Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Le retour du Verseau) : Shion tient à recevoir Camus au Palais. La montée est longue, et durant celle-ci Zoltan regrette de ne pas avoir la possibilité de se débarrasser de Sergueï. Il a détecté le cosmos de l'enfant dès qu'il l'a vu. Il pensait s'en servir comme deuxième sésame en le ramenant comme apprenti potentiel, mais son rapprochement avec Camus le gêne. Accueilli par Shion et Dohko, Camus ne montre aucune émotion pouvant contrecarrer l'histoire de Zoltan. Bien que soupçonneux, les deux hommes n'ont aucun moyen de prouver la forfaiture du Roumain. Et lorsque l'armure se manifeste violemment contre lui, Camus lui ordonne de réintégrer son caisson, sans permettre aux témoins de comprendre la raison de cette réaction étrange. Le Verseau a recouvré la mémoire et sait à présent qui est réellement Zoltan, mais il garde le silence. Buvant la coupe jusqu'à la lie, il offre l'hospitalité au Roumain, avec lequel il regagne son temple après avoir rapidement averti ses pairs de son retour par une flambée de cosmos. Toujours méfiant, Shion demande à Dohko de surveiller Camus. Les deux hommes sont aussi intrigués par Sergueï, dont le cosmos pourrait dissimuler quelque chose de peu ordinaire. Shion ne cache pas à son ami que si ce qu'il craint devait se révéler exact, il serait obligé de prendre des mesures à l'encontre de l'enfant. Après un entraînement physique avec Death Mask, Milo rejoint son logis en compagnie de Djamila. La jeune femme aimerait renouer leur relation d'autrefois, et elle lui fait clairement des avances. Celles-ci permettent à Milo de comprendre un peu mieux ce qu'il ressent pour Camus, avant que la brève impulsion de cosmos du Verseau ne lui apprenne que ce dernier vient de rentrer.


CHAPITRE 16 : LA CRUAUTÉ DE LA MÉMOIRE (mise à jour 13 mars 2015)

Retrouver la blancheur éclatante du vaste parvis en franchissant les portes du Palais permit à Camus de renouer avec un semblant de réflexion cohérente qu'il regretta aussitôt. La vue plongeante en bout d'esplanade sur les douze Maisons ravivait des souvenirs dont il n'était plus certain de maîtriser l'impact émotionnel. En apparence déterminé et calme, il marchait comme un somnambule depuis la fin de l'entretien orchestré par le Grand Pope. Zoltan le suivait à une courte distance, faussement respectueux, et il appréciait qu'il tût ses sarcasmes, au moins le temps de regagner son temple.

Le vent s'était levé, léger mais suffisant pour le faire frissonner. Un signe que trop d'heures commençaient à s'être écoulées depuis la dernière injection de drogue. Il faudrait qu'il apprît à masquer cette réaction, en opposition totale avec la résistance au froid d'un chevalier de glace. D'un autre côté, l'idée que ce poison allait lui permettre de dériver un moment loin des tourments suscités par certaines résurgences de son passé lui était presque agréable.

Il était à la fois impatient et exaspéré à la perspective de se retrouver seul avec Zoltan. Devoir vivre les jours à venir à ses côtés le révulsait, mais il savait qu'il n'aurait jamais la volonté de le chasser. Il avait beau se réfugier derrière la certitude que la sécurité des otages résultait de son silence, il était trop rationnel pour ignorer qu'il se mentait à lui-même. Les enfants ne représentaient que la partie émergée de l'iceberg. Il était faible, incapable de gérer l'éventualité qu'on apprît ce qu'il lui était réellement arrivé, et totalement dépendant de la drogue. Il se sentait pitoyable.

Ralentissant imperceptiblement l'allure, il laissa son regard dériver sur le temple des Poissons qui se découpait sur le ciel clair de ce matin d'automne. La distance à parcourir pour le rejoindre était encore importante, et il s'admonesta intérieurement comme un enfant. Il appréhendait ce premier contact. Aphrodite avait toujours été un voisin discret, avec lequel il n'entretenait aucune relation. Mais il n'en demeurait pas moins un chevalier d'Or, susceptible de le sonder avec son cosmos. Instantanément, il se verrouilla davantage dans la gangue lisse et froide qu'il présentait à l'ordinaire.

Il existait néanmoins peu de risques pour que le douzième gardien l'accostât. Et malgré son besoin de nier la souffrance qui enflait à mesure qu'il avançait, Camus admit qu'il déplaçait la source de son problème. En se focalisant sur le petit souci que constituait Aphrodite, il se mentait. Ce qu'il redoutait réellement se trouvait cinq étages plus bas. Il résidait habituellement dans le temple du Scorpion, et s'appelait Milo.

Une boule dans la gorge, le Verseau tenta en vain de refouler la rage désespérée qui l'obnubilait depuis que sa mémoire lui avait été rendue. C'était trop. Trop brutal. Trop injuste. Trop douloureux. Encore plus insupportable que lorsque le Grec l'avait rayé de sa vie au sein de la colonne d'airain. À ce moment-là, la résignation et une tristesse insondables l'avaient emporté. Mais à cet instant, il se sentait à vif.

Soucieux de lui expliquer la longueur de temps mis pour le retrouver, Shion lui avait appris la sanction imposée par Hadès. Camus en retenait principalement que l'impossibilité de le localiser était liée au refus de Milo de le choisir comme compagnon pour dériver dans les limbes. Le Grand Pope avait été parfait dans sa maîtrise des sujets délicats. Il n'avait directement incriminé personne. Mais Camus savait ajouter un plus un. Et l'addition à l'encontre du Scorpion devenait vertigineuse.

Le pire étant sans doute que le retour brutal de ses souvenirs lui donnait l'impression que cette décision cruelle datait seulement de quelques heures. Alors que s'il s'en référait à la chronologie de Shion, depuis que Milo avait renié leur amour, il s'était écoulé des mois… des années… Saisi par le grotesque de la situation, Camus bloqua au dernier moment un rire de dérision misérable au fond de sa gorge. Il n'avait jamais ressenti un tel désespoir ni eu aussi mal. Il vivait un véritable cauchemar.

Submergé par une appréhension peu dans sa nature, il se mit à ralentir imperceptiblement alors qu'il approchait de la grande bâtisse blanche derrière laquelle se retranchait Aphrodite. Raffermissant sa volonté, il signala son passage à son frère d'armes. Seul un écho léger lui répondit. Cette autorisation bienveillante dégageait tant de mélancolie, que malgré son propre désarroi Camus s'en étonna. Néanmoins, il ne fit rien pour approfondir le contact avec le Suédois. Traverser le douzième temple sans que son propriétaire montrât le bout de son nez le délivrait d'un poids.

En s'enfonçant sous les arcades, il eut la nette impression que deux cosmos supplémentaires se mêlaient à celui affaibli du chevalier des Poissons. Nerveux à l'idée de devoir décourager de nouvelles tentatives de communication, il accéléra le pas. À son soulagement, il parvint à franchir le naos sans que personne ne l'interpellât directement. Aphrodite avait certainement perçu sa détresse, et en tant que maître des lieux il lui devait sans doute la discrétion des deux autres.

Reconnaissant, Camus lui adressa un remerciement rapide alors qu'il atteignait la sortie de sa Maison. Il ne s'attarderait pas. Il ne désirait qu'une seule chose : enfouir sa peine au fond de sa tanière. En distinguant la coupole singulière se dessiner en contrebas, il eut une pensée de gratitude absurde envers Athéna pour la proximité de son propre logis.

Soucieux d'en finir au plus vite, il s'engagea promptement sur la dernière volée de marches. Zoltan demeurait sur ses talons. N'aurait-ce été la crainte de trahir l'étendue de sa souffrance, il se serait volontiers mis à courir. Mais le balafré partait déjà avec suffisamment de coups d'avance. Pour rien au monde il ne lui offrirait ce plaisir. S'exhortant à la patience, il ne prit conscience de l'aura de celui qui les rejoignait qu'en apercevant sa silhouette familière.

Après la manière dont ils s'étaient séparés, Milo était la personne qu'il s'attendait le moins à voir, et tel un animal traqué, Camus se figea brusquement. Le Grec se rapprochait beaucoup trop vite à son goût. Il ne s'agissait pas d'un hasard malencontreux. Shion lui avait assuré que l'escalier serait libre. Alors, pourquoi le Scorpion montait-il à sa rencontre ? Que lui voulait-il ? Son attitude avant l'endormissement de leurs âmes avait pourtant été claire. Il l'avait ni plus ni moins rayé de sa vie. Les Dieux leur avaient laissé suffisamment de temps pour que la décision de son ancien amant fût irrévocable.

Dans ce cas, à quoi rimait ce déplacement ? Venait-il s'excuser pour le délai mis à avant de le retrouver ? Compte tenu des circonstances, cette démarche était vraiment inappropriée. Et puis, cela ne correspondait pas au caractère de Milo. Sans doute l'aurait-il fait, s'il avait appris la réalité de l'ampleur du calvaire qu'il traversait. Mais en l'occurrence, il ne pouvait qu'ignorer ce qui découlait réellement de son abandon. Et malgré la colère qui le gagnait, Camus savait qu'il était bien la dernière personne à qui il se confierait.

La conscience de sa situation le ramena à un problème plus pressant. L'antagonisme existant entre le balafré et Milo risquait de devenir rapidement source d'ennuis. En songeant qu'il allait vraisemblablement devoir servir de bouclier à son bourreau, l'irritation du Verseau redoubla. Derrière lui, Zoltan s'était également arrêté et il sentait que celui-ci observait la scène avec un grand intérêt. Plus qu'une trentaine de marches, et Milo serait sur eux. Saisi par un début d'affolement, le Français puisa dans ses ultimes forces pour museler la moindre parcelle émotive. Mais accoutumé à le déchiffrer, Zoltan perçut son manège à l'infime différence irradiant de son cosmos.

« Bravo, Camus, souffla-t-il, avant que le Scorpion ne les abordât. C'est ce que j'appelle de la haute voltige. »

Le Verseau se maîtrisa laborieusement pour ne pas libérer un artéfact glacé sur l'impudent. Il n'était pas en état de supporter son insolence provocante. Conservant une immobilité parfaite, il laissa le Grec s'approcher sans que rien ne vînt trahir l'agitation qui l'habitait. Milo franchit les dernières marches qui les séparaient les yeux plongés dans les siens. Accaparé par le besoin de se protéger, Camus ne bougeait plus un cil.

Même en tenue civile, il présentait une allure majestueuse derrière laquelle il s'isolait d'autant plus facilement. Seul un souffle de vent l'animait d'un semblant de vie en désordonnant les mèches lissées de sa longue chevelure indigo. Son regard froid gardait une fixité difficilement soutenable, mais Milo s'arrêta devant lui sans détourner les yeux. L'espace d'une minute, ils se dévisagèrent en silence, sans que rien ne dévoilât leurs véritables impressions.

Crucifié sous ce regard, Camus se noyait entre la colère et le désespoir. Se drapant dans une raideur impassible, il résistait à l'envie de hurler son chagrin sur tout ce qu'il avait perdu. La réapparition trop récente de ses souvenirs le secouait trop pour qu'il fût en capacité de trier efficacement ses sentiments. Impuissant à savoir ce qu'il éprouvait réellement, il se réfugiait derrière une fureur intérieure, qui se teintait d'allégresse à revoir le visage de celui qu'il avait adoré.

Fâché contre sa propre faiblesse, englouti sous un flot d'émotions divergentes, Camus supportait difficilement le mutisme du Scorpion. Il décryptait celui-ci comme la preuve de l'indifférence du Grec à son égard. Milo ne s'était précipité que pour s'assurer que tout rentrait dans l'ordre, mais dans le fond, il se moquait de ce qu'il pouvait bien ressentir.

Dépité, Camus sentit son cœur se briser une seconde fois. À quoi s'attendait-il ? Son amant avait été plus qu'explicite dans la tour d'airain. Il l'avait définitivement chassé de sa vie. Le Verseau devait l'accepter. Vu les circonstances, cette rupture s'apparentait même à une chance. Personne ne devait se douter du chantage que Zoltan exerçait sur lui. Alors, pourquoi avait-il si mal ?

Incapable de trouver le courage d'adresser en premier la parole au Français, Milo éprouvait un soulagement immense. Il était particulièrement heureux de constater de visu le retour de celui qu'il ne savait plus dans quelle case ranger sentimentalement, même s'il s'inquiétait de sa pâleur, des cernes marqués sous ses yeux, et de l'expression trop figée de son regard. Il se découvrait tout aussi inapte à mettre un nom sur la joie mêlée d'accablement qui l'assaillait à ces retrouvailles. Il était surtout bien conscient que plus rien ne l'autorisait à déployer le début d'une initiative vis-à-vis de celui qu'il avait abandonné.

Jamais le Verseau ne lui avait opposé une telle inertie. Connaissant le côté mesuré de Camus, c'était sans doute une manière de lui témoigner son mépris. Le Français devait le haïr.

Désireux de désamorcer la tension entre eux, le Grec s'intéressa enfin à l'homme qui l'observait une marche derrière le Verseau. En reconnaissant Zoltan, la neutralité de son expression se durcit, et la colère se substitua immédiatement à la surprise. Le Roumain lui rappelait quelques-uns des plus détestables moments de sa vie.

Ils avaient été deux apprentis à briguer l'armure d'or du Scorpion. Deux apprentis qui s'étaient exécrés dès le départ, mais qui avaient dû se supporter, jusqu'à ce que l'un d'entre eux s'en prît sournoisement à ce que l'autre avait de plus cher. Jamais Milo n'oublierait le combat qui les avait alors opposés. Pour la première fois, il avait ressenti cette pulsion de tueur qu'on lui avait enseigné à mettre en pratique par la suite. Mais ce jour-là, il ne se battait pas pour donner la mort, bien que l'envie l'en démangeât. Il affrontait Zoltan pour affirmer sa supériorité, protéger ce qu'il aimait le plus au monde, et signifier à cette petite teigne qu'il ne lui accorderait pas de seconde chance. La chute de Zoltan avait été un accident.

Aujourd'hui, Milo regrettait de ne pas l'avoir achevé lorsqu'il en avait eu l'occasion. Sa présence auprès de Camus le dérangeait. À l'aulne de leur passé commun, elle était plus que suspecte.

« Qu'est-ce que tu fais là ? » aboya-t-il à l'adresse de Zoltan, en esquissant un geste pour se porter en avant.

Froide et impersonnelle, la voix du Verseau l'arrêta :

« Ne t'en prends pas à lui. Il m'a aidé. »

Le regard clair du Scorpion se riva de nouveau sur celui du Français avec une insistance aiguë.

«Aider ? Tu te fiches de moi ? La dernière fois qu'il a essayé de « t'aider », je te rappelle qu'il a failli te tuer. »

Ravi du tour que prenait cette rencontre, Zoltan trouva le moment propice pour alimenter la conversation.

« La rancune est mauvaise conseillère, Milo, argua-t-il d'un ton doucement grondeur.

— Oh, toi ! » rugit le Grec, en tentant de contourner Camus pour atteindre son ennemi.

Plus rapide, le Verseau se déporta pour faire barrage tout en étouffant un soupir mental. Zoltan ne lui facilitait décidément pas la tâche. À présumer qu'il cherchait à l'obliger à prendre parti contre Milo.

« C'est pourtant lui qui m'a tiré des griffes de mes geôliers, parvint-il à répliquer d'un ton parfaitement détaché.

— Et en récompense de ce service, j'ai demandé à Shion de me réintégrer dans la garde », acheva le Roumain, avec un sourire perfide.

Milo n'en croyait pas ses oreilles. Que Zoltan ait secouru Camus était déjà étonnant, mais que Shion validât cette version de l'histoire devenait surréaliste. Ne serait-il jamais le seul à réellement se méfier de son ancien condisciple ? À l'époque, même Camus avait jugé bon de prendre sa défense, et pourtant, Zoltan n'y était pas allé de main morte avec lui. À se figurer que cette enflure possédait un charme issu de sa Roumanie natale qui endormait les meilleurs esprits d'analyse.

Ravalant sa colère, le Grec recula d'un pas. Se dominant, il convînt que le mieux était de remettre à plus tard le règlement de ce vieux contentieux. L'expérience lui avait appris à éviter de s'opposer à Zoltan de manière frontale. Le faire ne servirait qu'une fois de plus à déclencher des conséquences néfastes, qui risquaient fort de lui retomber dessus. Son ancien condisciple avait toujours été un as pour maquiller ses exactions en incriminant les autres. Et puis, la proximité de Camus ne l'aidait pas à y voir clair.

S'appliquant à ne plus regarder le Verseau, il demanda au balafré d'un ton plus calme :

« Dois-je m'attendre à te croiser régulièrement ?

— Il y a des chances, oui », répliqua Zoltan, sur le même mode policé.

Ces façons chafouines agaçaient fortement Milo. Il se sentait à nouveau prêt à le saisir à la gorge, mais Camus le surveillait comme du lait sur le feu. Mal à l'aise sous la froideur des yeux saphir, il se contenta de toiser son adversaire en croisant les bras avant de répondre :

« Ouais, ça, c'est toi qui le dis. Parce qu'une fois que tu auras intégré les baraquements réservés aux soldats, je doute qu'on te voie très souvent dans le secteur. Surtout si je m'occupe personnellement de ton affectation », acheva-t-il, avec un rictus de satisfaction.

La nouvelle fonction d'Angelo lui apparaissait soudain pleine de promesses, et il se faisait fort d'obtenir ce qu'il désirait du Cancer. Après tout, l'entraînement qu'ils avaient partagé un peu plus tôt avait été plus que positif pour tous les deux. Death Mask avait apprécié autant que lui de trouver un partenaire qu'il pouvait frapper de façon moins codifiée. Si Milo y mettait les formes, il avait peut-être là le moyen de monnayer sa prochaine participation. Mais l'euphorie du Scorpion fut de courte durée.

« Tu feras comme tu voudras, répliqua Zoltan sans se troubler. Intégrer la garde ne m'enverra pas très loin de toute façon. Et puis surtout, j'aurais la joie de contempler ce paysage magnifique bien assez souvent. Camus m'offre l'hospitalité. »

Le Romain formula sa dernière phrase comme on lâche une bombe. Incrédule, le Grec interrogea le Français du regard. Apparemment indifférent, celui-ci se contenta d'incliner la tête d'un signe affirmatif.

Intérieurement, Camus grondait de rage contre Zoltan. Si Milo et lui n'avaient pas déjà été séparés, l'intervention intempestive du Roumain y aurait pourvu avec une facilité déconcertante. Et le Verseau se demanda jusqu'à quel point le balafré avait réussi à percer le secret de leur manière de vivre précédente. Sans compter le dépit que devait ressentir Milo. Le Grec avait beau l'avoir trahi, jamais le Français ne lui aurait infligé volontairement un tel camouflet.

Aveugle au trouble de son ancien amant, le Scorpion accusait difficilement le choc. Que Camus convia celui qui n'avait cessé de se comporter comme un voyou à partager ouvertement son intimité, alors qu'il lui avait toujours refusé ce privilège, avait quelque chose de profondément blessant. Et tout un passé d'interdit lui revenait par bouffées en mémoire pour mieux le suffoquer d'indignation.

Soucieux de préserver les apparences, le Français se débrouillait autrefois pour que personne ne suspectât plus que de l'amitié entre eux. Ainsi, s'évertuait-il à regagner systématiquement son temple seul le soir. Et même si leurs fonctions les amenaient à se rencontrer durant la journée, il invitait rarement Milo à franchir officiellement les portes du logis jouxtant la Maison dont il avait la garde. De son côté, le Scorpion ne comptait plus le nombre de fois où il s'était ingénié à le rejoindre en catimini, pour se faufiler par la fenêtre de sa chambre comme un voleur, les nuits où Camus dormait au Sanctuaire. Des nuits de passion, qui se terminaient invariablement par l'obligation de reprendre le chemin inverse avant l'aube.

Et quand le Grec trouvait un prétexte pour rejoindre son amant en Sibérie, c'était encore pire. Flanqué de ses deux apprentis, le Verseau demeurait plus inabordable qu'une huître perlière entourée d'oursins. Combien de fois Milo avait-il dû se contenter de la banquette en bois de la cuisine, parce que les gamins refusaient de sombrer dans un sommeil profond une bonne partie de la nuit ? Alors, qu'il acceptât aujourd'hui de donner aussi facilement l'hospitalité à un « étranger », même s'il lui était redevable, relevait d'une injustice, d'un manque de tact, d'un désintérêt, voire d'une insensibilité flagrante, que leur séparation ne justifiait pas.

« Je vois, se contenta-t-il de formuler néanmoins laconiquement, en se rappelant qu'il n'avait plus son mot à dire. Tu es parfaitement libre de choisir tes amis. Ça ne me concerne pas. »

« Tu ne vois rien du tout ! » hurla intérieurement Camus, en luttant pour conserver l'impassibilité de son regard.

La vague de chagrin qui menaçait d'emporter le Verseau se renforçait. Ne pas trahir son désarroi l'obligeait à interrompe au plus vite cet échange éprouvant. Sans compter l'état de manque, qu'il sentait progresser insidieusement, et qui ne pourrait pas échapper indéfiniment à la vigilance du Scorpion.

« C'est bien de t'en rendre compte, Milo, parvint-il à formuler d'une intonation totalement neutre. Zoltan est mon invité, et comme tel, je ne tolérerai pas que qui que ce soit l'importune. »

Ce résumé un peu brutal était beaucoup trop flatteur pour Zoltan, mais quoiqu'il lui en coûtât, le Français savait qu'il n'existait pas trente-six manières de se débarrasser d'un arthropode à la curiosité coriace. Il s'attendait à une réaction pour la moins agacée, mais Milo fit un pas de côté pour leur céder le passage.

« Comme tu voudras », se contenta-t-il de répondre, en le dévisageant avec insistance.

L'étonnement cloua Camus encore quelques instants sur place. Ces quelques mois d'absence avaient-ils rendu le Grec raisonnable ? Peu importait du moment qu'il ne tentait pas de s'interposer. Le regard que le Scorpion posait sur lui reflétait le même hermétisme que le sien. Gêné par l'éclat indéfinissable de ces iris clairs, le Verseau se détourna pour reprendre sa route.

Sans un mot, Zoltan le suivit. Le Roumain jubilait intérieurement. Tout se déroulait impeccablement. De quoi l'autoriser à titiller l'adversaire qu'il s'était juré d'abattre. Un sourire torve aux coins des lèvres, il adressa un signe de tête plein d'ironie en passant près de Milo. La réaction de celui-ci ne se fit pas attendre. Il se retenait visiblement de le foudroyer sur place. Une constatation qui ravit le balafré. Il allait décidément beaucoup s'amuser.

Camus arrivait au dernier palier de la longue travée de marches qu'il lui restait à descendre. Le cœur lourd, il espérait que le Scorpion ne dirait plus rien, lorsque sa voix redevenue étrangement chaleureuse l'atteignit.

« Quoi qu'il se soit passé entre nous, je veux que tu saches que je suis heureux que quelqu'un ait pu te secourir. Soit le bienvenu parmi nous Camus. »

Le Verseau ne répondit pas. Milo n'en fut pas surpris. Il attendit de le voir disparaître dans la courbure de l'angle de l'escalier, avant de s'engager à son tour dans une sente étroite et dangereuse, qui le ramènerait jusqu'à chez lui sans qu'il ait à traverser le onzième temple. Il ne tenait pas à causer plus de désagrément au Français. Il faisait aujourd'hui les frais de son inaltérable froideur. Quoi de plus logique après la manière inqualifiable dont il s'était comporté avec lui.

Qu'espérait-il exactement en se précipitant à sa rencontre ? Il n'en avait pas la moindre idée. Il avait agi sous le coup d'une impulsion qu'il jugeait maintenant ridicule. Néanmoins il ne regrettait pas son initiative. Elle lui avait permis de mesurer l'état de faiblesse du Verseau et donné un aperçu du mal que ses tortionnaires lui avaient fait endurer. L'hématome visible sur son cou et les marques sur ses doigts trahissaient des sévices plus importants. Camus avait été battu comme plâtre alors qu'il ne pouvait pas se défendre, et cela lui nouait l'estomac. S'il mettait un jour la main sur les responsables, ils expérimenteraient leurs méthodes avant de mourir.

Mais un autre détail tracassait encore davantage le Scorpion. Comment Zoltan était-il arrivé à gagner la confiance de Camus ? Certes, il était censé l'avoir secouru, mais connaissant l'individu quelque chose ne collait pas. À moins qu'il se fût réellement amendé. Non, ce n'était pas possible. Le Roumain ne pouvait pas avoir changé à ce point. L'idée que cet être fourbe fût parvenu à s'attirer les bonnes grâces du onzième gardien le turlupinait. Il y avait pourtant eu un précédent.

Milo prit le temps de franchir un décrochement particulièrement difficile en s'agrippant fermement à la paroi, avant de laisser défiler ses souvenirs.

Camus et lui ayant le même âge, ils avaient bénéficié d'une formation commune durant quelques mois, avant que leurs maîtres respectifs ne les emmènent loin du Sanctuaire. Leur cosmos balbutiant les désignait déjà au choix d'armures précises, mais il fallait d'abord s'assurer que leur motivation était présente derrière leur potentiel. La prise en charge de candidats aux postes des chevaliers les plus prestigieux était trop importante pour s'y risquer sans probabilités de réussite sérieuse.

Ils avaient donc été soumis à tout un tas d'exercices faisant office de tests, soit par le biais d'enseignements collectifs, soit sous l'égide de ceux qui deviendraient leurs maîtres. Ils s'étaient ainsi retrouvés flanqués de Mü, Aldébaran, Aiolia, Shaka et de quelques autres, dont Zoltan. Le plus souvent, ils s'entraînaient sous l'autorité de Saga et d'Aioros qui se formaient à leurs fonctions de leaders en essayant de les discipliner.

Plus âgés, Death Mask, Shura et Aphrodite ne faisaient que des apparitions ponctuelles. Quant à Kanon, les enfants qu'ils étaient alors s'ingéniaient à suivre à la trace ce fantôme insaisissable, dont l'existence dissimulée s'était vite transformée en un secret de polichinelle pour tous les petits aspirants Or.

Milo eut un sourire en songeant aux ruses de Sioux qu'il déployait déjà pour parvenir à se rapprocher de Camus. En réfléchissant, il devait bien avouer que ce temps était béni. À un détail près. Zoltan avait rapidement compris le profit qu'il pourrait tirer en interférant pour détruire cette amitié naissante. Milo semblait y tenir, et rien ne le divertissait plus que de le contrarier. Décidé à l'évincer des rangs des futurs chevaliers, il n'avait eu de cesse de provoquer le Grec pour l'obliger à sortir de ses gonds. Malin et observateur, Zoltan réussissait régulièrement à le faire punir sans être inquiété. Les grands avaient beau se méfier de lui et se douter qu'il avait pris Milo en grippe, il agissait de manière tellement sournoise que Saga ou Aioros n'arrivaient pas à le coincer.

À cette époque, Kayla s'était fort heureusement révélé une alliée précieuse pour l'aider à conquérir Camus. La petite fille avait même déjoué une ou deux fois les manœuvres du Roumain. Malgré la multiplicité de ses tentatives, Zoltan n'était ensuite jamais parvenu à le séparer du Français. Puis, leur période probatoire terminée, tous les apprentis avaient été éparpillés. À son grand déplaisir, Milo s'était retrouvé couplé avec le Roumain, et celui-ci était d'autant plus déterminé à l'éliminer pour obtenir tranquillement l'armure. Conscient de son manège, leur maître n'était pas intervenu. Pour lui, c'était un moyen comme un autre de juger des aptitudes de ses élèves. Jusqu'au jour où…

S'asseyant sur une roche plate, Milo laissa pendre ses jambes dans le vide en regardant pensivement le paysage. Les souvenirs qui l'assaillaient maintenant n'avaient rien d'agréable. Et pourtant, tout était parti d'un élément plutôt positif.

D'aussi loin qu'il se rappelait, son maître et celui de Camus avaient toujours été amis. Malgré leurs obligations, les deux hommes parvenaient à se voir régulièrement. Le plus souvent en Sibérie. Ils réunissaient par la même occasion leurs apprentis, qui combattaient alors ensemble. C'était une méthode efficace pour déterminer leurs avantages et leurs faiblesses face à des adversaires d'une puissance égale, mais disposants d'attaques différentes.

Cette année-là, le Verseau en titre était en charge de trois recrues. Il s'était rapidement avéré que le cosmos de Kayla était trop instable pour briguer l'armure d'or, mais elle avait un bon potentiel pour viser celle de bronze du Cygne. Soucieux d'émulation et refusant l'élitisme, le onzième gardien n'avait donc pas hésité à intégrer la petite Australienne aux côtés de ses deux autres aspirants directs. À savoir : Camus, et Aslinn, une Irlandaise aussi brune que sa peau était mate. Il se souvenait de la concurrente de Camus comme d'une jeune personne réservée, mais pugnace. Elle avait disparu quelque temps après, alors que l'armure du Verseau n'avait toujours pas choisi son porteur, sans que Milo n'ait jamais bien su ce qu'il lui était arrivé.

Zoltan et lui venaient d'atteindre leur dixième année, quand il était devenu évident que leur maître ne tarderait plus à laisser l'armure déterminer son successeur. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'une maladie grave était en train d'emporter le Scorpion, et c'était même un miracle qu'il parvînt encore à mobiliser ses forces pour les enseigner. Largement plus âgé que son ami, le Verseau pensait lui aussi à se retirer, et lorsqu'ils se réunissaient, les deux maîtres exigeaient que leurs apprentis se mesurent avec conviction.

Lors de ces combats, Zoltan s'ingéniait invariablement à défier Camus avant que Milo pût le faire. Le Grec assistait alors à leur duel au corps à corps en serrant les dents. C'était un martyr pour lui que de voir le Français livré à la férocité du Roumain. Pour connaître la violence de ses coups, il redoutait sa sauvagerie face à l'apparence fragile de Camus. Mais si celui-ci était indubitablement moins puissant physiquement, son adresse et sa rapidité lui permettaient généralement de s'en tirer haut la main, et ces affrontements se terminaient souvent à égalité.

Là où les choses se gâtaient, c'était lorsque leurs maîtres sommaient les deux enfants d'user de leurs cosmos. Sur ce plan-là, Camus était indéniablement le plus fort. Sauf qu'il avait du mal à répliquer avec la même violence que son adversaire. Le plus souvent, il se contentait de postures défensives, et Zoltan gagnait régulièrement en profitant de sa tendance à ne pas blesser inutilement quelqu'un.

Bien que ce trait de caractère fût tout à l'honneur de son apprenti, le Verseau avait fini par en prendre ombrage. Il savait que ce genre de « gentillesse » risquait un jour de lui être fatal. Après un énième combat qui s'était soldé par la victoire du Roumain, il avait exigé de son élève que celui-ci prouvât sa valeur de manière incontestable le lendemain, sous peine de l'exclure définitivement. La suite, Milo l'avait recomposée entre ses propres observations et les confidences qu'il avait réussi à arracher au Verseau.

Assez tard dans la soirée, il avait vu Zoltan quitter l'isba où ils se reposaient, sous prétexte d'aider Kayla, de corvée de bois à l'extérieur. Puni par son Maître pour son manque de réactivité, Camus s'entraînait seul quelque part sur la pente du glacier. Milo n'avait pas du tout aimé ce concours de circonstances. Au risque de se faire sévèrement corriger lui-même, il s'était glissé à dehors pour filer son condisciple, abandonnant Aslinn, avec la charge peu réjouissante de trouver une excuse pour tromper leurs Maîtres quand ceux-ci s'apercevaient de son absence.

Comme il s'en doutait, Zoltan n'avait pas pris le chemin de la forêt, mais s'était dirigé vers le massif montagneux. Il avait rapidement rejoint Camus avec lequel il avait échangé quelques mots. Le Français lui avait par la suite raconté que le Roumain était venu lui proposer une sorte de marché. Conscient que, cette fois-ci, l'apprenti Verseau se défendrait convenablement pour conserver sa place, Zoltan était suffisamment intelligent pour avoir compris qu'il avait peu de chance de gagner. Mais ce que désirait le maître de Camus, ce n'était qu'une réplique appropriée de la part de son élève. Pas qu'il remportât obligatoirement le combat.

Le plan de Zoltan était simple. Il suggérait à Camus un match nul. Zoltan avait toujours été un peu bizarre, sa requête pouvait donc passer pour la fierté mal placée de quelqu'un qui refusait de se voir brutalement détrônée. Bien loin de ces considérations de «premier de la classe », Camus ne s'était pas méfié. Si Zoltan pouvait lui apporter une solution qui satisfît tout le monde sans déclencher une guerre ouverte, pourquoi pas.

Pour arriver au résultat escompté sans éveiller les soupçons, Zoltan envisageait de lui laisser décrypter une de ses attaques. Il demandait naturellement la réciproque à Camus. Ils pourraient ainsi se porter avec violence leurs arcanes de combat le lendemain. Grâce à leurs confidences, ils auraient toute la facilité de les parer à la dernière minute. L'astuce, pour endormir la suspicion des adultes, était de répliquer à ce premier échec en déployant à nouveau leur technique, mais cette fois-ci, de manière synchronisée. En se percutant de plein fouet, la force de leurs cosmos s'annulerait dans un brutal embrasement, et le tour serait joué. Pour que cela marche, ils devaient simplement montrer de l'agressivité tous les deux, au même moment.

Quand un peu plus tard Camus avait expliqué la teneur de leur marché à Milo, celui-ci avait levé les yeux au ciel. Une fois n'était pas coutume, mais ce soir-là, le futur Verseau avait fait preuve d'une naïveté frisant la stupidité pour aider le petit Roumain. Le Scorpion n'avait malheureusement reçu ces confidences qu'une fois le guet-apens de Zoltan activé. Et la chronologie des faits l'avait obligé à assister à ce qui aurait pu se transformer en drame. Aujourd'hui encore, le Grec se remémorait cet épisode avec une colère non dénuée d'un zeste d'effroi. Un effroi qui faisait écho à la panique qu'il avait alors éprouvée en comprenant le piège où Camus s'était fourvoyé.

Avec une précision chirurgicale, ses souvenirs ravivèrent la suite de l'histoire…

Les pentes du glacier étant trop exposées aux regards, Zoltan avait proposé à Camus de redescendre s'exercer en forêt. Confiant, celui-ci avait accepté. Intrigué par leur manège, Milo avait continué de les épier. Les deux enfants avaient fini par choisir le promontoire d'un plateau calcaire recouvert de neige pour s'entraîner. Cette aire dégagée se nichait entre les sapins et une haute falaise.

Caché derrière les arbres, le Grec les observait. Avec une incompréhension totale, il avait d'abord vu Camus mimer un de ses arcanes sans utiliser son cosmos. Puis, sur une injonction de Zoltan, le Français avait recommencé. Cette fois-ci, il se servait de son aura en visant un rocher. Milo avait deviné qu'il agissait en sourdine pour ne pas trahir sa position. Il était censé se trouver sur le glacier, et son maître n'aurait que modérément apprécié sa désobéissance. Zoltan le savait, et c'était exactement ce qu'il attendait.

Profitant de ce que l'attention de Camus se détournait sur une cible neutre, le Roumain avait alors déployé son propre cosmos sans se soucier de l'atténuer. Usant de son attaque la plus brutale, il avait visé le futur Verseau avec une rare agressivité. Camus avait survécu grâce à l'intervention de Milo. Anticipant au dernier moment le geste de son condisciple, le Grec avait déboulé telle une tornade du massif boisé, pour violemment éjecter le Français de la trajectoire mortelle d'une frappe puissante.

Perché sur son rocher en haut du Sanctuaire, Milo se sentait toujours autant oppressé par ce souvenir. Ce soir-là, il avait eu la peur de sa vie. Camus avait atterri à une dizaine de mètres le lui, à demi assommé par le choc. Allongé dans la neige contre un amoncellement rocheux qui avait encore accentué l'impact du coup qu'il venait de lui porter, il peinait visiblement à se relever.

Milo s'en voulait terriblement d'avoir dû le cogner aussi fort, mais il n'avait pas pu faire autrement. Un peu sur la gauche, le tronc pulvérisé d'un sapin solitaire prouvait le danger auquel il l'avait soustrait. L'attaque de Zoltan était clairement meurtrière. Il aurait aimé se précipiter auprès de son ami, mais derrière lui, le Roumain représentait toujours une menace. Camus ne semblait souffrir d'aucune blessure grave et c'était le principal. Les poings serrés de colère, Milo avait fait face à Zoltan.

« Qu'est-ce que tu essayais de faire ? avait-il craché avec colère à ce dernier.

— À ton avis ? l'avait nargué le Roumain, sans la moindre expression de remords.

— Tu as voulu le tuer !

— Exactement. »

Fou de rage, Milo s'apprêtait à s'élancer pour punir de ses poings l'insolent, mais au même instant une main fraîche s'était posée sur son poignet. Camus s'était relevé et il venait de le rejoindre.

« Non, Milo. »

Plus que le calme de l'injonction du Français, la vue du sang qui maculait sa longue frange et sa joue droite l'avait arrêté. Par sa faute, Camus était blessé. Inquiet, il aurait aimé le soigner, mais Zoltan avait décidé de ne pas se laisser oublier.

« Il a raison, c'est à lui de se défendre.

— Tu sais très bien qu'il n'est plus en état de le faire », avait-il répliqué avec rage, avant que Camus n'ait le temps d'ouvrir la bouche.

Cette intervention lui avait valu un regard noir de la part du futur Verseau. Camus détestait déjà que l'on interférât dans ses affaires. Étouffant un rire, Zoltan s'était détourné pour faire quelques pas en direction de la forêt. Milo n'avait pu s'empêcher de le retenir.

« Parce que tu crois t'en tirer comme ça ? » avait-il crié avec véhémence.

Camus n'avait pas lâché son poignet, et seul ce contact inaccoutumé lui interdisait de se précipiter derrière le Roumain.

« Laisse tomber, Milo, avait insisté le Français avec plus de fermeté. Je réglerais ça plus tard avec lui. Mais de toute manière, il sera puni. »

Difficile en effet de dissimuler la vérité à leurs maîtres. Il n'y avait qu'à poser les yeux sur Camus pour comprendre qu'il venait d'essuyer un méchant revers. N'importe qui aurait pu s'en s'apercevoir.

Peu sensible aux faibles températures, le futur Verseau ne portait pas de vêtements épais. Ceux-ci n'avaient donc que très légèrement limité les dégâts. Déchirée et poissée de sang, la manche longue de son tee-shirt révélait de profondes estafilades sur son bras droit. Des hématomes apparaîtraient certainement du même côté sur son torse et le long de son flanc. Bien qu'il essayât de le cacher, il respirait avec difficulté, preuve qu'une ou deux côtes avaient été touchées. Sans compter la bosse impressionnante qui était en train de s'arrondir sur son front et la plaie ouverte dans son cuir chevelu.

Camus aurait pu prétexter une mauvaise chute, mais cela n'aurait pas expliqué la marque si spécifique qui devait être en train de se former sous son estomac, là où le cosmos de Milo l'avait percuté. Le Grec en aurait pleuré. Il lui avait vraiment fait mal.

Totalement indifférent à la douleur du Français, Zoltan s'était immobilisé et il les regardait tous les deux avec un amusement qui avait achevé de mettre les nerfs de Milo à vif. Il connaissait trop bien son condisciple pour se douter qu'il leur préparait un coup fourré. Après une longue minute où ils s'étaient observés tous les trois en silence, le Roumain avait remonté frileusement la capuche de son anorak sur ses oreilles, avant de leur annoncer :

« En fait, c'est toi qui vas être puni Camus. Et vu l'histoire que je vais raconter aux grands, ça sera plutôt sévère.»

Déconcerté par son assurance, le Français avait répliqué avec une once d'incompréhension dans la voix.

« Je ne vois vraiment pas comment. C'est toi qui m'as attaqué.

— C'est exact, avait admis Zoltan. Mais c'est toi qui étais censé ne pas quitter le glacier avant que ton maître ne t'y autorise. Et c'est toi qui as porté la première attaque véritable, en prenant soin d'étouffer ton cosmos pour ne pas te faire repérer. Moi, je n'ai fait que répliquer pour me défendre. »

À l'écoute de cette adaptation rocambolesque de la vérité, Camus avait levé un sourcil interloqué, tandis que Milo s'étranglait presque d'indignation :

« Quoi ? Mais c'est du grand n'importe quoi ! Je ne sais pas ce que vous fabriquiez tous les deux, mais Camus ne t'a pas attaqué. Il visait ces rochers. J'ai tout vu !

— J'aurais très bien pu me trouver sur ces rochers, avait répondu Zoltan avec une logique implacable. Et comme tu es intervenu, ça va m'éviter de trouver une excuse pour expliquer la trajectoire un peu en biais de mon coup. Entre parenthèses merci, Milo, je vais raconter que tu as agi pour l'empêcher de me porter une seconde attaque. Tu es mon héros. »

À l'écoute d'un mensonge aussi sournois, pour la première fois de sa vie, ledit héros s'était senti submergé par un sentiment proche de la fureur, qui étrangement l'avait armé d'un calme meurtrier. Milo se souvenait de ce moment avec une acuité particulière encore aujourd'hui. Si à cet instant les doigts fins de Camus ne s'étaient pas resserrés davantage sur son poignet, il avait la conviction que la férocité de sa violence se serait libérée ce jour-là. Mais sous la pression de la main apaisante, il avait respiré un grand coup en essayant de se raccrocher à la froide impassibilité de son ami. Comment Camus parvenait-il à conserver un tel calme dans ce genre de situation ?

Dompté par le détachement du futur Verseau, il s'était donc contenté de répété en articulant bien ses mots, et en regrettant de ne pas les marteler autrement dans le crâne du Roumain :

« J'ai tout vu ! Je dirai la vérité. »

Mais il en fallait davantage pour inquiéter Zoltan.

« Ça sera ta parole contre la mienne, avait-il répondu en haussant les épaules. Déjà, tu n'as rien à faire ici. Ensuite, tout le monde sait que tu serais capable de raconter n'importe quoi pour prendre sa défense.»

Sa désinvolture était aussi insultante que ses paroles, et Milo avait senti une flambée de colère le reprendre. Il allait fermer le clapet de son condisciple une bonne fois pour toutes, quand Camus était passé devant lui en lui murmurant :

« Je vais m'en charger. De toute manière, nos maîtres ne devraient plus tarder. »

Son ami avait entièrement raison. Prévenus par la déflagration de cosmos anormalement forte de Zoltan, les adultes allaient arriver. Restait à déterminer s'ils seraient suffisamment diligents pour les retrouver avant que le Roumain n'ait fini de mettre Camus en pièces.

Milo était déchiré. D'un côté ce combat demeurait avant tout celui du Français. Son honneur de futur chevalier avait été bafoué en premier, et il devait répondre en conséquence. Mais de l'autre, le Grec était bien placé pour savoir que sa propre frappe l'avait affaibli. L'envie d'intervenir le torturait, mais il connaissait suffisamment la fierté de son camarade pour se douter que s'il le faisait, il se sentirait humilié.

Les ongles profondément enfoncés dans les paumes, Milo avait vu avec désespoir son ami s'avancer vers Zoltan. Et il avait immédiatement compris que l'affrontement ne serait pas à son avantage. Le Français avait beau se maintenir aussi droit que possible, une légère claudication prouvait qu'il souffrait toujours du coup qu'il lui avait porté. À ce tableau, la culpabilité du Scorpion avait décuplé, tout autant que le besoin d'épauler Camus. Il n'allait tout de même pas le laisser écharper sous ses yeux sans réagir...

L'enfant qu'il était alors s'était mis à réfléchir à toute vitesse, mais surtout, il avait senti la même pulsion froidement assassine le reprendre. Étrangement, cela l'aidait à cogiter plus efficacement. Le regard ironique de Zoltan l'informait clairement que ce dernier se ferait un plaisir de terminer ce qu'il avait commencé en massacrant Camus. N'y tenant plus, il s'était élancé pour retenir le petit Français en le rattrapant par le bras.

« Attends ! »

Cette fois-ci, le visage que le futur Verseau avait tourné vers lui trahissait un réel mécontentement.

« C'est à moi de l'affronter, avait enchaîné rapidement Milo. Et tu n'as rien à dire, parce que je vais le défier.»

Cette solution était dangereuse, mais il n'en existait pas d'autres pour interdire au Français de se mesurer à Zoltan. Son ami n'aurait jamais accepté qu'il prît sa place, il avait donc décidé de l'y contraindre en provoquant son condisciple pour obtenir le jugement de l'armure.

En clair, seul le possesseur toujours en vie d'une armure pouvait déterminer le moment de sa transmission. Mais s'ils le désiraient, ses aspirants étaient autorisés à s'affronter de leur propre initiative lorsqu'ils se sentaient prêts, en demandant à la cuirasse de faire une sorte de présélection. Peu s'y risquaient, car livrées à elles-mêmes les armures étaient connues pour être capricieuses, et ce n'était pas systématiquement aux pieds du vainqueur qu'elles atterrissaient. Beaucoup préféraient attendre l'instant fatidique où leur maître se chargeait lui-même de passer le relais. L'épreuve était généralement plus juste et moins sanglante.

Devant sa décision, la stupeur avait cloué le bec de Camus, offrant même à Milo un aperçut rarement exprimé de son état d'esprit. Malgré un contrôle déjà impressionnant sur ses émotions, il avait eu la joie de voir le futur Verseau écarquiller les yeux, révélant ainsi sa surprise et son appréhension. Secrètement heureux de ce partage involontaire qui l'assurait de son importance pour son ami, Milo avait souri.

Naturellement, le Français avait immédiatement compris qu'il n'agissait de cette manière que pour le protéger, et il avait eu un mouvement de tête excédé en retirant son bras de sa prise. Milo se doutait qu'il aurait aimé passer outre sa détermination, mais il s'était assuré de parler suffisamment fort pour que Zoltan l'entendît. Un regard vers leur adversaire avait confirmé à Camus que ce dernier était ravi du cours des événements. Essayer de ramener son attention sur lui aurait été inutile. Depuis le temps que le Roumain cherchait à se débarrasser de Milo.

« Ne crains rien, avait soufflé le Grec pour que le Français fût le seul à l'entendre. Cette fois-ci, je vais me débrouiller pour le tuer. Il ne nous ennuiera plus. »

Mais contre toute attente, Camus s'était rapproché de lui jusqu'à le toucher pour lui glisser à l'oreille.

« Ne fais pas ça, il n'en vaut pas la peine. Et tu ne récolteras que des ennuis. Gagne, mais ne le tue pas. »

Sur l'instant, Milo n'avait pas compris le but d'une telle consigne, et il n'avait pas été loin de croire que le maître de Camus avait raison : sa gentillesse le perdrait. Alors lui, Milo, il allait lui donner sa première leçon de survie. Que cela lui plût ou non, il les débarrasserait de ce parasite gênant.

Refusant de mentir en cachant sa détermination, il avait plongé son regard clair dans celui d'un bleu plus sombre de Camus. L'importance de ce moment avait interdit à celui-ci de le repousser. Milo avait alors posé la main sur sa chevelure, là où sa blessure saignait encore. Faisant appel à un savoir que lui avait un jour montré Mü, il avait stoppé l'hémorragie d'une impulsion de cosmos. Le futur Verseau ne bougeait pas, et il avait laissé traîner ses doigts plus que nécessaire sur sa joue pâle et meurtrie.

« Tout ira bien, l'avait-il conforté. Bientôt, il ne nous ennuiera plus. »

Mais secouant la léthargie où semblait le plonger sa caresse, une fois encore, Camus avait tenté de le dissuader.

« Milo, je ne veux pas.

— Tu ne veux pas quoi ? »

L'obstination et le désespoir qui perçait soudain dans la voix du Français le déconcertaient. Conscient de son incompréhension, ce dernier lui avait enfin avoué dans un souffle :

« Être celui que tu associeras à la première personne que tu auras tuée. »

C'était effectivement un argument de poids. Mais ce qui avait finalement emporté la décision de Milo, c'était l'expression douce et inquiète, qui l'espace d'un instant avait velouté de tendresse les yeux du Verseau sans que celui-ci s'en rendît compte. Rien que pour cela, parce qu'involontairement Zoltan lui avait ouvert une brèche dans la carapace d'indifférence que se forgeait un peu plus chaque jour son ami, Milo épargnerait le Roumain s'il en avait la possibilité.

La suite, le grec se la rappelait moins précisément. Stimulé par l'adrénaline suscitée par le combat, il se souvenait simplement que son instinct avait pris le pas sur sa raison pure. Se faisant face, Zoltan et lui avaient embrasé leur cosmos de telle manière que l'armure perçût leur demande. Puis, l'affrontement avait commencé. Violent, sauvage, sans concession.

À un moment, les deux enfants s'étaient aperçus de la présence de leurs Maîtres. Debout, côte à côte, ceux-ci les observaient silencieusement sur un coin du terrain. Conscients de l'enjeu de leur lute, les adultes n'intervenaient pas.

Milo avait eu mal tout le temps de leur empoignade. Les coups portés par Zoltan étaient encore plus redoutables qu'à l'accoutumée. Mais à aucun moment, il n'avait songé à abandonner. Pour protéger Camus, il dépassait ses limites, se blindait contre la douleur et innovait pour surprendre son adversaire. Mais surtout, il avait dû résister à ce besoin primaire qui lui commandait de frapper pour donner la mort. En posant par instant son regard sur Camus, il était parvenu à se discipliner.

Pâle et immobile, le petit Français ne laissait plus rien paraître de ses émotions, mais Milo en devinait facilement la teneur. Son ami s'inquiétait. Preuve qu'il lui était réellement attaché. Un sentiment qui le comblait et le motivait davantage. Pour Camus, cette journée devait s'associer à une victoire. Et il allait la lui offrir éclatante et exempte de tuerie.

Zoltan se fatiguait. Milo se fatiguait également. Ils étaient en sang tous les deux. Un enchaînement de coups particulièrement agressifs les avait amenés au bord de la falaise. Épuisés, ils s'accordaient quelques secondes de répit, quand l'armure avait choisi ce moment pour se matérialiser aux pieds de Milo. Elle l'avait désigné. Il avait gagné. Essoufflé et heureux, il avait alors tourné la tête vers Camus avec un sourire de satisfaction complice.

Le geste et le cri du Français l'avaient averti à temps de la traîtrise de Zoltan. Profitant de son inattention, le Roumain plongeait sur lui avec sauvagerie. La réaction de Milo avait été instinctive. Balayant l'espace devant lui de la frappe de son index rouge, il avait nettement senti le visage de son condisciple se déchirer sur sa griffe empoisonnée. Hurlant de douleur, Zoltan s'était rejeté en arrière en faisant un pas de trop. Emporté par son élan, il avait glissé sur la pente raide sans parvenir à attraper à la main que Milo tendait vers lui. Il avait disparu dans le gouffre qui s'ouvrait au pied de la falaise.

Le combat avait été loyal et la duplicité de Zoltan avérée. La présence de leurs maîtres respectifs leur avait évité l'ennui de devoir retourner au Sanctuaire pour satisfaire aux questions du Grand Pope. Elle ne les avait néanmoins pas dispensés d'une punition en bonne et due forme. Les deux hommes se doutaient que cette rixe avait répondu à des normes différentes à celle d'un simple défi. Le mensonge de Camus pour justifier sa venue sur le terrain était fortement suspect, et les explications embrouillées de Milo pour soutenir la version de son ami les avaient laissés dubitatifs. D'un commun accord, les adultes avaient donc décidé de les éloigner l'un de l'autre durant quelques mois.

Révolté par une telle injustice, Milo avait vu cette peine abrégée par la mort de son maître, bientôt suivi par celle accidentelle du Verseau en titre. Puis, le poids de leurs charges avait emballé le cours de sa vie et celle de Camus, et ils n'avaient jamais plus reparlé de Zoltan.

Se relevant, Milo reprit sa dangereuse descente jusqu'à son temple. Découvrir que Zoltan avait survécu à sa chute le dérangeait profondément. Les événements l'avaient peut-être séparé définitivement du Français, mais il veillerait à ce que Zoltan ne profitât pas de la situation pour malmener celui-ci. Il ne croyait absolument pas à un quelconque repentir de son ancien condisciple. C'était un serpent de la pire espèce, et sa présence auprès du Verseau n'avait certainement rien d'anecdotique.


Note de fin : Première publication septembre 2010 - Chapitre modifié en mars 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1735 mots de plus).