Jotunheim est glaciale.
C'est logique après tout, c'est le Royaume de l'Hiver. Mais la Cage est encore un souvenir frais dans l'esprit de Gabriel. La geôle de l'Etoile déchue, si froide que le zéro absolu aurait valeur de canicule là-bas.
Il a tablé là-dessus pour semer le Paradis qui ne manquera pas de le pourchasser – un Archange est quelque chose de trop rare, de trop dangereux pour être laissé dans la nature : avec de la chance, tout le monde le croira tellement traumatisé qu'ils n'iront jamais croire qu'il pourrait délibérément s'exposer au froid.
Et puis, le froid de Jotunheim n'est pas le froid de la Cage. Car la Cage est stérile, morte, une simple prison, là où Jotunheim est vivante. C'est un monde cruel qui ne croit qu'à la loi du plus fort, mais c'est un monde vivant.
Jotunheim chante à l'instant où Gabriel arrive. C'est comme le murmure d'un ruisseau charriant des plaques de glace, le crissement de la neige lorsqu'elle tombe sur le sol, la vibration de l'aurore boréale qui se déploie sous la lueur des lunes jumelles.
Jotunheim chantait avant l'arrivée de Gabriel. A présent, elle chante pour lui, et il perçoit comme une invitation, quelqu'un qui le tirerait gentiment par la manche pour l'inviter, pour le faire participer.
La magie de l'Archange frémit instinctivement, parce que sa magie est la magie de la lune et de l'océan, à jamais changeante, cruelle et magnifique. Tout comme Jotunheim.
Le frisson suffit. La planète frémit à son tour, exultant de joie, son cantique prenant une tournure enjôleuse, presque séductrice.
Gabriel laisse un petit rire lui échapper. Eve s'est laissée envoûter par un serpent, et lui se laisse envoûter par une planète.
Et bien, de toute façon, ce n'est pas comme s'il avait toujours fait comme les autres.
Il a besoin d'un véhicule.
Il observe les jötnar. Un peuple encore primitif, au niveau des tribus de chasseurs qui ne cessent de s'entretuer et de se croiser. Comme quoi, les instincts restent les mêmes peu importe le monde sur lequel on se trouve.
Les jötnar sont tous de vrais colosses : trois mètres cinq, c'est la taille moyenne. Un peuple de géants pour des prédateurs démesurés. De vrais coriaces qui en bavent de toutes les couleurs.
Gabriel les observe comme une fashionista observe les robes dans une vitrine de couturier.
Le jotunn moyen est grand. Il dispose d'une force suffisante pour disloquer de la pierre s'il la frappe. Il résiste aux très basses températures. Il sait manier grossièrement la glace.
Gabriel est insatisfait. Oui, c'est avantageux, mais il veut… quoi donc ? Il ne sait pas très bien.
Et puis, son œil tombe sur un paquet laissé dans la neige.
Non, même pas un paquet. Le nouveau-né qui vagit faiblement dans le froid n'a même pas de couverture. Et il est tellement petit. Il pourrait tenir dans un carton à chaussures.
Les jötnar détestent la faiblesse. Quand tu es faible, il ne te reste qu'à te coucher sur le dos et mourir. Ils laissent souvent mourir les bébés chez lesquels ils ne trouvent pas assez de robustesse pour leurs critères.
A leur manière, c'est de la compassion. Jotunheim n'est jamais tendre avec les faibles. Mieux vaut encore les tuer – et la mort par hypothermie, c'est relativement doux.
L'enfant n'est pas comme les autres. Pas parce qu'il est petit. Dans son âme à peine formée, sur le point de s'éteindre, il y a quelque chose…
Un quelque chose qui plaît à l'Archange.
Un éclair de lumière blanche, et ce n'est plus un bébé qui gît dans la neige. A sa place se tient debout un enfant jotunn à qui on donnerait huit ou neuf ans, pour l'intelligence qu'on peut lire dans ses yeux, mais à qui on attribuerait trois ans pour sa taille.
L'enfant baisse ses yeux rouges sur son corps et sourit, dévoilant ses petits crocs.
« Ca conviendra. »
