Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (Premières impressions) : Aioros et Shaina discutent sur la manière de venir en aide au chevalier des Poissons, qui s'enfonce de plus en plus dans la mélancolie. En traversant le temple du Verseau, Aioros s'interroge sur l'étrange rapprochement entre Camus et Zoltan. Il décide également d'élucider la fâcherie qui l'oppose toujours à Aiolia. De son côté, Camus retrouve son logis avec beaucoup d'émotions rentrées. Il s'isole de Zoltan jusqu'à ce que le besoin de drogue l'oblige à le rejoindre. Ayant recouvré sa mémoire, il essaye de mieux cerner les motivations du Roumain. Celui-ci lui confirme qu'il n'a rien contre lui, et qu'il ne fait qu'agir sur les ordres de son véritable ennemi. Involontairement il lui apprend que celui-ci est une femme. Zoltan lui révèle aussi qu'il désire lui-même se venger personnellement de Milo. Pour cela, il se sert indirectement de lui. Il est certain d'arriver à ses fins suite à une conversation qu'il a autrefois surprise entre les précédents chevaliers du Verseau et du Scorpion. Emmené par Marine aux baraquements réservés aux futurs apprentis, Sergueï observe en chemin les combats d'entraînements dans la grande arène. Angelo est tout de suite interpellé par le cosmos de l'enfant. Mais aucun des adultes présents ne comprend la soudaine réaction de colère et de retrait de celui-ci, alors qu'à travers le lien qui perdure entre lui et Camus, le petit Russe et le seul à percevoir le moment où Zoltan drogue le Français.
CHAPITRE 18 : LES MASSAGES DE LA DISCORDE (mise à jour 28 mars 2015)
Recadré par Shion, Shaka avait regagné sa demeure pour aussitôt se plonger dans un exercice de méditation intensive. Il avait fait le point, il savait où il en était, il avait seulement besoin de renouer avec ce détachement intérieur que beaucoup comprenaient mal, et qui faisait sa force. Cela ne changeait rien au fait qu'il envisageait toujours de radicalement modifier son avenir, mais au moins il y voyait plus clair. Il acceptait les conséquences de son choix. Il souhaitait simplement parvenir à concilier ce nouveau cheminement en servant Athéna. Il ne l'avait jamais trahi. Il lui avait tout sacrifié, et cela depuis bien plus longtemps que la courte expérience d'une vie humaine le laissait supposer.
Sa fonction de chevalier, jointe à la particularité de sa constellation, l'amenait à tendre vers une réalisation spirituelle authentique. Mais contrairement à ce beaucoup pensaient de lui, il n'avait jamais commis l'erreur de se noyer dans les effluves d'une pseudo élection divine vouée au renoncement. Écoutant les conseils avisés de son maître, il avait trouvé la voie médiane. Celle que privilégiaient tous les chevaliers de la Vierge quand leur implication se rapprochait de l'annihilation de leur personnalité dans un bain de purification illusoire.
En fait, il avait découvert les bienfaits de ce changement voilà des années, alors qu'il venait en aide à Shura. Il s'y était ensuite complu. D'autant plus que par un étrange concours de circonstances, le Capricorne déjouait grâce à lui le piège de sa propre Maison. Shaka n'avait réalisé cette évidence qu'après coup. Il n'était alors le dépositaire que du secret de son temple attitré, et il ignorait que les autres Ors pouvaient être sujets à une telle malédiction. Mais l'équilibre que leur nouveau rapport avait apporté à l'Espagnol avait été si spectaculaire qu'il n'avait pas résisté au désir de l'interroger, jusqu'à ce qu'ils finissent par se confier mutuellement.
Durant des années, les deux hommes avaient pu ainsi contourner ce qui menaçait de les détruire, en s'épaulant réciproquement. Mais ce qui marchait pour le Capricorne s'était progressivement révélé à double tranchant pour la Vierge. Et l'Indien s'en voulait encore aujourd'hui de n'avoir pas réagi à temps. Ou tout au moins, de n'avoir pas compris ce qui lui arrivait véritablement. La faute ne lui en revenait pourtant pas directement. Son maître était en grande partie responsable. Car, s'il l'avait toujours prévenu contre le travers d'une sainteté poussée à outrance, il avait oublié de l'avertir contre le risque de conserver un attachement humain. Et il était tombé dans ce second piège à pieds joints.
Fatigué d'avoir dû tant donner, conscient que malgré son ultime sacrifice il restait tributaire de la roue du dharma, Shaka avait alors cédé à l'une des plus élémentaires aspirations humaines : celle du besoin de souffler. Il savait que son choix remettait en cause une grande partie de son indéniable ascension spirituelle. Mais il l'assumait. Retrouver l'anonymat reposant d'un être ordinaire. Juste pour une vie. La prochaine si possible. Connaître des joies banales, faire étalage de sentiments ambivalents, vivre ses affections en toute lumière, partager, aimer, souffrir sans doute, mais ne plus simplement assimiler son destin au poids de ses responsabilités.
Et alors que son âme se dissolvait devant le Mur des Lamentations, il avait profité du dernier toucher infime de sa déesse pour lui présenter sa requête. « Faire part de sa décision » semblait des mots plus adéquats. À ce moment-là, il était certain que tout s'achevait là. Il ne la reniait pas. Il recommencerait avec autant d'abnégation à la servir quand le moment viendrait. Dans une vie future. Mais pas la prochaine. Ni celle qui suivrait. Plus tard. Le plus tard possible.
Alors, quand un beau matin il s'était réveillé toujours coincé dans cette existence, avec les souvenirs de son aspiration profonde de bonté universelle, tandis que sa condition de chevalier et son engagement réel auprès d'Athéna s'opposaient à cette concrétisation, il avait réalisé qu'il s'était fourvoyé dans un piège infernal. Les paroles de Shion lui avaient clairement démontré qu'il s'était trompé, et que la voie médiane n'imposait pas ce retour en arrière. Il l'avait compris, mais entre-temps il y avait eu son élan de franchise fatigué envers Athéna, et la répartie légèrement acerbe de cette dernière à son encontre lors du premier conseil. Il ne regrettait rien, il savait quel était son rôle, mais sa position actuelle le laissait tel un funambule à l'équilibre précaire.
Shion avait raison, il devait se ressaisir. Ils n'étaient plus que sept, auxquels s'ajoutait Kanon, pour défendre leurs valeurs et veiller à l'indépendance de l'humanité hors du Sanctuaire. Il n'était plus question qu'il abandonnât sa fonction. Cette épreuve lui avait même permis de découvrir qu'il pouvait progresser encore, tout en conservant le chemin de l'apaisement pour laquelle il avait opté. Il ne s'opposait pas à sa réalisation spirituelle, au contraire, il pouvait y contribuer. Le seul souci, c'était que tout comme Camus et Milo, il n'avait sans doute pas jeté son dévolu sur la personne la plus adéquate pour régler son problème. Mais existait-il une réelle possibilité de choisir dans ce cadre ? Restait à assumer le double jugement de sa déesse à ce sujet.
L'aube pointait à peine lorsque Shura rejoignit le temple de la Vierge. Plus ou moins à l'affût de la normalité du cosmos du sixième gardien depuis l'altercation de celui-ci avec le Lion, il avait senti l'éveil de son pair depuis un moment, mais il avait attendu le lever du jour pour se déplacer. Toujours en vertu des sacro-saintes notions de qu'en-dira-t-on. Il aurait aimé exposer leur relation en toute lumière, mais dans la situation présente, il n'était pas certain que cela aidât Shaka. L'Indien avait déjà chèrement payé le prix d'un tel étalage des années auparavant, à cause d'Aiolia. Une querelle que Shura se reprochait malgré les années écoulées, mais dont la Vierge lui interdisait de se mêler.
Le sixième temple paraissait avoir recouvré un semblant d'harmonie. En le traversant, l'Espagnol y puisa une force tranquille qui lui réchauffa le cœur. Certes, l'apaisement que Shaka distribuait autour de lui était encore diffus, mais ô combien plus habituel que l'hésitation troublée dont il faisait preuve quelques jours plus tôt. Ce progrès indéniable rassurait Shura. L'indien retrouvait progressivement ses repères, et bien qu'il fût loin de rayonner d'une puissance identique à celle du passé, il ne doutait pas qu'il finirait par y arriver.
Le fait même que Shaka ne méditât pas dans son logis était un signe plus que positif. À pas de loup, l'Espagnol s'approcha. Installé dans un coin du naos sur son lotus de pierre, à la fois à l'écoute de son environnement immédiat et concentré sur une réalité différente, la Vierge conservait cette immobilité bienveillante et gardienne qui fascinait le Capricorne. Bien que de nature plutôt calme et retenue lui-même, jamais il ne parviendrait à se retrancher de cette manière.
Ne cachant plus sa présence, Shura s'assit en silence sur un gradin aménagé dans un renfoncement. Patiemment, il attendait que son comparse en terminât. Il ne le quittait pas des yeux. Incontestablement l'Indien montrait un visage apaisé. Et cela le rassurait.
À un imperceptible changement de position, il sut qu'il avait à présent toute son attention. Se relevant, Shura vint s'agenouiller à ses côtés. Il était bien décidé à rentrer directement dans le vif du sujet, comme il le faisait précédemment, avant que la Guerre Sainte ne volatilisât leur intimité. C'était ce qu'il aimait avec Shaka. Pas de faux-semblants, mais une approche sans détour des problèmes.
« Bonjour, Shaka. Je sais que Saori arrive ce matin. Je suppose qu'Athéna ne sera pas loin.
— Tu supposes bien, répondit l'indien, sans quitter sa posture. Shion tient à ce que nous ayons une explication définitive.
— Tu as fait ton choix ? »
Shaka décela une infime nuance d'appréhension chez son visiteur, et il tourna la tête vers lui pour donner plus de poids à sa réponse.
« À partir du moment où ma condition de chevalier demeure effective, je crois qu'il n'a jamais été question de choix pour moi. Et je pourrais même qualifier d'égarement ma demande précédente. Mais je ne la regrette pas. Et en aucun cas je ne remettrai en cause notre arrangement, enchaîna-t-il, devant l'expression soudain presque inquiète de son compagnon.
— Ce qui veut dire ? »
L'Indien retint un sourire. Shura avait parfaitement compris, mais il faisait partie de ces gens qui avaient besoin d'être rassurés oralement pour se sentir à l'aise.
« Je crois que c'est clair, reprit-il posément, en relevant les paupières. Mon engagement auprès d'Athéna demeure inchangé. Mais il passe à présent par l'équilibre que tu m'apportes. »
Sous le feu des iris d'un bleu céruléen, Shura ressentit une émotion puissante l'envahir. Pour la Vierge, plonger son regard dans celui d'un autre hors d'un combat relevait d'un geste très intime. Un geste qui plaçait le Capricorne à part, et qu'il appréciait à sa juste valeur. Se redressant, l'Espagnol s'approcha de l'assise de pierre sur laquelle siégeait son ami. Usant d'une complicité effrontée, il tendit la main jusqu'à toucher le visage immobile.
Contre sa paume, la joue à peine rosée s'inclina légèrement. Aussitôt, une plénitude infinie saisit Shura, doublée d'un sentiment d'orgueil. Qui, à part lui, pouvait se targuer de bénéficier d'un tel privilège ? Rattrapé par l'émotion passionnée qui l'envahissait à chaque fois que l'Indien lui permettait d'exprimer librement son affection, il laissa glisser son index sur l'arête fine de son nez.
« Seulement l'équilibre ? » demanda-t-il, exploitant son avantage.
Il le provoquait pour s'assurer de son propre pouvoir, tout en cherchant à obtenir la confirmation que la réponse de la Vierge ne donnerait lieu à aucune tergiversation une fois confronté à Athéna. Percevant sa question implicite, l'Indien le conforta en repoussant sa main d'un petit geste sec.
« Personne ne pourra modifier la dépendance qui s'est instaurée entre nous. Mais tu sais également qu'il ne sera jamais question de véritables sentiments concernant notre rapport. Pas de ceux-là en tout cas. C'est d'ailleurs ce qui fait notre force »,
Shura recula, un air satisfait sur le visage. Ce que niait Shaka lui semblait pourtant effectif, mais pour l'instant, il se suffisait de sa première affirmation. Après le passage à vide de la Vierge, retrouver son caractère et ses manières pragmatiques armait le Capricorne de tous les courages. Il ne lui dirait rien pour ne pas déstabiliser son regain d'autorité encore frais, mais s'il le fallait, il n'hésiterait pas à affronter Athéna, en se posant en défenseur du sixième gardien. Et tant pis si, pour une fois, il inversait l'ordre de ses priorités.
Sans Shaka, ses idéaux auraient depuis longtemps volé en éclats. Ce qu'il constatait à ce moment précis, c'était que le ciment de leur étonnante amitié ne paraissait pas s'être altéré, et il en était heureux. Tout comme la Vierge, il avait besoin de ce lien unique qui s'était tissé au cours des années. Leur rapprochement en aurait surpris plus d'un. L'ambiguïté de leur rapport troublait souvent l'Espagnol lui-même, et il songea que l'Indien avait eu raison de s'en expliquer au moins devant le Grand Pope.
Shura était présent quand Shaka s'en était ouvert à Shion. Il n'avait rien caché à leur leader. Il avait simplement marqué quelques arrêts lorsque sa confession concernait plus directement le Capricorne, quémandant tacitement son accord avant de poursuivre. Le silence bienveillant de l'Espagnol l'avait encouragé à s'exprimer, et il s'était livré sans réserve.
Que l'Atlante fût ensuite parvenu à le convaincre de s'en remettre à la décision de leur déesse le soulageait. Shura croyait en la mansuétude d'Athéna, bien que le désaveu temporaire de Shaka pût avoir un brin agacé celle-ci. Il avait beau être respectueux et dévoué envers la fille de Zeus, il n'était pas totalement aveugle pour ne pas juger leur divinité parfois trop rigide. Un trait de caractère qu'on lui reprochait souvent à lui-même, et qui le plaçait dans une excellente position pour savoir qu'elle avait une sainte horreur des surprises. L'avenir de Shaka allait se jouer dans les prochaines heures, et que l'Indien le voulût ou non, il serait là pour l'épauler si nécessaire.
Déployant ses longues jambes, le chevalier blond se releva en fermant les yeux. Vêtu d'une sorte de fuseau bleu pâle que recouvrait en partie une tunique courte d'un ton azur plus soutenu, il était prêt pour l'entraînement. Sa chevelure remuant doucement plus bas que ses reins, il se dirigea d'un pas tranquille vers la sortie de son temple. Renouant avec d'anciennes habitudes, Shura se porta spontanément à son niveau pour l'accompagner.
« Il est encore tôt, et Saori ne devrait pas nous rejoindre avant deux bonnes heures, l'informa l'Indien d'un ton neutre. J'avais prévu de faire quelques exercices faisant appel au sens de l'observation. Veux-tu être mon partenaire ?
— Avec plaisir », accepta l'Espagnol, en sachant que dans cette catégorie il allait avoir du mal à battre son compagnon.
Une fois hors du bâtiment, ils obliquèrent sur l'un des chemins menant directement à la grande arène. Ils marchaient en silence. Suivant le vol d'un oiseau, l'intérêt de Shaka se focalisa soudain sur la Maison du Verseau. Malgré le retour de son propriétaire, il se dégageait du temple une telle impression de vide que le front de la Vierge se plissa légèrement sous un voile de contrariété inquiète. Seule la volonté de Camus de ne communiquer avec personne expliquait une chape aussi étanche.
La curiosité et le souci que lui causait cette attitude incitaient l'Indien à s'informer du sort du Français. Mais il souffrait lui-même d'un cosmos si affaibli, qu'il aurait été bien en peine de forcer ce paravent d'inertie sans attirer l'attention du maître des lieux. Mieux valait passer par la voie traditionnelle, plus discrète et efficace. Il demanda donc simplement à Shura des nouvelles de son voisin direct.
« Il n'a pas mis le nez dehors depuis qu'il est rentré, le renseigna celui-ci, visiblement agacé par le comportement d'un Verseau encore plus secret que celui de ses souvenirs. Comme c'est parti, Shion va devoir le déloger comme il l'a fait pour Aphrodite. J'admets que le temps passé loin du Sanctuaire a dû lui paraître long, mais il aurait tout de même pu faire un effort lorsque certains ont essayé de le contacter via leur cosmos. J'étais aux premières loges. Il s'est refermé comme une huître mal éduquée.
— Parce que tu es très conviviale toi, le reprit Shaka, d'un ton doucement grondeur.
— Non, mais j'ai toujours fait en sorte de respecter au minimum les convenances. Même lorsqu'elles me pesaient. Et à titre informatif, je te rappelle que notre nouveau mot d'ordre est cohésion. »
Shaka retint un sourire. Il retrouvait bien là le souci du Capricorne de se conformer aux normes. Et son désir de respecter les règles s'intensifiait d'autant plus que celles-ci lui paraissaient positives. Dans le cas de figure qui les intéressait, il admettait néanmoins qu'il n'avait pas tout à fait tort.
Le jour du retour du Verseau, la plupart des chevaliers avaient fait l'effort de se réunir pour le repas du soir au mess aménagé au Palais. Ils s'étaient rassemblés pour saluer le onzième gardien et par la même occasion lui souhaiter la bienvenue. La politesse la plus élémentaire aurait dû dicter à Camus de faire une brève apparition. Son absence n'avait donné lieu à aucun commentaire direct, mais la plupart n'en pensaient pas moins. Camus s'était comporté comme le dernier des malappris. La Vierge tempéra pourtant la grogne du Capricorne en se remémorant les confidences du Grand Pope sur l'étrange manège de l'armure du Verseau.
« D'après ce que Shion a bien voulu laisser entendre, sa détention a vraiment été difficile, commenta-t-il sans entrer dans les détails. Il a sans doute besoin de retrouver ses repères. Ensuite seulement, il réintégrera correctement sa place. »
Seul un reniflement dubitatif lui répondit. À vrai dire, Shaka était le premier à ne pas se satisfaire de ses paroles. Mais sa raison différait de l'agacement de Shura. Il était réellement inquiet. L'armure n'aurait jamais réagi si violemment pour une incarcération sans conséquence. Le fait que durant sa période d'amnésie on ait convaincu Camus qu'il avait délibérément été abandonné n'expliquait pas non plus un tel réflexe. Les armures avaient malheureusement l'habitude d'encaisser ce genre de maltraitance. Que celle du Verseau se fût manifestée de façon aussi éclatante témoignait d'une souffrance bien plus difficile à supporter de la part de son porteur.
Dépassé par ce mystère, l'Indien regretta soudain d'être tenu par le secret et de ne pas pouvoir préciser à Shura l'étendue du désastre. Une analyse croisée sur le comportement étrange du Français n'aurait pas été de trop. Restait le débat sur l'identité de son sauveur providentiel. Comme tant d'autres, Shaka avait pu juger et pâtir du caractère sournois de Zoltan durant son enfance. Bien sûr, plus que quiconque la Vierge était apte à admettre la nature changeante des sentiments humains. Mais malgré son refus de donner prise aux préjugés, il butait sur la définition d'un Zoltan agissant par pure charité d'âme.
« Que penses-tu de Zoltan ? interrogea-t-il le Capricorne à brûle-pourpoint.
— C'était un gamin plutôt tordu, et je suis sûr qu'il s'ingéniait à faire punir Milo à sa place. Mais à part ça, je n'étais que rarement au Sanctuaire du temps de votre préapprentissage. Tu l'as côtoyé plus longtemps que moi. Pourquoi, tu as un doute sur l'intégrité nouvelle du personnage ?
— On peut dire ça comme ça, confirma la Vierge. Une chose est certaine : il détestait Milo. Et je crois qu'il n'appréciait pas davantage Camus. Qu'il soit venu en aide au second peut s'expliquer par les changements de valeurs de l'âge adulte, mais qu'il s'incruste comme ça chez le Verseau me dérange. Mis à part ses apprentis, Camus n'a jamais permis à personne de vivre sous son toit. C'est tout de même étrange que la première personne qui bénéficie de ses largesses soit celui qui le tyrannisait enfant.
— Zoltan a peut-être réellement changé, hasarda Shura. Et puis, on ne va pas reprocher sa reconnaissance à Camus. Déjà qu'il snobe tout le monde depuis son retour…
— Justement. Tu ne trouves pas ça bizarre qu'il se retranche pour accorder un tel privilège Zoltan ? Sans compter que celui-ci s'est toujours ingénié à séparer Camus de Milo.
— Je te rappelle que les deux zozos n'ont pas eu besoin de lui pour se séparer, répondit le Capricorne, en jetant un regard oblique à la Vierge.
— Peut-être, mais si je cumule les antécédents de Zoltan à l'instabilité actuelle du Scorpion, j'augure mal de ce retour, répondit sombrement la Vierge. Que Camus se retrouve coincé au milieu n'aidera personne. »
Apparemment moins suspicieux, Shura se contenta de hausser les épaules.
« Je m'inquiète davantage de la prise de tête entre Mü et Saga, répliqua-t-il avec une once de découragement dans la voix. Franchement, tu comprends ce qui se passe entre ces deux-là, toi ? Que le Bélier conserve ses distances, soit. Mais une rancune de ce crin, ce n'est pas dans ses habitudes. Et Saga qui concurrence Aphrodite dans l'art de se rendre invisible. Alors, un Verseau qui rejoindrait leur confrérie, quoi de plus normal… Bon sang ! On était cinq à passer pour des traîtres ! Et vous avez tous compris et pardonné la manœuvre. Alors pourquoi deux des principaux concernés, auxquels va peut-être s'ajouter Camus, s'obstinent-ils à se complaire dans leur misère ! »
Il était rare d'entendre le Capricorne s'emporter de la sorte, et Shaka en déduisit qu'il souffrait encore lui-même des relents de cet épisode. Connaissant l'aversion de son compagnon pour l'apitoiement, il se contenta de constater.
« Tu es dur, Shura.
— Non, j'essaie de me satisfaire de la victoire d'Athéna pour justifier ce que nous avons fait. Et savoir que deux d'entre nous, peut-être bientôt trois, ne parviennent pas à aller de l'avant, ça me mine. Personne ne méritait de devoir en passer par là, Shaka. Personne. Tu le sais d'autant mieux, que tu as ensuite songé à renoncer à ton service auprès d'Athéna en partie à cause de ça. Tu as également mal vécu cet épisode. Mais tu n'étais pas du même côté. Tu ne pourras jamais comprendre entièrement ce que nous avons ressenti. Devoir agir à l'opposé de ses valeurs et affronter ce que l'on était censé protéger, ça, c'était le mal absolu. Alors, crois-moi, ce qui ronge actuellement Camus va bien au-delà des supposées entourloupes d'un Zoltan. »
Durant une minute ils marchèrent en gardant le silence. Shaka s'accordait un temps de réflexion. Que pouvait-il répondre à cela ? Ils avaient tous souffert du déroulement de la Guerre Sainte, et certains en conservaient davantage de séquelles que d'autres.
Quant à Zoltan, peut-être se trompait-il effectivement. Pourtant, l'intervention de l'armure le tracassait.
« Tu as sans doute raison, finit-il par répliquer. Mais j'aimerais malgré tout que tu gardes un œil sur Camus.
— Pourquoi ? s'entêta Shura, visiblement agacé. Tu n'as jamais eu aucune relation avec mon glacial voisin. Comme la majorité d'entre nous, d'ailleurs. Donc, tu ignores comment il fonctionne réellement. Si on se place du point de vue de la reconnaissance, la réaction de Camus est parfaitement normale. Crois-moi, pour l'avoir un peu observé autrefois, je le vois mal inviter quelqu'un qu'il n'apprécierait pas à partager sa demeure. Alors, qu'est-ce qui t'ennuie vraiment dans cette histoire ?
— Une intuition », se contenta de répondre la Vierge, sans entrer plus avant dans les détails.
Un sourcil levé de manière sceptique, Shura lui donna néanmoins son accord d'un signe de tête. Pour lui, le repli du Verseau s'expliquait exclusivement par leur embrigadement dans les rangs d'Hadès. Il ne voyait pas en quoi la présence du Roumain se révélait pernicieuse. Au contraire, pour que Camus ait accepté de le recevoir, il devait se sentir proche de lui, et compte tenu des circonstances, cette relation l'aiderait peut-être à cicatriser sa rupture avec Milo.
Les deux hommes atteignaient le sommet des gradins encerclant la grande arène, et une prudence instinctive interrompit là leur échange. Bien que matinaux, ils n'étaient pas les premiers sur place. Shaina et deux de ses apprentis s'entraînaient déjà, tandis qu'en haut des marches, le changement de quart s'effectuait parmi les gardes.
Les deux Ors s'engageaient dans un des escaliers lorsque, surgissant de nulle part, le Lion se dressa devant eux.
« Shaka … Shura…»
Aiolia avait pris soin de les saluer en leur laissant lire la calme neutralité de son cosmos, et Shaka s'immobilisa devant lui d'une manière parfaitement détendue. L'Indien avait décidé de remédier aux désordres qui bousculaient ses valeurs, et le vieil antagonisme qui l'opposait au cinquième gardien en faisait partie. Comme une leçon bien apprise, les règles retrouvaient leur place dans son esprit. Il avait succombé à la colère, au dépit et à l'ignorance. Or, il n'éprouvait plus aucune irritation à l'encontre du Lion. Le besoin de gérer plus sainement son existence transformait finalement cette rencontre en élément positif. Shura demeurait sur le qui-vive, mais Aiolia ne semblait pas s'en formaliser.
« Je crois que j'ai des excuses à te présenter, reprit le Lion en s'adressant à la Vierge. J'ai été un peu radical lors de notre dernier affrontement. Je voulais que tu saches que je ne pensais pas réellement tout ce que je t'ai dit. Mais il fallait que je te fasse réagir.
— Je ne suis pas certain que les termes « ne pas penser réellement » soient tout à fait justes, chipota Shaka d'un air docte et pourtant parfaitement dépourvu de provocation. N'aurais-tu pas plus précisément : « tourné la page » ? »
Détournant la tête, Shura étouffa un rire discret. Oui, décidément la Vierge retrouvait la forme. Son exaspérante manie de calibrer la moindre phrase revenait en force. Il faudrait un jour qu'il débâtit avec lui sur le sens du mot « tact ». L'Espagnol compatit un instant pour le Grec. Il avait beau ne nourrir aucune affinité avec Aiolia, il appréciait sa démarche. Heureusement pour Shaka, le Lion possédait une bonne mémoire. La rigueur sémantique de l'Indien faisait déjà des ravages du temps de leur amitié, et il ne prit pas ombrage de sa répartie.
« Sans doute, répondit-il avec un léger sourire. J'ai eu le temps de réfléchir. Ma réaction d'alors a dû te blesser. À juste titre, et je…
— Nous partageons les torts, l'interrompit la Vierge avec une autorité douce. J'ai moi-même fait preuve de stupidité en me servant de Marine. J'aurais dû éviter de l'impliquer en sachant ce que tu éprouvais véritablement pour elle. Et il aurait sans doute été plus simple que je t'explique franchement le problème de Shura.
— Pas sûr que j'aurais accepté de t'écouter, et encore moins d'essayer de te comprendre. J'étais tellement en colère à l'époque. D'ailleurs, c'est une bonne chose que tu sois là, Shura, poursuivit-il, en posant son regard vert sur l'Espagnol. Car je tiens aussi à m'excuser auprès de toi. »
Shura n'en croyait pas ses oreilles. Autant il trouvait la démarche du Lion logique vis-à-vis de la Vierge, autant elle lui apparaissait soudain courageuse le concernant. L'animosité qu'Aiolia nourrissait à son égard était connue de tous avant qu'il ne disparût du Sanctuaire et depuis son retour, c'était à peine s'ils avaient échangé deux mots. Agréablement surpris et mû par un élan spontané, il s'approcha pour lui tendre la main. Plus tactile, Aiolia répondit à son geste en l'attirant contre lui pour lui donner une franche accolade.
Un instant désorienté, l'Espagnol se raidit. Puis il serra à son tour le Grec entre ses bras. Lorsqu'ils se séparèrent, le cosmos de la Vierge les englobait tous les trois d'une chaleur fraternelle. Les paroles devenaient dérisoires. Pour la première fois depuis qu'ils avaient été désignés en tant que gardiens d'Athéna, ils acceptaient de s'ouvrir à une osmose totale. Le grand sacrifice devant le Mur des Lamentations ne les avait pas touchés d'une manière aussi intime, et la stupidité de leur attitude précédente ne leur en parut que plus puérile.
Simultanément, les souvenirs de la sombre journée qui avait marqué la rupture entre Shaka et Aiolia affluèrent à leur mémoire. Sans se concerter, ils les mêlèrent au sein de leur cosmos unifié, offrant la possibilité à chacun d'entre eux de décrypter l'information absente, ou de corriger ses impressions erronées. Les trois hommes prirent ainsi conscience de la partie qui leur manquait de l'histoire. À travers la toile de leur propre vécu, ils retracèrent une réalité globale, qui les avait séparées pour mieux se réunir.
Tout était parti du meurtre d'Aioros…
Le petit Aiolia avait beau essayer de se convaincre de la traîtrise de son frère, la chute de son héros lui laissait une plaie ouverte au cœur. Il faisait pourtant de son mieux pour se blinder et ne rien montrer devant les autres. Il serrait les dents lorsqu'il sentait poindre de la méfiance à son égard et affichait de l'indifférence quand quelqu'un salissait le nom de son frère aîné devant lui. Mais, malgré toute sa bonne volonté, il ne parvenait pas à absoudre son assassin. Consciencieusement, il s'appliquait donc à éviter Shura. Parfaitement conscient des difficultés de l'enfant, celui-ci s'effaçait d'ailleurs volontairement à son approche.
Puis, les années avaient passé, sans qu'Aiolia parvînt à identifier la mystification de Saga. Sa position de chevalier d'Or lui épargnait dorénavant les réflexions désagréables, et il se dressait fièrement parmi ses pairs. Seul son retrait mâtiné d'hostilité vis-à-vis du Capricorne demeurait. Saga ne s'y était d'ailleurs pas trompé, et sagement il avait fait en sorte que les deux chevaliers n'aient jamais à exécuter une mission commune.
Les choses auraient pu en demeurer là, si Shura n'avait pas compris qu'on l'avait manipulé. Plus proche du Grand Pope dans son service, il avait noté quelques bizarreries concernant Shion. Infimes certes, mais intrigantes. Au début, il les avait d'abord attribuées à son grand âge. Mais la justesse étonnamment vive de tout ce que faisait celui-ci à côté le chiffonnait. Death Mask, avec lequel il faisait parfois équipe, avait fini par lui donner la clé de l'énigme. Sans état d'âme, le Cancer lui avait ensuite clairement fait comprendre que, soit il s'inclinait, soit on l'éliminerait. Corvée dont il se chargerait d'ailleurs lui-même.
À ce moment-là, dire que Shura avait réellement été surpris de découvrir la forfaiture de Saga aurait été faux. Il avait surtout pesé le pour et le contre, certain que d'une certaine manière le Gémeau agissait pour le bien de l'humanité. Il était d'autre part persuadé qu'il était toujours sous l'égide d'Athéna. En l'occurrence, sa gestion en tant que Pope était loin d'être catastrophique. Révéler sa forfaiture n'aurait servi qu'à engendrer une scission. Le Capricorne avait donc choisi de se taire.
Le seul élément qui le chagrinait véritablement, était d'avoir été obligé de tuer Aioros. Sous le nouvel éclairage que Death Mask lui avait fait miroiter, il devenait évident que pour une raison qui lui échappait, le Sagittaire avait refusé de prêter allégeance au Gémeau. Celui-ci s'était donc vu dans l'obligation de s'en débarrasser. Et Shura avait hérité du rôle du nettoyeur.
Or, contrairement au Cancer, le Capricorne n'avait pas l'âme d'un tueur. Certes, il avait du sang sur les mains. Mais entre éliminer un ennemi dans le cadre d'une mission, et supprimer un frère d'armes simplement un peu trop intègre, il y avait une différence notable. Et il avait commencé à traîner ses remords. De plus en plus envahissants, de plus en plus lourds. À la recherche d'une solution pour canaliser cette faiblesse, il avait un jour eu l'idée saugrenue de demander à la Vierge de lui enseigner les bases de la méditation.
Shaka n'avait pas mis longtemps à comprendre que la demande de Shura cachait autre chose qu'un simple besoin de détente ordinaire. Ils ne se connaissaient pas particulièrement, mais l'indien avait immédiatement perçu la souffrance qui telle une gangrène pourrissait sa probité. Déployant ses talents, le sixième gardien avait alors travaillé pour évacuer ce creuset pernicieux. Peu à peu le Capricorne s'était laissé apprivoiser, et sans rien révéler de l'usurpation de Saga, il n'avait pas caché ses doutes sur la nécessité de la mort d'Aioros.
Derrière cette confession en demi-teinte, la Vierge avait compris que Shura remettait plus en cause la légitimité que l'utilité de l'élimination du Sagittaire. L'Indien n'en laissait rien paraître, mais il y avait longtemps qu'il se doutait que la fonction de Grand Pope avait basculé d'une manière ou d'une autre. Rien ne lui permettait pourtant de suspecter de mauvaises intentions derrière cette manipulation. Il n'entendait rien à la politique, et du moment que la justice de leur mission perdurait, il pouvait se satisfaire de l'écran de fumée qui dissimulait leur guide.
Shaka notait aussi que les visites répétées de Shura lui procuraient un sentiment de partage agréable, et que l'ennui que cachait son propre détachement s'en trouvait allégé. Pour sa part, le Capricorne réalisait que la fréquentation du sixième temple lui apportait une paix intérieure jamais égalée. Chacun des deux y trouvait son compte, et la Vierge avait alors compris la véritable portée du sens de l'enseignement que son maître lui avait transmis peu avant de mourir. Sans l'énoncer ouvertement, ce dernier l'avait instruit sur l'une des façons de contourner le piège de l'élément dissonant qui menaçait leur signe.
L'Indien n'avait guère plus de sept ans à l'époque, mais déjà son esprit ouvert sur l'au-delà était capable d'assimiler bien des préceptes. Ce souvenir particulier, Shaka décida de le partager sans restriction avec Aioros et Shura. Déverrouillant son esprit par le biais de son cosmos, il leur montra comment, isolés dans un des renfoncements du temple, le maître et l'élève venaient de terminer un exercice de méditation intensive.
Les yeux fermés, tous deux conservaient encore leurs positions si caractéristiques, et un calme empreint de quiétude les entourait. Puis, le grand jeune homme à la longue chevelure argenté et à l'air doux avait rompu le silence pour s'adresser à l'enfant blond sagement assis devant lui.
« Shaka, plonger dans les abîmes propres au divin n'est pas sans risque. Chaque fois que tu y retourneras aussi loin que nous venons de le faire, tu t'exposeras au danger de t'oublier totalement toi-même, pour ne plus songer qu'aux autres. »
Le petit Shaka s'était accordé quelques instants pour s'imprégner de ses paroles avant de répondre :
« Mais Maître, n'est-ce pas la voie de la Compassion. Celle que nous demande de suivre le Bouddha ?
— Pas exactement, avait tempéré son maître. Avoir de la compassion vis-à-vis de tous les êtres ne nous ordonne pas de nous annihiler. Les individus de ce monde ont besoin d'un guide pour les orienter concrètement. Une personne qui, malgré sa grande avancée spirituelle, soit capable de les comprendre en partageant leur humanité. C'est un point dont tu dois toujours te souvenir. Si un jour tu prends trop de distance avec tous les défauts et les qualités qui font de toi ce que tu es, tu perdras un repère essentiel, et tu te noieras rapidement dans les souffrances de la multitude des êtres qui t'entourent.
— Maître, que dois-je faire alors ?
— Trouver une attache solide qui t'ancres dans cette réalité. Quelqu'un de suffisamment fort pour se satisfaire du peu que tu pourras lui offrir, et de si important à tes propres yeux, que pour cette personne tu conserveras des réflexes totalement humains. »
Bien qu'incroyablement en avance pour son âge, le point soulevé par son maître avait amené le petit Shaka à battre des paupières, pour ouvrir ses grands yeux bleus remplis d'incompréhension. Il avait beau réfléchir, il parvenait mal à cerner correctement les tenants et les aboutissants de cet enseignement prémonitoire. En face de lui, aussi immobile qu'hermétique, son maître s'était contenté de l'effleurer d'une caresse rassurante de son cosmos doré. Il en avait aussitôt déduit qu'il devait résoudre cette énigme seul, mais qu'il avait encore largement le temps pour cela.
Ce fut lorsqu'il s'était éveillé pour la première fois aux côtés de Shura qu'il avait enfin compris la portée véritable de ces paroles. De manière totalement inattendue, il venait de trouver « la » personne qui représentait l'axe de son équilibre. En soi, c'était une très bonne chose, mais il n'était pas certain que son maître aurait trouvé son choix judicieux. Le fait qu'ils soient tous les deux des combattants rendait la combinaison hautement discutable.
Sur ce point, Shaka ne s'était jamais leurré. Le lien noué insidieusement entre eux était unique. Que l'un des deux vînt à disparaître, et l'autre devrait faire face à des remous existentiels particulièrement amers. Ce qui n'avait pas manqué de lui arriver quelques mois plus tard, lorsque Shura avait été tué une première fois. L'Indien avait néanmoins réussi à cacher son mal-être à ses frères d'armes. Il n'en avait pas moins souffert et expérimenté la voie du doute et de la révolte silencieuse.
Mais rien n'aurait pu le préparer à l'affrontement mené dans son temple lors de la Guerre Sainte. Retrouver Shura pour le combattre avait failli l'anéantir avant le début du combat. Il s'était ressaisi pour la gloire d'Athéna, et il n'avait pas hésité à accompagner et servir fidèlement cette dernière dans le domaine d'Hadès. Avec le résultat que l'on connaissait quand il s'était retrouvé plus tard devant sa déesse pour ce qu'il pensait être un ultime adieu.
Ses pensées devenaient trop intimes, et il verrouilla son cosmos. Aiolia n'avait pas à s'immiscer aussi loin, et une étrange timidité le retenait vis-à-vis de Shura. Il était évident qu'à défaut de l'admettre, personne ne comprendrait véritablement la solidité du lien qui l'unissait au Capricorne. Il ne s'agissait pourtant ni d'amour ni d'attirance physique. Pas au sens commun du terme, bien que dès la première nuit Shura ait partagé son lit, et qu'ils se fussent retrouvés lovés l'un contre lui aussi nus que le jour de leur naissance.
Peu communicatif sur sa vie privée, Shura lui avait rapidement confié qu'il n'aimait que les femmes. Ce qui n'avait pas vraiment facilité l'expérience que la Vierge lui proposait. De son côté, Shaka n'avait jamais accordé grand intérêt à la chose, mais il ne pensait pas être non plus particulièrement porté sur les hommes. C'était pourtant bien à un désir de rapprochement purement tactile qu'ils avaient cédé tous les deux, même si Shaka s'était retranché derrière un rôle purement professoral. Ils s'étaient laissé aller à un besoin de sensualité partagé. Au plaisir de s'abandonner à un cocon de douceur sans équivoque, et pourtant extrêmement ambigu.
L'Indien n'oublierait jamais son réveil le premier matin. Quand il avait ouvert les yeux, le Capricorne dormait toujours. Allongé sur le ventre, le visage niché contre son épaule, il conservait un bras passé autour de sa taille. Ce besoin de rapprochement possessif avait autant troublé la Vierge que l'expression à la fois détendue, satisfaite et heureuse qu'affichait l'Espagnol. Un cocktail de sentiments que Shura n'aurait jamais exposé une fois réveillé.
Profitant de cet abandon inconscient, Shaka l'avait regardé dormir avec une félicité rarement atteinte. Pour la première fois de sa vie, il ressentait en égoïste un bienfait accordé. La victoire sur les doutes et la grisaille de l'âme de Shura lui appartenait. Il n'en tirait aucune gloire, mais une immense joie pour cet homme dévoré de remords et de questions sans réponses. Son soulagement, même provisoire, déteignait sur lui de manière indélébile. C'était une sensation bizarre, qui armait l'Indien d'une force et d'une volonté nouvelle. Rien que pour cela, il ne regrettait pas l'achèvement peu orthodoxe de leur séance de méditation.
Repoussant avec douceur les jambes du Capricorne qui s'étaient emmêlées aux siennes, la Vierge s'était levé sans bruit pour revêtir un sari, avant d'aller préparer un petit déjeuner léger. Il ressentait encore pleinement le bienfait de la fusion qu'ils avaient partagé la veille, et il avait dû admettre que Shura représentait l'élément stabilisateur qu'il avait plus ou moins recherché toute sa vie. Il avait également réalisé que quiconque se serait aventuré dans sa chambre un peu plus tôt, en aurait immédiatement tiré des conclusions erronées. Car, à la base, il n'était absolument pas question de sexe entre eux.
Shaka avait ramené d'Asie le savoir et les techniques de massage élaboré qui, en agissant sur tous les chakras, apportaient au corps et au mental un summum de détente et de clarification de l'esprit. S'y adonner demandait une réelle complicité avec le partenaire choisi, car même de manière maladroite, ce dernier devait répondre à la gestuelle du plus initié.
La veille, Shaka avait commencé par vaincre les points de douleurs musculaires de Shura avec une efficacité redoutable, avant d'entreprendre réellement ce qui allait les mener à une félicité pure. Confiant et curieux de mener l'expérience, le Capricorne s'était laissé guider sans aucune appréhension. Suivant les indications de Shaka, il avait commencé à le déshabiller à son tour, tout en lui prodiguant des caresses précises. Moins habiles, mais tout aussi apaisantes, ses mains s'étaient mises en mouvement sur le corps souple, fin et aussi résistant qu'une liane de l'Indien. Peu à peu, les deux hommes s'étaient entièrement dénudés, de façon presque naturelle. Guidés par le sens de la mesure de la Vierge, les relents d'énergie négative de leur cosmos avaient doucement été drainés. Et alors qu'il travaillait à redonner un peu de bien-être à l'Espagnol, Shaka avait découvert lui-même la douceur de s'en remettre entièrement et en toute confiance à un autre.
Mal dirigé, ce ballet à quatre mains se terminait immanquablement par le seul soulagement très terre à terre d'un besoin physique. Mais une fois la presque incontournable tension sexuelle dépassée, c'était bien un abandon de volupté purement sublimée qui en résultait. En osmose parfaite, les deux hommes s'étaient mutuellement retourné ce qu'ils attendaient pour eux-mêmes. Sans tabou et sans pudeur, parce qu'ils savaient que leur relation allait au-delà. Ils n'étaient plus deux êtres sexués, mais deux âmes en parfaite harmonie. Ils se complétaient.
Extérieurement, la bonne compréhension du phénomène était moins facile. Deux hommes parvenant à une fusion parfaite, en passant par un biais purement sensuel et tactile, sans qu'il soit question entre eux d'une réelle relation amoureuse ou sexuelle, qui pourrait comprendre ce paradoxe ? Cela ne s'expliquait pas. Cela se vivait. Beaucoup s'y seraient trompés. Et emporté par sa rancœur, certainement Aiolia.
Dans ce cadre bien particulier, le cas du Lion avait rapidement posé un problème à Shaka. Le grec avait toujours été son ami. Un de ses rares et véritables amis. D'aussi loin qu'il se souvenait, le Grec aimait venir s'épancher auprès de lui. La Vierge l'écoutait, avec patience et bienveillance, essayant de le réconforter maladroitement par quelques paroles sages. L'Indien avait ainsi pris goût aux longues discussions qu'ils échangeaient sur des sujets très divers, et qui pouvaient les maintenir éveillés des nuits entières.
Avant qu'il ne comprît ce que Shura représentait pour lui, Aiolia était certainement la personne dont il se sentait le plus proche. Mais Shaka considérait que l'amitié authentique n'admettait pas de hiérarchie, et il espérait conserver celle du Lion. Néanmoins, il doutait que celui-ci acceptât sereinement le partage. Le Grec n'appréciait pas Shura, et il se voyait mal lui expliquer la réalité des caresses qu'ils se prodiguaient mutuellement. Il ne voulait pas blesser son ami, et il craignait que celui-ci se sentît trahi. Désirant le préserver, il avait alors pris la plus mauvaise décision : celle de se taire.
Les ennuis avaient commencé lorsqu'Aiolia avait fini par s'irriter ouvertement de la tocade du Capricorne pour la méditation, tout en s'avisant d'un indéfinissable, mais réel changement chez son voisin immédiat. Le Lion était loin d'être un imbécile, et il avait rapidement fait le rapprochement. Shaka hésitait à lui dire la vérité. Shura, à qui il avait exposé son souci, l'en dissuadait, certain que cela ne ferait qu'envenimer les choses.
Le drame avait éclaté de manière inattendue, par le biais de Marine. Ce soir-là, Shaka et Shura avaient une nouvelle fois d'expérimenter leur rapprochement spécial. Immanquablement l'alanguissement qui s'en était suivi avait retenu le Capricorne plus que de nécessaire auprès de la Vierge et comme souvent, il s'était endormi à ses côtés. Le Sanctuaire n'étant pas en alerte, il savait pouvoir se le permettre. En général, il s'éveillait avant l'aurore, prenait rapidement le temps de partager une dernière tasse de thé avec Shaka, puis il regagnait discrètement ses quartiers.
C'était d'ailleurs lors d'un de ces retours « tout cosmos éteint », qu'il avait eu la surprise d'apercevoir Milo se glisser de manière aussi silencieuse que lui de Maison en Maison. L'Espagnol avait été incapable de situer son point de départ, mais il l'avait fortement soupçonné de sortir de chez le Verseau, et il s'était interrogé sur la définition de leur amitié. Par la suite, ce hasard ne s'était jamais reproduit, et Shura avait balayé ce détail de sa mémoire. Jusqu'à ce que Shaka lui révélât voilà peu, la nature réelle de la relation qui unissait autrefois les deux hommes.
Mais ce matin-là, il était bien loin de songer au mystère du déplacement de Milo sur les toits. Douillettement installé contre le flanc chaud de son frère d'esprit, il s'accordait quelques minutes supplémentaires pour profiter de la douce quiétude d'une symbiose encore parfaite. Quelques minutes de trop… Avant qu'il n'ait le temps d'amorcer le moindre mouvement de repli, Marine investissait le sixième temple. Elle arrivait, son cosmos enflé de colère, de chagrin et de déception, et elle marchait droit sur l'habitat du maître des lieux. Il aurait même été plus juste de dire qu'elle utilisait sa vélocité pour accourir.
Quelques bougies allumées brûlaient encore dans la grande pièce à vivre où ils avaient installé le futon garni de coussins qui leur servait de lit. Trompée par cet indice d'activité matinale, la jeune femme avait investi le logis sans prendre la peine de s'annoncer.
Shaka ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il souffrait parfois d'insomnie qu'il comblait en tête à tête avec le divin, durant lesquels il permettait à ses rares intimes de le rejoindre en cas de problème. Elle pensait sans doute le trouver occupé à méditer. À force de la fréquenter par l'intermédiaire de son ami Aiolia, il avait fini par la considérer comme une sorte de petite sœur, et il acceptait de la recevoir plus facilement qu'aucune autre.
Réveillé par le désarroi qui pulsait dans le cosmos de l'adolescente qu'elle était alors, Shaka n'avait eu que le temps de poser sur ses épaules nues un grand châle de soie orangé, dans lequel il s'était rapidement entortillé, tel un Romain dans une toge ancienne.
L'Indien connaissait depuis longtemps les sentiments de Marine pour son ami léonin. Il l'avait observée avec amusement initier elle-même le dialogue avec le futur chevalier du Lion quand elle était petite fille. Le Grec semblait la fasciner. Aiolia s'était laissé faire. Sans doute parce qu'elle l'attendrissait par son audace, le touchait par sa gentillesse, et que sa détermination à conquérir l'amure de L'Aigle le rendait admiratif. La présence de la petite fille le distrayait, et son manque de préjugés vis-à-vis d'Aioros était un baume sur son cœur écorché.
Le petit bout de femme rousse avait fini par céder la place à une belle jeune fille, dont les sentiments pour le cinquième gardien transparaissaient à tout le monde, sauf au principal intéressé. Intrigué par cet aveuglement, Shaka avait un jour interrogé le Grec sur son ressenti pour la Japonaise. À son exemple, celui-ci n'avait accepté de reconnaître qu'une tendre amitié, un peu fraternelle.
Shaka n'avait rien répliqué, conscient que la vérité était complexe, et qu'en répondant de cette manière Aiolia ne faisait pas preuve d'hypocrisie. Depuis la mort de son frère, le Lion semblait souffrir d'une sorte de rétractation émotionnelle dès qu'il s'agissait de s'engager trop avant envers quelqu'un. La Vierge demeurait le seul auprès duquel il acceptait de baisser ses barrières en toute confiance.
Ainsi ce matin-là, lorsque Marine avait poussé la porte de son repère pour entrer telle une tornade rousse déboussolée, l'Indien avait immédiatement compris la raison de son agitation. Cédant à un besoin de réconfort, elle s'était précipitée dans ses bras, sans noter la tenue quelque peu légère de son ami.
Dissimulé dans un coin sombre, Shura observait la scène. Il n'avait eu que le temps de s'extirper des draps pour se précipiter vers la zone la moins éclairée. Le plus sage aurait été qu'il s'éclipsât en catimini en passant par une fenêtre, si la totalité de ses vêtements ne s'était pas trouvée disséminée dans la pièce. Pour l'heure, couvert d'un seul drap qu'il avait arraché du lit, il accordait sa tenue à celle de son compagnon. C'était une situation parfaitement ridicule, et d'autant plus dangereuse s'il s'en référait au déplacement du cosmos du Lion, qui venait dans leur direction.
Shaka avait lui aussi parfaitement senti l'approche d'Aiolia. Avec un soupir de résignation, il laissait la jeune femme se serrer contre lui. Elle ne portait pas son masque, et des larmes de frustration et de tristesse marbraient ses joues rondes. Réconfortante et douce, la main de la Vierge caressait sa chevelure de flamme. L'adolescent s'accrochait à lui à la manière d'une enfant. Elle lui racontait ce qu'il avait déjà deviné.
Lasse du jeu de cache-cache amoureux auquel Aiolia se livrait avec elle, elle avait décidé de lui prouver la solidité de ses sentiments en s'offrant à lui. Mais pris dans les rets du filet de sa crainte de s'engager, le Lion avait tenté de la décourager sans la blesser, en lui expliquant qu'il ne voyait en elle qu'une petite sœur, et qu'il en serait toujours ainsi. Le résultat de sa tentative pour dissuader avec gentillesse la jeune fille avait abouti à l'inverse de ce qu'il attendait, et elle s'était enfuie comme une furie du cinquième temple.
Son récit achevé, Marine avait enfin semblé prendre conscience du désordre qui l'entourait. Son regard avait noté les deux couverts qui traînaient encore sur la table basse, la disparition des coussins de prière au profit d'un large futon près duquel s'alignaient quelques flacons d'huiles essentielles, et surtout, l'éparpillement étonnant de vêtements masculins. Shaka cherchait encore une explication plausible, lorsque le regard de la Japonaise s'était posé sur la ceinture du Capricorne.
Réalisée en cuir de Cordoue, celle-ci possédait une boucle en métal ciselé unique en son genre, et tout le monde savait que Shura la portait lorsqu'il se déplaçait en vêtement civil. Marine s'était alors détachée des bras de la Vierge pour reculer d'un pas, ses beaux yeux noisette se levant sur l'Indien avec un étonnement dépourvu de jugement.
« Shura ? » avait-elle murmuré avec incrédulité.
Ressentant à son tour le cosmos du Lion qui se rapprochait dangereusement, elle n'avait pas poussé plus loin son interrogatoire. Shura avait d'ailleurs décidé de ne pas lui mentir. À l'énoncé de son nom, il était sorti de son coin sombre pour s'avancer aux côtés de la Vierge. D'un petit signe de tête, il avait salué la jeune femme. Les yeux écarquillés, celle-ci avait enfin pris conscience de leurs tenues peu orthodoxes et de la menace qui se précisait. Aiolia serait là d'une seconde à l'autre. Il n'était plus temps de tergiverser.
De plus en plus embarrassée, la Japonaise avait jeté un regard désolé à Shaka quand la porte s'était ouverte sur le Grec. Ce dernier était entré dans la pièce sans cacher son expression inquiète. Il cherchait visiblement la jeune fille, et paraissait tout aussi désorienté que Marine à son arrivée. À cet instant, Shaka avait senti basculer ses doutes sur les sentiments réels du Lion à l'égard de l'adolescente. Mais avant qu'il n'ait pu dire un mot, les yeux d'Aiolia avaient balayé la scène, pour se figer avec une dureté inaccoutumée sur le couple insolite qu'il formait avec Shura. Dire quoique ce fût à ce moment-là n'aurait servi à rien. Les apparences se liguaient clairement contre eux et la colère du Lion était perceptible à dix mètres.
Avisant Marine, Aiolia s'était adressé à elle d'une voix sèche.
« Viens avec moi. Je crois qu'il est plus que clair que nous dérangeons. »
Mais bien que doublement mal à l'aise, la blessure de la Japonaise était encore trop fraîche pour qu'elle suivît sagement celui qui refusait l'amour qu'elle lui offrait. Il avait beau être un Or, il se jouait ici une partie trop intime pour qu'elle obéît par devoir.
« Ils m'ont accueillie. Et je ne vois pas pourquoi je te suivrais, avait-elle répondu en esquissant un pas en arrière.
— Tu t'es réfugiée stupidement chez Shaka, et tu les as surpris, avait-il répliqué avec un manque total d'élégance. À présent, je crois que la plaisanterie a assez duré. Il vaut mieux que tu viennes avec moi. »
Inutilement, il avait essayé de l'agripper par un poignet. Souple comme une anguille, Marine s'était réfugiée derrière Shura, ce qui n'avait pas manqué de valoir au Capricorne un regard venimeux de la part du Lion. Shaka sentait nettement le Lion au bord de l'implosion, et il devinait Marine de nouveau au bord des larmes. La surprise et la déconvenue agissaient sur Aiolia comme un puissant élément de colère aveugle, et il se conduisait comme le dernier des crétins en s'en prenant de cette façon à la jeune femme.
Déstabilisé lui-même par l'équilibre précaire de la situation, la Vierge s'était retrouvé dans l'incapacité de faire confiance à l'amour qu'Aiolia éprouvait pour Marine. L'impulsivité de ce dernier faussait tout, et il avait craint qu'il ne s'en prît injustement à la jeune fille. Elle était accourue chez lui pour chercher du réconfort, il devait la protéger, et tant pis si la présence de Shura le plaçait lui-même en position délicate.
« Ne la mêle pas à ça Aiolia, était-il intervenu d'un ton ferme. Si tu as quelque chose à dire, c'est à moi que tu dois le faire directement.
— À toi, avait grondé le Grec. Je ne suis pas sûr d'avoir encore grand-chose à dire. On n'est jamais mieux trompé que par ses proches. J'aurais pourtant dû m'en souvenir. Parce que ça !… Ça !... »,
Dépassé par sa colère, le Lion s'étouffait presque. À le voir aussi remonté, les autres démêlaient mal s'il rejetait une fois de plus essentiellement la présence de Shura, ou s'il se focalisait sur la réalité que sa tenue et celle de Shaka laissaient supposer. Désolé de voir la haine que lui portait le Lion se retourner contre la Vierge, le Capricorne avait tenté un essai de conciliation.
« Aiolia, attends… »
Mais c'était sans compter avec la fureur léonine.
« Toi, tais-toi ! l'avait aussitôt interrompu le cinquième gardien. Je ne veux strictement plus jamais rien avoir affaire avec toi ! »
Conscient qu'il était inutile d'insister Shura s'était tu.
« Mais toi par contre, avait poursuivi le Lion, en dressant un doigt vengeur devant Shaka. Toi, tu as vraiment bien su me manipuler. Comme vous avez dû vous amuser tous les deux lorsque vous vous retrouviez seuls.
— Ce n'est pas ce que tu crois, Aiolia, avait à son tour tenté l'Indien. Pas totalement. Les apparences sont parfois trompeuses, et en l'occurrence, la réalité est un petit peu plus compliquée que ce que tu vois. »
Décidé à prouver sa franchise, Shaka avait ouvert les yeux pour poser un regard apaisant sur son voisin. Mais tout à sa rage, le Grec avait refusé de prendre en compte ce gage de bonne volonté exceptionnel.
« Mais bien sûr, avait-il raillé en retour. Parce qu'en ce moment vous n'êtes peut-être pas enroulés plus nus que des vers dans des chiffons ridicules ? Mais ça à la rigueur, j'en aurais rien à foutre. Tu peux bien t'envoyer en l'air avec qui tu veux, si tu ne le faisais pas avec lui !
— Aiolia, tu te trompes. Il ne se passe rien de la sorte entre nous », avait biaisé la Vierge.
L'Indien aurait aimé pouvoir lui expliquer ce qu'il en était réellement. Mais la mise en équilibre des éléments dissonants des Maisons de la Vierge et du Capricorne devait rester confidentielle. Aveuglé par la haine qu'il portait à Shura, Aiolia aurait-il d'ailleurs fait une différence ?
« Ben voyons, avait répliqué celui-ci, en le regardant de travers. Je pensais que tu aurais au moins le courage d'assumer tes actions. Regarde-toi. Toujours si réservé, si policé, jamais un mot plus haut que l'autre, et bien entendu toujours prêt à faire la morale aux autres. Tu me dégoûtes ! L'hypocrisie te va bien en fait. Personne ne devinerait tant de sournoiserie sous ton visage d'ange. »
Accablé par ce déluge de reproches plus ou moins justifiés, Shaka avait préféré laisser couler la colère de son ami sur lui sans répliquer. À un moment, il avait senti la main de l'Espagnol se glisser discrètement dans la sienne. Conscient de l'infime vacillement de son cosmos face à ce déferlement de reproches, celui-ci le soutenait à sa manière, en se gardant bien d'intervenir à nouveau. Malgré son bon vouloir, Shura se doutait que s'il reprenait la parole cela ne servirait qu'à envenimer davantage la situation.
Et puis, cela avait été l'apothéose que personne n'attendait.
« Eh bien moi, je le savais ! » avait soudain claironné la voix claire de Marine derrière eux.
Mal remise de la maladresse du Lion à son encontre, la jeune fille volait à son secours avec un courage touchant. Sur le coup, ce mensonge avait rasséréné l'Indien. Et parce qu'à cet instant il éprouvait l'illusoire besoin d'être réconforté, il ne l'avait pas reprise. Mais alors qu'il s'attendait à une nouvelle explosion d'imprécations du côté du Lion, Shaka avait vu les poings d'Aiolia se serrer tandis qu'il conservait un silence blessé. A moment, il avait compris.
Le sentiment qui dominait son ami n'était plus de la rage, mais de la peine. À ses côtés, Shura l'avait également perçu. Sans un mot, sans même un regard pour Marine, le Grec s'était détourné pour sortir du logis. Laissant la porte grande ouverte derrière lui, il s'était engouffré dans le temple noyé de pénombre. D'une impulsion légère sur l'épaule, le Capricorne avait alors incité Shaka à le poursuivre.
Faisant fi de sa tenue ridicule, la Vierge s'était alors précipité à la suite du Lion. Il était parvenu à le rattraper sur le parvis extérieur. Mais quand il avait saisi Aiolia par le bras pour l'arrêter, celui-ci avait réagi avec une violence rarement égalée. Sa volte-face avait été brutale, et il lui avait asséné un coup de poing suffisamment puissant dans l'estomac pour lui couper le souffle. Pris par surprise, Shaka avait été propulsé en arrière, et il se serait douloureusement écrasé contre le mur, sans l'arrivée inopinée d'Aldébaran.
De garde cette semaine-là, le discret Taureau avait fini par être attiré par les variations belliqueuses d'une réunion insolite de cosmos qui s'agitaient juste avant l'aube au sixième temple. Lorsqu'il avait senti la flambée de colère du Lion, il n'avait eu que le temps d'arriver sur place, pour recevoir dans ses bras un Shaka plié en deux et à moitié nu. Tandis qu'il aidait la Vierge à se remettre sur pied, il avait adressé un regard de mise en garde réprobateur à Aiolia. Celui-ci avait suffi pour décourager le Grec de poursuivre un combat, que le Taureau jugeait déloyal compte tenu de l'accoutrement de l'indien. Aldébaran avait ainsi mis involontairement fin à cette soirée de révélations et de malentendus en série, après laquelle personne n'avait plus revu la Vierge en compagnie du Lion.
Note de fin : Première publication octobre 2010 - Chapitre modifié en mars 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1414 mots de plus).
