Disclaimer : Les personnages appartiennent naturellement toujours à KURUMADA.
Auteur : Newgaia
Rating : M (précautions prises pour certains chapitres).
Genre : Angst
Résumé du précédent chapitre (Les vérités enfouies du Verseau) : Camus organise sa vie en se détachant de tout et de tout le monde. Il fuit les contacts et particulièrement Milo, avec lequel il ne veut plus rien avoir affaire. Mais sa colère face à la trahison du Scorpion cache aussi un profond chagrin, car il ne peut nier les sentiments qu'il éprouve encore pour ce dernier. Un tout qui le pousse à protéger le Grec sans qu'il le sache, comme il l'a déjà fait auparavant pour le préserver des manigances de Saga. Cette fois-ci, il le défendra contre Zoltan, bien que demeurant incapable de comprendre pourquoi le Roumain désire se servir de lui pour se venger. Également dans le but de s'opposer à Zoltan, il parvient à retrouver les enfants. Sergueï est devenu l'apprenti de Death Mask, Yannis se trouve chez un armurier, et Irina fréquente le temple du Lion. Hyoga nourrit des soupçons envers le Roumain, et s'inquiète franchement pour Camus dont il détecte le malaise sérieux. Shion à qui il fait part de ses doutes le reçoit fraîchement. Après avoir surpris la nouvelle intervention de l'armure du Verseau lors d'une discussion houleuse entre son maître et le balafré, il décide de se tourner vers Kayla pour obtenir de l'aide.
CHAPITRE 21 : LES DÉCOUVERTES DÉRANGEANTES DU SCORPION (mise à jour 26 avril 2015)
« Tu sais, tu devrais peut-être essayer de lui parler. »
Face à l'énormité de sa répartie, Aiolia ne se formalisa pas du sourire légèrement ironique de Milo. Les coudes posés sur un muret surplombant l'un des axes les plus empruntés du Sanctuaire, le Grec ne lui offrait que son profil de médaille. Cependant, son regard appuyé du côté de la silhouette à la longue chevelure indigo qui remontait vers le Palais ne lui avait pas échappé.
La matinée touchait à son terme, et le Lion n'avait pas été étonné de trouver le Scorpion qui s'attardait dehors pour profiter des rayons d'un soleil automnal. Quand il l'avait aperçu, Milo était en compagnie du Cancer, avec lequel il programmait sans doute un nouveau rendez-vous pour leur entraînement particulier. Le secret de leurs affrontements physiques, violents et sans concession, n'en était plus un pour personne, et leur décision de s'abstenir sagement de cosmos lors de ces empoignades leur valait l'assentiment tacite de Shion.
Au début, certains s'étaient inquiétés de la brutalité de ces combats, craignant que l'un ou l'autre ne finît à l'infirmerie. Ils paraissaient toutefois respecter une sorte de code qui leur interdisait de se blesser sérieusement, malgré la force des coups qu'ils se portaient. Finalement, cette façon radicale de dépenser leur énergie épargnait à tous leur mauvaise humeur, et elle avait l'avantage d'insidieusement les rapprocher.
De son côté depuis sa rencontre constructive avec Shaka et Shura, Aiolia était plus que jamais déterminé à reprendre sa vie en mains. Rejoindre les deux hommes pour échanger quelques mots avec eux lui avait paru aller dans ce sens. Il n'avait pas encore renoué les fils de son ancienne amitié avec Milo, et il désirait se réconcilier avec lui. Il n'envisageait pas d'intégrer Death Mask à son cercle d'intimes, mais l'inclure d'office à la conversation, servirait à lui laisser comprendre qu'il ne nourrissait aucun hostilité à son égard.
Les trois hommes venaient de se saluer, quand Camus était apparu sur l'escalier qui menait au Palais. Il n'en avait pas fallu davantage pour distraire le Scorpion. Indécis sur la façon dont Milo digérait sa répartie, Aiolia s'appuya à son tour contre le muret, pour se perdre dans la contemplation du paysage. Adossé à une colonne quelques pas derrière eux, Angelo les observait avec intérêt en mâchonnant la longue tige d'une herbe desséchée.
« C'est tout de même dommage de le voir s'enfoncer à la manière de Saga et d'Aphrodite, reprit le Lion avec un air de ne pas y toucher. Même si c'est dans son caractère, il est en train de s'isoler de tout le monde.
— Et c'est toi qui dis ça », commenta Milo, en faisant un quart de tour pour le regarder.
Calmement, Aiolia lui fit face. L'expression du Scorpion était à la fois sceptique et agacée. Il supportait déjà mal auparavant que l'on parlât de Camus, mais depuis son retour, c'était encore pire. Soit il se fermait en se détournant, soit il vous accordait une attention à la limite de l'agressivité. Ce qui était d'ailleurs en train d'arriver, au grand dam du Lion. Aiolia avait des torts envers le Verseau. Il le savait. Mais il était là pour assainir la situation et il s'excusa :
« Je suis désolé d'avoir montré une réaction aussi extrême lors des révélations d'Athéna. J'ai été surpris et ça m'a ramené à une mauvaise période de mon existence. Mais je tiens à ce que tu saches que je n'ai rien contre… ce que vous faisiez ensemble. »
Il s'engageait sur un terrain miné, et il termina un peu abruptement, guettant la réaction de son homologue. Derrière eux, le Cancer ne perdait pas une miette de la conversation.
« Il paraît que tu t'es réconcilié avec Shaka, fut la seule réponse qu'il obtint.
— Oui, confirma-t-il. Et je m'en porte beaucoup mieux. »
Moins tendu, Milo se détourna pour reprendre sa position d'observateur en s'accoudant de nouveau au muret. Intérieurement Aiolia soupira. Le Scorpion venait implicitement d'accepter ses excuses, mais il ne l'aidait pas vraiment à renouer leur ancienne relation. Un silence gêné s'installa. Aiolia le meubla en adoptant la même pose contemplative devant le paysage. Il désespérait de progresser davantage ce jour-là, quant au bout d'une longue minute, Milo réamorça de lui-même le fil de la conversation.
« Je n'ai jamais compris ce que tu pouvais trouver à Shaka, dit-il d'un ton neutre. C'est quelqu'un de si particulier. »
Le fait qu'il revint sur ce sujet intime prouvait qu'il validait leur amitié. Soulagé, Aiolia répliqua avec franchise, les yeux toujours posés sur l'horizon :
« Tu sais, je ne suis toujours demandé également ce qui t'attirait autant chez Camus. Mais les derniers évènements m'ont fait réfléchir. En fait, je pense que comme la Vierge, le Verseau cache une partie de sa personnalité. Tant que je ne la connaîtrais pas, je me refuse de le juger. Seulement, Shaka a l'avantage de s'être lié avec plusieurs d'entre nous auparavant, Saga peut compter sur Kanon, et Aphrodite trouvera toujours une oreille attentive lorsqu'il acceptera qu'on l'approche. Mais sans toi, il ne reste vraiment plus personne pour réintégrer Camus parmi nous. »
Délaissant le panorama, le Scorpion tourna la tête vers lui. Durant quelques secondes, il le dévisagea avec insistance, comme s'il cherchait quel poids accorder à ses paroles. Son expression demeurait sombre, mais son hostilité avait disparu et Aiolia croisa son regard en habillant le sien de sincérité.
« Tu t'inquiètes vraiment pour lui ? finit par demander Milo, avec une sorte d'incrédulité étonnée.
— Moi, non, reconnut le Lion avec une honnêteté. Mais Aldébaran, oui. Depuis son retour, il s'est mis en tête de rabibocher tout le monde. »
Le Scorpion esquissa un sourire pour convenir :
« J'avais aussi remarqué. Mais franchement, concernant Camus, je ne pense pas être la bonne personne pour ce genre d'approche. Plus maintenant. Tu ne vas pas me dire que tu n'as pas remarqué de fraîcheur avec laquelle il salue mon passage ?
— Je sais, admit le Lion. Mais je réitère, tu devrais essayer de lui parler. Au moins une fois. Ne serait-ce que pour toi. Pour évacuer. … Tu deviens imbuvable.
— À ce point ?
— Oui. »
Le silence retomba de nouveau entre eux, sans qu'Aiolia parvînt à deviner dans quel sens s'incurvait le cours des réflexions de son ami. Toujours muet, Angelo semblait pour une fois décidé à se faire oublier, et il lui en savait gré.
En contre-bas, une patrouille revenait de la côte. Elle arpentait le large chemin pavé qui servait d'artère principale entre les temples et les différents quartiers, réservés aux soldats ou aux domestiques qui n'habitaient pas à Rodorio. Un des gardes féminins releva soudain son visage masqué vers le Scorpion. Milo reconnut sans difficulté Djamila à qui il adressa un signe de tête discret. Elle était suffisamment fine pour décrypter la signification réelle de son geste. Il s'agissait d'une invitation, et elle le rejoindrait un peu plus tard au huitième temple.
La jeune femme demeurait l'une des rares auprès desquelles il parvenait à évacuer sa rancœur, et il devait également l'admettre, sa frustration. Depuis qu'elle s'était déclarée, malgré sa fin de non-recevoir elle n'avait pas renoncé à le séduire. Quelque part, son obstination amusait le Grec, plus habitué à la situation inverse. Elle le distrayait agréablement, et il appréciait de bavarder avec elle, même si pour le moment il n'envisageait pas encore de passer à autre chose.
Son hochement de tête eut beau être rapide, il n'échappa pas à Aiolia. Ces derniers temps, le Scorpion s'affichait souvent avec la belle Arabe, alors que le retour du Verseau rendait leur collaboration caduque. Comme beaucoup, le Lion s'interrogeait sur la relation réelle qui se nouait entre eux. En fait, il espérait que celle-ci s'approfondît. La séparation de Milo d'avec Camus agissait sur son ami de façon nocive. De son point de vue, un nouvel ancrage affectif ne pourrait qu'être bénéfique au huitième gardien.
« Elle est très jolie, commença-t-il avec sérieux. Et d'après Marine, c'est une fille très bien. Si un jour les choses devaient devenir sérieuses entre vous, il ne faudra pas hésiter à me la présenter. »
La réplique du Scorpion tomba froidement.
« Et laisser croire à Camus que je l'ai remplacé aussi facilement ?
— Il est où le problème ? s'agaça le Lion. Vous avez rompu, non ?
— J'apprécie ce que tu essaies de faire, Aiolia. Mais là, tu deviens lourd. Le problème comme tu dis, c'est que je l'ai envoyé balader comme le dernier des malpropres, et qu'il semble avoir un peu de mal à s'en remettre. C'est d'ailleurs toi qui viens de me le rappeler, aussi étrange que ce genre de préoccupation pour lui apparaisse à ton niveau.
— S'il patine à se réinsérer parmi nous, ce n'est pas forcément à cause de toi, répondit le Lion en évitant de s'appesantir sur sa dernière réflexion. Il n'a jamais été très sociable, et durant sa détention il a pu vivre des moments plus difficiles qu'il veut bien le reconnaître.
— Ah oui ? Et d'après toi, à qui la faute ? »
Face à l'expression soudain renfrognée du Scorpion, Aiolia trouva plus prudent de ne rien ajouter. Mais la réponse de Milo le laissait dubitatif. Il fréquentait son compatriote depuis trop longtemps pour ne pas savoir que quand il jugeait en avoir fini avec quelque chose, il la rayait purement et simplement de sa vie pour passer à une autre. Il avait toujours agi de cette manière. Avec les affaires de cœur également. C'était en tout cas ainsi qu'il fonctionnait du temps de leur adolescence, alors qu'il ne s'était pas encore déclaré au Verseau. Et le Lion s'interrogeait.
Malgré ses antécédents d'assassin, Milo demeurait un être droit. Qu'il éprouvât des regrets face aux complications survenues lors du sauvetage de Camus, il pouvait le comprendre. Mais qu'est-ce qui motivait vraiment son implication pour retrouver celui-ci ? Le sentiment d'avoir singulièrement embrouillé la situation du Français, et le désir de remédier à une erreur ? Ou la subsistance d'un attachement plus profond ?
Finissant par s'ennuyer, Death Mask choisit ce moment pour intervenir de manière intempestive.
« Quoique », fut l'expression laconique et pleine de sous-entendus qu'il émit soudain derrière leurs dos.
Avec un bel ensemble, les deux hommes se retournèrent pour lui faire face.
« Quoique quoi ? demanda Milo, un sourcil relevé de manière interrogative.
— Eh bien, à présent, il a Zoltan », développa Angelo d'un air narquois.
Aiolia faillit s'en étrangler. Avec son manque de tact habituel, l'Italien mettait volontairement les deux pieds dans le plat. Si le Lion avait compté poursuivre ce rapprochement de façon cordiale et diplomatique, c'était raté. À ses côtés, Milo conserverait un calme étonnant. Pour l'instant, tout au moins. Il hésitait visiblement à définir l'intention réelle que cachait les paroles du Cancer. Néanmoins, il l'incita à s'expliquer en se braquant légèrement.
« Tu veux dire quoi exactement ?
— Rien de spécial. Mais pour qu'un être aussi polaire que Camus l'ait invité à s'installer à demeure, ils doivent plutôt être très bons amis, non ? »répliqua Death Mask avec désinvolture.
Le Grec se renfrogna davantage.
« Qu'est-ce que tu cherches, Angelo ?
— Moi, rien. Je me pose simplement des questions, comme tout le monde. J'ai peut-être aussi envie de t'aider à t'enlever une épine du pied. Parce qu'elle semble finir par t'attaquer le cerveau, cette épine. À moins que pour une raison qui m'échappe, tu tiennes à la conserver. Dans ce cas, tu devrais veiller à l'éloigner de Zoltan. Ce mec n'a jamais été un tendre. Et s'il peut t'agacer avec ça, je doute qu'il utilise la manière douce pour te l'arracher. Le gamin dont je me souviens savait très bien casser les choses. Fut-ce une épine. »
Prêt à intervenir en s'interposant avec autorité, Aiolia laissa couler ce discours, satisfait de voir Milo l'écouter avec une attention croissant au détriment de sa première agressivité. L'implication du Cancer pour le Verseau étonnait le Lion. Leurs combats matinaux avaient indéniablement forgé des liens entre les deux zouaves.
Aiolia était malgré tout d'accord sur un point avec Death Mask : le caractère du Français s'accordait mal avec l'idée qu'il ait pu développer des atomes crochus avec le Roumain. Surtout si celui-ci avait conservé l'esprit machiavélique du Zoltan dont il se souvenait. Mais de là à suspecter qu'il puisse lui nuire ? Camus était tout de même un chevalier d'Or. Il saurait se défendre.
« En tout cas, depuis que Shion a demandé à Hyoga de leur servir de chaperon, connaissant Camus, il ne doit plus se passer grand-chose », acheva Angelo dans un sarcasme à peine voilé.
Passant sur le sous-entendu du Cancer, Milo eut une pensée reconnaissante envers le chevalier du Cygne. Bien que précédemment il ne lui ait jamais véritablement pardonné la première mort de Camus, il devait convenir fort illogiquement qu'il était heureux de son actuelle présence au onzième temple. Le Russe détenait même là l'occasion unique de se faire absoudre.
Le regard particulièrement acéré que Death Mask portait sur lui le ramena à la réalité déplaisante et à son lot de désillusions. L'Italien semblait lire en lui, alors qu'il ne parvenait plus à savoir ce qu'il désirait.
« Camus n'est plus mon problème », maugréa-t-il en se détournant.
Une phrase laconique qui ne dissuada pas Angelo à poursuivre en raillant :
« Bonne nouvelle. Tout le monde peut donc dormir sur ses deux oreilles. Parce que ça m'aurait ennuyé de te voir t'entretuer avec Zoltan pour le regard sans âme de l'ours polaire. Avec la chance que j'ai, Shion m'aurait désigné d'office pour vous séparer. Et vous êtes plutôt salement équipés tous les deux. Un coup d'ongle perdu, c'est si vite arrivé. Surtout si l'on te chatouille sur un sujet précis. »
Sentant que la discussion allait déraper, Aiolia décida de faire diversion.
« Et avec ton nouvel apprenti, comment ça se passe ? » demanda-t-il à l'Italien.
Depuis quelques jours, Sergueï était officiellement devenu l'apprenti du Cancer. Angelo avait certainement été l'un des moins surpris quand l'appartenance du cosmos de l'enfant avait enfin été déterminée. Il avait parfaitement ressenti une résonnance avec sa propre énergie lors de leur rencontre dans la grande arène, et comme il l'avait dit à ce moment-là, il avait immédiatement installé le gamin dans son temple. Hors de question pour lui de descendre tous les jours le récupérer au casernement des novices mal dégrossis.
Partant du principe que ce rôle imposé lui donnait droit à quelques compensations, il avait réquisitionné au passage une domestique en plus. Tous les matins, celle-ci venait préparer le déjeuner du gamin, et le sien par la même occasion. Les temps de paix permettaient des exigences et des conforts qu'aucun d'entre eux n'aurait jamais envisagés quelques années auparavant.
« Les gosses c'est la chienlit, répondit-il avec son manque de délicatesse habituelle. Mais celui-là au moins, il n'est pas bavard.
— Et mis à part ça ? » interrogea encore le Lion, avec un réel intérêt.
Lui, il adorait les gamins, et il jalousait un peu Death Mask d'être l'un des premiers, après Mü, et Aldébaran, à s'occuper d'un plus jeune. Malgré ses récriminations, Shion s'était montré intraitable. Il le réservait pour l'instant à des quêtes extérieures.
« Il a du potentiel, reconnut Angelo. Il est intelligent, observateur et dur à la tâche.
— Ne va pas nous l'abîmer tout de suite, répliqua Aiolia dans une demi-boutade.
— Tu me connais.
— Justement. »
Joueur, mais conscient de la réelle inquiétude du Lion, l'Italien accepta de rassurer son homologue :
« C'est un bon gamin, lâcha-t-il comme par mégarde. Par contre, y'a un truc bizarre. Il ne l'a encore jamais fait de manière volontaire devant moi, mais je suis pratiquement certain qu'il est capable de générer du froid. »
Ses propos lui valurent aussitôt un haussement de sourcils dubitatifs de la part du lion, tandis que Milo lui adressait un sourire empreint d'incrédulité moqueuse.
« Voyons, c'est impossible, commenta Aiolia. Pour cela il faudrait que son cosmos entre en résonnance avec celui du Verseau. Or les tests ont été formels. Il est doté d'une énergie propre à ta constellation. Tous les Ors l'ont ressenti lors de sa détermination. Et il est beaucoup trop jeune et inexpérimenté pour avoir déjà appris une technique étrangère à son propre champ d'action en annexe.
— Peut-être, mais je te dis qu'il sait faire du froid, s'entêta le Cancer.
— Comment peux-tu en être sûr ? demanda Milo.
— J'ai toujours apprécié les températures douces, expliqua Death Mask. En automne, je fais du feu, et tant pis pour ceux qui n'apprécient pas la chaleur. Et bien quand il dort, tu jurerais que j'ai installé une clim réfrigérante dans sa chambre. Inconsciemment, ce gosse se prend pour un pingouin et il recrée son habitat.
— Et il ferait ça de manière spontanée et instinctive ? s'étonna le Lion, bien près de penser que son collègue se payait leur tête. Sans s'en rendre compte ? Je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille. »
Vexé par sa mine soupçonneuse, Angelo répliqua avec rudesse :
« Moi non plus. Pourtant c'est la vérité. Viens passer une nuit avec lui et tu comprendras que ce gamin aime la fraîcheur. Mais ne te plains pas ensuite si tu attrapes la crève. »
Un instant, les deux hommes s'affrontèrent du regard. Aiolia inclina enfin la tête en signe d'apaisement, et le Cancer poursuivit en s'adressant au Scorpion :
« Tu crois qu'il aurait pu le lui apprendre ? »
Sachant combien Milo réagissait mal à l'évocation de Camus, il évitait sciemment de le nommer directement. Le front du Scorpion se plissa néanmoins de contrariété à cette référence. La question demeurait cependant sérieuse, et il répondit d'un ton sec :
« Ne dis pas n'importe quoi. D'après Zoltan, ils ne sont pas restés plus que quelques jours en contact. De plus, je te rappelle que Camus ne se souvenait absolument de rien durant sa séquestration. Il ignorait jusqu'à ce qu'était un cosmos. Et même s'il l'avait su, il n'avait plus aucun moyen de lui transmettre quoi que ce soit.
— Donc ? c'est bien ce que je me dis, ronchonna Death Mask. C'est pas normal. Et naturellement, il faut que ça tombe sur moi. »
Ils se séparèrent un peu plus tard sans être parvenus à trouver une explication logique à ce phénomène. De ce mystère, chacun retenait cependant un élément différent. Aiolia enviait encore davantage la chance de l'Italien. Non seulement il héritait d'un apprenti adorable, mais en plus il avait dû tomber sur une sorte de « surdoué ». Néanmoins, il restait persuadé qu'il exagérait un peu. Une façon détournée pour le Cancer de râler sur son nouveau rôle imposé.
De son côté, Angelo avec la conviction que le cosmos de l'enfant cachait une réelle anomalie. Il était bien décidé à découvrir laquelle, et surtout, la raison qui l'expliquait. Ce dernier point démangeait doublement sa curiosité. Il n'avait jamais entendu parler d'une possibilité pareille, et il demeurait intimement persuadé que le Verseau n'était pas étranger à un tel miracle.
Pour sa part, Milo se félicitait d'avoir réussi à camoufler l'agitation intérieure que suscitait cette information en lui. La révélation de Death Mask le troublait pour deux raisons, et toutes deux étaient inquiétantes.
La première supposait que Zoltan avait menti en affirmant que Sergueï n'avait que très peu côtoyé Camus. Dans ce cas, une cohabitation plus longue avait pu induire une imprégnation spontanée du cosmos balbutiant de l'enfant avec celui étouffé du Verseau. Même réduit à presque rien, le résidu infinitésimal et totalement incontrôlé de l'énergie d'un Or n'expliquait pas une telle aberration. Ce qui impliquait que le Roumain ne jouait pas franc jeu, possibilité qu'il soupçonnait d'ailleurs fortement.
La seconde s'apparentait à la matérialisation d'une légende vivante. Un cauchemar plutôt, vu les conséquences que celle-ci entraînerait pour le Français. Elle se référait directement à une histoire que son maître lui avait un jour relatée, concernant la désobéissance catastrophique d'un précédent chevalier d'Or du Scorpion sur une règle très précise. Si cette norme avait été de nouveau bafouée, cette fois-ci dans la maison du Verseau, Sergueï représentait la pire malédiction du Sanctuaire.
D'un côté, le Grec avait toutes les raisons pour suspecter Zoltan d'une machination et de redouter que Camus ne fût sa victime. De l'autre, il n'osait même pas imaginer la somme de mensonges que cela sous-entendait de la part du Verseau envers Athéna tout autant que de lui-même. Dans les deux cas, la situation du Français n'avait rien d'enviable.
Partagé entre la crainte que Zoltan les ait tous manipulés en se servant de Camus comme bouclier, et la colère de s'être lui-même laissé manœuvrer par son ancien amant dans la seconde option, il regagna son temple de fort mauvaise humeur. La possibilité qu'en fin de compte ces deux causes fussent liées souleva en lui une telle vague de rage, qu'il fracassa les colonnes du petit édicule désaffecté près duquel il marchait.
Dans cette dernière hypothèse, tout devenait envisageable. Camus et Zoltan avaient fort bien pu s'allier, dans le but de préserver le Verseau des foudres du Sanctuaire. Incapable de déterminer ce qui se passait vraiment, le Scorpion se raccrocha à la situation présente. Finalement sa séparation d'avec Camus était peut-être une bonne chose, car à cet instant précis il avait des envies de meurtre. Avant tout, il devait se contrôler et tirer cette histoire au clair avant que quelqu'un d'autre n'en suspectât les implications.
Trois heures plus tard, affalé sur son canapé, une canette de bière à moitié vide à la main et les yeux rivés sur une tenture représentant la jungle africaine sur le mur en face de lui, il était enfin parvenu à retrouver son calme. Rarement, il avait dû museler une colère aussi forte. Elle le ramenait à la période la plus sombre de son existence. Celle où exécuter certaines instructions le plaçait tellement en porte à faux avec sa conscience, qu'il devait se déconnecter de celle-ci le temps de sa mission.
Donner la mort entrait dans son rôle. Il était un tueur habile et adroit dont Saga se servait pour mener à bien des opérations délicates. Croyant agir sur ordres de Shion, il obéissait malgré le mal qu'il avait parfois à comprendre certaines directives. Il étouffait ses doutes en se laissant déborder par la seconde nature qui lui avait longtemps fait horreur. Cruelle et entièrement tournée vers le plaisir de la « chasse », elle faisait de lui un assassin tout aussi redoutable que Death Mask ou Aprhodite.
En fonction du pedigree de sa victime, il recouvrait ensuite sa personnalité normale avec plus ou moins de difficultés. À ce moment-là, Camus était le seul à pouvoir calmer ses angoisses, et il n'hésitait pas à aller le retrouver au fin fond de la Sibérie s'il le fallait. Sauf qu'à cet instant précis, il ne pouvait plus compter sur Camus. Était-ce simplement à cause de la stabilité émotionnelle qu'il lui procurait qu'il regrettait si souvent sa présence ? Il aurait aimé s'en convaincre. Mais la vérité était beaucoup plus complexe que cela.
Il avait repoussé le Verseau sous le coup de la colère et de ce qu'il considérait comme une trahison intime. Un minimum de recul assagissait sa rancœur sur le second point. Il admettait à présent que Camus pouvait difficilement faire passer leur vie privée avant les devoirs de sa charge. Mais les questions ayant alimenté son irritation perduraient.
Pourquoi ne lui avait-il jamais rien dit avant que la guerre n'éclatât ? Pourquoi n'avait-il pas même tenté de se défendre quand leurs âmes s'étaient endormies, alors que visiblement son silence et son immobilisme l'accablaient ? Devait-il comprendre qu'il reconnaissait en partie ses torts ? Ce qui, dans ce cas, ne résolvait qu'un aspect de l'énigme française. Malgré ses déclarations enflammées d'autrefois, Camus ne lui avait jamais répondu en retour qu'il l'aimait. Il ne mettait pas en doute son amitié. Mais l'amour ?…
L'épisode de leur séparation dans la colonne d'airain repassait en boucle devant des yeux. Comment devait-il interpréter les larmes du Verseau ? Tristesse de circonstance sur leur vie ravagée, ou véritable chagrin de se voir abandonné ?
Milo avait adoré Camus, en chérissant sa personnalité singulière, mais que n'aurait-il donné pour avoir eu un amant plus disert. Aujourd'hui, il ne savait plus où se trouvait la réalité de leur histoire. Et ce qu'il croyait avoir découvert ne l'aidait en rien. Devait-il se préoccuper de ce que cachait la cohabitation de Camus avec Zoltan ? En avait-il encore le droit ?…
Et brusquement, la voie à suivre lui apparut. À défaut de passion, son devoir pointait toujours dans le sens qu'il secourût le Verseau. Avant tout, il demeurait son frère d'armes, et sa décision l'avait incontestablement mis dans une position difficile. Cependant, sa résolution ne répondait qu'imparfaitement à son problème. Avec détachement, il tenta de dresser le portrait clinique de ce qu'il éprouvait réellement pour Camus.
Il avait masqué durant près de quatre mois l'embarras de ses interrogations à travers les recherches qu'il menait, mais à présent, il revenait en force. Les remords ne pouvaient suppléer à l'amour pour entretenir l'illusion d'une relation qui n'existait plus. Mais l'amour pouvait-il se cacher derrière les remords ? Le bât blessait à cette question. À cet instant précis, Milo devait admettre qu'il était inapte pour déterminer ce qu'il ressentait réellement pour Camus.
De l'intérêt ?... Certainement.
De l'amitié ?... Sans doute encore.
De l'amour ?... Ce mot prenait une connotation étrange dans sa tête, comme s'il avait perdu la capacité de l'évaluer. Alors pourquoi serrait-il à nouveau les poings de rage, en songeant que le Verseau s'était peut-être moqué de lui durant toutes ces années ?
Aiolia avait raison. S'expliquer avec son ancien amant aurait été la solution. Shion le lui avait aussi demandé quand il l'avait assiégé pour obtenir le report de vingt-quatre heures du rapatriement des premiers chevaliers retrouvés. Mais pour parler, il fallait être deux. Or, Camus le fuyait. Pire, il le dissuadait de l'approcher en amorçant son cosmos de manière agressive chaque fois qu'il le voyait. Il ne cachait pas son rejet. Le méprisait-il pour la façon dont ils s'étaient séparés, ou avait-il réellement quelque chose à dissimuler ?
Il devait en avoir le cœur net. Apercevoir le Verseau suscitait toujours en lui un bouleversement indéfinissable, et il décida de faire un pas en direction du sujet de ses préoccupations. Abandonnant sur la table basse la bouteille à moitié vide, il se leva pour rejoindre son point d'observation de prédilection. Soucieux de discrétion, il quitta son logis en passant par l'arrière. Ignorant le long escalier, il se faufila dans la garrigue à l'ouest du bâtiment.
Il eut tôt fait d'escalader trois pans verticaux qui camouflaient une petite grotte à leur sommet. Pliant sa grande taille, il s'installa dans l'anfractuosité rocheuse. Assis là, il bénéficiait d'un panorama imprenable sur l'enfilade des temples, reliés par le cordon des marches blanches. En contre-bas, il distinguait la grande arène et les murs d'autres lieux d'entraînement, éparpillés entre les entrelacs de multiples sentiers. Hommes, femmes et des enfants s'y agitaient comme des fourmis. Plus loin venait le moutonnement de la plus vaste oliveraie. Elle nuançait d'un vert particulier l'ocre rouge et brun des roches alentour. Enfin, la mer apparaissait, frontière floue entre le ciel et la terre.
Protégé des regards par l'arche de pierre, le Scorpion pouvait voir sans être vu. Le temple du Verseau était relativement distant, mais il lui était facile d'épier les allées et venues. Il ne tenait pas à trahir son attention en se rapprochant davantage. Tout à sa surveillance, il ne prit pas garde d'être devenu lui-même la cible de l'intérêt curieux d'un de ses pairs.
Occupé à réaligner quelques cailloux descellés dans le muret de son jardin, Dohko avait suivi sans mal son ascension. Quand le Grec avait disparu derrière un gros buisson de santoline, il savait exactement où il se rendait. Des années en arrière, il avait lui-même utilisé la petite grotte inaccessible pour beaucoup comme point d'observation. Un sourire satisfait sur les lèvres, le Chinois n'avait aucun doute sur le but de cette escalade. Il se préoccupait également beaucoup de l'étrange cohabitation du onzième temple. Que Milo se souciât de la situation de Camus était fort bon signe.
Shion avait fini par lui expliquer la gravité du problème qu'entraînait leur séparation. Averti en son temps du danger de sa Maison par son propre Maître, Dohko s'en était toujours tenu éloigné. Sa longue existence lui avait permis de comprendre que ce travers touchait tous les temples, mais mis à part pour le sien, il en ignorait les effets. Le Grand Pope avait accepté de lever le voile concernant la Maison du Verseau, parce que le contexte devenait particulièrement pernicieux pour Camus. Son vieil ami lui ayant demandé de veiller de loin sur le Français, il avait besoin qu'il connût le piège qui se refermait sur lui afin de l'aider au mieux.
Dokho avait ainsi découvert que le Verseau et le Scorpion s'étaient inconsidérément rapprochés, sans savoir qu'ils se liaient en quelque sorte de façon indélébile, et en n'ayant pas non plus la moindre idée des risques encourus en cas de rupture. Cette union les avait néanmoins protégés de manière efficace durant les années noires du règne de Saga, même s'ils n'en avaient pas eu conscience. La Balance souhaitait sincèrement une embellie entre eux, car une fois mise en place, il était impossible de recréer ce genre de relation avec un autre partenaire. Ce qui, compte tenu des implications, était nettement plus gênant pour le Verseau.
Dohko observait donc le manège de Milo avec espoir. La grande inconnue résidait dans ses réactions à venir. Le prévenir du danger qui menaçait Camus ne servirait à rien. Sa démarche devait être spontanée pour enrayer ce mal. Mais rien n'empêchait qu'il l'aiguillât dans la bonne direction.
Fort de sa décision, le Chinois attendit le début de la soirée pour appliquer son plan. Il avait passé la fin de l'après-midi auprès de Shion, et il ne redescendit chez lui qu'après s'être assuré d'un rapide balayage de cosmos de la présence du Scorpion dans son logis. Ralentissant sa marche aux abords de sa Maison, il stationna carrément à l'arrière de celle-ci, comme si un élément important lui interdisait de progresser plus avant. Les chevaliers d'Ors avaient pris l'habitude de circuler sans s'astreindre à une demande de passage de manière formelle, mais les arrêts prolongés sans l'accord du propriétaire demeuraient l'exception. Comme il l'espérait, au bout de quelques minutes, Milo fit une apparition étonnée.
Assis sur un imposant bloc de marbre oublié en marge de l'escalier par des ouvriers d'une autre époque, la Balance laissa venir le Grec jusqu'à lui en conservant les yeux obstinément rivés sur la façade du onzième temple. Le Scorpion s'immobilisa à ses côtés. Suivant le regard du Chinois, il releva la tête et fixa à son tour la lointaine bâtisse blanche.
« Tu l'espionnes ? demanda-t-il sans réelle surprise.
— Non, répondit Dohko, sans cesser de fixer la bâtisse blanche. Je m'assure simplement que tout se passe bien. »
L'infime différence arracha un sourire à Milo.
« Tu me surprends, constata-t-il. De nous tous, je n'aurais pas parié sur toi pour t'inquiéter pour lui. »
Ce fut au tour de la Balance d'être étonné. Tournant la tête vers son jeune pair, il le dévisagea en cherchant inutilement à le deviner.
« Pourquoi ? demanda-t-il, en conservant un détachement propice aux confidences.
— À cause de ta réaction lorsque tu as appris pour Camus et pour moi. Tu semblais encore plus contrarié qu'Aiolia.
— Ah, j'avais oublié ce détail, accusa le chinois avec un sourire. Mon attitude t'aurait-elle blessé ?
— Un peu », avoua le Scorpion en accrochant son regard.
Milo avait accepté d'évoquer Camus sans se braquer. Il lui devait de répondre honnêtement à sa question muette.
« Je reconnais avoir mal réagi, admit-il. Comme beaucoup, je savais que tu étais très lié avec le Verseau, mais je ne m'attendais pas à ce que vous ayez dépassé le stade de la forte amitié.
— Et ça ne te perturbe plus ?
— Ça ne m'a jamais perturbé dans le véritable sens du terme. Peut-être un peu agacé, en songeant que quelque part vous outrepassiez les interdits tacites d'Athéna. Mais je me suis surtout fait rattraper par un ancien souvenir, poursuivit-il après une brève hésitation. Une vieille épine dans le cœur. Un peu à la manière d'Aiolia d'après ce qu'il a bien voulu me confier depuis sa réconciliation avec la Vierge. »
Touché par cette marque de confiance, le Scorpion inclina simplement un peu la tête pour l'inciter à poursuivre.
« Il y a de nombreuses années, j'aimais une femme, reprit Dohko, avec une certaine nostalgie. J'avais déjà eu plusieurs aventures, mais avec elle, je sentais que ce serait unique. Elle me semblait « la » bonne personne. Celle avec laquelle on a envie de partager une vie, pour qui on se sent prêt à sacrifier son égoïsme afin de bâtir quelque chose à deux, et auprès de qui on n'aura pas peur de vieillir. »
Son énumération ternit le regard du Grec d'un voile indéfinissable.
« Et que s'est-il passé ? se reprit Milo, en l'interrogeant un peu trop vivement.
— Elle m'a dédaignée au profit d'une de ses consœurs.
— Oh, je suis désolé, fut tout ce que le Scorpion trouva à répondre.
— Il ne faut pas. C'était une histoire condamnée à l'avance. Je reconnais lui en avoir longtemps voulu, et à cause de cela j'ai tendance à me distancier des couples non mixtes. Hommes ou femmes. J'évite ainsi de ressasser ce que j'ai raté. Mon jugement immédiat en la matière a toujours tendance à être faussé. Salina était une femme magnifique, et j'avoue que j'ai été assez frustré de l'imaginer dans les bras d'une autre. La jalousie et le dépit peuvent déformer l'idée d'un acte naturel entre deux personnes éprises. C'est pourquoi j'ai eu ce recul en apprenant pour vous deux. Disons que cela m'a désagréablement ramené des années en arrière.
— C'est surprenant. Shiryu nous a pourtant vanté ta sagesse incommensurable, se moqua gentiment le Grec, amusé par l'aveu un peu contradictoire d'un des plus avisés d'entre eux.
— La sagesse n'immunise pas contre toutes les stupidités, répondit Dohko, sans se fâcher de son irrévérence. Mais concernant ce que tu as vécu avec Camus, j'ai pris le temps de réfléchir. Et je me suis rappelé que l'amour véritable ne se limite pas à une simple histoire de sexe. Sache que je pèse mes mots en disant ça. »
Comme il le craignait, Milo garda le silence, tandis que son expression détendue cédait la place à une gravité un peu dure.
« Tu l'as aimé », insista-t-il, employant délibérément le passé.
À nouveau, le Scorpion tourna son attention vers le sommet de la colline. Il muselait volontairement ses émotions, mais Dohko eut le plaisir de l'entendre lui répondre.
« Infiniment. »
Sa répartie n'avait été qu'un murmure. La Balance y avait pourtant décelé une somme d'interrogations encore en suspens qui laissait un espoir.
« Alors tu devrais au moins t'assurer que tout se passe bien avec Zoltan, lui conseilla-t-il. Parce que ne suis pas sûr que le quotidien du onzième temple soit totalement idyllique. Même si camus soutient le contraire, Shion a des doutes, et moi aussi.
— Vous pensez qu'ils nous mentent ? demanda Milo d'un ton neutre alors que son cœur manquait un raté.
— Si Camus le fait, c'est vraisemblablement sous la contrainte. Quant à Zoltan… disons que nous émettons des réserves sur la fiabilité du personnage. Tu es bien placé pour connaître son côté manipulateur.
— Ce salopard fait tout pour m'éviter », répliqua Milo, en soupirant intérieurement.
Il se sentait pourtant soulagé d'un poids. Si le Grand Pope et la Balance soupçonnaient Camus de mensonge, au moins ce n'était pas de malveillance. Peut-être avait-il tort de le suspecter du pire des maux. Sauf si le Verseau avait réellement manipulé tout le monde. À cette pensée, il se rembrunit aussitôt.
« Laisse-lui tout de même le bénéfice du doute », répondit Dohko, sans s'apercevoir de son malaise.
Interpellé par la teneur de ce sous-entendu, le Grec se figea un instant, avant de comprendre que le Chinois parlait de Zoltan. Il en fallait peu pour éveiller l'intérêt de la Balance, et redoutant d'avoir suscité sa curiosité, il jeta un regard en coin à son homologue. Mais l'attention de celui-ci avait été détournée par le passage d'un serviteur, et il n'avait pas pris garde à son trouble.
« Pour savoir si nous avons tort, le mieux serait encore que tu parles à Camus, poursuivit Dohko, en reportant les yeux sur lui. Il n'accorde pas facilement sa confiance, et depuis son retour il est encore plus hermétique qu'auparavant. Je suis conscient de te placer dans une situation délicate, mais le dédain du Verseau pour les conventions sociales ne me laisse pas vraiment le choix. De plus tu restes certainement celui qui le connaît le mieux.
— Oui, je sais », grommela Milo.
Murée derrière son visage inexpressif, la somme de ses interrogations revenait à la charge pour le perturber. Son esprit oscillait entre le désir de se rassurer, la volonté d'élucider un mystère et la crainte de découvrir une face cachée terriblement dérangeante au Français. Il parvint néanmoins à ajouter d'un ton faussement indifférent.
« Mais pour cela, encore faudrait-il que Camus se laisse approcher. »
Étonné, le Chinois se tourna franchement vers lui.
« Depuis quand as-tu peur de lui ?
— Je n'ai pas peur de lui, s'agaça-t-il. Mais je refuse de le blesser davantage que je ne l'ai déjà fait. »
« À moins qu'il ne m'en donne toutes les raisons », acheva-t-il intérieurement.
« Entre la possibilité de le contrarier et la menace de le laisser se débattre seul entre les mains de Zoltan, où est le risque à ton avis ? répliqua Dohko, bien loin de suspecter la noirceur de ses réflexions.
— J'essayerai.
— Bien. »
Satisfait, le chinois se releva pour poursuivre son chemin. S'asseyant à sa place sur le large bloc de marbre, Milo attendit que le dernier petit halo de lumière s'éteignît au onzième temple avant de rentrer. À présent, le ciel s'étoilait à son maximum. Une pensée triste lui rappela combien il aimait lire le firmament aux côtés de Camus, lorsque la nuit les réunissait, et parfois, quand la certitude de ne pas être dérangés armait le Verseau d'audace, la façon totalement irrésistible dont il se rapprochait de lui pour réchauffer ses sens sous leur scintillement complice.
Note de fin : Première publication novembre 2010 - Chapitre modifié en avril 2015 (Outre les changements de syntaxe et de vocabulaire, le chapitre contient 1200 mots de plus).
