Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.

Auteur : Newgaia

Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).

Genre : Angst


Résumé du précédent chapitre (Les réactions d'Athéna) : Shaka est confiant quant à sa rencontre avec Athéna. La présence de Kanon lors de cet entretien le surprend néanmoins et la réaction totalement décalée de la fille de Zeus finit par le déstabiliser. Devant l'injustice apparente de leur déesse, Kanon intervient énergiquement en faveur de Shaka. Celle-ci leur avoue alors qu'elle les testait, pour être sûre qu'ils seront capables de coopérer s'ils doivent un jour se retrouver isolés face à Hadès. Athéna profite également de son passage au Sanctuaire pour convoquer Camus et Zoltan. Elle est convaincue que le Français ment sur les conditions de sa détention, mais malgré son insistance elle ne parvient pas à lui arracher la vérité. Connaissant la dissonance de la Maison du Verseau, elle se demande jusqu'à quel point il est déjà affecté par ce problème, et elle n'arrive pas à déterminer l'implication réelle de Zoltan dans les mensonges de Camus. En dernier recours, Saori charge Hyoga de demeurer auprès de lui pour le surveiller discrètement.


CHAPITRE 20 : LES VÉRITÉS ENFOUIES DU VERSEAU (mise à jour 12 avril 2015)

Camus occupa les journées qui suivirent à installer une routine de façade. Officiellement, il reprenait sa vie en main. Officieusement, il s'organisait pour décourager quiconque de venir le débusquer dans ses activités. Il avait rapidement compris que se réfugier derrière le même repli qu'Aphrodite l'exposait à une réaction autoritaire de Shion. Or, il avait besoin de conserver son indépendance pour cacher la réalité de sa situation. Il savait que beaucoup émettaient des doutes sur les conditions de sa détention, mais personne n'avait de certitudes. Sa froideur légendaire dissuadait les curieux de l'interroger, et il l'affichait comme un voile de mauvaise humeur qui repoussait les plus téméraires.

Paradoxalement, la solitude qu'il se forgeait l'obligeait à cohabiter plus étroitement avec son bourreau. Il ne montrait pas davantage ses sentiments devant Zoltan, mais l'ironie du sort le faisait grincer des dents, et il se disait qu'il n'était pas certain qu'il parvînt à vaincre un tel comédien. Car, bien que le Roumain inspirât de la méfiance à beaucoup, il n'était suspecté par personne de tromperie sur l'aide apporté pour le soustraire à ses ravisseurs.

C'était lui qui passait pour un dissimulateur. Cela, il l'avait fort bien compris lors de son entretien avec Athéna. Elle n'avait pas été dupe une seconde de la version trop lisse qu'il présentait. Il était gréé à la déesse d'avoir essayé de voler à son secours, mais face à la nature du piège qui menaçait de le broyer, il était déterminé à agir seul. Sa fierté et le besoin de s'assurer qu'il n'entraînerait aucun innocent dans son naufrage l'y contraignaient. Sans compter que ces deux éléments étaient tout ce qui lui restait.

Hadès le condamnant à demeurer sur place, il demanda à rencontrer Shion pour lui proposer de l'assister dans la gestion administrative du Sanctuaire. Pris par surprise par cette initiative qu'il ne pouvait qu'accepter, le Grand Pope comprit trop tard qu'il visait ainsi à s'enterrer délibérément sous la paperasse au détriment de toute autre activité sociale.

Il retourna aussi aux entraînements, s'exerçant invariablement seul, de grand matin, et si possible en s'isolant autant qu'il le pouvait des groupes formés par les lèves-tôt, qui peu à peu s'éparpillaient à travers tout le Domaine Sacré. Ponctuellement, il se rendait également à la grande arène. Sa présence dans ce lieu spécifique réglait le problème de l'échange d'un minimum de civilités d'usage. Un simple hochement de tête passait pour un discours affable de son côté, et l'affaire était bouclée.

Décidé à donner le change, il s'était pourtant laissé approcher une première fois par tous ceux qui désiraient lui souhaiter la bienvenue. Et il avait sciemment répondu aux marques de bienveillance par une froideur à la limite de la politesse. Comme il l'espérait, ses façons désobligeantes n'avaient pas tardé à décourager les plus conviviaux.

Mis à part avec Milo, il n'avait jamais entretenu aucune relation avec ses frères d'armes et face à son message implicite, la majorité acceptait de l'ignorer. Il ne pouvait néanmoins éviter la franche cordialité d'Aldébaran, qui s'ingéniait systématiquement à l'inciter à choisir un partenaire pour s'entraîner, ni les réparties nettement plus caustiques d'Angelo, qui prenait un malin plaisir à le provoquer. Ainsi se mit-il à fuir ces deux-là comme la peste.

Moins insistant, Aioros essayait parfois d'échanger quelques mots avec lui, auxquelles il se soustrayait rapidement. Saga et Aphrodite demeuraient invisibles la plupart du temps et ils semblaient tout aussi soucieux que lui de se faire oublier. Aiolia et Kanon l'observaient avec une indifférence indéfinissable, mais qu'il souhaitait réelle. Mü le regardait de manière énigmatique en conservant ses distances, tandis qu'il suspectait Shaka, Shura et Dohko de le surveiller du coin de l'œil.

Mais celui qu'il refusait vraiment de croiser de trop près, c'était Milo. Il ne lui avait plus adressé la parole depuis leur rencontre dans le grand escalier et il se détournait systématiquement lorsqu'il l'apercevait. L'approcher déclenchait en lui un chagrin qu'il masquait en amorçant une onde de froid cosmos, espérant que l'intéressé le prenait pour de la colère pure. Le Scorpion lui facilitait d'ailleurs la tâche en l'évitant autant qu'il le pouvait. Ils se comportaient à présent comme si rien ne les avait jamais liés, presque comme des ennemis. Ce qui ne protégeait pas Camus des regards qui le suivaient avec une curiosité avide

Il avait rapidement découvert que la nature réelle de son ancienne relation avec le Grec avait été éventée. Ils avaient pris de telles précautions qu'il s'était d'abord demandé comment cela été possible. Ne sachant pas que l'information provenait d'Athéna, il en avait conclu que pour une raison qui lui échappait totalement, Milo avait trahi leur secret. Compte tenu de la fin tragique de leur histoire, il comprenait d'autant moins pourquoi, et cela le contrariait. Plus encore, c'était un mystère qui s'ajoutait aux multiples questions qui le taraudaient et demeuraient sans réponse. Il n'en montrait rien, mais la blessure qu'il en ressentait s'envenimait.

Qu'était-il donc passé par la tête de Milo pour qu'il révélât leur intimité ? Pourquoi maintenant, alors que cela ne servait plus à rien ? Ce qu'ils avaient autrefois vécu revêtait-il si peu d'importance que le Scorpion le foulât ainsi au pied ? D'un autre côté, un tel manque de délicatesse lui donnait la permission de se comporter lui-même de façon particulièrement déloyale si le besoin s'en faisait sentir. Et il ne s'en priverait pas, dut-il s'en éteindre de l'intérieur.

Songer à Milo le crucifiait. Plus que les conséquences de son rejet, c'était de leur amour qu'il ne parvenait pas à faire le deuil. Malgré les années écoulées à dériver dans les limbes, leur séparation lui semblait encore si fraîche qu'il n'arrivait pas à s'en distancier. Le retour de ses souvenirs l'avait brutalement ramené à ce moment précis, où il avait réalisé que son âme ne s'endormirait pas auprès de celle du Grec. Alors qu'il venait à peine de retrouver son amant et qu'on lui offrait la possibilité de s'unir à lui à travers la mort elle-même. Le choix de son compagnon avait marqué la fin de ce qui faisait d'eux un tout.

Le pire dans tout cela, c'était qu'il pouvait le comprendre. La guerre ne les avait pas épargnés. Elles les avaient forcés à se dresser l'un contre l'autre en reniant une partie d'eux-mêmes. Et avant cela, il y avait eu le jeu de cache-cache cruel auquel Saga l'avait contraint à participer. Les dernières années précédant son trépas au Sanctuaire avaient été merveilleuses dans ce qu'elles leur avaient permis de vivre, mais terrible dans la somme des secrets qu'il avait été obligé de taire. Parce que son rôle faisait de lui un homme de l'ombre, froid et silencieux. Et également parce qu'il désirait ardemment protéger Milo.

Informé de certaines anomalies, qui savait comment le grec aurait réagi. Camus le connaissait trop. Malgré sa fonction d'assassin, jamais Milo n'aurait accepté de servir un usurpateur. Il aurait plutôt tenté de confondre Saga, quitte à se dresser ouvertement contre lui. Et il y aurait perdu la vie. Il avait alors pris sur lui de lui cacher une vérité qui le poussait petit à petit lui-même vers un gouffre dont il ne reviendrait pas. Mais tromper le Scorpion s'avérait difficile, et il avait sciemment conservé une distance qui blessait son ancien amant. Tout aurait pu être tellement différent…

Oh, il se doutait qu'il ne se montrerait jamais particulièrement attaché en public. Il n'avait rien d'un être tactile ou d'un grand démonstratif. Mais piégé par les entrelacs de l'amour qu'il éprouvait pour le Grec, il ne comptait plus le nombre de fois où il avait regretté de ne pouvoir s'abandonner à quelques gestes de pure tendresse. Soumis aux risques et aux tensions précédentes, il ne se les était jamais autorisés. Pour le résultat obtenu lors d'une confrontation que tous les deux pensaient ultime. L'heure de vérité en avait été d'autant plus faussée, et il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même.

Tout était en grande partie de sa faute et il aurait dû se résigner. Mais cette vérité cruelle et tissée de désillusions lui laissait le cœur en miettes. Bien que la liste des derniers évènements ne l'aidât pas à le reconnaître, malgré la colère, l'humiliation, la déception et l'amertume, il conservait en lui une parcelle de cet amour d'enfant sublimé, qui lui avait toujours interdit de poser son regard sur un autre que sur le Scorpion. S'il voulait s'en sortir, il devait se souvenir que la décision de son ancien amant coupait définitivement les ponts entre eux.

Mais cette évidence pointait de nouvelles épines qui le déchiraient encore plus durement. Parce que Milo lui avait autrefois juré qu'il ne l'abandonnerait jamais…Qu'il le soutiendrait en dépit de l'adversité… Qu'il le chérirait quoi qu'il arrive...

Et il l'avait livré pieds et poings liés à ses ennemis...

Jamais plus Camus ne pourrait lui faire confiance. Mais plus que tout, il refusait qu'il apprît un jour par quoi il avait dû en passer. Les viols d'Ilya suscitaient toujours en lui trop de dégoût et de honte pour qu'il acceptât que quelqu'un soupçonnât qu'il avait été soumis à ce genre de choses. Milo moins que quiconque. De toute façon, il ne se laisserait plus jamais approcher par qui que ce fût de manière sensuelle.

La réalité l'engageait sur la voie d'une solitude programmée. Et pourtant, il avait beau dresser le portrait clinique, inéluctable et cruel de sa situation, l'honnête lui interdisait de se raccrocher à la colère qu'il ressentait pour le Scorpion. C'était un crève-cœur pour lui que de l'admettre, mais il aimait encore Milo. Dieu merci, le principal concerné ne s'en apercevrait sans doute jamais. Pour cela au moins, il pouvait compter sur son art de la dissimulation pour maquiller ses sentiments.

Cet atout devenait d'ailleurs un poids supplémentaire à porter. Il avait toujours su enfouir ses émotions, en les canalisant pour les formuler à la façon d'un chevalier censé peu les extérioriser. Mais depuis son retour à la vie, les plus élémentaires se bousculaient dans son esprit sans qu'il parvînt à les exprimer. Comme si les murailles qu'il s'était lui-même forgées menaçaient d'étouffer son essence véritable. Insensiblement, il se sentait devenir prisonnier de lui-même. Il glissait vers un monde de néant qui l'éloignait de tous, et lui ôtait jusqu'au besoin d'adresser la parole à quiconque. Si cela continuait, bientôt, il oublierait même comment appeler au secours.

Sa cohabitation avec Zoltan accentuait encore le problème. Ne rien montrer de la haine qui l'animait à son égard s'accommodait de sa nature et de son enseignement, mais ce sentiment nauséabond le dévorait de l'intérieur. Lorsqu'il voyait le Roumain tirer profit des évènements, et surtout récolter des lauriers indus, la rage qui l'étreignait lui donnait envie de hurler son dégoût et sa peine. Des cris qu'il retenait en lui-même, et qui s'ajoutaient à tous ceux qu'il n'avait pas pu libérer depuis son retour à la vie.

Et puis, il y avait la menace que Zoltan faisait planer sur Milo. Malgré tout ce qui les séparait à présent, il ne le laisserait pas détruire le Grec comme il l'avait anéanti. Mais pour protéger le Scorpion, il devait d'abord découvrir ce que préparait le balafré. Il n'avait malheureusement aucune idée de ce que l'esprit pervers du Roumain imaginait, et dont il était la clé. Milo l'avait rayé de son existence. En quoi avait-il donc encore tant d'importance ?

Retors et joueur, Zoltan ne s'exprimait plus sur le sujet depuis leur conversation auprès du feu. En dépit de son inquiétude, Camus ne l'aurait questionné pour rien au monde. Le Roumain se doutait déjà qu'il conservait un certain attachement pour Milo. Il refusait de lui donner le plaisir de constater que ce sentiment était plus grand. Alors, il épiait son bourreau, espérant comprendre à travers ses agissements comment il allait procéder. Mais, irréprochable dans sa manière de se comporter, Zoltan évitait de croiser la trajectoire du huitième gardien tout autant que lui-même. Camus en était réduit à toutes les suppositions.

Il s'interrogeait également inutilement sur l'identité de celle qui orchestrait son calvaire en sourdine. Sans relâche il observait ses consœurs, intimement convaincu que son ennemie évoluait obligatoirement parmi l'une d'entre elles. Mais laquelle ? Et de quoi le tenait-elle responsable ?

D'aussi loin qu'il se souvînt, il était toujours resté à distance des charmes féminins de ces redoutables guerrières. Il ne mettait pas non plus en doute les amitiés rarissimes qu'il avait pu nouer avec certaines. Il avait bien dû blesser l'ego de quelques femmes puissantes en ce monde durant ses missions, mais aucune n'avait la possibilité de l'atteindre au Sanctuaire. Alors, laquelle sur cette île était suffisamment maline pour échapper à ses investigations ? Retorse pour inventer un tel piège ? Et cruelle pour menacer de s'en prendre de sang-froid à la vie d'enfants innocents ?

Camus avait beau réfléchir et passer au crible de son intelligence déductive tout un tas d'éléments, pour une des rares fois de son existence, la résolution de l'énigme le dépassait. Et il ne pouvait demander conseil à personne. Il le regrettait d'autant plus, que Kayla se serait sans doute montrée utile pour l'aider en la matière. De façon plus générale, il déplorait que le rôle où le cantonnait Zoltan le forçât à ignorer l'ancienne apprentie avec laquelle il avait grandi.

La première fois qu'il l'avait croisé, le plaisir de la revoir avait fissuré son masque d'indifférence. Un instant distrait par les souvenirs de leur amitié d'enfants, il s'était laissé aborder. Il s'était fort heureusement rapidement repris, mais cela l'avait obligé à agir comme le dernier des malappris. Se détournant brusquement, il avait refusé d'échanger plus que quelques mots avec elle. Depuis, il évitait de se rendre là où il percevait son aura.

Il se comportait également ainsi pour la protéger. À travers les bases de son enseignement pour l'obtention d'une armure placée sous la constellation du Verseau, la jeune femme avait paru ressentir en partie son malaise. Il redoutait de la compromettre auprès de Zoltan.

Sur le plan de son enquête, c'était une des rares auxquelles il faisait entièrement confiance. Il l'éliminait d'office de la liste potentielle de ses ennemies. Il était un des seuls à connaître la véritable raison pour laquelle elle avait échoué à conquérir une armure, et sa définition du sacrifice ne s'accordait absolument pas avec l'absence de scrupules qui semblait animer sa Némésis. Elle aurait fait un chevalier du Cygne exemplaire. Elle en conservait l'altruisme, le besoin de sauvegarder les autres et le sens de la justice. Son inquiétude à son encontre en était la preuve.

Le sort des enfants le préoccupait également énormément. L'une de ses priorités avait été de tous les localiser, afin de savoir où et comment intervenir en cas d'urgence.

Dans ce cadre, Sergueï serait sans doute le plus facile à protéger. Sa capacité de futur chevalier l'affectait d'office dans son secteur. Il avait d'ailleurs découvert avec un étonnement matinée d'une légère appréhension, avec quelle constellation le cosmos du gamin entrait en résonnance. Il s'agissait de celle du Cancer, et ce fait le souciait. Le petit Russe se soumettait actuellement aux premiers apprentissages de tous chevaliers, mais il réussissait les premières épreuves avec une telle aisance, qu'il ne resterait pas longtemps sans maître attitré.

Le nombre d'armures sans porteur demeurant singulièrement élevé, celui des professeurs se réduisait d'autant. De quoi largement justifier leur chasse aux apprentis. Qu'il le voulût ou non, Angelo devrait se charger de son enseignement. Camus avait beau savoir qu'ils étaient tous censés avoir fait table rase du passé, les antécédents de Death Masque l'inquiétaient.

L'Italien semblait fort heureusement s'être assagi, mais le Verseau n'était pas tranquille. Il ne lui accordait aucun crédit côté pédagogie, et il aurait aimé s'assurer que tout se déroulerait bien. Mais son propre retrait augurait mal d'une prise de contact naturelle. Sans compter qu'ils ne s'étaient jamais estimés. Une antipathie mutuelle qu'Angelo paraissait conserver depuis leur retour à la vie, à laquelle Camus répondait pas une froideur nullement forcée. Ce sourd antagonisme allait singulièrement compliquer sa marge de manœuvre pour veiller sur son protégé. Le seul avantage de cette situation, c'était qu'il voyait difficilement quelqu'un fracturer la porte de Death Mask pour lui enlever son apprenti sous le nez.

Pour anticiper, le Français aurait apprécié de savoir avec précision à quelle armure se destinait l'enfant. Mais, malgré des aptitudes certaines et un cosmos prometteur, il était encore trop tôt pour déterminer jusqu'à quel stade il parviendrait à stabiliser son pouvoir, et donc prédire son rang. Bronze, Argent ou Or, l'Italien partait pour une grande loterie qu'il lui faudrait affiner.

Mais ce qui troublait plus que tout Camus, c'était le maintien du lien étrange qui s'était tissé entre Sergueï et lui. Une affinité qui défiait toutes les lois de la logique du Sanctuaire, et qui perdurait au mépris de l'orientation d'un cosmos qui le vouait à la constellation du Cancer. Il l'avait croisé deux ou trois fois, et l'enfant était toujours venu le saluer respectueusement. Malgré son détachement, le Français n'avait pu s'empêcher d'échanger quelques paroles avec lui. Sergueï lui répondait avec sérieux, puis, invariablement, il finissait par se blottir contre lui.

Cet attrait inattendu pour le froid Verseau amusait autant qu'il intriguait les témoins de ces démonstrations affectives touchantes. Mais ce qui passait pour une demande de câlin inapproprié revêtait une signification plus profonde, que Camus était le seul à percevoir. À travers son geste empreint d'un attachement certain, c'était une partie de sa force que le garçonnet lui transmettait. Un tout petit peu d'énergie de son cosmos balbutiant, qui immanquablement le soulageait et l'apaisait. Comme si Serguei savait exactement où se trouvaient ses points de tension et quelle était sa peine.

Ce qui amenait un mystère de plus. Car si le Français parvenait maintenant à détecter la présence du gamin en utilisant son cosmos comme un radar, il demeurait absolument incapable de déterminer de cette manière ce que ressentait l'enfant avec précision. Que l'inverse fût possible relevait d'une anomalie inexplicable. Or, le Sanctuaire n'aimait pas les anomalies. Fort heureusement pour Sergueï, rien n'indiquait qu'il fût un danger. Il respirait l'innocence. Camus décida donc de se taire.

À force de patrouille solitaire, il avait découvert où se situaient les deux autres otages. Yannis avait été confié à Yorgos, l'armurier le plus réputé du Domaine Sacré. Résidant à Rodorio, ce dernier possédait une annexe dans la partie basse réservée aux quartiers des soldats et des serviteurs. C'était là que vivaient les apprentis qu'ils formaient.

Camus avait retrouvé l'adolescent en se rendant directement sur place. Ce jour-là, il avait piqué la curiosité des gardes par son passage en des lieux où, en principe, on ne l'apercevait jamais. Depuis, il y retournait régulièrement. Silencieux et décourageant quiconque de l'aborder par son expression particulièrement renfermée, il se contentait de fouler les ruelles de terre battue en faisant le tour des bâtiments, comme s'il se consacrait à un recensement quelconque. Ses récentes fonctions au Palais lui servaient de couverture, et même Zoltan n'y trouvait rien à redire.

Averti de cette lubie, Shion n'émit aucun commentaire, mais il songea qu'il y avait peut-être là une piste à suivre.

Au premier regard échangé avec Yannis, l'adolescent roux avait paru soulagé de le revoir. Il allait bien, et le Français était certain que Yorgos ignorait la raison réelle de sa présence à ses côtés. À la question détournée du Verseau, l'armurier avait répondu qu'il était très satisfait de son nouvel aide. Celui-ci apprenait vite et bien. Il ne l'avait pas recruté. Yannis lui avait été amené par les employés du Palais formés à déterminer les aptitudes des candidats potentiels. Cette dernière information n'avait pas surpris Camus. D'intermédiaire en intermédiaire, son ennemie dissimulait habilement sa trace.

Profitant d'un instant d'inattention de l'armurier, il s'était rapproché du jeune garçon, pour l'interroger sur la personne qui l'avait réceptionné à son arrivée. Mais, mise à part qu'il s'agissait d'une femme, enveloppée dans une grande cape brune à la capuche rabattue sur sa chevelure, le rouquin ne lui avait rien révélé de plus. Elle avait été suffisamment maline pour ordonner à Alexeï d'escorter l'adolescent à la limite du Domaine Sacré, et elle avait gardé son masque. Camus s'en était retourné en lui demandant de conserver le silence. Bien qu'il sut maintenant où localiser Yannis, il n'était guère plus avancé.

Il avait trouvé Irina totalement par hasard, cette dernière manquant d'entrer en collision avec lui alors qu'il suivait une sente remontant à flanc de colline du côté de Rodorio. Sans doute pressée, la petite fille cavalait sur la pente au risque de chuter au moindre faux pas. Elle transportait un grand panier rempli de noix qu'elle parvenait miraculeusement à ne pas semer en route. Mais seuls les réflexes rapides du Français avaient évité qu'il ne se renversât pas, quand, au détour du chemin, elle s'était littéralement jetée dans ses jambes. Rougissant et bafouillant, elle l'avait remerciée en s'excusant, sans oser relever la tête.

Soulagé par cette rencontre, Camus avait passé une main douce sous le menton de la fillette pour l'obliger à le regarder. Un sourire rayonnant avait alors éclairé le visage de l'enfant, qui lui avait expliqué que depuis son arrivée on la formait pour devenir servante. Elle travaillait principalement au Palais, mais depuis quelque temps, elle se rendait de plus en plus souvent au cinquième temple, pour aider la domestique à présent trop âgée qui accomplissait le ménage. C'était d'ailleurs là qu'elle allait livrer son panier de noix, ainsi que d'autres courses qu'elle devait d'abord accomplir à Rodorio. Tout le monde était très gentil avec elle et elle appréciait particulièrement la jeune femme rousse qui séjournait fréquemment chez le propriétaire des lieux.

C'était un heureux hasard, et le Français savait qu'il pourrait compter sur Marine pour la protéger en cas de besoin. Personne n'avait inquiété la fillette depuis qu'elle appartenait au Sanctuaire, mais lorsqu'il avait évoqué leur secret, il avait compris à son expression soudain apeurée qu'elle vivait dans la crainte. Il l'avait rassurée de son mieux, en lui rappelant que tant qu'aucun d'entre eux ne parlerait des manigances de Zoltan, personne ne ferait de mal aux uns ou aux autres. Il avait l'impression de mâcher le travail du Roumain, mais s'il voulait préserver ses jeunes compagnons d'infortune, il devait les empêcher d'agir.

À son soulagement d'avoir retrouvé les enfants, s'ajoutait le séjour inattendu de son disciple au onzième temple. Objectivement, la venue de son ancien élève le gênait, car il ne disposait plus de la moindre marge de manœuvre pour s'opposer ouvertement à Zoltan. Mais d'un autre côté, il était certain que Hyoga n'hésiterait pas une seconde à secourir les petits, si en dernier recours il se trouvait dans l'obligation de le lui demander. Quant à lui-même… la présence du chevalier du Cygne le distrayait de sa peine.

S'appliquant à ne rien laisser paraître de la mission assignée par Saori et Athéna, Hyoga passait une partie de ses journées auprès de Shun, Kanon et Néphélie. Il avait reçu l'autorisation de les aider dans leurs recherches au niveau des archives relatives au Royaume des Morts, et il y avait largement du travail pour quatre. Naturellement, il avait été mis dans la confidence concernant Shaka. Malgré sa surprise, il s'était bien gardé d'émettre le moindre commentaire sur « l'égarement » momentané de celui-ci.

Après l'élan de joie suscité par leur résurrection, le retour à la vie de certains Ors semblait s'accompagner de prise de têtes singulièrement douloureuses. Il les déplorait, mais à un moment donné, il avait lui-même trop été sujet à ce genre de remise en question pour les juger. Tout ce qu'il souhaitait, c'était que tous arrivent à s'en sortir, et plus particulièrement son propre maître, dont il était à présent quasiment certain que le lourd silence masquait une difficulté réelle.

Camus l'avait accueilli avec une froideur digne du Cercle Arctique. Comportement qui avait particulièrement paru amuser le Roumain, présent durant leurs retrouvailles. Accoutumé à la réserve du Français, et connaissant sa propension encore plus grande à dissimuler la moindre de ses émotions en présence de tiers, Hyoga n'avait pas été surpris. Il en avait surtout conclu que l'amitié entre son mentor et le balafré était moins effective que le Verseau cherchait à le laisser croire. Pendant un court instant, alors qu'il le saluait, il avait malgré tout identifié un sourire infime à son adresse. Une manifestation inusitée par rapport au reste de son attitude, qui l'avait davantage interpellé que le manque d'expression total et pourtant vacillant qui avait suivi.

Pour qui savait le décrypter, Camus semblait à la fois ennuyé et heureux de le retrouver. Or, le chevalier dont il se souvenait n'aurait jamais exposé le premier de ces deux sentiments. Qu'il trahît ainsi un problème était plus qu'étonnant, et dénotait une incontestable agitation intérieure, à laquelle il ne l'avait pas habitué. Le Russe avait beau être content qu'il montrât un minimum de joie à sa venue, ce désordre émotionnel, indécelable pour qui ne pratiquait pas la retenue des Saint de Glace, n'était pas bon signe.

Car, pour tous les autres, le Verseau donnait admirablement bien le change. Impassible et comme hermétique aux situations qui s'offraient à lui, mesuré dans chacun de ses gestes, devenu avare de la moindre de ses paroles, il paraissait encore moins enclin que dans sa mémoire à participer à la vie de ses semblables. Pour tout autre observateur, il se murait dans une indifférence hautaine, à la limite de l'impolitesse. Mais son disciple avait appris à décrypter le plus petit indice de communication non verbale.

Camus était sans aucun doute un expert dans l'art de la dissimulation, mais il ne pouvait pas bloquer en permanence toutes ses réactions. Pas vis-à-vis de qui vivait sous son toit et le surveillait. Et pourtant, c'était bien son absence de manifestation émotive qui représentait un danger. Comme s'il avait décidé de se déconnecter durablement de tous et de chacun, alors qu'un de ses premiers enseignements avait été de révéler à Hyoga que cet état ne servait qu'à évacuer ponctuellement leurs sentiments intérieurs. Pour se concentrer sur problème un ou sur un combat. Mais en aucun cas de façon constante, même si aux yeux des moins attentifs, le changement semblait indécelable.

Vigilant à la moindre modification de son humeur, Hoyga savait d'expérience que le Verseau, soucieux d'exposer un masque lisse, se pliait souvent à cet exercice. Enfant, il s'y était heurté au tout début de son apprentissage, avant de comprendre qu'il ne s'agissait que de la mise en place d'une façade. Loin des regards étrangers et des désagréments, Camus acceptait de temps en temps de baisser ses barrières, pour son plus grand bonheur ou celui d'Issac. Or, là, le Français paraissait avoir décidé que plus rien ne pouvait l'atteindre, alors que paradoxalement le Cygne avait la certitude qu'un élément le déstabilisait. Il lisait parfois une telle tristesse au fond de ses yeux …

La présence du Roumain n'arrangeait rien, ce qui confortait le Russe dans sa conviction que l'invitation étonnante de son maître cachait quelque chose. Camus pouvait rester des journées entières sans dire un mot. En soi, ce n'était pas une preuve flagrante de désamour, car plus le temps passait et moins il semblait disposé à s'entretenir avec qui que ce fût. Mais Hyoga sentait une tension à l'encontre de Zoltan qui l'épargnait. Il avait connu le Verseau peu bavard, mais introverti à ce point jamais. Entre son renfermement émotif et sa tendance et ne plus adresser la parole à personne, le Cygne se demandait comment il allait parvenir à amorcer l'ébauche d'un dialogue constructif. Par contre, sa manière presque systématique de sortir d'une pièce dès que le Roumain y entrait était plus révélatrice, et elle intriguait considérablement le Russe sur la nature exacte de leurs rapports.

Un second sujet l'ennuyait. La rumeur circulant, il avait fini par apprendre la relation réelle qu'entretenait autrefois Camus de Milo. Il s'en doutait, et cela ne l'avait pas vraiment surpris. Les avis devenaient beaucoup plus flous quant aux raisons de leur séparation, et il trouvait indécents les commentaires qui fusaient ici ou là. Ce qui l'intéressait surtout, c'était de déterminer si son maître avait remplacé le Grec par Zoltan, comme certaines langues mal intentionnées semblaient le croire. Non par curiosité, mais par esprit d'analyse.

Une telle précipitation ne ressemblait guère au Verseau qu'il connaissait. Mais plus que tout, la personnalité du Roumain s'accordait difficilement à l'idée qu'il se faisait de ses choix en la matière. Quoique dans ce domaine, toutes les combinaisons étaient possibles. Néanmoinsn, il voyait mal Camus céder aux avances du balafré. L'inverse étant totalement inconcevable pour lui, bien que, dans un sens, cela aurait confirmé que le Français n'était pas dans son état normal. Sur ce point, les passages répétés de Zoltan dans la chambre de Camus le chiffonnaient. Leur brièveté ne démontrait rien, mais ils apportaient cependant la preuve d'une certaine intimité.

Déterminé à obtenir une réponse, le Russe était un jour resté à écouter derrière la porte. Un peu honteux, il était prêt à se fondre dans un recoin de la muraille au moindre mouvement. Mais mis à part le murmure de quelques mots échangés, il n'avait rien entendu de suspect. Il avait pu se déporter de manière naturelle lorsque le balafré avait rouvert le battant de bois au bout de cinq minutes. Le Roumain n'avait pas paru particulièrement étonné de le trouver là. Profitant de sa localisation, Hyoga avait pu jeter un œil dans la chambre.

Entièrement habillé, son maître reposait sur son lit. Il avait les paupières closes et il semblait dormir. Mais Il était d'une pâleur de craie et l'expression de son visage n'avait rien de paisible. Une vision qui l'avait interpellé au point de laisser transparaître sa préoccupation. Zoltan avait saisi au vol l'interrogation inquiète dans son regard. Refermant la porte, il l'avait alors informé à mi-voix, comme s'il partageait une confidence.

« Ton maître devait affronter seul ses cauchemars lorsqu'il était prisonnier. Depuis, il a plutôt du mal à trouver le sommeil. Alors, je l'aide à ma manière. »

Il se montrait presque amical, mais Hyoga l'avait trouvé fourbe. Froidement, il l'avait interrogé :

« Et comment t'y prends-tu ?

— Rien que de très naturel. Simple technique qui agit sur sa carotide. Il a besoin de dormir et il me fait confiance. Ne t'inquiète pas, je ne lui ferai jamais aucun mal. »

L'explication se tenait, et le jeune homme avait battu en retraite avec un sourire de façade. Mais intérieurement il n'était pas convaincu. Si cette manière de faire agissait pour soulager Camus, alors pourquoi paraissait-il de plus en plus fatigué ? C'était insidieux, et comme tout ce qui concernait le Verseau, il fallait un œil attentif pour le déceler. Mais Hyoga était sûr de son constat : son maître s'affaiblissait. La similitude de leur cosmos lui permettait d'espionner le sien. Or, non seulement celui-ci ne se renforçait pas, mais il semblait doucement s'éteindre.

Naturellement, Camus veillait tellement à verrouiller toute définition à cette énergie, que pas un de ses pairs ne s'en était encore aperçu. Sans la singularité du lien maître à élève, le Russe serait d'ailleurs passé à côté lui aussi. Et cela le souciait énormément. Voilà pourquoi, trois jours plus tôt, il s'en était ouvert à Shion.

« Je sais, avait été la seule réponse sommaire qu'il avait obtenue.

— Et vous ne pouvez pas intervenir, avait-il insisté, un peu désorienté par le laconisme du Grand Pope.

— Continue d'exercer ta surveillance, et préviens-moi si tu remarques autre chose », avait biaisé l'Atlante.

Dépité, le Cygne s'en était retourné.

Derrière le masque qu'il portait ce jour-là, l'ancien Bélier avait eu un soupir de désolation en le regardant partir. Il ne pouvait pas lui expliquer que la situation était beaucoup plus complexe qu'elle en avait l'air. Hyoga ne devait pas avoir accès au secret de l'élément dissonant de la Maison du Verseau. Si Shion avait eu la possibilité d'imposer une solution dans ce domaine à Camus, il y a longtemps qu'il l'aurait obligé à s'y soumettre. À comparer, l'épine que représentait Zoltan, si elle existait bien, serait beaucoup plus facile à ôter. Malheureusement, le problème du Français dépassait ses compétences. En l'occurrence, le seul à pouvoir le régler était Milo. Encore fallait-il que ce dernier s'en aperçût et qu'il acceptât spontanément d'y remédier. Or, sachant ce que le Scorpion ne possédait plus lui-même, Shion ne voyait vraiment pas par quel bout résoudre l'équation. Il risquait fort d'y perdre au moins un de ses chevaliers, et cette éventualité le désolait.

Mais ce jour-là, Hyoga allait rapidement se heurter à un autre mystère. Au matin, il avait assisté avec bonheur au retour de l'armure du Verseau. Une fois régénérée par le sang d'Aioros, il n'existait plus de raison pour qu'elle ne fût pas rendue à son légitime propriétaire. Suivant les directives de Mü, Kiki l'avait donc rapportée au onzième temple. Le maître des lieux étant absent, Hyoga l'avait réceptionnée et déposée à sa place habituelle. Sagement endormie, la protection dorée s'était laissée manipuler sans le moindre incident .

Plus tard dans la journée, Camus avait paru satisfait de découvrir que son armure avait réintégré son temple. Silencieux, mais le regard un peu moins éteint qu'à l'ordinaire, il s'était porté devant la niche spécialement aménagée où elle se trouvait. Le Cygne n'avait pas été étonné de le voir s'attarder auprès de cet objet très spécial. S'apercevoir que le Français accordait encore un peu d'intérêt à quelque chose était même plutôt encourageant.

Secrètement heureux de le sentir perdre de sa roideur au contact de l'armure, le Russe avait ensuite stupidement relâché sa surveillance. Alors qu'il s'ingéniait habituellement à s'incruster auprès de son Maître pour épier ses rapports avec Zoltan dès que ceux-ci cohabitaient dans la grande pièce à vivre — ingérence que Camus supportait bizarrement avec beaucoup de patience — il s'était absenté un moment plus long que prévu pour aider Kanon.

Les heures avaient filé très vite, et il rejoignait le logis en espérant arriver avant le retour de Zoltan. En voyant une sorte de pertuisane négligemment appuyée contre le mur extérieur, il jura tout bas. Avec inquiétude, il constata que le Roumain était déjà rentré de son tour de garde. Objectivement, le balafré se comportait en tout point en invité serviable et apparemment soucieux de la bonne forme du Verseau, mais il ne lui faisait pas confiance. Camus était censé l'accueillir par reconnaissance. Or, son attitude était si indifférente à l'égard de son hôte, voire fuyante, qu'elle en devenait suspecte.

Hyoga n'avait aucune preuve qu'il existât une réelle tension entre les deux hommes. Mais il la soupçonnait fortement, et il aurait aimé pouvoir les observer ensemble lorsqu'ils se croyaient seuls. Des paroles assourdies lui parvinrent soudain en provenance de la pièce principale. Il était encore trop loin pour les comprendre, mais Camus et Zoltan paraissaient discuter. Parfaitement au fait de la façon dont le Verseau s'esquivait quand le Roumain se montrait, le Cygne s'étonna qu'il ne se fût pas déjà éclipsé et qu'il lui répondît.

Pour le Russe, c'était le moment rêvé de s'assurer que tout allait bien. Camouflant sa présence, il pénétra dans le logis le plus discrètement possible. Il se doutait que Camus détecterait rapidement son manège, mais il acceptait le risque de susciter sa colère. Arrivée près de la porte, il suivait à présent clairement la conversation, et la manière dont Zoltan s'adressait à son maître le hérissa.

« Si c'est un jeu, je te conseille de l'abréger immédiatement ! »

Le ton employé était menaçant et dépouillé de tout vernis de civilité. Peu se risquaient à invectiver le Verseau de façon aussi peu amène, et encore moins nombreux étaient ceux qui échappaient à ses répliques acérées en retour. Ainsi Hyoga fut-il particulièrement remué d'entendre répondre le Français d'une voix lasse et étrangement soumise :

« Je n'y suis pour rien. Elle agit spontanément.

— Alors, dis-lui de regagner ses pénates ! Et fais-lui comprendre qu'elle ne t'aide pas en ce moment. »

Cet échange demeurait énigmatique pour le Cygne, toujours dissimulé dans le couloir. Mais il lui déplaisait fortement. Contre toute attente, Camus n'avait pas semblé détecter son arrivée, ce qui trahissait un trouble évident et peu habituel. Décidé à interrompre une conversation qu'il jugeait malsaine, il franchit la porte sans plus se cacher. Il pensait s'avancer comme si de rien n'était vers les deux hommes, mais ce qu'il vit en pénétrant dans la pièce l'immobilisa de stupeur.

Zoltan acculait Camus contre la cheminée, en lui bouchant le passage. Une situation inédite, qui l'informait sur le fait que le Verseau était en difficulté lors de leur affrontement verbal. Mais sur l'instant, il nota surtout la présence de son armure entre eux. Reconstituée et auréolée d'un cosmos franchement hostile, elle se dressait devant son porteur comme un barrage insurmontable. Derrière elle, le Français paraissait aussi perturbé que son invité par son intervention.

À l'expression de son maître, le Russe devina qu'elle s'était matérialisée entre eux sans que celui-ci ne l'ait sollicité. Entre la surprise de découvrir que la protection sacrée pouvait se manifester d'une telle manière, et la colère que suscitait en lui la vision d'un Verseau en détresse, Hyoga laissa filer plusieurs secondes qui permirent à Camus de se ressaisir. Avisant son disciple, il l'aborda d'un ton bien trop accueillant pour être honnête :

« C'est une chance que tu sois là Hyoga. Si tu ne l'avais pas vu de tes yeux, tu aurais sans doute eu du mal à nous croire. Mais depuis mon retour mon armure a des réactions étranges. Si jamais tu devais la revêtir, il vaut mieux que tu le saches. Pour une raison qui m'échappe, elle semble… déréglée. »

Prévenu de son arrivée, Zoltan avait fait un quart de tour. Un mince sourire de connivence frisant la dérision sur les lèvres, il paraissait approuver les paroles du Français. Toujours irrité contre lui, Hyoga préféra l'ignorer.

« Déréglée, répéta-t-il, en plantant avec aplomb son regard clair dans les iris d'un bleu plus sombre. Vous m'en direz tant. »

Camus devait vraiment être aux abois pour avancer une telle stupidité. Il était évident que la protection sacrée agissait de son propre chef en tant que gardienne, au risque de ruiner un secret entre Zoltan et lui.

« Moi je dirais plutôt : capricieuse, reprit-il, un rien fâché contre le mensonge de son maître. Votre absence a eu un drôle d'impact sur elle. On dirait qu'elle a ses têtes. »

Et sans tenir compte de l'expression sévère de Camus, il fit cinq pas en avant qui l'amenèrent à dépasser l'armure. Il désirait en avoir le cœur net. Il était à présent si proche du Français qu'il le frôlait presque. Comme il s'y attendait, la cuirasse ne réagit pas. C'était indéniable, elle le protégeait. Mais il était tout aussi évident que Camus ne le reconnaîtrait pas. Pour une rare fois dans sa vie, ce dernier semblait gêné par l'insistance de son regard. À la stupeur de Hyoga, il détourna même le premier les yeux, avant d'enjoindre silencieusement à la contestataire de regagner sa place.

Partageant un cosmos identique à celui du Verseau, le Russe n'eut pas besoin de se tourner vers la cuirasse pour percevoir sa réticence et sa contrariété à obéir à l'ordre reçu. Elle disparut littéralement dans un sillage de givre frustré.

Zoltan étouffa un soupir de soulagement. Il était passé à deux doigts de se voir découvert. Cette satanée boîte de conserve paraissait décidée à lui compliquer la tâche, et il ne savait pas trop comment réagir. Le plus urgent demeurait néanmoins de renforcer sa position vis-à-vis d'un Hyoga dont il sentait sourdre la méfiance, et de s'assurer de la parfaite collaboration de sa victime. D'un ton dégagé, il prit la parole :

« Et bien, dis-moi, elle est plutôt impressionnante. Tout cela parce que j'essayais de t'inciter de manière un peu impérative à sortir plus souvent pour parler avec d'autres gens.

— Elle n'a pas le même sens des valeurs que toi, répondit Camus, en cachant son écœurement.

— Ce qui veut dire que si j'essaye à nouveau de te divertir, elle ne va pas recommencer à me sauter à la gorge ?

— Elle fera ce que je lui demanderai.

— Et ? insista sans en avoir l'air Zoltan, en agitant subrepticement à la vue du Verseau un index devenu noir au bout duquel il laissa perler une goutte de poison.

— Et tu pourras dorénavant m'approcher en toute sécurité autant que tu le désireras. Cette fois-ci, je crois qu'elle a bien compris ma demande.

— À la bonne heure. Ce serait tout de même dommage qu'elle gâche ton retour à la liberté. »

L'échange à double sens n'échappa pas à Hyoga. Il n'en avait pas la clé, mais il retenait que Camus s'y pliait. La servilité de son maître le décevait et il préféra tourner les talons pour quitter la pièce sans un mot, avant de lâcher une phrase désobligeante à son encontre. Pensif et contrarié, il s'attarda dans le temple. Il espérait y puiser un minimum de détachement pour savoir ce qu'il devait faire. Mais une fois seul, il regretta son attitude.

En abandonnant Camus derrière lui, il venait de laisser Zoltan marquer un point. Cet homme était redoutable, et il frémit en songeant qu'il faisait peut-être à nouveau du mal au Verseau. Avec soulagement, il perçut soudain le cosmos du Français qui se dirigeait vers lui. À la fois curieux et inquiet, il l'attendit au centre du temple vide.

L'expression fermée, ce dernier le rejoignit pour s'immobiliser à une certaine distance. Le Cygne vit dans ce retrait de la défiance, et cela l'agaça. Apparemment insensible à son mouvement d'humeur, Camus l'aborda d'un ton froid et professoral, qui dénotait encore plus d'éloignement entre eux.

« Hoyga, pour l'instant j'aimerais que tu taises les aberrations de mon armure. »

Percevant sans doute son infime raidissement, il ajouta abruptement, comme si cette information clôturait définitivement l'incident.

« Shion est déjà au courant. »

— Et cela doit me rassurer ? répliqua le Russe, avec une certaine agressivité. Votre armure réagit de son propre chef, alors que vous discutez un peu vivement avec Zoltan. Aurait-elle décelé dans vos propos quelque chose qui m'aurait échappé?

— Non, rien. »

Camus mentait. Il en avait la certitude. Pensant l'aider, il lui tendit la perche en exposant ses propres soupçons.

« Si la lune de miel avec votre invité n'était pas aussi rose que vous le prétendez, vous me le diriez ?

— Je te dirais seulement de ne pas t'en mêler, répliqua le Verseau sans une hésitation.

— Dans ce cas, je devrais peut-être poser directement la question à Zoltan ?

— Importuner mon hôte ne te servira qu'à m'obliger à te rappeler où est ta place.

— Avec tout le respect que je vous dois, je vous rappelle que je ne suis plus votre élève.

— Prend garde, Hyoga. Si tu me défies, tu me trouveras en face de toi.

— Et que ferez-vous ?

— Tu es bien placé pour savoir de quelle manière la glace peut immobiliser un adversaire. Et cette fois-ci je m'y prendrais de telle sorte, qu'il se passe du temps avant qu'on te retrouve. Je n'aurais aucune indulgence. »

Il était horripilant. Voilà qu'il lui refaisait le coup de la bataille du Sanctuaire. Sa réaction trahissait à elle seule son malaise, mais elle était méchante et injuste. Il fallait vraiment que quelque chose ne tournât pas rond ou qu'il fût désespéré pour appliquer une telle stratégie. Et brusquement, Hoyga comprit. Camus cherchait simplement à se rendre détestable pour le détourner de lui. Son irritation fondit aussitôt, mais son inquiétude s'en accentua d'autant. Qu'est-ce qui pouvait bien pousser le fier Verseau à agir de façon aussi inappropriée ?

« C'est d'accord, capitula-t-il. Puisque vous semblez tant y tenir, je ne dirai rien et je m'informerai pas auprès de Zoltan. Mais j'aimerais au moins que vous preniez soin de vous. »

Il pensait que le Français se détendrait un minimum à défaut de s'ouvrir, mais celui-ci conservait sa pose hiératique, sans même un battement de cil. Le saluant d'un bref hochement de tête, le Russe sortit du temple avec la certitude de sa désespérance. Un état en totale opposition avec l'image que le Français essayait de donner de lui-même depuis son retour, et qui le convainquit de l'urgence d'obtenir des réponses.

Il avait promis à Camus de ne rien dire au sujet de l'armure, mais rien ne lui interdisait de se rapprocher des rares personnes qui entretenaient autrefois de bonnes relations avec lui. Puisque Shion refusait d'intervenir, il irait trouver Kayla. La jeune femme s'était spontanément présentée à lui peu après la bataille du Sanctuaire. Elle l'avait peu à peu aidé à surmonter les remords et le chagrin qui le ravageaient suite à la mort du Français, tout en dressant un portrait de Camus en accord avec les réminiscences qu'il conservait de son maître.

De confidence en confidence, ils étaient devenus amis. À travers ses souvenirs, elle avait fini par retracer tout un pan de l'enfance du Verseau. Un Verseau qui était alors apparu au Cygne attendrissant de maladresse et de gentillesse camouflées. Malgré les années et l'éloignement, elle semblait garder une réelle affection pour son condisciple. Pour avoir échangé quelques paroles depuis son arrivée avec elle, Hyoga savait qu'elle se préoccupait également de son repli. Nul doute qu'elle le soutiendrait si le besoin s'en faisait sentir.


Note de fin : Première publication octobre 2010 - Chapitre modifié en avril 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1761 mots de plus).