l'habitude de s'exercer très tôt, avant de rejoindre les soldats dont il avait maintenant la charge. Et l'affronter avait été jouissif.

Ce choix en tant que compétiteur résultait d'une simple notion pratique. Il ne s'accompagnait en rien d'un embryon de sympathie. Le Grec ne s'était jamais senti d'affinité pour l'Italien, et depuis le retour de ce dernier, il n'avait pas tenté de combler le fossé qui s'était autrefois creusé entre eux.

À travers les bavardages d'Aldébaran ou de Kanon, il savait que le caractère d'Angelo semblait devenu supportable, et qu'il se forgeait doucement une respectabilité auprès de ses nouveaux subordonnés. Milo trouvait intéressante la manière dont il contournait le repos forcé imposé par Hadès en réorganisant la garde, mais il ne voyait aucune raison de partager un brin d'intimité avec le quatrième gardien. Mis à part peut-être pour se confronter avec un challenger retors, susceptible de lui réserver quelques coups fourrés.

Plus que jamais, le Scorpion avait besoin de se défouler. Il avait beau se démener, rien n'avançait du côté de Camus. À croire que son ancien amant s'était bel et bien volatilisé. Accablé de remords qui taisaient leur nom, il cherchait à décompresser. Un peu plus tôt, il avait donc rejoint le Cancer.

À ce moment-là, Death Mask était occupé à perfectionner sa souplesse en solitaire. Le surveillant du coin de l'œil, l'Italien l'avait laissé s'approcher sans dire un mot, avant de prendre brusquement une pose offensive en affichant un air narquois. Milo avait répondu par un sourire ironique. Ils s'étaient compris. Une heure après cette entrée en matière directe, et quelques bleus et égratignures en plus, le Scorpion se sentait plus léger de ses envies de violence mal placées.

Death Mask était un adversaire redoutable qui même sans l'utilisation de son cosmos pouvait envoyer plusieurs combattants aguerris au tapis. D'un commun accord ils en étaient restés à un échange de coups purement physiques, sachant que l'agressivité de leur affrontement n'aurait fait qu'inquiéter certains de leurs pairs s'ils y avaient ajouté des techniques plus spéciales. Leur prestation avait néanmoins retenu l'attention de deux ou trois soldats présents sur le site, dont Djamila, qui rentrait de son dernier tour de patrouille avec Hermia.

Laissant son amie rejoindre le temple des Gémeaux, la belle Arabe avait observé avec un intérêt non dissimulé la rixe entre les deux hommes. Elle continuait de travailler accessoirement sur le cas du Verseau et ces quelques mois l'avaient rapproché de Milo. Secrètement, elle avait toujours regretté l'interruption brutale de leur liaison d'adolescents. Le Scorpion avait rompu pratiquement du jour ou lendemain, en y mettant les formes, mais sans explication sérieuse.

Certes, à l'époque ils étaient encore très jeunes. Milo ne devait guère avoir plus de dix-sept ans, et elle atteignait tout juste les quinze. Le Grec avait d'ailleurs déjà une réputation de cavaleur. Ses amies l'avaient réconfortée en lui disant qu'elle n'avait rien perdu, qu'elle ne devait pas s'attacher à quelqu'un d'aussi instable, et que sa vie de soldat sacré lui permettrait de faire une foule d'autres rencontres sans même poser un pied hors du Sanctuaire. Elle devait reconnaître que depuis, elle s'était amplement consolée.

Djamila était considérée comme une femme de caractère qui choisissait elle-même ses amants. Sa nouvelle mise en relation avec Milo la renvoyait des années en arrière. Leur association inattendue remuait en elle tout un passé qu'elle croyait définitivement enterré, et il lui donnait un arrière-goût de revenez-y. Elle n'avait d'ailleurs jamais compris ce qui était arrivé au jeune homme volage, qui un beau jour avait brutalement cessé d'importuner les jolies demoiselles qu'il remarquait. Sur le moment, elle avait pensé que l'une d'entre elles était enfin parvenue à l'accrocher. Sauf qu'aucune présence féminine récurrente ne tournait plus autour du Scorpion. Elle en avait alors déduit qu'il devait s'agir d'une personne extérieure. Puis, était survenue la Guerre Sainte.

Aujourd'hui, par contre, elle était quasiment certaine qu'il était seul, et libre de tout engagement. Elle s'ingéniait donc à multiplier les contacts, et c'était le plus naturellement du monde qu'elle le raccompagnait jusqu'à son temple. Du moment qu'ils n'utilisaient pas l'escalier sacré, les chemins de traverse étaient autorisés à tous. Mais personne ne l'aurait emprunté sans une raison d'urgence ou la permission formelle d'un Or. La jeune femme retint un soupir satisfait. Ses nouvelles prérogatives lui donnaient une illusion de puissance bien agréable…

Milo marchait auprès d'elle d'un pas rapide, sans véritablement prêter d'attention à sa présence. Son combat semblait néanmoins l'avoir détendu, et Djamila se risqua à entamer la conversation. Mais la jovialité du Scorpion n'était plus qu'un souvenir. Même apaisé, son bavardage conservait un côté incisif et déstabilisant. Une fois encore, la belle aux cheveux acajou en fit les frais. Elle acceptait pourtant ses réparties acerbes comme le prologue d'un jeu de séduction qu'elle souhaitait mener à son terme.

Milo ne paraissait retrouver un semblant de sensibilité réelle que sur un seul sujet : lorsque la discussion abordait le cas de Camus. Ce qui ne manquait pas d'agacer la jeune femme. Elle avait beau sincèrement déplorer la situation du Verseau, cette obsession finissait par interférer avec les projets qu'elle nourrissait pour le Scorpion. À nouveau, leur échange avait insidieusement glissé du côté de ce problème insoluble. Le fronton du huitième temple se profilait déjà en arrière-fond des branchages de cyprès accroché à flanc de rocher, sans qu'elle n'ait réussi à avancer d'un pouce dans son désir de le charmer.

« Il va falloir balayer à nouveau le réseau mafieux russe, l'informait Milo. Nos espions ont intercepté plusieurs messages faisant référence à des otages. Je demanderai à Shion de te libérer de tes autres obligations demain. Tu connais leur mode opératoire, tu devrais pouvoir m'aider à progresser rapidement.

— D'accord, acquiesça-t-elle, sans parvenir à réprimer un soupir de contrariété qu'il perçut aussitôt.

— Quelque chose t'ennuie ? » demanda-t-il, en lui coulant un regard intrigué.

Durant quelques secondes, elle hésita. À présent, Milo semblait détendu et il lui accordait son intérêt. C'était peut-être le moment idéal pour lui expliquer que sa focalisation sur Camus finissait par lui aigrir le caractère, tout en insinuant que tourner une partie de ses pensées vers quelqu'un d'autre ne pourrait que l'aider à maîtriser son impatience. Sa décision prise, elle n'était pas de celles qui tergiversaient. Continuant à marcher, elle planta fermement ses yeux gris ardoise dans ceux si bleus de celui qui n'avait été qu'un seul soir son amant.

« Je sais que tu t'inquiètes énormément pour ton ami. De nombreuses personnes le recherchent, et tout le monde fait son maximum. Le fait que nous ne parvenions à rien est décevant, mais ce n'est pas une raison pour terroriser une partie des personnes qui travaillent sous tes ordres. Tout le monde fait des efforts. Tu réagis parfois avec une dureté disproportionnée, et tu en es parfaitement conscient. »

Milo la fréquentait depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'elle se risquait en zone dangereuse en toute connaissance de cause. Au-delà d'un certain égoïsme, elle était franche et courageuse. C'était d'ailleurs les raisons qui l'avaient attiré vers la jeune femme autrefois. Pour cela, il ne se fâcha pas.

« Et que devrais-je faire selon toi ? l'interrogea-t-il avec un sourire caustique.

— Tout d'abord, ne pas te sentir responsable du temps qui passe et qui n'amène rien. J'ignore pourquoi, mais il y a des moments où l'on dirait que tu te reproches ce qui est arrivé à ton ami. C'est de la faute à pas de chance et tu n'y es pour rien.

— Si tu le dis », répondit-il en détournant les yeux.

À nouveau elle le sentit s'assombrir, et elle reprit avec plus de vivacité.

« Ce qui lui arrive est dommageable et injuste, je suis d'accord. Mais ça ne t'enlève pas pour autant le droit de vivre. Le monde ne tourne pas uniquement autour du Verseau. Tu peux penser à toi sans que cela affecte les recherches que tu mènes. Et si cela peut t'aider, je veux que tu saches que je n'ai rien contre un approfondissement de notre travail de collaboration. »

Milo retint un sourire. Elle lui faisait clairement des avances, et bien que seul un courant amical le portât vers elle, il aurait pu noyer son chagrin en lui répondant favorablement. Mais le Scorpion avait la certitude que cela ne ferait que l'enfoncer davantage. Ses errements de jeunesse lui avaient pourtant appris qu'il appréciait physiquement et intellectuellement les femmes, et celle-ci avait tout pour lui plaire. Elle était belle, intelligente, savait faire preuve de répartie et n'hésitait pas à le contrer à l'occasion. Mais il ne se leurrait pas. Il manquerait à leur relation cette petite étincelle qui transformait un léger feu de paille en brasier ardant. Il en avait toujours été ainsi autrefois. Aussi tendres et sensuelles s'étaient montrées les filles auxquelles il avait ouvert son lit, aucune n'avait jamais réussi à retenir son attention plus que quelques semaines.

Jusqu'à ce jour, il n'avait été capable d'aimer véritablement qu'une seule et unique personne. Et si, depuis leur retour à la vie, il s'interrogeait sur le quota de remords qui rentrait à présent dans les sentiments qui le poussaient encore vers le Verseau, l'intervention de Djamila le mettait en face d'une vérité première : aucune femme ni aucun homme n'occuperaient jamais la place qu'avait prise un jour Camus dans son cœur. Devrait-il aimer à nouveau, cet amour n'atteindrait jamais la force de celui qui l'avait lié au Français. Sa colère, ses doutes, et ses questions sur l'implication de Camus n'y changeaient rien. Parce que même en se convainquant de la froideur du Verseau à son égard, il ne pourrait jamais chasser définitivement le souvenir de ce qu'ils avaient vécu ensemble. Camus possédait toujours une part de son cœur, et il la conserverait à jamais.

« Non, Djamila, répondit-il, presque avec reconnaissance. Je dois avant tout le retrouver. Tant que cela ne sera pas fait, il n'y aura pas de place pour autre chose pour moi.

— Et ensuite ? insista-t-elle, en cachant mal son dépit.

— Ensuite, tout dépendra d'une discussion particulière que nous aurons ensemble », avoua-t-il comme on se libère d'un poids, tout en la regardant en biais.

Il en avait assez de se cacher et de mentir. Le risque était grand que Camus réagît mal à son retour. Qu'il le repoussât comme il l'avait rejeté au sein de la colonne d'airain. Dans le cas contraire, il ignorait s'il serait lui-même capable de rétablir ne serait-ce que le lien d'une amitié solide après les brutalités de leurs séparations successives. Mais, quel que fût le chemin emprunté par l'avenir, il ne renierait pas ce qu'ils avaient vécu précédemment. Le faire équivaudrait à abandonner Camus une seconde fois.

La réponse qu'il venait de donner à Djamila n'avait rien d'innocent. La jeune femme était redevenue suffisamment proche de lui, pour arriver à deviner le sens profond de la relation particulière qu'il avait entretenue avec le Verseau. Alors, autant poser les jalons en douceur. Il acceptait d'avance sa réaction, quelle que fût celle-ci. Mais il ne tolérerait pas qu'elle s'en prît à Camus.

Comme il s'y attendait, elle tiqua, sans parvenir à nommer l'évidence qui la dérangeait.

« Tu es vraiment sûr que ce n'est qu'un ami ? » finit-elle par demander, avec une pointe de colère dans la voix.

Milo ne fut pas dupe de sa question. Elle ne servait qu'à masquer sa contrariété. Elle avait parfaitement compris, et se faire coiffer au poteau de cette manière ne lui plaisait apparemment pas. Le Grec s'immobilisa en atteignant le parvis du huitième temple pour lui faire face. Il ne voulait pas la blesser, mais sa réponse allait la remettre en place.

Il ouvrait la bouche sur les mots définissant précisément ce qu'il avait vécu avec le Français, quand un bref touché de cosmos le figea.

« Camus », murmura-t-il, alors que son visage se levait du côté du palais.

Djamila réalisa immédiatement qu'un événement imprévu venait de se produire. Le brusque changement d'attitude du Scorpion dénotait un trouble rarement exprimé chez lui. Elle aurait aimé s'informer, mais déjà il s'éclipsait dans l'escalier. Frustrée dans son désir de recevoir une confirmation sur ce qu'elle avait cru comprendre, et agacée par la façon cavalière dont il la laissait en plan, elle se jura de tirer au clair la relation qu'elle devinait complexe entre le Verseau et le Scorpion. Quitte à séduire Milo, autant qu'elle le fît avec toutes les cartes en main.


Note de fin : Première publication septembre 2010 - Chapitre modifié en février 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1731 mots de plus).