Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (La cruauté de la mémoire) :Après son entrevue avec Shion, Camus rejoint son temple, Zoltan sur les talons. Réagissant impulsivement à l'écho du cosmos qu'il a perçu, Milo les intercepte après la Maison des Poissons. Malheureux et en colère, le Verseau verrouille au maximum ses émotions. Soulagé par ce retour, mais incapable de débrouiller ses propres sentiments Milo camoufle aussi les siens. La présence de Zoltan lui déplaît fortement, et il doute immédiatement de sa bienveillance pour Camus. Pour couper court à la méfiance du Grec, le Français se voit obligé de prendre la défense du Roumain. Redoutant d'aggraver les torts qu'il a déjà vis-à-vis de Camus, Milo n'insiste pas. Les deux anciens amants se séparent sur des faux semblants. Inquiet pour le Verseau, Milo se souvient de l'incident qui a autrefois marqué la disparition de Zoltan. Celui-ci était le second apprenti du Scorpion en titre d'alors pour l'obtention de l'armure d'Or. Prêt à tout pour s'assurer une victoire auprès de leurs maîtres respectifs, il avait tenté de tuer traîtreusement Camus lorsqu'ils étaient enfants. Intervenu in extremis, Milo n'avait pas eu d'autre choix que de provoquer l'arbitrage direct de l'amure du Scorpion pour sauver la vie du Verseau. Le combat s'était achevé par l'élimination accidentelle du Roumain.
CHAPITRE 17 : PREMIÈRES IMPRESSIONS (mise à jour 20 mars 2015)
Lorsque Camus avait effleuré les Douze Maisons de son cosmos, Aphrodite se trouvait chez lui, en compagnie d'Aioros et de Shaina. Le Suédois avait beau aspirer à la solitude depuis son retour, il se devait malgré tout de respecter certains devoirs liés à sa charge. Bien que conciliant et ouvert au dialogue, Shion avait été clair. Il faisait partie d'une élite, et celle-ci devait retrouver un minimum de cohésion après les tragédies précédentes.
Aphrodite en était d'autant plus conscient que depuis leur résurrection, sa mémoire lui servait en boucle ses erreurs passées et leurs conséquences. À cela s'ajoutaient les difficultés rencontrées par d'autres de ses pairs. Les observer se débattre contre leurs propres fautes renforçait le sentiment de sa responsabilité, et il finissait par s'enliser dans une culpabilité insurmontable.
Voilà des années, l'isolement et les machinations de Saga l'avait obligé à noyer son empathie sous une coquille d'égocentrisme. Il avait cru y parvenir avant que la Guerre Sainte ne le rattrapât, et il mesurait à présent l'inutilité pernicieuse d'un tel comportement. Il n'avait pourtant pas eu le choix. S'il s'était laissé aller à la prise en compte de la détresse réelle de certains de ses camarades autrefois, il serait devenu fou.
Aujourd'hui, le constat de son renoncement lui paraissait d'autant plus amer. Il avait dû se protéger contre le ressenti de la douleur qu'engendrait la lente déchéance de plusieurs d'entre eux, que pour mieux sombrer dans ce même piège. Il avait dressé des murailles qui avaient fini par s'effondrer sur lui, et il demeurait enseveli sous leurs décombres.
Ne voulant pas être la cause de nouvelles dissensions, il respectait l'ordre de Shion en s'astreignant régulièrement aux entraînements. Et quand il ne pouvait pas l'éviter, comme ce jour-là, il acceptait de rencontrer ses condisciples pour régler certains détails entrant dans la bonne marche du Sanctuaire. Pour toutes autres questions, il repoussait gentiment mais fermement les intrusions dans sa sphère privée. Il ne désirait réellement plus qu'une seule chose : qu'on le laissât en paix avec sa solitude.
Néanmoins, la manière extrêmement brève dont Camus avait annoncé son retour, et plus encore son détachement fuyant pour traverser sa Maison, s'était heurtée à son empathie retrouvée. Sans se tromper, il pouvait affirmer que le Français se débattait face à un problème similaire au sien. Bien que parfaitement verrouillé, son cosmos se repliait trop sur lui-même pour ne pas être l'aveu d'une souffrance interne, qui refusait farouchement de s'épancher. Aphrodite connaissait peu le Verseau et se il sentait parfaitement incapable de lui venir en aide, mais ce constat touchait sa nature profonde et le peinait pour son frère d'armes.
Ils avaient tous été victimes des circonstances, mais aujourd'hui, certains en subissaient les effets plus cruellement que d'autres, et le Suédois pensait de sa responsabilité d'épauler ceux-ci à minima. En l'état actuel de ses propres errements, il n'avait pu faire qu'une seule chose pour soulager le Français lors de son passage à travers sa Maison : demander à Aioros et à Shaina de ne pas se manifester.
Il n'avait pas répondu au regard interrogateur du Sagittaire, ni à la question plus directe du Serpentaire. Il leur avait juste intimé de ne pas importuner Camus. Puis, il avait repris comme si de rien n'était le recensement des armures qu'ils effectuaient. Une demi-heure plus tard, le travail accompli, il avait pu les pousser courtoisement vers la porte.
Aioros et Shaina quittèrent Aphrodite avec la désagréable impression de n'avoir réussi à remplir qu'une partie de la mission que leur avait confiée Shion. Certes, ils étaient parvenus sans trop de difficultés à s'incruster dans le temple des Poissons. Mais mis à part pour les renseigner sur des éléments parfaitement impersonnels concernant les armures, le Suédois s'était ingénié à détourner la conversation dès que celle-ci menaçait de devenir trop intime. Et ils avaient fini par se faire reconduire gentiment dehors.
« C'était couru d'avance, bougonna Shaina. Ça fait plus de trois mois qu'il refuse obstinément tous contacts, si ce n'est ceux en lien direct avec sa fonction. Il n'y avait vraiment pas de raison pour qu'il fasse un pas dans notre direction. Même pris par surprise. Et d'ailleurs, pourquoi moi ?... Toi encore, tu es la patience et le prototype de l'ami sincère personnifiés. Mais moi ?... Tu sais que j'ai dû me retenir ? Par moments j'avais envie de le secouer pour le faire réagir. Notre Pope a parfois de ces idées.
— Je trouve au contraire que Shion t'a très judicieusement choisie, rétorqua le grec avec un sourire. Ta présence rentrait tout à fait dans le cadre de la thérapie qu'il a en tête.
— Tu pourrais préciser », répliqua l'Italienne, un soupçon méfiant dans la voix.
Elle n'aimait pas agir sans comprendre, et encore moins se faire manipuler.
« Aphrodite t'aime bien, répondit succinctement le Sagittaire, en regrettant que le masque d'argent lui interdît de voir l'expression de Shaina. Ou tout au moins, il t'aimait bien avant son premier décès.
— Et tu sais ça comment, toi ? le reprit-elle, en tournant son visage anonyme vers lui. Il te l'a dit ?
— Oh ! non, repartit Aioros en riant. J'ai disparu bien trop tôt de sa vie, et depuis son retour, il ne parle plus à personne.
— Alors ? » insista-t-elle, en maîtrisant mal son impatience.
Elle détestait ne pas avoir toutes les cartes en mains, et bien qu'elle s'appliquât à ne rien montrer, les sous-entendus du Sagittaire étaient loin d'être infondés. Que savait-il que Shion semblait également connaître ? Ce rappel du passé la plaçait dans une situation inconfortable. Elle ignorait encore ce qu'elle allait faire, mais pour le bien du chevalier des Poissons, il y avait effectivement matière à ce qu'elle changeât de stratégie la prochaine fois qu'elle le rencontrerait. Cependant, pour rien au monde elle n'évoquerait ce sujet très personnel ouvertement.
Attentif à ses réactions, Aioros reprit comme si de rien n'était :
« Je suppose que tu sais qu'Aphrodite a été un temps assez proche d'Angelo. C'est lui qui nous l'a dit.
— Ah, répliqua-t-elle d'un ton neutre. Et pourquoi ce n'est pas le psychopathe du quatrième temple qui s'y colle alors ? S'ils étaient si copains que ça, il aurait peut-être un peu plus de chance que moi pour le faire réagir, non ?
— Il a déjà essayé, répondit le Grec avec patience. Mais Aphrodite le fuit encore plus que les autres. Et entre nous soit dit, abstiens-toi de juger Death Mask avec autant d'a priori. Il a changé. »
Seul un grognement étouffé, qui pouvait passer pour un assentiment, lui répondit.
« Et je suis sensée faire quoi de l'information ? finit-elle, pas demander.
— Réfléchis », fut l'unique indication qu'un Aioros passablement amusé voulut bien lui donner.
L'adolescent de quatorze ans qui s'était brutalement éveillé dans un corps de vingt-huit, retrouvait ici un des rares avantages à sa situation. Il gardait un regard naturel, et non faussé par tout un tas de considérations d'adultes, sur la vaste complexité des sentiments humains. Et quand il observait de quelle manière s'enfonçaient certains de ses pairs sous la jonction de leur maturité soi-disant responsable, cumulée à leurs regrets plus ou moins bien assumés après les désastres qui avaient déferlés sur eux, il espérait bien conserver cette vision moins embouteillée encore quelque temps.
Il n'avait qu'à songer à la colère qui semblait dévorer Aiolia chaque fois qu'il le voyait pour s'en convaincre. Après mûres réflexions, il était à peu près sûr que son petit frère avait monté en épingle une scène qu'il avait surpris de longues années auparavant. Les convenances et la crainte de remuer une vieille blessure interdisait au Lion de ramener le sujet sur le tapis. Ce qui n'empêchait pas ce détail de lui pourrir la vie, empoisonnant leur relation par la même occasion.
Aioros trouvait cela stupide. D'un côté Aiolia refusait de l'ennuyer avec des réminiscences qu'il devait juger déplacées et particulièrement indiscrètes, mais de l'autre il leur en faisait payer le prix à tous les deux, en s'engluant dans un ressenti biaisé qui ternissait leurs rapports.
Depuis leur résurrection, Aioros avait pourtant laissé à son frère suffisamment de temps pour lui poser franchement la question qui l'embarrassait. À croire que cette sacro-sainte condition d'adulte rendait pusillanimes les plus courageux. La situation finissait par devenir ridicule, et le Sagittaire prit la décision de percer lui-même l'abcès. Finalement, cette rencontre avec le chevalier des Poissons, qui de son côté ne faisait guère preuve de plus de maturité dans son malheur, se révélait plus constructive que prévu.
Ils s'engouffrèrent dans le temple du Verseau en silence. Tandis que Shaina s'interrogeait sur la manière dont elle devait comprendre et gérer l'information donnée par le Grec, Aioros signalait leur passage en se doutant qu'aucun écho ne lui répondrait. Et cela le tracassait. Le contrecoup de l'amnésie de Camus et les circonstances difficiles de sa détention n'expliquaient pas tout. Son absence totale de manifestation affective à son retour avait quelque chose d'excessif.
Depuis sa plus tendre enfance, la discrétion du Verseau était proverbiale, et Aiorios ne se serait pas forcément aperçu de l'ampleur du problème sans la réaction d'Aphrodite. L'intervention de ce dernier pour épargner au Français toute prise de contact direct n'avait rien d'anodin. Derrière l'effacement de Camus, l'empathie ranimée du Suédois avait certainement perçu un autre souci qu'un simple désintérêt pour les codes sociaux.
Aioros pinça les lèvres. Le retour du onzième gardien était loin de s'annoncer sous les meilleurs auspices. S'il voulait l'aider, il allait devoir redoubler de vigilance. Ne serait-ce que pour tenir à l'œil celui qui l'escortait. Il avait parfaitement reconnu son identité, et elle le laissait dubitatif.
Le Sagittaire n'était pas aussi doué que certains pour déterminer qui se cachait sous telle ou telle aura quand le propriétaire ce celle-ci jouait à cache-cache. Mais, contrairement à Camus, lorsque Zoltan avait traversé la Maison des Poissons, il n'avait fait aucun mystère sur sa présence. Pris par une curiosité légitime, le Grec avait alors effleuré ce cosmos étranger. Quelle n'avait pas été sa stupéfaction en reconnaissant celui de Zoltan. Sans compter sa contrariété. À l'époque, l'apprenti Or lui avait causé plus de souci que la totalité des autres enfants sous sa responsabilité.
Objectivement, le Roumain n'avait jamais fait preuve d'irrespect ou de désobéissance à son encontre. Mais le Sagittaire n'aimait pas ses manières sournoises, et il s'était toujours douté que plus d'une des punitions récoltées par Milo aurait dû lui échoir. D'ailleurs, comment se faisait-il qu'il fût de retour parmi eux ? En épluchant les vieux dossiers pour apprendre tout ce qu'il n'avait pas vécu, il avait découvert qu'une chute accidentelle l'avait précipité dans un gouffre profond. Personne n'avait jamais retrouvé son corps, mais sa mort semblait acquise.
Et que faisait-il en compagnie du Verseau ? Ce n'était un secret pour aucun des plus anciens que Zoltan n'avait jamais porté le Français dans son cœur. D'un autre côté, le Sagittaire avait lui-même disparu si tôt, qu'il ne conservait que peu de souvenirs directs. Les gens pouvaient changer avec les années, et puis Shion n'aurait jamais laissé Zoltan suivre Camus en cas de danger. À moins que la rouerie de l'enfant dont il se rappelait ne se fût muée en machiavélisme de premier ordre.
Absorbé par ces questions insolubles, l'expression d'Aioros se rembrunit davantage. Un détail qui n'échappa pas à l'Italienne.
« Un problème Aioros ? demanda-t-elle, tandis qu'ils sortaient du onzième temple.
— Je ne sais pas encore. La personne qui accompagnait Camus m'intrigue. Il se nomme Zoltan, la renseigna-t-il.
— Tu le connais ce Zoltan ?
— Malheureusement, oui.
— Comment ça, malheureusement ? »
Shaina inclina la tête de manière intriguée. Pour que le pondéré Sagittaire s'autorisât à parler de cette manière, il devait y avoir anguille sous roche. La jeune femme se sentait d'autant plus curieuse de connaître le pedigree du nouvel arrivant, mais Aioros se défaussa en retrouvant un sourire amical. Il se méfiait des jugements de valeur à l'emporte-pièce.
« Je m'inquiète sans doute pour rien, répondit-il en secouant la tête. Une vieille méfiance à son encontre, qui n'a sans doute plus de raison d'être. Comme celle que je te reproche de converser envers Angelo.
— Oh, répliqua Shaina avec amusement. Au moins tu es logique avec toi-même. Mais si tu te tracasses pour le Verseau, tu as raison.
— Pourquoi ? l'interrogea-t-il à son tour, curieux d'écouter l'avis de la jeune femme sur la question.
— Déjà, parce qu'on a mis beaucoup trop de temps pour le retrouver, et que je ne pense pas qu'il ait pris des vacances. Ensuite, parce que si quelque chose cloche, il sera le dernier à vous en parler. »
Elle ne faisait qu'avancer des évidences, et Aioros eut la nette impression qu'elle laissait volontairement en suspens une partie de sa réponse. Sans doute parce qu'elle ne savait pas trop comment la formuler. Curieux, il l'incita à poursuivre.
« Va au bout de ta pensée Shaina.
— Milo, lâcha-t-elle sans le regarder.
— Quoi Milo ? »
Ralentissant sa marche, la jeune femme livra le fond de sa pensée :
— Tu as eu à travailler avec lui, dernièrement ? Une vraie pile réglée pour un taser à la puissance maximum. J'admets que personne n'a mis plus d'acharnement que lui à retrouver Camus, et qu'il a subi une fichue pression. Seulement, il y a des moments où il se comporte bizarrement, et de manière vraiment décalée.
— Tu sais très bien que c'est parce que la situation l'a énormément préoccupé, répliqua évasivement d'Aioros.
— Tu veux dire parce qu'en plus d'être frères d'armes, le Verseau et lui sont de très bons amis ? insista-t-elle, si lourdement que le Sagittaire tiqua.
— Oui, se contenta-t-il de répondre avec prudence.
— Ben voyons, reprit-elle, un brin d'agacement dans la voix. Alors pourquoi n'a-t-il pas déjà rejoint le onzième temple ? Camus a beau avoir été discret, je suis sûre qu'aucun des Ors n'a raté son message. Tu me prends vraiment pour une idiote, Aioros. »
Un instant, le Sagittaire reporta son attention sur le paysage. Elle n'avait pas tort, et il aurait été bien hypocrite d'essayer de la contrer. Néanmoins, son attitude l'étonnait. Elle tournait étrangement autour du pot, alors que généralement elle n'hésitait pas à afficher clairement ses opinions. Et brusquement, le Grec comprit. Elle en savait vraisemblablement beaucoup plus qu'eux-mêmes sur la véritable relation entre Milo et Camus, jusqu'à ce qu'Athéna décidât de leur révéler celle-ci. Ce qui la plaçait incontestablement dans une situation délicate vis-à-vis des Ors. Dans un cadre si confidentiel, c'était effectivement à lui de l'autoriser à poursuivre.
Interrompant sa descente, il arrêta celle de l'Italienne en la retenant par le bras.
« Que veux-tu dire exactement, Shaina ? demanda-t-il avec bienveillance. Parle sans crainte, cette conversation restera entre nous. De plus, rien de ce que tu évoqueras ne me braquera contre Camus. »
Aussitôt, il sentit la jeune femme se détendre. Il en fallait beaucoup pour perturber Shaina, et il devina qu'elle redoutait surtout de porter préjudice au Verseau.
« Il y a de plus en plus de rumeurs les concernant, confia-t-elle, sans plus tergiverser. Et tu sais parfaitement à quoi je fais allusion, parce que je t'ai entendu reprendre deux gardes pas plus tard qu'hier sur le sujet. Et fait, pour moi ce sont plus que de simples rumeurs. Voilà longtemps que je sais de source sûre qu'ils étaient davantage que de simples amis. Il y a quelques années, je les ai surpris ensemble. »
Elle vit s'allumer un éclat amusé dans l'œil d'Aioros, tandis que sa bouche s'ouvrait sur un « oh ! » muet faussement réprobateur. Aussitôt, elle comprit son erreur, et elle se récria en agitant vivement les mains devant elle :
« Non, non, non, je ne les ai pas surpris à faire ça ! Je les ai simplement vus en train de s'embrasser. Et à la façon dont Camus plaquait Milo contre le mur, ça n'avait rien à voir avec un baiser amical. Je n'ai jamais parlé de ce que j'avais découvert par la suite. C'était leur affaire, et personne n'avait à y mettre le nez. Aujourd'hui, je ne sais pas ce qui se passe, mais j'ai la nette impression qu'il y a eu un truc qui a foiré entre eux. »
Shaina ne pouvait pas connaître l'épisode de la colonne d'airain, et Aioros biaisa sa réponse :
« Dois-je te rappeler le rôle de Camus lors de l'invasion du Sanctuaire par les Spectres ? Un truc, comme tu dis, aurait pu foirer à moins.
— Oui, admit Shaina. Pourtant, je vois mal Milo lui en vouloir en connaissant la vérité sur ses motivations. »
« Si tu savais », songea avec tristesse le Sagittaire.
« Et en quoi cela t'inquiète-t-il ? l'interrogea-t-il, curieux de découvrir ce que lui soufflait son intuition féminine.
— Eh bien, quand je vois comment certains d'entre vous reprennent difficilement leurs marques, je me dis que Camus ne devrait pas se retrouver seul dans un moment pareil.
— Tu as sans doute raison, répondit le Sagittaire en se remettant à descendre les marches. Finalement, le fait que Zoltan soit à ses côtés est une bonne chose.
— Peut-être bien. Mais tu me disais que tu n'étais pas totalement sûr de lui. Alors, ce n'est peut-être pas la personne la mieux appropriée non plus, tempéra-t-elle.
— De toute manière, Shion va immanquablement demander que l'on ouvre une enquête, la rassura Aioros. C'est la procédure normale en cas de réapparition inexpliquée. Et si ça peut te tranquilliser, je m'en chargerai personnellement... Mais dis-moi, comment se fait-il que tu te soucies autant du Verseau ?
— Il a couvert une de mes bêtises lorsque j'étais gamine », fut la seule explication qu'elle accepta de lui donner.
C'était une raison plus qu'honorable, et connaissant la fierté de l'Italienne, le Grec n'insista pas pour en apprendre davantage. Ils se séparèrent en arrivant au neuvième temple, l'esprit encore plus rempli de questions que de réponses.
Un peu plus haut, Camus tentait utilement de remettre de l'ordre dans ses idées. Il avait déjà mal vécu le retour brutal de ses souvenirs, mais sa rencontre imprévue avec Milo l'avait achevé. Et retrouver l'intimité de son logis ne l'aidait en rien. Pas un meuble ou un bibelot qui ne lui rappela un élément de sa vie d'avant, auquel était étroitement lié le Scorpion. Pire qu'une malédiction…
Partagé entre colère, frustration et chagrin il oscillait sous une tempête émotive qu'il cachait difficilement à Zoltan. Depuis leur bref aparté avec Milo, le Roumain s'était contenté de le suivre sans rien dire. Mais il se sentait épié. Refusant de lui donner la moindre satisfaction, Camus résistait encore vaillamment au manque de drogue. Et Zoltan le laissait s'enfoncer avec un plaisir évident.
En pénétrant dans son appartement, le Français avait aussitôt remarqué que ses affaires avaient été fouillées. Globalement, tout était toujours méticuleusement rangé, et plusieurs années d'absence expliquaient quelques objets bougés pour cause de ménage. Mais deux ou trois ouvrages décalés d'un cran dans la bibliothèque, ou la nouvelle disposition de certains papiers au fond du tiroir de son bureau prouvaient le passage d'une main étrangère.
À en juger par les précautions prises, pas si étrangère que cela d'ailleurs. La figure de Milo s'imposa de nouveau avec insistance. Mis à part lui, personne n'aurait osé s'immiscer dans son intimité. Bien qu'il se doutât que les difficultés rencontrées pour le retrouver motivaient cette intrusion, il ne pouvait s'empêcher d'en vouloir au Scorpion. Plus que tout autre, le Grec savait combien il détestait que l'on farfouillât dans ses affaires. Qu'avait-il découvert ? Camus aurait aimé tout vérifier, mais la présence du balafré lui interdisait de procéder à une inspection en bonne et due forme. Vigilant et curieux, ce dernier suivait ses moindres gestes.
Agacé, le Verseau indiqua à Zoltan une des deux chambres à l'usage de ses apprentis. Rentrant dans la sienne, il claqua la porte derrière lui. Il devait absolument recouvrer son calme intérieur. Mû par un réflexe de précaution dicté par la colère, il s'enferma à double tour. Mais il ne put éviter d'entendre la répartie ironique du Roumain alors qu'il tournait la clé.
« Pas la peine de jouer à ça avec moi, Camus. Je n'aurais aucune difficulté pour défoncer la porte. Et de toute manière, tu sais très bien que tu vas finir par venir mendier après de moi. »
Camus grinça des dents. Le pire étant que son tortionnaire avait raison. Submergé par une bouffée de révolte, il se saisit d'une chaise pour l'envoyer avec rage se fracasser contre la porte. Seul le rire du Roumain lui répondit. Cet exutoire lui permit de tenir une heure de plus en niant la douleur qui froissait chacun de ses muscles, nouait ses articulations, martelait ses tempes et révulsait son estomac.
Allongé sur le lit les yeux grands ouverts, il conservait les poings serrés à s'en faire blanchir les phalanges. Espérer obtenir un peu de repos dans ces conditions était vain. Lutter contre le flux de souffrance qui l'étreignait passait par un dérivatif. Combattre sa détérioration physique par la réflexion lui semblait le plus approprié, même si, d'un autre côté, cette diversion ne servait qu'à pointer son asservissement.
À force de s'interroger sur le mystérieux commanditaire de Zoltan, il parvenait à une certitude. Pour menacer aussi directement les enfants, il ne pouvait s'agir que de quelqu'un appartenant au Sanctuaire. Mais qui le haïssait suffisamment pour avoir orchestré un tel piège ? Certes, certaines de ses missions lui valaient la rancune de personnages importants. Mais aucun n'était assez puissant pour s'infiltrer dans le Domaine Sacré en toute impunité. L'attaque venait de l'intérieur. Par conséquent, elle n'avait pu être échafaudée que par quelqu'un de particulièrement bien renseigné, voire détenteur d'une fonction interne à leur organisation. Le Verseau avait beau se remémorer le moindre instant de sa vie précédente, il ne voyait pas qui pouvait lui en vouloir à ce point.
Malgré sa volonté, un long frisson le secoua. Cela faisait près d'une heure qu'il trompait la douleur par la réflexion et son mal de tête lancinant se transformait en migraine épouvantable. Il n'était plus en état de se concentrer correctement. Avec difficulté, iI se releva. La souffrance accompagnait chacun de ses mouvements et il dut faire un effort pour ne pas gémir.
Il n'avait plus le choix. Il devait demander à Zoltan de le soulager, avant que son cosmos ne devînt trop fluctuant et ne trahît. Personne ne devait s'apercevoir de quelque chose. C'était un risque qu'il ne pouvait pas courir.
Ouvrant la porte, il marcha d'un pas d'automate jusqu'au centre de la pièce à vivre. Éclairée par deux larges fenêtres baignées de soleil, celle-ci était aménagée de manière à la fois sommaire et confortable. Une table en bois cirée entourée de bancs, deux fauteuils près de la cheminée, trois grands coffres ouvragés en guise de rangement, et dans un coin, un canapé et une table basse devant l'angle transformé en bibliothèque.
Zoltan s'était rendu utile en allumant le feu. Camus s'approcha des flammes d'une démarche presque chancelante. Il ne faisait pas froid, et pourtant il se sentait glacé. Assis dans l'un des deux fauteuils, le Roumain le regardait s'avancer avec un petit sourire satisfait. Le Verseau ressemblait à un oiseau blessé qui venait manger dans sa main. Il serait si facile de l'étouffer lorsque le moment serait arrivé. Que sa complice le voulût ou non, il l'achèverait. Car, telle serait la quintessence de sa vengeance.
Le Français s'immobilisa à quelques pas de lui. Son l'expression était à présent si fermée qu'il fallait être attentif pour percevoir son malaise. Sa fierté n'avait d'égale que son courage, et Zoltan ne put que l'admirer. Durant quelques secondes, les prunelles bleues affrontèrent les yeux noirs.
Camus savait qu'une fois que le poison du Roumain coulerait dans ses veines, il dériverait dans un monde mal défini et exempt de souffrance. Le temps qu'il y resterait, rien ne pourrait plus l'atteindre. Le Verseau aurait aimé résister encore, mais tout se compliquait tant autour de lui, qu'au-delà de la disparition de la torture qui brisait son corps, il n'aspirait plus qu'à cet oubli. Néanmoins, il avait besoin d'obtenir une explication avant de se plier à la volonté de Zoltan.
« Pourquoi m'as-tu attaqué en traître quand nous étions enfants ? » demanda-t-il, en contrôlant difficilement le tremblement de sa voix.
Malgré la douleur, il mobilisait ses dernières forces pour conserver un port de tête altier. Le sourire de Zoltan s'accentua, et le Français fit appel à toute sa retenue pour ne le pas saisir par le col de sa chemise et le secouer avec violence. Rien n'obligeait le Roumain à lui répondre, mais apparemment celui-ci adorait jouer avec ses nerfs.
« À cause d'une conversation que j'ai surprise entre nos deux maîtres, répliqua-t-il, entretenant davantage le mystère.
— Quelle conversation ? insista le Verseau.
— Ah ! ça, il faudra que tu le découvres par toi-même. Mais à mon avis, tu seras mort avant que cela ne se produise. »
Ignorant sa provocation, Camus reprit sans élever le ton.
« Je ne comprends pas. Pour que tu veuilles te venger de moi depuis si longtemps…
— Je te l'ai déjà dit, je ne cherche pas me venger de toi, le coupa Zoltan avec désinvolture. J'ai vendu mes services à quelqu'un qui veut le faire. Nuance. »
Pas un trait du visage du Français ne bougea, mais Zoltan le devinait déconcerté. Son brusque silence trahissait les questions qui l'agitaient. Tel un chat jouant avec une souris, il décida de l'embrouiller davantage, en lui donnant des explications paradoxalement sincères.
« Je n'ai rien contre toi, reprit-il, sans lâcher son regard. Absolument rien. Et si ça peut te consoler, je ne t'en voulais pas plus lorsque nous étions gosses. Tu étais simplement le moyen le plus efficace pour obtenir ce que je désirais. Et malheureusement pour toi, tu le restes encore aujourd'hui.
— Et que désires-tu si ardemment ? » l'interrogea Camus d'un ton neutre.
Malgré sa prudence, Zoltan ne résista pas au plaisir d'orienter le Verseau vers le sujet qui ne pourrait que raviver ses blessures.
« Tu n'en a vraiment pas la moindre idée ? Tu me déçois. Pourtant tu devrais facilement mettre le doigt sur ce qui m'animait autrefois. Souviens-toi. Nous étions deux à nous disputer l'armure du Scorpion. Elle aurait dû me revenir. J'étais celui qui la méritait. Mais Milo m'a salement éliminé.
— Il t'a combattu loyalement, répliqua le Français d'un ton calme, en regrettant déjà le cours que prenait la conversation.
— Mais il s'est servi de son cosmos au dernier moment, objecta le Roumain d'un air faussement scandalisé. Alors que l'armure l'avait déjà choisi. S'il n'avait pas répliqué avec autant de violence, jamais je n'aurais glissé. Et les événements auraient été différents. Nous aurions pu demander à notre maître de réviser le jugement de l'armure.
— Ce qu'une armure décide, nul ne peut le contester, et tu le sais, réagit le Verseau d'un air sentencieux. Moi, ce que je retiens, c'est que tu as profité d'une seconde d'inattention de Milo pour l'attaquer par traîtrise. Si je ne l'avais pas prévenu, tu l'aurais tué. Il n'a fait que se protéger.
— Et moi, je constate que tu le défends une fois de plus, répondit Zoltan d'un air entendu. Après tout ce qu'il t'a fait. Franchement, il faut que je l'entende pour le croire. Et pourtant, ta réaction suit un schéma tellement évident. Tu me mâches vraiment le travail Camus. Pour un peu, je t'en remercierais. »
Agacé par ses sous-entendus, et de plus en plus ravagé par une douleur physique qu'il ne cachait qu'à grand-peine, Camus n'aima pas sa dérobade. Zoltan était trop sûr de lui. Depuis le début, il le narguait avec une suffisance inquiétante, et il en déduisit qu'il lui manquait un élément clé. Tant qu'il n'aurait pas percé ce secret, il serait dans l'incapacité de se défendre. Posant ses mains croisées sur ses épaules dans un geste dérisoire pour masquer à Zoltan les tremblements qui le saisissaient, il demanda encore :
« Qu'est-ce qui est évident ?
— Ce que nos maîtres racontaient, daigna l'informer le balafré, en se levant du fauteuil pour venir se dresser face à lui. Tu ne peux pas savoir comme cette conversation était intéressante. Et le mieux, c'est que c'est là que j'ai compris que Milo avait plongé. Il tenait déjà tellement à toi à l'époque. Si comme eux vous aviez eu l'intelligence de ne rester qu'amis. Mais non, il a fallu que tu répondes à ses sentiments et que vous deveniez amants par la suite. Chose dont je ne me plains pas, car en faisant ça, vous avez travaillé dans mon sens. »
Et brusquement, malgré l'état de manque qui menaçait d'anéantir ses dernières aptitudes au raisonnement, une petite lumière clignota dans l'esprit de Camus. Milo et lui avaient été si discrets sur leur relation, que ceux qui connaissaient leur secret devaient se compter sur les doigts d'une main.
« Comment peux-tu le savoir ? » tenta-t-il de comprendre, en conservant un détachement trompeur.
Le regard rivé au sien eut un éclat moqueur. Zoltan n'était pas dupe. Mais alors que le Verseau désespérait d'obtenir une réponse, le Roumain décida de lui accorder un indice, certain que celui-ci ne servirait qu'à le perdre davantage et à soupçonner tout le monde, pour son plus grand bonheur. Se penchant à son oreille sur un ton de confidence, il murmura :
« C'est à ton ennemi que je dois ce renseignement. Et elle ne saura jamais combien je lui en suis reconnaissant. »
« Elle »… Zoltan venait de se trahir. À présent, Camus savait qu'il avait affaire à une femme, ce qui réduisait d'autant le champ de ses futures investigations. Se redressant, le balafré poursuivit avec l'envie évidente de livrer une information qui allait à nouveau le déstabiliser. Du moins l'espérait-il.
« L'aider va me permettre de me venger avec brio. Pas de toi. Mais de Milo. La seule raison qui me pousse à m'en prendre à toi, c'est que tu demeures pour moi le plus sûr moyen de l'atteindre. Votre séparation et le fait qu'à présent il t'en veuille probablement encore n'y changent rien. Pas en sachant ce que je sais. Ton calvaire me servira à le briser. Tu n'es qu'un pion. Mais en l'occurrence, un pion indispensable. »
Aucun battement de cil ne vint trahir les pensées du Verseau. D'une indifférence parfaite, son regard et ses traits fléchirent seulement sous l'assaut d'un frisson involontaire, et le Roumain attendit inutilement une réplique. Camus devina qu'il marquait un point à la moue contrariée qui effleura un instant les lèvres de son adversaire. Fier de cette victoire, il se félicita intérieurement de parvenir à le tromper sur l'inquiétude qui le gagnait pour le Scorpion.
Ses griefs contre Milo avaient beau enfler au fur et à mesure qu'il passait en revue leurs conséquences, il détestait le savoir dans la ligne de mire de Zoltan. Bien que la voix de la colère l'armât d'une pointe de rancœur, il se sentait incapable d'abandonner le Grec à son sort comme à un juste retour des choses. Le machiavélisme de l'ancien condisciple de celui-ci était trop dangereux. Camus était bien placé pour en juger. Après ce qu'il venait de réussir avec lui-même, il ne doutait pas une seconde que le Roumain fût apte à déboulonner un Scorpion au meilleur de sa forme. Pour le Français, cette idée était inacceptable. Il s'expliquait mal son besoin de protéger un être qui l'avait si cruellement rejeté, mais la haine de Zoltan changeait la donne.
Durant une minute, les deux hommes s'observèrent en silence, avant qu'un tressaillement ne saisît à nouveau le Verseau. Depuis leur départ de Russie, Zoltan le tenait sevré de drogue. Afin de lui éviter toute velléité de fuite pendant leur voyage, le Roumain avait pris le risque de le ramener au Sanctuaire dans un état limite pour dissimuler sa vulnérabilité. Il comptait essentiellement sur l'orgueil de Camus pour parvenir à masquer sa mauvaise condition physique, et jusqu'à présent, cela avait parfaitement marché.
Mais maintenant, une fine pellicule de sueur se formait sur le visage de Camus. Zoltan eut un sourire froid. Il devenait évident que le Français n'arrivait plus à contrôler sa détresse corporelle. Bientôt, il s'effondrerait littéralement à ses pieds. Il réussissait encore à étouffer l'instabilité de son cosmos en bloquant le rayonnement de celui-ci hors de sa Maison, mais, suffisamment proche, Zoltan ressentait la souffrance qui en émanait. Si quelqu'un traversait maintenant le onzième temple, il la percevrait également.
Le Roumain ne désirait pas ameuter tout le Sanctuaire, mais il avait besoin que Camus prît conscience de ses limites pour rester à sa merci. Néanmoins, il se plut à pousser sa victime à bout en l'interrogeant avec un art consommé de la dérision.
« Tu comptes attendre encore longtemps avant de me demander ce dont tu as besoin ? Si tu t'effondres maintenant, tout le monde saura dans quel état pitoyable tu te trouves réellement. Je sais que tu rêves de me voir démasqué. Mais si ça arrive, ne doute pas un instant que tes petits chéris en pâtiront immédiatement. Dis-moi, qu'est-ce qui compte réellement pour toi ? Eux, ou ta vie misérable ? »
Une ombre de colère traversa les yeux clairs. Zoltan ne s'en inquiéta pas. Il contrôlait parfaitement la situation. Le jour où il avait forcé Camus à sombrer dans l'abîme déstructuré par la drogue, il avait mis en place un piège imparable. Plus que la souffrance, il savait que le Verseau redoutait le regard que ses frères d'armes porteraient sur lui s'ils découvraient sa déchéance. Et sa réplique lui donna raison.
« Fais-le, et qu'on en finisse », murmura-t-il d'un ton égal et pourtant vaincu.
L'ongle devenu noir plongea sous le col de la chemise. Une fois encore, il piqua la même zone de chair, qui à force demeurait meurtrie. Partagé entre la douleur et le soulagement, Camus ne put retenir un bref gémissement. D'une complaisance cynique, Zoltan le soutint alors que le pouvoir de la drogue commençait à le faire chanceler. Le Français aurait aimé le repousser, mais tout tanguait autour de lui. Passant un bras sous son épaule et enserrant sa taille de l'autre, le balafré le guida jusqu'au divan ou il l'aida à s'allonger.
Camus sentit un coussin glisser sous la tête, tandis qu'un arrière-plan sonore lui servait quelques paroles incompréhensibles de la part d'un Roumain à l'image déformée. Incapable de combattre l'effet fulgurant du poison de Zoltan, il se laissa sombrer dans un univers qui trompait ses sens et sa raison malmenée. Apaisé par le reflux brutal de la douleur, son cosmos retrouvait l'instabilité commune à tout dormeur traversant une période de rêve.
Il allait totalement perdre pied avec la réalité, lorsqu'un écho fugace vint secouer ce qui lui restait de logique . Malgré sa brièveté, il perçut nettement la caresse d'un cosmos inquiet et insistant. L'extraordinaire d'une telle connexion l'obligea à lutter quelques secondes contre le monde sans repères où il s'enfonçait. À présent qu'il avait récupéré son propre cosmos, il savait de qui provenait cette signature particulière. Il l'avait compris dès que l'armure l'avait auréolé de son pouvoir, en ressentant l'étonnement de Sergueï. À ce moment, il avait également découvert que le petit était voué à un avenir prometteur, et il saisissait mieux pourquoi Zoltan tenait à le garder à l'œil. Mais le fait que l'enfant disposait d'un grand potentiel n'expliquait pas tout. Il y avait là un mystère qu'il devrait résoudre.
Pour une raison qui lui échappait totalement, Sergueï était capable de percevoir les modifications de sa psyché. Alors qu'il se trouvait à une distance non négligeable, et qu'il bloquait la possibilité de s'immiscer dans son esprit à tous les autres. C'était sans doute à cause de cela que le petit n'avait jamais paru surpris de le voir à la limite de l'épuisement les deux fois où Zoltan l'avait introduit dans sa geôle. Il savait déjà qu'il n'allait pas bien.
Camus s'enlisait dans l'incompréhension. Ce genre de lien pouvait s'expliquer entre un maître et son élève, pas entre deux chevaliers aux constellations étrangères. Or, lorsqu'il l'avait effleuré de son cosmos recouvré, Camus n'avait discerné chez l'enfant aucune aptitude marquée qui le prédisposait à devenir son apprenti. Il existait cependant entre eux une connexion d'une force peu commune, qui n'aurait jamais dû se tisser. Il faudrait qu'il s'en inquiète… Plus tard… Beaucoup plus tard…
Sagement assis sur le premier gradin de la grande arène, Sergueï suivait attentivement l'entraînement de deux nouvelles recrues. Placés sous l'égide d'Aldébaran, les garçonnets s'essayaient maladroitement à éjecter de modestes blocs de pierre de leurs trajectoires. Ils ne semblaient guère plus âgés que lui, et malgré leur bonne volonté, ils montraient l'inexpérience des débutants.
Les deux gamins n'en menaient visiblement pas large sous l'autorité de l'imposant Taureau. À son habitude, ce dernier faisait pourtant preuve de patience et de gentillesse. Mais le plus jeune arrondissait systématiquement les épaules chaque fois que la grosse voix s'adressait à lui. Le petit Russe, qui percevait parfaitement la bonté sous la musculature impressionnante du grand guerrier, en était désolé pour lui. Que n'aurait-il donné pour s'instruire sous la direction d'un maître à l'aura aussi douce. Une bénédiction par rapport à celle, beaucoup moins tendre et soucieuse de pédagogie, de celui qui s'entraînait un peu plus loin.
Sergueï jeta un œil critique à cet homme. En pénétrant dans l'arène, une répartie surprise entre deux gardes lui avait appris qu'il s'agissait du chevalier du Cancer. Une personne qu'ils semblaient admirer autant que craindre. Un jugement dont l'enfant approuvait surtout la deuxième partie.
Depuis son arrivée, ledit Cancer exerçait avec une vigueur implacable six soldats. Ce qui consistait, en gros, à les obliger à faire face à des attaques qui les envoyaient systématiquement bouler à quelques mètres de distance. Le tout en observant le manque de progrès de son collègue d'un air narquois.
« Tu devrais demander à Mélina de te servir d'intermédiaire, railla-t-il soudain. Elle aurait plus de chance de les faire obéir sans les traumatiser. Mais tu ne tireras jamais rien de ces petits miteux. Crois-moi, ils ont de la gelée de framboise à la place du courage. »
Un commentaire aussi abrupt choqua Sergueï. Les enfants se débrouillaient de leur mieux. Il ne servait à rien de les rabaisser ainsi. Décidément, il détesterait être livré à un tel personnage.
Sous l'insulte de la réprimande, les deux gamins se tassèrent davantage. Conscient que Death Mask venait d'anéantir sa maigre avancée pour leur donner confiance en eux, le Taureau lâcha un énorme soupir d'agacement. Même s'il ne le pensait pas vraiment, Angelo n'arrivait pas à s'empêcher de titiller les autres de manière à les déstabiliser pour les faire réagir. L'inconvénient, c'était que tout le monde n'était pas taillé pour le comprendre, et encore moins des enfants si jeunes. Courtois et conciliant, Aldébaran répliqua néanmoins avec cordialité.
« Angelo, lorsque j'aurai besoin de tes conseils, je te les demanderai. Merci.
— Si ça te plaît de perdre ton temps, répliqua ce dernier en haussant les épaules. Moi, j'aime aller à l'essentiel. Et je ne m'amuserai pas inutilement avec une personne qui n'a pas d'intérêt. »
Il termina sa phrase en jetant un regard appuyé vers le petit Russe qui, toujours assis, suivait la scène d'un air faussement détaché. Sans s'émouvoir, le gamin soutint l'agressivité étudiée des yeux gris bleu posés sur lui. S'il avait réussi à tenir tête à Zoltan malgré la dangerosité qu'il sentait sourdre en lui, ce n'était pas ce chevalier mal embouché qui allait l'impressionner.
Debout quelques pas derrière lui, Marine observait Sergueï avec intérêt. Alors qu'elle le ramenait doucement vers la partie du Domaine réservé aux apprentis, il avait été attiré par les ânonnements d'efforts, les encouragements et les insultes qui fusaient de l'amphithéâtre. Lâchant sa main, il s'était naturellement dirigé vers l'aire de combat. Marine l'avait laissé faire. Aucune urgence ne l'appelait ailleurs, et les réactions de l'enfant éveillaient sa curiosité. Il se montrait à la fois curieux, attentif et extrêmement discret. Mais surtout, son statut de chevalier d'argent lui avait permis de percevoir en partie la puissance latente qui sommeillait en lui.
Shion avait raison, le petit rallierait certainement leurs rangs. Dès qu'ils avaient rejoint l'arène, elle lui avait donné son accord d'un signe de tête pour qu'il s'assît et observât les différents entraînements. Il y avait du monde ce jour-là, et leur présence était passée inaperçue. Du moins, l'avait-elle cru jusqu'à l'intervention du Cancer. Intriguée, elle sentait que celle-ci n'avait d'ailleurs rien d'anodine.
Un sourire d'intérêt relevant un coin de ses lèvres, Angelo s'approcha davantage. Rares étaient ceux qui parvenaient à soutenir son regard incisif, et il testa le courage du gamin en l'enveloppant d'une aura faussement malveillante à l'état brut.
Deux gradins plus haut, Marine eut un frémissement contrarié. Elle n'appréciait pas du tout le procédé dépourvu de pédagogie de Death Mask. Elle vit Aldébaran se retourner. Le Taureau semblait également prêt à s'interposer. Angelo poursuivit son manège sans leur prêter attention. Sergueï gardait toujours les yeux plongés dans les siens. La détermination du petit Russe l'impressionnait. Malgré une réserve remplie de méfiance, il le fixait en conservant son calme, et il ne manifestait aucune hostilité en retour.
Et puis brusquement, alors qu'Angelo revenait à des manières plus civilisées et le rassurait d'une chiquenaude de cosmos presque amicale, Sergueï se crispa inexplicablement .Ses poings se serrèrent, tandis qu'il se relevait en tournant la tête vers le haut du Sanctuaire, une expression de colère rentrée sur le visage.
Déconcertés, les trois adultes eurent le même réflexe. Ils s'entreregardèrent en cherchant inutilement un responsable. Apparemment, l'enfant se braquait en réaction à quelque chose qui le mettait hors de lui, alors qu'il n'avait pas bronché sous le cosmos belliqueux de Death Mask. Ils étendirent aussitôt leurs perceptions pour balayer les environs, sans succès. Ils ne ressentaient absolument rien d'anormal. Et pourtant, les vibrations involontaires que dégageait la puissance en sommeil de Sergueï prouvaient qu'il réagissait à une menace.
Conscient d'avoir attiré l'attention sur lui, Sergueï baissa le nez dans une tentative vaine pour cacher sa rage. Sans un mot, il se détourna pour prendre l'escalier. Il ne devait pas trahir le Verseau.
« Qu'y a-t-il Sergueï ? demanda Marine lorsqu'il passa devant elle.
— Rien », murmura le garçonnet en refusant de la regarder.
De plus en plus perplexe, la jeune femme lui emboîtait le pas.
« Ton petit protégé est plus remonté qu'une horloge, l'interpella la voix du Cancer alors qu'elle montait l'escalier.
— Ce n'est pas mon petit protégé, répliqua-t-elle calmement en se retournant. Sergueï vient d'arriver en compagnie de Camus,
— Oh ! c'est vrai, Monsieur « ne vous apercevez surtout pas que je suis là » est de retour. J'ai eu la chance de percevoir ses salutations succinctes. Il fallait être rapide.
— Angelo, le rabroua discrètement Aldébaran. Vous êtes tous passés par des expériences peu réjouissantes avant que l'on vous retrouve. Et il est resté éloigné durant des mois.
— On est bien d'accord, concéda Death Mask, je suis soulagé qu'il soit rentré. Mais apparemment, il est toujours aussi peu expansif. Et ne compte pas sur moi pour aller m'enquérir de sa santé. Les étages supérieurs manquent singulièrement de joyeuseté en ce moment. Et sinon, cet enfant ?
— Shion me l'a confié pour que je l'emmène aux baraquements des apprentis, répondit Marine, sachant qu'il ne la lâcherait pas avant d'avoir obtenu une réponse.
— En tout cas, il n'y restera pas longtemps », répartit le Cancer d'un air entendu, en regardant Sergueï disparaître au détour d'une travée.
Surprise par la fermeté de son assertion, la jeune femme le questionna à son tour :
« Pourquoi ?
— Parce que je ne pense pas que son futur maître ait envie de se taper des aller-retour à n'en plus finir dans les escaliers », l'informa-t-il, sibyllin.
Et laissant Marine sur ses interrogations, il s'éloigna.
Note de fin : Première publication septembre 2010 - Chapitre modifié en mars 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1425 mots de plus).
