Il commence par rester à l'écart.

Il ne veut pas se mêler aux tribus errantes des jötnar, il sait que celles-ci ne le recevraient pas bien. Le corps qu'il a choisi est vraiment trop petit.

Gabriel s'en fiche. C'est son corps, et il lui plaît. Ses membres sont fins et élégants, et il a également de longues boucles rouge sombre qu'il tresse. D'accord, il est riquiqui, mais de toute façon, il a toujours été un nabot. Même parmi les anges.

Il ne s'approche pas des tribus parce qu'il veut aussi pouvoir faire son deuil. Lucifer lui manque. Raphaël lui manque. Castiel et Balthazar lui manquent. Même Michel lui manque.

Sa famille lui manque au point qu'il en a parfois la certitude d'en tomber en miettes à l'intérieur. Il n'est qu'un corps emprunté, une carcasse creuse remplie de fragments d'être broyés et réduits en poussière.

Quand vraiment, le manque est trop fort, Gabriel sort sous la lumière des lunes et laisse le chagrin lui échapper et lui déchirer la gorge en se changeant en cris.

Les hurlements se mêlent au soufflement du vent et envahissent l'intérieur des terres, si bien qu'aucun jotunn n'ose approcher.


Il vit au bord de la mer.

Il n'y a pas de plage, seulement la pierre et des morceaux de banquise. Gabriel s'est réfugié dans une petite grotte tout près, où il accumule quelques babioles.

Des cailloux lisses. Des coquilles d'œufs de manchots. Quelques coquillages. Deux ou trois défenses de morse. Des plumes de chouette des neiges.

Gabriel s'amuse souvent à plonger. Sous la mer, les poissons et les mammifères inoffensifs viennent le rejoindre, tout d'abord par curiosité, puis pour jouer. Les prédateurs dangereux n'approchent pas – ils sentent que le petit jotunn est bien plus dangereux qu'eux.

Gabriel apprécie la compagnie des animaux. Leur esprit est trop simple pour qu'ils ressentent du chagrin – et leurs joies sont tout aussi simples, se reproduire, manger, dormir, bousculer un peu ses congénères.

Il s'amuse à transformer le corps qu'il porte – il devient manchot, phoque, chouette ou encore saumon, tout cela pour expérimenter. Peut-être aussi pour espérer oublier comment souffrir à la manière des gens.

Les bêtes le reconnaissent même sous ses peaux d'emprunt. Et il n'arrive jamais à arrêter de penser de manière intelligente.


Un jour, un jotunn parvient jusqu'à sa grotte.

Le visiteur doit mesurer près de trois mètres cinquante. Sa poitrine, son visage et ses bras sont marqués de cicatrices tribales et de cicatrices de combat. Il n'a qu'un espèce de pagne en peau autour de la taille.

Face à lui, Gabriel n'est guère impressionnant. Son corps lui donne l'air d'avoir six ans, et ses mèches rouges, encore humides de sa plongée matinale, collent à sa petite silhouette et le font paraître émacié.

Pourtant, quand il sourit, le géant recule d'un pas.

« Tu es le hurleur » finit par dire le jotunn. « C'est toi dont on entend les cris qui font trembler jusqu'aux grandes bêtes des glaces. »

Gabriel ne répond rien et continue de sourire.

« Tu es bien petit » lâche son interlocuteur.

« Tu es bien grand » rétorque l'Archange.

Pendant un instant, on n'entend que le ressac incessant des vagues. Tout près de la grotte, un phoque couché sur la pierre dévisage la scène de ses yeux curieux.

« Je suis Ymir » finit par se présenter le géant. « Quel est ton nom ? »

« Je n'en ai pas » répond Gabriel. « Pas dans la langue que tu parles. »

« D'où viens-tu ? »

« D'ailleurs. »

« N'as-tu pas de famille ? Pas de clan ? »

« Plus maintenant. Le vent a-t-il des attaches ? »

Les yeux rouges du jotunn étincellent brièvement.

« Les gens des terres te nomment Hvedrungr, celui qui hurle. »

Gabriel penche la tête sur le côté.

« Est-ce là le nom dont tu veux m'affubler ? »

Ymir sourit à son tour, dévoilant ses crocs.

« Hvedrungr inflige la peur dès que son nom est prononcé. Toi, un souffle de vent pourrait t'emmener de l'autre côté de la grande eau ! Je te nomme Loptr. »

Loptr, le vent. Sans attaches ni but. Loptr, un avorton jotunn vivant près de la mer et jouant avec ceux qu'elle nourrit. Loptr, qui n'est pas Gabriel.

Il sourit de nouveau.

« En ce cas, je serais Loptr. »